Le sac

Le gamin s’avançait toujours sur le chemin fangeux. Un tout petit gosse tout maigre et pieds nus, avec un T-shirt rouge trop court qui laissait voir son nombril saillant, et un short kaki bien trop grand, qu’une ceinture de ficelle retenait sur son ventre. Un enfant pauvre d’un des villages voisins, qui serrait dans ses bras un vieux ballon de football à moitié dégonflé et maculé de boue. Quel âge, le gamin ? Quatre ans, cinq ans, peut-être même six, est-ce qu’on pouvait savoir ? ils étaient tellement malingres, les gosses, dans le coin. 

Derrière la palissade de bambous, l’homme en treillis avait déjà appliqué son fusil sur la fente étroite qui lui servait de meurtrière. L’homme casqué, caché et chaussé de Rangers qui allait tuer un enfant aux pieds nus.

Un jeune enfant noyé dans son sang, un ballon crevé se couchant immobile sur un chemin de boue, ça n’avait aucun sens. Mais l’homme en treillis ne se demanderait pas si cela avait ou non un sens, de tuer cet enfant, de crever ce ballon, de mêler de sang rouge cette argile grise et lourde. L’homme en treillis avait ordre de surveiller la piste et de tuer tous ceux qui approchaient de la palissade. L’homme en treillis avait le crâne bas et lourd sous son casque verdâtre. L’homme en treillis était de ceux qui exécutent les ordres. De ceux qui exécutent.

Cependant le petit avait ralenti le pas, il hésitait, mais il avançait toujours. Les yeux à terre, serrant son ballon dégonflé sur son nombril saillant, il paraissait chercher quelque chose, il ne semblait pas remarquer la palissade.

Lève les yeux, gamin, oublie le rêve où tu te perds, lève les yeux vers le réel qui n’a pas d’autre forme que cette palissade hérissée creusée de meurtrières, et regarde, face à toi, au fond de l’oeil de crocodile que dessine la fente verdâtre du treillis de bambous, la prunelle ouverte et luisante du canon qui te vise.

Lève les yeux, gamin, regarde, tu sais ce que c’est, un fusil, tu sais ce que c’est, un homme qui vise, on sait cela à la naissance, ici, lève les yeux, gamin, ouvre les yeux, et fuis, fuis, fuis, de toutes tes forces fuis !

Bon sang petit, qu’est-ce qui te prend, de continuer à avancer, de regarder le sol sans rien comprendre ? Qu’est-ce que tu cherches, bon Dieu, sur ce chemin dégoûtant qui te mène à la mort ?

Faire quelque chose. Agir. Sauver l’enfant, tout de suite.

Abandonner le sac trop lourd dans ce creux mort de l’arbre. Ramper dans la boue sans bruit. S’approcher de l’homme au treillis pour le surprendre par derrière. Fondre sur lui brusquement et l’immobiliser. Le coup partirait en l’air. Alors, sans hésiter, s’emparer du fusil. Assommer le type d’un coup de crosse. Revenir chercher le sac. Fuir avec l’enfant, rejoindre son village où ils trouveraient tous deux de l’aide. C’était si simple. Ramper. Approcher sans bruit. Immobiliser l’homme et le désarmer. Vite. Se dépêcher.

L’enfant, qui n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de la palissade, s’était tout à fait arrêté. Agenouillé il tâtait le sol. Quand enfin il eut trouvé un endroit presque sec, précuationneusement, il posa son ballon. Puis il se recula.

Derrière les hauts bambous, l’homme au treillis continuait à viser. Il n’était pas pressé, il consentait à attendre un peu. Il aurait suffi que l’enfant renonce. Qu’il comprenne, qu’il recule. Mais l’enfant, indécis, regardait toujours le sol. Il avança un pied et le posa sur le ballon. Puis il shoota, tout doucement, juste pour voir. Le ballon dégonflé roula maladroitement en direction du marais. Le marais, c’est ça ! cache-toi là, gamin ! roule au marais, cache-toi dans l’eau noire, et puis rampe, et fuis ! Fuis, gamin, fuis ! Vite, gamin, on n’a plus le temps. Se dépêcher. Se dépêcher.

Mais d’un geste adroit de danseur, le gamin avait déjà ramené le ballon sous son pied. Puis il le poussa de nouveau, très légèrement, du bout de ses orteils libres et nus, avec une surprenante élégance. De nouveau la trajectoire du ballon dégonflé dévia vers le marais. De nouveau, du bout de son pied nu de danseur, le gamin l’arrêta habilement. 

Depuis l’arbre, on voyait très bien la nuque de l’homme, entre le casque et le treillis, elle respirait comme si elle seule avait été vivante. Chaque inspiration de l’homme soulevait et gonflait sa peau plissée, comme une joue de crapaud brun. Ce n’est pas beau un homme qui respire lorsqu’il s’apprête à en tuer un autre. Ce n’est pas beau, un homme qui halète dans l’air moite en visant un gamin.

Cependant l’enfant s’était de nouveau arrêté. Il tenait son ballon sur son ventre, comme un bouclier dérisoire, et il regardait la palissade de bambous avec curiosité. 

La palissade. Enfin tu la regardes. Une palissade de bambous taillés en pointes de piques. Tu as compris, petit ? Observe bien, gamin. La gueule ouverte du fusil, veillant comme un serpent, là, dans la meurtrière, ça y est, tu l’as vue ?  Tu l’as vu, l’éclair noir de la prunelle du type qui s’apprête à te flinguer ? Tu l’as saisi, tu l’as bien mesuré, ce trou de tous les enfers qu’on appelle un canon ? Fuis, je te dis, fuis  ! 

Il aurait fallu crier.

Hurler.

Crier crier « Va-t-en, sauve-toi, gamin !  » Hurler hurler.

Peu importait que l’enfant parle une autre langue que la sienne. Ces appels-là, en toutes les langues, on les comprend toujours immédiatement.

Il aurait voulu crier crier hurler hurler, pour que le gamin prenne peur et détale. Mais il ne pouvait pas crier, il ne pouvait pas hurler, l’homme au fusil se serait retourné, il l’aurait vu aussitôt, mal dissimulé qu’il était derrière l’arbre. Et c’est lui que l’homme au treillis aurait abattu le premier. Avant de braquer de nouveau son arme sur le gamin terrifié.

Une seule chose à faire. Laisser le sac dans ce creux noir de l’arbre. Ramper dans la boue. Le plus vite possible. Se dépêcher. Sauter sur l’homme et le désarmer. L’assommer.

Le gamin avait reposé son ballon sur le sol et il s’amusait maintenant à le faire tourner sous son pied, tout en rond. Sans doute qu’il rêvait qu’il s’entraînait sur un stade. Peut-être au fond qu’il ne savait pas, pour les palissades. Que personne ne lui avait encore expliqué, pour la guerre, les soldats, les camps retranchés. Ce n’était qu’un très jeune enfant, après tout. Un tout petit enfant savant au jeu aérien des ballons, qui ne connaissait pas encore les jeux sombres et grossiers des guerriers.

Plus le temps de réfléchir, plus le temps d’attendre.

Il s’élança. Dans la boue son corps souple glissait sans bruit. Mais le sac qu’il avait continué à tenir de sa main droite et qu’il devait hisser au-dessus de la fange… saloperie de sac… le sac le gênait. Le sac le retardait. Trop lourd. Il savait bien qu’il aurait dû le laisser. Pourquoi est-ce qu’il ne l’avait pas laissé derrière lui ? Il serait venu le rechercher, ensuite, c’était le plan. Maintenant, c’était trop tard pour s’en débarrasser… Il ne pouvait pas le laisser couler dans ce marais, non, il ne pouvait pas… sûrement pas, toute sa fortune, ce sac… C’était tout à l’heure qu’il aurait fallu. Dans le creux mort de l’arbre, bien au sec… Mais il n’était plus temps de regretter. Trop tard pour revenir. Il fallait ramper, de toutes ses forces glisser sans bruit malgré le poids du sac, se poussant du bras gauche, vers l’homme au fusil.

L’enfant était à une douzaine de mètres de la palissade maintenant. Il s’amusait à dribbler.  Mais à dribbler… oh ! en artiste…  ! Le ballon tournait avec une grâce stupéfiante sous ses pieds de danseur. On aurait cru un oiseau capturé et charmé dansant avec son maître. Il s’y connaissait, le gamin. Quelqu’un devait avoir la télé, au village… Un gamin doué comme ça, quel avenir il avait… un dieu, ce gamin… ah, plus tard, celui-là, il fallait qu’on en fasse un champ… 

Il vit la nuque de l’homme se soulever plus lourdement. Il vit l’index de l’homme se poser  sur la gâchette.

D’une main, sans cesser de ramper, il ouvrit la fermeture du sac, dégagea l’appareil, et poussa la mollette. L’écran s’alluma.

Soudain, l’enfant shoota, d’un seul coup de pied si juste, si parfaitement maîtrisé, que son vieux ballon mou s’envola dans l’air moite comme un oiseau jeune et libre, très haut, si haut – avant de venir doucement se coucher juste au pied de la palissade. Au centre exact de la rangée des bambous hérissés. Dans le demi-cercle de menthe fraîche qu’on avait laissé vivre, sous la fente noircie où veillait le canon. Quand on jouait à la marelle, jadis, ce petit demi-cercle, au bout du grand chemin, dans le grand carré retranché du ciel, est-ce que c’était le paradis ou l’enfer qu’on l’appelait ? Quelle importance ?

But, ça s’appelait, aujourd’hui. Le gamin bondissait de joie. But.

Cette grâce, bon sang, cette façon souple qu’il avait de se soulever hors de terre comme il se serait envolé ! Qu’il était doué, ce gosse… qu’il était beau, comme ça, à bondir comme on rêve. Un dieu, ce gamin, un dieu-oiseau, un oiseau-dieu… un futur champp…

L’homme en treillis ajustait sa visée, accentuant la pression de l’index sur la détente… dans une seconde il aurait…

Sur l’écran qu’il tenait au-dessus de sa tête, l’enfant se découpait avec une netteté fascinante. Soudain, à l’ouest, un rayon de soleil couchant se fraya un passage dans les nuages épais. Comme pour mieux voir.

La silhouette légère et souple, dans son élan ailé, avait, en contre-plongée sur la piste en surplomb, quelque chose d’éternel. 

Un cadrage impeccable. Une image d’exception. Cet éclairage, enfin, ce contre-jour si juste…

L’instant, l’instant parfait, qui ne doit pas mourir.

Il appuya sur le déclencheur.

A l’instant précis où la balle traversait le crâne de l’enfant bondissant.

Un quart de seconde plus tard le gamin s’effondrait sur le sol, pantin raidi dans une mare de sang fangeuse.

Il eut tout juste le temps de penser que la photo, saisie à l’instant précis où la balle avait frappé, dans l’élan ultime, serait parfaite. La meilleure prise de toute sa carrière. Il avait bien fait d’attendre, après tout. Il avait bien fait de le traîner dans la merde, son sacré sac trop lourd.

Mais l’homme au fusil s’était déjà retourné.

Le flash. Bien sûr. Le flash. Comment il avait pu ? il avait activé le flash. Le tireur avait vu l’éclair. Forcément. Merde. Contre-jour… déboucher les ombres… préciser les contours du sujet en mouvement… réflexe professionnel. Réflexe et merde ! cette langue de lumière rebondissant sur les bambous, le flash cobra. Comment il avait pu ? Comment il avait pu oubl… ?

La seconde balle traversa l’appareil avec un son métallique, avant de se ficher tout au fond de son oeil.

Merde, pensa-t-il encore tandis qu’il s’enfonçait dans la boue sous un flot de sang tiède.

Merde. La photo.

Le troisième coup de fusil lui traversa le coeur.

La meilleure de toute ma carrière, pensa-t-il encore. Elle valait le coup, celle-là. Merde.

Et il s’abattit dans la fange, tandis que l’appareil brisé que son poids entraînait se noyait dans son sang.

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L’Olivier

Une histoire d’arbre ? Bien sûr que je peux vous raconter une histoire d’arbre, bien sûr que j’en connais, des histoires d’arbre… Tout le monde a son histoire d’arbre, non ?… Est-ce que les arbres n’accompagnent pas depuis toujours la vie des humains ? Est-ce qu’il n’y a pas, partout, des humains qui portent des noms d’arbres ? Est-ce qu’ils ne sont pas un peu humains, au fond, les arbres ? Et même, est-ce qu’ils ne sont pas tout à fait de notre famille, quand nous les plantons de nos mains, quand nous les soignons et que nous les aidons à grandir comme des enfants ? Et est-ce qu’ils ne meurent pas comme des humains qu’on assassine, quand nous décidons de les tuer ?

Tiens, je pourrais vous raconter l’histoire de la petite Suzon, la gamine qui avait fait replanter le pommier de la colline de Lhommeau. Un vieux pommier planté par son arrière-grand-père que la tempête avait couché. La petite passait tous les jours en vélo au pied de la colline pour aller à l’école. Quand elle a vu l’arbre déraciné, couché dans ses fleurs de printemps souillées de boue, elle a tellement crié, tellement pleuré, tellement supplié, que son père a fini par venir là-haut avec son tracteur pour redresser l’arbre et le replanter. Un sacré boulot, je vous assure. Il avait même fabriqué un grand tuteur de hêtre qu’il avait attaché au tronc du pommier avec du fil de fer, et il était allé chercher dans la carrière des grosses pierres bien lourdes à poser sur la terre où il avait replanté l’arbre, pour tenir les racines. Un sacré boulot, je vous dis.

Tout le monde disait que c’était de la folie, que ça ne servirait à rien, qu’on ne pouvait pas replanter un vieil arbre, que jamais un arbre déraciné ne reprenait vie, qu’il avait fait son temps, ce vieux pommier couvert de lichen qui ne donnait que des pommes véreuses. Mais la petite y croyait, elle. Elle s’arrêtait tous les matins et tous les soirs. Elle laissait son vélo en bas, au bord de la route, pour grimper jusqu’à l’arbre et l’arroser avec une petite bouteille qu’elle transportait. Un arbre de cette taille, elle ne se rendait pas compte comme c’est ardent et vorace, la petite, mais elle y croyait. Elle en passait du temps, là-bas, toute seule, à caliner son arbre…

Un soir, elle n’est jamais rentrée. Son vélo avait disparu aussi. On a cherché, appelé, cherché, appelé, tremblé… Les chiens des policiers ont fini par la retrouver, enterrée toute nue étranglée, dans la terre remuée, sous une des pierres de l’arbre. Son vélo était au fond de l’étang de Sommeuse. On n’a jamais su. 

L’histoire était dans tous les journaux, en une, il y a deux ans… on en reparle encore de temps en temps… mais ce que les journalistes n’ont jamais su, c’est l’arbre : au printemps suivant, l’arbre a refleuri pour de bon. Une splendeur sur la colline. Une lumière d’aurore à la tombée du jour. Ça n’a pas empêché le père de venir le tronçonner avec ses branches en fleurs. Il a brûlé le bois sur place. Ça fumait, ça criait, et ça soufflait d’angoisse, et ça pleurait de sève, à sifflements de bois ça hurlait et ça suppliait. Un arbre tout vivant.

Je pourrais tout à fait vous la raconter vraiment, vous la raconter en détail, cette histoire, l’histoire de la petite Chloé,… je veux dire de la petite Suzon… puisque j’ai commencé… seulement voilà, je ne les sais pas encore bien, les détails, ni le décor ni les paroles…  Je viens de vous inventer ça… je m’y suis un peu embrouillé sur la fin… Ah, vous y avez cru ?Tout était faux pourtant, sorti comme un champignon noir de mon imagination… mais est-ce que c’est vraiment faux, ce qu’on imagine, quand on l’imagine comme il faut ? Est-ce qu’elle ne serait pas devenue vraie, mon histoire, si je vous l’avais vraiment bien racontée, avec les paroles, le décor, les détails… Le faux, quand on l’imagine comme il faut, c’est peut-être plus vrai que le vrai, est-ce qu’on sait ? … car les mots, quand ils viennent à la rencontre de notre désir de fiction, les mots… quand on en joue comme le vent sur les branches des arbres… quand on les pose comme des fleurs fraîches sur le lichen des jours, quel pouvoir ils ont, les mots… quel pouvoir nous voulons leur donner… !

Mais assez de digressions, vous m’avez demandé une histoire d’arbre, et je vais tout de même vous raconter une histoire vraie. Vous la trouverez peut-être plus difficile à croire que la fausse, c’est souvent comme ça. N’empêche que celle-là est vraie pour de vrai  – même si, en effet, vous avez raison de le faire observer, rien ne le prouve… Et pourtant si, car je vous montrerai, tout à l’heure… je vous le montrerai, l’arbre, derrière son mur. Ça ne prouvera toujours rien ?… d’accord. Et alors ? je vais quand même vous raconter l’histoire… mon histoire d’arbre, mon histoire de mon arbre.

Parce que ça se passe ici, chez moi, figurez-vous, ici-même, mon histoire.

Vous voyez où j’habite ? Une grande longère sur un vaste terrain arboré de fruitiers… Une belle propriété, tout à fait. Avec un beau verger.

Contre le mur du fond, bien abrité du vent, bien exposé au soleil, j’avais un olivier, un joli petit olivier noueux qui se chauffait en lézard sur les vieilles pierres. C’est rare, ici, les oliviers. Il fait trop froid, trop humide. Mais le terrain était bien drainé, le mur exposé sud protégeait l’arbre du gel, et, dès qu’il lui prenait fantaisie de passer par chez nous après la pluie, le soleil caressait tendrement les grands tendons tourmentés de son corps trapu. Mon olivier prospérait, et même il donnait des olives, que je récoltais soigneusement.

Un matin d’avril, il y avait eu une nuit de tempête terrible, je sors pour inspecter le jardin, un carnage de branches blessées, d’arbustes décapités et de fleurs étouffées… je regarde partout pour faire le compte des dégâts, je vais jusqu’au fond en pataugeant dans la terre détrempée, et là, qu’est-ce que je vois ? des traces de pas dans la boue, juste sous mon olivier. Des traces de pas de femme – ou d’enfant. Non, je ne suis pas Sherlock Holmes, mais c’était une pointure 36 pas plus, alors la déduction s’imposait… Et puis du côté du mur, d’autres traces encore d’un autre genre, tout à fait comme les pieds d’une échelle ou d’un escabeau. Le plus curieux était que les traces de pas n’allaient pas plus loin que l’olivier. Et qu’elles faisaient l’aller-retour, pas plus. Comme si on était venu là, rien que là, exprès. Avec une échelle, hop, un petit tour sous l’olivier, trois pas de danse, et puis s’en va… 

Je suis allé chercher mon râteau,  je l’ai passé sur la boue comme je me serais gratté la tête, pour aplanir tout ça et y voir un peu clair… Je n’y comprenais toujours rien.

Le lendemain, encore une nuit insomniaque, agitée de vent et de pluie, je reviens voir au matin. Je me doutais bien. Et en effet, il y avait encore d’autres traces. Toujours les mêmes sur le même trajet. Les petits pas dans la boue et les traces d’échelle.

Sapristi, je me suis dit en grattant la terre avec mon râteau à penser, j’ai un squatter dans mon jardin. Sous mon olivier, un vagabond des nuits sans étoiles venu conter fleurette à mon arbre.

Et comme il n’a pas pu entrer par le portail bien verrouillé, il est passé par dessus le mur, en se faufilant par le jardin ouvert à tous les vents de ma vieille voisine, et en lui piquant son échelle au passage.

Mais le sens de tout ça ? pourquoi donc venir chez moi et s’installer précisément sous mon olivier ? Ce n’était pas la saison des olives, l’abri de jardin était bien fermé à clé, il n’y avait de traces de pas nulle part ailleurs, et on ne m’avait rien volé.

C’était sans gravité, cette affaire, de toute évidence, mais tout de même, ça m’intriguait.

J’ai une caméra, une de ces caméras, vous savez, qu’on utilise pour filmer les animaux la nuit… qui se déclenchent quand elles détectent une présence. Je m’en sers de temps en temps pour filmer les biches et les cerfs, dans la forêt de Sommeuse. J’accroche l’appareil sur un tronc… il y a une cellule photo-électrique… c’est tout simple : une silhouette dans la nuit s’approche… Clic ! et clap ! on tourne ! Et les biches jouent les stars, et les cerfs se font les mâles… Je vous montrerai un jour les films que j’ai fait avec ça, vous serez surpris.

Donc, j’installe la caméra sur le tronc de mon olivier, face au mur, à l’endroit des traces d’échelle ou d’escabeau. Le lendemain je visionne les images. Et là je vois tout de suite le coupable… la coupable, plutôt : madame Chaigne, ma vieille voisine de quatre-vingt-cinq ans passés, en noir et blanc, un peu floue, mais bien reconnaissable, juchée toute vacillante sur un escabeau tremblant, installant à grand peine une échelle de l’autre côté, pour pouvoir « faire le mur » et revenir ensuite chez elle.

Madame Chaigne ? 

Vous vous doutez que je suis allé tout de suite sonner à sa porte. Pour l’inviter aimablement à prendre un verre.

Oh, ça n’a pas été long, elle a tout avoué.

C’était son histoire d’arbre à elle. Tout le monde a une histoire d’arbre à confesser, vous savez bien. Tout le monde a ou a eu une histoire avec un arbre…

Alors voilà la sienne, la mienne, l’histoire de madame Chaigne et de mon arbre… son histoire de mon arbre… 

Madame Chaigne n’avait pas toujours été vieille. Madame Chaigne n’avait pas toujours été veuve. Il y avait eu, jadis, un jeune monsieur Chaigne, et une jeune madame Chaigne, amoureux comme deux pigeons ramiers, qui s’étaient installés à la campagne pour y poser leur nid. Tout naturellement, ils avaient décidé de planter un arbre à la naissance de chacun de leurs enfants. Pour leur aînée Liliane, ils avaient planté un lilas rose, rien de plus évident. Pour leur seconde, Laurence, ils avaient bien sûr planté un laurier… Le troisième était venu plus tard. Un petit dernier solitaire qui s’appelait Olivier. Alors forcément, ils avaient planté un olivier.

Je crois qu’ils choisissaient les noms de leurs enfants pour pouvoir planter les arbres qui leur plaisaient. Après tout, c’est une bonne idée. Un arbre, ça donne du sens à une vie, ça l’enracine quelque part sans l’empêcher de se diriger vers son ciel… Les noms de fleurs, c’est trop léger, ça ne tient à rien, ça fait des vies qui s’envolent. Mais les noms d’arbres…

Pourtant, l’Olivier, un soir, avait disparu. Pfft, envolé malgré son nom d’arbre. Aussi bien que si on lui avait donné un nom de fleur. Il n’avait pas vingt ans.

Quand je dis disparu. Pas mort. Non, certainement pas mort. Juste disparu. Mais complètement. Définitivement.

D’après l’état de la chambre du garçon, où manquaient ses papiers, ses économies, une valise et un bon paquet de vêtements, d’après les déclarations laconiques qu’il avait faites à ses copains, et aussi d’après le récit d’un témoin qui l’avait pris en stop, la police avait conclu à une disparition volontaire. Le gamin était majeur depuis quelques jours. On n’y pouvait rien. Il n’y avait même pas eu d’enquête.

Les parents avaient attendu. Attendu, attendu. Mais rien, Olivier n’était pas revenu, n’avait plus jamais donné signe de vie.

Rien, je vous dis. Aucune nouvelle, jamais.

Et les années passaient. Avec leurs quelques économies, les Chaigne avaient fini par engager un détective privé qui n’avait rien trouvé, qui avait promis d’y arriver avec du temps, et encore de l’argent, mais c’était tellement cher qu’ils avaient été obligés de laisser tomber.

Alors ils avaient recommencé à attendre. Des années encore avaient passé, tant d’années. Le père était tombé malade, il était mort. Les deux soeurs étaient mortes. Le monde avait beaucoup vieilli. L’arbre avait pris cet air gris et penché des arbres qui méditent. La mère était restée seule, elle s’était tordue et brunie comme un arbre, et elle s’était obstinée à vivre encore, jusqu’à ses quatre-vingt-cinq ans, refusant de déménager. Pour attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Mais l’Olivier, son petit, qui avait bien dû devenir quelque part un homme, et même déjà un homme bien mûr, et même un homme vieillissant, n’était toujours pas revenu, n’avait pas donné de nouvelles. Avait continué à être disparu.

Ce sont des choses qui arrivent, vous savez, ces gens qui s’en vont sans rien dire pour toujours sans qu’on sache, des drames dont on parle le moins possible, pour qu’ils n’aillent pas se répandre comme le lierre ou le chiendent, mais qui arrivent plus souvent qu’on ne croit.

Mais là, je vous vois venir avec votre question : cet arbre, au fait, cet olivier dont je vous ai promis l’histoire, est-ce que c’était celui des Chaigne, ou bien est-ce que c’était le mien ? Ou alors est-ce que c’était juste ce garçon disparu avec son nom d’arbre ?

Eh bien… les deux. Les trois, en fait. Tout en même temps.

Vous n’y comprenez plus rien… alors je vous explique : 

L’olivier, leur olivier, les Chaigne l’avaient planté au fond de leur jardin, tout près de leur mur, pour bien l’abriter du vent. Mais côté nord, bien sûr, puisque chez moi c’est côté sud. L’arbre avait d’abord à peu près poussé, puis au bout de quelques années, malgré tous leurs efforts, il s’était mis à dépérir. Puis à pourrir et à sécher.

Cependant un rejet était passé sous le mur, né d’une racine lancée à l’aventure. C’est ce rejet qui avait finalement prospéré, grandissant et s’appuyant contre mon mur, sur mes pierres bien chaudes, tandis que l’arbre originel finissait de s’éteindre. Et c’est de mon côté – ou plutôt, bien sûr, à l’époque, du côté des Dupin, les anciens propriétaires de mon petit domaine, qu’un bel olivier, mon olivier, avait fini par se dresser, tandis que les Chaigne désolés avaient été réduits, de leur côté, à abattre leur arbre mort.

Pour tromper l’enfant, ils avaient bien tenté de faire pousser d’autres oliviers, contre le mur, de leur côté, à divers endroits plus judicieusement choisis, mais tous avaient rapidement crevé, incapables de s’accoutumer au climat trop rude de ce pays. En désespoir de cause, ils avaient même fini par acheter un de ces arbres qu’on vend en pot, qu’on sort à grand peine en été et qu’on rentre en automne… Seulement l’enfant n’avait jamais connu, comme ses soeurs, le bonheur de grimper dans son arbre, d’y vivre et d’y faire son nid, d’y étirer ses bras comme un oiseau. Il était devenu taciturne, rebelle. Solitaire. Un de ces gamins qui accumulent les insuccès à l’école et les taloches sur le derrière, et peu à peu, muets, se déracinent. Et un jour, pfft, il s’était envolé.

Selon ma voisine, c’était l’olivier qui avait poussé leur fils à les quitter.

Selon elle, à force de voir son arbre grandir chez les voisins, derrière le mur de vieux tuffeau, l’enfant s’était convaincu de ne pas appartenir à leur côté, à leur famille. Il s’était toujours senti comme un étranger, à cause de ce rejet passé de l’autre côté, porté par une racine aventureuse.

C’est bizarre, si bizarre, ce que les gens s’imaginent, quand ils ont connu des malheurs. Il faut bien trouver des explications acceptables, des coupables à accuser et à prier aussi.

Ma voisine était sûre que l’arbre était responsable de tout. Qu’il savait tout. Et qu’il pouvait tout réparer. Alors pour l’apitoyer, la nuit, de temps à autre, surtout les nuits de vent sauvage où l’inquiétude la hantait, elle venait lui parler.

Ce que je lui ai dit, moi, quand elle a eu fini de me raconter son histoire ?

Eh bien, vous n’allez pas le croire. Mais je vous emmènerai voir tout à l’heure le fond du jardin, vous comprendrez mieux… J’ai offert à ma voisine, figurez-vous, de déplacer le mur. Je veux dire, de le défaire partiellement, sur cinq ou six mètres, et de le reconstruire de telle sorte que l’arbre soit de nouveau dans son jardin, et non plus dans le mien. Mon terrain est si vaste, deux ou trois mètres carrés en moins, ça m’était bien égal.

Sur un bout de papier, je lui ai dessiné ça, façon puzzle ou guérite. Et je l’ai fait. Oui, je l’ai démoli et rebâti comme il fallait, ce mur. De mes mains. Le mur du fond est un peu curieux, maintenant, c’est sûr, genre impasse au labyrinthe… Bah… mes héritiers rebâtiront cela plus tard aussi droit qu’ils voudront… ils n’auront que quelques pierres à transporter. Car j’ai pris la précaution de ne pas abattre entièrement l’ancien mur, mais d’y fendre seulement un passage, afin que l’olivier reste bien à l’abri, dans la même situation idéale et miraculeuse qui lui avait permis de prospérer, sur l’épaule chaleureuse de mon vieux mur exposé plein sud.

C’était tout simple, finalement.

Ma voisine a enfin eu son olivier chez elle, plus besoin d’escabeau ni d’échelle, plus de col du fémur en péril, elle a pu passer ses journées entières près de son arbre, à marmonner et à tricoter, à lui chantonner des comptines et à l’embrasser.

Et… non, je sais que vous n’allez toujours pas le croire… mais il est revenu. Oui, lui, le fils.

Un jour, quelqu’un a sonné à la porte et c’était lui. Toujours jeune. Toujours vingt ans, le veinard. Un garçon magnifique. Affectueux. Ils ont passé une heure ensemble, vraiment ensemble, il lui a dit qu’il l’aimait, qu’elle lui manquait. Puis il a serré ses petites mains tachées de brun, il a posé deux baisers tendres sur ses vieilles joues flétries de mère. Et il est reparti. Mais il a promis de revenir. Avant sa mort.

Enfin… c’est ce qu’elle m’a dit. Ce qu’elle croit. Ce qu’elle s’est imaginé en vrai. Pauvre femme.

 

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La chute d’Icare

there was

a splash quite unnoticed

William Carlos Williams

 

C’était un si beau soir. Un de ces doux soir de septembre, quand l’été un peu las commence à se pencher sur l’épaule de l’automne. Les montagnes s’inclinaient sur l’eau verte dans une légère vapeur de brume. Tandis que les nuages, là-bas, dans les fonds jaunis du couchant, roulaient comme des vagues.

C’était un paysage si parfait, si bien ordonné. En cercles et diagonales. En courbes et en miroirs. Un de ces paysages rêvés que les peintres flamands composaient comme des dieux, de montagnes glacées, de vaisseaux calmes et d’eaux étales sous un horizon sfumato. Il n’y manquait que le sujet. Le petit sujet humain dérisoire et perdu dans un coin du tableau.

J’ai toujours aimé la peinture… J’ai longtemps regretté de ne pas être vraiment devenu peintre… s’il n’y avait pas eu la famille, les affaires, j’aurais, sans doute… mais j’étais ce qu’on appelle un héritier. Il y a toujours eu la famille, les affaires. Ma lâcheté, mon conformisme, mon incapacité à tracer moi-même mon chemin. Sans doute. Et encore autre chose, je crois… cette étrange faculté que j’ai toujours eue. Car si je n’ai jamais appris à peindre, si je n’ai jamais créé un seul tableau réel, toute ma vie j’ai peint, pourtant… J’ai peint, les extrayant du monde réel qui m’entourait et les passant au filtre des grands maîtres, des paysages mentaux. Oui, c’est ainsi que je suis malgré tout devenu peintre : je regarde le monde qui m’entoure, je le recompose, je le recrée, j’en fais un tableau que mon esprit contemple. Toute ma vie j’ai peint de cette étrange façon, en esprit. Toute ma vie, sans me lasser, j’ai peint et j’ai repeint les tableaux des grands maîtres. Mais jamais je n’avais eu, jusqu’alors, l’impression d’avoir atteint mon but, d’avoir pleinement réalisé le chef-d’oeuvre que je poursuivais depuis si longtemps. 

C’était, donc, ce soir-là, un beau soir de maître flamand, un doux soir de septembre si jaune, si délicatement vaporeux qu’on aurait cru que le temps se balançait, incertain de sa route, sur le grand ballon doré du soleil, avant l’ultime instant de la chute.

Nous passions comme chaque année nos vacances sur le bateau – ce beau voilier bien équipé que j’ai acheté il y a quelques années, quand je me suis enfin retiré des affaires, à bord duquel nous visitons désormais, ma femme et moi, tous les grands lacs du monde.

Depuis deux ou trois jours déjà, nous faisions le Léman – comme dit ma femme – et nous avions le projet de voir – à la nuit bleue, selon son expression – le château de Chillon. Celui du prisonnier… le pauvre type enchaîné à un pilier, qui a inspiré un poète anglais, autrefois… je ne sais plus bien quel prisonnier, je ne sais plus bien quel poète, on ne peut pas se souvenir  dans le détail de toutes ces histoires affreuses, n’est-ce pas ? – mais il est certain qu’elles imprègnent le paysage, qu’elles y répandent on ne sait quel brouillard qui porte à la méditation – à moins que ce ne soit à la cruauté… En tout cas une atmosphère propice à la peinture et à la création, sous quelque forme que ce soit.

Nous étions encore presque à six milles du château, du côté de Saint-Saphorin, la brise se faisait à peine sentir, et nous avancions lentement à la voile, quand nous avons entendu le fracas d’un moteur au-dessus de nous.

Nous avons levé la tête.

C’était un petit avion rouge, un avion de voltige qui dansait dans le ciel jaune comme une libellule.

Nous l’avons hélé joyeusement.

L’avion dansait d’une si charmante façon, traçant au-dessus de l’eau un trajet capricieux, et sa rapidité était si admirable qu’on aurait vraiment dit une libellule. Le pilote s’aventurait dans des trajectoires inattendues, extraordinaires, nous l’observions, anxieux, mais toujours, au moment de raser l’eau patiente, il redressait sa direction pour s’élancer plus haut, très haut, si haut, puis reprendre une nouvelle voltige plus surprenante encore, et de nouveau raser le flot. 

J’ai pris mes jumelles pour mieux voir.

—Un maître-pilote, j’ai dit à ma femme. Il faut le voir se pencher pour enchaîner les cercles. Il est encore très jeune, mais c’est déjà un champion, c’est évident. Une star de la voltige, certainement.

Ma femme, enthousiasmée, a encore crié : « Bravo, bravissimo ! », comme à l’opéra, pour encourager le pilote. Je me souviens même qu’elle s’est mise debout sur le pont pour l’applaudir avec de grands mouvements des mains. 

Le garçon cependant se risquait à des loopings de plus en plus compliqués, rasant l’eau puis remontant vers le ciel, et tournoyant encore au ras des vagues avant de remonter soudain. Un beau spectacle assurément.

Mais j’ai repris la manoeuvre. Nous avions autre chose à faire. Le soleil déclinait de plus en plus rapidement sur l’horizon. Et nous voulions arriver à Chillon juste à la « nuit bleue » –une idée romantique de ma femme, la nuit bleue.

Nous avons longé un moment la côte. Cette belle côte de Lavaux toute recouverte de vignes aux terrassements compliqués.

—C’est beau, a dit ma femme, tous ces petits murets sur les pentes… ce que j’admire surtout, c’est le dessin des vignes… de loin on dirait des sillons, tu ne trouves pas ?

—Ou un labyrinthe… un dédale…

—Oui… c’est vrai qu’on dirait un de ces grands labyrinthes de buis… comme celui qu’on a vu à Pisani.

—Ça ne doit pas être facile, de travailler là-dedans. Tu as remarqué le type, là, avec son cheval ? Sans doute qu’on ne peut pas faire passer de tracteur… Un rude travail, derrière ces jolis murets… des siècles de terrassements, d’efforts… Mais à chacun sa peine et le monde sera bien gardé.

—Qu’est-ce qu’il fait, à ton avis, dans sa vigne, avec ce cheval ? Les vendanges sont finies, non ?

—Je ne sais pas… Il arrache des vieux ceps, on dirait… ou bien il les a déjà arrachés, et il laboure pour nettoyer la terre avant d’en replanter d’autres… ça vit, les vignes, alors ça crève aussi, on arrache, on replante… le cycle, quoi… aucune charrue ne s’arrête pour un homme qui meurt, comme on dit.

—Comme on dit ? Je n’ai jamais entendu dire ça…

—J’ai dû le lire quelque part.

—Tiens, regarde donc plutôt, là, juste devant, cette petite plage. C’est marrant… On ne s’y attendrait pas… Il y en a un monde… à cette heure-ci, c’est bizarre … c’est une fête, sûrement… ils sont serrés comme des sar…

—Non, comme des moutons… ce sont des moutons, pas des poissons, ces gens qui se massent sur les plages, au lieu de naviguer, non ?

Ma blague n’a pas faire rire ma femme. Elle n’aime pas mon genre d’humour. Elle a fait comme si elle n’avait pas entendu.

—Et là-bas, est-ce que c’est Lausanne, qu’on aperçoit… ? toutes ces lumières qui s’allument les unes après les autres… 

—Voyons, tu inverses tout, c’est Vevey, bien sûr… Nous approchons de Vevey. Et là-bas, on voit déjà Montreux… 

Il n’y avait plus un souffle de vent. J’avançais au moteur. J’ai jeté un coup d’oeil dans le rétroviseur panoramique de la cabine. Un rétroviseur que j’ai fait installer spécialement, légèrement convexe, si bien conçu que le paysage entier s’y reflète, à peine bombé, comme dans ce tableau ancien que j’avais vu à Bruxelles… J’ai eu une sorte de révélation : le soleil… ! Dans le rétroviseur, inversé, il se posait enfin sur l’eau exactement où il fallait : là-bas, sur le délicat sfumato des fonds, conformément à l’ordre éternel de la peinture… Je tenais mon tableau… Il suffisait, c’était soudain évident, il suffisait de partir de ce reflet, de ce soleil inversé, de cette légère courbure du panorama, puis de se déplacer mentalement sur la rive… pour se tenir plus haut, en surplomb… Il ne manquerait plus alors que…

Soudain il y a eu ce grand bruit dans l’eau, derrière nous. Comme un bruit de plongeon. Un plongeon d’un élan peu commun. Nous nous sommes arrêtés, intrigués, vaguement inquiets.

On ne distinguait rien. Même le petit avion-libellule avait disparu.

Un long remous est venu secouer le voilier. Un pêcheur attardé sur la rive a protesté à notre passage, croyant que nous étions la cause du tourbillon qui avait emporté sa pêche… Une perdrix s’est envolée en criant sur la rive — une de ces sottes perdrix grasses qu’on lâche pour les massacrer aux grands chasses de l’automne. Puis tout a été de nouveau très calme. Le lac était devenu tout à fait sombre, même si une jeune lune vacillante commençait à grimper sur son fil, glissant d’un nuage à l’autre. La grande mongolfière jaune du soleil, quant à elle, était tombée là-bas, derrière la ligne de l’horizon, sans même un froissement de l’eau.

—Il est parti s’amuser un peu plus loin, finalement, a dit ma femme.

—Qui donc, le soleil ?

—Idiot ! l’avion, bien sûr !

—Ça doit être grisant, de conduire ces petits engins. On pourrait essayer, une fois ?

—Quoi donc ?

—D’en louer un. A Genève, on doit pouvoir.

—Un avion ? Oh, c’est tellement dangereux… tu serais bien capable d’essayer les loopings…

—Les loopings, non, mais les galipettes, pourquoi pas… si tu montes avec moi.

Nous avons ri. Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, en général, mais ça lui arrive de rire, des fois, quand je vais vraiment trop loin, par exemple. Nous nous sommes embrassés. Dans la nuit bleue, c’était si bon de s’enlacer.

Cinq minutes plus tard, nous étions à Chillon. 

Nous avons fait lentement le tour du château. Le bleu du ciel s’approfondissait d’instant en instant, et le bâtiment se découpait par intermittences sur la clarté vacillante de la lune, on aurait dit qu’un maître s’appliquait à tracer d’un doigt de lumière les créneaux et les tours. Un tableau fabuleux, j’ai pensé. Ou un dessin… un dessin de Victor Hugo, par exemple… Romantique à souhait, Chillon la nuit, ma femme avait raison… et j’ai commencé à réfléchir à cet autre tableau – ou à ce dessin… je ne savais pas encore – que je pourrais réaliser – en esprit, bien entendu.

J’ai été interrompu, hélas, par le hurlement des sirènes. Ça venait de loin, de bien au-delà de Vevey. Et sur l’autoroute, là-haut, on voyait clignoter des gyrophares, tandis que d’autres sirènes hurlaient…

—Tu entends ? a dit ma femme, soudain inquiète. Des sirènes de police… Ils ont des sirènes affreusement stridentes ici… un peu comme aux US… tu te souviens de celles de Chicago ?… Et, oh… tous ces gyrophares qu’on aperçoit sur l’autoroute, là-haut… !

—Ça doit être pour le prisonnier de Chillon… il a dû réussir à s’évader finalement, et ils viennent de le rattraper…

Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, d’habitude elle fait semblant de ne pas entendre, quand je blague, mais là, elle s’est serrée contre moi, frileusement, peureusement.

—Il y a sûrement eu un accident… quelque chose de grave… elle a murmuré, et elle s’est serrée encore plus fort contre moi.

Nous nous sommes couchés très tard, cette nuit-là, dans la cabine du bateau, serrés l’un contre l’autre, amoureux comme jamais. Tous les nuages s’étaient levés et la lune paradait en triomphe. C’était une nuit si pure, remplie d’étoiles qui glissaient dans le ciel. Par l’écoutille ouverte on pouvait les voir tracer sur l’ombre leur chorégraphie compliquée.

–Des libellules, des millions, des milliards de libellules, là-haut, j’ai dit à ma femme. Tu ne trouves pas qu’on dirait vraiment des libellules ? un immense ballet de libellules blanches et glacées comme les crètes des montagnes. A moins que ce ne soient plutôt des avions… des millions, des milliards de petits avions blancs comme la mort dessinant dans le ciel leurs ballets délicats, looping après looping… Le premier homme qui a réussi à voler, je suis sûr qu’il a fait des loopings, qu’il a tourné dans le ciel comme une flamme, et qu’il s’est métamorphosé en libellule de glace…

Ma femme n’aime pas mon genre d’humour. Elle a fait semblant de dormir. Je l’ai prise de nouveau dans mes bras. Ma femme est très belle quand elle dort. Elle m’a fourni bien des tableaux, dans mes rêves de peinture. Des tableaux souvent… disons… dénudés… La nuit était si douce, si douce, une nuit pour l’amour.

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Le lendemain matin, vers dix heures, nous sommes allés prendre un petit déjeuner dans un café de Montreux. Il y avait un journal sur la table.

C’était en première page.

L’avion.

Il était tombé, finalement.

Il s’était abîmé dans le lac à l’instant précis où le soleil avait roulé sous l’horizon, entraînant par le fond son unique passager. Il n’y avait pas eu d’autres victimes.

Avant de s’engloutir, l’appareil avait eu, selon les rares témoins de l’accident, un comportement si étrange qu’on ne pouvait pas encore déterminer si le pilote, un champion de voltige très aguerri malgré son jeune âge, et dont l’appareil venait d’être vérifié – était tombé dans le lac parce qu’il avait pris des risques exagérés en tentant de réaliser des figures inédites, ou si, déstabilisé par un élément extérieur ou par une panne brutale dont l’origine restait à déterminer, il avait essayé désespérément de se redresser, tandis que l’avion tombait vers l’eau comme une pierre. L’enquête déterminerait ultérieurement les causes de ce drame. Le monde de la voltige aérienne, unanime, rendait hommage à l’aviateur, un garçon de valeur, bien connu dans le milieu…

J’ai reposé le journal. 

Ainsi, il s’était englouti, finalement, le petit avion rouge qui dansait dans le ciel. Le joli patineur qui tournoyait au ciel comme une flamme et glissait sur le lac comme une libellule.

L’engin avait à peine rayé la surface très calme du lac, le remous de la chute avait battu lentement jusqu’à nous comme un coeur fatigué, secouant un instant notre bateau, puis il avait cessé de battre. Le soir s’était refermé sur le silence, et nous n’avions rien su.

N’est-ce pas toujours ainsi ? Des vies s’abîment à nos côtés sans que nous nous en rendions compte, nous nous aimons et nous donnons des fêtes quand d’autres s’en vont à leur propre enterrement. Et sans les journaux et la télévision, nous douterions-nous seulement que nous côtoyons tant de catastrophes ? 

J’ai passé le journal à ma femme. A mesure qu’elle lisait, ses mains se sont mises à trembler. De plus en plus fort.

—Tu te souviens comme il tournait, comme il voltigeait… tu te souviens comme nous l’encouragions… Comment avons-nous pu ?

—Comment aurions-nous su ?

—Au lieu de partir vers Chillon sans même nous retourner, si nous étions restés à regarder… nous aurions pu sauver le pilote, peut-être, le recueillir sur le bateau…

—Il est mort sur le coup… Selon les témoins, il n’a pas refait surface. C’est marqué, là…

Mais elle, elle répétait :

—Quand je pense que je l’ai applaudi, alors qu’il… et toi, tu criais, tu l’encourageais à continuer, à faire mieux… et tout d’un coup, sans raison, nous lui avons tourné le dos, nous sommes partis… c’est toi qui as voulu partir… et lui… il est resté tout seul… c’est tellement affreux… comment avons-nous pu ?

Et elle pleurait, elle pleurait.

« Il est tombé comme l’autre, j’ai pensé. C’est tout. Il le fallait. C’était lui, le sujet. Il est tombé tout seul dans un coin du tableau. A sa place éternelle. »

J’avais vu l’oeuvre à Bruxelles. Un vieux tableau merveilleux d’un vieux peintre flamand, qui s’appelait La Chute d’Icare. J’étais resté longtemps devant la toile, à tout examiner, à tout inscrire dans ma mémoire vacillante pour ne plus l’oublier, et je m’étais promis de peindre à mon tour un jour quelque chose de semblable. On disait, après tout, que c’était sans doute une copie, qu’il y avait encore d’autres copies. C’était vertigineux. Mais les chefs-d’oeuvre ne doivent-ils pas justement être peints et repeints sans fin, dans le cercle infini de ce recommencement qui les pose tout vivants dans nos esprits vivants ?

Et voilà qu’en fin de compte je l’avais fait, à mon tour. Mon chef-d’oeuvre. J’y étais arrivé, finalement. Quant à lui, le garçon imprudent, il était mort. Il était tombé juste où il fallait, dans un coin de mon oeuvre. Chacun sa place en ce monde… 

Je n’ai rien dit à ma femme. Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, de toute façon, et même si ce n’était pas de l’humour, cette fois, elle n’aurait pas aimé non plus.

Elle pleurait si fort. Elle avait un tel sentiment de culpabilité. Elle est comme ça, ma femme. Toujours à se croire coupable de tout.

Moi, j’aurais bien aimé pleurer avec elle sur le malheureux aviateur, au lieu de penser seulement, comme un idiot, à mon tableau. A ce tableau qui était incontestablement le premier de tous ceux que j’avais tenté en esprit à s’être enfin réalisé. A ce tableau qui était le sommet de mon art. A ce tableau qui était tellement parfait qu’il avait fallu pour l’accomplir…

J’étais troublé, tellement troublé… partagé entre orgueil et terreur. Parce que, voyez-vous, j’en étais sûr même si vous en doutez – ne le dites pas, je le sais bien, que vous me croyez fou.

Mais j’en étais sûr et j’en suis toujours sûr : c’était à cause de moi qu’il était tombé. Pour que je puisse enfin l’achever, l’amener à sa perfection, ce tableau que j’avais commencé à composer ce soir-là, sur le lac, puis que j’avais peint lentement dans tous ses détails, en esprit, sans que ma femme en sache rien.

Cet aviateur, c’était moi qui l’avais entraîné au fond du lac. C’était moi, le peintre en esprit, qui avais décidé de le placer dans le coin du chef-d’oeuvre secret où il devait s’engloutir. Et c’était mon esprit tendu vers l’oeuvre qui l’avait entraîné, lui, l’obligeant à la chute.

Entre sa vie d’humain et l’absolue perfection de mon tableau mental, je n’avais pas hésité.

J’étais un criminel. J’étais un artiste enfin. J’avais accompli mon rêve le plus fou tandis que le sien s’achevait.

Et, comme dans le tableau du vieux peintre flamand, personne n’en avait rien su.

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Madame Perrucheau

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

A chacune de nos rencontres annuelles, c’est immanquable, il faut que quelqu’un – celui qui soudain s’était tu, oublieux du brouhaha ambiant, pour contempler d’un air rêveur la fenêtre entrouverte – il faut toujours que quelqu’un se tourne vers son voisin, pour demander, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et, bien que la question ne s’adresse en apparence qu’à ce voisin qui lui aussi se met à regarder d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, tous, brusquement, se taisent à leur tour et écoutent.

La question n’est jamais posée tout de suite, bien sûr. Mais, quand le repas est déjà bien engagé, que les faces épanouies des convives se sont enluminées d’alcool, et de la joie enfin retrouvée d’être ensemble, il arrive toujours qu’un instant de silence se pose sur l’un d’entre nous, tout doucement, comme l’aile un peu fraîche d’un ange qui se serait glissé, soudain, par la fenêtre légèrement entrouverte. Et la question se forme sur ses lèvres, sans même qu’il l’ait voulu. 

Jamais il ne revient au même de l’énoncer. Jamais non plus il ne revient au même d’y répondre. Il arrive souvent que personne, finalement, n’y réponde. Mais il faut que la question soit formulée. Car elle est entre nous comme un signe de reconnaissance. La question du problème. Celle qui nous soude autour du vieux secret. Celle qui justifie, sans que nous ne nous le soyons jamais dit clairement, ces réunions annuelles d’anciens camarades que tout paraît aujourd’hui séparer.

Tout, sauf cela.

Chaque année, au mois de juin, au restaurant Dupont, nous nous réunissons donc, nous, les anciens de Marmitier, « la classe 65 », comme nous disons, bien que peu d’entre nous aient vraiment fait leur service militaire. Au restaurant Dupont – ou plutôt « Chez Carmen », puisque c’est ainsi qu’il se nomme désormais, ce restaurant que nous fréquentons maintenant depuis plus de vingt ans.  Il est rare que quelqu’un décline l’invitation, bien au contraire la plupart font l’effort de venir de loin, de très loin même parfois, suspendant pour pouvoir nous rejoindre des occupations souvent importantes. Tant d’entre nous occupent en effet aujourd’hui ce qu’on appelle de « bonnes situations  » – ces situations prestigieuses que devait nous garantir notre séjour coûteux au pensionnat Marmitier. Même s’il est à noter que plusieurs ( est-ce lié au secret que nous partageons ? je me le suis souvent demandé) ont par là suite bizarrement « décroché », pour dévier vers des destins improbables d’artistes en insuccès, d’avocats de causes perdues, ou d’explorateurs de confins sans retour.

Nous mangeons, nous buvons, nous échangeons des nouvelles. Puis, vers le dessert, parfois un peu avant, quand l’alcool et l’habitude retrouvée d’être ensemble l’ont enfin rendue possible – ou simplement nécessaire – quelqu’un prononce la question rituelle, en regardant d’un air rêveur la fenêtre que nous demandons toujours à laisser entrouverte.

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et tous nous reposons nos verres et nos fourchettes. Tous, nous écoutons, attendant anxieusement une réponse que personne, probablement, ne formulera, parce que nous la partageons tous.

Comment aurions-nous pu oublier ?

Tout est resté intact dans nos mémoires, intact, pur et incandescent, dans l’éclat net d’un jour de mai parfumé de tilleul.

Madame Perrucheau…

Madame Perrucheau, au temps où nous étions élèves au pensionnat Marmitier, était notre professeur de mathématiques.

C’était une petite femme aux jambes maigres et sèches dressées sur des escarpins haut perchés si usés que le cuir dessinait comme des griffes ses orteils déformés par l’oignon qui la tourmentait. Une étrange et fragile créature, au nez aigu et courbe, à la voix sifflante et pointue, qui se teignait les cheveux en jaune et se vêtait toujours de couleurs vives.

Entre deux âges, auraient dit les adultes, elle était pour nous sans âge aucun, insignifiante et, malgré son goût pour les teintes criardes, aussi terne et transparente que peuvent l’être ceux qui ne comptent pas. Car nous le savions très bien, déjà, dans ce microcosme qu’était notre petit pensionnat huppé, qui comptait ou ne comptait pas. Alors, la Perrucheau… à peine si nous la regardions, malgré son aspect physique si singulier, sauf parfois pour la caricaturer sur un coin de cahier. 

Elle ne comptait pas, celle-là, c’était une évidence. Elle comptait pourtant admirablement bien, se passionnant pour les chiffres et les calculs compliqués. La géométrie surtout la plongeait dans une sorte d’extase. Nous ricanions lorsqu’elle agitait ses bras maigres pour tracer dans les airs les lignes parfaites des figures de Thalès ou de Pythagore comme elle aurait tracé le signe de la croix.

Hélas, madame Perrucheau ne faisait pas de conversions. Nous passions tous nos cours de mathématiques à bavarder ou à nous chamailler. C’était, dans la salle de classe parcourue d’un envol permanent de boulettes, de cartouches d’encre et d’avions en papier, un vacarme de volière qui obligeait quotidiennement le directeur, monsieur Marmitier – le dieu monumental et barbu qui était également notre professeur de latin – , à s’introduire parmi nous, tonnant comme Jupiter, pour rétablir l’ordre et le respect dû aux mathématiques, ainsi qu’à son coûteux établissement.

Après son départ, bien entendu, les boulettes recommençaient à voler comme des mouches, et les bavardages enflaient en essaims énormes, impatients d’avoir été interrompus.

Alors, madame Perrucheau s’asseyait en pleurant, gémissant qu’il fallait être sages, ou au moins faire semblant de l’être, surtout quand le pas lourd de monsieur Marmitier faisait grincer le parquet du couloir. Parce qu’elle risquait fort, sinon, d’être renvoyée.

Renvoyée ? la Perrucheau ? bon vent ! Rien ne nous était plus indifférent.

Qu’elle pleure et qu’elle gémisse ! nous ne l’en méprisions que plus et les boulettes se dirigeaient en escadrons serrés, frelons impitoyables, vers son visage rougi de larmes.

Certains même, les plus insolents, les plus impitoyables, ceux qui ne se contentaient pas de profiter de sa faiblese pour s’amuser, mais se plaisaient à la torturer, se réjouissaient tout haut de son départ aussi inévitable que prochain, et lui criaient grossièrement de partir sur le champ, de « dégager », clamant qu’il fallait se débarrasser des incompétents, que les lois de la vie et de la sélection naturelle l’exigeaient.

Un jour, même, la petite Fèvre – elle prétend ne plus s’en souvenir, mais plusieurs d’entre nous se le rappellent très bien… Un jour, la petite Fèvre, donc, avait fait passer une pétition demandant le renvoi de la pauvre madame Perrucheau. Presque tous l’avaient signée. La feuille était finalement, dans l’excitation générale, tombée sur le plancher, presque aux pieds de la malheureuse. Madame Perrucheau s’était penchée vers le papier maculé de nos signatures, elle avait levé vers nous, incrédule, sa petite tête triangulaire, puis, de ses doigts aux ongles aigus et soignés, elle l’avait ramassée. Un grand silence avait régné dans la classe, un silence si inhabituel que certains avaient commencé à rire nerveusement. Madame Perrucheau s’était assise, elle avait lu longuement la pétition, très longuement, très attentivement, puis elle s’était redressée sur son bureau, avait paru méditer, et avait commencé à plier le papier.

Ses doigts minces et agiles avaient d’abord plié la pétition en deux, puis en quatre, et en huit. Puis elle s’était trouvée pliée en forme de bateau. Ensuite, sans qu’on sût bien comment, le bateau était devenu un avion. Et cet avion lui-même était devenu mongolfière. Enfin la mongolfière s’était transformée en oiseau. Alors madame Perrucheau s’était levée, et, rêveusement, l’avait lancé à travers la classe. L’oiseau était si parfaitement affilé et si géométriquement équilibré qu’il avait traversé la pièce entière, suivant une ligne droite aussi longue et impeccable que celles que madame Perrucheau traçait au tableau noir, et il était allé se percher sur l’armoire du fond. Juste au point E, milieu de AB – la droite qui formait le rebord effilé du grand meuble.

Quand monsieur Marmitier avait ouvert brusquement la porte, sans frapper, comme il le faisait toujours, il avait été stupéfait de trouver la classe plongée dans le silence, et madame Perrucheau dressée sur son estrade, un léger sourire de satisfaction flottant sur ses lèvres minces.

Surpris, il nous avait félicités, et était ressorti en refermant la porte tout doucement. Ce n’est qu’un peu après, lorsque son pas s’était éloigné dans l’escalier, que nous avions tous éclaté de rire. Jamais la pétition de la petite Fèvre n’était arrivée jusqu’à son bureau. Suspendue sur son nid du point E, milieu de AB, dans un équilibre parfait qu’un observateur ignorant aurait pu croire précaire, elle n’était jamais retombée, et avait continué longtemps à veiller sur nos chahuts, de ses clairs yeux d’oiseau de papier, si haut perchée et si gracieusement élancée vers le vide, qu’aucune femme de service n’avait jamais osé approcher d’elle son escabeau pour la décrocher.

Cependant les années passaient, notre niveau en mathématiques s’effondrait, le faux plafond de la classe s’était changé en une splendide tapisserie de cartouches d’encres incrustées et de boulettes de couleurs variées, et les incursions de monsieur Marmitier dans nos cours se faisaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus tonnantes. Pourtant, on ne renvoyait jamais madame Perrucheau.

Qui aurait pris sa place ? Pour un salaire dont la maigreur étique était attestée par l’usure de ses jupes et les déchirures de ses bas, elle devait assurer, outre ses étranges cours de mathématiques, toutes sortes de tâches ingrates que les autres enseignants refusaient. Je me souviens, par exemple, qu’elle était chargée de taper chaque semaine les vingt pages de notre journal – celui qui confirmait chaque semaine à nos parents notre bouillante créativité et l’excellence des méthodes Marmitier -, qu’il fallait imprimer sur ces affreux carbones qu’on appelait alors des stencils, avant de les passer à la machine à alcool.

J’entends encore – nous l’entendons tous – le crépitement des touches sous ses doigts secs.

Je sens encore  – nous la sentons tous – l’odeur de l’alcool à brûler, dans le réduit sombre et sale où elle officiait, tournant la manivelle pour faire paraître un à un les feuillets bleuâtres et humides qu’elle faisait sécher sur un fil avec des pinces à linge, puis qu’elle se chargeait aussi, ensuite, d’agrafer et de mettre sous enveloppes.

Où logeait-elle, lorsqu’elle quittait l’établissement où elle passait toutes les nuits de l’année scolaire, nous surveillant aussi mal qu’elle assurait ses cours ? Avait-elle seulement un logement quelque part ? Avec qui vivait-elle ou ne vivait-elle pas ? Quels avaient été ses rêves ? Quelles passions l’avaient un jour dévorée, ou au contraire dédaignée, pour la laisser ainsi desséchée ?

Cela ne nous intéressait pas, à l’époque dont je parle. Elle n’était et ne pouvait être pour nous que madame Perrucheau, la créature ridicule et vieillie qui ne tentait même plus de nous intéresser aux mathématiques, qui nous laissait organiser des combats d’oreillers dans les chambres, et se voûtait plusieurs heures par semaine sur sa machine à écrire pour taper le stupide journal du collège sur un rythme de pic-vert. Allegro prestissimo, tacatacatac.

Sans doute aurions-nous pu percevoir quelques indices, remarquer une évolution. Car de telles choses, après tout, ne se produisent pas en un jour, mais sont toujours l’aboutissement d’une lente transformation. Mais madame Perrucheau n’était pas quelqu’un que nous pensions à observer. Madame Perrucheau n’était même pas quelqu’un. Tout au plus une créature familière, pitoyable et méprisée, qui s’agitait sautillante et menue devant le tableau noir, traçant de ses bras déployés des chiffres immenses et des figures infinies qui seules la consolaient de notre indifférence.

Tout au plus avions-nous noté qu’elle était de plus en plus maigre, de plus en plus légère sur ses escapins de plus en plus élimés où ses orteils griffus se dessinaient de plus en plus curieusement. Que son nez se faisait plus aigu et plus courbe. Que sa voix s’effilait en notes de plus en plus sifflantes. Que ses bras dessinaient dans les airs des figures de plus en plus incompréhensibles et dansantes qui semblaient l’emporter de plus en plus loin de nous. 

Mais que nous importait ? Elle était de plus en plus Perrucheau, voilà ce que nous disions d’elle, et puis nous reprenions le cours de nos querelles, de nos amours et de nos cancanages.

Nous étions en troisième et le printemps avançait, nous approchant du Brevet. Deux fois par semaine, maintenant, monsieur Marmitier résigné mais toujours tonnant venait prêter main forte à madame Perrucheau. Le jeudi et le vendredi, à 11 heures, la porte s’ouvrait brutalement, il entrait, tonnait, et commençait aussitôt à distribuer avec solennité les exercices de révision, tandis que la Perrucheau, à petits pas sautillants, se démultipliait et s’égaillait entre les rangs, tentant désespérément de nous aider, de nous gazouiller au passage des bribes de solutions auxquelles nous ne comprenions rien…

Ce jour-là – c’était un vendredi, selon la plupart d’entre nous… pourtant, je me demande si ce n’était pas un jeudi, car je me souviens très bien d’avoir pensé, après, à cette curieuse expression « la semaine des quatre jeudis ». Mais c’est sans rapport aucun, évidemment… Ce jour-là donc, qui était un beau jour de mai dont le parfum de tilleul au soleil montait vers nous par la fenêtre grande ouverte, monsieur Marmitier s’était mis si fort en colère, en prenant la mesure de notre abyssale ignorance, qu’il avait saisi par un pan de sa robe rayée de jaune et de vert la Perrucheau qui gazouillait près de la fenêtre ouverte, et qu’il s’était mis à la secouer, à la secouer, à la secouer, à la faire zigzaguer dans toutes les directions de la foudre, en hurlant : « Je vous renvoie, cette fois, je vous fous dehors, vous entendez, dehors ! Cette fois, vous dégagez, vous dé-ga-gez ! Dehors, la Perrucheau ! Dehors ! »

Alors… alors…

Alors la Perrucheau, comme ça, Pfuuuittt, toute légère, presque gracieuse, s’était dégagée de la poigne épaisse de monsieur Marmitier, et elle avait sauté, d’un coup, comme ça, sans hésiter, toute légère, presque charmante, pfuuuittttt, dans sa robe jaune et verte, par la fenêtre grande ouverte.

Nous nous étions mis à crier, certains que les lois de la gravité que nous avait si durement enseignées monsieur Marmol, notre sévère professeur de physique, allaient entraîner une affreuse tragédie, mais… non, la Perrucheau n’était pas retombée. Son petit corps vert et jaune ne s’était pas écrasé tout sanglant, comme nous l’avions imaginé avec une joie inavouable, sur le goudron de la cour.

Non, elle avait tendu loin en avant ses bras maigres, pour tracer dans le ciel avec ses manches vives de vastes figures géométriques, elle avait tendu au bout de ses pattes maigres ses escarpins déformés par les orteils en griffe, et sa robe jaune et verte s’était mise à battre comme un beau drap d’été emporté par le vent, et elle s’était mise à voler, oui, à voler, à voler vers le parc, à voler vers l’horizon, lentement, souplement, suivant l’imperceptible et impeccable ligne qui dirige dans le ciel le vol des oiseaux en voyage.

Tous, nous l’avons regardée. Et il nous semblait que nous aussi nous volions derrière elle, traçant enfin là-haut pour elle ce beau triangle aigu des oiseaux de passage qui naviguent ensemble.

Monsieur Marmitier regardait lui aussi. Médusé. Paralysé. Incapable soudain de mouvoir son corps de géant lourd.

Enfin il s’est souvenu qu’il était Jupiter et non un quidam susceptible d’être pétrifié par une absurde prouesse aérienne.

Il a marché, de son pas le plus ferme et le plus solennel, vers la fenêtre qu’il a refermée. Derrière la vitre inondée de soleil, nous avons encore aperçu un petit point jaune et vert en forme de 8 allongé qui s’éloignait, s’éloignait, s’éloignait si vite et si loin que nos coeurs en tremblaient – l’Infini !

Puis monsieur Marmoutier s’est retourné vers nous :

—Puisque votre professeur, devançant mes ordres et confirmant sa totale incompétence aux fonctions qui lui étaient imparties, a choisi de se volatiliser, c’est moi, votre directeur et votre professeur de latin, qui assurerai jusqu’au jour de l’examen votre cours de mathématiques. 

Et la classe a repris, dans un silence religieux, à peine troublé par les coups d’oeil que nous ne pouvions nous empêcher de jeter vers la fenêtre refermée désormais toute tachée des nuages soudain amoncelés dans le ciel qui noircissait.

Cette année-là, les résultats au Brevet furent exceptionnels. 

Du sort de madame Perrucheau, il ne fut plus jamais question.
A nos parents, monsieur Marmitier avait simplement expliqué que, notre professeur de mathématiques s’étant volatilisée sans explication, il avait dû la remplacer au pied levé – ce furent ses termes exacts. Ils en avaient été bien sûr très satisfaits, les étrangetés perrucheaudiennes les ayant quelque peu inquiétés – même s’ils étaient de ceux qui ne parlent guère plus de deux fois l’an à leurs enfants et ne se souviennent de leur existence qu’au moment d’ouvrir les enveloppes émanant des autorités scolaires.

Et nous, qui savions bien que madame Perrucheau s’était envolée, même la nuit, loin de monsieur Marmitier, dans les chuchotements de l’internat, nous n’osions pas chercher l’explication manquante. Qu’avait-elle espéré, la Perrucheau, en prenant son envol ? Et comment avait-elle appris à voler ? Etait-elle retombée, à la fin, avait-elle fini par se briser sur le sol ? Avait-elle heurté les sombres nuages qui s’étaient soudain accumulés dans le ciel parfumé de mai ? Ou bien avait-elle continué son vol, tout droit, comme un oiseau guidé par la lumière, vers l’Infini, infiniment ? Ces questions agitaient nos rêves,  et plus encore nos insomnies, mais nous nous taisions tous, certains que nous étions que de telles questions ne pouvaient surgir que des réponses emplies de désordres et de mystères inconcevables qu’aucune loi mathématique ou marmitière n’encadrerait jamais.

Alors, aujourd’hui que le temps a passé, que tout cela est de l’histoire ancienne, que plus rien de vraiment dangereux ne peut plus en sortir, chaque année, nous nous réunissons, nous les anciens de la classe 65, et, immanquablement, quand l’alcool et l’excitation d’être de nouveau ensemble ont produit leur effet, quelqu’un qui se taisait en regardant d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, soudain demande à son voisin, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

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Casimir

Nous, on y a jamais cru.

Quand ils sont venus l’arrêter, qu’on l’a vu descendre de sa camionnette, tendre les mains vers les menottes, et puis s’asseoir dans le fourgon des gendarmes, sans protester, sans se cacher le visage comme ils font tous… Quand on l’a vu partir, tranquille, poli, exactement comme il était toujours, on a été stupéfaits – non, c’est pas un mot assez fort, stupéfaits – on a été secoués, on a été saisis, on a été… enfin, ça nous a fait comme un coup sur la tête, un coup de masse, un coup de feu, un coup de tonnerre… ça nous a fait un coup, quoi. Un de ces coups… ! Comment vous expliquer ? Parce que ce gars-là, on le connaissait par coeur, il était comme nous exactement, ce gars-là. Il venait de loin, il avait vu des choses qu’on avait pas idée, on le savait bien, mais il était tout comme nous quand même.

Un vrai copain, on mangeait ensemble, on buvait ensemble, on se marrait ensemble, on jouait aux cartes ensemble… Alors les gendarmes, les menottes, le panier à salade… ça nous a fait un sacré coup… pour nous, c’était pas possible, un truc pareil, juste pas possible.

Ensuite, quand on a su ce qui lui était reproché, là, on a été… on a cru qu’on était devenus fous, ou plutôt qu’ils étaient tous devenus fous. Parce que c’était dans tous les journaux, le lendemain, l’histoire, comme un vrai événement, ça faisait les gros titres à la télé aussi, un truc de fou : « Un criminel de guerre arrêté à B. Il y menait, sans se cacher, une vie tout à fait ordinaire… » et caetera et caetera. Et de raconter comment nous on s’était aperçus de rien, comment il s’était intégré, comme ils disaient, sans aucun problème, comment il était même devenu conseiller municipal, après sa naturalisation…

C’était tellement trop, qu’on y a cru, sur le moment, qu’ils allaient forcément le relâcher tout de suite. Puisque c’était écrit dans tous les journaux, qu’il se cachait pas, qu’il était comme tout le monde, qu’on aurait jamais pu le distinguer d’un autre gars du village s’il avait pas eu son accent. Puisque tout le monde était d’accord pour le dire, que c’était un gars sans histoire, on a cru qu’ils allaient sûrement le comprendre vite, qu’y avait eu maldonne, que c’était pas lui le bon, enfin je veux dire le mauvais gars qu’ils cherchaient… Cétait tellement évident que s’il avait été un criminel de guerre traqué, il se serait caché, qu’il aurait pris un faux nom, qu’il aurait mis de la distance, qu’il aurait eu un air fuyant, qu’il aurait pas été le bon copain franc et souriant qu’il était… qu’on aurait tout de suite flairé l’anguille sous roche ? c’était tellement évident, non ?

Alors on gardait espoir. On se disait qu’une erreur, ça se corrige, et qu’on finit toujours par s’en apercevoir, d’une erreur. On se disait que ça allait s’arranger, puisqu’il était pas celui qu’on croyait qu’il était, mais qu’il était un autre… un autre, quoi, c’était tellement évident, qu’il était pas le bon ! Le Casimir qu’on montrait dans les journaux, personne aurait pu le reconnaître ici, c’était pas du tout le nôtre, pas du tout. Est-ce que nous, on en aurait fait un bon copain, de notre Casimir, s’il avait été un bourreau et un tortionnaire, comme ils disaient ? Bien sûr que non. On est pas plus bête qu’ailleurs, ici, on sait juger les gens.

De temps en temps, il venait des journalistes au village, ils nous interrogeaient, on refusait jamais de répondre, au contraire, on prenait le temps, on leur offrait le café, on leur expliquait, on leur racontait comment il était, en vrai, Casimir, on insistait autant qu’on pouvait, parce qu’on pensait que ce qu’on disait aux journalistes, ça devait bien d’une façon ou d’une autre s’en aller jusqu’aux juges… Et on gardait espoir. 

Mais les mois ont passé et ils l’ont quand même gardé. On a fini par comprendre que ça s’arrangerait pas. D’abord on a appris qu’on l’avait envoyé là-bas. Pour être jugé par ce grand tribunal, vous savez bien, le tribunal spécial pour les pires bandits du monde entier, pour tous les contre-l’humanité. Notre Casimir…

Et puis un soir à la télé, ils ont dit comme ça qu’il avait été condamné. Pour de bon. Ils ont même passé un documentaire, juste après, où ils montraient des horreurs où il avait été mêlé, qu’ils disaient, et même des abominations qu’il aurait faites tout seul de son propre chef, soi-disant. Dans le film on voyait des gens qui gardaient des condamnés en buvant et en rigolant, et puis des cadavres en tas. Des tas, des tas, ça n’en finissait pas, ces tas de cadavres, posés comme des tas de bois dans une forêt qu’on vient d’abattre. On voyait aussi des soldats qui tiraient sur des gosses, et qui se marraient parce qu’ils chiaient dans leur froc… des crânes brisés posés sur des tables… ce genre de choses… des choses, que personne aime voir ni savoir.

Mais nous, on a quand même enregistré le docu pour en avoir le coeur net. Et, je vous jure, on a eu beau rembobiner plusieurs fois la cassette, on en voyait, des gars, sur les images, qui se ressemblaient tous et qui avaient vraiment des airs de tueurs et qui fanfaronnaient avec leurs kalachs, seulement notre Casi, non, nous, on a jamais pu vraiment reconnaître notre Casi. Y en avait bien un grand, très grand, aussi grand que lui, qui plastronnait avec ses armes, qu’on voyait tout le temps, qu’ils appelaient par son nom comme si ça avait été vraiment lui, et qui aurait pu si on voulait vaguement lui ressembler, mais il était maigrichon comme tout, ce grand gars-là, et même en mettant sur pause on arrivait pas bien à distinguer son visage. Et comme il mâchait tout le temps du chewing-gum, on arrivait pas trop à reconnaître sa voix non plus. Si on l’avait reconnu formellement, d’accord, mais là, rien que des images floues de gars tout minces qui tressautaient, et des voix qu’on y comprenaient rien toujours doublées par un interprète, ça nous a pas trop convaincus. De toutes les manières, Casi, il en mangeait jamais, de chewing-gum.

Vous allez me dire qu’il avait pu changer de tête, avec le temps, Casi. Grossir et tout. Et même grossir exprès pour pas qu’on le reconnaisse. Et arrêter le chewin-gum comme on arrête la clope.

On y a pensé, figurez-vous. On est pas plus idiots que d’autres.

Mais même en admettant… y avait trop de morceaux qui collaient pas, dans cette histoire… c’était comme un puzzle qu’on aurait pas pu remettre les morceaux en face parce qu’ils seraient tombés de  plusieurs images qu’auraient rien eu à voir. C’était comme si le Casi qu’on connaissait avait rien à voir avec le Casi qu’ils avaient condamné. Comme s’il avait pas été une personne mais deux complètement différentes. Et ça, c’est juste pas possible. Les gens sont ce qu’ils sont et s’ils deviennent autrement, ils continuent à se ressembler – et vicié-vers ça, non ? 

Tous les jours, on en parlait, les copains moi, tous les jours, on essayait de comprendre, on y mettait de la bonne volonté, on essayait de faire comme si c’était bien lui le tueur et qu’il y aurait eu moyen de rattacher ce salopard-là au Casi qu’on avait bien connu. 

Mais comme on y arrivait jamais, à mettre bout à bout ces deux Casi là, que c’était contre-nature, qu’ils étaient pas du même puzzle, on continuait à réfléchir, on essayait de comprendre comment ça se faisait qu’ils se soient trompés comme ça, là-bas, dans leur tribunal spécial. Une idée qui venait, forcément, c’était que c’était peut-être justement parce qu’il était tellement gentil, qu’on l’avait pris, lui, plutôt qu’un autre. Parce qu’il était tellement calme, notre Casimir, tellement docile, qu’il était sûrement même pas capable de se défendre. D’autres fois, on se disait que c’était pas seulement une erreur, une homonymie ou quoi, que ça devait être plutôt une machination. Parce que dans ces pays-là, vous savez, ils en ont, des comptes à régler. Faut bien que certains paient pour d’autres, hein, vous savez ce que c’est, la politique, surtout après une guerre. Même ici après la guerre, ça a pas toujours été joli-joli, les règlements de compte, les anciens en connaissent des drôles d’histoires pas claires qui sont arrivées. Ils ont pas envie d’en parler, ça se comprend, mais ils savent. C’est pas jo-jo, les guerres…

Pour moi, Casimir, si vous voulez savoir comment je vois les choses après y avoir tellement réfléchi, des années réfléchi, pour moi, Casi, finalement, c’est pas ce qu’on a dit un contre-l’humanité, comment il pourrait être un contre-l’humanité, un brave homme comme lui qui aime les gens d’ici et qui les respecte ?  non, Casi, pour moi… je vois que ça d’explication, c’est une victime de la guerre.

Y a que cette vision des choses qui tient la route. L’autre, je peux pas la comprendre, c’est pour ça que je suis sûr qu’y a eu maldonne. Ce qui est possible, on peut toujours finir par le comprendre. Ce qu’on peut pas comprendre même après des années, c’est juste impossible. Point.

Et c’est juste impossible, que notre Casi soit un monstre comme on a dit : Casimir, avec ses deux mètres de haut et son bon mètre de large, il est impressionnant, d’accord, mais il fait peur à personne, Casimir jamais un mot plus haut que l’autre, Casimir l’ami des enfants, Casimir toujours gentil et poli même avec un coup de trop, c’est pas ça, un criminel de guerre. Casimir, c’est une crème, un bon nounours, un copain super, voilà qui c’est, Casimir.

De toute façon, la guerre, il nous en a jamais parlé. Jamais. Au début quand il est arrivé, qu’on disait encore l’Etranger quand on parlait de lui, si quelqu’un mettait le sujet sur son pays, sur les problèmes qu’il y avait eu par chez lui, juste par curiosité, ou pour l’asticoter, lui, il se taisait. Il faisait ses yeux vides, et celui qui l’asticotait en était pour ses frais. Ou alors, si l’autre insistait vraiment, il répondait que c’était du passé, la guerre, qu’il fallait passer à autre chose, à la paix, à l’avenir, à la réconciliation. Et il se mettait à parler de la paix, il s’emballait, on l’arrêtait plus, il aimait tellement parler de la paix. Tandis que la guerre, Casimir, ça a jamais été son truc, ça lui a jamais plu d’en parler. Il a préféré l’oublier, la guerre, c’est clair, plus y penser.

Alors que s’il avait fait tout ce qu’on a dit, il en aurait, des souvenirs, qui déborderaient tout le temps tout pleins de sang, et des cauchemars. Des cauchemars sans arrêt, dès qu’il fermerait les yeux, des cauchemars comme des fantômes, il en dormirait plus, jamais, il dormirait plus jamais. Tandis que notre Casi, non, il dort, faut voir… y a pas meilleur dormeur. Il se couche, et hop, il ronfle ses neuf-dix heures. Des fois même il s’endort assis devant son jeu de cartes. Il se sent fatigué, hop, il ferme les yeux et il s’endort. D’un coup.

Un gars qui dort comme ça, c’est forcément un brave gars. Vous pourrez pas m’ôter ça de l’esprit. Le sommeil du juste, on dit, c’est pas pour rien.

Son vrai prénom, c’est pas Casimir, vous vous doutez, son vrai prénom, c’est un nom de là-bas en -mir qu’on est jamais arrivé à bien prononcer. C’est pour ça qu’on s’est mis à l’appeler Casimir. Avec sa taille imposante, ça allait de soi. Au début quand il s’est installé au village, qu’on le connaissait pas, qu’on entendait son accent plein de cailloux, on disait juste : « Tiens, L’Etranger, qu’est-ce qu’il nous veut, l’Etranger ? « Et puis à force de le fréquenter au café ou chez Marcelin son patron, on s’est mis à le saluer comme un copain : « Bonjour Casimir, comment ça va Casimir ?  » Casimir, c’était vraiment le nom qu’il lui fallait. Parce que c’était le bon géant, le bon gros qu’on avait envie de tutoyer, d’appeler d’un nom marrant. C’était tellement fait pour lui ce nom-là, que quand il a rempli ses papiers de naturalisation, il a mis Casimir comme nouveau nom français. Casimir, c’était vraiment devenu son nom.

Un copain-né, Casi, on peut le dire… le genre qui peut pas rester dans son coin, qui supporte pas la solitude. Fait pour être dans un groupe, se marrer avec les autres, boire avec les autres, vivre avec les autres, entraîner les autres. Les autres, y a que ça qui compte, pour lui, on peut dire. Il est plus que sociable, Casi, c’est un copain-né. Je vous demande un peu, un tueur, est-ce que c’est sociable, comme ça ? hein ?… C’est un loup solitaire, non, un tueur ? Rien à voir avec un bon copain.

C’est pas seulement un bon copain, d’ailleurs, Casi, c’est aussi un bon professionnel. Un excellent maçon. Un type super sérieux, hyper habile, qui fait son boulot toujours réglo. Il a d’abord bossé pour Marcelin, comme je vous ai dit, Marcelin le maçon, pas Marcelin l’électricien, Marcelin le maçon. Puis il s’est installé à son compte, après le décès du patron, avec les gars de l’équipe qui sont tous restés avec lui, parce qu’ils l’estimaient, qu’ils avaient confiance. Vous pouvez leur demander, encore maintenant, après les histoires, ils vous diront tous la même chose : Casimir, c’est un bon patron, réglo, efficace, qui aime le travail bien fait. Un type fiable. Complètement fiable. Vous lui donnez un boulot à faire, Casi, il le fait tout de suite impeccable, mieux et plus vite que tout le monde. C’est pas un bandit, c’est pas un sadique, ils vous le diront tous comme moi. Bien sûr, maintenant, il a plus d’ouvriers, Casi, il fait plus que des petits boulots par ci par là, parce qu’il a jamais pu vraiment relancer sa boîte d’avant. Mais c’est toujours un super maçon. En plus d’être un copain incroyable.

Un matin, par exemple, je me lève, je retrouve mon mur de clôture complètement défoncé. Une voiture qui avait reculé dedans puis qui s’était carapatée sans laisser d’adresse, vous pensez bien… Bon, notre Casimir, il passe par là, il voit ça, il descend de sa camionnette, on était un samedi matin, je me souviens parfaitement parce que c’était juste la veille du baptême de ma nièce, lui, il passe par là, il me voit bien embêté, il baisse sa vitre, il me dit : « Je rrrepasse cet aprrrès-midi avec le matérrriel » – il roule les rrr faut l’entendre, Casi, on le charrie un peu là-dessus. « Je rrrepasse et je te le rrrefais, ton murr. » L’après-midi, il est revenu, il a tout remis en état, il m’a pas fait payer. Il a juste dit  en rigolant : « Tu m’offrirrras un bon rrrepas chez Lili ». Vous voyez le genre que c’est, Casi, le gars qui vous rend service tout de suite, qui se fait même pas payer. Et la meilleure, c’est que la bagnole qui avait défoncé mon mur, il l’a retrouvée, Casi, l’arrière enfoncé, dans une cour de ferme. Je peux vous dire que le propriétaire a passé un sale quart d’heure…

Il est comme ça, notre Casimir, serviable, bosseur, efficace. 

Alors quand on a appris, pour sa peine de prison, quand on a vu comment on le montrait, à la télé, comme une bête, comme un nazi, comme un salopard répugnant, comme un voyou sans foi ni loi…

« Le bourreau d’Itsudove », ils disaient, « le scorpion déchaîné », « le boucher de Voïnarat »… quand on a vu comment ça s’arrangeait pas pour lui, et qu’on a compris qu’on risquait de jamais le revoir, on a décidé de faire quelque chose. Parce que c’était pas juste, vous comprenez, qu’il soit montré du doigt partout comme ça et nous avec, il fallait qu’on répare. On s’est réunis un soir chez monsieur le maire, y avait Ferrand le maire évidemment, Fred l’adjoint qu’est notre boulanger, Jean-Jacques mon meilleur pote, qu’est comme moi conseiller municipal et retraité d’A.L.C.O., et moi – faut bien sûr pas m’oublier. On a discuté un moment de tout ce qui s’était passé, on a bu un peu, on s’est exalté, et c’est là qu’on a pris la décision : quand il sortirait, on irait le rechercher là-bas, nous, et on le ramènerait ici où il avait refait sa vie et où il pourrait la reprendre juste où elle s’était arrêtée, cette vie qu’il s’était refaite, comme un Français qu’il était devenu, vu que l’Etat français lui avait donné sa naturalisation juste avant de l’arrêter. 

On lui prêterait un bâtiment pour qu’il reprenne son boulot de maçon, ou bien on se cotiserait pour lui louer quelque chose, enfin on se débrouillerait pour le loger – parce que tous ses biens avaient été saisis, vous pensez bien, entre-temps, tous, la camionnette, le matos professionnel, la petite maison qu’il avait retapée, il restait rien, rien de rien. Donc nous, on l’aiderait à rebondir, on lui montrerait qu’il gardait notre confiance. C’était tout simple. 

Dix-huit ans, il avait pris. C’est long, dix-huit ans. Mais un gars en or comme Casi, on savait bien qu’il aurait des remises de peine, qu’il ferait au plus douze ans. Douze ans de trop, d’accord, mais douze ans qui sont pas toute une vie.

Voilà comment ça s’est fait, le retour de Casi, vous comprenez. On l’avait décidé entre copains, et on a tenu parole.

Ça pas été aussi simple qu’on pensait, parce qu’ici certains étaient contre nous, ceux qui s’étaient laissés influencer par les journaux, la télé, tout ça, on peut pas l’empêcher. Même ma femme, par exemple, et celle de Jean-Jacques, elles étaient contre, parce que ça les avait impressionnées, tout ce qu’on avait dit. 

Mais nous, on a tenu bon. C’était important pour lui, qu’il sache qu’on gardait confiance, qu’on avait pas peur, et c’était important aussi pour nous, peut-être même encore plus pour nous, parce qu’on pouvait pas admettre qu’on nous dise comme ça qu’on avait vécu avec un criminel sans s’en rendre compte. Notre copain, un criminel ? ça aurait voulu dire quoi ? que nous aussi, on aurait pu être des criminels, peut-être, ou quoi ?

Alors quand il a appelé, un beau jour, de là-bas, on a eu à coeur de tenir parole. Une façon, peut-être bien, d’effacer le mal commis par l’amitié. Enfin, quelque chose que je saurais pas tout à fait vous expliquer mais qui nous a rendus têtus, même si des fois on a eu des doutes. Parce que des doutes, on peut pas s’en empêcher, d’en avoir, des fois, même quand on est sûr des gens comme de soi-même. Vous connaissez l’histoire du grand saint Thomas et des doutes qu’il a eus comme un autre…

Evidemment, les journaux en ont pas parlé, de notre élan de solidarité, comme ils aiment bien dire pourtant d’habitude, pas comme de l’arrestation de Casi. Ils montrent toujours que le mauvais, dans les journaux, le bon ils savent même pas le voir. Mais nous, on s’en fichait qu’on en parle ou pas, c’était une affaire entre nous, et on l’a menée comme on se le devait. Ferrand, notre maire, a pris contact en tant que maire avec les avocats de Casimir – deux, il en avait, des nuls mis d’office, parce que personne voulait le défendre, vu son dossier. Des connards qui voulaient qu’il plaide coupable. Coupable ! on en a pleuré quand on a appris qu’ils le lâchaient comme ça. Plaider coupable, pour alléger sa peine, qu’ils disaient, et faire acte de repentance, c’était un deal qu’ils avaient imaginé, mais ça allait loin quand même. Lui, il a hésité. Finalement il a pas accepté. Il a préféré prendre plus cher.

Qu’est-ce qu’on aurait fait, sinon ? Je peux pas vous dire… Nous, de toute façon, on avait notre conviction qu’était comme une religion. On a pu lui écrire en prison pour lui expliquer qu’on croyait pas ce qu’on racontait, et lui exposer nos projets pour après. Il nous a répondu dans une très belle lettre qu’il nous remerciait et qu’il était d’accord pour rentrer au village reprendre sa vie avec les copains. Et je vous prie de croire que c’est pas un « bourreau d’Itsudove » « un boucher de Voïnarat » ou un « scorpion déchaîné » qui aurait pu s’exprimer comme ça. Parce que ça s’exprime pas comme un brave homme, un bourreau, un boucher, un scorpion… Je pourrais vous montrer la lettre, c’est moi qui l’ai chez moi, elle me fait toujours monter les larmes aux yeux quand je la relis, tellement qu’elle est belle…

Et quand il est sorti, au bout de treize ans tout de même, parce que là-bas, ils ont pas été foutus de le relâcher avant, alors qu’y avait contre lui que des témoignages, des tas de témoignages, d’accord, des volumes et des volumes, mais toujours rien que des témoignages auxquels on peut faire dire ce qu’on veut… Bon, quand il est enfin sorti, il nous a prévenus. Nous, à ce moment-là, on y pensait plus vraiment, faut avouer, à Casi, depuis toutes ces années, on avait vieilli comme tout le monde, on était passés à autre chose, mais il a téléphoné chez Ferrand qu’était toujours maire. Ça nous a réveillés, cet appel, ça nous a secoués. On a été touchés de sa confiance… se dire que pendant toutes ces années en prison il avait pensé à nous… ça confirmait qu’il était un type bien, un copain-né qui oubliait rien, qui croyait à l’amitié…

On est allés le chercher en voiture comme promis. Jean-Jacques et moi, on s’est chargés de tout, vu qu’on est tous les deux retraités de chez A.L.C.O., que donc on avait le temps et les moyens aussi. 

Et voilà comme il est revenu ici, notre Casi. Vieilli, mais pas maigri, et pas aigri, non, toujours aussi calme et doux.

« Calme et doux », c’est les mots qui viennent tout de suite en pensant à lui. A cause de sa voix toujours tranquille. « Un homme calme et doux c’est ce qu’elle a dit aussi, son ex-épouse qui a tenu à témoigner, pendant le procès, pourtant elle l’avait plaqué fallait voir comme, pour filer salement avec le gendre à Marcelin, mais elle avait contacté les avocats, pour témoigner elle aussi. « Mon ex-mari est un homme calme et doux », elle a déclaré. Et c’était évident : comment qu’elle aurait pu vivre trois ans avec un criminel, sans s’en apercevoir, je vous demande un peu ? Tout de même, elle a voulu que ça soit dit : « Mon ex-mari est un homme bon qui certainement peut rien avoir fait de toutes ces horreurs qu’on lui reproche », elle a dit.  Elle a été fidèle, en fin de compte, faut lui reconnaître ça. 

Parce que faut dire, pour des horreurs, c’étaient des horreurs, qu’ils avaient mises dans son dossier. Bien sûr, qu’on l’a lu, nous, son dossier, non, pas en entier vu qu’on est pas des magistrats, et qu’il paraît que tout tenait à peine dans une armoire, mais par Ferrand on a eu des extraits, avec des photos et des explications. Je me souviens du bonhomme achevé à la scie électrique devant ses gosses. Des deux femmes enceintes ouvertes par le milieu, l’utérus à l’air avec le foetus sur le gros paquet des tripes saignantes. Une autre, je me rappelle, on voyait son dos nu avec une cicatrice affreuse, et on expliquait qu’elle avait survécu dans un tas de morts, parce que son bébé qu’il avait jeté sur elle avait amorti le coup de hache… Le pire, qu’on a vu, dans ce dossier, je crois quand même que c’était l’histoire de ce gamin de treize ans obligé de violer sa propre mère. Là, on a même pas voulu prendre connaissance jusqu’au bout. On avait l’impression de se salir, à plonger dans tout ce bourbier.

Des horreurs, je vous dis, ils l’avaient chargé, chargé, notre Casi… chargé à sombrer pour toujours, avec ces horreurs qu’en finissaient pas. On a écouté aussi avec Ferrand l’entreview d’un psy qui disait que ces violences à ne pas croire, ça s’expliquait du fait que les bourreaux, là-bas, ils connaissaient leurs victimes, ils étaient leurs voisins, ils habitaient les mêmes villes et les mêmes villages, et des fois les mêmes maisons, alors en découpant leurs corps comme des tranches de bifteck, en les repoussant à l’état de bête, ils les éloignaient d’eux, ils en faisaient des gens d’une autre sorte pour ainsi dire, et ça leur permettait d’en tuer en masse comme le demandaient les décideurs. Parce que c’était une guerre avec des dix mille, des cent mille, des un million de morts, là-bas… Que c’était pour ça qu’il fallait que certains se fassent tortionnaires et bourreaux pires que d’autres. Pour que les autres puissent tuer en masse quand on leur donnait l’ordre. Sur le moment, ça m’avait étonné qu’y ait des types comme ce psy pour étudier dans des livres à longueur de temps tous ces trucs affreux. Ensuite j’ai fini par me dire que si ça pouvait servir à quèque chose… parce que quand même on a besoin de ça, expliquer… Pourtant, rien s’expliquait vraiment, pour moi. Rien de rien.

Je vous raconte tout ça, je sais pas pourquoi, puisque même si c’est dans son dossier, en fait c’est sans rapport avec Casi, que c’est pas lui, tout ça, que c’est un autre forcément, que ça lui ressemble pas, à lui, vraiment pas. Je vous raconte ça, c’est juste qu’à un moment, ça avait fini par m’obséder, ces horreurs, j’en dormais plus, d’avoir pris connaissance… j’avais même des nuits, où toute mon amitié flanchait… y a des choses, faudrait jamais même avoir juste commencé à se les représenter, faudrait garder son innocence. Alors quand je recommence à y penser…

Parce que je le nie pas, que tout ça a existé, que c’était un enfer, et même pire que l’enfer, là-bas, pendant cette guerre qu’ils ont eue. J’ai lu des magazines, j’ai vu des émissions, je me suis renseigné même à la bibliothèque… je nie rien de rien… je sais. Et je suis bien d’accord pour qu’on leur fasse leur procès, aux vrais responsables. Et même pour que jamais ils sortent de prison, ceux-là. Mais notre Casimir, ça non ! Là, y a erreur. Parce que j’y bien réfléchi, à tout ça, et je peux vous le jurer : c’est la crème des hommes, Casimir, un nounours, et que même s’il a fait la moindre chose, s’il a fait quelque chose là-bas,… je dis pas, c’est pas complètement inimaginable qu’il ait pas toujours été un héros vu les circonstances de l’époque… mais alors même, en admettant, c’est qu’il y a été forcé.

Forcé, c’est pas possible autrement. On peut tous se retrouver forcés, dans certains cas, non ? Il a été forcé d’être d’un côté, ça arrive à tout le monde dans ces guerres-là, parce qu’il fallait bien qu’il soit quelque part, dans un camp ou un autre, mais il a rien fait, ou alors pas grand chose, ou pas comme on l’a dit, de tout ce qu’on l’a accusé…

Parce que, c’est évident, Casi, il suffit de le regarder pour savoir que ça lui ressemble pas, à Casi, ça lui ressemble pas du tout, toute cette violence.

Et nous nous plus, ça nous ressemble pas du tout, d’être copains comme cochons avec un boucher.

Au village y a une femme, une sacrée bonne femme, une vieille British qui a restauré une fermette où elle vit toute seule, une militante de je sais pas quel mouvement avec un nom anglais, Peace machin – Ferrand qui a de l’instruction l’appelle Peace copy, ça nous fait tous marrer, enfin une bonne femme qui écrit régulièrement des articles sur nous dans des journaux anglais, pour dire que c’est une honte d’avoir fait revenir Casimir et de le soutenir. Elle dit que c’est complètement prouvé qu’il a fait des choses monstrueuses, Casi, et qu’il a tout avoué, mais que les gens d’ici refusent de savoir parce que ça remettrait trop de leurs idées en question. « Un monstre ordinaire », voilà comment elle l’appelle, notre Casi, « et c’est justement le plus terrible, elle dit, qu’un monstre puisse redevenir un homme ordinaire, parce qu’il peut, lui, tout oublier, alors que ses victimes, elles, auront plus jamais droit à l’oubli, plus jamais droit à une vie ordinaire. Parce qu’il sait, lui, découper sa vie en plusieurs parties bien étanches pour mettre sa vie de criminel à l’ombre entre parenthèses, alors que les victimes, elles, revivront sans fin leurs souffrances ».  Voilà ce qu’elle a écrit dans son Peace machin, c’est le père Ferrand qui me l’a traduit, je m’en souviens presque mot à mot tellement ça m’a fait mal. Connasse d’Angliche. Comme si c’était possible, que notre Casimir soit un monstre. Même ordinaire. Comme si un gars comme ça, gentil et serviable, bosseur, sérieux, adorable, un copain formidable… Ça prend peut-être, en Angleterre, ces conneries de monstre ordinaire, mais ici… Ici, presque personne la croit, la vieille. De toutes les manières, Casi, comment elle peut en parler ? elle le connaît même pas. Elle a toujours refusé de le voir. Quand il passe sur le même trottoir qu’elle, elle traverse aussitôt la rue. Quand elle a fait refaire sa grange l’an dernier, un mur qui s’écroulait, elle a fait venir un maçon de la ville, ça lui a coûté bonbon et c’était même pas bien fait, juste pour pas prendre Casimir. On en trouvera toujours, des gens comme elle, des gens qui croient tout savoir, qui ont des tas de grands mots pour expliquer ce qu’on peut pas comprendre et des phrases à rallonge pour faire la leçon aux autres.

Et puis, même si… de toute façon, maintenant, il a purgé. 

Bon, toujours est-il que Casi, ici, presque tout le monde l’apprécie tellement il est gentil. Il est même encore plus gentil qu’avant, depuis qu’il a été en prison. D’ailleurs, il en parle jamais, de la prison. Pas plus que de la guerre. Et nous, on fait comme si de rien. La guerre, la prison, pas en parler, ça vaut mieux, c’est des choses qu’on connaît pas, qu’on sait pas comment on réagirait, qu’on peut pas se mettre à sa place. 

C’est un type en or, Casi, je vous dis. Même ses mains sont en or. Tiens, par exemple… depuis qu’il est rentré, en plus d’être maçon, vu que ses affaires marchent plus aussi bien qu’avant mais qu’il est toujours aussi bosseur, il s’est mis à faire du modélisme. Il fabrique des maquettes de petits avions télécommandés qu’il vend sur les marchés et aussi sur internet.

Du beau travail, fin et délicat. Impeccable. Comme tout ce qu’il fait.

Il fait un peu de tous les genres, mais on lui demande surtout les petits avions militaires surtout, des modèles légers, vifs comme des mouches, qui piquent droit où il veut, avant de se remettre à voler dans le ciel.

Faut voir. On s’y croirait tellement c’est bien fait.

Il est doué, Casimir. Il a des mains en or. Même qu’il a donné des cours gratuits aux enfants de l’école, un moment. La mairie cherchait des bénévoles, pour les activités du soir, il s’est proposé, c’est comme ça qu’il est, Casimir, toujours prêt à rendre service, et il adore les gosses – vu son surnom, ça va pas vous étonner.

Un jour, un des avions que les gosses manipulaient a piqué dans un fossé plein d’eau. Il est gentil, Casi, pas le genre qui ferait pas de mal à une mouche, parce qu’il y en a pas deux comme lui pour les attraper à table et leur couper la tête avec son couteau, mais un bon nounours gentil. Seulement, là, il en a eu marre, Casi, des bêtises des gosses, il a voulu faire preuve d’autorité. Il a fait sa grosse voix et il a demandé à celui qu’avait fait l’ânerie d’aller lui-même chercher l’avion au fond du fossé. Ça a mal tourné, le gosse est tombé dans la boue et s’est moitié noyé. Casi, avec ses grosses pattes, l’a rattrapé à temps, mais le gosse hurlait. La mère a porté plainte, figurez-vous, alors que Casimir qu’était juste un bénévole pas payé l’avait sauvé, son gosse. Elle a dit partout que jamais l’école aurait dû engager quelqu’un qui était un personnage dangereux et un criminel de guerre jugé – elle fréquentait l’Anglaise qui l’avait embobinée, faut croire. On l’a classée sans suite, bien sûr, cette histoire-là, au moins, mais Casimir a arrêté de donner des cours aux gamins. Les gens sont comme ça. Casimir y peut rien, ils sont comme ça, les gens. Il aura beau sauver trente gosses, trois cents gosses, trois mille gosses, on lui reprochera toujours ceux qui sont couchés dans son dossier, là-bas.

C’est comme pour les poules. La mère Averty, elle avait des problèmes avec ses poules. Le renard, bien sûr, parce que la mère Averty, elle avait beaucoup vieilli, et elle les voyait même plus, les trous qu’il y avait dans le grillage de son poulailler… eh bien elle a prétendu qu’elle avait vu Casi dans son atelier, avec un couteau, en train de saigner une de ses poules qu’il avait attachée par les pattes à un poteau, et que le sang coulait lentement, et que Casi était aux anges. Ça le faisait rigoler doucement, notre Casimir, ce délire de la mère Averty, et c’était tout ce que ça méritait, en effet. N’empêche qu’elle aurait jamais eu ces visions-là, la mère Averty, même avec son début d’Alzémeur qui l’a obligée à partir en maison pas longtemps après, si elle avait pas vu le reportage à la télé, dans le temps.

Les gens sont comme ça, ils préfèrent croire le mal. Et ils inventent des choses, justement parce qu’ils aiment parler du mal. Ils voient le mal chez les autres parce que c’est en eux, tout ça, en fait. Et qu’ils cherchent qu’une occasion sans risque de porter tort à ceux qu’ils envient.

Mais nous, je veux dire la plupart de ceux d’ici, on sait ce qu’il en est, et on l’aime toujours aussi bien, Casimir, on le considère toujours comme un copain. On l’invite presque à toutes les fêtes. Enfin, à beaucoup de fêtes.

L’autre jour, par exemple, il était invité, au mariage Simonneau. Le fils Simonneau avait failli le prendre pour témoin, même si au dernier moment il avait changé d’idée à cause de sa belle-mère qu’était pas d’accord à cause des histoires.

On avait pris l’apéro après la cérémonie, et on devait tous se retrouver le soir à Sion pour le repas.

Comme on avait un peu trop bu, on avait décidé, les copains et moi, d’y aller à pied, en prenant par la Prairie Pavée.

Y avait la route à longer, forcément, la départementale… on avançait sur le bas-côté, à la queue-leu-leu. Un drôle de cortège, de sacrés pèlerins verre en main. On riait, on blaguait. Soudain, le chien de Jean-Jacques a vu un faisan sur la route. Une bête qu’on venait de lâcher pour les chasses d’automne, une volaille d’élevage toute innnocente et niaise qui se méfiait de rien, qui restait là tranquillement à se prélasser en plein milieu de la route. Le chien s’est précipité. Jean-Jacques a pas pu le retenir. La voiture qui arrivait en face l’a pris de plein fouet. On a vu le chien tanguer, tomber le ventre ouvert. La voiture avait déjà disparu. 

On a réussi à ramener le chien sur le bord de la route, et on l’a couché dans le fossé. Il gémissait, pauvre bête, il avait les tripes à l’air, c’était moche à voir, je vous assure. Fred, qui s’y connaît un peu, a regardé la blessure. Le chien haletait et gémissait. Fred a hoché la tête. « Rien à faire », il a dit. Le chien souffrait le martyre. C’était évident qu’on aurait jamais le temps de l’amener chez le véto. Et c’était évident aussi qu’aucun véto aurait rien pu faire. Le chien gémissait à faire trembler. Jean-Jacques a pas pu y tenir, il a pris une grosse pierre, il s’est approché.

Une mouche était déjà posée sur les tripes à l’air. C’était clair qu’il fallait l’achever, ce chien. Mais Jean-Jacques restait immobile avec sa pierre dans la main, il s’était mis à trembler. Le chien le regardait comme en pleurant, et lui, il pouvait pas le faire. Il est resté comme ça quelques minutes. Le chien pleurait toujours, les mouches étaient bien une dizaine maintenant à bouffer les tripes qui saignaient, c’était intenable.

C’est Fred, au bout d’un moment, qui a dit ce qu’on attendait tous : « Vas-y, toi, Casimir. Fais-le, toi ! »

Casimir nous a regardés bien dans les yeux, les uns après les autres. Il avait pas l’air vraiment surpris.

Jean-Jacques s’est retourné. Il lui a tendu la pierre : « Il a raison, fais-le, toi, Casi, y a que toi qui peux le faire ».

Casi nous a encore regardés. Il a eu l’air d’hésiter, mais pour finir il s’est penché, il a ramassé une autre pierre plus grosse. Il s’est avancé vers le chien. Il a levé la main, il visait la tête. C’était évident qu’il allait cogner fort, qu’il allait pas rater son coup. C’est un bon copain, Casimir. Un vraiment bon copain. Et nous aussi on est des bons copains. On a tous fermé les yeux quand il a abattu la pierre. On a juste entendu le coup sur le crâne. Un seul coup, net et précis.

Quand on a rouvert les yeux, le chien avait la cervelle écrabouillée, Jean-Jacques pleurait comme un gosse, et Casi était déjà reparti, tout seul, là-bas, par le chemin du bois de la Crosse. On l’a bien compris, qu’il viendrait pas au mariage Simonneau, finalement. Mais personne a pensé à le rappeler ou à courir derrière lui pour lui demander de nous rejoindre.

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La fille

Mes parents ont longtemps eu deux fils.

Pendant seize ans, pour être tout à fait précis.

Jusqu’à cette nuit d’hiver où mon frère ivre a lancé sa voiture ivre sur le mur récemment reblanchi d’une maison du village. Il était quatre heures du matin, mon frère sortait du Stars, la boîte de nuit qu’il fréquentait les samedis soirs. Le mur d’un blanc très pur que ses phares avaient éclairé soudain dans la nuit glacée avait dû lui apparaître comme une cible ou comme un horizon. Comment savoir ? Avec l’alcool et la drogue qu’on a retrouvés dans son sang, tout est possible et nul ne peut savoir s’il est mort dans la rage ou l’extase. La seule chose certaine, c’est que la vieille 205 blanche qu’il avait héritée de notre grand-père s’est fracassée sur le mur fraîchement repeint. Que le blanc lumineux du crépi s’est teint de grandes étoiles noires et rouges de fumée et de sang. Que les pompiers sont arrivés trop tard et n’ont pu que constater qu’il était trop tard.

Et que, depuis cette nuit où le maire est venu sonner à la porte et où mon père s’est levé pour ouvrir aux ténèbres, jusqu’à l’après-midi d’été ensoleillé où la fille est entrée dans leur vie, mes parents n’ont plus eu qu’un enfant.

Lui.

J’avais seize ans quand mon frère est parti – comme ils disent.

J’en ai vingt maintenant, et cela me surprend toujours qu’on puisse s’exprimer si sottement, si étourdiment. Car qui pourrait mieux que moi le savoir, que je ne fais que les emprunter à mon tour, ces vingt ans que lui seul aura toujours mais que je devrai, si je vis plus que lui, rendre ride après ride et cheveu blanc après cheveu blanc au temps impitoyable des vivants ? De ces vingt ans qu’il possède pour toujours, lui, que pouvais-je attraper, moi le vivant, sinon cette jeunesse d’emprunt qui m’habille aussi mal qu’une veste trop grande ? C’est sans doute ce qui a détourné de moi leurs regards et leur pensée. Que j’aille ainsi mon chemin d’humain, terne et flottant dans mes vingt ans d’emprunt, quand lui rayonne et irradie dans sa mort éternelle.

Oh, je l’ai pleuré, mon frère. Autant que mes parents. Bien plus qu’eux. Car moi, contrairement à eux, je n’ai pas su faire mon deuil – comme ils disent. Car moi, la lucidité, la froide lucidité, à moins que ce ne soit au contraire ce sentiment trouble et néfaste qui me prend au coeur chaque fois que je pense à lui – et j’ai si constamment pensé à lui, durant ces quatre ans – m’empêche d’oublier qui il était vraiment.

Voilà pourquoi mes parents ont vécu ces années terribles comme s’ils n’avaient plus eu qu’un fils, et que ce fils qui leur restait n’était pas moi, le survivant, mais l’autre, le mort.

N’allez pas croire qu’ils m’aient repoussé ou qu’ils aient eu le moindre tort envers moi. Non, un observateur extérieur n’aurait rien pu déceler, et eux-mêmes n’en ont jamais rien su, tout s’est produit de façon si invisible, si subtile…  Depuis quatre ans que mon frère est mort, je vis toujours chez eux, à défaut de vivre avec eux, et nous formons, c’est du moins ce qu’ils se plaisent à dire, une famille unie dans l’adversité

Peut-être que le malheur unit, en effet. 

Peut-être aussi qu’il défait subtilement, par en-dessous, dans le fond obscur des consciences, ce qu’il a fait semblant de réunir.

Et peut-être est-ce ainsi que nous sommes unis. Liens serrés indénouables sur tant de déchirures invisibles.

Unis dans l’adversité. Ils ont raison, finalement, pour une fois…

J’étais lycéen quand il est mort, me voici étudiant – excellent étudiant, car faute d’avoir réussi à faire mon deuil j’ai voulu réussir. Réussir tout court, ce qui bien entendu n’a strictement aucun sens. Qu’aurais-je bien pu reprocher à mes parents ? Ils n’ont que peu de moyens, mais ils ne m’ont rien refusé, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ils ont payé mes frais universitaires, ils m’ont nourri, ils m’ont blanchi. Il est même probable qu’il leur est arrivé de m’admirer, quand mes succès se sont imposés à eux, mais de loin, comme ils auraient admiré l’enfant d’un autre couple. Car au fond d’eux-mêmes, ils ne pensaient qu’à lui, ne pouvaient voir et admirer que lui, le mort. Moi, j’avais beau tenter de les éblouir, ils m’avaient relégué dans l’ombre, au bord de leur existence d’endeuillés passionnés. Je les gênais, vous comprenez, forcément, je les gênais, avec ma lucidité toujours en éveil, mon incapacité radicale à entrer dans ce qu’ils appelaient leur deuil et qui n’était qu’un récit qu’ils faisaient ensemble comme on fait parfois, à deux, un roman. Alors ils avaient préféré me pousser, sans y penser, sans rien en savoir eux-mêmes, dans cette zone grise où il est plus simple de laisser glisser ceux qu’on doit continuer à côtoyer, quand on ne peut plus partager avec eux l’essentiel. Je ne me plains pas, de quoi pourrais-je me plaindre ? Je suis seulement ce genre de personne qui observe, qui analyse et qui mesure, et qui se défie des illusions. Eux… je ne leur en veux pas. Ils ont eu tant à faire pendant ces quatre années…

Si vous saviez… Si vous aviez vu comme ils s’y sont affairés, dès les premiers moments, et à tous les instants de ces quatre longues années, à ce deuil qu’ils ont fait comme personne.

Le rapport d’autopsie, d’abord. Une épreuve qu’on aurait pu croire insurmontable. Car il y a eu une autopsie, bien entendu. Mes parents n’ont pas pu éviter cette intrusion du scalpel et de la seringue dans le corps de leur fils, cette mise à nu de sa chair et, surtout, de sa vie. De sa dernière nuit de vie. Des autres aussi, de tant de nuits oisives et dépravées qui avaient agité sa jeunesse gaspillée, et qui s’étaient irréfutablement inscrites dans l’état de son foie, dans les cellules viciées de son sang. La médecine légale est impitoyable, sèche comme la vérité.

Tous ces grammes d’alcool et de cocaïne, sa dernière nuit de défonce, ses dernières semaines de fêtard, imaginez comme ce fut difficile, imaginez comme ils se sont attelés, de toutes leurs forces, à digérer, à remâcher, à ruminer, à filtrer, à transmuer tout cela… Imaginez, imaginez ce que ce fut, ce labeur d’alchimiste, ce long effort pour sublimer les sèches et insupportables évidences du rapport d’autopsie.

Des mois, des années de petits mensonges accumulés devenant peu à peu certitudes. Pour que cette mort ressemble enfin à ce qu’elle devait être : un coup du sort, une intervention sacrée du destin qui mène à la mort les meilleurs des humains – et non à ce qu’elle était : la conséquence logique d’une existence absurde d’inconscience et d’excès.

Mais cela ne pouvait suffire. Remontant en arrière, ils se sont résolument appliqués, jour après jour, à tout récrire.

De la vie de mon frère, ce garçon un peu difficile – comme ils disaient autrefois – qui leur avait posé tant de problèmes qu’ils avaient toujours voulu nier, il leur a fallu extraire l’hagiographie. Ils y ont employé toute leur énergie.

Comme les chenilles fabriquent leur chrysalide avec le fil dérisoire qu’elles enroulent patiemment, pour lancer dans le ciel un papillon ardent, ils ont lentement, pièce à pièce, détail réinventé après détail réinventé, fabriqué le récit qui lui permettrait de monter jusqu’au ciel des bons morts. Un long et finalement remarquable travail, car mon frère – ne croyez pas que je dise cela par indifférence : j’aimais mon frère autant qu’on peut aimer un frère, je l’aimais plus que tout – mais mon frère était tout sauf cet être éthéré au halo rayonnant qu’ils avaient décidé de ranger pour toujours dans le petit reliquaire de leur mémoire.

Pas forcément un mauvais garçon. Mais certainement un paresseux. Un don Juan de boîte de nuit. Un buveur de bière et de vodka. Un cancre. Un fumeur de joints. Un bon à rien, si vous voulez.

Renvoyé de deux lycées. Echoué sans son bac sur les bancs d’une école privée ruineuse qui n’avait pas même consenti à lui vendre son diplôme.

Je vous entends déjà me dire que je suis sévère, qu’il ne faut condamner personne, et qu’un jeune bon à rien peut devenir un vieux de valeur. Certes, seulement il n’est rien devenu, lui. 

Mais eux, incapables d’accepter la vacuité de ce mur sur lequel tout s’était définitivement écrasé en lettres de sang, de fumée, d’alcool, de drogue et d’inconscience, ils ont tout récrit. Tout, je vous dis. L’enfance, l’adolescence. La jeunesse. Les erreurs et les frasques de celui qu’ils n’appelaient plus que l' »écorché vif », vantant son hypersensibilité, créant, de la seule force de leur imagination, cette générosité fatale qui avait fait de lui, si souvent, la victime innocente d’amis dévoyés, de filles à la morale légère…

Vous comprenez cela… ? oh oui, bien sûr que vous comprenez, vous en connaissez tous, des parents comme eux… vous-même, peut-être, vous êtes semblable à eux. Il n’y a rien là que de banalement humain.

Mais moi, est-ce que vous me comprenez, moi, est-ce que vous le comprenez, ce mélange trouble en mon esprit malade, de rancoeur et de révolte ? Tantôt je les détestais de m’avoir effacé pour qu’il brille davantage dans leur firmament. Tantôt je les détestais parce qu’il était mort. Il me semblait que c’était à cause d’eux qu’il était mort. A cause de cette incapacité à affronter le réel qui les avait empêchés de comprendre sa dérive et de lui opposer la force d’un amour juste. A cause de leur incapacité à dire quoi que ce soit de vrai, il avait choisi le mauvais chemin, le chemin obscur et sans direction qui ne pouvait que le conduire au mur. Cette illusion de la perfection de mon frère, c’était aussi l’illusion de leur propre perfection de parents, je m’en rendais trop bien compte. Mensonges, mensonges, les mots tissaient les mensonges et nous engluaient tous. Pourquoi étaient-ils incapables de ne pas se mentir ?

Et toujours je me détestais de les détester. Car qui d’autre qu’eux, qui aimaient mon frère mort, aurais-je pu aimer ? Car moi aussi je ne savais que me mentir : je les aimais, je les aimais, désespérément – comme je l’avais toujours aimé.

Oh, j’ai tort, j’ai honte de vous infliger le récit de mes angoisses, de mes tourments inavouables ! Qu’importent les confessions ? Qu’importent les détails ?  

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Ce qu’il faut que vous sachiez, et cela suffira, c’est simplement l’atmosphère de « la maison », avant l’après-midi où la fille a téléphoné. L’ambiance reliques-et-mausolée dans laquelle nous croupissions.

Au-dessus de la cheminée du salon, la photo agrandie de mon frère triomphant sur ses skis – c’était un sportif, lui, contrairement à moi.

Sur le buffet du salon, la photo de mon frère enfant, blondinet souriant et charmant photographié avec son ours en peluche dans un décor floral par Ch. Finet, le photographe au ventre rebondi qui passait chaque printemps à l’école primaire du village.  

Au-dessus du piano du salon, dans un cadre doré, la photo de l’audition de mon frère, celle où son professeur l’avait présenté, à dix ans, comme un petit prodige, avant qu’il décide d’arrêter les cours, un matin où il n’avait pas voulu se lever.

Sur le piano du salon, jaunie et gondolée par le soleil, constellée de fientes de mouches, la méthode de piano de mon frère, ouverte pour toujours à la page de la fameuse audition.

Dans le couloir du rez-de chaussée, sur le grand porte-manteau, le blouson de cuir de mon frère – le dernier qu’il avait porté, celui qui dessinait si bien ses épaules de play-boy.

Au fond du couloir du rez-de-chaussée, la chambre de mon frère. Rideaux toujours tirés pour maintenir une pénombre propice au souvenir. Un musée. Toutes les époques de sa vie exposées là, les jouets de l’enfant au milieu des posters de l’adolescence et des disques de sa jeunesse – ceux qu’il écoutait fenêtres ouvertes, la nuit, buvant et fumant ses joints en embrassant ses copines, au grand dam de tout le voisinage.

Et cette façon qu’ils avaient de réserver dans chacune de leurs paroles et de leurs actions, même les plus ordinaires, un espace pour lui seul, un petit coin pour son fantôme. D’acheter du poulet tous les samedis pour le cuisiner aux olives tous les dimanches – parce que c’était son plat préféré. De baisser la voix et de prendre un ton d’indulgence en parlant des problèmes d’alcool du voisin, parce que ces choses-là peuvent arriver à tout le monde – et surtout aux plus sensibles… De conserver la vieille platine d’occasion à demi-détruite qu’il ne leur avait offerte, à son dernier Noël, que pour s’en servir lui-même. Et d’y passer tous les dimanches, dévotement, son vinyle préféré – un 45 tours de Rod Stewart avec une photo passée du chanteur sur la jaquette, qu’il avait racheté 90 centimes sur le net, et qui les faisait fuir, autrefois, quand il poussait le son à plein volume – pour, à la fin du disque, après le dernier cliquetis du diamant retombant sur son pied avec des hésitations d’ivrogne, dire chaque fois, d’un ton recueilli, que certainement il était là, parmi nous, revenu à la maison pour l’écouter encore…

Bien sûr, il y avait aussi les bouquets du dimanche après-midi, qu’ils préparaient avec des fleurs du jardin cultivées exprès, pour les apporter au cimetière, et même, une fois par an, les déposer au pied du mur de nouveau reconstruit et reblanchi qui avait cueilli son dernier regard sur la nuit.

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Cela aurait pu continuer ainsi. Longtemps, très longtemps. Toujours. Jusqu’à leur mort, du moins, qui aurait été la mort douce de ceux dont la vie s’est éteinte depuis longtemps, mais qui ont continué à remuer leurs lèvres et leurs carcasses, s’acharnant à ce simulacre d’existence pour faire durer jusqu’au bout l’illusion.

Si la fille n’avait pas téléphoné.

C’était un dimanche d’été et nous étions à table tous les trois, face au poulet aux olives. Mon père venait de découper l’oiseau. Ma mère avait rempli les assiettes, prenant soin de réserver dans le plat un morceau de blanc – son morceau préféré. Rod Stewart braillait à petit volume dans le salon empli de soleil.

Passion. Everybody needs passion… Je connaissais les paroles par coeur, vous pensez, depuis le temps…

Quand le téléphone a retenti.

Ma mère a hésité, mon père l’a regardée. Enfin elle s’est levée. 

Mon père a reposé le bras du tourne-disque sur son support, et le disque a continué à tourner dans le vide, quelques instants encore, avant de s’immobiliser, tandis que ma mère prenait le téléphone.

Elle a décroché. Puis elle est restée là, debout, figée, tenant le combiné contre son oreille. Aussi immobile et muette qu’une statue.

Quelqu’un parlait à l’autre bout pourtant, c’était évident, on entendait dans l’appareil le grésillement aigu et rageur d’une voix féminine. Mais ma mère restait muette, immobile, debout. Elle est restée comme cela cinq bonnes minutes. Puis elle s’est évanouie. D’un coup, elle est tombée sur le sol. Nous nous sommes précipités, mon père et moi. Dans le combiné on entendait toujours grésiller la voix féminine. Mon père a dû comprendre quelques mots. Car il a raccroché avec violence.

Ma mère a fini par se relever, évidemment. Mon père ne lui a posé aucune question. Nous nous sommes rassis autour de la table, et nous avons mangé sans faire de commentaires le poulet refroidi, avec l’accompagnement d’olives que mon frère aimait tant. La sauce figée avait maintenant une consistance caoutchouteuse et répugnante. Nous avons mâché lentement, lentement avalé. 

Dans le silence pesant où s’étranglait chaque bouchée, la voix enrouée de Rod Stewart, pour une fois, m’aurait parue épanouie et joyeuse. Mais ils n’ont pas remis le disque.

Ils sont allés au cimetière avec leurs bouquets ce dimanche-là comme tous les autres. Mais quand ils sont rentrés, il y avait toujours ce silence autour d’eux. Comme si d’un coup le récit, le long récit mensonger qu’ils s’étaient fabriqués avec tant d’acharnement s’était arrêté, suspendu sur le vide comme le bras ballant du vieux tourne-disque abîmé.

C’est seulement le soir que le téléphone a sonné de nouveau.

C’est mon père qui a décroché, cette fois. La voix féminine crachait dans le combiné une colère qui semblait capable d’emplir de vie toute la maison. Mais je ne comprenais pas ses paroles.

Mon père est resté muet lui aussi. Il ne s’est pas évanoui cependant. Au bout de quelques minutes il a raccroché. Sans hâte. Il avait l’air de réfléchir.

J’aurais bien aimé savoir ce qu’elle avait dit, celle qui de loin jetait sur mes parents cette hargne qui les laissait muets, mais  semblait secouer toutes les photos dans leurs cadres, et jusqu’au blouson de cuir pendu dans le couloir. Mais je n’ai rien demandé. Je n’étais pas pressé. 

Je savais qu’elle rappellerait encore, de toute façon.

Et elle a rappelé. Deux fois, dix fois, quinze fois, vingt fois peut-être, je ne sais pas.

J’ai réussi à décrocher, un matin où ils étaient absents. Là j’ai eu toute l’histoire.

Rien de si inattendu, au fond : mon frère, le don Juan du Stars de Villemoisy-sur-Omble, avait fait un enfant à une fille, avant de la plaquer. La fille avait gardé l’enfant, et elle l’avait élevé comme elle avait pu. Puis, tombée dans la dèche, elle avait décidé de trouver une solution. Le père était mort ? Eh bien, elle avait décidé de harceler ses parents. Il fallait que quelqu’un paie, non ? D’ailleurs elle n’avait pas vraiment le choix.

Il fallait l’entendre, la fille, accuser et insulter mes parents. Il fallait l’entendre, traiter de tous les noms ce frère que mes parents avaient béatifié. « Ce salaud-là! », elle criait dans le téléphone, « ce sale mec », elle hurlait… C’est étrange, comme les gens ont toujours besoin d’exagérer. Comme ils ne savent pas aimer ou mépriser simplement. Et moins encore juger sans passion, objectivement. Elle était dans la haine ce qu’ils étaient dans l’amour, voilà tout. Et sa haine était si naïvement teintée d’amour qu’elle ne pouvait que leur plaire.

Oh, oui, elle leur a plu. Au début, je vous l’ai dit, ce fut mutisme et évanouissement. Sidération. Mais ils se sont vite habitués. Ils se sont mis à les attendre, ces appels rageurs de la fille. Ils ne raccrochaient jamais, ils écoutaient jusqu’au bout. D’une certaine façon, après tant d’années de mensonges, cela les soulageait, je crois, d’entendre ces grossièretés.

Ils ont payé, bien sûr. Chaque mois, ils envoyaient un chèque. La fille téléphonait toujours, pour demander plus, demander autre chose… – Elle était vraiment dans la dèche, apparemment – Mes parents ne sont pas très riches, je vous l’ai déjà dit, sans doute leur était-il difficile de donner suffisamment. Mais ils acceptaient toujours de faire de nouveaux chèques. Rien ne semblait les fâcher. Au contraire ils semblaient de plus en plus heureux, sereins, même. Dans la maison, on n’aurait pu déceler aucun changement : les photos étaient toujours à leur place dans le salon, le blouson de cuir pendait toujours dans le couloir, régulièrement dépoussiéré et reciré. Le dimanche on découpait toujours le poulet, qu’il fallait savourer avec la sempiternelle sauce aux olives. Seul le tourne-disque avait cessé de jouer. Un problème avec le bras, apparemment. Ils ne se pressaient pas de faire réparer. 

Même, maintenant que Rod Stewart se taisait le dimanche après-midi, pendant que ma mère préparait les fleurs pour le cimetière, mon père trouvait le temps de faire une partie de cartes avec moi, une petite partie, il est vrai, d’un quart d’heure ou d’une demi-heure tout au plus, et que nous n’achevions pas toujours. Mais une partie tout de même, une partie à nous deux – mon père et moi.

 

Ils ont fini par inviter la fille à venir prendre le thé. Avec son enfant.

Elle s’est un peu fait prier. Finalement, elle a accepté.

Ce dimanche-là ils ne sont pas allés au cimetière. Fébriles, ils avaient arrangé leurs fleurs en grands bouquets qu’ils avaient posés un peu partout au salon, près de chacune des photos – et c’était curieux comme elles en semblaient rafraîchies, ces photos fatiguées.

La fille a sonné à la porte. C’est ma mère qui a ouvert. On a entendu dans le vestibule un bruit de pieds frottant le paillasson, quelques échanges banals d’amabilités hésitantes, puis elle est entrée au salon. Elle poussait devant elle comme un bouclier une petite de quatre ou cinq ans, très blonde, aux cheveux magnifiquement crépus. Crépus comme ceux de la fille, blonds comme ceux de mon frère, j’ai pensé. 

La fille s’est installée à la demande de ma mère dans le moins usé des deux fauteuils de vieux cuir. La petite a grimpé tout de suite près de mon père, sur le canapé. Mon père l’a aussitôt prise sur ses genoux. Et la fille, bien sûr, a recommencé ses histoires. Elle forçait un peu sa voix, on aurait dit que c’était pour se donner une contenance qu’elle répétait ses litanies : 

« Il m’a plaquée pendant la grossesse, voilà ce qui s’est passé. Il m’a dit que puisque j’avais passé la date pour l’avortement je n’avais qu’à me débrouiller… un sacré salaud, hein ?»

—Prenez donc une assiette, a dit mon père très doucement. Vous ne devriez pas.

—Dire cela devant l’enfant, a dit ma mère avec tendresse. Je vous sers une part de gâteau ?

« Un sacré salaud », a répété mollement la fille. Et elle a commencé à manger la part de fondant au chocolat que mon père venait de placer dans son assiette.

La petite mangeait avec ses doigts. Mon père est allé lui chercher la minuscule fourchette d’argent rangée au fond du grand tiroir de la cuisine – celle qui fut successivement la fourchette de mon frère enfant, puis ma propre fourchette de benjamin – que ma mère avait astiquée chaque semaine, depuis l’accident, en précisant que c’était la sienne. Il l’a rassise sur ses genoux. Elle a pris la fourchette. Elle riait, elle babillait. Et lui… il fallait voir comment il l’aidait à manger, penché vers elle, en lui montrant comment placer ses doigts. « Ta petite fourchette », il lui disait, « regarde, tiens-la comme ça, ta petite fourchette… »

La fille avait fini sa part depuis longtemps. Elle gigotait sur son fauteuil, cherchant à se donner une contenance. Ce n’était plus du tout la furie du téléphone. Juste une fille ordinaire. Presque timide. Pas si vulgaire, au fond. Finalement, elle s’est levée, et elle est allée chercher la photo de mon frère sur ses skis. Ensuite elle s’est rassise avec la photo, et elle a ouvert un dossier qu’elle avait apporté. « Je peux prouver tout ce que je vous ai dit ». Elle a déclaré cela d’un trait, comme elle aurait récité. Elle avait dû décider avant de venir que c’était ce qu’il fallait faire, et maintenant elle se forçait à le faire. Enfin, c’était l’impression que j’avais. Elle a sorti du dossier une collection entière, des instantanés, des captures d’écran, des selfies, toutes sortes de photos qu’elle a posées à côté de la nôtre, et où on reconnaissait parfaitement mon frère. Mon frère près d’elle, mon frère en boîte, mon frère qui l’embrassait, mon frère qui dansait, mon frère qui buvait. Mon frère en oisif, en fêtard. C’était bien lui. Il n’y avait aucun doute possible.

« Un sacré salaud », a encore dit la fille. Et on sentait, à la façon dont elle prenait les photos, comme en les caressant, qu’il lui plaisait toujours énormément, le salaud sur les photos. Mes parents se sont fait passer les images. Ils avaient l’air de les observer de près pour vérifier, mais on voyait bien que leurs mains tremblaient.

« Bon, je sais ce que vous allez dire, a encore dit la fille d’une voix qui se voulait résolue mais qu’on n’entendait plus qu’à peine : qu’à notre époque, tout le monde peut en récupérer, des photos, que ça ne prouve rien, les images, que ça se trafique, avec internet et tout… 

Alors j’ai aussi apporté ça. « 

Elle a farfouillé dans son sac, et elle en a sorti un petit haut-parleur qu’elle a branché sur son téléphone. Elle a appuyé sur un bouton. Et soudain on a entendu la voix remplir la pièce.

La voix de mon frère. Cette voix un peu rauque, si caractéristique. Cette voix déjà usée qu’il avait, les derniers temps, trempée à la vodka et grillée aux cigarettes roulées main.

« Fais-toi avorter, disait mon frère, fais-toi avorter ! Pendant que t’as encore le temps. J’en veux pas, moi, de ce gosse, c’est pas mon affaire, tu m’avais dit que tu prenais la pilule… alors maintenant, prends tes responsabilités… Parce que tu m’auras pas, figure-toi, pas de ça avec moi… un enfant dans le dos : pas pour moi, pas question ! Tu te démerdes, tu te démerdes, je te dis, tu te démerdes… »

J’avais beau être au courant, je me sentais extrêmement mal à l’aise. Mais mes parents souriaient.

— C’est bon tout de même d’entendre sa voix, a dit ma mère.
—Un vrai salopard, a encore dit la fille, vous vous rendez compte de ce qu’il me… elle n’a pas terminé sa phrase, il y avait des larmes dans sa voix. Des larmes d’amour, je crois bien.

—Il me semble que c’est bien sa voix, a dit rêveusement mon père. Vous devriez nous le repasser, pour qu’on soit vraiment sûrs… »

Et la fille a repassé l’enregistrement.

—C’est tout à fait sa voix, a murmuré ma mère…

Et mon père a serré sa main.

La fille a fini par arrêter son appareil.

—Faut penser à la petite, elle a dit en rangeant son matériel dans son sac, c’est pour la petite que je suis venue, et c’est pas bon qu’elle entende ça. C’est son père, après tout.

—Son père… a répété ma mère. C’est son père, oui…

—Bien sûr que c’est son père. Aussi sûr que je suis son grand-père, a renchéri mon père.

—Mais puisque son père est parti...

—Qu’il ne reste que nous…

—On pourrait faire quelque chose pour son éducation.

La fille n’attendait que ça.

—Exactement, elle a dit, vous pourriez faire quelque chose. Je suis désolée pour vous qu’il soit parti, vraiment désolée, complètement désolée, vous ne pouvez pas imaginer comme je suis désolée… et je vous remercie de l’aide que vous m’avez déjà apportée, mais c’est pour la petite que je suis venue ici… 

—La petite… a répété ma mère.

—Il faut penser à elle, a encore dit la fille.

Elle avait repris son ton hargneux, soudain. J’ai compris qu’il allait être question d’argent, encore. Elle a rouvert son dossier.

—Nous sommes sa famille, a souri mon père. 

«Si vous voulez bien, a souri timidement ma mère…

— Vous pourriez nous l’amener… une fois de temps en temps, a hésité mon père.

—Quand ça vous arrangerait, a ajouté rapidement ma mère.

« Vous apporteriez les photos.

« Et même l’enregistrement.

« Vous nous raconteriez, un peu…

—J’aimerais bien boire quelque chose, maintenant, a coupé la fille. J’ai soif. Et la petite aussi. J’ai encore d’autres choses à vous montrer. Servez-nous donc quelque chose à boire. J’aime pas le thé.

Et ma mère est partie à la cuisine chercher un coca pour la fille et pour la petite.

La fille n’avait plus l’air mal à l’aise du tout. Elle s’était vite habituée, finalement. Elle avait déjà les manières de quelqu’un qui s’était installé. Elle a commencé à sortir de son dossier une quantité de papiers couverts de dates et de chiffres. Des factures, de toute évidence.

« Vous voulez peut-être voir sa chambre, a demandé timidement mon père. Sa voix tremblait. « Il y a des jouets », il a ajouté, « beaucoup de jouets que nous avons réunis là ».

La petite a battu des mains. « La chambre de papa, a dit la fille ? Tu veux aller la voir avec pépé ? Vas-y si tu veux, pendant que je cherche les papiers…

La petite a encore battu des mains. Elle semblait vraiment heureuse.
Mon père a caressé ses cheveux, elle lui a donné la main. Je les ai regardés tous les deux, marchant main dans la main, s’éloignant dans le couloir sombre, frôlant le fantôme du blouson de cuir.

Ça me gênait de rester seul en face de la fille qui triait ses factures. Cette façon qu’elle avait, de me rendre mon regard, de me regarder droit dans les yeux, quand j’essayais de l’observer…

Je suis allé aider ma mère à la cuisine. Elle était en train de disposer les cocas sur un plateau, avec une expression extatique.

—Vous n’allez plus pouvoir vous en défaire, j’ai dit.

Mais elle n’a pas eu l’air de m’entendre.

J’ai répété : « Elle va vous faire cracher toutes vos économies si vous vous laissez avoir, va falloir mettre des bornes »

« Tu crois ? a dit ma mère d’un ton distrait. Et elle a disposé le sorbet au cassis qu’elle venait de sortir du congélateur sur le plat en porcelaine japonaise qui lui vient de sa grand-tante.

J’ai haussé les épaules. Elle paraissait disposée à sortir le grand jeu pour cette fille. 

—Tu sais, m’a dit ma mère d’un ton de confidence en me tendant le plateau, ton frère non plus n’était pas parfait. D’ailleurs s’il l’avait été… je ne serais pas en train de te confier un coca pour cette petite…

Et elle s’est mise à rire, d’un rire cristallin et frais de jeune fille. Celui qu’elle avait dû avoir, autrefois, il y avait très longtemps, bien avant qu’elle soit ma mère.

Elle paraissait heureuse, ma mère, réellement, sincèrement heureuse.

Je suis retourné au salon avec les cocas. En passant devant la chambre-mausolée de mon frère, j’ai vu la lumière… Les rideaux avaient été ouverts. Le soleil remplissait la pièce. Je me suis arrêté sur le seuil.

La petite criait de joie, tandis que mon père, à quatre pattes sur la moquette, poussait avec des bruits qu’il croyait suggestifs le grand camion de pompiers que mon frère avait reçu, autrefois, pour ses dix ans – celui avec lequel il n’avait jamais joué, celui que j’aurais tant voulu avoir. C’était sûr qu’elle s’amuserait vraiment bien, avec ce camion-là, la petite. Sûr qu’elle allait l’adorer, qu’elle l’adorait déjà, et qu’elle saurait le conduire, le camion de pompiers.

Dans l’ombre des rideaux tirés, ses cheveux crépus étaient si blonds qu’on aurait dit un halo. Qu’est-ce qu’elle était mignonne, cette petite. J’étais bien obligé de le reconnaître, parce que la vérité, il faut toujours la reconnaître quand elle passe à notre portée : c’était une gamine adorable, cette petite… une gamine vivante et décidée… une gamine comme il en aurait fallu une à mes parents – à mon frère.

Et c’était dommage, franchement, pour le camion.

Je venais de me souvenir que j’avais lacéré la carrosserie, un jour de pluie où j’étais seul à m’ennuyer à la maison, avec un couteau de cuisine. Avec le temps, les griffures s’étaient noircies, et ça faisait de vilaines traces. Qu’est-ce que j’avais pris, quand ils étaient rentrés ! Mes parents avaient cru à de la jalousie, à de la méchanceté, à on ne savait quoi d’absurde, ils avaient relégué le camion au grenier, je n’avais pas osé protesté. Je n’avais nui qu’à moi-même, comme toujours… Quel idiot j’étais… quels idiots ils étaient…

Seulement il fallait reconnaître qu’il était vraiment abîmé, depuis, ce camion de pompiers.

C’était dommage, je regrettais, maintenant.

Mais ça pouvait s’arranger.

Puisque justement j’avais un reste de peinture dans le garage.

Cette laque blanche qui m’avait servi à peindre, l’été dernier, l’avion miniature que je m’étais amusé à monter.

Une belle nuance de blanc, lumineuse, magnifique.

De la peinture blanche, sur le camion de pompiers… ?

Ah non, zut !

Mais, bon, si je m’applique, si je recouvre de blanc juste les traces, une par une, au pinceau fin, sans déborder, précisément, délicatement, ça fera encore un beau camion à peu près rouge, un camion tacheté rigolo, et elle s’amusera bien quand même avec, la petite.

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La cloche

Le lieu avait un nom bizarre, qui nous avait bien amusés, autrefois, quand nous avions lu le panneau, à l’entrée du village : Coursillons.

En fait de court sillon, c’était un gros bourg tranquille, allongé comme un ours au creux d’une vallée des Pyrénées, qui chaque soir s’endormait dans l’ombre bleue de la montagne.

Longtemps encore, pourtant, dans la nuit qui venait, on voyait luire, au sommet le plus haut, la courbe hardie d’un clocher qui résistait à l’obscur dans un dernier élan du soleil.

Il y avait un village, là-bas, un tout petit village plein de lumière, qui nous regardait tous, tandis que nous coulions dans la nuit bleue.

Comment s’appelait-il donc, déjà, ce hameau tout là-haut ?

—Tu te souviens, voyons ? On y était montés, un jour…

—A pied, tu te souviens ?

—Ça grimpait raide… des lacets mal gravillonnés. Les cailloux roulaient sous les pas. On avait de bonnes jambes à l’époque… mais on était partis trop tard dans l’après-midi. Au soir, on n’avait pas pu rentrer… comment s’appelait-il, déjà, ce hameau, tu sais bien, là-haut, où on avait été obligés de passer la nuit ?

—Et le garçon au scooter, tu t’en souviens aussi ? Comment est-ce donc qu’il s’appelait, tu sais bien, voyons, ce garçon, ce jeune avec sa tignasse brune épaisse, son scooter et son magnéto à cassettes… ? 

—Il en faisait un bruit, dans la montagne, avec son scooter…

—C’était là qu’il vivait en tout cas, dans le village d’en haut, ce jeune, tu ne te souviens pas de son nom ? ce jeune à scooter qui venait vendre ses fromages de chèvre et de brebis, le samedi, au marché de Coursillons…

—Il nous avait chanté cette chanson des Stones, qu’est-ce que c’était déjà ? Quelque chose sur la lumière, sur les couleurs… tu sais bien, ce tube… je ne sais plus… 

Les souvenirs, les souvenirs… ils étaient comme les fils, enchevêtrés, empoussiérés et amincis d’usure, que nous tirions prudemment l’un après l’autre, pour les renouer et les rafistoler, afin de retisser la trame du passé. Les souvenirs… c’était pour eux que nous étions revenus.

Car nous étions venus dans cette vallée autrefois… nos premières vacances ensemble ! il y avait bien plus de quarante ans.

Nous étions jeunes, alors, et vigoureux. Nous étions montés en nous tenant la main, par le raidillon étroit où les pierres du côteau roulaient sur des gravillons roses où s’ouvraient de larges trous d’herbes folles grouillants d’insectes. Sans cesse nous nous arrêtions pour regarder la vallée qui s’enfonçait dans l’ombre, derrière nous. Nous nous embrassions rapidement, puis nous nous remettions à grimper, pour que l’ombre ne nous rattrape pas. Nous trouvions cela très drôle… nous étions jeunes, si jeunes encore… et c’étaient nos premières vacances à deux.

—Le trajet avait été long… On était partis tard, c’était imprudent… on aurait dû rebrousser chemin…

—C’était le soleil qui nous poussait. Cette lumière qu’il y avait, là-haut, une lumière incroyable, et ces couleurs… tandis que derrière nous tout devenait noir…

—A mesure qu’on avançait, la nuit avançait aussi derrière nous… Et on grimpait de plus en plus vite, c’était idiot…

—Quand on est arrivés là-haut… Tu te souviens ? tout était incroyablement silencieux. C’était comme dans un rêve. On aurait dit un village fantôme…

Soudain, au fond d’une cour, il y avait eu cette petite étable, vivante, bêlante, sonnaillante et remplie de mouches. Une mélodie hachée s’échappait d’une lucarne… nous l’avions reconnue avec surprise… les Rolling Stones… ici ? Nous avions poussé la porte de bois vermoulu.

C’était la traite. Une femme très âgée et un jeune homme aux cheveux bouclés s’affairaient à genoux à tirer le pis de leurs quelques brebis. Le lait moussait dans les seaux. Nous avions aidé à les rentrer au frais. La femme nous avait donné du lait à boire, en échange, du lait tiède qu’elle avait puisé à la louche, et qui avait un goût incroyable…

—Un goût de fleur des champs… Je n’ai jamais rien bu d’aussi parfumé…

—Puis on nous avait montré la pièce où les fromages s’égouttaient, à l’intérieur de leurs petites cages en fil de fer. L’odeur piquante du petit lait dans la pénombre… tu t’en souviens ?

Ensuite nous nous étions assis sur ce promontoire rocheux, juste au-dessus de la vallée, pour manger le fromage et le morceau de gros pain que la femme nous avait vendus.

—Pas bien cher…

En-bas tout était sombre, minuscule et si sombre. Cela nous avait éblouis, ce spectacle qu’on avait, du village d’en-haut, sur le monde d’en-bas. Cette impression d’en savoir long, de oui, vraiment de… de tout savoir, de tout comprendre, enfin… et d’être étonnés que ce soit si simple… Tout se rangeait si bien sous le regard. Même les automobiles, sur la route, filaient comme des oiseaux.

C’était un bien plus gros hameau que ce que nous avions cru. Un vrai village, finalement, avec des rues et des maisons de pierre aride, étroitement serrées autour de la chapelle.

—Pour lutter contre le vent et le froid.

—C’est que ça devait souffler, là-haut, aux mauvais jours… Mais presque toutes les maisons étaient fermées. A vendre. A louer. A brader. A laisser. A tomber en ruines…

—Il n’y avait plus que des vieux, là-haut.

Quand nous nous étions approchés de la chapelle, nous les avions vus enfin. Ils s’étaient assis sur des bancs de pierre et ils scandaient des phrases en patois, très fort – ils devaient être  tous à peu près sourds. Une dizaine de vieux, tout au plus. Des hommes, des femmes surtout. Leurs voix résonnaient au-dessus de la vallée éteinte. Nous avions eu l’impression qu’ils parlaient de nous.

—Ils ne devaient pas avoir beaucoup de visiteurs. Ils profitaient de l’aubaine…

—C’est eux qui nous ont ouvert la grange, pour la nuit.

—Ils avaient tous passé largement les soixante-dix…

—Ou même les quatre-vingts…

—Et puis on avait revu ce jeune, celui de l’étable, sur un scooter, qui ramenait des oies. Ce jeune, tu sais bien, avec son scooter et sa tignasse brune…

Il avait un anneau à une oreille, et des cheveux bruns tout bouclés qui lui tombaient dans les yeux. Il nous avait parlé un moment, il nous avait expliqué qu’il avait fait le lycée agricole, qu’il avait travaillé un moment dans des jardineries, à Pau, d’abord, puis à Toulouse, mais qu’il était revenu sur l’exploitation familiale, après la mort de ses parents, pour aider ses grands-parents.

—Tu avais peur des oies, tu te souviens… il s’était moqué de toi. Il avait dit que tu aurais moins peur, à Noël, quand elles tomberaient toute rôties dans ton assiette.

—Il les élevait pour les tuer. Peut-être même que sa mère les gavait… C’est cruel, l’élevage…

—Ne sois pas ridicule… Est-ce qu’ils auraient pu vivre d’autre chose, là-haut ?

—Tu lui avais demandé s’il ne s’ennuyait pas. Mais non, pas du tout. Il s’en allait partout avec son scooter – dans la montagne et jusqu’à Pau, même, des fois… voir sa copine, il avait dit. Un jeune de son temps, finalement… Il n’avait même pas vraiment l’accent du pays… Il avait l’air de voyager pas mal avec son scooter…

—Il devait avoir froid là-dessus en hiver, tout de même… Et puis sous la pluie, brr… Il lui aurait fallu une voiture à ce garçon, qu’il passe son permis, qu’il achète une occasion.

—Personne n’avait de voiture, là-haut.

—Avec une voiture dans le village, ils auraient pu tenir, tous, faire vraiment du commerce, éviter que le village meure…

—A quoi ça leur aurait servi, de faire du vrai commerce ? Ils étaient pauvres, mais ils n’avaient besoin de rien. Pas d’eau à payer, pas d’électricité, le bois pour pas cher à brûler dans les cheminées, les légumes des potagers, les poules, les lapins et les oies, et pour le pain la farine du seigle qu’ils faisaient pousser sur leurs petites parcelles…

—Le paradis de l’autosuffisance…

—Toujours ta manie des grands mots… Ils étaient bien, là-haut, je voulais dire. Même sans voiture.

—Tu te souviens du four ? Un four banal, comme autrefois, un grand four en pierre couvert de suie, avec une porte qui grinçait, adossé à la chapelle. On avait vu une femme qui y retournait une sorte de galette sous la cendre…

—Et le miel, les figues, les fromages surtout, les fromages qu’ils faisaient ! Ils étaient autosuffisants, là-haut, c’est tout à fait exact, ils vivaient vraiment comme autrefois.

—Pour eux rien n’avait changé.

—Sauf que les jeunes étaient tous partis. Les vieux étaient restés tout seuls à se regarder finir. 

—Il y avait encore ce garçon, quand même, avec sa tignasse brune.

—Le dernier.

—Tous les samedis il descendait faire le marché. Il travaillait avec ses grands-parents là-haut toute la semaine, et le samedi matin, il descendait en scooter…

—Avec son magnéto…

—Dans une espèce de grande boîte qu’il accrochait sur son dos…

—Et dans le sac de cuir qui pendait sur le porte-bagages…

—Il était chargé comme un Touareg…

—C’est son scooter, plutôt, qui était chargé comme un dromadaire de Touareg !

—Oh, lui aussi… Tu te souviens, on l’avait revu au marché la semaine d’après. Il avait apporté son magnétophone à cassettes, il l’avait posé derrière sa planche à fromages. Il avait amené des volailles et des oignons, aussi. Tu te souviens qu’on lui avait acheté des oignons ?

—Entre deux clients, il écoutait ses Rolling stones, sur la place du marché.

—Toujours les Stones. Il les aimait bien…

—Peut-être qu’il n’avait pas beaucoup de cassettes...

—Il était tellement pauvre.

—Pauvre ? Oh, le marché, ça lui faisait son argent de poche… ça suffisait pour les bricoles, les piles du magnéto, le carburant…

—Ou bien c’était ce nom, qui lui plaisait. Parce qu’il vivait là, au milieu des pierres…

—Quand il avait tout vendu, il passait à la pompe du bourg – il y avait encore une pompe, à l’époque, au garage…

—Tu te souviens comme ça roulait sous les pas, pour grimper là-haut ? 

—Un petit garage qui battait de l’aile. Je me souviens qu’on y avait pris de l’essence en repartant…

—En plus, tu avais eu le culot de dire que c’était cher… dans un patelin comme ça…

—Ça avait cessé d’être viable. Ils ont dû fermer pas longtemps après…

—Lui, le jeune, il discutait pas le prix. Il faisait son plein, et hop, ça repartait, les voyages en scooter, l’aventure, si on veut… sa vie…

—C’était quand même un jeune comme tous les jeunes, il aimait bien bouger, chanter…

—Tu te souviens, on l’avait encore revu, devant le garage, à la fin du marché… Il faisait un sale temps, ce jour-là… le scooter patinait dans la boue, il nous avait fait un signe de la main, et il nous avait chanté quelque chose… Je ne sais plus quoi… un truc des Stones, encore… il avait plutôt un bon accent anglais…

—Moi, je n’ai jamais tellement aimé ce genre de musique. Je n’écoutais que du classique quand j’étais jeune.

—Il n’avait pas eu l’occasion de connaître, lui, dans le milieu où il vivait. 

—Il chantait bien quand même.

—Juste la radio. Ses cassettes. Même pas la télé. Ils n’avaient pas l’électricité, là-haut, tu te souviens. Ils n’avaient rien.

—Il avait quand même fait un peu d’études.

—Il aurait très bien pu retrouver du travail en ville.

—Il se débrouillait bien en anglais.

—Il les avait tellement écoutées, répétées, ses chansons…

—Tu te souviens comme le scooter peinait en grimpant le raidillon glissant ? Son chien suivait en courant… Comment est-ce qu’il s’appelait, déjà ?

—Le chien ?

—Non, le garçon…

—Patrick, il me semble. Il s’appelait Patrick… ou Cédric… Aymeric, peut-être… enfin un nom de ce genre…

—Ça fait drôle de penser à lui. Il avait l’air si jeune, il aimait chanter, s’amuser…  ça fait drôle de se dire qu’il a forcément vieilli…

—Comme tout le monde…

—Je me demande s’il est encore là-haut…

—Non, penses-tu. Une vie pareille, personne ne tiendrait… A l’époque il avait ses grands-parents à aider… il était rentré pour leur donner un coup de main, c’était bien de sa part, mais ils ont dû mourir maintenant, et lui, il est reparti à Pau, sûrement, ou ailleurs… On le croisera peut-être à Paris, un jour, qui sait, peut-être qu’il vend encore des fomages ?

—Ou qu’il chante dans le métro ? Ou même qu’il est devenu un chanteur célèbre ?

—Tu te souviens, on lui avait demandé comment c’était en hiver, de vivre en haut. Et il avait répondu : « En hiver, c’est super de descendre, la route fait toboggan, mais on la remonte pas. Alors en hiver, on reste là-haut, dans la neige au soleil, à regarder la vallée se noyer dans son brouillard ». Et ça l’avait fait rire… C’est curieux comme on se souvient toujours des détails, et pas des choses qui avaient l’air importantes…

—Je ne m’en souvenais pas, d’ailleurs, moi, qu’il avait dit ça…

—Il est parti, forcément, depuis toutes ces années, c’était complètement impossible, là-haut, tu te rends compte, avec ces hivers… D’ailleurs, comment il aurait fait pour son carburant ? il n’y a même plus de pompe, au village. Tu as remarqué qu’ils ont fermé le garage ? Il faut aller au moins à quarante kilomètres… alors avec un réservoir de scooter…

—Le garage a fermé, forcément, comme le quincailler, comme le boucher-charcutier, comme le boulanger, comme…

—Comme partout, c’est partout comme ça, dans les villages, maintenant… dès qu’on n’est plus dans une grosse agglomération…

—Mais il aurait très bien pu s’acheter une voiture, une vieille jeep pour monter la côte, passer son permis…

—On était si bien, là-haut. Moi je suis sûre qu’il y est encore. Tu te souviens de la nuit qu’on avait passée dans la grange ?

C’étaient les gens du village nous avaient  installés dans cette grange abandonnée, tu te souviens ? Ils nous avaient dit qu’on ne pouvait pas redescendre, avec la nuit.

—Il y avait des noisetiers qui poussaient dans les pierres.

—Le lendemain matin, on s’était réveillé tôt, dans le tintement des sonnailles…

—Ça sonnait dans tout le village, tu m’avais fait remarqué que les clochettes jouaient sur des sons différents. 

—C’est toujours vrai. Selon la fabrication, elles produisent des sons différents.

—Ça composait des mélodies toujours nouvelles, comme les dessins des nuages dans le ciel.

—Pas des mélodies. Des suites de sons.

—Mais toujours nouvelles. On tend l’oreille, ça berce…

—Ou ça réveille !

—On avait déjeuné de noisettes.

—Pas mûres…

—Mais si, elles étaient exquises… On avait aussi trouvé des myrtilles, pas loin.

—Et on avait rempli les bouteilles devant la chapelle, à une fontaine… tu te souviens, ce tuyau de zinc qui sortait de la bouche d’un bébé en pierre tout plat, dans les bras de sa mère… un endroit où il y avait eu des pélerinages, autrefois, une sorte de fontaine miraculeuse…

—Une fontaine de jouvence ? On devrait y retourner !

—Oh, tu peux rire, toi ! Tu te souviens, tu avais dit : « C’est biblique, ici ». Et un mouton avait surgi juste à cet instant…

—Pas un mouton, un bélier ! Et il m’avait poussé hors du village avec ses cornes ! La sale bête !

—Que veux-tu, le paradis, on en est toujours chassé…

 

Le lendemain, il pleuvait si fort que nous étions restés au gîte. Nous n’avions pas manqué d’interroger notre hôte. Qu’était-il devenu, ce jeune ? Ce Patrick d’en-haut, ce Cédric, cet Aymeric, qui venait du village de… enfin… de là-haut… ? ce… ce jeune… qui vendait des fromages, à l’époque, en écoutant les Stones… 

—… Patrick ? Cédric ? Non… je ne vois pas… Ou alors… vous voulez dire Michaël, si ça se trouve… ? Mick, quoi… le Mick Jagger de Saint-Mirans ? Il a toujours sa tignasse, et encore pas trop blanchie, si c’est bien de lui que vous voulez parler, et il aime toujours chanter. Mais jeune, non. Dans nos âges, à peu près. Il fait toujours des fromages, mais il ne les vend plus à grand monde…

—Ah ? Il ne vient plus au marché ?

—Non.

—Pourquoi ? Il n’a plus son sccoter ?

—Ah, le scooter, il l’a gardé peut-être trente ans… mais à la fin il a rendu l’âme…

—Et il n’avait pas les moyens d’en acheter un autre ? Ou même une voiture ?

—Non… non… Comment voulez-vous… pauvre Mick… Une voiture, il aurait fallu qu’il passe son permis… Comment voulez-vous… De toute façon, la route, avec les hivers qu’on a par ici, bon… enfin, vous comprenez bien qu’on n’allait pas la regoudronner juste pour lui. 

—Il est resté tout seul, là-haut, vous voulez dire ?

—Vous savez, là-haut, qui est-ce qui voudrait y vivre, à part lui ? Déjà qu’ici où on a le confort, les jeunes s’en vont tous. Ils étaient plus de mille, figurez-vous, ici, en 1900… et on était encore dans les sept-cents en 81, on avait trois cafés, deux épiceries, une boulangerie… un garage, une quincaillerie, même un petit hôtel… Après la fermeture de la scierie, plus rien n’a été pareil, on s’est retrouvés à 304, recensement de 86. Et aujourd’hui, tout juste 102, et encore, grâce aux angliches… Plus de poste, plus d’école, plus qu’une épicerie-buvette… Comment vous voulez attirer des habitants ? Alors là-haut, vous imaginez ? A Saint-Mirans, où on peut même pas monter en voiture, les maisons à vendre ont jamais pu trouver ni acheteurs ni locataires, même pas de locataires pour rien !  Alors, oui, c’est comme ça que ça s’est passé, quand ils sont morts, les uns après les autres, il s’est retrouvé tout seul, Mick.

—Sans véhicule ? 

—Et il est resté quand même ?

—Oui. Il est resté quand même.

—Tout seul ? Le dernier habitant dans son village désert ?

—Oui, c’est à peu près ça. Tout seul avec son chien et ses bêtes.

—Mais il descend, de temps en temps, quand même, pour voir du monde ?

—A pied, c’est long, maintenant, pour lui. Surtout le retour. Il ne le fait plus qu’en été, quand les jours sont longs. Depuis son accident…

—Il a eu un accident ?

—Oui, un samedi de verglas, le scooter s’est retrouvé dans un ravin. C’est comme ça qu’il l’a perdu. Et sa jambe avec.

—Sa jambe ?

—Ils ont été obligés de la lui couper. Il avait rampé comme il avait pu pour se tirer du ravin, puis il était descendu tout en sang en traînant sa jambe blessée. Il passe personne, là-bas, alors personne a rien su ni rien vu. Il s’est traîné tout seul sur des kilomètres, et il est tombé évanoui devant la porte du maire. C’était le petit père Combes, à l’époque, le maire, le petit père Combes, comme on disait pour rire, parce que c’était un anticlérical comme dans le temps. Le petit père Combes l’a transporté dans sa vieille jeep, aussi vite qu’il a pu. Mais à l’hôpital, quand ils l’ont vu arriver amoché comme il était, ils ont rien pu faire d’autre que couper. 

—Et il est quand même revenu là-haut ?

—Comment on aurait pu l’empêcher ? Il a vécu un moment à Pau, dans une HLM qu’on lui avait trouvée. Il avait un poste adapté chez Saulnier. Mais il avait le mal du pays. Et puis sa copine, forcément, depuis l’accident, c’était plus pareil…

Au bout d’un an même pas, il a demandé qu’on le remonte. C’est le petit père Combes qui l’a ramené. Avec la même jeep qui avait servi à l’emmener à l’hôpital. Un voyage pas facile. C’est la dernière fois qu’on a essayé de monter en voiture à Saint-Mirans. Le petit père Combes a quand même réussi à redescendre. Lui il est resté là-haut. On pouvait pas l’empécher. C’est sa vie, là-haut, c’est chez lui, Saint-Mirans…

—Pourtant, c’était un garçon moderne, un garçon de son époque. Il écoutait les Rolling Stones, il allait voir sa copine en scooter…

L’hôte m’a regardée sévèrement.

—C’est pas parce qu’on vit là-haut tout seul qu’on n’est pas de son époque, madame. C’est juste une autre manière d’être de son époque.

—Mais avec sa jambe coupée ?

—Il est habitué. Il saute partout comme une chèvre, avec ses béquilles. Il a des bras comme des treuils, tellement ils sont musclés. Il peut tout faire… La traite, les foins, le potager… il se débrouille… il lui faut pas grand chose pour vivre, et pour bien vivre. Chez lui, il a son fauteuil, pour se reposer, le fauteuil qu’ils lui ont donné, quand il est sorti de l’hôpital. C’est pas adapté à la vie de montagne, mais chez lui, ça le repose des béquilles… et dehors, sur les chemins de cailloux, il béquille, il béquille, comme s’il avait toujours eu trois pattes, faut voir ça pour le croire.

Et puis, régulièrement, il y a des gens d’ici, qui montent, qui lui apportent les objets qu’il leur a commandés, sa réserve de pétrole pour la lampe, son courrier aussi, parce que le facteur bien sûr, monte plus là-bas depuis longtemps, ce genre de choses… Ils lui font son bois pour l’hiver… c’est la seule chose qu’il peut plus faire tout seul. Il est comme un roi, là-haut.  Surtout qu’il a ses cassettes…

—Le magnéto ? Il marche encore ?

—Oh, il a trouvé à le remplacer, depuis le temps. Mais maintenant, il l’entretient soigneusement. Il a toujours été bricoleur. Il l’entretient. On en vend plus, des neufs, c’est fini… Pourtant les gens ont encore leurs cassettes. Lui, il en a peut-être cinquante… ou même cent…

—Et s’il lui arrive quelque chose ? Vous le saurez comment, s’il lui arrive encore un accident.

—Par la cloche.

—La cloche ?

—Celle de la chapelle. La dernière cloche sonnée à bras d’homme dans la vallée, peut-être même la dernière de toute la région. C’est lui qui entretient la corde, qui colmate le toit après les tempêtes, qui astique le bronze. Enfin, qui la soigne, quoi. Marie-Angèle, elle s’appelle. Toutes les cloches ont des noms. Celle-là, elle s’appelle Marie-Angèle et elle a une belle voix, je peux vous dire…

Pour en revenir à Mick, donc, tous les dimanches, à midi, il va à la chapelle pour sonner la Marie-Angèle… Il a sa technique à lui, à cause de sa jambe, forcément… il se suspend à la corde, et il actionne la cloche en se balançant. Il sait y faire. il la secoue juste comme il faut… il la fait sonner loin et belle. Tant qu’il peut la chanter, nous on se dit, c’est qu’il a encore ses bras comme des treuils, et sa tête pleine de musique… c’est qu’il va bien !

—Mais vous ne pouvez pas être complètement sûrs… Il pourrait faire semblant, s’asseoir sur le sol, se coucher… il pourrait…

—Avec les cloches, on fait pas semblant, vous savez. C’est lourd, une cloche, essayez-voir. Et puis sinon, on a un code, pour les précisions. Un morse à nous. Il sonne ses trente coups, un peu plus un peu moins : ça veut dire « tout va bien ». Il a toujours fait dans les trente, depuis qu’il sonne…

S’il n’en faisait que vingt-huit ou vingt-quatre, ça pourrait être une erreur ou une fantaisie, mais moins de vingt, il faudrait commencer à s’inquiéter. On monterait voir dans la semaine.

Moins de vingt, il faudrait se dépêcher de monter.

Moins de dix, on viendrait le plus vite possible, et avec un toubib.

—Et… aucun ?

—Aucun… il faudrait téléphoner pout faire envoyer l’hélico, ils sont équipés à Pau, ils iraient le chercher. 

—Mais où est-ce qu’il atterrirait, l’hélico ?

—Ils l’attraperaient avec leur câble, comme on fait pour les gardiens de phare.

—Mais s’il était mort, ou mourant ?

—Alors, de toute façon, ce serait trop tard.

—Ça arrivera, un jour.

—Un jour, forcément. On veut pas y penser trop. Mais forcément. Pourvu qu’il reste encore des gars qui soient pas sourds, au village, à ce moment-là, et qu’ils entendent son silence…

—Ça vous fait rire ?

—Non, c’est comme ça. Comme dans la chanson. La vie la mort. La mort la vie. Vous savez bien…

On se suspend,

Ça se balance,

Et puis on chante

Et quand tout danse

Soudain ça tangue,

Alors on verse

A la renverse,

D’un verre à l’autre,

D’un vide à l’autre.

Un petit tour et puis s’en va. C’est comme ça, on n’y peut rien. Reprenez donc un peu de Pernod…

—C’est dur, je trouve.

—Mais non, il peine pas, je vous dis. Il fait le sonneur comme d’autres font leur gym, leur muscu… il a sa technique… tout à la force des bras…

—Je voulais dire cette vie qu’il a, là-haut. Cette solitude. C’est dur.

—Vous trouvez ? Moi, je l’envie, des fois… Il a ses bêtes. Il a la montagne. La vue sur la vallée… Si vous saviez comme on se sent, là-haut, quand on regarde en bas… On se sent… je ne sais pas comment dire, comme si on était dans le vrai, comme si on avait vraiment sa place…

—Tout de même.

—Quoi, tout de même ?

—Rien que ses vieilles cassettes, ses bêtes, et la cloche. En hiver… 

—Bah… l’hiver, c’est différent de l’été, mais c’est toujours la montagne. Il a choisi. Qu’est-ce qu’il pourrait faire d’autre, maintenant, de toute façon… il s’est jamais habitué à Pau, après son accident, alors maintenant, il pourrait vraiment plus s’habituer ailleurs…

Nous sommes restés un moment silencieux, à regarder là-haut, à essayer d’imaginer la vie de l’unijambiste, sautillant en chantant dans le silence de son village, au milieu des bêtes, des tombes, des souvenirs et des maisons en ruines… s’arrêtant le soir sur le promontoire, pour observer le monde se ranger dans l’ombre. Et chaque dimanche, se balançant dans la chapelle, enfin libéré de ses béquilles, s’en allant loin et haut, fort et souple, et de nouveau agile, dans l’immense clameur de la cloche.

Soudain, une cloche a résonné, lointaine mais très pure. Il était midi.

Nous avons écouté.

Les coups ont sonné, rapides, joyeux. Curieusement espacés. En manière de mélodie cristalline.

—C’est différent à chaque fois. Il n’a qu’une note, sur sa Marie-Angèle, mais il travaille les rythmes. Il compose. Il chante, je dirais. Il a toujours aimé la musique, ce gars-là. 

Le dernier coup a résonné longtemps, longtemps, dans la vallée où l’écho le répercutait.

Dans les jardins voisins, tout s’était tu. Même les chiens avaient cessé d’aboyer, même les poules avaient cessé de caqueter. La pluie tambourinait toujours très doucement sur les toits, mais tous écoutaient, les yeux levés. Par la fenêtre, on apercevait là-haut l’aile luisante du clocher, toute dorée de soleil sous un grand arc-en-ciel.

—Trente, a dit notre hôte en reprenant une gorgée de Pernod.

Et brusquement, nous nous sommes regardés. Nous venions de le reconnaître, cet air que le garçon nous avait chanté, autrefois, en reprenant la route, sur son scooter qui glissait dans les flaques. 

J’ai juste murmuré : « She comes in colors everywhere… »

Et notre hôte a continué très fort, en riant : « She’s like a rainbow ! « 

Ils aimaient bien les Stones, décidément, dans ce coin. 

Mais lui, il avait un mauvais accent. Et il chantait faux.

 

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