Le sac

Le gamin s’avançait toujours sur le chemin fangeux. Un tout petit gosse tout maigre et pieds nus, avec un T-shirt rouge trop court qui laissait voir son nombril saillant, et un short kaki bien trop grand, qu’une ceinture de ficelle retenait sur son ventre. Un enfant pauvre d’un des villages voisins, qui serrait dans ses bras un vieux ballon de football à moitié dégonflé et maculé de boue. Quel âge, le gamin ? Quatre ans, cinq ans, peut-être même six, est-ce qu’on pouvait savoir ? ils étaient tellement malingres, les gosses, dans le coin. 

Derrière la palissade de bambous, l’homme en treillis avait déjà appliqué son fusil sur la fente étroite qui lui servait de meurtrière. L’homme casqué, caché et chaussé de Rangers qui allait tuer un enfant aux pieds nus.

Un jeune enfant noyé dans son sang, un ballon crevé se couchant immobile sur un chemin de boue, ça n’avait aucun sens. Mais l’homme en treillis ne se demanderait pas si cela avait ou non un sens, de tuer cet enfant, de crever ce ballon, de mêler de sang rouge cette argile grise et lourde. L’homme en treillis avait ordre de surveiller la piste et de tuer tous ceux qui approchaient de la palissade. L’homme en treillis avait le crâne bas et lourd sous son casque verdâtre. L’homme en treillis était de ceux qui exécutent les ordres. De ceux qui exécutent.

Cependant le petit avait ralenti le pas, il hésitait, mais il avançait toujours. Les yeux à terre, serrant son ballon dégonflé sur son nombril saillant, il paraissait chercher quelque chose, il ne semblait pas remarquer la palissade.

Lève les yeux, gamin, oublie le rêve où tu te perds, lève les yeux vers le réel qui n’a pas d’autre forme que cette palissade hérissée creusée de meurtrières, et regarde, face à toi, au fond de l’oeil de crocodile que dessine la fente verdâtre du treillis de bambous, la prunelle ouverte et luisante du canon qui te vise.

Lève les yeux, gamin, regarde, tu sais ce que c’est, un fusil, tu sais ce que c’est, un homme qui vise, on sait cela à la naissance, ici, lève les yeux, gamin, ouvre les yeux, et fuis, fuis, fuis, de toutes tes forces fuis !

Bon sang petit, qu’est-ce qui te prend, de continuer à avancer, de regarder le sol sans rien comprendre ? Qu’est-ce que tu cherches, bon Dieu, sur ce chemin dégoûtant qui te mène à la mort ?

Faire quelque chose. Agir. Sauver l’enfant, tout de suite.

Abandonner le sac trop lourd dans ce creux mort de l’arbre. Ramper dans la boue sans bruit. S’approcher de l’homme au treillis pour le surprendre par derrière. Fondre sur lui brusquement et l’immobiliser. Le coup partirait en l’air. Alors, sans hésiter, s’emparer du fusil. Assommer le type d’un coup de crosse. Revenir chercher le sac. Fuir avec l’enfant, rejoindre son village où ils trouveraient tous deux de l’aide. C’était si simple. Ramper. Approcher sans bruit. Immobiliser l’homme et le désarmer. Vite. Se dépêcher.

L’enfant, qui n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de la palissade, s’était tout à fait arrêté. Agenouillé il tâtait le sol. Quand enfin il eut trouvé un endroit presque sec, précuationneusement, il posa son ballon. Puis il se recula.

Derrière les hauts bambous, l’homme au treillis continuait à viser. Il n’était pas pressé, il consentait à attendre un peu. Il aurait suffi que l’enfant renonce. Qu’il comprenne, qu’il recule. Mais l’enfant, indécis, regardait toujours le sol. Il avança un pied et le posa sur le ballon. Puis il shoota, tout doucement, juste pour voir. Le ballon dégonflé roula maladroitement en direction du marais. Le marais, c’est ça ! cache-toi là, gamin ! roule au marais, cache-toi dans l’eau noire, et puis rampe, et fuis ! Fuis, gamin, fuis ! Vite, gamin, on n’a plus le temps. Se dépêcher. Se dépêcher.

Mais d’un geste adroit de danseur, le gamin avait déjà ramené le ballon sous son pied. Puis il le poussa de nouveau, très légèrement, du bout de ses orteils libres et nus, avec une surprenante élégance. De nouveau la trajectoire du ballon dégonflé dévia vers le marais. De nouveau, du bout de son pied nu de danseur, le gamin l’arrêta habilement. 

Depuis l’arbre, on voyait très bien la nuque de l’homme, entre le casque et le treillis, elle respirait comme si elle seule avait été vivante. Chaque inspiration de l’homme soulevait et gonflait sa peau plissée, comme une joue de crapaud brun. Ce n’est pas beau un homme qui respire lorsqu’il s’apprête à en tuer un autre. Ce n’est pas beau, un homme qui halète dans l’air moite en visant un gamin.

Cependant l’enfant s’était de nouveau arrêté. Il tenait son ballon sur son ventre, comme un bouclier dérisoire, et il regardait la palissade de bambous avec curiosité. 

La palissade. Enfin tu la regardes. Une palissade de bambous taillés en pointes de piques. Tu as compris, petit ? Observe bien, gamin. La gueule ouverte du fusil, veillant comme un serpent, là, dans la meurtrière, ça y est, tu l’as vue ?  Tu l’as vu, l’éclair noir de la prunelle du type qui s’apprête à te flinguer ? Tu l’as saisi, tu l’as bien mesuré, ce trou de tous les enfers qu’on appelle un canon ? Fuis, je te dis, fuis  ! 

Il aurait fallu crier.

Hurler.

Crier crier « Va-t-en, sauve-toi, gamin !  » Hurler hurler.

Peu importait que l’enfant parle une autre langue que la sienne. Ces appels-là, en toutes les langues, on les comprend toujours immédiatement.

Il aurait voulu crier crier hurler hurler, pour que le gamin prenne peur et détale. Mais il ne pouvait pas crier, il ne pouvait pas hurler, l’homme au fusil se serait retourné, il l’aurait vu aussitôt, mal dissimulé qu’il était derrière l’arbre. Et c’est lui que l’homme au treillis aurait abattu le premier. Avant de braquer de nouveau son arme sur le gamin terrifié.

Une seule chose à faire. Laisser le sac dans ce creux noir de l’arbre. Ramper dans la boue. Le plus vite possible. Se dépêcher. Sauter sur l’homme et le désarmer. L’assommer.

Le gamin avait reposé son ballon sur le sol et il s’amusait maintenant à le faire tourner sous son pied, tout en rond. Sans doute qu’il rêvait qu’il s’entraînait sur un stade. Peut-être au fond qu’il ne savait pas, pour les palissades. Que personne ne lui avait encore expliqué, pour la guerre, les soldats, les camps retranchés. Ce n’était qu’un très jeune enfant, après tout. Un tout petit enfant savant au jeu aérien des ballons, qui ne connaissait pas encore les jeux sombres et grossiers des guerriers.

Plus le temps de réfléchir, plus le temps d’attendre.

Il s’élança. Dans la boue son corps souple glissait sans bruit. Mais le sac qu’il avait continué à tenir de sa main droite et qu’il devait hisser au-dessus de la fange… saloperie de sac… le sac le gênait. Le sac le retardait. Trop lourd. Il savait bien qu’il aurait dû le laisser. Pourquoi est-ce qu’il ne l’avait pas laissé derrière lui ? Il serait venu le rechercher, ensuite, c’était le plan. Maintenant, c’était trop tard pour s’en débarrasser… Il ne pouvait pas le laisser couler dans ce marais, non, il ne pouvait pas… sûrement pas, toute sa fortune, ce sac… C’était tout à l’heure qu’il aurait fallu. Dans le creux mort de l’arbre, bien au sec… Mais il n’était plus temps de regretter. Trop tard pour revenir. Il fallait ramper, de toutes ses forces glisser sans bruit malgré le poids du sac, se poussant du bras gauche, vers l’homme au fusil.

L’enfant était à une douzaine de mètres de la palissade maintenant. Il s’amusait à dribbler.  Mais à dribbler… oh ! en artiste…  ! Le ballon tournait avec une grâce stupéfiante sous ses pieds de danseur. On aurait cru un oiseau capturé et charmé dansant avec son maître. Il s’y connaissait, le gamin. Quelqu’un devait avoir la télé, au village… Un gamin doué comme ça, quel avenir il avait… un dieu, ce gamin… ah, plus tard, celui-là, il fallait qu’on en fasse un champ… 

Il vit la nuque de l’homme se soulever plus lourdement. Il vit l’index de l’homme se poser  sur la gâchette.

D’une main, sans cesser de ramper, il ouvrit la fermeture du sac, dégagea l’appareil, et poussa la mollette. L’écran s’alluma.

Soudain, l’enfant shoota, d’un seul coup de pied si juste, si parfaitement maîtrisé, que son vieux ballon mou s’envola dans l’air moite comme un oiseau jeune et libre, très haut, si haut – avant de venir doucement se coucher juste au pied de la palissade. Au centre exact de la rangée des bambous hérissés. Dans le demi-cercle de menthe fraîche qu’on avait laissé vivre, sous la fente noircie où veillait le canon. Quand on jouait à la marelle, jadis, ce petit demi-cercle, au bout du grand chemin, dans le grand carré retranché du ciel, est-ce que c’était le paradis ou l’enfer qu’on l’appelait ? Quelle importance ?

But, ça s’appelait, aujourd’hui. Le gamin bondissait de joie. But.

Cette grâce, bon sang, cette façon souple qu’il avait de se soulever hors de terre comme il se serait envolé ! Qu’il était doué, ce gosse… qu’il était beau, comme ça, à bondir comme on rêve. Un dieu, ce gamin, un dieu-oiseau, un oiseau-dieu… un futur champp…

L’homme en treillis ajustait sa visée, accentuant la pression de l’index sur la détente… dans une seconde il aurait…

Sur l’écran qu’il tenait au-dessus de sa tête, l’enfant se découpait avec une netteté fascinante. Soudain, à l’ouest, un rayon de soleil couchant se fraya un passage dans les nuages épais. Comme pour mieux voir.

La silhouette légère et souple, dans son élan ailé, avait, en contre-plongée sur la piste en surplomb, quelque chose d’éternel. 

Un cadrage impeccable. Une image d’exception. Cet éclairage, enfin, ce contre-jour si juste…

L’instant, l’instant parfait, qui ne doit pas mourir.

Il appuya sur le déclencheur.

A l’instant précis où la balle traversait le crâne de l’enfant bondissant.

Un quart de seconde plus tard le gamin s’effondrait sur le sol, pantin raidi dans une mare de sang fangeuse.

Il eut tout juste le temps de penser que la photo, saisie à l’instant précis où la balle avait frappé, dans l’élan ultime, serait parfaite. La meilleure prise de toute sa carrière. Il avait bien fait d’attendre, après tout. Il avait bien fait de le traîner dans la merde, son sacré sac trop lourd.

Mais l’homme au fusil s’était déjà retourné.

Le flash. Bien sûr. Le flash. Comment il avait pu ? il avait activé le flash. Le tireur avait vu l’éclair. Forcément. Merde. Contre-jour… déboucher les ombres… préciser les contours du sujet en mouvement… réflexe professionnel. Réflexe et merde ! cette langue de lumière rebondissant sur les bambous, le flash cobra. Comment il avait pu ? Comment il avait pu oubl… ?

La seconde balle traversa l’appareil avec un son métallique, avant de se ficher tout au fond de son oeil.

Merde, pensa-t-il encore tandis qu’il s’enfonçait dans la boue sous un flot de sang tiède.

Merde. La photo.

Le troisième coup de fusil lui traversa le coeur.

La meilleure de toute ma carrière, pensa-t-il encore. Elle valait le coup, celle-là. Merde.

Et il s’abattit dans la fange, tandis que l’appareil brisé que son poids entraînait se noyait dans son sang.

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12 commentaires pour Le sac

  1. almanito dit :

    On veut y croire jusqu’au bout, il peut sauver l’enfant mais le stupéfiant revirement nous bouleverse. Pourtant c’est bien de notre regard protégé, éloigné des guerres et d’un cynisme glaçant, de notre voyeurisme dont il s’agit…

  2. Quichottine dit :

    J’aurais aimé qu’il le sauve… c’est terrible de penser que pour le photographe la photo était le plus important.
    Un moment, j’ai pensé à ce ballon comme s’il s’agissait d’une bombe que l’enfant lancerait vers l’homme embusqué…
    Ton récit et terrible… et terriblement bien écrit !
    Passe une douce journée Carole.

  3. Aida dit :

    Trop vrai trop fort trop cruel trop…trop…comme l’est la guerre, terrible, mais très beau texte

  4. Quelle précision dans la description ! Tu as réussi un scénario impeccable comme au cinéma, avec le son, les paroles, le suspense, les mouvements, l’arrêt sur image, l’image superbe avec ses couleurs… et tout ça sous forme rédigée ! Mazette, Carole, quelle artiste !

  5. jill bill dit :

    Les hommes, leurs armes, leurs guerres, leur reporters de guerre, et voici un récit comme si on y était, mais ne sachant que faire d’autre que de regarder et fermer les yeux sur ces images sanglantes, le coeur meurtri, encore et toujours, des morts, des morts à ce « jeu »… merci, jill

  6. La Baladine dit :

    Effroyable récit, implacable lucidité.

  7. Ai lu.
    Jusqu’au bout …

  8. ecrimagineur dit :

    Froid, glaçant, terrible, comme l’horreur.

  9. Pastelle dit :

    C’est malheureusement souvent ça, les photographes.
    Un récit horriblement parfait.

  10. hamza dit :

    Agréable récit décrivant les atrocités de la guerre. Cela m’a fait rappelé la guerre d’Algérie. Une épreuve difficile croyez moi. Cela ne m’empêche pas de penser à toutes les guerres qui se déroulent à travers le monde. C’est malheureux vous savez. Pourquoi le monde n’aspire pas à vivre en paix. C’est tellement bon de vivre la paix. Hélas il y a des gens irresponsables qui sont un danger pour la paix. Qu’ils soient bannis à jamais. Merci Carole pour cette lecture.

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