Juste un faux pas

Tout s’était enchaîné de manière si bizarre… La veille au soir, il avait terminé ce roman du Japonais Haruki Murakami, l’un des derniers parus, celui qui a pour héros un personnage dont le nom n’a pas de couleur mais signifie « fabriquer » – l’incolore Tsukuru, qui fabrique des gares mais peine à trouver la couleur de sa vie. Et, juste avant de s’endormir, au tout dernier chapitre de ce qui jusque là lui avait semblé n’être qu’un roman d’amour, d’amitié et de vagues fantômes, il avait lu soudain ces remarques étonnantes et sans le moindre rapport apparent avec tout ce qui avait précédé : « Prendre garde à ne pas tomber dans l’escalier, à ne pas perdre une chaussure, ce sont là des questions vitales dans une gare gigantesque, à une heure de forte affluence… « . Ne pas tomber dans un escalier, soit, mais ne pas perdre une chaussure… comment pouvait-on dire qu’il s’agissait d’une question vitale ? Ces Japonais étaient décidément des gens très étranges… Il avait jeté un coup d’oeil sur la descente de lit… Ses chaussures étaient toujours là. Une belle paire de chaussures, solides et assurées, qui l’attendaient bien rangées. Des chaussures élégantes, bien sûr, et qu’en effet il n’aimerait pas perdre, mais des chaussures banales assurément, qui rempliraient banalement leur mission, et soutiendraient banalement ses pieds, le lendemain comme chaque jour, lorsqu’il se serait habillé et rasé. Des chaussures, en somme, que nul n’aurait l’idée de fixer du regard en marchant comme si elles ne rêvaient que de s’enfuir… L’une des pièces les plus fiables d’une garde-robe, les chaussures. Un homme ne pouvait certes pas compter sur la fidélité de sa femme, mais, sur la fidélité de ses chaussures, il pouvait se reposer, tranquille. C’était une chose qui ne laissait pas place au doute.

Il avait repris le livre, et avait lu, quelques lignes plus bas, cette phrase plus aberrante encore que celle qui l’avait précédemment arrêté : « Est-il illégitime de qualifier de malheureuse une société dans laquelle il faut chaque matin s’inquiéter de ne pas perdre ses chaussures ? »

Décidément, ce Japonais… il insistait. Agacé, il avait achevé malgré tout le roman. Puis, déçu de buter sur une fin qui ne faisait qu’ouvrir des questions et des incertitudes sur l’avenir du héros, il avait éteint la lumière. Ainsi, non seulement il ne saurait jamais si Sara répondrait à l’amour que Tsukuru avait conçu pour elle, mais en outre sa conscience se trouvait lestée, juste au moment de s’endormir, d’une absurde histoire de chaussures… Ce roman avait été, d’un bout à l’autre, décousu et bizarre… Cette maxime sur les chaussures, presque en manière de conclusion… quel sens cela avait-il ? Sarah… la sienne aussi s’appelait Sarah… était finalement partie sans avoir jamais répondu à son amour… ses jolies chaussures à talon aiguille avaient fui staccato leur bel appartement… et… et quel sens tout cela avait-il ?

Il avait tout de même fini par s’endormir. Ce n’avait pas été une nuit d’insomnie, finalement, comme il en avait eu tant, depuis le départ de Sarah.

Le lendemain, il était même plutôt en forme au réveil. En tout cas il avait tout oublié de ses pensées pénibles de la veille. 

Il s’était préparé pour sortir, rapidement, mais soigneusement, comme à l’habitude, puis il était descendu au garage. Il s’était installé derrière le volant gainé de cuir, s’était calé sur les sièges garnis de cuir qu’il avait toujours trouvés trop durs. La BM s’était mise à tousser légèrement, comme une personne distinguée qui aurait attrapé un début de rhume et tenterait de le surmonter. Puis elle s’était mise à crachoter désagrablement, et pour finir avait tout à fait perdu le souffle. Le tableau de bord avait clignoté faiblement encore, puis s’était éteint. Il avait dû admettre que la BM ne démarrerait pas. Une voiture presque neuve. Qui avait coûté… une somme qu’il pouvait se permettre, certes, mais qui aurait dû exclure toute défaillance.

Il avait aussitôt appelé le concessionnaire, qui avait promis de passer, le soir, pour un dépannage.
Le soir ? C’était beaucoup trop tard… il avait essayé de se montrer impérieux, mais le concessionnaire avait tenu bon. Il avait même eu l’air de se mettre en colère. Non, avant c’était impossible avait-il dit, depuis son atelier où l’on entendait vibrer des machines inquiétantes, im-pos-sible, je viens de foutre un gars à la porte, je ne pourrai vous envoyer quelqu’un que ce soir…

Il s’était résigné. Il allait appeler un taxi, tout simplement… Mais aucun de ceux qu’il avait sollicités n’était disponible. Il jouait de malchance, décidément. Allons… ce n’était rien, qu’un léger contretemps. Après tout, il pouvait bien, pour une fois, prendre le métro. Tout le monde le faisait, semblait-il. Pourquoi pas lui ? Un peu de marche, même en partie souterraine, ne pouvait pas faire de mal. Il avait deux tickets dans son portefeuille, n’est-pas, il en avait toujours deux, au cas où… C’était un homme prudent, qui n’aimait pas être pris au dépourvu.

Il s’était dirigé vers la rue de Babylone. Il avait tourné le coin du boulevard Raspail, avait hésité un instant. La station était là, béante, un long ruban hâtif de fourmis noires s’y engageait, les yeux baissés. Il s’était avancé courageusement.

C’était un matin ordinaire, de toute évidence. Pas de quoi se laisser impressionner. Un matin parfaitement ordinaire. Un de ces lundis matins gris où des milliers de voyageurs, silencieux, les traits pâles et tirés, s’engouffrent dans les escaliers du métro, descendant, semblables aux mineurs d’autrefois, vers les tièdes entrailles du monde, par ces bouches qui avalent et recrachent les humains comme des fourmis. Il repensa à la phrase qu’il avait lue, la veille… cette phrase bizarre sur les chaussures… les écrivains disaient décidément bien des bêtises – surtout, sans doute, ces écrivains japonais au tour d’esprit si insolite.

Haussant les épaules, il s’avança vers la bouche avec les autres. Ce matin-là il était l’un d’eux, simplement l’un d’eux. Il n’y avait pas de quoi se sentir aussi ému. Sa BM était en panne – ce qui n’aurait jamais dû arriver, mais cependant était arrivé -, aucun taxi n’était disponible dans le quartier, il avait joué de malchance, c’était tout à fait regrettable, mais c’était en réalité sans importance. Un peu de marche ne lui ferait pas de mal.

Il s’engagea résolument avec la foule dans les escaliers de  la station « Sèvres-Babylone ». Des escaliers peu avenants, certes, mais fonctionnels, menant vers un long couloir aux parois carrelées recouvertes de panneaux publicitaires, au sol de ciment gris, que la pluie du dehors rendait gras. Il remarqua soudain qu’il portait, comme tous les autres, des chaussures de cuir noir à lacets. Tout le monde, du moins toute la partie masculine de la foule, portait des chaussures à lacets – les siennes étaient de belle qualité, certes, mais au fond elles ne différaient pas des autres, puisqu’elles étaient, comme toutes les autres, équipées de lacets – Et pourquoi avait-il remarqué ce détail qui jusqu’à présent lui avait été parfaitement indifférent, sinon parce que, comme tous les autres, il marchait tête basse, prenant garde à ne pas rater de marche et à ne pas perdre ses chaussures dans cet escalier un peu raide et encombré d’une foule pressée ? C’était très juste, finalement, ce qu’il avait lu, la veille… les gens qui prennent le métro doivent avancer les yeux baissés, regarder leurs chaussures, surveiller leurs pas…

C’était alors, exactement à ce moment, que tout avait commencé – vraiment commencé… Du côté gauche… le lacet de sa chaussure gauche… le noeud s’était peu à peu relâché. La boucle amollie s’abandonnait. le moment allait venir où le cordon traînerait tout à fait sur le sol. Il aurait fallu qu’il se penche pour le renouer, mais au sein d’une foule aussi dense, aussi hâtive, c’était un exercice périlleux. Alors il avait continué à avancer, plus lentement, avec son lacet lâche et dénoué… Des gens pressés le doublaient, le gratifiant de coups de coude… Il gênait. Mais que faire ? Il espérait, en économisant ses mouvements, réduire les efforts imposés au lacet, l’empêcher de se détendre tout à fait, et atteindre sans encombre le quai. Il profiterait alors de l’immobilité forcée de la foule réduite à attendre, quelques instants, la rame, pour se pencher enfin, et renouer le cordon fautif… Cela semblait si simple, si banal… le quai était tout proche, tout proche… mais un pied trop pressé était venu buter contre mon pied, entraînant tout à fait le lacet… Il avait vacillé, et ne s’était rattrapé qu’à grand peine, marchant lui-même alors sur le lacet, qui avait emporté la chaussure… et il s’était retrouvé ainsi, dans la foule qui continuait à le pousser en avant, privé de sa chaussure gauche, instable et boiteux, un pied revêtu d’une simple chaussette de coton noir, tandis que l’autre, dans sa carapace de cuir coûteux, continuait de faire résonner son talon sur le sol de ciment… Juste un faux pas… cela avait suffi… Les catastrophes qu’on redoute finissent toujours par arriver, c’est bien connu, précisément parce qu’on les redoute et qu’on n’agit qu’en fonction d’elles… Il avait eu tort de regarder comme cela ses pieds, et s’il n’avait pas lu, la veille, ces idioties sur les passagers des gares japonaises, qui d’ailleurs n’ont rien à voir avec les gares françaises, rien ne serait arrivé… Maintenant, il fallait à toute force qu’il retrouve sa chaussure : comment aurait-il pu se présenter ainsi à la galerie ? un pied correctement emballé dans sa chaussure cirée, et l’autre en chaussette sale – qui aurait pu croire, après seulement quelques pas, qu’il s’agissait de chaussettes de très belle qualité en pur fil d’Ecosse ? les mailles trop fines n’allaient pas tarder à se déchirer… Il en serait réduit à se présenter là-bas comme un canard non seulement boiteux, mais loqueteux… lui, Alban, de la galerie Alban, place Vendôme… C’était tout à fait impossible, inimaginable…

Cependant la chaussure perdue restait invisible… elle avait dû rester en arrière, tandis que la foule le poussait vers l’avant… Il fallait rebrousser chemin. Les yeux rivés à terre, manoeuvrant habilement son large corps, il réussit à traverser la masse compacte qui se déversait comme un flot sombre. Remonter le courant. Il y arriverait. Il fouillait du regard le sol gris où se pressaient des milliers de pieds… impossible de retrouver sa chaussure. Elle avait disparu, aussi irrésistiblement entraînée que si elle avait été emportée par la marée.

Il se souvint, avec une sorte de terreur, du jour où une vague avait emporté ses lunettes, alors qu’il nageait, à la Baule… il les avait cherchées des heures, ensuite, à marée basse, sans jamais les retrouver, scrutant le sable humide où grouillaient des vers et des crabes minuscules. Un passant qui lui avait demandé ce qu’il cherchait s’était mis à rire, à rire, lorsqu’il le lui avait expliqué, à rire si fort qu’il s’en était senti stupide. Il avait cessé de fouiller le sable. Sarah avait conduit la voiture, au retour, muette…

Il ne retrouverait pas davantage sa chaussure qu’il n’avait retrouvé ses lunettes, il en était désormais certain, mais il continuait, comme il l’avait fait alors, à chercher, à chercher, se penchant dangereusement, pour mieux voir, dans la foule qui ne ralentissait pas sa marche. Comme alors, il était incapable d’accepter la situation, anéanti par la perte irréversible de cette chaussure certes semblable à toutes les autres malgré son prix, mais dont la disparition faisait de lui une sorte d’infirme. Et qui aurait pu le nier, qu’il avait absolument besoin de cette chaussure, pour se présenter à la galerie, où d’ores et déjà il serait en retard ?

En retard, en retard, il n’était jamais en retard… il fallait qu’il la retrouve, cette satanée godasse, et vite ! Immédiatement ! Celle-là, ou une autre, après tout, n’importe qu’elle autre, pourvu que ce soit un pied gauche, à peu près de sa pointure… Cela devait arriver souvent, non, que des chaussures se perdent ainsi ? Il devait y en avoir partout, certainement de ces chaussures échouées, que le flot déposait contre les murs. Et des lunettes, aussi, certainement… des tas de chaussures et de lunettes devaient joncher les couloirs… Longeant les parois carrelées et maculées de tags, il se penchait, scrutant désespérément ce qu’il pouvait apercevoir du sol, entre les pieds des marcheurs acharnés… Soudain, quelqu’un le heurta en courant… il tomba, face contre terre, et le verre droit de ses lunettes se brisa sur le ciment. Puis il arriva ce qui arrive toujours dans ces foules du matin, lorsque quelqu’un tombe. Incapables de s’arrêter, tant ils étaient poussés par leur élan, incapables de le remarquer, tant ils étaient absorbés par la nécessité de parvenir à l’heure au bureau, tous, comme un troupeau affolé poussé par le vent d’un incendie, ils le piétinèrent. Il sentit sur son corps la morsure des fins talons féminins aussi bien que le large poids des chaussures masculines, et il s’abandonna, inerte comme un bois flotté, roulant vers le quai où enfin, échoué, il resta étendu.

Son corps était meurtri, sa bouche était sanglante, ses habits déchirés, et sa deuxième chaussure avait disparu. Son téléphone, écrasé, était inutilisable. Un IPhone dernière génération… comment avait-il pu en arriver là ? D’abord la voiture, puis le taxi, les chaussures, et maintenant, les lunettes et le téléphone… Comment avait-il pu jouer de malchance à ce point ? Du moins il avait encore dans la poche intérieure de sa veste son portefeuille épais, avec sa carte Gold, ce sésame. Il tâta le tissu, reprit courage. A grand peine il parvint à se relever… Dans les couloirs, la foule était toujours plus dense… il réussit cependant à s’introduire dans la file qui courait vers l’air libre. Mais il n’allait pas assez vite, diminué comme il l’était désormais… il tomba de nouveau. Cette fois leurs pieds galopants le firent rouler vers la sortie… sa tête buta sur une marche. Enfin quelqu’un l’assit contre le mur, au bord de l’escalier. Il resta là, prostré, incapable de remuer – combien de temps ? il n’aurait su le dire…

Aux heures de pointe avaient succédé les heures creuses… il avait retrouvé, enfin, quelques forces, était parvenu à ramper sur les marches, et s’était extrait peu à peu, tout sanglant, de la station. Ceux qui passaient près de lui gardaient les yeux baissés. Personne ne paraissait remarquer ses mains qui appelaient, à défaut de ses gémissements que le sang étouffait. Combien de dents avait-il donc perdu ? 

Se reposer… se reposer… il allait se reposer quelques instants à terre… puis se redresser… aller jusqu’à ce petit café dont l’enseigne luisait rouge, là, à quelques mètres seulement… il pourrait se laver sommairement dans les toilettes, et, surtout, sur le combiné que le cafetier bienveillant mettrait à sa disposition, appeler. Mme Chabot, d’abord, sa secrétaire. Il fallait la prévenir. Elle irait dans n’importe quel magasin… elle lui apporterait une paire de chaussure à sa pointure, d’aussi belle qualité que celle qu’il avait perdue, et un costume neuf. Tout reviendrait en ordre.

Quelqu’un le heurta du pied. Il sentit un talon de femme percer comme un clou sa poitrine. Il gémit dans un gargouillis de sang, incapable même d’articuler sa douleur.

Cependant, rassemblant son courage – toute sa vie il avait fait preuve de courage, c’était une vertu qu’il suffisait de cultiver pour l’avoir toujours en abondance à sa disposition, il en avait toujours été certain -, il parvint à se redresser. Il avança, titubant, vers le petit café dont l’enseigne luisait rouge.

Il parvint à pousser la porte, s’affala sur une banquette de Skaï.

Un serveur se planta devant lui aussitôt.

Le serveur était haut et large. Ses yeux firent le tour du désastre, des pieds déchaussés au verre de lunette orphelin, en passant par la mâchoire sanglante et la cravate maculée. « On paie d’abord », déclara-t-il d’un air rogue. 

Bien sûr, bien sûr qu’il allait payer, il était tout disposé à payer, puisqu’il était Alban de la galerie Alban, et qu’il avait sur lui sa carte Gold… Il sortit de sa poche son épais portefeuille en cuir de Russie. La carte Gold n’y était plus. Pas plus que ses papiers d’identité. Pas davantage que les deux ou trois coupures qu’il y laissait toujours… Même la petite monnaie, dans la poche à fermeture éclair, avait disparu. Quelqu’un, tout à l’heure, avait dû profiter de son état de faiblesse – celui-là même, peut-être, qui lui avait sauvé la vie en l’asseyant – un de ces pickpockets du métro, sans doute, dont on parlait dans les journaux…

Ça n’avait pas été long, ensuite. Il n’avait pas même eu le temps d’implorer qu’on lui prête un téléphone. Le serveur massif l’avait tiré par les épaules, et il l’avait raccompagné vigoureusement jusqu’au seuil de la porte.

—Appelez au moins la police… avait-il gémi d’une voix étrange et désarticulée. 

L’autre avait ricané : « Essaie donc le 115… » et il avait refermé la porte.

Le 115… était-il donc vraiment possible qu’on le confonde déjà avec un clochard… juste parce que… parce qu’un fâcheux incident l’avait privé de ses chaussures – meurtrissant au passage son costume de fine laine, abîmant ses lunettes et collant de sang ses rares cheveux. Juste parce qu’une malheureuse chute lui avait brisé quelques dents, gênant son élocution d’habitude si précise ? Juste parce qu’à partir de ce qui n’avait été, finalement, qu’un faux pas, tout s’était enchaîné de manière aussi absurde qu’implacable ? Etait-il vraisemblable que pour si peu on le confonde désormais, lui, Alban, de la galerie Alban, avec un de ces affreux marginaux qui hantent les trottoirs ?

Appuyé contre le mur, cependant, il s’était raisonné. La situation n’était pas si grave et un homme de courage pouvait tout à fait la surmonter. C’était une simple question de volonté. Il suffisait de ne pas se laisser aller. Il allait reprendre la rue de Babylone dans l’autre sens. Et rentrer chez lui. Bien sûr, il avait aussi perdu ses clés dans la bataille. Mais le concierge appellerait un serrurier, rien de plus simple. Il attendrait quelques instants dans la loge où M. Pineau lui proposerait une chaise et lui servirait un café pour le réconforter. Le serrurier ouvrirait la porte. Il pourrait rentrer chez lui, se laver, panser ses écorchures, prendre rendez-vous chez son dentiste, retrouver son flegme et son équilibre. Une fois la porte de son appartement ouverte, les choses reviendraient dans leur ordre, il téléphonerait à Mme Chabot, et même il rappellerait le garagiste, qui certainement, comprenant sa faute, se hâterait de venir au plus vite. Et, bien sûr il sortirait de la commode du salon la seconde paire de lunettes qu’il y gardait par précaution, et il enfilerait une autre paire de chaussures – n’en avait-il pas à revendre, chez lui, dans le placard de l’entrée, des chaussures ? de très belles chaussures, des chaussures de luxe, qu’il avait plaisir à accumuler… Il prendrait sa journée. Mme Chabot se débrouillerait, là-bas. C’était une femme intelligente, dévouée. Qu’était-ce, après tout, qu’une journée de travail perdue ? 

Mais sans chaussures, qu’elle était longue, la rue de Babylone ! Qu’elle était longue, qu’elle était froide, cette rue, avec tous ses murs et ses fenêtres grillées ! Ses pieds meurtris avaient beaucoup enflé, de sinistres ampoules poussaient leurs têtes d’épingles molles et brûlantes entre les fibres à demi arrachées de ses chaussettes en loques. Devant la pharmacie de l’angle, il reprit espoir… On allait l’aider, là… Il avait poussé la porte… avait senti les regards se poser sur lui, dans l’ombre de la boutique… il était ressorti, honteux. Et il s’était traîné dans la rue Vaneau.

Il lui fallut plus d’une heure pour parvenir, haletant, à la porte de son immeuble. 

Dans un dernier effort, il avait appelé la loge. La voix de M. Pineau avait grésillé dans l’interphone. Il avait tenté d’expliquer… mais avec tout ce sang qui s’amassait dans sa bouche édentée, il ne parvenait plus à articuler nettement. « Aa… Ban… Aaaaa….bbbban… »  « Qui est-ce ? Qui parle ?  » avait répété plusieurs fois M. Pineau avant de raccrocher, croyant sans doute à une mauvaise blague. 
Ne pas céder au découragement. Ne jamais céder au découragement. Il en avait vu d’autres. Il n’y a que les faibles qui se laissent aller. Puisque M. Pineau n’avait pas eu l’intelligence de comprendre, il allait tout simplement entrer dans l’immeuble, et attendre sous le porche. Le code d’entrée, au moins, gravé dans sa mémoire, on ne le lui avait pas volé… Ensuite, ce serait bien le diable si un voisin, ou même M. Pineau, enfin devenu clairvoyant, ne le reconnaissait pas en passant. On lui viendrait en aide, courtoisement. L’immeuble de très bon standing, habité de personnes polies – si l’on excluait bien sûr les colocataires bruyants du rez-de-chaussée. Et lui, n’était-il pas, toujours et à jamais, quelque malheur qui ait pu survenir, Alban, de la galerie Alban, qui possédait une BM presque neuve garée en bas, dans le garage privé de l’immeuble, et un appartement de plus de 100 mètres carrés au dernier étage avec terrasse ?

En effet, il n’avait pas fallu cinq minutes. M. Pineau était arrivé, flanqué des deux colocataires malotrus du rez-de-chaussée. Ils avaient dû l’apercevoir, de leurs fenêtres. Il avait eu beau protester, M. Pineau ne l’avait pas reconnu. Pas reconnu. Pas écouté. Pas compris. Aa… ban… de aa… gaa…ee… ii… aa…ban… ! Il l’avait simplement traîné, comme un étranger, comme un misérable importun, avec l’aide des malabars du rez-de-chaussée, jusqu’à la porte cochère, qu’il avait violemment refermée sur lui.

Cependant ses forces et sa volonté étaient un peu revenues. Il n’y avait encore rien de perdu. Mme Chabot n’avait assurément pas quitté la galerie à cette heure-ci. Le mieux serait de s’y rendre directement, en reprenant le métro. Après tout, il lui restait un ticket, dans son fidèle portefeuille. Il irait place Vendôme en métro, selon son projet initial. C’était extrêmement simple. Mme Chabot, elle, le reconnaîtrait forcément, malgré son apparence pitoyable. Elle le réconforterait, irait lui acheter des chaussures, un costume, lui prêterait de quoi prendre un taxi. Evidemment. Ensuite, tout reprendrait son cours. Par contre M. Pineau ne devait pas compter sur des étrennes, au prochain Nouvel an… Un imbécile, ce Pineau, parfaitement incompétent… Il ferait une remarque cinglante à la prochaine assemblée de la copropriété… il lui en coûterait sa place, peut-être, à cet imbécile, on mettrait cela aux voix… Mais peu importait. L’essentiel était qu’il sache où aller. Il l’avait d’ailleurs toujours su. Il était Alban, de la galerie Alban, et il allait se rendre à la galerie Alban. La perte de ses chaussures n’avait été qu’un minuscule incident de parcours. Un simple faux pas ne remettait pas en cause la trajectoire d’une vie, heureusement.

Il avait repris la rue de Babylone en direction de la station. Près du square Boucicault, il s’effondra. La soif. Il y avait si longtemps qu’il n’avait rien bu… il fallait absolument qu’il boive. Qu’il boive, n’importe quoi, mais qu’il boive ! Une canette de bière dépassait d’une poubelle. Il s’en empara, sans même vérifier si quelqu’un pouvait le voir.  Il happa avec délice le liquide amer. Puis il fouilla, fouilla encore… rien à manger. Mais… tout au fond… une chaussure… gauche… une autre… droite… deux chaussures, ses chaussures… ! Que faisaient-elles là ? Elles étaient décolorées, blanchies de poussière et prématurément usées… mais c’étaient bien elles… les siennes. Quelqu’un les avait donc trouvées l’une après l’autre, avait compris qu’elles formaient une paire, et les avait jetées là ensemble, pensant peut-être que les clochards du square Boucicault pourraient s’en trouver bien. Les gens étaient bienveillants, au fond. Ils jetaient dans les poubelles des rues des canettes de bière à demi pleines et des chaussures de cuir presque neuves. Qui d’ailleurs étaient les siennes. Si bien que tout était mal qui finissait bien. Il l’avait toujours su. Seuls les faibles et les lâches désespèrent en ce monde. Les hommes de courage, les hommes de valeur, eux, retombent toujours sur leurs pieds…

Il s’assit sur un banc du square, enfila les chaussures. Elles le serraient affreusement désormais, tant ses pieds étaient enflés… mais l’une n’avait plus de lacet de toute façon, et l’autre… en laissant le lacet libre et en détendant un peu le cuir, cela pourrait aller.

Maintenant, il était en mesure de gagner la galerie. Il suffisait de gagner le quai du métro. Ensuite… pour les correspondances, il ne se souvenait plus très bien… il verrait sur place…

Mais la fatigue le rivait à son banc. Cinq minutes. Il ne prendrait que cinq minutes de repos.

C’est seulement à ce moment qu’il le remarqua. Les bancs du square étaient tous recouverts de mendiants. Tous. Assis, allongés, vautrés… ils étaient des dizaines. Beaucoup avaient les pieds entourés de chiffons… ceux qui n’avaient plus de chaussures… évidemment, c’était ce qu’il aurait dû faire, tout à l’heure, au lieu de laisser ses pieds enfler, les entourer de chiffons, de plastique, de carton, de n’importe quoi qui aurait amorti le contact avec le trottoir rugueux.

Sans comprendre pourquoi – il n’y avait absolument aucun rapport – il se souvint de Bruno, le commis qui venait de banlieue, et qu’il avait licencié, la semaine précédente, parce qu’il était si fréquemment en retard, le matin, et qu’il avait toujours des excuses inconsistantes à présenter – grèves, pannes, suicides sur les voies, vols et autres accidents insensés, tout y passait, ce jeune Bruno avait une imagination débordante… une fois, même – pourquoi s’en souvenait-il seulement maintenant, cela lui aurait été précieux de s’en souvenir plus tôt, lorsque pour la première fois il s’était engouffré dans la station -, une fois, donc, le petit Bruno avait même prétexté avoir perdu une chaussure et avoir été obligé de rentrer chez lui pour en prendre une autre paire. Ah, il avait tonné, en entendant ces sornettes ! Tonné ! Mme Chabot avait posé sur lui ses beaux yeux implorants… Il avait peut-être été un peu injuste, en y réfléchissant… ce licenciement… le petit Bruno… n’y aurait-il pas moyen d’arranger cela ? C’était tout à fait excusable, finalement, d’être en retard, quelquefois… Il n’avait rien d’autre à lui reprocher, finalement, à ce jeune… son histoire de chaussures, c’était tout à fait plausible… Quoi qu’il en soit, un seul faux pas, cela ne devait pas perdre un homme, en y réfléchissant…

Autour de lui peu à peu, les corps allongés aux pieds entourés de chiffons se faisaient plus nombreux. Il se pencha pour frotter ses chaussures et resserrer l’unique lacet qui lui restait. Le cuir étreignit comme un brodequin son pied douloureux. Il serra les dents. Ce n’était pas le moment de se laisser aller comme ces immondes vagabonds affalés sur leurs bancs. Juste une minute assis, Alban de la galerie Alban, une minute, et il repartirait. Digne et droit, avec une chaussure bien lacée, au moins, puisque l’autre… Au fond, la situation n’était pas si grave. Il irait à la galerie. Mme Chabot prendrait soin de lui. 

Cela les rapprocherait, forcément, ce petit incident. Mme Chabot n’était-elle pas divorcée, et charmante ? Et douce, sensible… Une âme d’infirmière… elle prendrait pitié de lui qu’elle avait toujours un peu redouté – un patron est un patron, n’est-ce pas… pour la première fois ils se parleraient d’autre chose que de commerce… Dès le lendemain, il lui prêterait, puisqu’elle aimait la lecture, le livre de ce Japonais, celui qu’il venait de finir… une histoire d’amour, eh eh ! Elle comprendrait sans doute ses intentions… et puis, elle, elle qui était, il en avait eu mille fois la preuve, une femme intelligente, elle aurait certainement un avis sur cette histoire de chaussures, au dernier chapitre. Une société dans laquelle il faut s’inquiéter chaque matin de ne pas perdre ses chaussures… était-ce vraiment une société malheureuse, comme l’affirmait cet auteur si exotique, ou bien, comme il l’avait toujours cru, une société organisée au mieux, selon les lois modernes de la compétition et de l’efficacité ? Oui, madame Chabot l’aiderait à répondre à cette question certes absurde mais qui lui semblait de nouveau si importante. Mme Chabot portait d’ailleurs toujours elle-même de très jolies chaussures, très élégantes, des chaussures à talon sur lesquelles, juchée, elle paraissait pourtant très assurée. Des escarpins qui tenaient admirablement, quoique par de très minces rubans de cuir, à ses pieds fins et lisses.

Allons, tout allait bien. Tout allait même mieux que jamais. Si seulement il n’avait pas eu les pieds aussi enflés, aussi douloureux… il dénoua le lacet de sa chaussure droite, se décida à se lever, et, brusquement, épuisé, retomba sur le banc, si profondément endormi qu’il ne sentit pas même le froid, lorsque ses pieds de nouveau nus retombèrent sur le sol, tandis que s’enfuyait sans bruit l’homme aux pieds de chiffon qui venait de lui arracher ses chaussures.

.

.

Publicités
Galerie | Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour Juste un faux pas

  1. almanito dit :

    Hé oui, une société qui ne tient qu’à un fil de lacet tournant en boucle sur les apparences est une société malheureuse. L’écrivain Japonnais est un sage et tu en as fait une superbe fable.

  2. eMmA MessanA dit :

    La lecture matinale de cette nouvelle a été pour moi un régal.
    Outre la maîtrise parfaite de son écriture et le développement de l’intrigue, c’est le côté absurde qu’un infime événement a sur le cours d’une existence qui m’a beaucoup plu.
    Ton beau texte fait réfléchir sur nos habitudes et certitudes.
    Je ne sais pas si tu connais le court roman « Le Pigeon » de Patrick Suskind (celui qui a écrit « Le pardum ») ou bien « La Moustache » d’Emmanel Carrère. Ces deux textes sont du même tonneau.
    Un grand bravo et un grand merci.
    eMmA

  3. Quichottine dit :

    Une nouvelle qui montre à quel point toute vie est fragile…
    J’espère pourtant qu’il retrouvera la sienne, la vivra autrement.
    Merci pour ce superbe moment de lecture.
    Passe une douce journée.

  4. Pastelle dit :

    Super récit, de fil en aiguille jusqu’à la fin. Quelle imagination !

  5. Aloysia* dit :

    Tu es une virtuose du fantastique… Mais du fantastique effrayant genre cauchemar….!

  6. trezjosette2 dit :

    il en faut si peu pour passer d’un monde à l’autre…

  7. jill bill dit :

    Quelle histoire ! Je n’ai pas eu à prendre le métro dans ma vie, et je dis, ouf… car c’est fou ! Merci…

  8. mansfield dit :

    Eh bien quand la vie vous fait porter des chaussures qui vous blessent, elle est capable de vous mettre les pieds en sang, et le moral, et le mental… Elle est capable de vous faire perdre pied! Trop bien vu, hélas, Carole!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s