Beauté (sans rendez-vous)

Dans une rue comme la nôtre, une boutique nouvelle, c’est toujours une sorte de joie.

Je ne l’aurais peut-être pas remarquée, pourtant, celle-ci, tant il faisait gris et crachin, si mon regard n’avait pas été attiré par ce léger clignotement. Un mot, là-haut, au-dessus de la vitrine obscure, un mot clignait vers les passants d’en bas. « Rendez-vous, « rendez-vous »… – cela battait au-dessus de mes yeux myopes comme un coeur incertain. 

J’ai ajusté mes lunettes. Ce n’était qu’une enseigne, une enseigne très ordinaire, et de piètre qualité manifestement. Une enseigne au néon, dont les tubes déjà fatigués tremblotaient par endroits, indiquant simplement, en lettres multicolores aux formes irrégulières, qui paraissaient avoir été récupérées dans on ne savait quelle « casse » : 

BEAUTÉ (sans rendezvous)

Beauté ? C’était donc un de ces innombrables comptoirs d’esthéticiennes qu’on voit fleurir, se faner, puis disparaître tout à fait, une saison après l’autre, dans nos villes impitoyables ? La mention entre parenthèses, « sans rendez-vous », était probablement destinée à attirer les  passantes dans mon genre, assaillies par la pluie, qui pouvaient avoir l’idée de venir s’abriter sur le seuil, mais n’auraient certainement jamais pensé à téléphoner à l’avance pour prendre rendez-vous dans ce modeste « institut », puisque c’est ainsi qu’il est convenu – on ne sait trop pourquoi, car y vient-on pour s’instruire ? – de désigner ce type d’officine.

La boutique avait surgi, cette fois, avec une rapidité inhabituelle. La veille encore, j’en étais sûre, il y avait là ce petit marchand de chaussures grommelant, chez qui j’étais justement passée le soir, au retour du travail, pour prendre une paire de lacets. Il ne me semblait pas avoir vu de panneau « à vendre » ou « liquidation » sur les planches clouées qui depuis longtemps avaient remplacé la vitrine, quand j’avais poussé la porte grelottante, et le marchand ne m’avait rien dit… il m’avait même fait crédit… c’était surprenant… Mais il était si bizarre, ce marchand aux épaules ramassées de vieux dogue, peut-être après tout trempait-il depuis longtemps dans de louches trafics qui l’avaient obligé à mettre sans crier gare la clé sous la porte… Et le stock, dans les boîtes effondrées qui bâtissaient leurs remparts fatigués au fond du magasin, était devenu si menu, se réduisant en poussière au fil des années de lent déclin, qu’une camionnette nocturne avait dû suffire à tout emporter.

Et maintenant, il y avait à sa place cet institut, certes bien plus gracieux et pimpant, mais de toute évidence promis au même échec, revêtu qu’il était dès son premier jour d’oripeaux de récupération… Encore une boutique en fleur qu’on verrait bientôt se faner, puis se clore, avant de disparaître, elle aussi, assurément… avec ou sans rendez-vous, les clientes oublieraient de venir, la vitrine se couvrirait peu à peu de la fine pellicule grise de l’échec, les lettres de néons s’éteindraient l’une après l’autre, tandis que les étiquettes colorées, posées comme de légers pétales sur les babioles à vendre, renonçant à éveiller le désir des passantes, très lentement se plisseraient et se racorniraient, jaunissantes et ridées, avant de tomber tout à fait.

Mais que m’importait le destin du commerçant – ou plus probablement de la commerçante téméraire qui avait fait l’erreur d’installer son salon dans cette rue écartée du centre, peuplée d’habitants humbles et vieillissants, que la résignation avait depuis longtemps rendus parfaitement insoucieux de leur pitoyable apparence terrestre ? Cela me faisait plaisir, tout de même, à moi, en ce jour opiniâtrement gris, d’admirer une fraîche vitrine, et de lever les yeux vers une enseigne où papillotait en couleurs le mot « beauté ». Ça mettait comme un clin d’arc-en-ciel dans le crachin glacé de la rue pauvre… Une boutique nouvellement éclose, dans un quartier déshérité, c’est toujours comme une chance offerte à la joie, l’éclat d’un commencement, l’élan d’un espoir qui se lève. Et puis ce mot, BEAUTÉ… c’était un très bon choix de l’avoir ainsi isolé sur l’enseigne, sans article, sans majuscule, cela lui donnait une force, une netteté limpide… il claquait dans la rue de toutes ses couleurs légères comme un drapeau en fête… Après tout, qui sait si d’autres que moi ne seraient pas sensibles à cet appel… s’il n’y aurait pas des clientes… après tout…

J’ai de nouveau levé les yeux : »BEAUTÉ (sans rendez-vous) ». Le mot « rendez-vous » clignotait de plus en plus fort sous la pluie… comme un coeur qui s’émeut… ai-je pensé… et soudain, inexplicablement, moi qui n’entre jamais dans ce genre de boutique, moi qui ne possède même pas un miroir, moi n’ai jamais su me maquiller, moi qui rougis sans bronzer, moi dont les ongles rongés n’ont jamais seulement imaginé le vernis – soudain, sans l’avoir voulu, sans savoir pourquoi,

j’ai poussé la porte.

Il y a eu ce tintement très délicat – un motif musical qu’il me semblait connaître, mais que je ne parvenais pas à reconnaître. J’ai écouté quelques instants, hésitant tout au bord de ma mémoire. Puis j’ai laissé la porte se refermer derrière moi. Dans l’ombre tiède, un grand silence s’est posé sur mon épaule comme une main amie – j’étais entrée.

J’ai attendu quelques instants, laissant mes yeux s’accoutumer à la pénombre. La boutique était presque vide. Il y avait juste cette table et ces deux chaises de jardin – des modèles de fer ouvragé, anciens, dont la peinture blanche se piquait de rouille, semblables à ceux qu’on sortait sur la terrasse, autrefois, chez moi, lorsque j’étais enfant. Et puis, au lieu des magazines féminins habituels à ce type d’établissement, un bouquet de fleurs naturelles, si vaste qu’il occupait tout le cercle de la table. Un immense bouquet de branches de lilas rose et blanc, comme on en cueillait autrefois dans le petit bosquet, près de la voie ferrée désaffectée, grand comme un petit arbre et aussi parfumé de printemps qu’un jardin s’inclinant sous la caresse d’un ciel bleu de printemps. Un bouquet de souvenirs ?… certes, l’attention était délicate… mais je n’étais depuis longtemps à la saison des lilas… et puis, j’aurais souhaité, ici, j’aurais imaginé, des parfums plus luxueux, des fragrances artificielles, peut-être, mais plus entêtantes. Sans doute l’installation n’était-elle pas achevée. De toute évidence des livreurs allaient sonner, on allait apporter des meubles, des flacons, des instruments, des posters, des magazines en paquets ficelés… tout ce qui manquait encore. On recevait les clients, pourtant, déjà, ou du moins on semblait espérer en recevoir, puisque la porte s’était ouverte devant moi, et que des sièges étaient offerts. Cependant, personne ne venait. Je me suis assise.

D’habitude, je déteste attendre, je suis le genre de personne qui sort aussitôt de son sac un téléphone, et se met à consulter des messages insignifiants, les nouvelles du jour, la météo de la semaine, enfin tout ce qui fait bruisser l’immobile quotidien, donnant à peu de frais l’illusion du mouvement. Mais là, curieusement, je suis restée tranquille, heureuse d’être assise, dans la pénombre, à regarder la rue. A travers le verre de la vitrine, elle semblait si intéressante, maintenant, cette rue banale que je croyais connaître par coeur… elle était devenue si… oui, c’était curieux, mais les gens qui passaient semblaient être devenus des personnages… Je ne sais comment exprimer cela, aujourd’hui que tout cela s’est éloigné de moi… c’était comme si ces gens très ordinaires – madame Lechat avec son petit chien, ce couple d’inconnus serré sous un parapluie noir, la petite Ruby des voisins de palier filant sur sa trottinette… comme s’ils étaient, tous autant qu’ils étaient, entrés dans un cadre qui les aurait posés enfin à leur juste place et dans leur juste forme, comme s’ils étaient désormais, non plus des habitants du quartier aux vies insignifiantes, mais les personnages éternels, absolument parfaits, d’un tableau où ils auraient été choisis et placés, chacun où il fallait et comme il fallait, définitivement achevés par le pinceau du peintre…

Je me suis amusée à les regarder, tous, glisser sans le savoir dans le cadre que le rectangle de la vitrine découpait sur leur monde, en transformant si subtilement la nature… Plus je les regardais, plus il me semblait que c’était moi-même, moi, le peintre sans toile et sans chevalet qui les posait ainsi, dans mon regard recomposant le monde. 

Soudain, j’ai entendu un pas derrière moi. Et aussitôt elle a été là, tout simplement assise à mes côtés sur l’autre chaise.

Une femme entre deux âges, sans maquillage, au front ridé, aux cheveux dépeignés mêlés de mèches grises, assise à mes côtés comme si elle me connaissait déjà. Une femme qui me ress… enfin pas du tout le genre de femme que j’aurais cru rencontrer dans un institut de beauté… Je me suis levée, confuse.

— J’ai dû faire… une erreur. Je croyais…  j’avais lu sur l’enseigne… du moins il me semblait avoir lu… enfin, je pensais qu’il y avait eu du changement… je croyais même être entrée, figurez-vous, comme c’est curieux ce qu’on s’imagine quelquefois… dans un institut de…

— beauté… en effet, c’est ce qui est écrit. Vous ne vous êtes pas trompée… vous avez bien fait d’entrer, de vous asseoir, de vous mettre à l’aise, de commencer.

La patronne, sans doute, c’était certainement la patronne qui venait d’entrer, voilà, et alors tout s’expliquait très simplement : elle était la patronne, la propriétaire, une femme qui avait investi les économies d’une vie, mais se trouvait un peu âgée désormais pour le métier… elle était venue de l’arrière-boutique pour me faire patienter…  et quelqu’un d’autre, une personne raffinée, compétente, allait dans un instant prendre sa suite… ou alors… ou alors au contraire, c’était, par exemple, mais oui, c’était tout à fait vraisemblable, la femme du marchand de chaussures en fuite, souhaitant faire croire à sa reconversion mais ignorante du métier, et elle n’avait eu ni le temps ni le talent de recruter les charmantes employées joliment peintes qui allaient animer bientôt la boutique… j’allais prendre congé, j’allais…

—… mais dites-moi plutôt ce qui vous amène ? 

— Ce qui m’amène… je ne… enfin, je ne sais pas, il y avait cette enseigne, dehors, qui clignait… mais il y aurait aussi, peut-être… mes yeux…. je veux dire les cils… hein, les cils, vous voyez comme ils sont minces, rares, et ternes… et les paupières aussi, vous avez dû le remarquer, comme elles sont grises et enflées de fatigue… alors j’aimerais… c’est-à-dire qu’il faudrait…

— Souligner le regard pour l’approfondir, par exemple ?

—Ah oui, oui, tout à fait… souligner le regard… c’est exactement ce que je voulais dire… Il faut souligner le regard. Pour l’approfondir, tout à fait… Et puis, en y réfléchissant bien, il y aurait aussi…

— Il y aurait aussi ?

—Les lèvres, c’est évident, vous voyez bien, ces plis amers sur lesquelles elles retombent, ce petit gribouillis de rides qui a l’air d’écrire de chaque côté le mot lassitude… On ne peut pas rester comme ça… Je crois qu’on pourrait… je veux dire, que vous pourriez…

— Y dessiner un sourire ?

— Un sourire… pourquoi pas ? mais je préférerais – les mots me venaient si bizarres et incongrus – je préférerais… si ce n’est pas trop demander… que vous y dessiniez un désir...

— Un désir… Je vois très bien. Poser là un désir… sur un sourire, esquisser un désir… ceci vous conviendrait-il ? 

— Oui… oui, vous exprimez ce que… enfin ce que je ne…

—C’est mon métier, je suis là pour cela, pour vous aider à exprimer… Alors je vous en prie, poursuivez…

—Je ne sais pas expliquer… vous saurez mieux que moi, certainement, il y a encore cette pénible question du masque… du visage et du masque… C’est une drôle d’idée peut-être, j’ai honte de vous dire cela aussi sottement, mais il me semble toujours, quand je me regarde dans un miroir, c’est pour cela que je fuis les miroirs… j’ai cette impression – vous allez vous moquer… – que je n’y vois plus du tout mon visage, qu’il est recouvert et comme empâté d’un masque qui le déforme… je veux dire… le temps, l’âge…. enfin c’est comme si mes traits s’étaient couverts d’un masque si épais, si pesant dans ses rides et ses tissus affaissés, que mon vrai visage est comme celui du conte, excusez-moi, vous ne pouvez pas le connaître, naturellement… je vous le résume en quelques mots… ce conte où le visage d’une jeune fille noyée apparaît trouble et presque effacé, sous l’eau boueuse et ridée qui la recouvre…

—Ce conte que vous aviez écrit, autrefois, sur un coin de la table du jardin, un jour d’avril où les lilas embaumaient… Ce conte que vous aviez commencé, et que vous n’aviez pas eu l’énergie – ou la simple patience – d’achever.

—Oui, c’est cela… Je vois que vous l’avez lu… Peut-être après tout que j’avais emprunté l’idée à un auteur connu… il me semblait avoir inventé cela, mais vous devez avoir raison…

—On ne peut inventer que ce que l’on connaît déjà.

— Vous semblez savoir beaucoup de choses. Mais si j’avais connu la fin… si seulement j’étais allée jusqu’à la fin, au lieu de laisser sur la table la feuille inachevée… j’ai toujours regretté… mais enfin… pour en revenir à ce qui m’amène… ce masque dont je vous parlais…

—Vous voudriez que je vous le retire… en le recouvrant d’un autre masque, par exemple ? 

— Probablement. Un de ces masques de boue, une de ces croûtes de crème épaisse qu’on pose sur la peau… et le cliente attend que la jeunesse lui revienne, tandis que sa peau tirée se fendille, se craquelle… et renaît…

—Vous envisagez véritablement une mue, alors ? Nous pouvons aussi réaliser cela… bien que ce soit plus difficile, nous le pouvons…

—Nous ? Vous avez donc des employées, ici, finalement ?

—Non, nous… je voulais dire moi et vous… vous et moi si vous préférez, nous le pouvons, si nous travaillons ensemble. 

—Ensemble ? Alors, oh… c’est un de ces nouveaux concepts, si je comprends bien ? un salon participatif, comme on dit, où les clients sont invités à travailler…  ? Je connais cela : il y a un garage de ce genre, derrière chez moi… on peut avoir un prix pour faire réparer sa voiture, si on manie soi-même les crics et les clés en croix…. enfin, ce genre d’outils…

—C’est quelque chose comme cela ici, oui… les crics et les clés en croix en moins, naturellement.

—Nous pourrions peut-être commencer… vous… vous savez bien par où commencer, tout de même ?

—Mais nous avons déjà commencé, il me semble.

—Commencé, si on veut, mais vous pourriez, plus précisément… mon intention n’est pas de vous bousculer bien sûr…. mais vous pourriez déjà, enfin je ne sais pas, moi, préparer la crème pour le masque, par exemple… une crème au concombre, à la boue, aux algues, aux orties, à la cire, au curcuma, à la camomille, à l’orange verte, au citron bleu, à je ne sais quoi qui régénère et revivifie…

—Vous y tenez vraiment, à ce masque. Alors d’accord. Fermez les yeux. Il est déjà prêt. Je vais le tendre sur votre visage… 

Le tendre ? Elle avait dû vouloir dire l’étendre… Mais c’était sans importance…

J’ai fermé les yeux. J’étais toujours assise, pourtant il me semblait que je m’allongeais, quelque part au loin, sur une pelouse ensoleillée parfumée de lilas… Sur ma peau j’ai senti s’appliquer quelque chose de doux et de souple… comme une nouvelle peau, ai-je pensé… une nouvelle peau très ancienne que j’aurais déjà portée, un jour, un jour lointain, et qui m’aurait été rendue…. Mais n’était-ce pas plutôt ma propre peau qui s’était changée en une autre, mieux ajustée, parfaitement tendue sur mon vrai visage ?

Je crois que j’ai dormi longtemps.

Quand je me suis réveillée, j’étais seule dans la pièce toute remplie de nuit. Dehors les passants semblaient danser à la lumière des réverbères. C’était incroyablement beau, c’était vraiment fabuleux, derrière la vitrine, ce grand spectacle de lanterne magique de ces gens qui passaient, posant un instant sur la lumière leur silhouette légère et dansante…

—Cela vous plaît ? 

Je me suis retournée. Elle était debout derrière moi comme une ombre. Elle semblait attendre. Bien sûr, il était tard, si tard. Je me suis levée rapidement.

—Je suis confuse, je crois que je me suis endormie… j’étais si fatiguée… Heureusement – ou malheureusement, je ne sais pas… personne ne m’attendait…

—Vraiment ?

—Oui… heureusement, ou malheureusement… du reste, aujourd’hui, c’était mon jour de congé… Mais je vais sortir, vous laisser… je suis désolée, désolée, excusez-moi, de m’être endormie chez vous…

—Vous n’avez pas dormi, vous avez simplement rêvé.

—En effet, j’ai fait des rêves… Je n’arrive déjà plus à me souvenir… mais j’ai fait des rêves… qui m’ont fait du bien… C’est curieux que vous n’ayez pas de miroir, ici, j’aurais aimé vérifier l’amélioration, après le masque, après ce sommeil plein de rêves… je suis sûre que l’amélioration est visible… C’était un masque tellement… c’étaient des rêves si… vous allez sans doute trouver que j’exagère… mais tout y était absolument juste… juste comme on dit qu’une note est juste… j’ai l’air, je m’en rends compte, de délirer… Vous n’avez vraiment pas de miroir ? Ah bon… même ici… mais ce n’est pas grave… Je suis tellement confuse de vous avoir obligée à fermer si tard votre boutique… dites-moi ce que je vous dois….

—Rien. Ce n’est pas encore le moment. Il nous reste beaucoup à faire. Vous reviendrez. Il faudra revenir. Dès demain, revenez dès demain. N’oubliez pas. Dès demain. Le plus tôt possible. Ne laissez pas passer le temps. N’allez pas croire que vous ayez le temps, car lui seul vous possède…

J’aurais souhaité d’autres explications, mais la porte s’est refermée derrière moi. J’ai de nouveau entendu ce tintement… Cette fois, je l’ai parfaitement reconnu… j’avais donc eu raison, tout à l’heure, de parler de note juste… c’était cette musique…

J’ai marché longtemps ce soir-là, dans les rues sales et glacées du quartier, fascinée par tout ce qui m’apparaissait. Tout était semblable à ce qu’il avait toujours été, et pourtant, tout me semblait avoir pris sa vraie place et son sens. Mes lunettes de myope me laissaient voir le monde comme je ne l’avais jamais vu – et cependant tel que mon regard le reconnaissait immédiatement.

Revenir, elle m’avait dit de revenir…

Le plus rapidement possible. Le lendemain même. Revenir. Il fallait revenir. Avec ou sans congé. Au plus vite. Elle l’avait dit, qu’il le fallait.

Mais le lendemain matin je suis partie dans l’autre direction. Vers la bouche de métro qui m’a happée avec la foule comme tous les autres jours, pour m’emmener vers mon travail. Quand la bouche de métro m’a recrachée le soir avec les autres… j’étais si lasse, si défigurée de nouveau, tout désir éteint, sous mon masque de rides, que je n’ai pas eu le courage… Le lendemain… le surlendemain, chaque jour de la semaine je me suis dit qu’il faudrait revenir, que je devrais, qu’elle m’attendait. Mais la bouche de métro, les préoccupations du jour et les nuits lourdes, le travail, et le poids des rides écrivant sur ma peau la fatigue de mon être… Enfin la vie, vous savez bien, avec toutes ses obligations, ses agitations, tout ce qu’il y a sans cesse à faire, à défaire, et à refaire encore, tout m’écrasait, m’épuisait, et m’empêchait de revenir. J’avais fini par ne plus rien me dire, j’avais fini par oublier tout à fait. J’étais occupée, occupée, et même tout à fait assiégée, voilà ! Vous savez bien ce que c’est, vous aussi, non ? je suis sûre que vous êtes comme ça, vous aussi, vous tous, occupés, empêchés, accablés, occupés, assiégés, essoufflés… c’est ainsi en ce monde, c’est ainsi que l’on vit, qui donc aurait l’idée de vous le reprocher ?

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je suis revenue. C’était encore un de ces jours de crachin obstiné où semblent fatalement se noyer mes trop rares moments de congé, j’avais retrouvé en faisant le ménage, sous un coin de tapis, ce petit morceau de papier où était notée, alourdie de poussière, une dette oubliée : 

une paire de lacets noirs à 7 euros

Le marchand de chaussures ! J’avais oublié mon porte-monnaie, la dernière fois, en effet… Et comme il n’acceptait ni les chèques ni les cartes bancaires, il m’avait fait crédit en grommelant. J’avais promis de revenir, le lendemain, sans faute… Mais comment le régler, maintenant, puisque sa boutique avait disparu ? Revenir… la boutique… le lendemain ? Je me suis brusquement souvenue de tout. J’ai couru dans la rue…

Il n’y avait plus d’enseigne papillotante ni de fraîche vitrine. L’institut de beauté avait disparu. A la place il y avait de nouveau la vieille vitrine de planches du marchand de chaussures, dont la pluie avait depuis si longtemps éteint l’enseigne.

Comment était-ce possible ? On ne change pas un vieux magasin de chaussures en une nuit pour le transformer en institut de beauté à seule fin de transformer de nouveau cet institut pimpant en une vieille boîte à chaussures… ce serait insensé. J’avais dû me tromper… et non, pourtant, non, j’en étais sûre, c’était bien l’endroit… ou peut-être l’envers… enfin je veux dire, c’était là, là, et nulle part ailleurs…

J’ai fait semblant d’avoir encore besoin de lacets. La porte a grelotté d’inaudibles menaces. Le marchand m’attendait derrière son comptoir, sévère et soupçonneux. J’ai demandé si… essayant maladroitement d’expliquer. Il a posé sur moi des yeux furieux, comme si je l’insultais. Et il s’est mis à aboyer avec rage. Non, je faisais erreur. Non, il ne savait pas. Non, il n’avait jamais eu l’intention de vendre sa boutique. D’ailleurs il n’était pas marié. Il n’était pas non plus du genre à faire venir chez lui des femmes maquillées, si c’était ce que je voulais insinuer… Et vraiment pas du genre à laisser des ardoises dans les magasins des autres, comme certaines personnes, qui prétendaient se faire offrir de nouveaux lacets alors qu’elles avaient oublié de régler le prix pourtant si modeste de la paire précédente qu’on avait bien voulu leur avancer, il y avait de cela des semaines. Il avait toujours marché droit, lui… Quant à la beauté, il s’en f… . Parfaitement, il s’en f…  et s’en contre-f… . Ce qui l’intéressait, lui, c’était l’argent qu’on lui devait. Rien d’autre. L’argent qu’on lui devait. L’argent. Le reste, ffuitt, c’était du vent. Du rêve. Ou des mensonges ! des mensonges !

J’ai payé rapidement ma dette avant de sortir, effarée. J’ai longtemps arpenté la rue, mais toujours je revenais, irrésistiblement attirée, devant la porte du marchand de chaussures. C’était un homme particulièrement déplaisant, mais il avait l’air si sûr de lui… et puis c’était chez lui, après tout, que tout s’était passé, qui, mieux que lui, aurait pu savoir ? – Cependant… cependant,  si c’était lui… lui qui avait inventé tout cela, pour que je vienne et revienne sans fin lui acheter des lacets, ces affreux lacets qu’il vendait si cher et qui n’étaient même pas solides ?

Ou alors, comme il l’avait dit, j’avais vraiment « fait erreur ». Erreur ? Est-il possible que parfois le réel tourne sur ses gonds pour nous ouvrir, dans les murs épais de nos vies, des portes que nous aurions pu toujours ignorer – puis qu’elles se ferment pour toujours, aveuglées de poussière, au fond de nos regrets, et que ce soit une erreur ?

Depuis ce jour étrange, j’emploie chacun de mes jours de congé à arpenter les rues de la ville, à la recherche de celle que je dois retrouver, et qui a peut-être remonté quelque part sa boutique éphémère… et je reviens toujours là, puisque c’était là, j’en suis sûre, dans ce magasin du marchand de chaussures qui m’observe avec toute sa hargne de cerbère, grognant derrière son comptoir des injures abominables, comme si j’en voulais à sa caisse, comme si je manigançais contre lui un mauvais coup. Pourtant, je me souviens si bien… c’était si simple et c’était fabuleux… une nouvelle boutique… un institut… BEAUTÉ… et les lilas des jardins d’autrefois, le masque sur ma peau plus vivant que mon propre visage, et le conte esquissé trouvant sa conclusion, sur la table du jardin où s’allongeait le printemps, et les passants dans leur cadre devenus personnages, et le monde sous mes yeux enfin certain de son sens dans le déploiement clignotant des lettres de l’enseigne, et la pure joie de tous les commencements… Quelque chose s’ouvrait là, j’en suis certaine, dans le tintement d’une porte vitrée… quelque chose de nouveau mais de très ancien, qu’il aurait fallu explorer patiemment, lentement reconnaître, quelque chose de précieux que je n’aurais pas dû laisser se perdre dans les replis du temps que nous n’avons jamais, mais qui toujours nous possède, resserrant sur nos gorges comme un bourreau atrocement patient son lacet de grisaille. 

Et, non, ce n’était ni une erreur ni un mensonge. La seule erreur, le seul mensonge, c’est cette absurde réalité à laquelle je me heurte, c’est ce magasin disgracieux et ce marchand aboyant, c’est cette marche informe des passants fatigués dans cette rue sordide, c’est ce bafouillement de rides au coin de mes lèvres éteintes qui ne trouvent plus les mots, c’est cette fatigue et cette résignation des jours gâchés, recouvrant de crachin les couleurs éternelles de l’enseigne au néon clignotant.

A moins que ce soit simplement moi… moi qui ai renoncé à chercher même si je tourne sans fin dans la ville,

et que quelque part malgré tout, dans le dessin obscur que le regret a déposé comme une toile d’araignée sur le papier jauni du cahier d’autrefois, ou bien là-bas, derrière le comptoir où le marchand se tient attaché à sa caisse, tout au fond de la boutique sans lumière, dans l’empilement éreinté des boîtes qui explorent dans l’ombre leurs labyrinthes emmêlés, 

elle ne s’y trouve encore, limpide, intacte, nette et parfaite, sous son enseigne en arc-en-ciel, la porte au tintement tranquille qu’il suffirait de pousser… 

A moins… à moins qu’il n’y ait jamais eu de porte à pousser… qu’il suffise de lever les yeux, de regarder… et que ce soit moi, moi qui n’ai plus la force, plus le désir… moi qui ne sais plus voir…

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15 commentaires pour Beauté (sans rendez-vous)

  1. N’être plus capable de voir la Beauté ?
    Cette Beauté si indispensable à notre quotidien ?
    Ne plus être à même de voir la Beauté qui nous « sauve » de toutes les laideurs de notre monde ?
    Que voilà, je pense, aujourd’hui la pire des carences !

    Cela m’amène à penser à ces trois phylactères d’une page de la « bande dessinée » publié l’année dernière par Catherine Meurisse, dessinatrice à Charlie-Hebdo, « La Légèreté », que j’ai découverte la semaine dernière seulement et qui me bouleverse depuis …

    Deux femmes, dont l’auteur, entre des rochers devant l’immensité d’un paysage indéfini :

    – Moi, ce qui m’a soudain paru le plus judicieux après le 7 janvier, c’est l’amitié et la culture.
    – Moi, c’est la beauté.
    – C’est pareil.

  2. Excusez-moi, Carole : ma mémoire m’a fait défaut ; j’aurais dû réouvrir l’ouvrage pour m’imprégner encore plus du texte plutôt qu’ainsi l’écrire sans vérification aucune.
    Merci de lire « précieux », à la place de mon « judicieux » …
    (Il y aurait beaucoup à disserter sur mon lapsus ! )

  3. Aloysia* dit :

    Un beau texte qui évoque tous ces rendez-vous avec soi-même que l’on transforme en hideux rendez-vous, parce que l’on cède à la morosité et n’a pas le courage de regarder en face sa véritable BEAUTÉ. Sa beauté d’héritier de la Vie et du Monde.

  4. almanito dit :

    Prendre le temps de se re-trouver… tant de choses nous en empêchent et peut-être n’est ce pas si facile de le vouloir vraiment…d’une certaine façon, c’est un peu comme vouloir écrire.

    • carole dit :

      Oui, c’est comme vouloir écrire. Une porte sur le monde qui peut se refermer très vite, si on laisse filer le temps, le quotidien, tous ces obstacles que nous plaçons par paresse ou par crainte entre nous-mêmes et… nous-mêmes !

  5. hamza dit :

    J’ai eu un sentiment et une sensation agréable à vous lire. C’est tout simplement merveilleux. En ce premier jour du jeûne la lecture de ce texte a été un divertissement pour moi. Cela a été une agréable occupation qui m’a détourné pendant un certain temps. Merci à vous Carole –

    • carole dit :

      Merci Hamza, vos messages toujours si sensibles et gentils me touchent tellement !
      Divertir les lecteurs de leur quotidien, c’est vraiment mon but, et je crois qu’on ne peut écrire que pour cela.
      Alors, merci encore.

  6. mansfield dit :

    Un beau texte dans lequel la mise à nu touchante révèle nos fragilités, nos peurs, nos aspirations et nos désillusions concernant ce temps qui passe et balaie nos vies

  7. jill bill dit :

    Bonjour Carole, OB fait des siennes encore et plus de news d’ici…
    Ouvrir un petit commerce on tente l’aventure, et combien à remettre au suivant qui en fera autre chose, et à son tour lui aussi un jour… On passe à côté de cela dans la valse de la vie, la vie qui n’est que changements… et au suivant, merci, jill

  8. Alain dit :

    Long monologue de cette femme sans âge, sans beauté, cherchant inconsciemment à retrouver la fin de ce conte écrit autrefois : cette jeune fille noyée dont le visage était trouble sous l’eau ridée qui la recouvrait. Son enfance… Aujourd’hui, le masque de la jeune fille est ridé par les années, les contraintes, la fatigue, le poids d’une vie. Elle ne voit plus rien, elle subit son existence sans espoir.
    C’est une très belle nouvelle que j’ai pris un grand plaisir à lire.

  9. Quichottine dit :

    C’est terrible de n’y être pas retournée dès le lendemain…
    C’est terrible de se laisser happer par son quotidien.
    Que de temps perdu à s’effacer soi-même….
    Ton récit me fait réfléchir, comme si souvent.
    Merci, Carole.

  10. Cardamone dit :

    C’est magnifique, Carole. Ton texte est un véritable institut de beauté (sans rendez-vous) lui aussi.

  11. Pastelle dit :

    Comme toujours, une histoire qui fait rêver et réfléchir, souriante et triste, un peu comme la vie…

    • carole dit :

      Comme la vie. Merci Pastelle, c’était mon souhait, en effet, qu’on se dise que ce récit fantastique était quand même « comme la vie ».

  12. Corine dit :

    Oh si, le désir est là, vous cherchez. Le problème est sans doute d’y croire, non ? Mais si vous ne voyez pas la beauté, alors moi je n’ai rien suivi depuis le début !

    Et elle, ce double qui était là, à vous dire… La jeune fille n’a jamais rien abandonné, personne n’a disparu. Sous la boue, la jeunesse, le salon maintenant, à chaque écriture. Depuis chaque écriture. Le conte n’était peut-être pas fait pour avoir de fin.

    Ps : j’ai ri aux balbutiements et aux crics et aux clés en croix… et que ferait-on sans le rire aussi ?

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