La brouette

Le costume le gênait. Pourquoi est-ce qu’on lui imposait ça ?

Un manteau de Père Noël, une barbiche en nylon, et une capuche fourrée, et puis… et puis quoi encore ? Est-ce qu’il était le Père Noël, lui, un simple livreur ?  Intérimaire, en plus. Engagé pour la semaine et rien d’autre. Même pas un vrai livreur.

Mais c’était le costume ou la porte, pas moyen de discuter. « Tu livres les paquets pour que les gens les aient à Noël, alors t’enfiles le costume et tu la fermes. »

Il avait chaud, là-dedans, chaud à n’en plus pouvoir. Il n’avait jamais supporté les tissus synthétiques, ça lui irritait la peau, ça le faisait transpirer, il se sentait nerveux, agité et bizarre, dans ce machin en acrylique. Même la nuit, ça le poursuivait. Il avait mal dormi… Oh, ce cauchemar qu’il avait fait, ce cauchemar…

Il était dans le froid, sur un chemin enneigé, tout seul sur une pente désertique, sous un ciel gris et bas, habillé en père Noël, exactement comme maintenant. Le col du manteau le grattait, le bord des manches l’irritait, la fourrure de la capuche le faisait transpirer, la barbiche lui donnait des boutons, et il poussait une brouette. Une énorme brouette dont le poids devenait si terrible, à mesure qu’il avançait, qu’il ne parvenait presque plus à la pousser, et qu’elle menaçait sans cesse de l’écraser. Enfin il avait réussi à la coincer derrière le tronc d’un arbre, et il avait pu en examiner le contenu. Il avait découvert, tout au fond, à la place des monceaux de cadeaux emballés de papier coloré qu’il croyait transporter, qu’il n’y avait plus qu’un tout petit tas terne de paquets minces et étroits comme des dossiers administratifs. Des paquets emballés dans du papier Kraft, sans adresses, avec de simples étiquettes d’écolier où de sa propre main il avait noté, en italiques violettes et tremblotantes : « Soucis », « déceptions », « dettes », « divorce », « factures », « chômage »…

Un cauchemar insensé, dont il n’était pas parvenu à se défaire. Il avait bien essayé de se réveiller, de changer de rêve, de remettre dans la brouette, de toute la force de sa volonté de dormeur, de vrais paquets de Noël à livrer à de vraies adresses… mais ça n’avait servi à rien. Alors au moins il avait tenté d’effacer du décor cette pente enneigée et glissante, de changer la brouette en camionnette… Enfin il avait essayé toutes les ruses qui d’habitude l’aidaient à passer d’un rêve à l’autre, ou du rêve au réveil, mais là, non, rien à faire, le cauchemar s’était installé. De tout son poids. Le tronc qui lui avait permis une petite halte avait bientôt cédé sous la pression du fardeau, et la brouette avait recommencé à vouloir dévaler la pente, à le menacer. Il avait continué longtemps, longtemps, à la pousser, ou plutôt à tenter de la retenir, épuisé, transpirant et glacé, sans espoir, dans son costume insupportable…

Le genre de rêve idiot qu’on fait de temps en temps, et dont on ne peut plus sortir. Le genre de cauchemar qui finalement ressemble à la réalité comme une grimace à un visage usé.

Bon, maintenant, il était bien réveillé, le cauchemar était loin derrière lui. Au volant de la camionnette, sur la route qui filait dans la pluie de décembre, vêtu en père Noël bon marché, il avait chaud, trop chaud, mais c’était mieux que le froid et la neige qui l’avaient assailli dans les profondeurs de la nuit.

La tournée du jour allait bientôt se terminer. De cette semaine de livraisons il viendrait à bout, avec l’indispensable chèque qui l’aiderait à rebondir. La brouette, les paquets emballés de Kraft, les étiquettes à malheur, brr… comment est-ce qu’il avait pu imaginer cela ? Alors même que tout roulait si bien pour lui, qu’il venait de décrocher ce petit contrat, le premier depuis des mois, qui certainement en entraînerait d’autres, et qui au moins serait renouvelé au prochain mois de décembre, s’il avait fait l’affaire. Alors pourquoi ? Il faut croire que le cerveau s’amuse à nous jouer de mauvais tours, la nuit, quand on est sans défense. Qu’un obscur démon intérieur nous pousse à retomber, quand on a commencé à grimper un peu…

C’était pourtant un bon petit job, qu’il avait trouvé là. Même avec le costume. Ce qu’il aimait bien dans ce métier de livreur de Noël, c’était qu’au moins, il faisait plaisir aux gens.

Il y en avait pas mal qui guettaient derrière les rideaux quand il s’arrêtait, et qui se précipitaient au premier coup de sonnette. Merci, merci, merci ! il n’avait jamais eu droit dans sa vie à autant de mercis.

Quelquefois, quand les clients étaient absents, il laissait le paquet dans la boîte aux lettres, ou sur le seuil de la porte, ou chez un voisin, selon les instructions. C’était moins plaisant, mais il n’oubliait jamais de laisser avec le paquet la petite carte de voeux sur laquelle la Maison remerciait, elle aussi. Merci, merci, merci ! … A lui aussi, ça lui faisait plaisir, de dire merci aux clients… Un bon petit job. Franchement. Il n’y en avait pas tant, des boulots à mercis…

Et il était déjà sûr de décrocher un autre contrat, vu que la Maison recherchait des sous-traitants comme lui, possesseurs d’un véhicule adapté, et qu’ils n’étaient pas si nombreux, dans le pays, ceux qui avaient une camionnette correctement assurée, et un permis valide – sans parler du contrôle technique…

Sûr certain.

A condition évidemment de ne pas faire d’erreur. Parce que le patron l’avait bien spécifié : une seule erreur, et on te remercie. La Maison ne peut pas se permettre une erreur, pas une seule, tu m’entends bien, pas une seule, sur les livraisons de Noël.

Une erreur ? Il n’en ferait pas, pourquoi est-ce qu’il irait faire une erreur ? Il avait ses fiches, il était méthodique et soigneux, il prenait le temps de vérifier les adresses… Il aimait ce boulot, en somme, et il le faisait très bien.

Oui, ça lui plaisait… c’était un boulot de ce genre qu’il avait eu en vue, quand il avait racheté la camionnette à Raymonde, le mois dernier, juste après le décès de Jean-Paul.  Ce qui lui plaisait, aussi, c’était, à mesure que la tournée avançait, que le soir approchait, ce sentiment qu’il avait d’être de plus en plus léger. Au début, le matin, après le chargement, le véhicule était lourd, lent, obscur aussi, avec ses vitres obstruées de cartons. Puis peu à peu la camionnette s’allégeait, s’éclaircissait, se mettait à gravir gaillardement les côtes, les descendait avec grâce. Un vrai bonheur, cette impression chaque jour d’aller de la lourdeur à la légèreté, d’avancer derrière son volant vers une forme de liberté.

Non, la seule chose qui n’allait pas, dans le job, c’était ce costume ridicule. En synthétique. Insupportable. Et ridicule. Au moins gênant. Parce qu’il connaissait tout le monde, dans le coin. On pouvait tout à fait le reconnaître, dans sa camionnette, et se ficher de lui. C’était un coin à chômage où on en avait vu d’autres, où tout le monde pouvait comprendre, mais quand même… Un accoutrement pareil… La barbe, les cheveux de fil blanc, ça ne cachait pas si bien que ça le visage, il essayait toujours de déguiser sa voix, de chevroter un peu en parlant aux clients, mais la camionnette, même vieille et banale, était connue, dans le coin, et pas mal de gens le savaient, qu’il l’avait rachetée à Raymonde.

La petite Dubreuil l’avait très bien reconnu, par exemple, et elle avait pouffé, tout à l’heure, quand elle avait ouvert la porte et qu’il lui avait confié le paquet que sa mère avait commandé. Elle irait le raconter à ses copines, qui le raconteraient à leurs copains, qui le raconteraient à leurs parents, qui le raconteraient à leurs copains, qui et qui… enfin ça ferait le tour de la vallée, tout le monde rigolerait, sûr qu’on l’appellerait papa Noël quand il retournerait faire sa partie de cartes chez Lili.

Bon. Tant pis, il n’était pas le premier chômeur à être obligé de faire le mariolle pour gagner sa croûte… Tout le monde en passait par là, un jour ou l’autre, et même ceux qui n’avaient jamais connu le chômdu, et qui se croyaient malins, avaient à subir parfois de bien pires avanies. 

La petite Dubreuil était une sotte, et lui, de toute façon, il l’avait finie, sa tournée du jour. Ou presque. Il ne restait plus qu’un paquet à livrer. Un gros paquet particulièrement volumineux, d’accord, et à livrer particulièrement loin, mais rien qu’un.

Pour Michel, évidemment. Il n’y avait que Michel, ici, qui pouvait se permettre de se faire livrer un colis pareil au bout de la route des Ecobuts qui était ici comme le bout du monde. Un cadeau pour sa fille, d’après l’étiquette d’expédition. On en avait assez parlé, dans les journaux, de cette petite Ambre-Lou qu’il était allée adopter, avec sa nouvelle femme qui était si blonde, en Asie, ou en Afrique, peut-être même en Inde, enfin on ne savait plus bien. En tout cas, il y en avait eu, des photos, des pleines pages, et des articles, et des touits. Parce qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants – et aussi parce que Michel, c’était vraiment un brave gars, généreux et tout. Enfin, d’après ce que disaient les journaux. Personne ne le fréquentait, dans le pays, même si tout le monde faisait semblant de bien le connaître. D’ailleurs on ne le voyait pas souvent dans sa propriété. Il venait juste quelques jours l’an, entre une virée à Los Angeles et un séjour à Gstaad, pour recevoir, organiser des fêtes de campagne, parfois même répéter avec son orchestre de dingues et de drogués.

Tiens, voilà qu’il passait devant chez Linda. Pas de paquet à livrer chez celle-là, bien sûr. Pauvre Linda. Elle galérait dur pour élever sa petite, Linda, comment est-ce qu’elle s’appelait, déjà, sa gosse, à Linda. Mélissa, Mélitta… Mélina… le nom lui échappait. Ce n’était pas Ambre-Lou, en tout cas… Une gosse qui n’aurait pas grand chose sous le sapin, elle, même pas de sapin sans doute… pauvre petite… Bah, la Croix-Rouge ou le Secours avaient bien dû leur arranger quelque chose, à ces deux-là, ils aident, à la Croix Rouge, ils organisent des Noëls… Encore que… il aurait fallu pouvoir aller jusqu’à Bourg, et Linda n’avait pas pu faire réparer sa vieille bagnole, encore moins en acheter une autre, même avec la prime à la casse… En car, quand même, elles auraient pu ? Ah, le car, c’est vrai qu’il ne passait plus au Hamel depuis l’an dernier avec la restructuration des lignes… Deux, trois passagers par jour maximum entre Le Hamel et Bourg, ce n’était plus rentable. Le car filait par la nationale, maintenant, cinq minutes de gagnées sur le trajet, il ne faisait plus le détour par le Hamel. Elles devaient aller le prendre à pied à Grimont, sans doute, maintenant, trois kilomètres… fallait bien. A pied, à vélo, dans le froid, c’est comme ça. La poisse d’habiter au Hamel sans voiture et de ne pas pouvoir habiter ailleurs avec le prix des loyers maintenant. Le sort, le mauvais sort, la grande Poisse – le destin, comme on dit.

Il se demanda ce qu’il en pensait, l’Autre, de tout ça.

Le boulot, c’est sûr, à l’Autre aussi, ça devait bien lui plaire. Le traîneau, les rennes, merci, merci, merci, et hop, hop, hop, au galop, de plus en plus léger à mesure que les mercis s’accumulaient…

Mais le reste. Le reste, hein, cette poisse de donner trop à ceux qui avaient trop et rien à ceux qui n’avaient rien – comme ça pas autrement, ne rien y pouvoir, livrer comme tout était écrit. Le reste, quoi, cette histoire de destin, la Maison qui décidait de tout à l’avance, et aucune erreur ne sera tolérée… qu’est-ce qu’il pouvait bien en penser, l’Autre ?

Est-ce qu’il n’en avait pas marre, à la fin, d’être pour les gosses la première incarnation de la Veine ou de la Poisse, la première manifestation du destin ?  Parce que c’était bien ça, non, l’idée ? Des beaux cadeaux pour les enfants des riches, et rien pour ceux des miséreux, comme s’il fallait que dès tout petit chacun apprenne bien sa place en ce monde… Et lui, l’Autre, pauvre gars, qui s’usait la santé avec son renne à son âge depuis toutes ces années, à parcourir les chemins glacés juste pour que la Poisse soit la Poisse et que la Veine soit la Veine, et que le destin soit le destin… Hein, qu’est-ce qu’il en pensait, lui, l’Autre, de tout ça ?

Bah. Des bêtises, le père Noël, les souliers, la cheminée… si les gens voulaient qu’on y croie, à ces bêtises, s’ils les faisaient croire à leurs enfants, c’était leur affaire. Lui, il n’avait pas à le savoir, lui, il livrait. Il livrait point. Il faisait son boulot. Point et pas de suspension. D’ailleurs l’Autre, en y réfléchissant, c’était forcément comme ça qu’il les voyait, les choses. Sinon il n’aurait pas pu depuis toutes ces années passer devant chez des milliers de Linda et ne jamais s’arrêter. Boulot boulot boulot, il se disait, l’Autre, comme lui aujourd’hui, boulot boulot boulot, je fais mon boulot point sans virgules. Le destin c’est pas moi, les commandes et les adresses, ça ne regarde que la Maison, moi je livre point. Sans jamais de parenthèses.

Formidable, ça, d’ailleurs. Quand on y pense. C’est tellement sacré, le boulot, que du moment qu’on fait bien son boulot, tout ce qui est injuste devient juste. Du moment qu’on fait ce qu’on doit. Sacré invention, quand on y pense, la conscience professionnelle, qui prend la place de la conscience tout court, et voilà que c’est tout naturel, et qu’on conduit la camionnette pour livrer chez Michel des cadeaux d’un quintal, et que le vieux traîneau tiré par les rennes ne s’arrête pas pas du tout pas du tout devant chez Linda qui habite dans un détour pas rentable et qui a une petite dont personne ne sait plus bien le nom…

Mais qu’est-ce qu’il avait donc à ruminer comme ça ? Ce n’était pas son habitude. Pas le genre révolté, lui, jamais de la vie, il voulait s’en sortir, il ne perdait jamais son temps à réfléchir à des inepties. C’était le costume, sûrement, le costume, qui le grattait, l’irritait, l’échauffait. Tout était à cause du costume qui lui tapait sur les nerfs, qui le mettait dans un état. A ne plus savoir à ne plus pouvoir.

Vivement qu’elle se termine, à la fin, cette satanée tournée. Qu’il enlève le costume, qu’il prenne un bain pour reposer sa peau.

Bon, bon, patience, du calme ! il ne restait plus qu’un paquet à livrer. Ensuite, la camionnette serait tout à fait vide et légère. Et lui, il serait libre. Libre, jusqu’au lendemain, où les livraisons reprendraient. Un seul paquet !  A livrer chez Michel où on lui donnerait de beaux pourboires en plus des mercis. Où la petite se prendrait en selfie avec lui papa Noël qui sourirait.

Michel… enfin, on se comprend, dans le pays… les gens l’appellent Michel pour rire, parce qu’il est riche et célèbre, et que ça les amuse de l’appeler par son petit nom comme s’ils étaient potes…  Mais Michel, en fait, c’est un nom long comme ça, américain et tout, c’est une célébrité. Pas n’importe qui. Et il l’a mérité, son argent. Par son talent. Chez Michel, il allait le livrer, le plus gros paquet, en costume, comme il se devait. Chez Michel, on lui donnerait un pourboire qui en vaudrait la peine. Il y avait de l’argent à se faire, finalement, en faisant le pitre dans un costume rouge, du moment qu’on pouvait livrer chez Michel.

Michel… ce n’était pas lui qui aurait pu s’enfermer dans le cauchemar de la brouette. Quels cauchemars il faisait, lui, Michel ? Certainement que les gens riches et célèbres font des cauchemars de gens riches et célèbres, alors que les pauvres font des cauchemars de pauvres. Certainement qu’il faut toujours qu’on en fasse, des cauchemars, qui qu’on soit, où qu’on soit, sur l’échelle de corde du destin qui vous balance au vent. Mais certainement aussi que ce ne sont pas les mêmes, si on est bien solide harnaché sur l’échelle ou mal accroché sur la corde qui file…

Et Linda, quels cauchemars elle faisait, Linda ?  Et la petite ? Elle devait déjà en faire, des cauchemars, elle aussi, la petite.

Pourtant, si Michel l’avait su, il aurait suffi de le lui dire, il ne pouvait pas s’en douter,  Michel, que Linda était pauvre, qu’elle avait une petite. S’il avait su, si seulement on le lui avait dit, il aurait fait un geste pour la petite. Sûr. Sûr certain. Il aurait fait envoyer un paquet à l’adresse de Linda qui n’avait pas de voiture pour aller le chercher. Un petit paquet. Avec une photo de lui sympa, et de vieux jouets encore tout neufs de sa chère Ambre-Lou. Un petit paquet bien enrubanné que les paparazzi auraient photographié grimpés sur les murs du jardin et braquant leurs canons d’objectifs, et qui aurait été en plein page couleur avec le sourire de la petite dans Pira-Match.

Il allait en parler, après le selfie avec Ambre-Lou, de Linda, il allait demander à parler à Michel, il allait expliquer, c’était pas compliqué, d’arranger un peu le destin, quand on voulait, il allait…

Soudain – mais qu’est-ce qui lui prenait, qu’est-ce qu’il avait ? ça devait être à cause du costume, qui le grattait, qui l’échauffait, qui le rendait si nerveux, si bizarre, jamais il n’avait imaginé de faire ça, qu’est-ce qui se passait en lui ? qu’est-ce qui lui prenait ?Soudain, au lieu de prendre à droite pour aller tout là-bas chez Michel, il s’engagea à gauche sur la route des Bus.

Et au bout de la route des Bus, au lieu de tourner à droite pour rattraper la route de Collange, il avait comme un imbécile pris à gauche encore la mauvaise route, la route de la Noue Nozay qui passait par le Hamel…

Et voilà qu’il s’était encore retrouvé devant chez Linda. Et que comme un idiot, au lieu de repartir vers chez Michel, alors qu’il était déjà en retard, il s’était arrêté.

Arrêté.

Et qu’il avait ouvert la portière coulissante, et qu’il avait attrapé en vitesse, avant d’avoir le temps de bien s’en rendre compte, qu’il allait le regretter amèrement, qu’il allait le regretter pour toujours… qu’il avait attrapé en vitesse – pourquoi donc ? pourquoi donc ? Qu’est-ce qui lui avait pris ? Ça avait dû lui venir du costume…

Qu’il avait attrapé le paquet destiné à Ambre-Lou, et qu’il avait raturé l’adresse sur l’emballage, pour écrire à la place avec son feutre celle de Mélissa, Mélinda… Mé… tant pis, il finirait en rature, elle comprendrait quand même.

Et qu’il l’avait déchargé et roulé avec peine, au long de l’allée mal goudronnée, cet énorme coli, à l’aide de ce diable qu’il avait toujours à l’arrière et qui lui servait pour les fardeaux les plus lourds.

Et qu’il avait sonné… et qu’il avait laissé le paquet sur le seuil avant que Linda lui ouvre…

Et qu’il s’était enfui.

Et que la petite, qui avait posé son joli petit visage contre la fenêtre givrée, avait vu son costume rouge de Père Noël galoper comme un renne sur le chemin obscur.

Et qu’elle avait battu des mains comme dans un rêve, derrière les grands dessins que le givre emmêlait sur la vitre glacée.

Et que personne ne lui avait dit merci, mais qu’à coup sûr il allait être remercié.

Et qu’il allait le regretter amèrement, le regretter sa vie durant.

Et qu’il le savait déjà.

Mais qu’il s’en foutait.

Parce que la camionnette, légère, légère et emportée au loin, descendait comme un vrai traîneau de Noël la côte des Ecobuts.

Parce que ça lui avait vraiment fait plaisir, de faire ce que l’Autre n’avait jamais osé faire.

Parce que lui, il les avait dénoué, au moins, pour une fois, les sales fils du destin. 

Parce que ça ne servait à rien du tout, que tout se retricoterait aussitôt comme c’était décidé, que Linda n’en serait pas moins pauvre et que sa gamine n’en serait pas moins anonyme, mais qu’il avait complètement oublié ce cauchemar qui l’avait écrasé, la nuit d’avant, de tout son poids de brouette…

Parce qu’il en était sorti, qu’il n’y avait pas moyen de s’en souvenir, maintenant, de ce mauvais rêve où il s’était trouvé enfermé, alors que tout à l’heure… mais c’est ça les cauchemars, avec un peu de volonté on les renvoie là d’où ils viennent.

Et parce que ce costume, finalement, ce costume qu’elle avait aperçu quand elle avait regardé à la fenêtre, il lui tiendrait bien chaud au coeur, à la petite de Linda, derrière sa fleur de givre, dans le long froid de la nuit qui venait.

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Les figues

La lettre était tombée dans ma boîte un peu avant midi. Le facteur passe tard, dans notre chemin Coquet… une fin de tournée, pour lui, forcément, cette longue impasse en lisière de ville. Et puis il y voit mal, avec la fatigue il fait facilement des erreurs. Je ne lui en veux pas… ça me donne l’occasion de sonner chez les voisins, de faire ma petite tournée, de bavarder un moment. Ensuite les voisins viennent sonner à leur tour. Et on bavarde encore. On a le temps, chemin Coquet, ce n’est pas comme en ville.

C’était une lettre étrange. Une très belle lettre, si l’on veut, avec son adresse élégamment calligraphiée. Mais si jaunie, si froissée, si usée et fanée qu’elle semblait avoir traversé les années. Le tampon sur le timbre avait si largement bavé qu’il était devenu indéchiffrable. Et le timbre lui-même, ce papillon exotique… je n’aurais pas su le dater. Je ne suis pas philatéliste… maudit tampon qui avait recouvert aussi la date imprimée sur le timbre… Les couleurs étaient encore très vives certes… et pourtant elles avaient quelque chose de… je ne sais pas bien l’expliquer, quelque chose de… passé, de démodé… bref… tout cela me semblait… disons que j’avais, sans pouvoir l’assurer, l’impression qu’il s’agissait d’une lettre postée il y a des années… Combien d’années ? Ah, comment savoir ?… vingt, trente, peut-être. Ou davantage encore…

Il en arrive, quelquefois, de ces vieilles lettres oubliées par la poste – on lit cela dans les journaux, à la rubrique « insolite » que j’affectionne. Oui, on en retrouve, parfois. De très vieilles lettres restées coincées on ne sait où. Un jour, elles reprennent leur voyage, elles vont enfin où elles devaient aller. Comme si le temps avait de petits tiroirs secrets qui s’ouvriraient brusquement, sans qu’on sache pourquoi, et alors même qu’on croit en avoir perdu la clé.

Mais après tout, cette lettre, était-elle vraiment si ancienne ? La poste avait très bien pu rééditer un vieux timbre de collection… avec ces modes « vintage » qui font fureur, c’était une possibilité… Quant à l’usure de l’enveloppe… peut-être l’expéditeur n’avait-il fait que récupérer une vieille enveloppe, pour y fourrer un papier anodin ? Alors… alors, pourquoi tant de soin pour calligraphier l’adresse ? Bah, il y en a, des gens qui, pour se faire pardonner d’avoir économisé leur argent, dépensent à flots leur peine… des avares généreux, en somme… oui, ça existe… je suis un peu comme ça, moi-même.

J’ai sorti ma loupe. Le tampon sur l’oiseau, décidément, était complètement indéchiffrable. Aucun indice, par ailleurs… même pas une adresse d’expéditeur… absolument rien. J’ai eu beau tourner et retourner l’enveloppe, l’observer par transparence, la tâter et la soupeser… aucun moyen de savoir ni qui ni quand ni quoi… 

Certes, elle avait du charme, cette lettre, un charme désuet, fragile, de missive bien pliée, de billet d’amour enrubanné oublié au grenier dans un coffre à bijoux ou un carton à chapeaux, mais au fond, qu’est-ce que cela pouvait me faire, ce vieux papier froissé, sali d’usure, bon à jeter… quelle importance ? Il ne contenait certainement aucun secret, ce n’était probablement qu’une de ces lettres polies, conventionnelles et ponctuées de fautes ridicules, comme on en trouve place Charrette, le samedi, dans les bacs des brocanteurs qui bradent les successions.

Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de laisser mon imagination courir et galoper… Non, je n’aurais pas su expliquer pourquoi elle tentait ainsi ma curiosité, cette lettre tombée par hasard dans ma boîte.

Puisqu’elle n’était pas pour moi.

Que le facteur s’était encore trompé.

C’était seulement une lettre égarée. A remettre à son juste destinataire. Voilà tout.

L’adresse calligraphiée indiquait le 55. Cela au moins était certain. Le 55 se lisait très nettement. Le facteur est presbyte, il se trompe beaucoup, ces numéros si joliment dessinés, avec leurs longues hampes, avaient pu l’induire en erreur… il avait confondu les 5 avec les 6, évidemment… j’habite au 66, côté pair. Et le 55… c’est en face. Un peu plus loin. Tout au bout de la rue.

La lettre était pour la dame du 55… Madame E.-C., 55 chemin Coquet… C’était tout simple. Et pourtant, cela aussi, c’était bizarre… Car qui pouvait bien écrire maintenant au domicile de la dame du 55… ?  Celle qu’on avait vu partir en ambulance cet été et qu’on n’avait pas vue rentrer. Celle de la vieille maison dont les volets dépeints ne s’ouvraient plus depuis au moins trois mois. On aurait pu supposer qu’au moins le courrier était réexpédié… depuis trois mois !

J’avais le temps – le temps, ma vie en déborde, désormais, de ce temps qui m’a tant manqué, autrefois… du temps à perdre et du temps à tuer, comme on dit, hélas, je n’en ai plus que trop ! Sans hésiter davantage, énervée de curiosité comme j’étais, j’ai descendu la rue avec la lettre – autant m’acquitter rapidement, n’est-ce pas, de ce petit devoir de voisinage. Et puis c’était – je dois l’avouer, je suis curieuse, terriblement curieuse – c’était aussi un prétexte pour approcher de la maison fermée. Je ne passe jamais de ce côté de la rue qui ne mène vers rien, tout au fond de l’impasse… M’y rendre les mains vides ? j’aurais eu l’air de le faire exprès.

Alors que là, c’était tout simple, tout naturel. Je déposerais la lettre dans la boîte, qui sans doute déborderait de publicités, je lèverais la tête vers les volets clos, j’écouterais le silence avec un petit frisson, comme on fait dans les maisons hantées. Peut-être, avec de la chance, la boîte serait-elle ornée d’une étiquette : « Prière de ne pas déposer de courrier, il n’y a plus d’occupant à cette adresse ». Quelque chose dans ce genre… Alors, je remporterais mon enveloppe, je serais autorisée à l’ouvrir, certainement, cette lettre, pour savoir à qui la renvoyer… On est autorisé, je pense, dans ces cas-là, pour trouver le nom de l’expéditeur, à ouvrir les courriers qui ne nous sont pas destinés… afin de pouvoir les renvoyer, il faut bien… non ?

Mais quand je suis arrivée devant 55, je l’ai tout de suis remarqué, l’un des volets était ouvert. L’un des volets ? Je me souvenais très bien qu’ils étaient tous fermés, le matin encore. C’est une maison dont j’aperçois la façade depuis le balcon de ma chambre. Et chaque soir et chaque matin, depuis plus de trois mois, je me faisais la réflexion : « Elle est encore fermée, la maison du 55 ». Alors un des volets ouverts… je l’aurais vu, forcément… Quelqu’un venait donc de l’ouvrir… Tiens tiens…

Au lieu de me contenter de glisser la lettre dans la boîte aux lettres rouillée, j’ai sonné.

Je ne la connaissais que de vue, la dame du 55 – bonjour-au-revoir-il pleut-il neige-il vente-il tonne-il gèle-quel temps-quel merveilleux soleil-à ne pas mettre un chien dehors-un véritable été de la saint-Martin-mais attendez les saints de glace-bonsoir madame-et bonne nuit à vous – sur le trottoir où on se croise, dans la queue de la boulangerie, devant l’arrêt du bus, vous savez ce que c’est. Rien de plus, elle est si discrète, la dame du 55, élégante et discrète, d’une élégance discrète, à moins que ce ne soit plutôt une élégante discrétion… En tout cas il y a des décennies qu’elle s’est installée là, et personne ne la connaît vraiment, dans le quartier. Mais entre voisines, c’est toujours mieux d’essayer de créer des relations courtoises. Et s’il s’agissait d’un nouvel occupant, c’était encore plus important, évidemment, de paraître accueillante… 

J’ai sonné encore.

La sonnerie, cette dois, a résonné longtemps, longtemps, étrangement, s’affaiblissant, se renforçant, s’atténuant puis reprenant encore, comme s’il lui fallait parcourir un espace particulièrement vaste, tordu de coudes et de recoins où le son aurait rebondi, avant de se perdre, et de rebondir encore.

J’ai attendu un moment, l’oreille aux aguets.

Enfin quelque chose a craqué dans la maison. Il y avait bien quelqu’un.

J’ai sonné de nouveau.

Cette fois il y a eu ce pas léger derrière la porte. Le battant enfin s’est ouvert en grinçant. Très lentement, comme avec effort.

Une femme toute frêle, attifée d’une perruque blonde et frisée qui glissait sur son front, a fini par passer la tête.

—Vous venez pour la lettre ? Je savais bien qu’elle finirait par arriver…

De sa main diaphane elle l’avait déjà saisie, déjà ouverte. Et elle la lisait avec de petits gloussements rieurs, en rougissant, comme… comme une jeune fille lisant une lettre d’amour. C’était peut-être une lettre d’amour, finalement, cette lettre fanée, avec son oiseau et son adresse en ronde. Une lettre d’amour ? Elle était si frêle, ma voisine du 55, elle semblait si fatiguée, si malade, sous sa perruque mal ajustée de jeunette… diaphane… vieillie sans doute plus que réellement vieille, jolie encore peut-être… mais tout de même… qui donc aurait bien pu lu envoyer de vieilles lettres d’amour ? D’ailleurs non, la lettre qu’elle avait retirée pour la lire de la vieille enveloppe usée paraissait neuve et fraîche, et même… – il me semblait bien… et même légèrement parfumée…

—Entrez donc, nous irons au jardin, bavarder un moment, entre voisines…

—Je ne voudrais pas…

Cependant, la dame souriait, elle avait rajusté sa perruque – qui ma foi lui allait fort bien -, elle semblait très aimable, elle avait une voix si douce, si jeune – et j’étais si curieuse.

—… vraiment pas…

Je suis entrée, la porte s’est refermée derrière moi et nous sommes restées toutes deux dans la pénombre. J’ai eu un grand frisson. C’était sinistre, là-dedans, en fait. Encore bien plus sinistre que je n’avais pu le supposer. La maison sentait le renfermé, il y faisait froid, l’humidité se plaquait sur la peau, reptilienne et gluante. 

—Je viens seulement de rentrer, vous m’excuserez… J’arrive à l’instant. Enfin, le temps que vous descendiez la rue, naturellement. Je vous ai aperçue, je me suis dépêchée… Mais je n’ai pas encore pu aérer. Je n’ai réussi à ouvrir que les volets de la cuisine, pendant que vous approchiez, vous ne marchiez pas très vite, heureusement, j’ai quand même réussi à les tirer… des volets de métal, si lourds, ah… ces vieilles maisons… ça prend tout de suite l’humidité, quand on laisse fermé. J’étais à l’hôpital, figurez-vous… depuis trois mois… que c’était long… trois mois… ! ils ne voulaient pas me laisser sortir… ils ne m’ont même pas aidée à me repeigner, à me remaquiller… ils vous laissent comme ça, là-bas, ils n’ont pas le temps, une vague toilette, et hop, au suivant ! Mais nous serons mieux au jardin, avec ce soleil. On se croirait encore en été, vous ne trouvez pas ? Je les aime, oh, comme je les aime, ces belles journées d’automne où l’été traîne un peu. On croirait que le temps fait halte, vous ne trouvez pas ? par pure bonté pour nous, pauvres voyageurs, le temps s’en vient faire halte dans un virage de soleil tendre, avant de regagner la grand route âpre de la saison d’hiver.

Le temps dans un virage de soleil tendre ? La grand route âpre de la saison d’hiver ? 

Ma voisine du 55, décidément, était une originale.

—Remarquez, les routes de tempêtes et d’effroi, les chemins rudes où on lutte, debout et arc-bouté contre le vent, je les aime aussi, il faut tout aimer, tout !

Vraiment originale, la dame du 55… elle qui m’avait toujours paru si discrète et élégante, si bon genre.

Une dame qui avait enseigné le grec, d’après ce qu’on m’avait dit. Et le latin. 

Je regrettais un peu d’être venue.

Mais elle marchait devant moi, gracieuse et charmante.

Et déjà nous étions dans la belle clarté tiède du jardin. 

Peut-être qu’elle n’avait pas eu tort, finalement, en parlant de cette halte du temps dans un virage de soleil tendre…

C’était un jardin qui aurait pu ressembler au mien, s’il n’avait pas été à ce point en friche. Un tout petit jardin clos de grandes dalles d’ardoise sombre, comme on en voit beaucoup dans le quartier, qu’envahissait le lierre, les orties géantes, et des chardons immenses hérissés comme des chandeliers. 

Un arbre solitaire dominait ce chaos végétal, un figuier si large, si majestueux, si tranquille, qu’on aurait cru qu’il veillait sur tout un verger. Le soleil de midi donnait à plein sur son immense feuillage.

Je n’ai pas pu m’empêcher de pousser un cri d’admiration :

—Vous avez un figuier… oh, un figuier ! 

—Oui, il est magnifique, mon figuier. Je l’ai longtemps trouvé biblique. Il me semble aujourd’hui qu’il est comme un être humain qui m’aurait attendue. Quand on a vécu longtemps dans le voisinage d’un arbre, on finit par se ressembler… vous ne trouvez pas qu’il me ressemble ? 

Décidément, ma voisine était très… j’ai tourné les yeux vers elle, sottement, pour vérifier… comme si elle avait dit malgré tout quelque chose de sensé que j’aurais pu vérifier… et j’ai vu le panier. 

C’était un simple panier d’osier, mais très grand et d’une belle paille luisante et rousse, dont l’éclat neuf avait ici quelque chose d’inattendu. On avait dû l’apporter depuis peu – comment, sinon, aurait-il résisté à ces pluies continuelles que nous avions eues en septembre ? Il attendait, plantureux, exposé comme un panier de nature morte, recouvrant entièrement la petite table de fer rouillée sur laquelle on l’avait posé.

Je n’ai pas eu le temps d’exprimer mon étonnement. Déjà elle m’avait enrôlée.

—Je vous ai préparé le panier. Prenez-le, prenez-le donc tout de suite ! Vous allez m’aider. Vous allez me cueillir les figues… Vous voyez comme il en y en a, cette année, l’arbre en est couvert… et les oiseaux, ah, ne m’en parlez pas, de ces écervelés ! les oiseaux les piquent du bec et puis ils les jettent, ici, là, n’importe où, n’importe comment, comme si elles n’avaient aucune valeur… on ne pouvait tout de même pas continuer à tout gâcher, les laisser perdre… Vous allez les cueillir, vous, et vous les emporterez.

—Les emporter ? Moi ? Je ne…

—Non, non, vous les emporterez, je vous dis, emportez-les, toutes, toutes, je vous dis, vous, vous, emportez-les toutes ! Vous les donnerez si vous ne pouvez pas les manger toutes ! vous les donnerez à tous ceux que vous rencontrerez, aux voisins, à vos enfants, à vos amis. Des fruits comme ceux-là, il ne faut pas, il ne faut jamais les laisser perdre, il faut les savourer, les donner, les distribuer, que tous en aient leur part. Vous me promettez de tout emporter n’est-ce pas, tout ?

—Mais vous ? Vous n’en mangerez pas ? Vous pouvez faire des confitures, si vous en avez trop. Je vous aiderai, si vous voulez, c’est promis, je vous les ferai, j’ai une très bonne recette…

—Des confitures ? Mon Dieu ! Cuire ces beaux fruits d’automne pour les conserver en avare ? Non, non, il ne faut rien mettre en réserve, rien remettre à plus tard, il faut que tout soit savouré, tout de suite… il faut les donner, je vous dis, les donner, qu’elles soient mangées pendant qu’elles sont fraîches, là, dans l’instant !

Cette petite femme frêle et diaphane, à peine convalescente, quelle énergie elle avait, soudain, quelle force en elle, quel désir, quel… – les mots, je ne sais pas pourquoi, se sont brusquement imposés à moi – quel amour de vivre… 

—Mais vous en mangerez quelques-unes, au moins, vous, quand même ? Nous partagerons, puisque vous tenez tant à donner, vous garderez ce que vous pourrez manger…

—Manger ? Comment pourrais-je en manger, voyons ? Vous n’y pensez pas… !

Elle avait eu un si curieux sourire que je me suis sentie stupide. J’avais dû dire une sottise… J’ai baissé les yeux, sans bien comprendre, mais assez honteuse… C’est à cet instant que je l’ai remarqué : elle avait remis la lettre dans son enveloppe, et elle la tenait à la main. Dans le jardin ? pourquoi donc ?

Sans plus protester, j’ai pris le panier, et j’ai commencé à cueillir les figues.

J’ai commencé par les plus sombres, les plus lourdes. Je choisissais celles qui me paraissaient belles, dédaignant les petites, les tavelées, les sèches et les pas-encore-mûres-qui-ne-mûriraient-plus.

—Non, cueillez-les toutes, je vous dis ! Toutes ! Il ne faut rien laisser perdre. Toutes ont leur saveur, vous verrez. Cueillez-les toutes.

Elle s’était placée sous l’arbre, et elle m’indiquait du doigt toutes celles que j’aurais voulu oublier. Je dus même grimper sur le tronc et m’aventurer sur les branches pour jeter dans le panier les fruits les plus inaccessibles. 

—Cueillez-les toutes ! N’en laissez aucune ! Celles qui sont mûres, faites attention, pincez la tige avec les ongles, qu’elles n’aillent pas s’écraser sous vos doigts. Et là, tenez, cette petite encore verte, vous pouvez l’attraper en vous penchant complètement !

Elle était impitoyable. Et moi, au péril de ma vie, j’obéissais. Je devais faire une drôle de figure, là-haut, en équilibre sur des branches incertaines, à pincer du bout des ongles des tiges capricieuses, à étirer des doigts tremblants vers des fruits minuscules qui se dérobaient, à me tordre en tous sens, moi qui suis rondelette et maladroite, avec mes bas filés sous ma robe de ménage et mes chaussures à talons plats. Mais elle était si impérieuse, la petite dame du 55, que je n’éprouvais aucune peur – aucune, même pas la peur du ridicule !

Le panier débordait de fruits, elle répétait toujours : « Toutes ! toutes, je vous dis ! J’en vois encore une, là, à gauche, à droite, tout en haut… et là, encore, encore, n’en laissez pas perdre une seule, même les plus vertes et les plus petites, même les plus véreuses et les plus ratatinées ont leur saveur… »

J’avais fini, apparemment, et je cherchais en vain d’autres fruits à récolter, quand un coup de tonnerre violent a éclaté. Le ciel était très noir depuis une demi-heure, mais, absorbée dans ma tâche, je n’y avais pas vraiment pris garde. J’ai glissé sur les fesses en bas de l’arbre, affolée, achevant de déchirer mes bas et de salir ma vieille robe. Là-haut, les éclairs ouvraient déjà le ciel comme un ventre lumineux, tandis que la pluie tombait sur le jardin devenu obscur et fangeux, comme l’eau lourde et rageuse d’un barrage qu’on aurait d’un coup débondé. 

Et elle ? elle, elle tournait lentement sous la pluie battante, les bras tendus, la bouche ouverte, comme une danseuse.

—L’orage, l’orage… c’est si bon, l’orage, aussi, si bon, si bon… il faut tout aimer, l’orage aussi, il faut l’aimer…

J’ai voulu l’entraîner à l’intérieur. Rien à faire, elle continuait à danser sous l’orage, fascinée. Sa perruque détrempée pendait sur ses épaules comme une chevelure de momie. La lettre dans ses mains se dissolvait en pâte grise. Elle tournait toujours.

J’ai couru jusqu’à la maison pour m’abriter sous la petite marquise du perron.

—Vous partez ? Déjà ? Pourquoi donc ? Vous n’aimez pas la pluie ? Il faut aimer la pluie, la tempête, et l’orage, aussi ! Mais les figues, au moins, n’oubliez pas les figues ! Vous avez laissé le panier. Pourquoi l’avez-vous laissé ? Revenez vite le prendre ! Et la lettre, prenez aussi la lettre, elle est en train de fondre ! Prenez la lettre aussi ! Ce sera pour vous… tout est pour vous…

Je ne sais pas pourquoi j’ai encore obéi. Cette petite femme qui prétendait relever de maladie, elle avait une énergie, une force de volonté… une colère de vivre – c’était cette nouvelle expression bizarre qui maintenant s’imposait à mon esprit, sans que je sache bien pourquoi.

Je suis revenue chercher le panier. Il était lourd, si lourd, de fruits, de boue, de pluie, de toute ma fatigue… J’étais trempée et épuisée, mais je n’ai pas lâché l’anse, j’ai traîné le panier de marche en marche jusqu’en haut du perron. La lettre, je l’avais fourrée en boule dans la poche de ma robe de ménage.

—La porte de la rue est encore ouverte. Vous avez tort de fuir, mais je ne vous retiens pas. On ne peut retenir personne. Personne, entendez-vous… tous s’en vont, toujours ! Alors allez-vous en, vous aussi, puisqu’il le faut, rentrez chez vous ! Mais surtout n’oubliez pas : les figues, mangez-les, donnez-les, pas de confitures, non, jamais de la vie, ne mettez rien en réserve !

Elle continuait à tourner sous l’orage, radieuse, minuscule, de plus en plus petite et diaphane derrière moi qui fuyais.

J’ai regagné la rue, puis, du plus vite que je pu, traînant toujours l’énorme panier, j’ai rejoint mon logement. Ouf. Ma voisine du 55, quelle originale, décidément !

 

L’orage a fini par se calmer. Comme elle me l’avait demandé, j’ai mangé ce que j’ai pu, puis j’ai distribué des figues à tous mes visiteurs de l’après-midi. A ma fille et surtout au petit, que j’ai gardé pendant qu’elle était chez le coiffeur – parce que le mercredi, bien sûr, il n’a pas école, le petit.

Le lendemain matin, j’en ai encore donné à la petite employée triste de la boulangerie, à monsieur Dumas que j’ai croisé comme tous les matins avec son chien, et à Mme Barbey, la veuve du kiosque à journaux. Et même à des passants qui attendaient l’autobus avec moi, rue Montaigne.

Un énorme panier, finalement, c’est vite écoulé. Au soir il ne m’en restait plus que quelques-unes, les moins belles, les plus petites et les plus vertes, les pourries et les ratatinées, celles que j’aurais cru immangeables. Pourtant, c’était vrai, ma voisine avait eu raison dans son délire de cueillette, j’ai été bien surprise en les goûtant : elles aussi avaient de la saveur. Une saveur à chaque fois différente, surprenante, intéressante, en tout cas pas du tout désagréable…

Et puis, vous savez ce que c’est. J’ai un peu tardé pour retourner au 55 rendre le panier bien nettoyé, avec la lettre tout à fait illisible tant l’encre avait coulé sous la pluie, mais que j’avais quand même fait sécher à plat, et bien sûr un joli pot de confiture dûment étiqueté – parce que je n’avais pas pu m’empêcher d’en faire, tout de même, des confitures, tout le monde en fait, des confitures, n’est-ce pas ? tout le monde en aurait fait, c’est évident, à ma place, des confitures, avec de si beaux fruits…

Je n’y suis donc allée finalement que la semaine suivante, en fin de matinée.

Tous les volets étaient de nouveau fermés. Je l’avais remarqué, bien sûr, depuis mon balcon, qu’ils s’étaient refermés dès le soir de ma visite, mais je m’étais dit qu’avec la dame du 55, des volets fermés, ça ne signifiait rien… Du moment qu’on n’avait pas revu d’ambulance et que personne ne l’avait vue partir… maintenant que je la connaissais, je l’imaginais très bien, ardente et dansant dans la pénombre en murmurant : « L’ombre, la nuit, il faut aussi aimer l’ombre et la nuit ! » Parce que c’était vraiment une originale, la dame du 55, une originale…

J’ai sonné. Plusieurs fois.

C’est le facteur qui m’a interrompue.

—Vous sonnez au 55 ? Pas la peine, il paraît que la dame est décédée. 

—Décédée ? Quand donc ? Vous devez faire erreur…

Je la voyais, là, devant moi, comme si j’y avais été, encore, au milieu du jardin, toute frêle mais si forte et ardente sous l’orage. Décédée ? Allons donc.

—Je peux vous préciser ça… on a eu un papier, hier, au centre de tri… un avis de la famille, pour la redistribution du courrier… j’ai la fiche, là, voilà… madame M. E.-C. : décédée le 6 octobre à 12h09, hôpital du Bout des LandesC’est écrit, là, regardez. Nous sommes bien au 55 chemin Coquelicot ?

—Chemin Coquet.

—Oui, oui, 55, chemin Coquelicot… c’est ça, c’est bien ça… madame E.-C., DCD le 6 octobre à 12h09, DCD… vous lisez ? Ça m’aurait étonné aussi que je me trompe. J’ai de la mémoire pour ces choses-là. Vous la connaissiez, vous, cette dame ? Si vous voulez l’adresse de la famille, pour les condoléances ? Ou bien si vous avez une lettre à renvoyer… je vois que vous avez une lettre à la main…

J’ai regardé l’enveloppe. Le papillon m’a regardée. Le cachet, l’adresse, tout le reste avait disparu sous l’orage, mais ce papillon, j’avais réussi à le sauver, il avait l’air de vouloir encore s’envoler. J’ai fait non de la tête, j’ai refermé ma main. La lettre, non, elle m’appartenait.

Le facteur n’a pas insisté. Il a repris sa tournée hésitante.

Moi, je suis restée encore quelques instants devant le 55. Le temps de reprendre mes esprits.

Un vertige m’avait saisie.

Certaines choses sont impossibles, et c’est moi qui dois me tromper. Ou bien c’est tout de même le facteur qui se trompe. J’ai vérifié sur le calendrier, en rentrant. Certainement je confonds, je perds la tête probablement… ou bien non, c’est le plus vraisemblable, le facteur s’est encore trompé, ils se sont trompés quelque part, tous, en remplissant leurs fiches… on met si facilement un chiffre à la place d’un autre, quand on remplit des imprimés. D’ailleurs, il est presbyte, le facteur, c’est évident, il se trompe tout le temps… à la poste, ils feraient mieux de lui offrir des lunettes neuves, ça gagnerait du temps sur la tournée, il faut le voir relever ses petits verres épais de myope à chaque boîte aux lettres, et approcher les adresses de son nez pour vérifier les numéros.

Car le 6 octobre, c’était bien mercredi, le jour où j’ai gardé le petit, le jour de l’orage qui a déraciné mes géraniums. Et c’est justement un peu après midi que j’ai cueilli les figues, dans le jardin du 55.

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Chapeau

Le trac, elle avait tellement le trac.

Pourtant, devant le miroir, avec ses crèmes et ses crayons, elle avait retrouvé un peu d’assurance. 

Car ça, au moins, elle savait… Elle avait été une professionnelle, autrefois… Cela semblait si loin, elle pensait avoir oublié, mais en maniant les pots, les pinceaux et les crayons, tout lui était revenu. Elle n’avait rien perdu de son savoir-faire, finalement.

Quinze ans, quand même, elle avait été dans le métier… quinze ans… dans le confort parfumé et feutré de l’institut… chez Monelle… Toutes ces années heureuses, elles étaient encore là, vivantes, au bout de ses doigts fatigués, dans la précision du trait, dans la délicatesse des nuances, dans la rapidité de la conception. Même si ensuite, aux abattoirs où elle avait encore été bien contente à son âge de retrouver un CDI, quand Monelle, après son accident, avait été obligée de liquider… même si là-bas, forcément, dans le froid et le dégoût, ses mains s’étaient engourdies et durcies, tandis que son coeur d’artiste…

On se fait à tout, mais pour s’y faire il faut défaire un peu de soi, chaque jour un petit tout petit morceau de soi, ça ne paraît pas, mais à force. A force, on se réveille un matin, les yeux collés, on se rendort de fatigue, puis on se lève en vitesse, affolée, et on court prendre le bus au bas de la rue, à peine peignée, sans s’être maquillée… et le lendemain… le lendemain, on se lève encore un peu plus tard, on ne fait même plus l’effort de se peigner.

De toute façon, même les abattoirs avaient fini par fermer. Liquidés. Liquider, quel horrible verbe, comme si tout, d’un seul coup, tout ce qui nous faisait exister et tenir, se mettait à couler, décomposé, mort et noirâtre, dans le fleuve lent du néant. De l’oubli. Le passé, le passé, non, surtout ne pas, ne pas s’accrocher au passé. Ne pas jouer les bois flottés. Ne pas se laisser aller. Redresser la tête, lutter contre le courant, regagner la berge, marcher, remonter des projets. N’importe lesquels. Des projets. On le lui avait assez dit. Ne pas flancher, jamais, toujours être debout. Avancer.

Et là, c’était bien un projet, quand même, qu’elle avait ? Un projet comme un autre. Pas plus idiot qu’un autre. Il n’y a pas de sot projet, il n’y a pas de sot métier. Elle y arriverait. D’ailleurs c’était tout à fait provisoire. Juste le temps de…

Si seulement elle n’avait pas eu ce trac.

Elle prenait plaisir à se maquiller, pourtant, devant le grand miroir un peu piqué, elle éprouvait même un vrai bonheur à retrouver les gestes, les sensations douces et poudreuses, sous les doigts, sur la peau du visage. Le bonheur de se dessiner un visage, de s’offrir un regard, un sourire, une peau de star – ou de clown, à vrai dire, mais quelle importance, du moment que c’était un visage à offrir aux regards.

Elle avait longtemps rêvé de devenir maquilleuse de cinéma. Ou de théâtre. Elle aurait pu, bien sûr qu’elle aurait pu. Il aurait suffi de tenter sa chance à Paris. De frapper aux bonnes portes. D’y aller au culot. Pourquoi est-ce qu’elle n’avait jamais osé ?  Le trac, toujours, le trac. Satané trac, qui avait paralysé sa vie entière.

Avec son expérience, son talent, elle aurait pu, après Monelle, au lieu des abattoirs, elle aurait pu, même si Ludo… elle aurait pu malgré tout monter quelque chose… un vrai, un grand projet. Au lieu de… Au moins, cette fois, elle avait pris sa décision. Un petit projet, d’accord, très provisoire, d’accord, mais c’était toujours un projet. Pas de honte à avoir. Elle irait au bout. Malgré le trac. Elle en était capable. D’une certaine façon, c’était… oui, une sorte de test. Une forme d’épreuve. Après cela elle le saurait vraiment, si elle aurait pu… si elle pouvait… enfin… si… prendre sur elle… accomplir une décision difficile, aller de l’avant… Bref, trac ou pas, il fallait. Elle allait s’en tirer.

Mais d’abord, réussir le maquillage. En faire une oeuvre d’art. Le masque blanc, d’abord, céruse épaisse et grasse, écrin de pâte à bien poser, pour accueillir l’autre masque.

Deux cercles rouges, un sur chaque joue, tourbillonnants comme la joie. Inversés parce que tout ce qui tourne peut se tourner et retourner en son contraire – aussi bien qu’inversement, c’est évident. Garder confiance.

Le tour des yeux large et bien dessiné. Reblanchir les paupières, pour couvrir parfaitement les sourcils, avant de les repeindre savamment un peu plus haut, sur l’arcade.

Accent aigu sourcil gauche, accent grave sourcil droit. Question-réponse, en somme. Quand on a des problèmes, il faut s’interroger, aller chercher en soi les réponses, c’est ce qu’on lui avait dit, l’autre jour, à l’agence, non ? 

Avec le rouge à lèvres élargir la bouche en sourire. Il suffisait de remonter les bords. Le sourire, c’est un code. Un simple demi-cercle sur une feuille de carton, c’est un sourire qui fait plaisir. Et l’essentiel n’était-il pas de faire plaisir aux gens ? Leur offrir un sourire. C’est une belle chose, d’offrir un sourire aux gens. Ils en manquent presque tous. A qui ne manque-t-elle pas, au fond, la joie, en ce monde où tout se liquide si vite ? Alors un vraiment beau sourire.

Maintenant les paillettes. En déposer partout sur le maquillage gras, qu’elles s’incrustent dans le masque comme des étoiles dans leur ciel, que ça brille, que ça pétille et que ça scintille sous les guirlandes de Noël. Sur la perruque aussi. Que ça brille, que ça vibre, que ça fasse danser les yeux des enfants. Et des autres aussi.

Mais ce léger frisson de ses mains… Cette transpiration sur les ailes de son nez, qu’il lui fallait essuyer avant de poser le nez de feutrine rouge… Ce trac, ce trac, oh, ce trac… si seulement elle pouvait l’oublier ce trac, qu’elle avait.

C’était la première fois, évidemment. On pouvait se dire que ça passerait, ensuite. On se fait à tout c’est évident. Mais ce trac, là, maintenant, comme ça, quand même, c’était tellement… tellement idiot !
Si ses mains n’avaient pas tremblé à ce point, elle n’aurait pas raté le sourcil gauche. Mieux valait l’effacer, recommencer. Un chiffon légèrement imbibé d’eau tiède, frotter doucement sans abîmer le reste du masque, ce ne serait rien, quelques minutes de perdues, et alors ? Il lui restait encore assez de temps.

Le costume, heureusement,  elle l’avait préparé et passé à l’avance. Elle n’y arriverait plus, maintenant, à agrafer les boutons pressions, avec ce trac qui crispait tous ses muscles.

Il était bien, le costume, d’ailleurs, franchement, il était bien. Rien à dire. Il tombait impeccable.

Un tissu bien chaud, en plus. Elle n’aurait pas froid. Ç’aurait été terrible d’avoir froid, alors qu’il fallait donner chaud aux coeurs.

Un très beau manteau, vraiment. Rien à redire. En velours. Du bon velours de coton épais  tout soyeux, couleur crème et bordé en fourrure de laine blanche.

Pas un costume moderne tout mince en synthétique. Un vrai beau costume à l’ancienne. Celui que Ludo mettait, dans le temps, pour amuser Nick. Un costume qui lui venait de son grand-père. On le gardait dans la naphtaline. Il paraît que c’est les Rois, qu’ils fêtaient, là-bas, dans le pays du grand-père. Mais Ludo le mettait toujours pour Noël. On n’allait pas acheter un autre costume exprès, puisqu’on avait celui-là.

Elle avait juste raccourci un peu les manches et reblanchi la fourrure avec un peu d’eau de javel – bien diluée, ça ne brûle pas. Le costume était un peu court pour Ludo, on voyait dépasser le bas de ses jeans, et que ça faisait bien rire Nick, un grand roi mage en jeans.

Il ne restait plus qu’à enfiler les bottines. Les petites bottines blanches imitation hermine qu’elle avait achetées un jour dans l’affolement des soldes, la dernière année de l’Institut, qu’elle ne se doutait pas de l’accident, du désastre où Monelle allait tout liquider – des bottes voyantes avec leurs grands poils blancs, qu’elle n’avait jamais osé porter, mais qu’elle avait quand même gardées, parce qu’elle avait tendance à tout garder, à entasser comme une avare les miettes de mémoire, à se raccrocher au passé, des bêtises qui l’empêchaient d’aller de l’avant, on le lui avait souvent dit et c’était vrai. Ludo le lui disait toujours, et il n’avait pas tort, et le conseiller, l’autre jour… il avait encore insisté, le conseiller, à l’agence : aller de l’avant de l’avant de l’avant ! Elle avait tellement de mal, toujours, à admettre l’évidence, à faire face, à passer à la suite. Monelle, les abattoirs, le divorce, le départ de Nick, les lettres de Morat-Tombini qui s’accumulaient depuis un mois, et qu’elle aurait dû ouvrir… Ne pas se laisser emporter comme un bois flotté. Réagir. 

Puisqu’elle avait eu cette idée, qu’elle s’était préparée, elle avait réussi à monter ce petit projet pas bête qui pouvait l’aider à s’en sortir, à … enfin avec ces lettres qu’elle recevait toutes les semaines, elle n’avait pas le choix. Il fallait bien faire quelque chose. Puisqu’elle s’était décidée. Dé-ci-dée. Préparée. Pré-pa-rée. Vraiment.

Le trac, cet idiot de trac, aujourd’hui, il n’allait pas l’empêcher de réaliser au moins ça, ce petit projet qu’elle avait fini par mettre au point, extrêmement modeste évidemment, peut-être même un peu idiot, mais qui était un début, qui allait lui prouver qu’elle était forte, qu’elle pouvait s’en tirer, qu’elle savait surmonter, qu’elle avait le cran de…

En tout cas les bottines auraient au moins fini par servir à quelque chose. Elles étaient marrantes, en fait, kitsch et marrantes, juste ce qu’il fallait. Tant pis si la gauche appuyait un peu sur son cor, il ne s’agissait pas de marcher, seulement de rester un moment immobile, à jouer de la trompette.

La trompette. Ah, la trompette, c’était le plus dur… Ce trac, le trac qu’elle avait, lorsqu’elle pensait à la trompette !

Pourtant.  Puisqu’elle s’était préparée. Pré-pa-rée. Entraînée. Tous les jours, elle avait répété, elle n’avait rien laissé au hasard. Mieux que préparée, elle était prête. Bien sûr qu’elle était prête.

Une belle petite trompette, astiquée, couchée dans son étui soyeux comme un bijou. Dans une trompette comme celle-là, on pouvait souffler, s’époumoner, ça plairait toujours même si. 

Ouvrir l’étui pour vérifier… oui, elle y était toujours, et elle luisait, elle brillait comme un sou… enfin, comme un son –  un son très pur lancé dans l’air glacé des rues en fête.

Refermer l’étui soigneusement, qu’il n’aille pas s’ouvrir en route – laissant choir l’instrument dans la boue noire du caniveau. Non, jamais !

Pourvu seulement qu’elle arrive à. Oh, ce trac ! Qu’elle arrive à… En public…

Elle sentait des gouttelettes de transpiration froide rouler sous son nez de feutrine.

Le trac. Oh le trac. Le trac, cette vague d’eau sale et froide, qui montait dans son corps, envahissant et noyant tout son être.

Elle avait toujours eu le trac, de toute façon, quand il s’était agi de jouer en public. Même dans les défilés où pourtant le son aigu de son instrument se perdait dans le fracas du groupe.

Pourtant, étant jeune, elle avait appris très correctement à l’harmonie municipale. Et elle se défendait aussi bien, finalement, que ceux qui n’avaient pas le trac. Elle se débrouillait plutôt pas mal, c’était ce que tout le monde disait, et pendant les défilés, elle voyait les regards des garçons se poser sur ses lèvres arrondies et tremblantes.

Déjà rien que ça, à l’époque, ces regards curieux des garçons, ça lui donnait un trac terrible. Juste de penser qu’on la regardait jouer, même si on ne l’entendait pas bien.

Alors maintenant…  ! Qu’elle n’avait plus vingt ans. Plus du tout. Qu’elle n’avait plus le souffle – elle avait trop fumé, dans la période sinistre des abattoirs. Dire que chez Monelle elle avait réussi à arrêter complètement… Et puis il n’y avait pas si longtemps qu’elle s’y était remise, à la trompette. Depuis qu’elle avait du temps à elle – c’était le bon côté, depuis qu’ils avaient liquidé, qu’elle n’arrivait pas à retrouver, c’était le bon côté, elle avait le temps – elle arrivait à s’entraîner presque tous les après-midis, quand les voisins du dessus étaient partis, naturellement, puisqu’eux ils travaillaient, pour limiter les histoires… Seulement on ne pouvait pas rattraper les années perdues… il fallait reconnaître qu’elle n’avait plus son aisance d’autrefois. Et déjà autrefois elle se débrouillait plutôt pas mal, d’accord, mais pas non plus…

Tout de même, ce trac, c’était idiot, elle n’avait prévu que des trucs très simples, sus par coeur depuis l’enfance. Des petits refrains de Noël entraînants que tout le monde connaissait. Evidemment, même sur des morceaux simples, quand on manquait de maîtrise, on n’était pas à l’abri d’une fausse note. Et alors ? Une fausse note, cou-ack ! Ce ne serait rien, une fausse note, qu’une note un peu marrante qui ferait rire les gens… la trompette saluerait et brillerait  dans la lumière comme la joie, et c’était tout ce qu’il fallait.

Le temps était beau, encore heureux, c’était une chance… Beau, mais froid quand même. Pas beaucoup au-dessus de cinq. Elle n’avait jamais supporté le froid. C’était devenu une obsession, le froid, à la fin, aux abattoirs. Bah, le froid… dans le manteau en bon velours épais… elle serait tout à fait cosy, comme disait Monelle, dans le temps…  cosy, c’était un des mots préférés de Monelle. Non, le froid, ce n’était rien, avec ce manteau-là, c’était le trac, surtout, qui… La peur de ne plus savoir, de laisser déraper ses doigts sur les pistons, de laisser son souffle tremblant la trahir. Sacrée bêtise, le trac. C’était pourtant si simple, de jouer quelques airs, juste un petit moment de fête, dans l’ambiance de Noël, faire plaisir aux gens… c’était tout naturel, elle avait participé à tant de défilés, autrefois, c’était bon, de jouer pour les autres, de donner un peu de plaisir aux enfants, aux vieux qui s’arrêteraient avec leurs chiens. D’ailleurs, même si elle faisait une ou deux fausses notes, sous son masque clownesque et dans son costume fourré, personne ne pourrait la reconnaître, elle n’aurait pas à avoir honte… et puis même, quelle importance ? du moment qu’elle était là pour la joie et la fête… Non, ce trac, c’était complètement idiot.

Elle allait se lancer, c’était tout, et ça irait. Comme autrefois, dans les défilés de la Lyre amicale, quand l’angoisse du début finissait par se dissiper, dans l’ardeur de la musique et la chaleur du groupe.

Elle prit la trompette et commença à jouer « De bon matin, j’ai rencontré le train… sol-sol, ré, sol… » La voisine frappa aussitôt un grand coup contre le plafond. Celle-là. Elle était donc rentrée manger, aujourd’hui ? Ou alors on l’avait virée elle aussi ? Virée, liquidée, bien fait.

Continuer quand même. Ne pas se laisser intimider. Ce n’était pas parce qu’elle avait un grand appart avec balcon, cette… enfin… qu’elle allait faire la loi.

« …de trois grands rois qui allaient en voyage… ». La voisine frappa encore. En rythme. Drôle de tambour. C’est du Bizet, crétine ! 

Pourtant, avec la sourdine, franchement, le son ne portait pas trop. Une sourdine extra. Une bubble wah-wah. Empruntée exprès pour l’occasion. C’était toujours gênant de demander, mais pour une fois elle avait osé, et un ancien de la fanfare qui s’était essayé au jazz, dans le temps, avait bien voulu la prêter. Indispensable, la wah-wah. Pour la joie, pour la fête. De la joie, de la fantaisie, de la légèreté, c’était ce qu’il fallait. Bulles de joie, de fantaisie, bulles de Noël plein la rue. Wah wah, bubble wah-wah !

« ….de trois grands rois dessus le grand chemin ». 

Le grand chemin.

Le grand trac, oui.

Oh, ce trac, qu’elle avait.

Tant pis. Ne plus y penser. Y aller. La pendule marquait 13 heures. Il était temps. Se décider. Partir.

Dans sa hâte elle frôla la pile de lettres posées sur la table. L’une d’elles tomba à terre, s’écrasa du côté du tampon SCP Morat-Tombini et se recouvrit de paillettes envolées du manteau. Pas la peine de ramasser. On verrait ça après, quand elle rentrerait avec… enfin quand elle aurait… que ça irait mieux.

Partir. Se dépêcher. Le bus passerait dans dix minutes. Enfin plutôt quinze. Mais il valait mieux prendre une petite marge. Au cas où il serait en avance. Ils passent en avance, en banlieue, les bus, souvent, pour gagner du temps ensuite en ville dans les embouteillages. Au cas où… où sa montre retarderait, on ne sait jamais. Enfin au cas où.

Le trac. Ce trac. Oh ce trac.

Elle était déjà arrivée à la porte et peinait à introduire la clé dans la serrure, quand elle eut, soudain, l’idée.

Une idée magnifique qui allait tout changer : emmener le petit tabouret de bois pliant. Le tabouret sculpté à deux marches qui lui servait à poser ses plantes. Le tabouret changerait tout. Debout sur le tabouret dans son costume, avec la trompette qui luirait au-dessus des passants, elle aurait quelque chose de surnaturel, de magique.

Le trac, ça donnait des idées, finalement, ça stimulait l’imagination, le trac. Car c’était une idée épatante. Hissée sur le petit tabouret, elle aurait une allure… une silhouette… En tout cas elle se sentirait plus grande, beaucoup plus grande, beaucoup plus forte, beaucoup plus… beaucoup moins…

Dans la rue personne ne se retourna en la voyant passer. A cette époque de l’année, ça n’étonnait personne, une femme maquillée en costume de fête tenant un tabouret et un étui à musique.
Tout allait bien, tout irait bien. Elle s’arrêta, posa ses paquets, tendit ses deux mains devant elle pour voir : elle ne tremblait presque plus. Tout allait bien.

Mieux que bien.

On ne peut mieux.

.

Et… oh non ! 

Elle était déjà à l’arrêt du bus lorsqu’elle s’aperçut qu’elle l’avait oublié.

Oublié ?

Non !

Si. Oublié. Oublié. 

Se dépêcher revenir se dépêcher ne pas perdre un instant courir.

En courant elle pouvait.

Y arriver.

Courir se dépêcher courir.

Pas moyen pas moyen

de s’en passer

faire vite. 

Elle pouvait.

Elle courait à perdre haleine, s’empêtrant les bottines dans le bas du costume. Le tabouret la gênait et la trompette tanguait dans son étui, heurtant les parois soyeuses à coups lourds qui faisaient se retourner les passants. Mais il fallait courir, courir. Avec de la chance elle aurait encore le bus de 13h15. Pas question d’attendre celui de 15h30 qui arriverait trop tard en ville. Se dépêcher, rouvrir la porte d’un coup de clé, le prendre sur le buffet du séjour, refermer la porte en vitesse, pas le temps de ranger le chapeau dans l’étui à trompette, filer, courir, courir, elle y arriverait, elle allait s’en tirer.

En le calant bien sur la perruque, même si elle courait encore plus vite au retour,

à perdre haleine

à ne plus avoir souffle.

Courir, de toutes ses forces courir, elle était forte, elle le pouvait.

Bien calé sur sa tête il ne tomberait pas.

Le chapeau.

Le chapeau de velours haut de forme à fond de carton rigide qu’elle avait marchandé la semaine précédente exprès au vide-grenier de la Bouteillerie.

Le chapeau ravissant.

Qu’elle avait oublié. Pourquoi donc ? Oh, pourquoi ?

Le chapeau.

L’indispensable chapeau.

Le chapeau jaune comme beurre frais,

le chapeau qui,

artistement posé un peu de travers sur sa perruque bleue,

lui donnerait vraiment un air de joie

quand elle arriverait

rue Royale.

Le chapeau.

Le chapeau tiède

qu’elle poserait sur le sol

glacé.

Le chapeau rigolo

qu’elle poserait devant le tabouret,

après avoir pris soin d’y nicher une pièce luisante.

 

Avant de reprendre son souffle

et sa trompette,

 

et de grimper

là-haut.

.

.

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Le sac

Le gamin s’avançait toujours sur le chemin fangeux. Un tout petit gosse tout maigre et pieds nus, avec un T-shirt rouge trop court qui laissait voir son nombril saillant, et un short kaki bien trop grand, qu’une ceinture de ficelle retenait sur son ventre. Un enfant pauvre d’un des villages voisins, qui serrait dans ses bras un vieux ballon de football à moitié dégonflé et maculé de boue. Quel âge, le gamin ? Quatre ans, cinq ans, peut-être même six, est-ce qu’on pouvait savoir ? ils étaient tellement malingres, les gosses, dans le coin. 

Derrière la palissade de bambous, l’homme en treillis avait déjà appliqué son fusil sur la fente étroite qui lui servait de meurtrière. L’homme casqué, caché et chaussé de Rangers qui allait tuer un enfant aux pieds nus.

Un jeune enfant noyé dans son sang, un ballon crevé se couchant immobile sur un chemin de boue, ça n’avait aucun sens. Mais l’homme en treillis ne se demanderait pas si cela avait ou non un sens, de tuer cet enfant, de crever ce ballon, de mêler de sang rouge cette argile grise et lourde. L’homme en treillis avait ordre de surveiller la piste et de tuer tous ceux qui approchaient de la palissade. L’homme en treillis avait le crâne bas et lourd sous son casque verdâtre. L’homme en treillis était de ceux qui exécutent les ordres. De ceux qui exécutent.

Cependant le petit avait ralenti le pas, il hésitait, mais il avançait toujours. Les yeux à terre, serrant son ballon dégonflé sur son nombril saillant, il paraissait chercher quelque chose, il ne semblait pas remarquer la palissade.

Lève les yeux, gamin, oublie le rêve où tu te perds, lève les yeux vers le réel qui n’a pas d’autre forme que cette palissade hérissée creusée de meurtrières, et regarde, face à toi, au fond de l’oeil de crocodile que dessine la fente verdâtre du treillis de bambous, la prunelle ouverte et luisante du canon qui te vise.

Lève les yeux, gamin, regarde, tu sais ce que c’est, un fusil, tu sais ce que c’est, un homme qui vise, on sait cela à la naissance, ici, lève les yeux, gamin, ouvre les yeux, et fuis, fuis, fuis, de toutes tes forces fuis !

Bon sang petit, qu’est-ce qui te prend, de continuer à avancer, de regarder le sol sans rien comprendre ? Qu’est-ce que tu cherches, bon Dieu, sur ce chemin dégoûtant qui te mène à la mort ?

Faire quelque chose. Agir. Sauver l’enfant, tout de suite.

Abandonner le sac trop lourd dans ce creux mort de l’arbre. Ramper dans la boue sans bruit. S’approcher de l’homme au treillis pour le surprendre par derrière. Fondre sur lui brusquement et l’immobiliser. Le coup partirait en l’air. Alors, sans hésiter, s’emparer du fusil. Assommer le type d’un coup de crosse. Revenir chercher le sac. Fuir avec l’enfant, rejoindre son village où ils trouveraient tous deux de l’aide. C’était si simple. Ramper. Approcher sans bruit. Immobiliser l’homme et le désarmer. Vite. Se dépêcher.

L’enfant, qui n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de la palissade, s’était tout à fait arrêté. Agenouillé il tâtait le sol. Quand enfin il eut trouvé un endroit presque sec, précuationneusement, il posa son ballon. Puis il se recula.

Derrière les hauts bambous, l’homme au treillis continuait à viser. Il n’était pas pressé, il consentait à attendre un peu. Il aurait suffi que l’enfant renonce. Qu’il comprenne, qu’il recule. Mais l’enfant, indécis, regardait toujours le sol. Il avança un pied et le posa sur le ballon. Puis il shoota, tout doucement, juste pour voir. Le ballon dégonflé roula maladroitement en direction du marais. Le marais, c’est ça ! cache-toi là, gamin ! roule au marais, cache-toi dans l’eau noire, et puis rampe, et fuis ! Fuis, gamin, fuis ! Vite, gamin, on n’a plus le temps. Se dépêcher. Se dépêcher.

Mais d’un geste adroit de danseur, le gamin avait déjà ramené le ballon sous son pied. Puis il le poussa de nouveau, très légèrement, du bout de ses orteils libres et nus, avec une surprenante élégance. De nouveau la trajectoire du ballon dégonflé dévia vers le marais. De nouveau, du bout de son pied nu de danseur, le gamin l’arrêta habilement. 

Depuis l’arbre, on voyait très bien la nuque de l’homme, entre le casque et le treillis, elle respirait comme si elle seule avait été vivante. Chaque inspiration de l’homme soulevait et gonflait sa peau plissée, comme une joue de crapaud brun. Ce n’est pas beau un homme qui respire lorsqu’il s’apprête à en tuer un autre. Ce n’est pas beau, un homme qui halète dans l’air moite en visant un gamin.

Cependant l’enfant s’était de nouveau arrêté. Il tenait son ballon sur son ventre, comme un bouclier dérisoire, et il regardait la palissade de bambous avec curiosité. 

La palissade. Enfin tu la regardes. Une palissade de bambous taillés en pointes de piques. Tu as compris, petit ? Observe bien, gamin. La gueule ouverte du fusil, veillant comme un serpent, là, dans la meurtrière, ça y est, tu l’as vue ?  Tu l’as vu, l’éclair noir de la prunelle du type qui s’apprête à te flinguer ? Tu l’as saisi, tu l’as bien mesuré, ce trou de tous les enfers qu’on appelle un canon ? Fuis, je te dis, fuis  ! 

Il aurait fallu crier.

Hurler.

Crier crier « Va-t-en, sauve-toi, gamin !  » Hurler hurler.

Peu importait que l’enfant parle une autre langue que la sienne. Ces appels-là, en toutes les langues, on les comprend toujours immédiatement.

Il aurait voulu crier crier hurler hurler, pour que le gamin prenne peur et détale. Mais il ne pouvait pas crier, il ne pouvait pas hurler, l’homme au fusil se serait retourné, il l’aurait vu aussitôt, mal dissimulé qu’il était derrière l’arbre. Et c’est lui que l’homme au treillis aurait abattu le premier. Avant de braquer de nouveau son arme sur le gamin terrifié.

Une seule chose à faire. Laisser le sac dans ce creux noir de l’arbre. Ramper dans la boue. Le plus vite possible. Se dépêcher. Sauter sur l’homme et le désarmer. L’assommer.

Le gamin avait reposé son ballon sur le sol et il s’amusait maintenant à le faire tourner sous son pied, tout en rond. Sans doute qu’il rêvait qu’il s’entraînait sur un stade. Peut-être au fond qu’il ne savait pas, pour les palissades. Que personne ne lui avait encore expliqué, pour la guerre, les soldats, les camps retranchés. Ce n’était qu’un très jeune enfant, après tout. Un tout petit enfant savant au jeu aérien des ballons, qui ne connaissait pas encore les jeux sombres et grossiers des guerriers.

Plus le temps de réfléchir, plus le temps d’attendre.

Il s’élança. Dans la boue son corps souple glissait sans bruit. Mais le sac qu’il avait continué à tenir de sa main droite et qu’il devait hisser au-dessus de la fange… saloperie de sac… le sac le gênait. Le sac le retardait. Trop lourd. Il savait bien qu’il aurait dû le laisser. Pourquoi est-ce qu’il ne l’avait pas laissé derrière lui ? Il serait venu le rechercher, ensuite, c’était le plan. Maintenant, c’était trop tard pour s’en débarrasser… Il ne pouvait pas le laisser couler dans ce marais, non, il ne pouvait pas… sûrement pas, toute sa fortune, ce sac… C’était tout à l’heure qu’il aurait fallu. Dans le creux mort de l’arbre, bien au sec… Mais il n’était plus temps de regretter. Trop tard pour revenir. Il fallait ramper, de toutes ses forces glisser sans bruit malgré le poids du sac, se poussant du bras gauche, vers l’homme au fusil.

L’enfant était à une douzaine de mètres de la palissade maintenant. Il s’amusait à dribbler.  Mais à dribbler… oh ! en artiste…  ! Le ballon tournait avec une grâce stupéfiante sous ses pieds de danseur. On aurait cru un oiseau capturé et charmé dansant avec son maître. Il s’y connaissait, le gamin. Quelqu’un devait avoir la télé, au village… Un gamin doué comme ça, quel avenir il avait… un dieu, ce gamin… ah, plus tard, celui-là, il fallait qu’on en fasse un champ… 

Il vit la nuque de l’homme se soulever plus lourdement. Il vit l’index de l’homme se poser  sur la gâchette.

D’une main, sans cesser de ramper, il ouvrit la fermeture du sac, dégagea l’appareil, et poussa la mollette. L’écran s’alluma.

Soudain, l’enfant shoota, d’un seul coup de pied si juste, si parfaitement maîtrisé, que son vieux ballon mou s’envola dans l’air moite comme un oiseau jeune et libre, très haut, si haut – avant de venir doucement se coucher juste au pied de la palissade. Au centre exact de la rangée des bambous hérissés. Dans le demi-cercle de menthe fraîche qu’on avait laissé vivre, sous la fente noircie où veillait le canon. Quand on jouait à la marelle, jadis, ce petit demi-cercle, au bout du grand chemin, dans le grand carré retranché du ciel, est-ce que c’était le paradis ou l’enfer qu’on l’appelait ? Quelle importance ?

But, ça s’appelait, aujourd’hui. Le gamin bondissait de joie. But.

Cette grâce, bon sang, cette façon souple qu’il avait de se soulever hors de terre comme il se serait envolé ! Qu’il était doué, ce gosse… qu’il était beau, comme ça, à bondir comme on rêve. Un dieu, ce gamin, un dieu-oiseau, un oiseau-dieu… un futur champp…

L’homme en treillis ajustait sa visée, accentuant la pression de l’index sur la détente… dans une seconde il aurait…

Sur l’écran qu’il tenait au-dessus de sa tête, l’enfant se découpait avec une netteté fascinante. Soudain, à l’ouest, un rayon de soleil couchant se fraya un passage dans les nuages épais. Comme pour mieux voir.

La silhouette légère et souple, dans son élan ailé, avait, en contre-plongée sur la piste en surplomb, quelque chose d’éternel. 

Un cadrage impeccable. Une image d’exception. Cet éclairage, enfin, ce contre-jour si juste…

L’instant, l’instant parfait, qui ne doit pas mourir.

Il appuya sur le déclencheur.

A l’instant précis où la balle traversait le crâne de l’enfant bondissant.

Un quart de seconde plus tard le gamin s’effondrait sur le sol, pantin raidi dans une mare de sang fangeuse.

Il eut tout juste le temps de penser que la photo, saisie à l’instant précis où la balle avait frappé, dans l’élan ultime, serait parfaite. La meilleure prise de toute sa carrière. Il avait bien fait d’attendre, après tout. Il avait bien fait de le traîner dans la merde, son sacré sac trop lourd.

Mais l’homme au fusil s’était déjà retourné.

Le flash. Bien sûr. Le flash. Comment il avait pu ? il avait activé le flash. Le tireur avait vu l’éclair. Forcément. Merde. Contre-jour… déboucher les ombres… préciser les contours du sujet en mouvement… réflexe professionnel. Réflexe et merde ! cette langue de lumière rebondissant sur les bambous, le flash cobra. Comment il avait pu ? Comment il avait pu oubl… ?

La seconde balle traversa l’appareil avec un son métallique, avant de se ficher tout au fond de son oeil.

Merde, pensa-t-il encore tandis qu’il s’enfonçait dans la boue sous un flot de sang tiède.

Merde. La photo.

Le troisième coup de fusil lui traversa le coeur.

La meilleure de toute ma carrière, pensa-t-il encore. Elle valait le coup, celle-là. Merde.

Et il s’abattit dans la fange, tandis que l’appareil brisé que son poids entraînait se noyait dans son sang.

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L’Olivier

Une histoire d’arbre ? Bien sûr que je peux vous raconter une histoire d’arbre, bien sûr que j’en connais, des histoires d’arbre… Tout le monde a son histoire d’arbre, non ?… Est-ce que les arbres n’accompagnent pas depuis toujours la vie des humains ? Est-ce qu’il n’y a pas, partout, des humains qui portent des noms d’arbres ? Est-ce qu’ils ne sont pas un peu humains, au fond, les arbres ? Et même, est-ce qu’ils ne sont pas tout à fait de notre famille, quand nous les plantons de nos mains, quand nous les soignons et que nous les aidons à grandir comme des enfants ? Et est-ce qu’ils ne meurent pas comme des humains qu’on assassine, quand nous décidons de les tuer ?

Tiens, je pourrais vous raconter l’histoire de la petite Suzon, la gamine qui avait fait replanter le pommier de la colline de Lhommeau. Un vieux pommier planté par son arrière-grand-père que la tempête avait couché. La petite passait tous les jours en vélo au pied de la colline pour aller à l’école. Quand elle a vu l’arbre déraciné, couché dans ses fleurs de printemps souillées de boue, elle a tellement crié, tellement pleuré, tellement supplié, que son père a fini par venir là-haut avec son tracteur pour redresser l’arbre et le replanter. Un sacré boulot, je vous assure. Il avait même fabriqué un grand tuteur de hêtre qu’il avait attaché au tronc du pommier avec du fil de fer, et il était allé chercher dans la carrière des grosses pierres bien lourdes à poser sur la terre où il avait replanté l’arbre, pour tenir les racines. Un sacré boulot, je vous dis.

Tout le monde disait que c’était de la folie, que ça ne servirait à rien, qu’on ne pouvait pas replanter un vieil arbre, que jamais un arbre déraciné ne reprenait vie, qu’il avait fait son temps, ce vieux pommier couvert de lichen qui ne donnait que des pommes véreuses. Mais la petite y croyait, elle. Elle s’arrêtait tous les matins et tous les soirs. Elle laissait son vélo en bas, au bord de la route, pour grimper jusqu’à l’arbre et l’arroser avec une petite bouteille qu’elle transportait. Un arbre de cette taille, elle ne se rendait pas compte comme c’est ardent et vorace, la petite, mais elle y croyait. Elle en passait du temps, là-bas, toute seule, à caliner son arbre…

Un soir, elle n’est jamais rentrée. Son vélo avait disparu aussi. On a cherché, appelé, cherché, appelé, tremblé… Les chiens des policiers ont fini par la retrouver, enterrée toute nue étranglée, dans la terre remuée, sous une des pierres de l’arbre. Son vélo était au fond de l’étang de Sommeuse. On n’a jamais su. 

L’histoire était dans tous les journaux, en une, il y a deux ans… on en reparle encore de temps en temps… mais ce que les journalistes n’ont jamais su, c’est l’arbre : au printemps suivant, l’arbre a refleuri pour de bon. Une splendeur sur la colline. Une lumière d’aurore à la tombée du jour. Ça n’a pas empêché le père de venir le tronçonner avec ses branches en fleurs. Il a brûlé le bois sur place. Ça fumait, ça criait, et ça soufflait d’angoisse, et ça pleurait de sève, à sifflements de bois ça hurlait et ça suppliait. Un arbre tout vivant.

Je pourrais tout à fait vous la raconter vraiment, vous la raconter en détail, cette histoire, l’histoire de la petite Chloé,… je veux dire de la petite Suzon… puisque j’ai commencé… seulement voilà, je ne les sais pas encore bien, les détails, ni le décor ni les paroles…  Je viens de vous inventer ça… je m’y suis un peu embrouillé sur la fin… Ah, vous y avez cru ?Tout était faux pourtant, sorti comme un champignon noir de mon imagination… mais est-ce que c’est vraiment faux, ce qu’on imagine, quand on l’imagine comme il faut ? Est-ce qu’elle ne serait pas devenue vraie, mon histoire, si je vous l’avais vraiment bien racontée, avec les paroles, le décor, les détails… Le faux, quand on l’imagine comme il faut, c’est peut-être plus vrai que le vrai, est-ce qu’on sait ? … car les mots, quand ils viennent à la rencontre de notre désir de fiction, les mots… quand on en joue comme le vent sur les branches des arbres… quand on les pose comme des fleurs fraîches sur le lichen des jours, quel pouvoir ils ont, les mots… quel pouvoir nous voulons leur donner… !

Mais assez de digressions, vous m’avez demandé une histoire d’arbre, et je vais tout de même vous raconter une histoire vraie. Vous la trouverez peut-être plus difficile à croire que la fausse, c’est souvent comme ça. N’empêche que celle-là est vraie pour de vrai  – même si, en effet, vous avez raison de le faire observer, rien ne le prouve… Et pourtant si, car je vous montrerai, tout à l’heure… je vous le montrerai, l’arbre, derrière son mur. Ça ne prouvera toujours rien ?… d’accord. Et alors ? je vais quand même vous raconter l’histoire… mon histoire d’arbre, mon histoire de mon arbre.

Parce que ça se passe ici, chez moi, figurez-vous, ici-même, mon histoire.

Vous voyez où j’habite ? Une grande longère sur un vaste terrain arboré de fruitiers… Une belle propriété, tout à fait. Avec un beau verger.

Contre le mur du fond, bien abrité du vent, bien exposé au soleil, j’avais un olivier, un joli petit olivier noueux qui se chauffait en lézard sur les vieilles pierres. C’est rare, ici, les oliviers. Il fait trop froid, trop humide. Mais le terrain était bien drainé, le mur exposé sud protégeait l’arbre du gel, et, dès qu’il lui prenait fantaisie de passer par chez nous après la pluie, le soleil caressait tendrement les grands tendons tourmentés de son corps trapu. Mon olivier prospérait, et même il donnait des olives, que je récoltais soigneusement.

Un matin d’avril, il y avait eu une nuit de tempête terrible, je sors pour inspecter le jardin, un carnage de branches blessées, d’arbustes décapités et de fleurs étouffées… je regarde partout pour faire le compte des dégâts, je vais jusqu’au fond en pataugeant dans la terre détrempée, et là, qu’est-ce que je vois ? des traces de pas dans la boue, juste sous mon olivier. Des traces de pas de femme – ou d’enfant. Non, je ne suis pas Sherlock Holmes, mais c’était une pointure 36 pas plus, alors la déduction s’imposait… Et puis du côté du mur, d’autres traces encore d’un autre genre, tout à fait comme les pieds d’une échelle ou d’un escabeau. Le plus curieux était que les traces de pas n’allaient pas plus loin que l’olivier. Et qu’elles faisaient l’aller-retour, pas plus. Comme si on était venu là, rien que là, exprès. Avec une échelle, hop, un petit tour sous l’olivier, trois pas de danse, et puis s’en va… 

Je suis allé chercher mon râteau,  je l’ai passé sur la boue comme je me serais gratté la tête, pour aplanir tout ça et y voir un peu clair… Je n’y comprenais toujours rien.

Le lendemain, encore une nuit insomniaque, agitée de vent et de pluie, je reviens voir au matin. Je me doutais bien. Et en effet, il y avait encore d’autres traces. Toujours les mêmes sur le même trajet. Les petits pas dans la boue et les traces d’échelle.

Sapristi, je me suis dit en grattant la terre avec mon râteau à penser, j’ai un squatter dans mon jardin. Sous mon olivier, un vagabond des nuits sans étoiles venu conter fleurette à mon arbre.

Et comme il n’a pas pu entrer par le portail bien verrouillé, il est passé par dessus le mur, en se faufilant par le jardin ouvert à tous les vents de ma vieille voisine, et en lui piquant son échelle au passage.

Mais le sens de tout ça ? pourquoi donc venir chez moi et s’installer précisément sous mon olivier ? Ce n’était pas la saison des olives, l’abri de jardin était bien fermé à clé, il n’y avait de traces de pas nulle part ailleurs, et on ne m’avait rien volé.

C’était sans gravité, cette affaire, de toute évidence, mais tout de même, ça m’intriguait.

J’ai une caméra, une de ces caméras, vous savez, qu’on utilise pour filmer les animaux la nuit… qui se déclenchent quand elles détectent une présence. Je m’en sers de temps en temps pour filmer les biches et les cerfs, dans la forêt de Sommeuse. J’accroche l’appareil sur un tronc… il y a une cellule photo-électrique… c’est tout simple : une silhouette dans la nuit s’approche… Clic ! et clap ! on tourne ! Et les biches jouent les stars, et les cerfs se font les mâles… Je vous montrerai un jour les films que j’ai fait avec ça, vous serez surpris.

Donc, j’installe la caméra sur le tronc de mon olivier, face au mur, à l’endroit des traces d’échelle ou d’escabeau. Le lendemain je visionne les images. Et là je vois tout de suite le coupable… la coupable, plutôt : madame Chaigne, ma vieille voisine de quatre-vingt-cinq ans passés, en noir et blanc, un peu floue, mais bien reconnaissable, juchée toute vacillante sur un escabeau tremblant, installant à grand peine une échelle de l’autre côté, pour pouvoir « faire le mur » et revenir ensuite chez elle.

Madame Chaigne ? 

Vous vous doutez que je suis allé tout de suite sonner à sa porte. Pour l’inviter aimablement à prendre un verre.

Oh, ça n’a pas été long, elle a tout avoué.

C’était son histoire d’arbre à elle. Tout le monde a une histoire d’arbre à confesser, vous savez bien. Tout le monde a ou a eu une histoire avec un arbre…

Alors voilà la sienne, la mienne, l’histoire de madame Chaigne et de mon arbre… son histoire de mon arbre… 

Madame Chaigne n’avait pas toujours été vieille. Madame Chaigne n’avait pas toujours été veuve. Il y avait eu, jadis, un jeune monsieur Chaigne, et une jeune madame Chaigne, amoureux comme deux pigeons ramiers, qui s’étaient installés à la campagne pour y poser leur nid. Tout naturellement, ils avaient décidé de planter un arbre à la naissance de chacun de leurs enfants. Pour leur aînée Liliane, ils avaient planté un lilas rose, rien de plus évident. Pour leur seconde, Laurence, ils avaient bien sûr planté un laurier… Le troisième était venu plus tard. Un petit dernier solitaire qui s’appelait Olivier. Alors forcément, ils avaient planté un olivier.

Je crois qu’ils choisissaient les noms de leurs enfants pour pouvoir planter les arbres qui leur plaisaient. Après tout, c’est une bonne idée. Un arbre, ça donne du sens à une vie, ça l’enracine quelque part sans l’empêcher de se diriger vers son ciel… Les noms de fleurs, c’est trop léger, ça ne tient à rien, ça fait des vies qui s’envolent. Mais les noms d’arbres…

Pourtant, l’Olivier, un soir, avait disparu. Pfft, envolé malgré son nom d’arbre. Aussi bien que si on lui avait donné un nom de fleur. Il n’avait pas vingt ans.

Quand je dis disparu. Pas mort. Non, certainement pas mort. Juste disparu. Mais complètement. Définitivement.

D’après l’état de la chambre du garçon, où manquaient ses papiers, ses économies, une valise et un bon paquet de vêtements, d’après les déclarations laconiques qu’il avait faites à ses copains, et aussi d’après le récit d’un témoin qui l’avait pris en stop, la police avait conclu à une disparition volontaire. Le gamin était majeur depuis quelques jours. On n’y pouvait rien. Il n’y avait même pas eu d’enquête.

Les parents avaient attendu. Attendu, attendu. Mais rien, Olivier n’était pas revenu, n’avait plus jamais donné signe de vie.

Rien, je vous dis. Aucune nouvelle, jamais.

Et les années passaient. Avec leurs quelques économies, les Chaigne avaient fini par engager un détective privé qui n’avait rien trouvé, qui avait promis d’y arriver avec du temps, et encore de l’argent, mais c’était tellement cher qu’ils avaient été obligés de laisser tomber.

Alors ils avaient recommencé à attendre. Des années encore avaient passé, tant d’années. Le père était tombé malade, il était mort. Les deux soeurs étaient mortes. Le monde avait beaucoup vieilli. L’arbre avait pris cet air gris et penché des arbres qui méditent. La mère était restée seule, elle s’était tordue et brunie comme un arbre, et elle s’était obstinée à vivre encore, jusqu’à ses quatre-vingt-cinq ans, refusant de déménager. Pour attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Mais l’Olivier, son petit, qui avait bien dû devenir quelque part un homme, et même déjà un homme bien mûr, et même un homme vieillissant, n’était toujours pas revenu, n’avait pas donné de nouvelles. Avait continué à être disparu.

Ce sont des choses qui arrivent, vous savez, ces gens qui s’en vont sans rien dire pour toujours sans qu’on sache, des drames dont on parle le moins possible, pour qu’ils n’aillent pas se répandre comme le lierre ou le chiendent, mais qui arrivent plus souvent qu’on ne croit.

Mais là, je vous vois venir avec votre question : cet arbre, au fait, cet olivier dont je vous ai promis l’histoire, est-ce que c’était celui des Chaigne, ou bien est-ce que c’était le mien ? Ou alors est-ce que c’était juste ce garçon disparu avec son nom d’arbre ?

Eh bien… les deux. Les trois, en fait. Tout en même temps.

Vous n’y comprenez plus rien… alors je vous explique : 

L’olivier, leur olivier, les Chaigne l’avaient planté au fond de leur jardin, tout près de leur mur, pour bien l’abriter du vent. Mais côté nord, bien sûr, puisque chez moi c’est côté sud. L’arbre avait d’abord à peu près poussé, puis au bout de quelques années, malgré tous leurs efforts, il s’était mis à dépérir. Puis à pourrir et à sécher.

Cependant un rejet était passé sous le mur, né d’une racine lancée à l’aventure. C’est ce rejet qui avait finalement prospéré, grandissant et s’appuyant contre mon mur, sur mes pierres bien chaudes, tandis que l’arbre originel finissait de s’éteindre. Et c’est de mon côté – ou plutôt, bien sûr, à l’époque, du côté des Dupin, les anciens propriétaires de mon petit domaine, qu’un bel olivier, mon olivier, avait fini par se dresser, tandis que les Chaigne désolés avaient été réduits, de leur côté, à abattre leur arbre mort.

Pour tromper l’enfant, ils avaient bien tenté de faire pousser d’autres oliviers, contre le mur, de leur côté, à divers endroits plus judicieusement choisis, mais tous avaient rapidement crevé, incapables de s’accoutumer au climat trop rude de ce pays. En désespoir de cause, ils avaient même fini par acheter un de ces arbres qu’on vend en pot, qu’on sort à grand peine en été et qu’on rentre en automne… Seulement l’enfant n’avait jamais connu, comme ses soeurs, le bonheur de grimper dans son arbre, d’y vivre et d’y faire son nid, d’y étirer ses bras comme un oiseau. Il était devenu taciturne, rebelle. Solitaire. Un de ces gamins qui accumulent les insuccès à l’école et les taloches sur le derrière, et peu à peu, muets, se déracinent. Et un jour, pfft, il s’était envolé.

Selon ma voisine, c’était l’olivier qui avait poussé leur fils à les quitter.

Selon elle, à force de voir son arbre grandir chez les voisins, derrière le mur de vieux tuffeau, l’enfant s’était convaincu de ne pas appartenir à leur côté, à leur famille. Il s’était toujours senti comme un étranger, à cause de ce rejet passé de l’autre côté, porté par une racine aventureuse.

C’est bizarre, si bizarre, ce que les gens s’imaginent, quand ils ont connu des malheurs. Il faut bien trouver des explications acceptables, des coupables à accuser et à prier aussi.

Ma voisine était sûre que l’arbre était responsable de tout. Qu’il savait tout. Et qu’il pouvait tout réparer. Alors pour l’apitoyer, la nuit, de temps à autre, surtout les nuits de vent sauvage où l’inquiétude la hantait, elle venait lui parler.

Ce que je lui ai dit, moi, quand elle a eu fini de me raconter son histoire ?

Eh bien, vous n’allez pas le croire. Mais je vous emmènerai voir tout à l’heure le fond du jardin, vous comprendrez mieux… J’ai offert à ma voisine, figurez-vous, de déplacer le mur. Je veux dire, de le défaire partiellement, sur cinq ou six mètres, et de le reconstruire de telle sorte que l’arbre soit de nouveau dans son jardin, et non plus dans le mien. Mon terrain est si vaste, deux ou trois mètres carrés en moins, ça m’était bien égal.

Sur un bout de papier, je lui ai dessiné ça, façon puzzle ou guérite. Et je l’ai fait. Oui, je l’ai démoli et rebâti comme il fallait, ce mur. De mes mains. Le mur du fond est un peu curieux, maintenant, c’est sûr, genre impasse au labyrinthe… Bah… mes héritiers rebâtiront cela plus tard aussi droit qu’ils voudront… ils n’auront que quelques pierres à transporter. Car j’ai pris la précaution de ne pas abattre entièrement l’ancien mur, mais d’y fendre seulement un passage, afin que l’olivier reste bien à l’abri, dans la même situation idéale et miraculeuse qui lui avait permis de prospérer, sur l’épaule chaleureuse de mon vieux mur exposé plein sud.

C’était tout simple, finalement.

Ma voisine a enfin eu son olivier chez elle, plus besoin d’escabeau ni d’échelle, plus de col du fémur en péril, elle a pu passer ses journées entières près de son arbre, à marmonner et à tricoter, à lui chantonner des comptines et à l’embrasser.

Et… non, je sais que vous n’allez toujours pas le croire… mais il est revenu. Oui, lui, le fils.

Un jour, quelqu’un a sonné à la porte et c’était lui. Toujours jeune. Toujours vingt ans, le veinard. Un garçon magnifique. Affectueux. Ils ont passé une heure ensemble, vraiment ensemble, il lui a dit qu’il l’aimait, qu’elle lui manquait. Puis il a serré ses petites mains tachées de brun, il a posé deux baisers tendres sur ses vieilles joues flétries de mère. Et il est reparti. Mais il a promis de revenir. Avant sa mort.

Enfin… c’est ce qu’elle m’a dit. Ce qu’elle croit. Ce qu’elle s’est imaginé en vrai. Pauvre femme.

 

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La chute d’Icare

there was

a splash quite unnoticed

William Carlos Williams

 

C’était un si beau soir. Un de ces doux soir de septembre, quand l’été un peu las commence à se pencher sur l’épaule de l’automne. Les montagnes s’inclinaient sur l’eau verte dans une légère vapeur de brume. Tandis que les nuages, là-bas, dans les fonds jaunis du couchant, roulaient comme des vagues.

C’était un paysage si parfait, si bien ordonné. En cercles et diagonales. En courbes et en miroirs. Un de ces paysages rêvés que les peintres flamands composaient comme des dieux, de montagnes glacées, de vaisseaux calmes et d’eaux étales sous un horizon sfumato. Il n’y manquait que le sujet. Le petit sujet humain dérisoire et perdu dans un coin du tableau.

J’ai toujours aimé la peinture… J’ai longtemps regretté de ne pas être vraiment devenu peintre… s’il n’y avait pas eu la famille, les affaires, j’aurais, sans doute… mais j’étais ce qu’on appelle un héritier. Il y a toujours eu la famille, les affaires. Ma lâcheté, mon conformisme, mon incapacité à tracer moi-même mon chemin. Sans doute. Et encore autre chose, je crois… cette étrange faculté que j’ai toujours eue. Car si je n’ai jamais appris à peindre, si je n’ai jamais créé un seul tableau réel, toute ma vie j’ai peint, pourtant… J’ai peint, les extrayant du monde réel qui m’entourait et les passant au filtre des grands maîtres, des paysages mentaux. Oui, c’est ainsi que je suis malgré tout devenu peintre : je regarde le monde qui m’entoure, je le recompose, je le recrée, j’en fais un tableau que mon esprit contemple. Toute ma vie j’ai peint de cette étrange façon, en esprit. Toute ma vie, sans me lasser, j’ai peint et j’ai repeint les tableaux des grands maîtres. Mais jamais je n’avais eu, jusqu’alors, l’impression d’avoir atteint mon but, d’avoir pleinement réalisé le chef-d’oeuvre que je poursuivais depuis si longtemps. 

C’était, donc, ce soir-là, un beau soir de maître flamand, un doux soir de septembre si jaune, si délicatement vaporeux qu’on aurait cru que le temps se balançait, incertain de sa route, sur le grand ballon doré du soleil, avant l’ultime instant de la chute.

Nous passions comme chaque année nos vacances sur le bateau – ce beau voilier bien équipé que j’ai acheté il y a quelques années, quand je me suis enfin retiré des affaires, à bord duquel nous visitons désormais, ma femme et moi, tous les grands lacs du monde.

Depuis deux ou trois jours déjà, nous faisions le Léman – comme dit ma femme – et nous avions le projet de voir – à la nuit bleue, selon son expression – le château de Chillon. Celui du prisonnier… le pauvre type enchaîné à un pilier, qui a inspiré un poète anglais, autrefois… je ne sais plus bien quel prisonnier, je ne sais plus bien quel poète, on ne peut pas se souvenir  dans le détail de toutes ces histoires affreuses, n’est-ce pas ? – mais il est certain qu’elles imprègnent le paysage, qu’elles y répandent on ne sait quel brouillard qui porte à la méditation – à moins que ce ne soit à la cruauté… En tout cas une atmosphère propice à la peinture et à la création, sous quelque forme que ce soit.

Nous étions encore presque à six milles du château, du côté de Saint-Saphorin, la brise se faisait à peine sentir, et nous avancions lentement à la voile, quand nous avons entendu le fracas d’un moteur au-dessus de nous.

Nous avons levé la tête.

C’était un petit avion rouge, un avion de voltige qui dansait dans le ciel jaune comme une libellule.

Nous l’avons hélé joyeusement.

L’avion dansait d’une si charmante façon, traçant au-dessus de l’eau un trajet capricieux, et sa rapidité était si admirable qu’on aurait vraiment dit une libellule. Le pilote s’aventurait dans des trajectoires inattendues, extraordinaires, nous l’observions, anxieux, mais toujours, au moment de raser l’eau patiente, il redressait sa direction pour s’élancer plus haut, très haut, si haut, puis reprendre une nouvelle voltige plus surprenante encore, et de nouveau raser le flot. 

J’ai pris mes jumelles pour mieux voir.

—Un maître-pilote, j’ai dit à ma femme. Il faut le voir se pencher pour enchaîner les cercles. Il est encore très jeune, mais c’est déjà un champion, c’est évident. Une star de la voltige, certainement.

Ma femme, enthousiasmée, a encore crié : « Bravo, bravissimo ! », comme à l’opéra, pour encourager le pilote. Je me souviens même qu’elle s’est mise debout sur le pont pour l’applaudir avec de grands mouvements des mains. 

Le garçon cependant se risquait à des loopings de plus en plus compliqués, rasant l’eau puis remontant vers le ciel, et tournoyant encore au ras des vagues avant de remonter soudain. Un beau spectacle assurément.

Mais j’ai repris la manoeuvre. Nous avions autre chose à faire. Le soleil déclinait de plus en plus rapidement sur l’horizon. Et nous voulions arriver à Chillon juste à la « nuit bleue » –une idée romantique de ma femme, la nuit bleue.

Nous avons longé un moment la côte. Cette belle côte de Lavaux toute recouverte de vignes aux terrassements compliqués.

—C’est beau, a dit ma femme, tous ces petits murets sur les pentes… ce que j’admire surtout, c’est le dessin des vignes… de loin on dirait des sillons, tu ne trouves pas ?

—Ou un labyrinthe… un dédale…

—Oui… c’est vrai qu’on dirait un de ces grands labyrinthes de buis… comme celui qu’on a vu à Pisani.

—Ça ne doit pas être facile, de travailler là-dedans. Tu as remarqué le type, là, avec son cheval ? Sans doute qu’on ne peut pas faire passer de tracteur… Un rude travail, derrière ces jolis murets… des siècles de terrassements, d’efforts… Mais à chacun sa peine et le monde sera bien gardé.

—Qu’est-ce qu’il fait, à ton avis, dans sa vigne, avec ce cheval ? Les vendanges sont finies, non ?

—Je ne sais pas… Il arrache des vieux ceps, on dirait… ou bien il les a déjà arrachés, et il laboure pour nettoyer la terre avant d’en replanter d’autres… ça vit, les vignes, alors ça crève aussi, on arrache, on replante… le cycle, quoi… aucune charrue ne s’arrête pour un homme qui meurt, comme on dit.

—Comme on dit ? Je n’ai jamais entendu dire ça…

—J’ai dû le lire quelque part.

—Tiens, regarde donc plutôt, là, juste devant, cette petite plage. C’est marrant… On ne s’y attendrait pas… Il y en a un monde… à cette heure-ci, c’est bizarre … c’est une fête, sûrement… ils sont serrés comme des sar…

—Non, comme des moutons… ce sont des moutons, pas des poissons, ces gens qui se massent sur les plages, au lieu de naviguer, non ?

Ma blague n’a pas faire rire ma femme. Elle n’aime pas mon genre d’humour. Elle a fait comme si elle n’avait pas entendu.

—Et là-bas, est-ce que c’est Lausanne, qu’on aperçoit… ? toutes ces lumières qui s’allument les unes après les autres… 

—Voyons, tu inverses tout, c’est Vevey, bien sûr… Nous approchons de Vevey. Et là-bas, on voit déjà Montreux… 

Il n’y avait plus un souffle de vent. J’avançais au moteur. J’ai jeté un coup d’oeil dans le rétroviseur panoramique de la cabine. Un rétroviseur que j’ai fait installer spécialement, légèrement convexe, si bien conçu que le paysage entier s’y reflète, à peine bombé, comme dans ce tableau ancien que j’avais vu à Bruxelles… J’ai eu une sorte de révélation : le soleil… ! Dans le rétroviseur, inversé, il se posait enfin sur l’eau exactement où il fallait : là-bas, sur le délicat sfumato des fonds, conformément à l’ordre éternel de la peinture… Je tenais mon tableau… Il suffisait, c’était soudain évident, il suffisait de partir de ce reflet, de ce soleil inversé, de cette légère courbure du panorama, puis de se déplacer mentalement sur la rive… pour se tenir plus haut, en surplomb… Il ne manquerait plus alors que…

Soudain il y a eu ce grand bruit dans l’eau, derrière nous. Comme un bruit de plongeon. Un plongeon d’un élan peu commun. Nous nous sommes arrêtés, intrigués, vaguement inquiets.

On ne distinguait rien. Même le petit avion-libellule avait disparu.

Un long remous est venu secouer le voilier. Un pêcheur attardé sur la rive a protesté à notre passage, croyant que nous étions la cause du tourbillon qui avait emporté sa pêche… Une perdrix s’est envolée en criant sur la rive — une de ces sottes perdrix grasses qu’on lâche pour les massacrer aux grands chasses de l’automne. Puis tout a été de nouveau très calme. Le lac était devenu tout à fait sombre, même si une jeune lune vacillante commençait à grimper sur son fil, glissant d’un nuage à l’autre. La grande mongolfière jaune du soleil, quant à elle, était tombée là-bas, derrière la ligne de l’horizon, sans même un froissement de l’eau.

—Il est parti s’amuser un peu plus loin, finalement, a dit ma femme.

—Qui donc, le soleil ?

—Idiot ! l’avion, bien sûr !

—Ça doit être grisant, de conduire ces petits engins. On pourrait essayer, une fois ?

—Quoi donc ?

—D’en louer un. A Genève, on doit pouvoir.

—Un avion ? Oh, c’est tellement dangereux… tu serais bien capable d’essayer les loopings…

—Les loopings, non, mais les galipettes, pourquoi pas… si tu montes avec moi.

Nous avons ri. Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, en général, mais ça lui arrive de rire, des fois, quand je vais vraiment trop loin, par exemple. Nous nous sommes embrassés. Dans la nuit bleue, c’était si bon de s’enlacer.

Cinq minutes plus tard, nous étions à Chillon. 

Nous avons fait lentement le tour du château. Le bleu du ciel s’approfondissait d’instant en instant, et le bâtiment se découpait par intermittences sur la clarté vacillante de la lune, on aurait dit qu’un maître s’appliquait à tracer d’un doigt de lumière les créneaux et les tours. Un tableau fabuleux, j’ai pensé. Ou un dessin… un dessin de Victor Hugo, par exemple… Romantique à souhait, Chillon la nuit, ma femme avait raison… et j’ai commencé à réfléchir à cet autre tableau – ou à ce dessin… je ne savais pas encore – que je pourrais réaliser – en esprit, bien entendu.

J’ai été interrompu, hélas, par le hurlement des sirènes. Ça venait de loin, de bien au-delà de Vevey. Et sur l’autoroute, là-haut, on voyait clignoter des gyrophares, tandis que d’autres sirènes hurlaient…

—Tu entends ? a dit ma femme, soudain inquiète. Des sirènes de police… Ils ont des sirènes affreusement stridentes ici… un peu comme aux US… tu te souviens de celles de Chicago ?… Et, oh… tous ces gyrophares qu’on aperçoit sur l’autoroute, là-haut… !

—Ça doit être pour le prisonnier de Chillon… il a dû réussir à s’évader finalement, et ils viennent de le rattraper…

Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, d’habitude elle fait semblant de ne pas entendre, quand je blague, mais là, elle s’est serrée contre moi, frileusement, peureusement.

—Il y a sûrement eu un accident… quelque chose de grave… elle a murmuré, et elle s’est serrée encore plus fort contre moi.

Nous nous sommes couchés très tard, cette nuit-là, dans la cabine du bateau, serrés l’un contre l’autre, amoureux comme jamais. Tous les nuages s’étaient levés et la lune paradait en triomphe. C’était une nuit si pure, remplie d’étoiles qui glissaient dans le ciel. Par l’écoutille ouverte on pouvait les voir tracer sur l’ombre leur chorégraphie compliquée.

–Des libellules, des millions, des milliards de libellules, là-haut, j’ai dit à ma femme. Tu ne trouves pas qu’on dirait vraiment des libellules ? un immense ballet de libellules blanches et glacées comme les crètes des montagnes. A moins que ce ne soient plutôt des avions… des millions, des milliards de petits avions blancs comme la mort dessinant dans le ciel leurs ballets délicats, looping après looping… Le premier homme qui a réussi à voler, je suis sûr qu’il a fait des loopings, qu’il a tourné dans le ciel comme une flamme, et qu’il s’est métamorphosé en libellule de glace…

Ma femme n’aime pas mon genre d’humour. Elle a fait semblant de dormir. Je l’ai prise de nouveau dans mes bras. Ma femme est très belle quand elle dort. Elle m’a fourni bien des tableaux, dans mes rêves de peinture. Des tableaux souvent… disons… dénudés… La nuit était si douce, si douce, une nuit pour l’amour.

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Le lendemain matin, vers dix heures, nous sommes allés prendre un petit déjeuner dans un café de Montreux. Il y avait un journal sur la table.

C’était en première page.

L’avion.

Il était tombé, finalement.

Il s’était abîmé dans le lac à l’instant précis où le soleil avait roulé sous l’horizon, entraînant par le fond son unique passager. Il n’y avait pas eu d’autres victimes.

Avant de s’engloutir, l’appareil avait eu, selon les rares témoins de l’accident, un comportement si étrange qu’on ne pouvait pas encore déterminer si le pilote, un champion de voltige très aguerri malgré son jeune âge, et dont l’appareil venait d’être vérifié – était tombé dans le lac parce qu’il avait pris des risques exagérés en tentant de réaliser des figures inédites, ou si, déstabilisé par un élément extérieur ou par une panne brutale dont l’origine restait à déterminer, il avait essayé désespérément de se redresser, tandis que l’avion tombait vers l’eau comme une pierre. L’enquête déterminerait ultérieurement les causes de ce drame. Le monde de la voltige aérienne, unanime, rendait hommage à l’aviateur, un garçon de valeur, bien connu dans le milieu…

J’ai reposé le journal. 

Ainsi, il s’était englouti, finalement, le petit avion rouge qui dansait dans le ciel. Le joli patineur qui tournoyait au ciel comme une flamme et glissait sur le lac comme une libellule.

L’engin avait à peine rayé la surface très calme du lac, le remous de la chute avait battu lentement jusqu’à nous comme un coeur fatigué, secouant un instant notre bateau, puis il avait cessé de battre. Le soir s’était refermé sur le silence, et nous n’avions rien su.

N’est-ce pas toujours ainsi ? Des vies s’abîment à nos côtés sans que nous nous en rendions compte, nous nous aimons et nous donnons des fêtes quand d’autres s’en vont à leur propre enterrement. Et sans les journaux et la télévision, nous douterions-nous seulement que nous côtoyons tant de catastrophes ? 

J’ai passé le journal à ma femme. A mesure qu’elle lisait, ses mains se sont mises à trembler. De plus en plus fort.

—Tu te souviens comme il tournait, comme il voltigeait… tu te souviens comme nous l’encouragions… Comment avons-nous pu ?

—Comment aurions-nous su ?

—Au lieu de partir vers Chillon sans même nous retourner, si nous étions restés à regarder… nous aurions pu sauver le pilote, peut-être, le recueillir sur le bateau…

—Il est mort sur le coup… Selon les témoins, il n’a pas refait surface. C’est marqué, là…

Mais elle, elle répétait :

—Quand je pense que je l’ai applaudi, alors qu’il… et toi, tu criais, tu l’encourageais à continuer, à faire mieux… et tout d’un coup, sans raison, nous lui avons tourné le dos, nous sommes partis… c’est toi qui as voulu partir… et lui… il est resté tout seul… c’est tellement affreux… comment avons-nous pu ?

Et elle pleurait, elle pleurait.

« Il est tombé comme l’autre, j’ai pensé. C’est tout. Il le fallait. C’était lui, le sujet. Il est tombé tout seul dans un coin du tableau. A sa place éternelle. »

J’avais vu l’oeuvre à Bruxelles. Un vieux tableau merveilleux d’un vieux peintre flamand, qui s’appelait La Chute d’Icare. J’étais resté longtemps devant la toile, à tout examiner, à tout inscrire dans ma mémoire vacillante pour ne plus l’oublier, et je m’étais promis de peindre à mon tour un jour quelque chose de semblable. On disait, après tout, que c’était sans doute une copie, qu’il y avait encore d’autres copies. C’était vertigineux. Mais les chefs-d’oeuvre ne doivent-ils pas justement être peints et repeints sans fin, dans le cercle infini de ce recommencement qui les pose tout vivants dans nos esprits vivants ?

Et voilà qu’en fin de compte je l’avais fait, à mon tour. Mon chef-d’oeuvre. J’y étais arrivé, finalement. Quant à lui, le garçon imprudent, il était mort. Il était tombé juste où il fallait, dans un coin de mon oeuvre. Chacun sa place en ce monde… 

Je n’ai rien dit à ma femme. Ma femme n’aime pas mon genre d’humour, de toute façon, et même si ce n’était pas de l’humour, cette fois, elle n’aurait pas aimé non plus.

Elle pleurait si fort. Elle avait un tel sentiment de culpabilité. Elle est comme ça, ma femme. Toujours à se croire coupable de tout.

Moi, j’aurais bien aimé pleurer avec elle sur le malheureux aviateur, au lieu de penser seulement, comme un idiot, à mon tableau. A ce tableau qui était incontestablement le premier de tous ceux que j’avais tenté en esprit à s’être enfin réalisé. A ce tableau qui était le sommet de mon art. A ce tableau qui était tellement parfait qu’il avait fallu pour l’accomplir…

J’étais troublé, tellement troublé… partagé entre orgueil et terreur. Parce que, voyez-vous, j’en étais sûr même si vous en doutez – ne le dites pas, je le sais bien, que vous me croyez fou.

Mais j’en étais sûr et j’en suis toujours sûr : c’était à cause de moi qu’il était tombé. Pour que je puisse enfin l’achever, l’amener à sa perfection, ce tableau que j’avais commencé à composer ce soir-là, sur le lac, puis que j’avais peint lentement dans tous ses détails, en esprit, sans que ma femme en sache rien.

Cet aviateur, c’était moi qui l’avais entraîné au fond du lac. C’était moi, le peintre en esprit, qui avais décidé de le placer dans le coin du chef-d’oeuvre secret où il devait s’engloutir. Et c’était mon esprit tendu vers l’oeuvre qui l’avait entraîné, lui, l’obligeant à la chute.

Entre sa vie d’humain et l’absolue perfection de mon tableau mental, je n’avais pas hésité.

J’étais un criminel. J’étais un artiste enfin. J’avais accompli mon rêve le plus fou tandis que le sien s’achevait.

Et, comme dans le tableau du vieux peintre flamand, personne n’en avait rien su.

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Madame Perrucheau

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

A chacune de nos rencontres annuelles, c’est immanquable, il faut que quelqu’un – celui qui soudain s’était tu, oublieux du brouhaha ambiant, pour contempler d’un air rêveur la fenêtre entrouverte – il faut toujours que quelqu’un se tourne vers son voisin, pour demander, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et, bien que la question ne s’adresse en apparence qu’à ce voisin qui lui aussi se met à regarder d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, tous, brusquement, se taisent à leur tour et écoutent.

La question n’est jamais posée tout de suite, bien sûr. Mais, quand le repas est déjà bien engagé, que les faces épanouies des convives se sont enluminées d’alcool, et de la joie enfin retrouvée d’être ensemble, il arrive toujours qu’un instant de silence se pose sur l’un d’entre nous, tout doucement, comme l’aile un peu fraîche d’un ange qui se serait glissé, soudain, par la fenêtre légèrement entrouverte. Et la question se forme sur ses lèvres, sans même qu’il l’ait voulu. 

Jamais il ne revient au même de l’énoncer. Jamais non plus il ne revient au même d’y répondre. Il arrive souvent que personne, finalement, n’y réponde. Mais il faut que la question soit formulée. Car elle est entre nous comme un signe de reconnaissance. La question du problème. Celle qui nous soude autour du vieux secret. Celle qui justifie, sans que nous ne nous le soyons jamais dit clairement, ces réunions annuelles d’anciens camarades que tout paraît aujourd’hui séparer.

Tout, sauf cela.

Chaque année, au mois de juin, au restaurant Dupont, nous nous réunissons donc, nous, les anciens de Marmitier, « la classe 65 », comme nous disons, bien que peu d’entre nous aient vraiment fait leur service militaire. Au restaurant Dupont – ou plutôt « Chez Carmen », puisque c’est ainsi qu’il se nomme désormais, ce restaurant que nous fréquentons maintenant depuis plus de vingt ans.  Il est rare que quelqu’un décline l’invitation, bien au contraire la plupart font l’effort de venir de loin, de très loin même parfois, suspendant pour pouvoir nous rejoindre des occupations souvent importantes. Tant d’entre nous occupent en effet aujourd’hui ce qu’on appelle de « bonnes situations  » – ces situations prestigieuses que devait nous garantir notre séjour coûteux au pensionnat Marmitier. Même s’il est à noter que plusieurs ( est-ce lié au secret que nous partageons ? je me le suis souvent demandé) ont par là suite bizarrement « décroché », pour dévier vers des destins improbables d’artistes en insuccès, d’avocats de causes perdues, ou d’explorateurs de confins sans retour.

Nous mangeons, nous buvons, nous échangeons des nouvelles. Puis, vers le dessert, parfois un peu avant, quand l’alcool et l’habitude retrouvée d’être ensemble l’ont enfin rendue possible – ou simplement nécessaire – quelqu’un prononce la question rituelle, en regardant d’un air rêveur la fenêtre que nous demandons toujours à laisser entrouverte.

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et tous nous reposons nos verres et nos fourchettes. Tous, nous écoutons, attendant anxieusement une réponse que personne, probablement, ne formulera, parce que nous la partageons tous.

Comment aurions-nous pu oublier ?

Tout est resté intact dans nos mémoires, intact, pur et incandescent, dans l’éclat net d’un jour de mai parfumé de tilleul.

Madame Perrucheau…

Madame Perrucheau, au temps où nous étions élèves au pensionnat Marmitier, était notre professeur de mathématiques.

C’était une petite femme aux jambes maigres et sèches dressées sur des escarpins haut perchés si usés que le cuir dessinait comme des griffes ses orteils déformés par l’oignon qui la tourmentait. Une étrange et fragile créature, au nez aigu et courbe, à la voix sifflante et pointue, qui se teignait les cheveux en jaune et se vêtait toujours de couleurs vives.

Entre deux âges, auraient dit les adultes, elle était pour nous sans âge aucun, insignifiante et, malgré son goût pour les teintes criardes, aussi terne et transparente que peuvent l’être ceux qui ne comptent pas. Car nous le savions très bien, déjà, dans ce microcosme qu’était notre petit pensionnat huppé, qui comptait ou ne comptait pas. Alors, la Perrucheau… à peine si nous la regardions, malgré son aspect physique si singulier, sauf parfois pour la caricaturer sur un coin de cahier. 

Elle ne comptait pas, celle-là, c’était une évidence. Elle comptait pourtant admirablement bien, se passionnant pour les chiffres et les calculs compliqués. La géométrie surtout la plongeait dans une sorte d’extase. Nous ricanions lorsqu’elle agitait ses bras maigres pour tracer dans les airs les lignes parfaites des figures de Thalès ou de Pythagore comme elle aurait tracé le signe de la croix.

Hélas, madame Perrucheau ne faisait pas de conversions. Nous passions tous nos cours de mathématiques à bavarder ou à nous chamailler. C’était, dans la salle de classe parcourue d’un envol permanent de boulettes, de cartouches d’encre et d’avions en papier, un vacarme de volière qui obligeait quotidiennement le directeur, monsieur Marmitier – le dieu monumental et barbu qui était également notre professeur de latin – , à s’introduire parmi nous, tonnant comme Jupiter, pour rétablir l’ordre et le respect dû aux mathématiques, ainsi qu’à son coûteux établissement.

Après son départ, bien entendu, les boulettes recommençaient à voler comme des mouches, et les bavardages enflaient en essaims énormes, impatients d’avoir été interrompus.

Alors, madame Perrucheau s’asseyait en pleurant, gémissant qu’il fallait être sages, ou au moins faire semblant de l’être, surtout quand le pas lourd de monsieur Marmitier faisait grincer le parquet du couloir. Parce qu’elle risquait fort, sinon, d’être renvoyée.

Renvoyée ? la Perrucheau ? bon vent ! Rien ne nous était plus indifférent.

Qu’elle pleure et qu’elle gémisse ! nous ne l’en méprisions que plus et les boulettes se dirigeaient en escadrons serrés, frelons impitoyables, vers son visage rougi de larmes.

Certains même, les plus insolents, les plus impitoyables, ceux qui ne se contentaient pas de profiter de sa faiblese pour s’amuser, mais se plaisaient à la torturer, se réjouissaient tout haut de son départ aussi inévitable que prochain, et lui criaient grossièrement de partir sur le champ, de « dégager », clamant qu’il fallait se débarrasser des incompétents, que les lois de la vie et de la sélection naturelle l’exigeaient.

Un jour, même, la petite Fèvre – elle prétend ne plus s’en souvenir, mais plusieurs d’entre nous se le rappellent très bien… Un jour, la petite Fèvre, donc, avait fait passer une pétition demandant le renvoi de la pauvre madame Perrucheau. Presque tous l’avaient signée. La feuille était finalement, dans l’excitation générale, tombée sur le plancher, presque aux pieds de la malheureuse. Madame Perrucheau s’était penchée vers le papier maculé de nos signatures, elle avait levé vers nous, incrédule, sa petite tête triangulaire, puis, de ses doigts aux ongles aigus et soignés, elle l’avait ramassée. Un grand silence avait régné dans la classe, un silence si inhabituel que certains avaient commencé à rire nerveusement. Madame Perrucheau s’était assise, elle avait lu longuement la pétition, très longuement, très attentivement, puis elle s’était redressée sur son bureau, avait paru méditer, et avait commencé à plier le papier.

Ses doigts minces et agiles avaient d’abord plié la pétition en deux, puis en quatre, et en huit. Puis elle s’était trouvée pliée en forme de bateau. Ensuite, sans qu’on sût bien comment, le bateau était devenu un avion. Et cet avion lui-même était devenu mongolfière. Enfin la mongolfière s’était transformée en oiseau. Alors madame Perrucheau s’était levée, et, rêveusement, l’avait lancé à travers la classe. L’oiseau était si parfaitement affilé et si géométriquement équilibré qu’il avait traversé la pièce entière, suivant une ligne droite aussi longue et impeccable que celles que madame Perrucheau traçait au tableau noir, et il était allé se percher sur l’armoire du fond. Juste au point E, milieu de AB – la droite qui formait le rebord effilé du grand meuble.

Quand monsieur Marmitier avait ouvert brusquement la porte, sans frapper, comme il le faisait toujours, il avait été stupéfait de trouver la classe plongée dans le silence, et madame Perrucheau dressée sur son estrade, un léger sourire de satisfaction flottant sur ses lèvres minces.

Surpris, il nous avait félicités, et était ressorti en refermant la porte tout doucement. Ce n’est qu’un peu après, lorsque son pas s’était éloigné dans l’escalier, que nous avions tous éclaté de rire. Jamais la pétition de la petite Fèvre n’était arrivée jusqu’à son bureau. Suspendue sur son nid du point E, milieu de AB, dans un équilibre parfait qu’un observateur ignorant aurait pu croire précaire, elle n’était jamais retombée, et avait continué longtemps à veiller sur nos chahuts, de ses clairs yeux d’oiseau de papier, si haut perchée et si gracieusement élancée vers le vide, qu’aucune femme de service n’avait jamais osé approcher d’elle son escabeau pour la décrocher.

Cependant les années passaient, notre niveau en mathématiques s’effondrait, le faux plafond de la classe s’était changé en une splendide tapisserie de cartouches d’encres incrustées et de boulettes de couleurs variées, et les incursions de monsieur Marmitier dans nos cours se faisaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus tonnantes. Pourtant, on ne renvoyait jamais madame Perrucheau.

Qui aurait pris sa place ? Pour un salaire dont la maigreur étique était attestée par l’usure de ses jupes et les déchirures de ses bas, elle devait assurer, outre ses étranges cours de mathématiques, toutes sortes de tâches ingrates que les autres enseignants refusaient. Je me souviens, par exemple, qu’elle était chargée de taper chaque semaine les vingt pages de notre journal – celui qui confirmait chaque semaine à nos parents notre bouillante créativité et l’excellence des méthodes Marmitier -, qu’il fallait imprimer sur ces affreux carbones qu’on appelait alors des stencils, avant de les passer à la machine à alcool.

J’entends encore – nous l’entendons tous – le crépitement des touches sous ses doigts secs.

Je sens encore  – nous la sentons tous – l’odeur de l’alcool à brûler, dans le réduit sombre et sale où elle officiait, tournant la manivelle pour faire paraître un à un les feuillets bleuâtres et humides qu’elle faisait sécher sur un fil avec des pinces à linge, puis qu’elle se chargeait aussi, ensuite, d’agrafer et de mettre sous enveloppes.

Où logeait-elle, lorsqu’elle quittait l’établissement où elle passait toutes les nuits de l’année scolaire, nous surveillant aussi mal qu’elle assurait ses cours ? Avait-elle seulement un logement quelque part ? Avec qui vivait-elle ou ne vivait-elle pas ? Quels avaient été ses rêves ? Quelles passions l’avaient un jour dévorée, ou au contraire dédaignée, pour la laisser ainsi desséchée ?

Cela ne nous intéressait pas, à l’époque dont je parle. Elle n’était et ne pouvait être pour nous que madame Perrucheau, la créature ridicule et vieillie qui ne tentait même plus de nous intéresser aux mathématiques, qui nous laissait organiser des combats d’oreillers dans les chambres, et se voûtait plusieurs heures par semaine sur sa machine à écrire pour taper le stupide journal du collège sur un rythme de pic-vert. Allegro prestissimo, tacatacatac.

Sans doute aurions-nous pu percevoir quelques indices, remarquer une évolution. Car de telles choses, après tout, ne se produisent pas en un jour, mais sont toujours l’aboutissement d’une lente transformation. Mais madame Perrucheau n’était pas quelqu’un que nous pensions à observer. Madame Perrucheau n’était même pas quelqu’un. Tout au plus une créature familière, pitoyable et méprisée, qui s’agitait sautillante et menue devant le tableau noir, traçant de ses bras déployés des chiffres immenses et des figures infinies qui seules la consolaient de notre indifférence.

Tout au plus avions-nous noté qu’elle était de plus en plus maigre, de plus en plus légère sur ses escapins de plus en plus élimés où ses orteils griffus se dessinaient de plus en plus curieusement. Que son nez se faisait plus aigu et plus courbe. Que sa voix s’effilait en notes de plus en plus sifflantes. Que ses bras dessinaient dans les airs des figures de plus en plus incompréhensibles et dansantes qui semblaient l’emporter de plus en plus loin de nous. 

Mais que nous importait ? Elle était de plus en plus Perrucheau, voilà ce que nous disions d’elle, et puis nous reprenions le cours de nos querelles, de nos amours et de nos cancanages.

Nous étions en troisième et le printemps avançait, nous approchant du Brevet. Deux fois par semaine, maintenant, monsieur Marmitier résigné mais toujours tonnant venait prêter main forte à madame Perrucheau. Le jeudi et le vendredi, à 11 heures, la porte s’ouvrait brutalement, il entrait, tonnait, et commençait aussitôt à distribuer avec solennité les exercices de révision, tandis que la Perrucheau, à petits pas sautillants, se démultipliait et s’égaillait entre les rangs, tentant désespérément de nous aider, de nous gazouiller au passage des bribes de solutions auxquelles nous ne comprenions rien…

Ce jour-là – c’était un vendredi, selon la plupart d’entre nous… pourtant, je me demande si ce n’était pas un jeudi, car je me souviens très bien d’avoir pensé, après, à cette curieuse expression « la semaine des quatre jeudis ». Mais c’est sans rapport aucun, évidemment… Ce jour-là donc, qui était un beau jour de mai dont le parfum de tilleul au soleil montait vers nous par la fenêtre grande ouverte, monsieur Marmitier s’était mis si fort en colère, en prenant la mesure de notre abyssale ignorance, qu’il avait saisi par un pan de sa robe rayée de jaune et de vert la Perrucheau qui gazouillait près de la fenêtre ouverte, et qu’il s’était mis à la secouer, à la secouer, à la secouer, à la faire zigzaguer dans toutes les directions de la foudre, en hurlant : « Je vous renvoie, cette fois, je vous fous dehors, vous entendez, dehors ! Cette fois, vous dégagez, vous dé-ga-gez ! Dehors, la Perrucheau ! Dehors ! »

Alors… alors…

Alors la Perrucheau, comme ça, Pfuuuittt, toute légère, presque gracieuse, s’était dégagée de la poigne épaisse de monsieur Marmitier, et elle avait sauté, d’un coup, comme ça, sans hésiter, toute légère, presque charmante, pfuuuittttt, dans sa robe jaune et verte, par la fenêtre grande ouverte.

Nous nous étions mis à crier, certains que les lois de la gravité que nous avait si durement enseignées monsieur Marmol, notre sévère professeur de physique, allaient entraîner une affreuse tragédie, mais… non, la Perrucheau n’était pas retombée. Son petit corps vert et jaune ne s’était pas écrasé tout sanglant, comme nous l’avions imaginé avec une joie inavouable, sur le goudron de la cour.

Non, elle avait tendu loin en avant ses bras maigres, pour tracer dans le ciel avec ses manches vives de vastes figures géométriques, elle avait tendu au bout de ses pattes maigres ses escarpins déformés par les orteils en griffe, et sa robe jaune et verte s’était mise à battre comme un beau drap d’été emporté par le vent, et elle s’était mise à voler, oui, à voler, à voler vers le parc, à voler vers l’horizon, lentement, souplement, suivant l’imperceptible et impeccable ligne qui dirige dans le ciel le vol des oiseaux en voyage.

Tous, nous l’avons regardée. Et il nous semblait que nous aussi nous volions derrière elle, traçant enfin là-haut pour elle ce beau triangle aigu des oiseaux de passage qui naviguent ensemble.

Monsieur Marmitier regardait lui aussi. Médusé. Paralysé. Incapable soudain de mouvoir son corps de géant lourd.

Enfin il s’est souvenu qu’il était Jupiter et non un quidam susceptible d’être pétrifié par une absurde prouesse aérienne.

Il a marché, de son pas le plus ferme et le plus solennel, vers la fenêtre qu’il a refermée. Derrière la vitre inondée de soleil, nous avons encore aperçu un petit point jaune et vert en forme de 8 allongé qui s’éloignait, s’éloignait, s’éloignait si vite et si loin que nos coeurs en tremblaient – l’Infini !

Puis monsieur Marmoutier s’est retourné vers nous :

—Puisque votre professeur, devançant mes ordres et confirmant sa totale incompétence aux fonctions qui lui étaient imparties, a choisi de se volatiliser, c’est moi, votre directeur et votre professeur de latin, qui assurerai jusqu’au jour de l’examen votre cours de mathématiques. 

Et la classe a repris, dans un silence religieux, à peine troublé par les coups d’oeil que nous ne pouvions nous empêcher de jeter vers la fenêtre refermée désormais toute tachée des nuages soudain amoncelés dans le ciel qui noircissait.

Cette année-là, les résultats au Brevet furent exceptionnels. 

Du sort de madame Perrucheau, il ne fut plus jamais question.
A nos parents, monsieur Marmitier avait simplement expliqué que, notre professeur de mathématiques s’étant volatilisée sans explication, il avait dû la remplacer au pied levé – ce furent ses termes exacts. Ils en avaient été bien sûr très satisfaits, les étrangetés perrucheaudiennes les ayant quelque peu inquiétés – même s’ils étaient de ceux qui ne parlent guère plus de deux fois l’an à leurs enfants et ne se souviennent de leur existence qu’au moment d’ouvrir les enveloppes émanant des autorités scolaires.

Et nous, qui savions bien que madame Perrucheau s’était envolée, même la nuit, loin de monsieur Marmitier, dans les chuchotements de l’internat, nous n’osions pas chercher l’explication manquante. Qu’avait-elle espéré, la Perrucheau, en prenant son envol ? Et comment avait-elle appris à voler ? Etait-elle retombée, à la fin, avait-elle fini par se briser sur le sol ? Avait-elle heurté les sombres nuages qui s’étaient soudain accumulés dans le ciel parfumé de mai ? Ou bien avait-elle continué son vol, tout droit, comme un oiseau guidé par la lumière, vers l’Infini, infiniment ? Ces questions agitaient nos rêves,  et plus encore nos insomnies, mais nous nous taisions tous, certains que nous étions que de telles questions ne pouvaient surgir que des réponses emplies de désordres et de mystères inconcevables qu’aucune loi mathématique ou marmitière n’encadrerait jamais.

Alors, aujourd’hui que le temps a passé, que tout cela est de l’histoire ancienne, que plus rien de vraiment dangereux ne peut plus en sortir, chaque année, nous nous réunissons, nous les anciens de la classe 65, et, immanquablement, quand l’alcool et l’excitation d’être de nouveau ensemble ont produit leur effet, quelqu’un qui se taisait en regardant d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, soudain demande à son voisin, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

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