Pelleteuse

Lorsque le coup de sonnette ébranla la maison endormie, il était sept heures trente, et le professeur Mélian travaillait, comme tous les matins, à son grand traité « De l’isotopie du discours ».

Il s’apprêtait même, enthousiaste et ému, à poser les dernières lignes de son dernier chapitre, « De la construction et de la déconstruction transformationelles des sémèmes translatifs mono- ou bivalents », chapitre d’une modernité décisive, dont il avait déjà distillé dans les dernières livraisons de la revue L.I.N.G.U. quelques idées majeures, suscitant chez ses collègues ce mélange d’intérêt passionné et d’envie haineuse qui accompagne toutes les grandes découvertes. Certains même étaient allés jusqu’à employer – non sans une pointe d’agressivité, voire de sarcasme – le mot « révolutionnaire ».

Révolutionnaire… pourquoi pas ? Oui, il était un bouteur de feu, un révolutionnaire, soit… Une fois publié son traité serait une traînée de poudre jetée sur les fondements vermoulus de la vieille université, on reconstruirait tout à neuf, après lui, il y comptait bien, il en avait déjà la certitude, et, chassant nerveusement de son oeil gauche une longue mèche grise de cheveux rebelles, il écrivait, raturait, écrivait, écrivait encore. Révolutionnaire, oui, il acceptait ce qualificatif, il l’assumait pleinement. Dans la fièvre et l’angoisse des grands Démolisseurs qui sont les seuls véritables Créateurs il mettait la dernière main à son chapitre LV « De la déconstruction et de la construction transformationnelle des sémèmes translatifs mono ou bivalents », et derrière lui, ardent capitaine, elles se rangeaient déjà, les armées de l’avenir, les forces vives de la jeunesse, la vaste troupe des étudiants qui apprendraient ses mots comme des slogans… Révolutionnaire – soit, il en acceptait l’augure…

La sonnerie retentit dans le hall de la villa avec une insistance inhabituelle. Le professeur Mélian se souvint que son épouse, Anne-Charlotte, dormait encore, et que Jacinta, l’employée de maison, ne venait jamais le lundi. Il se leva donc, à regret, pour aller ouvrir, laissant sur son bureau les précieuses esquisses d’un paragraphe tout entier consacré au point essentiel et si complexe de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques ».

Derrière la porte se tenaient trois hommes solides au teint foncé, aux bras nus et velus, musculeux. Ils portaient des maillots qui collaient à leurs épais poitrails, et des jeans usés et tachés. Vaqueros, comme disent si éloquemment les espagnols.

Des rustres, de toute évidence.

« On vient pour le terrassement », dit l’un d’eux, le plus âgé et le plus large d’épaules, « Faudrait que vous poussez vot’véhicule, vu qu’on va ramener le tractopelle. »

Le professeur Mélian se sentit à la fois déconcerté et offensé de s’entendre donner ainsi ce qui n’était pas autre chose qu’un ordre, énoncé dans un français fort approximatif de surcroît. Aussi répondit-il, avec une emphase dont aucun des trois lourdauds ne parut percevoir l’ironie : « Je m’exécute, MESSIEURS, je m’exécute à l’instant. » Et il sortit, raide et digne comme un tome du TLF, pour garer sa voiture devant la maison des Deniaud. Dans sa niche le petit teckel jaune de madame Deniaud aboya hargneusement. Aussitôt après, obéissant mystérieusement à cet appel dérisoire, surgit au coin de la rue, mugissante, flamboyante et sonnante, une énorme pelleteuse orange. Elle s’arrêta devant le portail de la villa. le conducteur agita les bras, cria quelques mots incompréhensibles, et les trois hommes aux bras nus s’attaquèrent immédiatement à la grille de fer forgé, qu’ils entreprirent de démonter. Le professeur Mélian fut stupéfait de constater qu’ils n’avaient pas même songé à le consulter. Ils s’étaient simplement mis à arracher le portail, le magnifique portail de fer ouvragé signé Vasily, comme ils auraient arraché une vieille souche. Voilà. Voilà où l’on en était déjà. Bientôt la pelleteuse put pénétrer dans l’allée pour écraser sous ses chenilles épaisses le fin gravier de marbre blanc qu’on avait fait venir à grands frais d’Italie. Le professeur Mélian regagna son bureau et reprit, maussade, sa méditation interrompue sur « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques », une notion difficile, pointue, oui, résistante comme la pointe d’une lame, une énigme qu’il allait traquer jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que la lumière soit… « Lumineux !  » s’était un jour exclamé son maître, alors qu’encore jeune étudiant il lui exposait sa théorie de la « déconstruction translative », première ébauche de ses recherches ultérieures, celles qui l’avaient mené, au long d’un patient pèlerinage, à son grand oeuvre, le traité « De l’isotopie du discours ». « Lumineux… « , ce mot avait décidé de sa carrière, de sa vocation. Il n’avait jamais oublié ni le mot ni le visage rajeuni du maître. « Lumineux ». D’autre compliment il ne voulait pas, ce qu’il désirait, c’était que tous s’exclamassent ainsi : « lumineux !  » Faire la lumière, la LUMIERE et rien d’autre, à cela il mettait toute son ambition, son labeur et sa peine, sa dévotion – oui, on pouvait employer ce mot – sa dévotion.

Soudain, à sa fenêtre, il aperçut l’énorme mâchoire luisante de la machine. Elle était emplie de terre brune et de mottes de gazon, et elle se balançait, menaçante et puissante, avec un bruit d’alarme. Un instant elle parut s’approcher, ricaner, hésiter, puis, renonçant à briser la vitre pour jeter son contenu sur le traité d’isotopie et son malheureux auteur, choisit finalement de se déverser en tas dans le jardin, précisément à l’endroit où avait fleuri jusqu’alors le petit massif de bruyères que le professeur chérissait.

Le professeur Mélian soupira et regretta amèrement d’avoir consenti à l’absurde désir de sa seconde et trop jeune bien que charmante épouse, qui avait souhaité disposer dans son jardin d’une piscine couverte plus belle que celle que possédait sa meilleure amie et rivale, la seconde et trop jeune épouse si insupportablement peste du doyen de la faculté de médecine… une piscine couverte et chauffée, avec un vrai bassin de compétition ! pour pouvoir se distraire, s’ébattre, mincir, et recevoir ses amies… ! A de tels projets frivoles et néanmoins ruineux seront toujours sacrifiés, et les modestes bruyères, et le patient travail des chercheurs…

Au-dehors, le vacarme était maintenant insupportable. Le teckel des Deniaud aboyait furieusement, entraînant dans sa rage tous les chiens du quartier. La pelleteuse continuait à émettre, indifférente, et toute-puissante, son bruit aigu et harcelant, cette sonnerie pénible, discontinue et tenace, qui agaçait l’oreille et inquiétait les nerfs comme une alarme, et tandis que la pelle raclait avidement la terre sombre gorgée de pierres, d’insectes affolés et de racines sauvagement entremêlées, le moteur éructait et grondait, rauque et féroce comme un monstre triomphant.

Le professeur Mélian se contraignit au calme et à la sérénité. L’isotopie du discours l’emporterait sur toutes ces contingences désagréables, et sur l’isotopie du discours il concentrerait ses forces, quoi qu’il advînt. Et d’un coup, il eut cette trouvaille merveilleuse, qui lui permit de clore le paragraphe depuis si longtemps commencé de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques » – une formule comme il les avait toujours aimées, nette et ambitieuse, trempée dans l’acier des évidences définitives : « Ainsi, ces circonlocutions périphrastiques, après déconstruction transverso-générique, et une fois reconstruites sur un plan de signification isotope, pourraient être condensées, par exemple, en une séquence lexicale unique : Etre. Ou, à l’inverse et tout aussi bien : Néant.

Etre. Néant. C’était une évidence. La lumière se faisait enfin… Mais à l’instant précis où il allait taper le mot « Etre », les murs se mirent à trembler, on entendit un grand juron dans le souffle brûlant d’une explosion, et une étincelle traversa de part en part l’écran de l’ordinateur qui s’éteignit d’un coup, fermant son grand oeil noir sur un néant aussi inattendu qu’ an-isotopique.

Le professeur Mélian se précipita au jardin. Les trois clowns de tout à l’heure, armés de pelles et de pioches, dégageaient de la terre un gros tuyau de PVC noirci et à demi fondu. « Pousse-toi de là, mon gars, dit l’un des hommes sans même le regarder, c’est le gaz qu’a pété. »

—Le gaz ? Mais…

— Ah, ah ! Tu m’as cru, avoue… Je blague, c’est pas le gaz, ‘core heureux, c’est juste l’électricité. Mais pousse-toi de là quand même, papy ! T’en fais pas. On contrôle.

De leurs bras musculeux et puissants les ouvriers donnaient de grands coups qui ébranlaient tout le jardin. La sueur se mêlait à la boue et à la cendre sur leurs fronts tannés, on entendait dans l’effort leur souffle fort et obstiné. « Papy »… comment pouvait-on se permettre ? Le professeur Mélian se sentit soudain très petit, très maigre, misérable et chétif. « Cependant puis-je VOUS demander, interrogea-t-il en s’efforçant d’appuyer sèchement sur le « VOUS », mais d’une voix qui lui sembla inhabituellement frêle et aiguë, puis-je VOUS demander si vous avez une claire conscience de l’étendue des dégâts que… » Peut-être ne parlait-il pas assez fort, car personne ne semblait l’entendre. Le professeur Mélian, pensa – sans aucune raison valable, il est vrai, mais il pensa, sans savoir pourquoi, qu’il était vieux, qu’il était fatigué, et que depuis longtemps déjà il n’aimait plus Anne-Charlotte. Les hommes travaillaient toujours dans la fosse qui s’approfondissait, leurs bras étaient bruns comme la terre et velus comme l’herbe, leurs muscles ligneux saillaient sous l’écorce sombre de leur peau, et ils dégageaient une puissante odeur d’alcool et de transpiration. Ils creusaient à coups puissants et réguliers, comme s’ils avaient voulu – est-ce qu’on le savait pourquoi vous venaient, à voir ces trois abrutis fouailler le jardin en déroute, des idées si étranges ? – comme s’ils avaient voulu aller jusqu’aux profondeurs de la Terre. Une canette de bière dépassait de la poche du plus âgé, qui paraissait être le chef. Le plus jeune arborait sur son dos dénudé un dragon vert bondissant crachant l’eau et le feu, tandis que le dernier offrait avec simplicité à la vue du monde ces mots profonds, gravés dans la chair de ses deux poignets à l’encre noire et rouge : « Clarissa I love you » – « I fuck you, Clarissa ». Le professeur Mélian préféra se retirer. 

Son bureau lui parut étroit et sombre. L’écran noir de l’ordinateur avait, dans le silence revenu, quelque chose de funèbre. Il remarqua qu’une odeur de vieille poussière flottait dans la pièce où livres et papiers s’entassaient en murailles croulantes depuis tant d’années. – Allons, puisqu’il n’était plus possible d’écrire, il rangerait. Il commença à trier des papiers. De toutes façons, il avait toujours préféré le bon vieux papier à ces machines fantasques qui avalaient ce qu’on leur confiait et refusaient si souvent de le restituer, sous prétexte de pannes, de coupures de courant et de tant d’autres caprices. Chaque soir, il imprimait le travail du jour, pour en garder, à l’ancienne, la trace impérissable. Relire, annoter les feuillets comme des épreuves d’imprimerie, c’était une façon de mettre ses pas – non, bien plutôt sa plume – dans les pas de ses prédécesseurs – enfin, plutôt, de la tremper dans l’encre… bref… peu importait. Seul importait le texte. L’Oeuvre.

Bon, très bon, ce qu’il feuilletait… excellent, même, excellent… c’était fascinant, c’était émouvant de voir ces ratures, ces biffures, ces marges pressées, ces lignes alourdies qui chaviraient sous les ajouts et les reprises, sur le papier déjà un peu jauni… c’était beau de lire dans ces encres pâlies le lent itinéraire… les étapes, les épreuves, les stations par où il était passé… Et maintenant, maintenant… malgré tous les obstacles qu’un malin génie s’ingéniait à lui susciter, il allait l’achever, ce grand chapitre LV… et la lumière, la lumière de la postérité, allait illuminer sa vie comme un destin…

Quelqu’un klaxonna dans la rue. Il regarda par la fenêtre. Une énorme bétonnière était là, rouge et bleue, obstruant entièrement le passage… et de longs rubans de magma gris fumant jaillissaient d’un bras articulé, puis, guidés par une sorte de tapis roulant, glissaient jusqu’au sol où les trois hommes les étalaient avec de larges règles. « Clarissa, disait l’un des avant-bras raclant le béton frais, Clarissa I love you, tandis que l’autre lui répondait : « I fuck you Clarissa…  » Et la canette de bière luisait en arc-en-ciel dans le soleil du matin, tandis que le dragon vert déployait ses volutes serpentines dans les plis du béton se figeant lentement.

Deux voitures klaxonnaient maintenant dans la rue. Deux voitures qui déjà étaient trois, qui déjà étaient quatre, qui déjà étaient cinq et qui étaient légion, tandis qu’un autobus bloqué gémissait comme un cargo perdu, d’une voix profonde et désespérée de corne de brume. Une longue file furieuse, immobilisée sous les fenêtres du professeur qui n’en pouvait mais. Et EUX… EUX, en bas, ils s’étaient tranquillement arrêtés pour boire avec le conducteur de la bétonnière, et ils se passaient la canette de lèvre en lèvre, en riant et s’essuyant grossièrement avec leurs bras boueux. Parfaitement indifférents au chaos qu’ils avaient suscité dans un quartier jusqu’alors si paisible, si bourgeoisement résidentiel. Soudain, dans l’infernale harmonie des klaxons, des aboiements, des alarmes et des moteurs grondants, le conducteur remonta dans son engin, et la bétonnière, énorme, souveraine, définitive, lentement recula, obstruant plus solidement encore le passage, puis de nouveau il avança, et de nouveau recula, obligeant toute la file à reculer puis à avancer, et à reculer de nouveau, soumise et impuissante, vaincue. Presque en même temps, la pelleteuse, orange, étincelante, avait repris sa ronde, menaçant de toutes ses dents d’acier la rue noyée qui chavirait avec ses chiens, ses voisins sur le pas des portes, ses enfants pleurant, ses voitures englouties et ses chats accrochés aux balcons, et le professeur Mélian lui-même, ouvrant de grands yeux de poisson rouge à sa fenêtre ouverte, tandis que le traité, le grand traité inachevé de l’isotopie du discours qui se couvrait inexorablement de poussière et de boue.

En bas, impassibles, les trois idiots semblaient être devenus des géants, des géants satisfaits et copains qui raclaient tout puissants la pâte de béton molle et râpeuse, l’étalant, la nappant, l’enroulant doucement, patiemment, magistralement, bâtissant de leurs bras nus immenses aussi velus que des forêts, de leurs poitrails de fauves aux aisselles d’herbes sombres, les fondations visqueuses et labyrinthiques d’on ne savait quel palais inconnu. « I love you Clarissa, moi le dragon déchaîné, tu seras belle, Clarissa, et tu seras sirène, dans chaque écaille de la terre… » Dans le vertige qui le saisit, le professeur Mélian pensa qu’il était vieux décidément, vieux comme on ne l’est que lorsqu’on l’a toujours été, et qu’il n’avait jamais aimé sa femme, car il n’avait jamais aimé autre chose que susciter l’admiration, l’envie et la jalousie. Et qu’il avait perdu à des recherches aussi vaines qu’assommantes les bonnes années d’une jeunesse qu’il aurait pu comme un autre consacrer à la bière, au jeu libre de ses muscles, et à l’amour d’une Clarissa. Il ne savait quel lien obscur et fatal s’était noué entre ces boueux d’en-bas et l’écroulement de son être. Dans le désastre de cette matinée de déraison, il ne savait plus rien de tout ce qu’il avait si tyranniquement su et assené sa vie durant.

Reprendre pied. Se ressaisir. Absurdités et élucubrations. Pas question. N’était-il pas le professeur Mélian du Collège de France et du monde entier ? Ils en auraient bientôt fini, ces imbéciles affairés au terrassement, il ne s’agissait après tout que de planter les fondations d’une piscine plus vaste et plus belle que celle de cet âne de Dupré, le doyen de la petit fac de médecine locale – de rien d’autre, et ce serait bientôt fait. Mais pourquoi, pourquoi faut-il toujours que ce soit à des femmes qu’on n’aime plus qu’on offre des piscines, à des femmes qui ne se lèvent même pas pour les voir construire, à des femmes capricieuses et infantiles dont les meilleures amies sont des pimbêches, épouses ambitieuses et stupides de malveillants confrères qui jalousaient sa célébrité d’immense savant, son auditoire assidu du Collège de France, et, plus encore que tout, l’avantageux pré-contrat d’édition et les traductions en dix-neuf langues qu’on lui proposait déjà pour son Isotopie encore inachevée… ?

Sur son bureau le professeur Mélan prit en tremblant le dossier qui contenait les feuillets achevés du chapitre LV. « Translations hypotasiques simples… systémique sémantique et combinatoire classique…  » : lumineux. Tout était lumineux, achevé, abouti, absolu… lumineux. « Lumière », dirait le maître octogénaire du fond de sa retraite, et après lui tous répèteraient : « Lumière. Lumière est faite. » « Faisceau génératif d’indices classémiques… séquences inductives et réflexivité translatoire…  » Lumineux. Et, réellement, révolutionnaire. Il y était parvenu à la fin. Tout détruire, pour tout reconstruire. Des fondations nouvelles. Révolutionnaire, ses pires ennemis l’avaient déjà admis, sarcastiques et fielleux, ils l’avaient reconnu dans leurs offenses même… Révolutionnaire. Célèbre à jamais. Pour toujours respecté. Il était arrivé à son but. Arrivé.

Le professeur Mélan se saisit du stylo Montblanc qu’Anne-Charlotte lui avait offert pour son dernier anniversaire – avec l’argent que lui-même avait gagné, bien sûr, mais il n’avait pas eu la grossièreté, alors, d’en faire la remarque. Il réfléchit à la conclusion : « On voit maintenant, commença-t-il à écrire… Il ratura. « On voit clairement, désormais, ce qu’il faut entendre sous le vocable paradigmatique « isotopie »… Il leva un instant son stylo, le tourna entre ses doigts. C’était brillant et vulgaire, ces petites choses-là, comme la richesse et la réussite sociale… Il parlerait à Anne-Charlotte. Et il rédigerait sa conclusion avec un simple crayon de bois, comme un vieux moine à son pupitre. Il lui parlerait, il la braverait, il tirerait les choses au net et il demanderait le divorce. Puis, tandis qu’elle nagerait dans la piscine géante, couverte et climatisée, qu’il lui abandonnerait comme il lui abandonnerait tous ses biens, il s’installerait, seul, enfin, dans une mansarde, loin au-dessus des rues, des foules et des tracas mesquins, tout près du ciel, et il travaillerait, enfin, indifférent à toute réussite humaine, il vouerait à son oeuvre véritable tout son reste de vie. Il irait plus loin encore que l’Isotopie, il irait bien au-delà… il écrirait… oui, il le sentait, il oserait enfin les écrire, ces poèmes, ces minces poèmes fragiles qui n’apportaient ni la gloire ni l’argent mais qui avaient toujours été en lui, au fond de lui, tout au fond de son être, et même au fond, tout au fond, de l’Isotopie…

Le vacarme, au-dehors, était décidément infernal. Il allait fermer les volets, voilà tout. Il réfléchirait dans la pénombre, il irait loin, ainsi, méditant, loin en lui-même, sur ce chemin qui mène lentement aux vérités enfouies. 

Le professeur Mélian se leva, alla jusqu’à la fenêtre. Et c’est alors que la chose arriva. Dès qu’elle l’aperçut, la pelleteuse fonça vers lui, tentatrice, ouvrant sa mâchoire immense, orange, luisante et souillée. Et les géants d’en bas se firent plus grands encore, avec leurs corps comme des forêts sous l’orage et leur vigueur de troncs noueux. Et ils crachaient comme le feu et l’eau des mots vivants qui venaient de très loin. Tandis que Clarissa dansait toute verte et nue comme dansent les sirènes de là-bas. Alors, dans une impulsion brusque, le professeur Mélian ouvrit tout grand la fenêtre, attrapa sur son bureau la liasse épaisse des feuillets de l’Isotopie du discours, et la jeta comme un paquet dans la gueule ouverte de l’énorme bête jaune et grondante qui piaffait au-dessous. Les pages tombèrent sur le métal dans un bruit sec de feuilles mortes. La pelle planta ses crocs dans la terre tiède, et les rustres d’en bas se mirent à rire comme des dieux, à rire et à applaudir, tandis que les feuillets déchiquetés se mêlaient à la boue, aux insectes aux racines, comme tout ce qui doit disparaître en ce monde, pour redevenir argile lourde et féconde.

Et il se mit à rire lui aussi, à rire, à rire, à applaudir… heureux, pour la première fois de sa vie, heureux !

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Pelleteuse

  1. jill bill dit :

    Oups, je n’ai jamais eu de piscine au jardin, j’imagine les travaux, pauvre homme avec sa seconde jalouse, merci Carole… ,-)

  2. almanito dit :

    Hum, je ne suis pas certaine que cette pelleteuse libératrice mais aveugle le rende heureux bien longtemps…

  3. Quichottine dit :

    J’ai lu en me demandant ce qui arriverait… et, comme toujours, tu as su me captiver jusqu’à la fin.

    J’ai eu peur un instant que la pelleteuse l’avale vraiment… plutôt que son oeuvre.
    Un texte à relire, sans aucun doute, pour ne rien perdre du propos.

    Passe une douce journée et un très beau premier mai.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s