L’invité

C’était le soir du 24 décembre. Un 24 décembre gris et froid dont les guirlandes s’égouttaient lentement, dans le brouillard stagnant et la nuit qui tombait. Je rentrais du bureau, où j’étais resté tard. J’étais parti le dernier, bien après 18 heures, comme à mon habitude – pourquoi aurais-je modifié mes habitudes pour un soir comme celui-là ? Et j’avais refermé la porte à regret sur la pièce obscure et déjà engourdie.

J’avais maîtrisé la journée, il me resterait à maîtriser la soirée. Une soirée de Noël, ce n’est jamais facile, et celle-ci, plus que d’autres encore, s’annonçait… J’allais la passer seul, évidemment. Et pourquoi pas ? Seul, est-ce qu’on n’est pas toujours seul, quoi qu’on fasse, en ce monde ? Est-ce que les amis, la famille, ne sont pas toujours de simples leurres, de vains écrans qu’on place entre soi et la solitude, notre ultime vérité à tous ? Est-ce qu’un homme courageux et lucide, dévoué à son travail et à son devoir, n’est pas nécessairement destiné à vivre seul ? Et est-ce qu’on est malheureux, seul, même le soir de Noël ?

Ce serait une soirée comme une autre, avais-je finalement décidé. Un moment vide et stérile à passer, voilà tout. Il y aurait sans doute un film comique à la télé, une soirée à paillettes, des danseurs, des chansons, des feux d’artifices dans tous les coins du monde où je ne serais pas. D’une fenêtre à l’autre, dans la ville, on reconnaîtrait les orphelins de Noël à l’éclat identique de la petite lueur de leurs téléviseurs, et au déchaînement identique de la joie identique des musiques stupides qui s’échapperaient vers la rue. Le lendemain, de toute façon, il ne resterait de la fête des autres que leurs déchets, leurs regrets, leurs indigestions, leurs gueules de bois, et l’amertume de leurs querelles familiales. Tout reprendrait son cours. Jusqu’au 31 décembre, où il suffirait de se coucher tôt pour atteindre tranquillement l’année suivante et reprendre la tâche.

Il était étendu sur sa marche, au coin de ma rue, devant la maison qu’on va démolir. Les portes et les fenêtres avaient été murées comme il se doit, mais personne n’avait pensé à obstruer les marches du perron, restées dégagées, accueillantes aux tags, aux chiens errants, et aux passants sous l’averse. C’était là, sur ces marches sales, qu’il avait posé depuis quelques jours ses cartons, ses grands sacs de plastiques remplis d’on ne savait quoi, et sa couverture polaire tachetée d’étoiles et de crasse, tout un petit chez-lui répugnant où il se vautrait sans vergogne.

Plus bas, sur le trottoir tapissé de mégots, tremblait au ras des pieds hâtifs le cendrier ébréché qui lui servait de sébile.

Je suis passé devant lui avec indifférence, comme il se devait. Un homme sale, à cheveux longs, couché sur des cartons. Pourquoi me serais-je soucié d’un tel déchet, naufragé du laisser-aller, de la drogue ou de la prodigalité, qui n’avait que ce qu’il méritait ?

Il m’a semblé, bizarrement, qu’il me suivait du regard. Je me suis retourné et en effet mes yeux ont plongé dans les siens. Et il… non, je devais être simplement fatigué, troublé par la perspective d’une longue soirée à passer seul devant un film ridicule ou des variétés criardes. Car pourquoi m’aurait-il regardé ainsi ? Je me suis dit que j’étais un peu déprimé, malgré toute ma philosophie, par l’idée de cette longue soirée d’hiver à passer seul, et qu’une petite douceur me ferait du bien, un bon morceau de bûche à déguster devant ma télé, tout à l’heure, par exemple… J’ai rebroussé chemin pour gagner la boulangerie-pâtisserie de l’avenue.

Je suis encore repassé devant lui, j’ai fixé mon regard plus haut, sur les guirlandes trop bleues d’où pleuvaient des larmes de leds, en prenant bien soin de ne laisser entrer dans mon champ visuel aucun détail de l’être avili que je dépassais. Mais, encore une fois, j’ai eu cette drôle d’impression qu’il me suivait du regard.

A la boulangerie, je ne sais pas pourquoi, j’ai acheté deux parts de bûche. Je n’en voulais qu’une, bien entendu, puisque j’allais passer la soirée seul. Pourtant, quand la vendeuse, avec son sourire maquillé et son stupide bonnet de père Noël, m’a fait répéter combien de parts je demandais, j’ai dit bêtement : « Deux ». Je ne suis pas gourmand, non, je n’ai pas ce genre de défaut, évidemment, mais devant le sourire trop largement maquillé de la vendeuse, il m’avait semblé, soudain, que je mangerais volontiers deux parts, face à ma télé. C’était idiot car je ne suis pas de ceux qui s’abandonnent au gras, et ce genre de gâteau est bourré de crème. Mais allez savoir ce qui peut passer par la tête d’un homme fatigué qui rentre tard chez lui après une lourde journée de travail pour passer seul le réveillon de Noël.

La vendeuse m’a emballé les deux parts dans un petit carton blanc qu’elle a noué d’un ruban doré, et elle m’a fait un petit clin d’oeil en me souhaitant de joyeuses fêtes. Elle devait croire que j’allais passer la soirée en galante compagnie. Les gens sont si vulgaires. Je suis resté très digne, je n’ai rien répondu, mais en sortant j’ai laissé la porte entrouverte, quelques secondes de trop, pour que le froid du dehors vienne mordre le visage sottement épanoui de cette créature décidément repoussante sous sa coiffe de Noël. Les gens, vraiment, sont encore plus vulgaires que d’habitude, dans ces périodes de joie. C’est si vulgaire, du reste, la joie, si vulgaire…

Quand je suis repassé devant lui, je devais vraiment être fatigué, j’ai commis une erreur. Une très légère erreur, certes, mais de celles qui peuvent entraîner loin. J’ai laissé mon regard descendre jusqu’au cendrier, où flottaient quelques pièces de monnaie disposées en appât. Il s’est aussitôt penché vers moi, m’effleurant l’épaule avec une inconcevable familiarité :

— Je vous souhaite un heureux Noël, monsieur.

Poli, finalement… il avait su être poli. Poli, et habile stratège…

Car il ne m’avait évidemment souhaité Noël que pour m’apitoyer, pour que je pense qu’il allait passer une soirée de faim et de froid, tandis que je serais, moi, malgré tout, si heureux d’être assis au chaud, devant mes parts de bûche. Espérant qu’une honte parfaitement injustifiée me pousserait à poser une pièce dans la sébile. Une pièce ou deux, et peut-être même, puisqu’on était le soir de Noël, un billet.

Ces mendiants connaissent tous les trucs, évidemment. Et lui, avec ses sacs de plastique et sa couverture, semblait être lesté d’une certaine expérience.

Mais au lieu de m’implorer avec la répugnante humilité de ceux qui dépendent entièrement du bon vouloir d’autrui, il m’a dit doucement :

— Oui, on a beau dire, on a beau se dire… on a beau être irréprochable, c’est dur, tout de même, quand on doit passer seul une soirée comme celle-là…

Là, j’ai sursauté. Comment savait-il ? Y avait-il dans mon allure quelque chose qui me trahissait ? Ce paquet entouré d’un ruban doré, et assez ample pour contenir deux parts de bûche, autant que mon impeccable costume cravaté, n’auraient-ils pas dû au contraire signaler une invitation, l’assurance des bons jours et la foi des vainqueurs ?

— Surtout, a-t-il ajouté, rêveusement, quand on craint d’être licencié, malgré un travail acharné, parce que l’âge vous a rattrapé, et que l’angoisse du lendemain vient s’inviter dans la soirée solitaire. Triste, si triste compagne, l’angoisse…

J’ai sursauté de nouveau. Qui lui avait appris ? Je n’avais eu connaissance des projets de restructuration de l’entreprise que la veille, comme tout le monde, et les deux seuls CV que j’avais commencé à envoyer, parce que je ne perds jamais de temps, je les avais postés sur internet, si bien que j’étais absolument certain que rien, dans ma tenue encore très assurée, dans mon emploi du temps de cadre surmené, dans mes déplacements rapides et sans détours, rien, non rien ne pouvait indiquer…

Et pour lui montrer que je n’étais pas, mais alors pas du tout, celui qu’il croyait, j’ai fouillé négligemment dans la poche où j’avais enfourné la monnaie, tout à l’heure, et j’ai lancé vers sa sébile, royalement, sans daigner m’incliner, les deux pièces de deux euros que m’avait rendues la fille au bonnet de père Noël. Et les centimes avec, pour faire bonne mesure.

Les pièces ont tinté musicalement dans le cendrier. Sous l’éclat des décorations de la rue, elles ont pris soudain de surprenantes teintes colorées.

—Putain, il a dit, 4 euros 35… bien visé, bravo…. ça va faire juste le compte.

—Le compte ?

—Bien sûr. Ecoute… les kebabs sont à 3 euros 25 chez Rachid, avec les vingt-cinq centimes de réduction si on prend une chaise en terrasse l’hiver, ça les passe à 3 euros. Plus 3,50 pour deux bières. Total 9,50 pour deux. Et justement je m’étais fait 5, 50 dans ma journée de taf.  Donc on y est, tu vois, pile, aux 9,50. 

Je t’invite !

—Pardon ?

—Je t’invite !

—Vous…  m’invitez ?

—Fais pas cette tronche, comme si on allait te la trancher, là, sur place, tout de suite, ta bonne tête de brave cadre décroché, prêt à embarquer sur la charrette… Je t’invite, parce que ça me fait plaisir de t’inviter, voilà tout. J’avais décidé d’inviter quelqu’un, ce soir. Je ne fais jamais la fête tout seul.

Pour qui ce malheureux me prenait-il donc ? Ils boivent tant, ces gens de la rue… leur vue, leur perception du monde s’en trouve brouillée jusqu’à la folie… dans son délire d’ivrogne il devait me confondre avec l’un des siens… Et puis son histoire de charrette et de tronche, c’était d’une grossièreté… il était devenu si vulgaire, à son tour, aussi vulgaire que la fille de la boulangerie-pâtisserie, tout à l’heure, aussi vulgaire que mon ex-épouse, quand elle m’exhortait à profiter de la vie, comme elle disait… enfin jétais fermement résolu à ne plus l’écouter, à m’en aller comme si rien n’avait été dit, à regagner mon appartement comme si jamais je ne l’avais croisé sur mon chemin, à m’éloigner de ce pas rapide et décidé qui avait toujours été le mien et m’avait permis de traverser la vie sans m’égarer jamais.

Un homme comme lui n’avait pas à m’inviter, moi. Moins encore à ironiser sur ma situation.

Mais, je ne sais pas du tout pourquoi, comme à la boulangerie, au lieu de dire ce que j’avais à dire, ce simple « Non » qui aurait tout remis dans son ordre, j’ai dit : « Bon ». Et même j’ai ajouté : « C’est d’accord ». J’étais manifestement épuisé, ce soir-là… à bout de nerfs… je ne peux pas l’expliquer autrement… ce licenciement qui s’annonçait… cette soirée de Noël à passer seul. Machinalement, hors de toute volonté, mes lèvres ont prononcé ces paroles impossibles qui ne pouvaient pas être vraiment de moi : « Bon, c’est d’accord ».

Lui, il a ri d’abord, comme s’il m’avait joué un bon tour. Puis de nouveau il m’a regardé de son drôle d’air si doux. Et il a ajouté en souriant, avec cette délicatesse qui m’avait tant surpris déjà :

— Tu te détendras un peu, tu verras, je t’assure, ça te fera du bien…

Me détendre ? Moi ? Je n’étais pas de ceux qui se « détendent »…

Je me suis senti obligé de le recadrer, j’ai pris ma voix de bureau pour mettre au net une dernière fois une situation qui commençait à me dépasser :

—J’ai payé ma part d’avance, je tiens à le rappeler, et il va de soi que je contribuerai aux frais supplémentaires en partageant ce dessert que j’apporte…

—Evidemment, cela va de soi, a-t-il acquiescé : je partagerai, tu partageras… nous partagerons. Je le sais, oui, je le sais que je peux compter sur toi. Je te donnerai un bout de ma polaire – une belle polaire, hein ? un cadeau qu’on m’a fait ! Toi, tu donneras ta part de bûche. Et qui sait si elle ne multipliera pas, cette part ? Cela arrive, quelquefois…

Comment le savait-il aussi, que j’avais précisément acheté de la bûche au nougat ? Elle aurait très bien pu être au chocolat, à la vanille, à n’importe quoi… Et puis cela aurait très bien pu être un éclair, une religieuse, un Paris-Brest, une charlotte même… ! La frivolité humaine n’a pas de limite, et la vitrine présentait un choix si vaste… J’ai jeté un coup d’oeil vers l’avenue… D’où il était installé, on ne pouvait pourtant pas apercevoir la boulangerie…

Et voilà comment, ce soir-là, au lieu de passer Noël tout seul dans mon petit appartement cossu et méticuleusement ordonné, j’ai mangé un kebab chez Rachid en terrasse avec…

Non, il ne m’a jamais dit comment il s’appelait.

Il ne m’a rien dit de lui.

Absolument rien.

C’est moi qui ai parlé, tout le temps. Et lui qui m’a écouté.

Je lui ai tout raconté. Tout. Mon sérieux d’étudiant modèle. Ma progression éclair à la CIM. Mon mariage. Mon divorce. La façon dont la séparation s’était ensuite propagée partout dans ma vie, comme une fissure qui n’avait fait que s’élargir, m’éloignant de ma famille, de mes anciens amis, de mes collègues, de tous. Et désormais le licenciement menaçant, inévitable malgré mes capacités et mon travail acharné, tant le mur de mon existence était devenu fragile, malgré mes efforts incessants, tant j’étais près de m’effondrer. La brève et banale histoire d’une ascension bien méritée, puis de la chute inéluctable. Mon obstination courageuse. Mon devoir en armure, et mon mépris d’autrui en carapace. Tout. Tout ce que j’avais cru pouvoir être. Tout ce que je n’étais plus. Tout ce que je croyais être encore. Tout ce que je savais bien ne plus pouvoir jamais être. Tout, de bouchée de kebab en gorgée de bière, je lui ai tout craché. J’ai fini de tout déballer en ouvrant le carton de la boulangère, et je lui ai tendu sa part de bûche dans un dernier sanglot.

Ensemble nous avons mangé, lentement, si unis dans l’émotion qu’il n’y avait plus même besoin de paroles.

Jamais je n’avais dit de telles choses à personne. Non, à personne. Pas même à moi-même.

Mais lui, il m’écoutait avec tant de douceur, tant d’amitié. La terrasse glacée d’hiver où nous avions d’abord été assis seuls, partageant comme un manteau sa petite polaire sale, était devenue une vraie terrasse tiède de soir d’été, et elle s’était remplie d’une foule amicale. Le monde se réchauffait singulièrement, ce soir-là. On était bien, ensemble. Près de cet homme c’était comme si mon histoire sans intérêt devenait une vraie histoire, une histoire remarquable, digne d’être racontée, digne d’avoir été vécue. 

Longtemps, ensuite, nous sommes restés, côte à côte, ensemble, tranquilles comme deux vieux amis, sur cette terrasse baignée de douceur.

Quand Rachid a fermé, bien plus tard, nous avons marché un moment dans la rue, lentement, continuant à partager son manteau tiède. La ville était merveilleuse, ce soir-là, le brouillard s’était levé, nous avancions sous un de ces ciels purs et scintillant où les étoiles tissent et défont, et retissent encore, bienveillantes inlassables, les destins des humains.

Il m’a raccompagné jusqu’à la porte de mon immeuble.

—Entre donc, ai-je évidemment proposé. Tu ne vas pas passer dehors la fin de cette nuit si belle. Viens chez moi. Je dispose d’une chambre d’amis très confortable où tu pourras t’installer. Nous ne serons pas à l’étroit, c’est un vaste appartement. J’y ai longtemps vécu avec ma femme, avec nos deux enfants…

Il a secoué la tête. Ses cheveux lui ont fait un instant un halo bleu, sous les guirlandes  qui dansaient dans la nuit. Et la couverture étoilée a paru dessiner des chemins sur ses larges épaules.

— Non, j’ai à faire. J’ai encore tellement à faire.

J’étais si déçu, j’ai insisté. Je m’étais réellement pris d’amitié pour cet homme, d’une de ces amitiés comme je n’en avais connues qu’autrefois, à l’adolescence. De celles qui font croire à la fidélité, à l’éternité. De celles qui font douter de bien des choses aussi qu’on croyait assurées… 

Mais il a continué à secouer la tête, à dire qu’il avait à faire, à faire, tellement à faire…

J’ai voulu, au moins, lui donner de l’argent, beaucoup d’argent, qu’il finisse la soirée au chaud, dans un hôtel, quelque part où on prendrait soin de lui.

Il n’a accepté qu’un billet de dix.

—Cela me suffira, je peux en avoir besoin, pour inviter…

Inviter, c’était donc cela, il allait inviter d’autres amis de rencontre… inviter ! La jalousie m’a mordu le coeur, j’ai encore insisté pour qu’il reste, avec ma voix de chef, ma voix de maître – celle que je prenais, au bureau, pour morigéner la petite Merlot.

Mais il a posé sur moi sans rien dire son beau regard si doux. Est-ce qu’on pouvait vraiment lui résister, à cet homme-là ?

Nous nous sommes serrés la main. Et je l’ai regardé s’éloigner sans tristesse, certain qu’aucune nuit ne se refermerait sur lui.

Quand je suis remonté chez moi, je me suis dit que c’était vraiment idiot, que moi, je ne lui aie rien demandé de sa vie. Que je ne lui aie même pas demandé son nom. Que c’était absurde, qu’il m’ait écouté et consolé comme cela, moi, alors que lui, sans domicile, le pauvre, avait dû endurer tant de misères…

Et que c’était bien curieux, aussi, que je n’y pense que maintenant, alors que j’aurais eu le temps, tout le temps, chez Rachid… 

Cela m’a rappelé un incident qui m’avait troublé, il y avait quelques mois de cela, quand un de nos commerciaux durement touché par le cancer – un fumeur, bien entendu, qui n’avait eu à s’en prendre qu’à lui-même de ses malheurs, et que je soupçonnais en outre d’avoir un peu forcé sur son congé longue durée – mais enfin un homme qu’on n’avait pas revu depuis plus d’un an qu’il avait passé à l’hôpital, et qu’on avait cru mourant, que certains même disaient mort… – quand, donc, le commercial amaigri avait été soudain là, un matin, dans le hall. Je m’étais avancé vers lui, stupéfait par sa maigreur, et il m’avait demandé comment j‘allais. Non pas distraitement, comme on le fait habituellement par politesse et sans attendre de vraie réponse, mais avec beaucoup de sérieux et d’attention, comme un médecin bienveillant. Et moi… comment l’expliquer, j’avais commencé, sans même y penser, à lui parler – à lui qui se tenait devant moi comme un mort – de mes cervicales, de mes lombaires, de ces petits bouts d’os ridicules qui tourmentaient mon dos en ce temps-là. Il m’avait demandé des précisions, que je m’étais complu à lui donner, et nous étions restés ainsi plus d’un quart d’heure, lui à écouter mes plaintes et à me réconforter de ses conseils, moi à lui raconter longuement mes maux. Comme si j’avais été enclin à prendre des pauses, moi l’inlassable travailleur, comme j’avais été enclin à me plaindre, moi qui m’étais toujours tenu, moi qui jamais n’avais parlé à qui que ce soit de mes douleurs, moi qui ne m’étais jamais laissé aller à manquer une seule heure de travail. Comme si ce n’avait pas été lui, le malade, le cancéreux perdu, mais moi, moi seul. Toute la matinée qui avait suivi, j’étais resté bizarrement perturbé, incapable de réfléchir efficacement à mes dossiers. Et pourtant je m’étais senti plus heureux que je ne l’avais été depuis longtemps, depuis bien longtemps. Réconforté, en quelque sorte.

Oui, ç’avait été une soirée troublante, cette soirée chez Rachid.

Mais ç’avait été tout de même une bonne soirée. Une des plus douces, certainement, de toute mon existence.

Malgré cet étrange égoïsme et cet inconcevable abandon qui avait été le mien. Dont il me restait la vague honte d’avoir peut-être mal agi.

Je me rattraperais. Je lui viendrais en aide : j’étais un homme actif, il était mon ami. Nous pourrions louer ensemble, par exemple, un appartement bien moins cher… nous entraider pour monter une petite affaire, avec mes indemnités et mes capacités j’en aurais bientôt les moyens. Il serait mon associé. Dès le lendemain matin, j’irais le trouver, je lui exposerais mes projets.

Mais je ne l’ai jamais revu. Le lendemain matin, il n’y avait plus personne, sur les marches de la maison à démolir. Plus personne, et plus le moindre indice qu’il y ait eu un jour quelqu’un. Les marches avaient été murées de lourds parpaings. Même les tags sur les murs avaient été soigneusement effacés sur le mur recrépi. Et il ne semblait être nulle part dans la ville. Les mendiants que j’interrogeais ne l’avaient jamais vu. Un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux longs, avec des sacs et une couverture grise de laine polaire, toute semée d’étoiles bleues, et un cendrier ébréché ? Personne ne savait rien. Je l’ai cherché longtemps, chaque jour, chaque soir. Puis j’ai fini par comprendre.

Non, je ne l’ai jamais revu. Pas plus que le commercial amaigri qui avait disparu si radicalement des listings de notre entreprise que certains en étaient venus à douter qu’il ait jamais existé.

Oui, j’ai été licencié, en fin de compte.

Non, je ne suis pas tombé tout à fait.

Non, je ne vis plus seul… cette petite Merlot que je harcelais de reproches, au bureau… elle a été licenciée comme moi – à cause de moi et de mes rapports sarcastiques, bien sûr – … eh bien, oui, c’est elle qui… enfin, disons que je l’ai recueillie, en quelque sorte, après…

Car, oui, j’ai retrouvé du travail, depuis mon licenciement. Oh, pas grand chose. A mon âge, même avec des compétences très pointues et un profil d’ex-gagnant, on ne peut plus trouver grand chose. Moi, avec mon air sérieux, mes connaissances en anglais, et ma politesse d’employé modèle, j’ai quand même trouvé quelque chose. Un poste de gardien de nuit dans un hôtel de luxe. C’est mal payé, subalterne, et ça condamne son homme aux insomnies chroniques. Mais on est en uniforme, au moins, et on a les pourboires. Ah, les pourboires ! Je dispose en sébile le cendrier de cristal destiné aux cigares des clients, sur le marbre du comptoir. Et j’avoue qu’il m’arrive d’y laisser traîner, comme oubliés, un ou deux petits billets en dollars ou en roubles, en manière d’appât. On est toujours le mendiant de quelqu’un, voyez-vous. Autant bien faire le taf. Je me débrouille au mieux, vous voyez, avec le nouveau personnage que la vie a fait de moi.

Alors le soir de Noël, avec les pourboires de la veille, avant de partir pour l’hôtel, j’achète toujours deux parts de bûche à la boulangerie-pâtisserie de l’avenue. Au nougat. Et deux cannettes de bière bon marché que je prends chez Rachid. Et quand la nuit s’avance, la lente nuit de Noël si lourde aux solitaires, il y a toujours un client arrogant en costume bien coupé, souvent même une cliente parfumée, en manteau de fourrure et bijoux scintillants, pour rester avec moi manger une part, à mon petit comptoir, sur le carton d’emballage que je lui découpe en forme d’assiette, et boire à la cannette, en racontant longuement, longuement, sa pauvre vie. Quelqu’un qui regrette et qui parle, parle, et que j’écoute sans rien dire, tandis que la nuit glacée d’hiver s’emplit peu à peu d’étoiles aux mains nues filant, filant, inlassables mendiantes, ces destins qu’elles cousent, décousent, et recousent sans fin, pour en recouvrir les épaules des humains d’ici-bas.

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9 commentaires pour L’invité

  1. Hélène*** dit :

    Très chère Carole, très chère chef d’orchestre des mots, je te souhaite un Noël d’une douceur infinie!

  2. jill bill dit :

    Joli, les bienheureux ne sont pas tjs du bon côté de la vie… une rencontre qui l’a marqué, merci Carole et bon Noël avec une part de bûche, non… deux !

  3. M.D. dit :

    Très jolie nouvelle qui m’a fait penser à la rencontre avec un ange…va savoir ! Bon Noël Carole 🙂

  4. Aloysia* dit :

    Ce mendiant, ce lépreux qui frappe à ma porte, c’est moi-même, c’est ma face cachée avec laquelle, un soir de Noël, je me dois de me réconcilier… Merci, Carole, merci pour cette belle histoire. Et passe une très belle soirée de Noël toi aussi, en compagnie de ceux que tu aimes.

  5. Quichottine dit :

    Tu sais si bien trouver les personnages, les mots… ils font réfléchir et émeuvent.
    Merci, Carole.
    Passe un bon Noël, plein de ces partages qui aident à vivre.
    Je t’embrasse fort.

  6. Livia dit :

    Rencontre extraordinaire, qui me rappelle singulièrement la figure du Christ !
    Bon et joyeux Noël à toi Carole

  7. almanito dit :

    Un beau jeu de miroir entre les 2 personnages, la minutieuse description psychologique est si réaliste que jusqu’au bout je n’osais croire à un happy end. Merci pour ce très joli conte, Carole, bonnes fêtes.

  8. Pastelle dit :

    Une belle rencontre, entre eux, entre eux et tes mots et nous aussi. Merci et heureux Noël à toi.

  9. ecrimagineur dit :

    Un grand merci pour ce texte-cadeau, plein d’une émouvante chaleur humaine. Merci pour la justesse et la profondeur de l’étude des caractères complémentaires. J’y suis entré à fond …

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