L’éveil

Un an déjà. Un an. Cela avait été si soudain, si incompréhensible, que cela n’était peut-être jamais réellement arrivé.

Il y avait un an pourtant. Exactement. Comment pouvait-il en être aussi certain, puisque cela n’avait pas eu lieu ? Un an ? Cela ne voulait rien dire, un an, puisque le temps ne passait plus et que tout s’était arrêté.

Puisqu’il ne guérissait pas, ne pouvait pas guérir.

« Il s’enfonce. Ça fait tout de même un an, maintenant, non ? Il pourrait, au moins… se secouer, se… enfin se… ! »

« Je ne vous comprends pas, monsieur Marin, vous arrivez en retard presque tous les matins, visiblement vous ne dormez pas, faites-vous soigner, je ne comprends pas que vous ne vous fassiez pas… »

« Ecoute-moi bien, Roland, tu fais une déprime. Ne reste pas tout seul… fais-toi aider… « 

Car la vie continue, n’est-ce pas, et les vivants doivent se plier aux exigences d’un monde qui a décidé, une fois pour toutes, que la mort était une affaire secondaire.

Tellement moins importante, évidemment, que l’ambition des vivants, leur rage de faire fortune ou de s’agiter. Tellement moins importante que leur désir de vivre en paix sans se heurter à la souffrance d’autrui. A l’insupportable souffrance d’autrui, ce miroir sanglotant où il faut affronter ce qu’on voudrait tant oublier.

« Voyons, Marin, un peu de courage. Il faut, je ne dis pas oublier, bien sûr, mais faire face, oui, faire face. Enfin, vous montrer courageux. »

« Tu devrais voir un psy, Roland, te faire aider…Si, je t’assure… « 

« Lui si brillant autrefois, si travailleur, si ambitieux. On ne le reconnaît plus. Une vraie loque. »

« Jusque là nous nous sommes montrés compréhensifs, monsieur Marin, très compréhensifs, mais maintenant il va falloir… »

Un psy. Tu devrais. Du courage. Pas guéri. Une loque. Il va falloir. Il y a des médecins pour cela. Bien sûr qu’on allait le virer. Dès le lendemain, sans doute, puisqu’il n’était pas allé travailler, aujourd’hui, qu’il n’avait pas même téléphoné, qu’il avait éteint son portable pour que personne ne puisse l’appeler. Viré, Marin Roland, faute grave, grave, grave… 

Mais la souffrance, la souffrance, qui la licencierait ? Il pouvait bien quitter son costume-cravate, elle serait toujours là, la souffrance, sale bête, avec ses griffes fouaillantes, accrochée à ses épaules, nichée dans son estomac, embusquée dans chaque souffle de ses poumons, dans chaque pulsation de ses veines. 

Un an déjà que chaque jour cela griffait, hurlait et luttait en lui. Que les nuits s’étiraient sans sommeil. Rien ne pouvait l’apaiser. Le temps ne ferme pas les plaies trop largement ouvertes. Qui donc lui avait dit, un jour, que le temps ferait son oeuvre ? Quelle oeuvre ? Le temps ne passe pas, voilà ce qu’il avait découvert. Les gens ne le savaient donc pas ?

Il n’avait jamais compté les jours. Puisque les jours ne passaient plus. Et qu’il ne savait plus ni les dates, ni les heures.

C’étaient les autres qui sans cesse lui rappelaient… La radio, ce matin, par exemple… Il avait machinalement allumé la radio. Et il avait entendu : »Aujourd’hui 20 janvier ». N’était-ce pas absurde ? insensé ? Le vingt janvier… Si ce matin, à la radio, il n’avait pas entendu ces mots : « vingt janvier », il n’aurait jamais formulé cette pensée : « un an ». Mais le vingt janvier. Le vingt janvier, c’était leur anniversaire. Et elle était morte un vingt janvier. Peut-être que c’était un peu exprès. Est-ce qu’elle aurait pu mourir exprès ? Oh, il lui en voulait tant d’être morte. Comment avait-elle pu ? Et pourquoi ? 

Un an exactement, aujourd’hui, qu’elle était morte. Puisqu’on était le vingt janvier. Le vingt, le vingt. Et vingt ans aussi qu’ils s’étaient embrassés pour la première fois. Et pour toujours.

Le temps ne passe pas ne passe pas. Puisqu’on meurt. Et qu’on meurt pour toujours. Le temps n’existe pas.
C’était un vingt janvier. Une fête d’étudiants, en première année, une de ces fêtes un peu sottes qu’on aime organiser au moindre prétexte, en « prépa ». Quelqu’un – pour quelle raison, il l’avait tout à fait oublié, un pari, peut-être, ou quelque chose d’idiot qu’on voulait célébrer – quelqu’un avait apporté, tenue à bout de bras, une énorme galette, la dernière du boulanger, qui n’en préparerait plus, c’était certain, si loin des Rois. Tous avaient applaudi la galette immense, qu’on avait partagée après les cours en morceaux minuscules qui s’émiettaient dans les doigts.

C’était elle qui avait eu la fève, bien entendu. Sans doute celui qui avait apporté la galette avait-il fait exprès de lui glisser, à elle, l’unique et si ravissante jeune fille de la classe, la part étroite où le bijou dépassait. On avait vu briller ses dents quand elle avait extrait la fève, une petite bague avec un brillant de verre – une commande spéciale, bien sûr. Et tous avaient crié, pleins d’espoir : « La reine doit prendre un roi ! »

Il avait eu tellement peur, alors, de connaître enfin celui qu’elle devait choisir. Bien sûr qu’elle allait en choisir un autre.  Un autre. C’était inévitable. Il l’avait toujours su.

Mais elle s’était levée, très calme, très sérieuse, et elle était venue toute droite, si belle et vraiment royale, vers lui qui s’était tassé sur sa chaise – comme un crapaud, voilà ce qu’il avait pensé, comme un crapaud. Et elle ne l’avait pas écrasé du pied. Non, quand tous, après un instant de silence, surmontant leur surprise et leur déception, avaient crié : « La reine doit embrasser le roi », elle avait avancé ses lèvres vers sa joue. Lui, tremblant et maladroit, s’était si brusquement tourné que ses lèvres un peu trop rouges s’étaient posées sur les siennes. Non, ce n’était pas un goût de cerise mûre qu’elles avaient, finalement, mais un léger goût d’amande. Tous s’étaient mis à rire. Pas elle. Elle lui avait tendu la bague de pacotille, avec son diamant de verre encore taché de frangipane, pour qu’il la lui passe lui-même au doigt. Les autres, vraiment stupéfaits cette fois, s’étaient tus, hésitants. Puis, bons princes, il s’étaient tous mis à applaudir frénétiquement. Un mariage, en somme. Ensuite, on les avait toujours appelés « les mariés de la galette ». Et pourquoi pas ? Elle avait toujours gardé la bague. Elle avait fini par se casser – ce n’était après tout qu’un morceau de plastique mal peint. Mais il savait qu’elle avait conservé les morceaux dans sa petite boîte à bijoux laquée, celle qu’elle rangeait dans la salle de bains, dans le grand tiroir coulissant qui lui était réservé.

Ils ne s’étaient plus quittés. Vingt ans. Une vie. Que seule avait assombrie le manque d’enfants. A moins qu’il ne les ait, au contraire, étroitement rapprochés.

Dans leur appartement qu’il avait tant aimé, autrefois, quand tout y était empli de leur vie, il tournait maintenant comme une bête – comme un crapaud perdu, comme un crapaud affamé, comme un crapaud mourant. Le vingt janvier. Comment pouvait-on encore traverser un vingt janvier sans se consumer de part en part ?

Sans y penser, il ouvrit le grand placard du vestibule. Le placard aux manteaux, comme elle disait. 

La porte grinça un peu. Comme avant. Quand elle rentrait de chez Maltser et qu’elle retirait rapidement son manteau, son écharpe, ses chaussures, tous ses vêtements du dehors, emplis de froid et de vent, pour se glisser dans leur vie tiède et douce.

Son manteau d’hiver était resté accroché, près de la veste de cuir et de l’imperméable cintré. Et l’écharpe de pashmina qu’elle avait portée pour sa dernière sortie gisait encore à terre, tombée comme un soupir très bleu sur les chaussures à talon argenté.

Une rangée de spectres. Il frissonna.

Il décrocha du cintre le long manteau de laine grise, s’en enveloppa. C’était bon de sentir sur sa peau la chaleur de la laine. Tout à l’heure, il irait au bureau. Il mettrait ce manteau, cette écharpe. Vêtu de ce manteau, de cette écharpe bleue, il serait fort, il pourrait traverser le froid, la pluie et la ville. Comme un qui ne serait plus seul.

« Tu l’as vu, quand il est arrivé, tout à l’heure, dans ce manteau de femme ? »

« Avec l’écharpe… elle est tombée du porte-manteau, regarde-donc… »

« Je crois qu’il devient fou cette fois. »

« Tu es malade, Roland. Tu ne t’en rends pas compte, mais tu es malade. Très malade. Fais-toi soigner, je t’assure qu’on peut t’aider. Je connais un très bon… »

« Il est très mal. Vraiment. Lui qui était si dynamique… plus qu’un pauvre petit bonhomme, maintenant… « 

Non, pas un bonhomme. Un crapaud, un crapaud. Tout recouvert des pustules de sa douleur et de sa misère. Il n’était qu’un crapaud, que le manteau recouvrait entièrement et rhabillait en humain, dans l’ombre poussiéreuse du grand placard.

« Je lui avais bien dit de tout vider. De tout jeter. De déménager ».

« Enfin Roland… Tu aurais dû. Sans attendre. Rien d’autre à faire. »

Il retira le manteau, lentement, hésitant à se séparer de sa chaleur encore parfumée. Il le replaça maladroitement sur son cintre. Puis enroula l’écharpe sur le col. Elle glissa de nouveau à terre.

« Maladroit, il a toujours été si maladroit. Je me suis toujours demandé pourquoi elle l’avait choisi, elle qui… « 

Soudain, sur le col clair, il aperçut le cheveu. Un de ses longs cheveux très bruns. Il eut du mal, tant ses mains s’agitaient et tremblaient, à le détacher du tissu. 

Le cheveu était mince, mais encore souple, brillant et noir. Il le fit passer dans ses doigts. Il ne pourrait plus jamais se séparer de ce cheveu. Où allait-il le conserver, ce cheveu encore si vivant ? Et d’ailleurs, n’y en avait-il pas d’autres encore, piqués dans la doublure…?  De beaux cheveux noirs soyeux toujours vivants. Il tâta l’étoffe, l’explora de part en part. Puis s’acharna sur l’écharpe. Recueillit encore deux cheveux plus courts, qu’il enroula autour de son index…

Qu’ils étaient noirs, qu’ils étaient doux… toute sa chevelure magnifique était encore en eux. Elle avait eu de si beaux cheveux sombres… et on avait osé la jeter dans la terre pour qu’elle se ternisse et pourrisse avec tous ses cheveux…

Il retira de son doigt le petit ruban noir et soyeux qu’il venait de former… lustra chaque cheveu, puis, les ayant rapidement tressés, en fit une sorte de bague, qu’il mit à son index et ferma d’un noeud définitif. Oui, c’était là leur place. Il les garderait là toujours, tièdes et heureux, comme une alliance. Ils ne s’étaient jamais vraiment mariés, après tout. Alors il était temps.

Il referma le placard, très doucement, comme elle le faisait le matin, pour ne pas le réveiller, car elle partait toujours beaucoup plus tôt que lui.  Puis il reprit sa marche lourde, de pièce en pièce.

Dans la salle de bain le grand miroir le regardait. Il s’aperçut qu’il portait autour du cou l’écharpe de pashmina… Soudain, il lui sembla voir passer son image. Elle avait l’air de sourire… elle approuvait… l’écharpe était un peu de travers… Il se pencha pour en rajuster les longs pans… Tiens, le tiroir coulissant était ouvert… qui donc l’avait ouvert ? La bague d’autrefois devait être encore là, dans la boîte laquée où elle rangeait ses bijoux… Il fouilla. Une odeur délicieuse s’échappait du tiroir. Une odeur de parfum, de pommade, de peau vivante… n’était-elle pas encore là toute entière, son odeur ? Il déboucha un petit flacon qui avait la forme d’une flamme… versa rapidement le parfum sur sa paume, s’en frotta le front et les joues… cela chauffait bizarrement la peau, mais son odeur, son odeur… il ne la retrouvait pas… Non, cela ne suffisait pas, il y fallait autre chose… il s’empara d’un tube de rouge à lèvres, releva les yeux vers le miroir… le miroir le regardait toujours, approbateur… Lentement, il appliqua le rouge sur ses lèvres… c’était mieux… mais il fallait encore… oui, autour des yeux… ce trait de mascara. Le grand miroir le regardait toujours… Il se détourna. Non, il ne fallait pas. Il allait se débarbouiller, maintenant, s’habiller enfin, aller travailler…

S’habiller. Bien sûr qu’il allait s’habiller. Puisqu’il avait tout gardé, tout. Dans la chambre elles débordaient encore sur le lit, sur les chaises, les robes, les vestes, les tenues qu’elle avait portées. Il s’empara d’une jupe sombre dont il avait toujours aimé les reflets moirés. L’enfila par-dessus son pyjama. Non, cela n’allait pas. La jupe était trop courte. Retirer le pyjama.

Passer un collant. Pourquoi était-il si maladroit ? Comment faisait-elle, elle, pour dérouler le tissu trop fin ? Tous ces plis… Enfin, il avait fini par l’enfiler à peu près, satané collant. Maintenant il retrouvait un peu le velouté, la sensation de son corps. Il revint au grand miroir. C’était mieux. Il renfila la jupe. Oui, beaucoup mieux. Mais il fallait encore… bien sûr un chemisier… le bleu aux manches bouffantes, en liberty – liberty, ce mot lui revenait, elle aimait les tissus de liberty, avec leurs motifs si fins, leurs tissus si légers qu’ils semblent toujours promis à l’effacement. Il enfila le chemisier. Pourquoi pas ? C’était un peu étroit aux épaules, mais en enroulant l’écharpe…

Que manquait-il, encore ? Oui, les chaussures… celles en velours assorti, avec les petits talons argentés… Elles aussi attendaient dans le placard de l’entrée… ce serait parfait. Enfoncer ses pieds trop larges dans les chaussures… Il cassa les brides, parvint à loger toutes ses phalanges en les repliant… Il y était parvenu, après tout. Il avançait, maladroitement, s’embrassant lui-même. Elle était là, revenue, dans ses bras, contre lui… revenue, revenue… vivante. Aussi vivante que lui-même. Aussi vivante que leur amour qui ne pouvait mourir. Et la douleur, la douleur semblait enfin l’avoir quitté. Il dansait sur lui-même en boitillant, et il était bien, si bien, tout contre elle.

Soudain.

La sonnette.

La sonnette ?

La sonnette !

Se terrer.

Disparaître.

Faire croire qu’il était parti.

La sonnette. La sonnette. Qu’est-ce qu’elle avait, à insister comme ça ? Puisqu’il n’ouvrirait pas, qu’il ne pouvait pas ouvrir, évidemment.

—Monsieur Marin ! Je sais que vous êtes là, ouvrez-moi !

Ah… c’était donc Madame Rivard. La voisine. Une brave femme, qui l’avait soutenu autant qu’elle l’avait pu, au long de cette année terrible. Mais tant pis, il n’ouvrirait pas. C’était impossible, vêtu comme il… était.

« Cinglé, je vous dis. Il est complètement cinglé. Il se promène habillé comme un travesti, maintenant. Il y a pourtant des médecins pour cela. Mais lui, il ne veut pas se faire aider. « 

« A un certain moment, si les gens souffrent, c’est de leur faute. Moi je n’ai pas de complaisance, pas de pitié pour ceux qui tombent. On est toujours responsable, quelque part… Je vous dis que c’est un pauvre type, et voilà tout… »

« Roland, voyons, Roland, je te parle très sérieusement : réagis à la fin, ré-a-gis ! »

« Nous n’avons pas d’autre choix, monsieur Marin, pas d’autre choix, comprenez-le, que de vous demander de cesser votre collab… « 

— Monsieur Marin, ouvrez-moi, je vous ai apporté une galette. Des rois. La dernière de l’année, le boulanger ne veut plus en faire maintenant. Je la lui ai commandée spécialement. Nous allons la manger ensemble. Mais elle est sans fève, je vous préviens. Le boulanger n’en avait plus. Quand je vous dis que c’est la dernière, la toute dernière de la saison.

Une galette. Mme Rivard. Commander une galette. La dernière, évidemment, puisque le mois allait se finir. Quelle idée. Ce n’était pas à Mme Rivard de s’occuper de galette. Est-ce que cela la regardait, le vingt janvier et ses étranges galettes spécialement commandées ? Le marié de la galette, c’était lui, lui-même. Est-ce qu’elle ne savait pas cela, cette vieille idiote ?

— Monsieur Marin, ce n’est pas raisonnable. Ouvrez-moi…

Mais puisque la porte était déjà ouverte. Qu’il n’avait pas fermé à clé. Qu’est-ce qu’elle avait à insister comme ça ?

Il s’approcha lentement, trébuchant sur ses talons, se tenant aux murs pour ne pas s’effondrer. Il allait atteindre la porte avant qu’elle ait l’idée de saisir la poignée. Il allait tourner la clé d’un coup. Clac. Elle le laisserait tranquille, après, la vieille… elle comprendrait…

Il s’approchait toujours, très lentement, dans un frémissement de tissu et un cliquetis de talons. Il posa enfin la main sur la clé. Il allait, d’un coup net et brutal, ferm… quand il sentit la poignée tourner très doucement dans le creux de sa main.

Madame Rivard passait déjà sa vieille tête délavée de brave femme usée. 

—Monsieur Marin. Excusez-moi, je le savais bien que c’était ouvert, puisque vous n’étiez pas sorti, mais je n’osais pas. Alors quand je vous ai entendu approcher… farfouiller… je me suis dit que je pouvais… Je ne voulais pas vous déranger… Je suis venue pour vous parler, monsieur Marin. Vous permettez que j’entre tout à fait ? Nous allons parler un peu, tous les deux, et puis je m’en irai.

Elle l’entraînait déjà. Rien ne semblait la choquer. Peut-être qu’elle n’avait pas remarqué, après tout. Il ferma les yeux. Pria pour qu’elle ne s’aperçoive de rien.

—Venez, monsieur Marin, nous allons nous asseoir ensemble, je vais sortir les assiettes.

Asseyez-vous, et enlevez donc vos chaussures, vous voyez bien qu’elles sont trop serrées. Ce n’est pas du tout votre pointure. C’est dommage d’avoir arraché les brides. Elle avait des pieds si fins, si élégants. Enlevez-moi donc aussi ce collant, vous avez fait des plis, vous êtes tout engoncé là-dedans. On voit bien que vous n’avez pas l’habitude.

Installez-vous confortablement. Je m’occupe de tout. Je vais faire réchauffer la galette, dans votre micro-ondes… vous voulez bien, n’est-ce pas ?

Je dis pas, ça vous va plutôt bien, dans le fond, tout ça, à part les chaussures évidemment. Mais l’ensemble… de loin, ça pourrait presque faire illusion. Vous aviez presque la même taille, tous les deux, et le même genre de silhouette mince, longiligne. Je l’avais bien remarqué. Mais vous, vous avez mis trop de rouge. Beaucoup trop. Le rouge, faut pas l’étaler, juste un peu redessiner la bouche. C’est comme le mascara, faut pas en mettre trop, juste un trait délicat, sinon c’est vulgaire et en plus ça coule… ça vous charbonne les joues… Elle aimait se maquiller, et elle se maquillait bien… très discrètement, juste ce qu’il faut… alors que vous… moi aussi, vous savez, autrefois… j’étais une spécialiste… dans mon jeune temps… je faisais dans l’esthétique, à l’époque, esthéticienne, que je voulais faire, mais je me suis mariée trop tôt et les enfants sont venus vite… Ah, ça remonte, tout ça, ça remonte…

Seulement il faut que je vous dise quelque chose, monsieur Marin. Quand mon mari est mort – c’était en 94, mon dernier venait de quitter la maison, et j’étais entrée chez Mme Lepage comme vendeuse – Heureusement, car de quoi j’aurais vécu sans mon travail ? Donc, c’était en 94. Quand il est mort, si vous saviez, quand il est mort, j’étais toute tourneboulée, je me remettais pas. Alors, j’ai pas pu me décider. Pendant des mois j’ai tout gardé. Ses vêtements, ses chaussures, ses papiers, son mégots, tout. Même sa voix, je l’avais gardée… dans les vieilles cassettes du répondeur, et je me la passais comme une musique. Sans arrêt, sans arrêt.

Je m’enfermais dans les placards, pour sentir son odeur, dans l’ombre, j’avais l’illusion que les étoffes remuaient, qu’il était là.

Un matin, je suis allée travailler dans la boutique avec son manteau. Je ne voulais pas le retirer, je disais que j’avais froid. Le lendemain, j’avais aussi ses chaussures. Le surlendemain, un de ses pull-overs.

C’est là que ma patronne m’a prise à part, et qu’elle m’a dit : Lucette, écoute-moi bien.

Laisse-le mourir, ton homme. Tu veux le retenir, le garder de force avec toi, et tout ce que tu fais, t’en fais un fantôme, de ton homme. Un qui ne peut plus vivre ni mourir. Et c’est mal, Lucette. C’est un manque de respect. C’est même encore pire, un manque d’amour véritable, une sorte d’égoïsme, Lucette. Parce que, réfléchis, tant qu’il sera pas bien mort, que veux-tu qu’il devienne, là-bas ? Et pire encore, dans ton coeur, dans ta mémoire qui est son vrai tombeau, qu’est-ce qu’il peut bien être, s’il est ni mort ni vivant ? C’est le grand fouillis, la grande misère de douleur, Lucette,  faut que tu y mettes bon ordre. Alors rentre chez toi, ma fille, je te donne ta journée. Rentre chez toi, et aide-le à mourir. Habille-toi pratique avec un pull à toi et des chaussures à toi. Et vas-y. Tu sais ce que t’as à faire.

Et là, j’ai tout nettoyé, tout vidé. Toute la journée. Des cartons et des sacs. Des allers-retours à n’en plus finir, jusqu’à la Croix-Rouge, jusqu’aux poubelles. J’en suis venue à bout. J’ai juste gardé quelques bricoles, parce que le souvenir, ça a besoin d’objets aussi.
Et à la fin, quand tout a été clair, j’ai su qu’elle avait eu raison, ma patronne, que je lui devais, à mon homme, de le laisser partir. Et, vous savez, en moi, ça s’est fait ce jour-là comme dans mon appartement, tout s’est mis en ordre. Un coin pour les morts et un pour les vivants. Et dans ma mémoire, il a eu enfin son vrai tombeau, mon pauvre défunt mari, aux côtés de tous mes autres morts.

Alors vous allez me faire un plaisir, monsieur Marin. Le temps que la galette chauffe, vous allez retourner dans la salle de bains, vous allez vous débarbouiller comme il faut de tous ces parfums et de toutes ces crèmes qui vous chauffent la peau – je suis bien sûre qu’elle vous a laissé du démaquillant quelque part… Et vous allez vous rhabiller pratique. Parce que quand on l’aura mangée, cette galette, on commencera à vider les placards. Ensemble. Vous en faites pas. J’ai tout prévu. Je lui ai téléphoné, à votre patron. Quand j’ai vu, ce matin, que vous ne sortiez pas, j’ai bien compris, vu qu’on était le 20 janvier. Alors, vous tourmentez pas, c’est arrangé. Vous avez la journée. On a bien le temps de manger d’abord.

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20 commentaires pour L’éveil

  1. dombouvet dit :

    C’est surprenant, en vous lisant j’avais l’impression de voir un boulanger. Il pétrit la pâte, comme vous vous pétrissez l’histoire. Tant qu’à la fin, elle lève, J’aime beaucoup.

  2. jill bill dit :

    Un seul être vous manque… faire son deuil pas chose si facile quand l’amour, l’attachement était fort, merci…

  3. Pastelle dit :

    Ah si tout le monde avait de telles voisines, le monde se porterait bien mieux…

  4. Poignant.
    Larmes.
    Peur au ventre …

  5. Aloysia dit :

    Tu as toujours cet art merveilleux de rentrer dans le personnage, de vivre et respirer avec lui … Et cette humanité, cette bonté qui ressort de ton histoire… C’est beau, vraiment.

  6. almanito dit :

    Chacun réagit à sa façon lorsqu’un proche disparait et personne n’a le droit de juger. Ton histoire est terriblement vraie, j’ai un peu reconnu celle de ma mère, qui, à la mort de mon père avait décidé de me faire porter ses pulls (qui me faisaient de petites robes en fait…) sans doute pour qu’il me protège encore un peu. Et puis petit à petit, elle a fini par comprendre qu’il n’y avait pas besoin de pull pour qu’il soit toujours « avec nous ». Il faut du temps pour le savoir.

  7. flipperine dit :

    ce n’est pas facile de faire le deuil de qq et chacun réagit différemment

  8. M.D. dit :

    Tellement vrai et si bien conté ton récit, Carole.

  9. Quichottine dit :

    Tu vois… je suis en train de pleurer.
    Ton récit est magnifique !!!

    J’ignore ce que je ferai si un jour je devais perdre celui que j’aime, mais je sais que je penserai à toi et à ces deux-là. 🙂

    Merci, Carole.

  10. hamza dit :

    Magnifique et bouleversant – tellement émouvant que je n’arrive pas à prononcer un mot.

  11. Alain dit :

    Investir, envahir, pénétrer, travestir : Tout cela parce que l’amour est trop fort, douloureux.
    La tension monte par touches impressionnistes et débouche, en final, sur un récit bouleversant. Merci, Carole.

  12. trezjosette2 dit :

    Que d’émotion, j’ai le doigts qui tremblent tant cette histoire est touchante… je souhaite beaucoup de voisine comme Lucette sur le chemin des âmes en deuil.

  13. mansfield dit :

    un très beau récit presque fantastique, à chacun sa manière de surmonter la douleur!

  14. Catheau dit :

    Une histoire qui me fait penser au personnage de Davenne dans « La Chambre verte » de Truffaut :

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