Loulou

Il avait déclaré d’un ton qui ne laissait place à aucune objection : « On fera appel à un traiteur, cette fois. Pour le service aussi. »

Cette fois. Bien sûr. Cette fois… Elle se souvenait avec angoisse du précédent réveillon, de la soupière qui s’était effondrée, minée par une secrète fêlure, de l’horreur des morceaux explosant sur la table, brisant assiettes et verres, projetant des jets bouillants sur les convives stupéfaits qui se retenaient de hurler.

Il avait fallu transporter Frank, l’adjoint de Jonas, chez le médecin de garde. Et la soirée s’était poursuivie dans le silence et la gêne.

Même lorsque Frank était rentré, une demi-heure plus tard, ragaillardi, avec son petit carré blanc sur l’oeil, et qu’il avait mimé avec sa fourchette une attaque de pirate sur la pintade aux pruneaux, personne ne s’était détendu. La femme de Frank, Emeline, avait ostensiblement posé les yeux sur la tache humide qui s’étalait sur sa manche de satin, à l’endroit où le potage avait giclé et qu’elle avait si longtemps et soigneusement brossé, tout à l’heure, dans la salle de bains. Et l’éclat de rire forcé de Miguel avait été si sonore, dans le silence général, que le malaise s’était encore accentué.

Elle avait été si stupide, elle était si stupide, si en-dessous de tout, elle était si évidemment vouée à l’échec et aux catastrophes.

Leur situation financière était devenue délicate, ces derniers temps, mais Jonas avait raison, entièrement raison : il fallait faire appel à un traiteur. Pour le service aussi. Surtout pour le service.

La note serait plus brûlante encore que les giclures de potage qui avaient sali jusqu’au papier peint neuf, et qu’elle avait tenté de frotter, le lendemain, sans parvenir à autre chose qu’à déchirer le papier détrempé. Qu’importait ? Frank le lui avait si souvent expliqué : ces repas, comme chacune de leurs sorties, comme la maison de campagne elle-même n’étaient pas des dépenses, c’étaient en réalité des investissements. L’essentiel était que cette fois tout soit parfait. Bien sûr qu’elle allait rattraper. Assurer. Même si elle manquait d’assurance, d’équilibre, de… de tout ce qui faisait, par exemple, le charme d’Emeline, elle y parviendrait. Donner le change, rien d’autre. Elle saurait. Avec une lumière tamisée, personne ne s’apercevrait des taches sur le papier peint. Un peu de musique couvrirait son perpétuel embarras d’hôtesse bredouillante. Et le serveur stylé qui officierait ferait oublier le désastre de l’hiver précédent.

Un homme comme Jonas était obligé d’inviter de temps à autre ses principaux collaborateurs à dîner ailleurs qu’au restaurant. De les convier chez lui pour donner à leurs relations professionnelles la touche d’intimité nécessaire pour stimuler leur dévouement. Cette petite pointe d’amitié perçant sous le respect et l’autorité, c’est là que s’accroche la fidélité. Le lien, comme il disait. Le lien. Elle comprenait, oui. Et que ces réveillons conviviaux, dans l’isolement de leur maison de campagne, contraignant les convives à dormir sur place dans les chambres d’amis, étaient des rituels nécessaires, destinés à marquer le début d’une nouvelle année comme s’il s’était agi d’une nouvelle alliance… à renouer et resserrer chaque année le lien. Elle comprenait très bien. Et que l’autre lien, celui qui l’unissait à Jonas, se distendait de plus en plus, elle le comprenait aussi très bien, une fois de plus, ce soir, tandis qu’elle regardait évoluer avec aisance les employés loués pour la soirée, comme elle l’avait compris, tout à l’heure, avant qu’ils n’arrivent, tous, devant le miroir qui lui renvoyait l’image accablante de ses cheveux trop longs et de son ventre épais. On dit que les miroirs inversent les images. C’est pour cela, peut-être, que l’on y distingue tant de choses qu’on aurait préféré ne jamais savoir. L’avenir, par exemple… on y lit si bien l’avenir… Comment sont-elles, les autres, devant leur miroir ? Que voyait-elle, par exemple, que lisait-elle sur son image inversée, cette Emeline si mince au visage si soigneusement redessiné et toujours impeccable sous ses cheveux casqués de blond ? La perfection ? vraiment ? Une femme parfaite, évidemment, Emeline était une femme parfaite, c’était l’opinion générale, Emeline est parfaite, Emeline est charmante. Tandis qu’elle… Elle… oh, eh bien, elle… elle était la myope qui laissait s’écrouler les soupières dont elle n’avait pas repéré les fêlures, la grosse qui ne savait pas maigrir, la sotte qui n’avait jamais eu l’idée de couper ses cheveux trop fins et mousseux dont les coiffeurs ne savaient que faire. La pauvre Sandrine, la sotte Cendrillon sans marraine, empêtrée dans la silhouette de citrouille d’une de ses soeurs disgraciées.

Donc, oui, bien sûr, le traiteur, c’était certainement un peu cher, en ce moment, mais la banque faisait encore crédit – d’ailleurs il s’agissait d’un investissement, il n’y avait donc pas à s’en soucier. Le service professionnel, c’était vraiment très… oui, très classe… En tout cas beaucoup mieux que… Jonas avait eu raison. Elle n’avait aucune objection à faire.
Mais Loulou… Pourquoi Jonas avait-il insisté pour qu’on enferme Loulou dans le garage ?

Il le savait, pourtant, que Loulou la rassurait, dans les moments difficiles, qu’il sentait à merveille à quels moments il devait venir se frotter contre elle, l’assurer de son affection, lui fournir un sujet de conversation quand elle ne savait plus…

—Quel adorable petit chien vous avez là ! Et de quelle race est-il, on dirait un loulou de Poméranie ?

—Oh, il n’a pas vraiment de race, c’est un simple bâtard. Mais c’est vrai qu’il doit avoir du sang de loulou… il me semble… oui…

—Oh, il est si mignon, dépeigné comme il est, avec tous ses poils qui lui tombent dans les yeux… 

—Figurez-vous que je l’ai… enfin… je l’ai trouvé dans l’allée, comme ça, dans une flaque, tout boueux… avec une patte brisée. On a supposé que quelqu’un du village l’avait jeté là, par-dessus la grille… j’ai essayé d’interroger les gens, les voisins, les… enfin… je veux dire… la boulangère, l’épicière… mais je n’ai jamais vraiment su. Il était tout bébé. Je l’ai nourri au… c’est-à- dire… au biberon…

—Et comment s’appelle-t-il ?

—Loulou… il s’appelle Loulou… je lui chantais des comptines d’enfant, vous savez… il était si petit… et j’avais oublié les paroles… alors je faisais louloulou… loulou… Il redressait ses jolies oreilles, ses yeux brillaient, sa bouche frémissait… on aurait dit qu’il essayait de répéter… loulou… louloulou… Alors, puisqu’il aimait mes chansons, et qu’il ressemblait vraiment à un… bien sûr, à un loulou de Poméranie… je l’ai appelé comme ça… Loulou. Et puis je me souvenais d’une histoire, que j’avais lue à l’école, où il y avait un perroquet…

—Un perroquet ?

Elle s’embrouillait toujours. Mais les petits chiens rendent les invités patients. Ils essayaient de retrouver le fil, ils posaient encore des questions. Des questions auxquelles elle répondait longuement, en s’embrouillant encore. Loulou était un sujet inépuisable. 

Elle adorait parler de Loulou. Jamais elle ne restait à court, quand il s’agissait de Loulou.

Loulou était son meilleur allié. Et ce n’était pas parce que, le soir de la soupière brisée, il était venu lécher la nappe, tirant à lui ce qui restait de couverts, et portant le désastre à son comble, qu’il fallait aujourd’hui le punir et le condamner au garage. Qu’aurait-il pu faire d’autre, pauvre Loulou, ce soir-là ? Il avait cru aider, à sa manière de chien innocent, ignorant, remettre de l’ordre dans le chaos qu’elle avait provoqué. Qui l’aiderait, ce soir, à remettre de l’ordre en elle-même, que ferait-elle, sans Loulou, seule, face à eux ?

Mais elle avait consenti à cela aussi. Et maintenant, assise devant Emeline qui égrenait les mots avec toute la grâce de son sourire maquillé, elle écoutait Loulou qui grattait à la porte. Ce que disait Emeline devait être infiniment spirituel, car Jonas ne cessait de rire, d’un rire étrange et gras qui la mettait mal à l’aise, tandis qu’elle regardait sans l’entendre la bouche adorable de la jeune femme dessiner sous son casque blond des paroles très rouges qui se découpaient comme des perles rondes et parfaites dans l’air tiède. Elle se souvint de ce conte qu’elle avait lu autrefois dans un livre d’enfant, et qui racontait l’histoire d’une fille dont chaque mot était une perle. Une fille qui parlait en crachant des joyaux… que tous s’empressaient de recueillir avec admiration. Emeline était la fille aux perles, nouant les mots l’un à l’autre pour en faire d’étincelants bijoux. Tandis qu’elle… dans sa bouche maladroite qu’elle maquillait si mal, les mots avaient toujours l’air de s’éteindre, de se briser et de se déchirer, se transformant en bribes informes, inaudibles. Et tous ces gens qui lui demandaient toujours de parler plus fort… « Vous avez une voix si douce… » Si douce ? Si faible, voilà ce qu’ils voulaient dire… tellement faible. Pauvre Loulou, lui non plus ne savait pas s’exprimer. Il n’osait pas aboyer, il se contentait de gratter doucement… si doucement… faiblement, si faiblement… elle seule entendait… Mais que pouvait-elle faire ? 

Elle s’excusa, se leva, se dirigea vers la cuisine, s’émerveilla de l’adresse de la cuisinière occupée à napper de cognac le rôti de biche qu’on allait flamber tout à l’heure, s’éclipsa sans que nul ne lui ait parlé, se dirigea vers le garage. Derrière la porte, Loulou s’apaisa en entendant son pas. Elle n’osa pas ouvrir – Jonas serait fâché. « Loulou, chantonna-t-elle, louloulou, loulou… je te promets que nous sortirons ensemble au jardin, dès qu’ils seront partis, je te le promets, Loulou, loulou, louloulou… »

Il était temps de regagner sa place. Au bout du couloir, derrière la porte du garage, le grattement obstiné recommença. Et elle fut reconnaissante à Loulou. Ce grattement qu’elle seule semblait entendre, c’était sa façon, après tout, de la soutenir.

—Revoici notre belle hôtesse, s’exclama Frank. Tous se tournèrent vers elle. Les yeux d’Emeline se posèrent ostensiblement sur ses cheveux… — Les années ne passent pas pour elle, ajouta Jonas, d’un ton rêveur… Ses cheveux… ils avaient dû se décoiffer, pendant son court voyage. Elle se vit un instant comme la voyait Emeline, comme la voyait Frank, comme la voyait Jonas, ils la voyaient tous, une étudiante vieillie, ridiculement timide, incapable de comprendre qu’il était temps de trancher et de couper ses cheveux moussus, rebelles, absurdement longs, pour les faire entrer dans un de ces casques blonds, bruns, ou roux, que vissent, la trentaine passée, sur leur visage de combattante, les femmes élégantes qui ont arraché un matin leur premier cheveu blanc. Elle se jura de les couper, dès son retour à Paris. Dès… cette nuit même, quand ils seraient partis… elle le ferait… devant le miroir… Les couper… comme si cela pouvait suffire… Comment Emeline faisait-elle pour garder toujours sur la tête cette permanente impeccable ? Et pour façonner et nouer ces perles que crachait avec tant d’aisance sa bouche parfaitement redessinée ? Lorsqu’elle s’assit, incapable d’imaginer la moindre réplique à l’étrange compliment de Jonas, elle sentit que sa robe venait de craquer à la taille, et elle devint très rouge.

Mais le serveur s’avançait déjà, lentement, portant en triomphe le rôti de biche aux cerises. Il le déposa sur le grand dessous de plat de cristal qui ornait la table. On s’exclama. Lentement, cérémonieusement, le serveur craqua l’allumette. La flamme ardente courut comme un éclair sur la viande saignante, sur les cerises trop rouges, sur la bouche adorable d’Emeline. Tous applaudirent. L’homme impassible se mit alors en devoir de découper des parts d’une finesse inouïe avec un long couteau très fin, très brillant, qui lui rappela celui du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret où Jonas l’avait emmenée avec un de ses gros clients. Avec son couteau, le prestidigitateur avait tranché en deux moitiés son assistante, puis la femme du client. Et il avait fait glisser derrière son voile le torse de la femme du client au-dessus des jambes de l’assistante, puis le torse de l’assistante au-dessus des jambes de la femme du client. Ç’avait été un moment fascinant, répugnant… puis de nouveau le prestidigitateur les avait mélangées toutes deux dans son voile sombre, il avait rendu à chacune son visage et son corps… et elles étaient revenues chacune à sa place, comme si rien ne s’était jamais passé, la femme du client écroulée devant son quatrième whisky, et l’assistante agile et souriante sur la scène, se préparant pour un autre tour. Elle en était restée toute troublée, incapable d’expliquer ce que Jonas avait appelé « le truc », mais personne d’autre qu’elle n’avait semblé s’en soucier vraiment, la conversation avait repris, et la femme du client avait tant bu encore que ses lèvres humides ne savaient plus articuler que le mot « chéri ». « Chéri, chéri… » elle l’avait répété tant de fois en s’accrochant à Jonas que Sandrine l’aurait volontiers coupée de nouveau en tranches avec le couteau du prestidigitateur. Mais cela non plus n’avait pas semblé avoir d’importance, et Jonas et son gros client avaient continué, imperturbables, à parler affaires.

Pourquoi servir une biche aux cerises ? C’était affreux, si on y pensait… elle connaissait cet élevage, non loin, où les biches aux yeux si doux se penchaient aux clôtures, quand on passait. Et ces fruits rouges, c’était si laid sur la chair rouge… presque indécent. Et pourquoi flamber la viande, aussi ? Etait-ce vraiment plus agréable de sentir une flamme vous lécher le visage que de recevoir un jet de potage brûlant ? La scène de la flambée avait eu un aspect aussi diabolique que le spectacle du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret. Mais tous paraissaient satisfaits. Emeline, en particulier, arborait son sourire toujours imperturbable et parfait, malgré l’appétit avec lequel elle dévorait sa part de viande saignante. Elle se demanda comment elle faisait pour rester aussi mince en mangeant d’aussi bon appétit. Et pour conserver toujours à son rouge à lèvres sa teinte nette et profonde ? Elle devait avoir une façon particulière, extraordinaire, de manger, de parler, de boire… Un talent longuement cultivé. Pour boire, surtout, d’ailleurs. Car elle buvait sec, Emeline, avec toute sa perfection marmoréenne. C’était peut-être cela, au fond, le secret de tous ces gens qui paraissaient s’amuser, qui savaient toujours quoi dire et quoi faire : ils buvaient. Tandis qu’elle, qui ne supportait pas l’alcool, elle en était réduite à ce rôle si malaisé de spectatrice, de… d’intruse… oui, il lui semblait toujours, dans ces repas que Jonas l’obligeait à organiser, que c’était elle, en réalité, l’invitée. Et qu’elle n’avait été invitée que par erreur. Parce qu’on s’était trompé de personne, d’adresse… N’était-ce pas avec ironie que Frank l’avait appelée, tout à l’heure « Notre belle hôtesse », tandis que sa robe trop serrée craquait aux yeux de tous sur son corps trop rond ? Il faudrait qu’elle aille discrètement chercher un châle, tout à l’heure. Elle ne pouvait tout de même pas passer la soirée entière ainsi, le corps raide, les bras immobiles et plaqués sur son ventre. Cependant… elle redoutait le moment où elle devrait se lever… la robe allait craquer davantage, s’ouvrir du haut en bas peut-être… et que deviendrait-elle alors, ainsi dévêtue devant eux tous ? Sans doute devrait-elle demander au serveur… mais était-ce vraiment dans ses attributions ? … d’aller chercher, sur le grand porte-manteau du vestibule… ce grand pashmina que… et aussi une épingle à nourrice… mais est-ce qu’elle avait cela quelque part dans la maisons ? Oui… oui… elle se rappelait avoir langé Loulou dans un morceau de drap, qu’elle avait attaché avec une de ces épingles… Loulou… il avait toujours été si docile… pauvre Loulou, si sage, si soumis, qui continuait à gratter à la porte sans aboyer. Il était seul, là-bas, le pauvre. Et comme il devait avoir froid…

Et elle, elle était si mal, et si seule, elle aussi, dans la chaleur étouffante de la table. Elle ferma à demi les yeux, écoutant le grattement délicat de Loulou. C’était curieux que personne ne paraisse le remarquer… mais ils étaient tous si occupés à écouter Frank, à écouter Miguel, à écouter Emeline, si occupés à s’écouter eux-mêmes… Tout à l’heure, elle retirerait cette robe ridicule, elle mettrait son pyjama, son vieux manteau et ses bottes, elle délivrerait Loulou, et, tous les deux, ils sortiraient au jardin, ils marcheraient sous les étoiles. C’était une nuit d’étoiles, elle l’avait remarqué tout à l’heure avec ravissement en fermant les volets. Une nuit si pure. Une de ces merveilleuses nuits glacées où chaque astre semble une aiguille de gel, posée au bord du ciel comme sur une branche. Où le ciel tout entier est comme un grand arbre de givre se penchant vers la terre. Loulou adorait les étoiles. Il était semblable à elle, un enfant de la campagne, un petit villageois bâtard né dans l’obscurité et que fascinaient les étoiles. Ils marcheraient longtemps, ensemble, sous le ciel immense, bien au-delà des grilles de la propriété, vers les champs et les prés, vers les forêts emplies d’animaux muets.

—Les douze coups de minuit… attention !… aboya soudain Miguel, le directeur associé… Il va falloir manger les douze grains de raisin !

On servit les raisins. Elle s’étonna que le traiteur ait pensé à cela. Non, bien sûr, ce devait être une idée de Miguel. Ce ne pouvait être qu’une idée de Miguel. Il était si autoritaire, ce Miguel, avec sa voix trop forte et son accent rauque. C’était lui-même, sans doute, qui avait apporté les raisins. 

On ouvrit la fenêtre. Un grand pan de nuit piqué d’étoiles s’en vint rôder, glacial, dans la pièce où tous faisaient silence. Soudain, on entendit sonner le premier coup, très fort, à l’horloge de l’église… « Uno », dit Miguel. Et tous avalèrent un grain. « Dos !  » Ils avalèrent ensemble le second… tous riaient… Au douzième coup, tandis qu’ils se souhaitaient en buvant le champagne une heureuse année, elle s’aperçut qu’elle seule avait oublié de manger.

Et maintenant, cria Frank en refermant la fenêtre, je veux trouver la pantoufle de Cendrillon ! Il fit semblant de la chercher partout. Tous riaient. Il fureta dans le salon, puis chercha dans le couloir, à la recherche d’une chaussure oubliée… Sandrine l’entendit enfin ouvrir la porte du garage… Quant il revint, il portait en triomphe une botte boueuse – l’une de ces bottes de simple caoutchouc qu’elle avait l’habitude d’enfiler, le soir, pour promener Loulou dans le parc. Elle rougit de nouveau.

— »Notre Cendrillon a bien les pieds un peu boueux, mais si petits, si charmants… on n’en trouve plus d’aussi menus… attention, messieurs, je vais essayer la botte à chacune des dames, retirez vos chaussures, mesdemoiselles, c’est le grand chambellan du roi qui vous en prie ! »

Il était ivre, évidemment. Mais Loulou était libre.

—Tiens, vous avez un chien ? Je ne savais pas… où le cachiez-vous ? Il est marrant, avec son poil hérissé. On dirait un ourson décoiffé… 

Mais ce soir elle n’avait pas envie de raconter l’histoire de la flaque. Ni même l’histoire du baptême de Loulou. Elle se sentait mal à l’aise. C’était à cause de la robe. Ou à cause de la boue sur la botte de caoutchouc. Ou à cause du visage si parfait d’Emeline. Et aussi parce qu’elle n’avait rien bu, pas même une coupe de ce champagne qu’on resservait déjà. Celui qui ne boit pas ne suit pas les règles, ne comprend pas le jeu, ne sait pas faire avec l’illusion. Celui qui ne boit pas est un intrus. Celui qui ne boit pas, celle qui ne sait pas dessiner son visage, celui qui ne rit pas aux plaisanteries de Frank, celle qui ne veut pas se laisser trancher en deux par le prestidigitateur au couteau acéré… celui qui ne crache que les cailloux qu’il mâche, comme cet orateur d’autrefois dont elle avait oublié le nom… ceux qu’on a laissés entrer par erreur, ceux qui pourraient aussi bien être ailleurs, et qui finiront par sortir.

Mais Loulou… Loulou ! il avait suivi Frank, sans qu’on s’en aperçoive… Loulou ! elle était si heureuse. Sous la table, il se frottait déjà contre ses jambes, il jouait avec ses chaussures, il mordillait son ourlet. Cher Loulou, il ignorait qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas… Elle voulut l’avertir… non, Loulou, fais attention, n’arrache pas ma chaussure, je ne veux pas retirer ma chaussure comme l’ont fait toutes les autres femmes, c’est tellement idiot… non, surtout, ne va pas tirer sur mon ourlet, que ma robe ne craque pas davantage… Elle se pencha, très raide, essayant de ne pas élargir la déchirure de sa robe.

Et vit très nettement, sur le genou de Jonas, le pied nu d’Emeline, qu’il caressait doucement de la main.

Elle se redressa brusquement.

Le visage d’Emeline était toujours aussi imperturbablement maquillé. Jonas poursuivait à voix basse une conversation très sérieuse avec Miguel, en mangeant grain à grain un reste de raisin qu’il trempait de sa main libre dans sa coupe de champagne. C’était ignoble, mais elle ne rougit pas, cette fois, lorsque sa robe acheva de s’ouvrir, dans un craquement furieux.

Plus tard, à la clinique, elle ne put se souvenir de rien d’autre : quelqu’un avait allumé la télévision, au salon, et on avait entendu un autre minuit sonner, plus loin, très loin, quelque part à Paris, dans une débauche de feu d’artifice. Tous s’étaient exclamés – c’était si surprenant, n’est-ce pas, ces deux minuits l’un après l’autre, lequel était le bon ? – celui de la télévision, bien sûr, l’autre ne valait rien… et dire qu’on avait mangé tous les raisins…

Elle s’était levée, toute droite, dans sa robe déchirée. Elle s’était avancée, avait ouvert la fenêtre en grand. Loulou s’était précipité au-dehors, sa robe était tombée tout à fait, et elle avait sauté derrière lui, d’un coup, comme elle aurait plongé, vers le jardin plein d’étoiles, presque nue sur ses escarpins dorés, dans le long crépitement glacé du feu d’artifice télévisé. Puis, laissant derrière elle l’assistance médusée, elle s’était mise à courir, à courir, dans la boue et la nuit de l’hiver, enveloppée de ses longs cheveux enfin libres, derrière Loulou qui l’entraînait au loin, si loin, là où jamais personne ne les retrouverait.

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8 commentaires pour Loulou

  1. ecrimagineur dit :

    Bonnée année à tous, bloavez mad d’an holl pour les Bretons !

  2. Cruel et tendre un conte plus vrai que nature.
    Bonne année à tous les Loulous !

  3. Quichottine dit :

    Comme je la comprends ! Et comme j’aime cette fin qui la délivre enfin !
    Merci, Carole… je crois qu’il y a dans le monde de nombreuses femmes qui souffrent ainsi le plus souvent sans rien dire, mais toutes n’ont pas la chance d’avoir un « Loulou » qui puisse les emporter au loin.
    Je te souhaite une merveilleuse année… et je me souhaite que tu continues à partager ainsi d’aussi belles pages.
    Je t’embrasse fort.

  4. almanito dit :

    Trop tendre et « vraie » pour s’adapter à un monde de faux semblants, si superficiel. Triste histoire, une nouvelle fois happée par le sort infernal qui aboutira sans doute à l’enfermement, mais quelle intensité dans le récit!

  5. cathycat33 dit :

    Pauvre Sandrine ! je l’ai pourtant soutenue tout le long du récit mais patatras, elle a passé la ligne alors qu’elle aurait dû faire enfin un pied de nez à ces gens faux, guindés et s’enfuir tout de suite avec son chien, le seul faisant preuve ici d’humanité. Ton conte est triste et magnifique. Je me suis régalée…

  6. Aloysia* dit :

    Oui, tu montres à merveille la monstrueuse hypocrisie qui se cache sous ces réveillons obligés, pour ces réunions qui n’ont d’objet que la façade, et le malheur écrasant d’une épouse qui se soumet aux désirs de gloriole de son mari. Il est certain que si je préfère la joie des relations sincères, c’est en dénonçant ces horreurs que l’on peut éventuellement la faire renaître…

  7. Pastelle dit :

    Tu racontes si bien… On étouffe avec elle tout au long du repas, on meurt d’envie d’aller délivrer le chien, et on attend que le temps passe…
    Ton histoire me trouble d’autant plus que ça m’est arrivé en vrai, lors d’un repas non de réveillon mais d’entreprise où les épouses étaient invitées, de surprendre en ramassant ma serviette, la main d’un homme sur la cuisse de sa voisine de droite, alors que sa femme était à gauche…

  8. mansfield dit :

    Ton conte me rappelle la nouvelle de Katherine Mansfield  » Felicité », une très belle analyse de ces réunions où l’on n’est pas à son aise, on se sent empoté car on manque de confiance en soi et l’homme de sa vie est séduit par une autre pour couronner le tout. L’identification est facile grâce à la justesse du ton. Merci Carole et bonne année!

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