Wonderful life

Tout irait bien. Le monde se dépliait dans la lumière des phares comme une aile d’oiseau, et les étoiles tissaient là-haut tranquilles leurs fils de rosée grelottante.

La nuit lui tricotait un nid avec ses milliers d’yeux de paille.

Puisqu’elle allait donner…

donner la vie. C’était bien comme cela qu’on disait ?

Donner la vie.
Pour la première fois. Première fois.

Tout irait bien.

Puisqu’ils étaient en route…

ensemble.

Dany avait mis la radio.
Le voyage allait être si long à travers la nuit.

On ne croisait personne. Aucune lueur aux volets clos dans les hameaux étroits qu’égrenait le chemin. La voiture avançait solitaire sous les yeux des étoiles. 

Dany avait mis la radio.

La mélodie poussait ses vagues lentes à la mesure des pulsations qui lui battaient le ventre. « No need to laugh or cry… it’s a wonderful wonderful life ».

La douleur la douleur pourquoi faut-il que toute vie commence comme elle s’achèvera, dans la douleur d’un corps jeté comme une pierre d’un monde à l’autre, dans la douleur d’un corps martelé par son poids comme un pont sur le vide ?

« It’s a wonderful, wonderful life… »

Sans la douleur il n’y aurait pas de commencement.

Sans la douleur il n’y aurait pas de lendemain.

Sans la douleur il n’y aurait pas moi. Il n’y aurait pas toi. Il n’y aurait pas l’autre.

Sans la douleur… « to make me happier… »

Plus tard, elle savait qu’elle ne se souviendrait que de cela : l’avancée dans la nuit de juin, le mystère des étoiles tranquilles, le profil tendu de Dany dans la lueur des phares, et la chanson battant sur son ventre en ressac la mesure lente et sûre de la vie à venir.

Car elle allait donner la vie. Par son corps torturé passer de l’autre côté. Celui des mères qui ne sont plus des enfants bien qu’elles aient été enfantées par des mères elles aussi.

Et ils étaient en route. Ensemble. Un et deux deux et trois trois et deux. Ensemble s’en  allant sous le grain des étoiles.

« It’s magic everywhere… wonderful life… »

Dany avait mis la radio. C’était inhabituel, ils n’écoutaient d’habitude que les petites cassettes de musique classique qui s’empilaient dans leur chambre. Là où ils vivaient, on captait si peu de fréquences.  

Mais Dany avait mis la radio. Et quelqu’un, à la radio, chantait dans la nuit la vie, chantait dans la vie la nuit – la vie qui se partage et se transmet – la nuit qui va menée par ses étoiles vers ses rives éternelles.

Dany avait mis la radio. Puisqu’il fallait que quelqu’un lui explique et lui chante et lui donne le rythme. Le rythme le rythme le rythme qui grandissait en elle et qui battait sa houle et remuait ses tempêtes, pour devenir tout à l’heure un être qui ne serait plus elle. 

« …It’s a wonderful, wonderful life »

Elle était une longue vague de souffrance en partance vers le large, et il restait encore plus d’une heure de voyage sur des routes incertaines. Ils habitaient si loin de l’hôpital, si loin des médecins et des ambulances, si loin du monde, si près d’eux-mêmes, dans cette maison de schiste isolée, perdue au milieu de son labyrinthe de chemins creux, d’étangs miroitants et boueux, de landes roses et de champs gris d’ardoise. 

« …here on my own again… »

Tout à l’heure, dans le silence profond de la maison qui veillait, elle s’était brutalement redressée. De longues ondulations labouraient son corps sur un rythme inconnu qu’elle avait aussitôt reconnu. Un moment elle était restée assise, dans le noir, la tête inclinée sur son ventre, à écouter en elle ce qui venait crier et appeler, essayant de comprendre. Enfin elle avait allumé la lampe. Le drap tremblait sur elle comme une mer dans ses plis d’ombre, traçant tant de chemins nouveaux qui exigeaient de vivre. Elle grelottait d’un froid lointain, qui l’entraînait là-bas. Alors elle avait posé sa main sur l’épaule de Dany pour le réveiller. Il fallait partir. Puisque le terme était venu. Le terme le terme qui n’est pas la fin mais qui est le début le terme était venu.

Dany était sorti rapidement dans la nuit pour approcher la voiture. Elle s’était avancée en vacillant sur le seuil empli d’ombre, et elle n’avait pas pu trouver la force de fermer à clé la vieille porte d’étable. Il l’avait aidée à monter et quand il avait claqué la portière de la voiture elle avait su que tout avait vraiment commencé.

Commencé commencement commencé puisqu’il fallait que tout finisse pour que tout recommence et que son ventre enfin s’ouvre comme un fruit rond.

Dany avait claqué la portière. Tourné la clé. Le moteur avait commencé commencement commencé à brouter et à ronronner et à courir dans l’ombre comme un animal familier qui en aurait su long.

Elle avait levé les yeux, la nuit était immense, il n’y avait pas de lune, mais les étoiles étaient là qui la regardaient et qui attendaient. Des milliers d’étoiles piquées comme des brins de paille dans le ciel noir, des milliers d’étoiles en têtes d’épingles, nettes et pures et impérieuses comme le froid intense qui secouait son être, dessinant tout là-haut dans leur papier de soie le patron inconnu où se coudrait la vie.
Une heure de voyage au moins par des chemins de terre, des routes sinueuses, solitaires. Ce serait peut-être trop tard. Non, moins d’une heure. Dany conduisait bien, calculant les virages, évitant les ornières. Il y avait des jours qu’il se préparait à ce trajet, il était prêt. Il appuyait sur l’accélérateur sans quitter du regard les embûches de la route, scrutant de son profil tendu la nuit profonde et lente. Et les étoiles s’inclinaient, roulant comme des mouettes dans les longs remous d’ombre que les phares écartaient.

Une heure seulement. Ils ne mettraient qu’une heure. Dans une heure son ventre lourd allait s’ouvrir comme un épi. Dans une heure elle serait quelque part, là-bas, allongée sur l’une de ces couchettes étroites qu’on lui avait montrées à l’hôpital, à se tordre et à crier pendant qu’une autre vie, de sa tête obstinée comme un bélier, partagerait sa vie en deux – brisant son corps de jeune femme pour en faire naître un nouveau corps de mère.

Plus rien ne serait comme avant. Ils seraient deux ils seraient trois. Ils seraient deux et trois. Ils seraient trois et deux. Et qui serait-elle elle-même qui allait dans la nuit ? Mais il lui était impossible de penser à ce futur où elle serait la mère. Impossible de penser au bébé qui crierait dans ses bras. Impossible de penser à l’adulte que le bébé devrait bien devenir à son tour.

« No need to run or hide… »

Car le temps était là tout entier ramassé, immobile et obstiné comme un enfant à naître, roulé en boule au creux de son ventre déchiré, bercé par le roulement des étoiles-cymbales, dans le ronflement du moteur élancé, et la pulsation de son corps-mélodie. Tandis que les phares, au loin, traçaient dans la nuit blanche leur sillage de lumière.

« … It’s a wonderful wonderful life... »

.

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11 commentaires pour Wonderful life

  1. jill bill dit :

    Bonjour Carole… On a mal pour elle quand on a connu l’accouchement… eh oui de deux à trois, une autre vie pour ce couple, avec leur petite fille ou petit garçon…

  2. LA Vie, au bout de la route, cette nuit-là.
    La vie, une autre vie pour tous les deux ; une autre vie avec une troisième, au bout de la route, cette nuit-là …

  3. Aloysia dit :

    Comme tu la racontes bien cette fois encore, cette éclosion de la vie, cette explosion qui se prépare dans la nuit, dans une sourde germination et qui pousse… vers la Lumière ! Dans la simplicité, l’humilité des choses…

  4. Quichottine dit :

    Tout est déjà dit…
    J’aime !

  5. almanito dit :

    L’angoisse de l’attente et déjà l’émotion. Si simple et si miraculeuse vie…

  6. livia dit :

    J’ai bien cru y être à nouveau! à la création du monde!
    c’est magnifique

  7. Cardamone dit :

    Très belle prose poétique. J’ai bien tremblé en lisant « Dany roulait si vite, si vite. » – craint l’accident, mais tu nous as épargnés… Merci!;)

  8. hamza dit :

    Un beau récit. En lisant, cela m’a renvoyé à 40 ans passés. Au cours d’un voyage à travers le grand Sud accompagné de mon épouse enceinte et à terme. Il y avait la nuit avec ses étoiles; il y avait le bruit; du moteur; il y avait la radio, il y avait les phares qui balayaient 150 mètres sur une route incertaine. Il y avait la peur qui était également présente. Mais Ouf j’étais arrivé à destination sans incident majeur. Bravo Carole tu m’as fais revivre le passé.

  9. Je me revois dans ce bref arrêt du temps infini où tout se joue au ralenti, figé et en mouvement à la fois, où tout est espace éternité. Je me revois. Et comme c’est bien écrit!

  10. Alain dit :

    Le récit de la vie qui se renouvelle éternellement, toujours pareil depuis que le premier petit d’homme est arrivé. Peut-être se posait-il déjà les mêmes questions en regardant les étoiles.

  11. mansfield dit :

    Un beau moment dans la vie d’une femme bien décrit avec ce qu’il comporte de joie, d’angoisse, d’incertitude, de mélodie et bien sûr d’amour…

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