La cloche

Le lieu avait un nom bizarre, qui nous avait bien amusés, autrefois, quand nous avions lu le panneau, à l’entrée du village : Coursillons.

En fait de court sillon, c’était un gros bourg tranquille, allongé comme un ours au creux d’une vallée des Pyrénées, qui chaque soir s’endormait dans l’ombre bleue de la montagne.

Longtemps encore, pourtant, dans la nuit qui venait, on voyait luire, au sommet le plus haut, la courbe hardie d’un clocher qui résistait à l’obscur dans un dernier élan du soleil.

Il y avait un village, là-bas, un tout petit village plein de lumière, qui nous regardait tous, tandis que nous coulions dans la nuit bleue.

Comment s’appelait-il donc, déjà, ce hameau tout là-haut ?

—Tu te souviens, voyons ? On y était montés, un jour…

—A pied, tu te souviens ?

—Ça grimpait raide… des lacets mal gravillonnés. Les cailloux roulaient sous les pas. On avait de bonnes jambes à l’époque… mais on était partis trop tard dans l’après-midi. Au soir, on n’avait pas pu rentrer… comment s’appelait-il, déjà, ce hameau, tu sais bien, là-haut, où on avait été obligés de passer la nuit ?

—Et le garçon au scooter, tu t’en souviens aussi ? Comment est-ce donc qu’il s’appelait, tu sais bien, voyons, ce garçon, ce jeune avec sa tignasse brune épaisse, son scooter et son magnéto à cassettes… ? 

—Il en faisait un bruit, dans la montagne, avec son scooter…

—C’était là qu’il vivait en tout cas, dans le village d’en haut, ce jeune, tu ne te souviens pas de son nom ? ce jeune à scooter qui venait vendre ses fromages de chèvre et de brebis, le samedi, au marché de Coursillons…

—Il nous avait chanté cette chanson des Stones, qu’est-ce que c’était déjà ? Quelque chose sur la lumière, sur les couleurs… tu sais bien, ce tube… je ne sais plus… 

Les souvenirs, les souvenirs… ils étaient comme les fils, enchevêtrés, empoussiérés et amincis d’usure, que nous tirions prudemment l’un après l’autre, pour les renouer et les rafistoler, afin de retisser la trame du passé. Les souvenirs… c’était pour eux que nous étions revenus.

Car nous étions venus dans cette vallée autrefois… nos premières vacances ensemble ! il y avait bien plus de quarante ans.

Nous étions jeunes, alors, et vigoureux. Nous étions montés en nous tenant la main, par le raidillon étroit où les pierres du côteau roulaient sur des gravillons roses où s’ouvraient de larges trous d’herbes folles grouillants d’insectes. Sans cesse nous nous arrêtions pour regarder la vallée qui s’enfonçait dans l’ombre, derrière nous. Nous nous embrassions rapidement, puis nous nous remettions à grimper, pour que l’ombre ne nous rattrape pas. Nous trouvions cela très drôle… nous étions jeunes, si jeunes encore… et c’étaient nos premières vacances à deux.

—Le trajet avait été long… On était partis tard, c’était imprudent… on aurait dû rebrousser chemin…

—C’était le soleil qui nous poussait. Cette lumière qu’il y avait, là-haut, une lumière incroyable, et ces couleurs… tandis que derrière nous tout devenait noir…

—A mesure qu’on avançait, la nuit avançait aussi derrière nous… Et on grimpait de plus en plus vite, c’était idiot…

—Quand on est arrivés là-haut… Tu te souviens ? tout était incroyablement silencieux. C’était comme dans un rêve. On aurait dit un village fantôme…

Soudain, au fond d’une cour, il y avait eu cette petite étable, vivante, bêlante, sonnaillante et remplie de mouches. Une mélodie hachée s’échappait d’une lucarne… nous l’avions reconnue avec surprise… les Rolling Stones… ici ? Nous avions poussé la porte de bois vermoulu.

C’était la traite. Une femme très âgée et un jeune homme aux cheveux bouclés s’affairaient à genoux à tirer le pis de leurs quelques brebis. Le lait moussait dans les seaux. Nous avions aidé à les rentrer au frais. La femme nous avait donné du lait à boire, en échange, du lait tiède qu’elle avait puisé à la louche, et qui avait un goût incroyable…

—Un goût de fleur des champs… Je n’ai jamais rien bu d’aussi parfumé…

—Puis on nous avait montré la pièce où les fromages s’égouttaient, à l’intérieur de leurs petites cages en fil de fer. L’odeur piquante du petit lait dans la pénombre… tu t’en souviens ?

Ensuite nous nous étions assis sur ce promontoire rocheux, juste au-dessus de la vallée, pour manger le fromage et le morceau de gros pain que la femme nous avait vendus.

—Pas bien cher…

En-bas tout était sombre, minuscule et si sombre. Cela nous avait éblouis, ce spectacle qu’on avait, du village d’en-haut, sur le monde d’en-bas. Cette impression d’en savoir long, de oui, vraiment de… de tout savoir, de tout comprendre, enfin… et d’être étonnés que ce soit si simple… Tout se rangeait si bien sous le regard. Même les automobiles, sur la route, filaient comme des oiseaux.

C’était un bien plus gros hameau que ce que nous avions cru. Un vrai village, finalement, avec des rues et des maisons de pierre aride, étroitement serrées autour de la chapelle.

—Pour lutter contre le vent et le froid.

—C’est que ça devait souffler, là-haut, aux mauvais jours… Mais presque toutes les maisons étaient fermées. A vendre. A louer. A brader. A laisser. A tomber en ruines…

—Il n’y avait plus que des vieux, là-haut.

Quand nous nous étions approchés de la chapelle, nous les avions vus enfin. Ils s’étaient assis sur des bancs de pierre et ils scandaient des phrases en patois, très fort – ils devaient être  tous à peu près sourds. Une dizaine de vieux, tout au plus. Des hommes, des femmes surtout. Leurs voix résonnaient au-dessus de la vallée éteinte. Nous avions eu l’impression qu’ils parlaient de nous.

—Ils ne devaient pas avoir beaucoup de visiteurs. Ils profitaient de l’aubaine…

—C’est eux qui nous ont ouvert la grange, pour la nuit.

—Ils avaient tous passé largement les soixante-dix…

—Ou même les quatre-vingts…

—Et puis on avait revu ce jeune, celui de l’étable, sur un scooter, qui ramenait des oies. Ce jeune, tu sais bien, avec son scooter et sa tignasse brune…

Il avait un anneau à une oreille, et des cheveux bruns tout bouclés qui lui tombaient dans les yeux. Il nous avait parlé un moment, il nous avait expliqué qu’il avait fait le lycée agricole, qu’il avait travaillé un moment dans des jardineries, à Pau, d’abord, puis à Toulouse, mais qu’il était revenu sur l’exploitation familiale, après la mort de ses parents, pour aider ses grands-parents.

—Tu avais peur des oies, tu te souviens… il s’était moqué de toi. Il avait dit que tu aurais moins peur, à Noël, quand elles tomberaient toute rôties dans ton assiette.

—Il les élevait pour les tuer. Peut-être même que sa mère les gavait… C’est cruel, l’élevage…

—Ne sois pas ridicule… Est-ce qu’ils auraient pu vivre d’autre chose, là-haut ?

—Tu lui avais demandé s’il ne s’ennuyait pas. Mais non, pas du tout. Il s’en allait partout avec son scooter – dans la montagne et jusqu’à Pau, même, des fois… voir sa copine, il avait dit. Un jeune de son temps, finalement… Il n’avait même pas vraiment l’accent du pays… Il avait l’air de voyager pas mal avec son scooter…

—Il devait avoir froid là-dessus en hiver, tout de même… Et puis sous la pluie, brr… Il lui aurait fallu une voiture à ce garçon, qu’il passe son permis, qu’il achète une occasion.

—Personne n’avait de voiture, là-haut.

—Avec une voiture dans le village, ils auraient pu tenir, tous, faire vraiment du commerce, éviter que le village meure…

—A quoi ça leur aurait servi, de faire du vrai commerce ? Ils étaient pauvres, mais ils n’avaient besoin de rien. Pas d’eau à payer, pas d’électricité, le bois pour pas cher à brûler dans les cheminées, les légumes des potagers, les poules, les lapins et les oies, et pour le pain la farine du seigle qu’ils faisaient pousser sur leurs petites parcelles…

—Le paradis de l’autosuffisance…

—Toujours ta manie des grands mots… Ils étaient bien, là-haut, je voulais dire. Même sans voiture.

—Tu te souviens du four ? Un four banal, comme autrefois, un grand four en pierre couvert de suie, avec une porte qui grinçait, adossé à la chapelle. On avait vu une femme qui y retournait une sorte de galette sous la cendre…

—Et le miel, les figues, les fromages surtout, les fromages qu’ils faisaient ! Ils étaient autosuffisants, là-haut, c’est tout à fait exact, ils vivaient vraiment comme autrefois.

—Pour eux rien n’avait changé.

—Sauf que les jeunes étaient tous partis. Les vieux étaient restés tout seuls à se regarder finir. 

—Il y avait encore ce garçon, quand même, avec sa tignasse brune.

—Le dernier.

—Tous les samedis il descendait faire le marché. Il travaillait avec ses grands-parents là-haut toute la semaine, et le samedi matin, il descendait en scooter…

—Avec son magnéto…

—Dans une espèce de grande boîte qu’il accrochait sur son dos…

—Et dans le sac de cuir qui pendait sur le porte-bagages…

—Il était chargé comme un Touareg…

—C’est son scooter, plutôt, qui était chargé comme un dromadaire de Touareg !

—Oh, lui aussi… Tu te souviens, on l’avait revu au marché la semaine d’après. Il avait apporté son magnétophone à cassettes, il l’avait posé derrière sa planche à fromages. Il avait amené des volailles et des oignons, aussi. Tu te souviens qu’on lui avait acheté des oignons ?

—Entre deux clients, il écoutait ses Rolling stones, sur la place du marché.

—Toujours les Stones. Il les aimait bien…

—Peut-être qu’il n’avait pas beaucoup de cassettes...

—Il était tellement pauvre.

—Pauvre ? Oh, le marché, ça lui faisait son argent de poche… ça suffisait pour les bricoles, les piles du magnéto, le carburant…

—Ou bien c’était ce nom, qui lui plaisait. Parce qu’il vivait là, au milieu des pierres…

—Quand il avait tout vendu, il passait à la pompe du bourg – il y avait encore une pompe, à l’époque, au garage…

—Tu te souviens comme ça roulait sous les pas, pour grimper là-haut ? 

—Un petit garage qui battait de l’aile. Je me souviens qu’on y avait pris de l’essence en repartant…

—En plus, tu avais eu le culot de dire que c’était cher… dans un patelin comme ça…

—Ça avait cessé d’être viable. Ils ont dû fermer pas longtemps après…

—Lui, le jeune, il discutait pas le prix. Il faisait son plein, et hop, ça repartait, les voyages en scooter, l’aventure, si on veut… sa vie…

—C’était quand même un jeune comme tous les jeunes, il aimait bien bouger, chanter…

—Tu te souviens, on l’avait encore revu, devant le garage, à la fin du marché… Il faisait un sale temps, ce jour-là… le scooter patinait dans la boue, il nous avait fait un signe de la main, et il nous avait chanté quelque chose… Je ne sais plus quoi… un truc des Stones, encore… il avait plutôt un bon accent anglais…

—Moi, je n’ai jamais tellement aimé ce genre de musique. Je n’écoutais que du classique quand j’étais jeune.

—Il n’avait pas eu l’occasion de connaître, lui, dans le milieu où il vivait. 

—Il chantait bien quand même.

—Juste la radio. Ses cassettes. Même pas la télé. Ils n’avaient pas l’électricité, là-haut, tu te souviens. Ils n’avaient rien.

—Il avait quand même fait un peu d’études.

—Il aurait très bien pu retrouver du travail en ville.

—Il se débrouillait bien en anglais.

—Il les avait tellement écoutées, répétées, ses chansons…

—Tu te souviens comme le scooter peinait en grimpant le raidillon glissant ? Son chien suivait en courant… Comment est-ce qu’il s’appelait, déjà ?

—Le chien ?

—Non, le garçon…

—Patrick, il me semble. Il s’appelait Patrick… ou Cédric… Aymeric, peut-être… enfin un nom de ce genre…

—Ça fait drôle de penser à lui. Il avait l’air si jeune, il aimait chanter, s’amuser…  ça fait drôle de se dire qu’il a forcément vieilli…

—Comme tout le monde…

—Je me demande s’il est encore là-haut…

—Non, penses-tu. Une vie pareille, personne ne tiendrait… A l’époque il avait ses grands-parents à aider… il était rentré pour leur donner un coup de main, c’était bien de sa part, mais ils ont dû mourir maintenant, et lui, il est reparti à Pau, sûrement, ou ailleurs… On le croisera peut-être à Paris, un jour, qui sait, peut-être qu’il vend encore des fomages ?

—Ou qu’il chante dans le métro ? Ou même qu’il est devenu un chanteur célèbre ?

—Tu te souviens, on lui avait demandé comment c’était en hiver, de vivre en haut. Et il avait répondu : « En hiver, c’est super de descendre, la route fait toboggan, mais on la remonte pas. Alors en hiver, on reste là-haut, dans la neige au soleil, à regarder la vallée se noyer dans son brouillard ». Et ça l’avait fait rire… C’est curieux comme on se souvient toujours des détails, et pas des choses qui avaient l’air importantes…

—Je ne m’en souvenais pas, d’ailleurs, moi, qu’il avait dit ça…

—Il est parti, forcément, depuis toutes ces années, c’était complètement impossible, là-haut, tu te rends compte, avec ces hivers… D’ailleurs, comment il aurait fait pour son carburant ? il n’y a même plus de pompe, au village. Tu as remarqué qu’ils ont fermé le garage ? Il faut aller au moins à quarante kilomètres… alors avec un réservoir de scooter…

—Le garage a fermé, forcément, comme le quincailler, comme le boucher-charcutier, comme le boulanger, comme…

—Comme partout, c’est partout comme ça, dans les villages, maintenant… dès qu’on n’est plus dans une grosse agglomération…

—Mais il aurait très bien pu s’acheter une voiture, une vieille jeep pour monter la côte, passer son permis…

—On était si bien, là-haut. Moi je suis sûre qu’il y est encore. Tu te souviens de la nuit qu’on avait passée dans la grange ?

C’étaient les gens du village nous avaient  installés dans cette grange abandonnée, tu te souviens ? Ils nous avaient dit qu’on ne pouvait pas redescendre, avec la nuit.

—Il y avait des noisetiers qui poussaient dans les pierres.

—Le lendemain matin, on s’était réveillé tôt, dans le tintement des sonnailles…

—Ça sonnait dans tout le village, tu m’avais fait remarqué que les clochettes jouaient sur des sons différents. 

—C’est toujours vrai. Selon la fabrication, elles produisent des sons différents.

—Ça composait des mélodies toujours nouvelles, comme les dessins des nuages dans le ciel.

—Pas des mélodies. Des suites de sons.

—Mais toujours nouvelles. On tend l’oreille, ça berce…

—Ou ça réveille !

—On avait déjeuné de noisettes.

—Pas mûres…

—Mais si, elles étaient exquises… On avait aussi trouvé des myrtilles, pas loin.

—Et on avait rempli les bouteilles devant la chapelle, à une fontaine… tu te souviens, ce tuyau de zinc qui sortait de la bouche d’un bébé en pierre tout plat, dans les bras de sa mère… un endroit où il y avait eu des pélerinages, autrefois, une sorte de fontaine miraculeuse…

—Une fontaine de jouvence ? On devrait y retourner !

—Oh, tu peux rire, toi ! Tu te souviens, tu avais dit : « C’est biblique, ici ». Et un mouton avait surgi juste à cet instant…

—Pas un mouton, un bélier ! Et il m’avait poussé hors du village avec ses cornes ! La sale bête !

—Que veux-tu, le paradis, on en est toujours chassé…

 

Le lendemain, il pleuvait si fort que nous étions restés au gîte. Nous n’avions pas manqué d’interroger notre hôte. Qu’était-il devenu, ce jeune ? Ce Patrick d’en-haut, ce Cédric, cet Aymeric, qui venait du village de… enfin… de là-haut… ? ce… ce jeune… qui vendait des fromages, à l’époque, en écoutant les Stones… 

—… Patrick ? Cédric ? Non… je ne vois pas… Ou alors… vous voulez dire Michaël, si ça se trouve… ? Mick, quoi… le Mick Jagger de Saint-Mirans ? Il a toujours sa tignasse, et encore pas trop blanchie, si c’est bien de lui que vous voulez parler, et il aime toujours chanter. Mais jeune, non. Dans nos âges, à peu près. Il fait toujours des fromages, mais il ne les vend plus à grand monde…

—Ah ? Il ne vient plus au marché ?

—Non.

—Pourquoi ? Il n’a plus son sccoter ?

—Ah, le scooter, il l’a gardé peut-être trente ans… mais à la fin il a rendu l’âme…

—Et il n’avait pas les moyens d’en acheter un autre ? Ou même une voiture ?

—Non… non… Comment voulez-vous… pauvre Mick… Une voiture, il aurait fallu qu’il passe son permis… Comment voulez-vous… De toute façon, la route, avec les hivers qu’on a par ici, bon… enfin, vous comprenez bien qu’on n’allait pas la regoudronner juste pour lui. 

—Il est resté tout seul, là-haut, vous voulez dire ?

—Vous savez, là-haut, qui est-ce qui voudrait y vivre, à part lui ? Déjà qu’ici où on a le confort, les jeunes s’en vont tous. Ils étaient plus de mille, figurez-vous, ici, en 1900… et on était encore dans les sept-cents en 81, on avait trois cafés, deux épiceries, une boulangerie… un garage, une quincaillerie, même un petit hôtel… Après la fermeture de la scierie, plus rien n’a été pareil, on s’est retrouvés à 304, recensement de 86. Et aujourd’hui, tout juste 102, et encore, grâce aux angliches… Plus de poste, plus d’école, plus qu’une épicerie-buvette… Comment vous voulez attirer des habitants ? Alors là-haut, vous imaginez ? A Saint-Mirans, où on peut même pas monter en voiture, les maisons à vendre ont jamais pu trouver ni acheteurs ni locataires, même pas de locataires pour rien !  Alors, oui, c’est comme ça que ça s’est passé, quand ils sont morts, les uns après les autres, il s’est retrouvé tout seul, Mick.

—Sans véhicule ? 

—Et il est resté quand même ?

—Oui. Il est resté quand même.

—Tout seul ? Le dernier habitant dans son village désert ?

—Oui, c’est à peu près ça. Tout seul avec son chien et ses bêtes.

—Mais il descend, de temps en temps, quand même, pour voir du monde ?

—A pied, c’est long, maintenant, pour lui. Surtout le retour. Il ne le fait plus qu’en été, quand les jours sont longs. Depuis son accident…

—Il a eu un accident ?

—Oui, un samedi de verglas, le scooter s’est retrouvé dans un ravin. C’est comme ça qu’il l’a perdu. Et sa jambe avec.

—Sa jambe ?

—Ils ont été obligés de la lui couper. Il avait rampé comme il avait pu pour se tirer du ravin, puis il était descendu tout en sang en traînant sa jambe blessée. Il passe personne, là-bas, alors personne a rien su ni rien vu. Il s’est traîné tout seul sur des kilomètres, et il est tombé évanoui devant la porte du maire. C’était le petit père Combes, à l’époque, le maire, le petit père Combes, comme on disait pour rire, parce que c’était un anticlérical comme dans le temps. Le petit père Combes l’a transporté dans sa vieille jeep, aussi vite qu’il a pu. Mais à l’hôpital, quand ils l’ont vu arriver amoché comme il était, ils ont rien pu faire d’autre que couper. 

—Et il est quand même revenu là-haut ?

—Comment on aurait pu l’empêcher ? Il a vécu un moment à Pau, dans une HLM qu’on lui avait trouvée. Il avait un poste adapté chez Saulnier. Mais il avait le mal du pays. Et puis sa copine, forcément, depuis l’accident, c’était plus pareil…

Au bout d’un an même pas, il a demandé qu’on le remonte. C’est le petit père Combes qui l’a ramené. Avec la même jeep qui avait servi à l’emmener à l’hôpital. Un voyage pas facile. C’est la dernière fois qu’on a essayé de monter en voiture à Saint-Mirans. Le petit père Combes a quand même réussi à redescendre. Lui il est resté là-haut. On pouvait pas l’empécher. C’est sa vie, là-haut, c’est chez lui, Saint-Mirans…

—Pourtant, c’était un garçon moderne, un garçon de son époque. Il écoutait les Rolling Stones, il allait voir sa copine en scooter…

L’hôte m’a regardée sévèrement.

—C’est pas parce qu’on vit là-haut tout seul qu’on n’est pas de son époque, madame. C’est juste une autre manière d’être de son époque.

—Mais avec sa jambe coupée ?

—Il est habitué. Il saute partout comme une chèvre, avec ses béquilles. Il a des bras comme des treuils, tellement ils sont musclés. Il peut tout faire… La traite, les foins, le potager… il se débrouille… il lui faut pas grand chose pour vivre, et pour bien vivre. Chez lui, il a son fauteuil, pour se reposer, le fauteuil qu’ils lui ont donné, quand il est sorti de l’hôpital. C’est pas adapté à la vie de montagne, mais chez lui, ça le repose des béquilles… et dehors, sur les chemins de cailloux, il béquille, il béquille, comme s’il avait toujours eu trois pattes, faut voir ça pour le croire.

Et puis, régulièrement, il y a des gens d’ici, qui montent, qui lui apportent les objets qu’il leur a commandés, sa réserve de pétrole pour la lampe, son courrier aussi, parce que le facteur bien sûr, monte plus là-bas depuis longtemps, ce genre de choses… Ils lui font son bois pour l’hiver… c’est la seule chose qu’il peut plus faire tout seul. Il est comme un roi, là-haut.  Surtout qu’il a ses cassettes…

—Le magnéto ? Il marche encore ?

—Oh, il a trouvé à le remplacer, depuis le temps. Mais maintenant, il l’entretient soigneusement. Il a toujours été bricoleur. Il l’entretient. On en vend plus, des neufs, c’est fini… Pourtant les gens ont encore leurs cassettes. Lui, il en a peut-être cinquante… ou même cent…

—Et s’il lui arrive quelque chose ? Vous le saurez comment, s’il lui arrive encore un accident.

—Par la cloche.

—La cloche ?

—Celle de la chapelle. La dernière cloche sonnée à bras d’homme dans la vallée, peut-être même la dernière de toute la région. C’est lui qui entretient la corde, qui colmate le toit après les tempêtes, qui astique le bronze. Enfin, qui la soigne, quoi. Marie-Angèle, elle s’appelle. Toutes les cloches ont des noms. Celle-là, elle s’appelle Marie-Angèle et elle a une belle voix, je peux vous dire…

Pour en revenir à Mick, donc, tous les dimanches, à midi, il va à la chapelle pour sonner la Marie-Angèle… Il a sa technique à lui, à cause de sa jambe, forcément… il se suspend à la corde, et il actionne la cloche en se balançant. Il sait y faire. il la secoue juste comme il faut… il la fait sonner loin et belle. Tant qu’il peut la chanter, nous on se dit, c’est qu’il a encore ses bras comme des treuils, et sa tête pleine de musique… c’est qu’il va bien !

—Mais vous ne pouvez pas être complètement sûrs… Il pourrait faire semblant, s’asseoir sur le sol, se coucher… il pourrait…

—Avec les cloches, on fait pas semblant, vous savez. C’est lourd, une cloche, essayez-voir. Et puis sinon, on a un code, pour les précisions. Un morse à nous. Il sonne ses trente coups, un peu plus un peu moins : ça veut dire « tout va bien ». Il a toujours fait dans les trente, depuis qu’il sonne…

S’il n’en faisait que vingt-huit ou vingt-quatre, ça pourrait être une erreur ou une fantaisie, mais moins de vingt, il faudrait commencer à s’inquiéter. On monterait voir dans la semaine.

Moins de vingt, il faudrait se dépêcher de monter.

Moins de dix, on viendrait le plus vite possible, et avec un toubib.

—Et… aucun ?

—Aucun… il faudrait téléphoner pout faire envoyer l’hélico, ils sont équipés à Pau, ils iraient le chercher. 

—Mais où est-ce qu’il atterrirait, l’hélico ?

—Ils l’attraperaient avec leur câble, comme on fait pour les gardiens de phare.

—Mais s’il était mort, ou mourant ?

—Alors, de toute façon, ce serait trop tard.

—Ça arrivera, un jour.

—Un jour, forcément. On veut pas y penser trop. Mais forcément. Pourvu qu’il reste encore des gars qui soient pas sourds, au village, à ce moment-là, et qu’ils entendent son silence…

—Ça vous fait rire ?

—Non, c’est comme ça. Comme dans la chanson. La vie la mort. La mort la vie. Vous savez bien…

On se suspend,

Ça se balance,

Et puis on chante

Et quand tout danse

Soudain ça tangue,

Alors on verse

A la renverse,

D’un verre à l’autre,

D’un vide à l’autre.

Un petit tour et puis s’en va. C’est comme ça, on n’y peut rien. Reprenez donc un peu de Pernod…

—C’est dur, je trouve.

—Mais non, il peine pas, je vous dis. Il fait le sonneur comme d’autres font leur gym, leur muscu… il a sa technique… tout à la force des bras…

—Je voulais dire cette vie qu’il a, là-haut. Cette solitude. C’est dur.

—Vous trouvez ? Moi, je l’envie, des fois… Il a ses bêtes. Il a la montagne. La vue sur la vallée… Si vous saviez comme on se sent, là-haut, quand on regarde en bas… On se sent… je ne sais pas comment dire, comme si on était dans le vrai, comme si on avait vraiment sa place…

—Tout de même.

—Quoi, tout de même ?

—Rien que ses vieilles cassettes, ses bêtes, et la cloche. En hiver… 

—Bah… l’hiver, c’est différent de l’été, mais c’est toujours la montagne. Il a choisi. Qu’est-ce qu’il pourrait faire d’autre, maintenant, de toute façon… il s’est jamais habitué à Pau, après son accident, alors maintenant, il pourrait vraiment plus s’habituer ailleurs…

Nous sommes restés un moment silencieux, à regarder là-haut, à essayer d’imaginer la vie de l’unijambiste, sautillant en chantant dans le silence de son village, au milieu des bêtes, des tombes, des souvenirs et des maisons en ruines… s’arrêtant le soir sur le promontoire, pour observer le monde se ranger dans l’ombre. Et chaque dimanche, se balançant dans la chapelle, enfin libéré de ses béquilles, s’en allant loin et haut, fort et souple, et de nouveau agile, dans l’immense clameur de la cloche.

Soudain, une cloche a résonné, lointaine mais très pure. Il était midi.

Nous avons écouté.

Les coups ont sonné, rapides, joyeux. Curieusement espacés. En manière de mélodie cristalline.

—C’est différent à chaque fois. Il n’a qu’une note, sur sa Marie-Angèle, mais il travaille les rythmes. Il compose. Il chante, je dirais. Il a toujours aimé la musique, ce gars-là. 

Le dernier coup a résonné longtemps, longtemps, dans la vallée où l’écho le répercutait.

Dans les jardins voisins, tout s’était tu. Même les chiens avaient cessé d’aboyer, même les poules avaient cessé de caqueter. La pluie tambourinait toujours très doucement sur les toits, mais tous écoutaient, les yeux levés. Par la fenêtre, on apercevait là-haut l’aile luisante du clocher, toute dorée de soleil sous un grand arc-en-ciel.

—Trente, a dit notre hôte en reprenant une gorgée de Pernod.

Et brusquement, nous nous sommes regardés. Nous venions de le reconnaître, cet air que le garçon nous avait chanté, autrefois, en reprenant la route, sur son scooter qui glissait dans les flaques. 

J’ai juste murmuré : « She comes in colors everywhere… »

Et notre hôte a continué très fort, en riant : « She’s like a rainbow ! « 

Ils aimaient bien les Stones, décidément, dans ce coin. 

Mais lui, il avait un mauvais accent. Et il chantait faux.

 

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9 commentaires pour La cloche

  1. Aloysia* dit :

    Génial ! …
    Je venais te remercier, Carole, de ton message sur mon site. Oui, nous sommes les envahisseurs de la planète…
    Mais quelle belle histoire tu nous racontes là ! Un modèle de vie…
    Au fait j’ai relevé deux fautes de frappe (déformation visuelle cela me saute aux yeux) :
    « Il se débrouilait bien en anglais » = manque un l.
    Et : « en traînant sa jambe blessé. » manque un e.
    Bonne journée !

  2. Quichottine dit :

    J’aime énormément.
    Je manque de mots, sans aucun doute… mais, tu sais, j’ai suivi ce couple jusqu’à là-haut, je les ai revus jeunes, j’ai écouté la musique, et c’est la cloche qui m’a raconté qu’on n’a pas besoin de grand chose pour être heureux.
    Ce jeune homme en est la preuve, au fil du temps.

  3. polly dit :

    Encore un texte vibrant et comme un hommage à la vie et à la joie, car la musique de la cloche invite au chant. Touchée comme souvent chez toi, cette finesse de la narration qui imprègne doucement notre imagination.

  4. almanito dit :

    Il a trouvé sa vérité, là-haut dans la lumière et la musique. En te lisant je mourais d’envie que le couple le rejoigne. Il y est certainement plus heureux que les autres, restés dans la vallée qui, le jour où la cloche ne chantera plus, perdront encore un peu plus de clarté.
    Je reste encore sous le charme de ce récit lumineux.

  5. jill bill dit :

    Bonjour Carole, y a des gars ainsi, ceux qui comme dans la chanson de Ferrat, que la montagne est belle se contentent eux de la vie qu’elle offre… une vie pas rêvée pour la plupart d’entre nous, merci…

  6. Un texte digne des plus grands, j’ai retrouvé le Giono de » Colline », de « Regain », surtout celui de « Que ma joie demeure » ces livres qui ont enchanté ma jeunesse et que je reprends de temps en temps pour me décrasser du réel …
     » Tout se rangeait si bien sous le regard » … »comme si on était dans le vrai, comme si on avait vraiment sa place… » Magnifique !

  7. La Baladine dit :

    Magnifique narration, en forme d’ode à la vie dans ce qu’elle a de plus simple, de plus beau, de plus « sacré »; on parcourt le sentier et le souvenir avec ce couple délicieux, et surtout, comme on est heureux d’entendre cette cloche! Oui, oui, je l’ai entendue!

  8. mansfield dit :

    Un bien joli conte, le passé en filigrane, la découverte par petites touches de ce qu’est devenu le jeune homme et cette cloche qui scande le chant du souvenir… C’est très beau, dans un décor bucolique rêvé!

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