La pente

C’est un pays de montagne. Un beau pays où le ciel n’est jamais loin de la terre.

La maison que nous louons pour les vacances est à l’entrée du village, dans la vallée principale, au bord de la rivière, tout en bas d’une pente. De l’autre côté de la pente, dans la petite vallée où coule un torrent maigre, se trouve cette ferme où on nous vend le lait.

Chaque soir, je prends mon vélo pour aller à la ferme et ramener le lait, dans le pot de métal qui bringuebale comme une cloche en heurtant le guidon. Nous aimons le lait pur, odorant et mousseux qui vient de cette ferme où chaque vache a un prénom, où chaque clarine est une note dans l’harmonie du soir.

Une côte à monter, une pente à descendre. Une côte à remonter, une pente à redescendre. C’est un bon trajet, un salutaire exercice de vacances, dans le doux tintement du pot à lait de métal.

Quand j’arrive au milieu, tout au haut de la côte, toujours je m’arrête un peu. La vue est si vaste, si belle. En bas s’étend notre vallée, avec ses maisons minuscules et ses humains en pointillés. En haut grandissent les sommets, avec leur pelage de neiges et de glaciers. Et les nuages en longues îles flottent sur l’air bleuté. Il me semble toujours que le monde entier se tient là, devant moi, terre, ciel et eau, paysage parfait où tout trouve son ordre. 

Il y a eu là, sur ce qui n’est plus aujourd’hui qu’une corniche aride ombragée d’une ruine, près du vieux banc assis un peu penché comme un homme méditant, dans un petit jardin soigné comme un tableau de maître, une maison de bois aux grands volets toujours ouverts. De ces volets comme on en voit là-bas, peints de rayures courbes et colorées qui les font ressembler à des ailes de papillon. 

Un solide vieillard cultivait le jardin, habitait la maison, revernissait le banc, repeignait les volets. Un brave homme cordial qui aimait bavarder et qui me faisait toujours signe, comme à tous les passants, de m’asseoir sur son banc. Je m’asseyais. Il venait s’asseoir près de moi. Nous parlions un moment, ou bien nous regardions au loin, pensant aux mêmes choses.

Je m’arrêtais deux fois. Une fois à l’aller, une fois au retour. Un peu plus longtemps au retour. Je posais mon vélo dans l’herbe. Le pot à lait sonnait en heurtant le sol. Puis il n’y avait plus à écouter que le silence, vaste et bleuté, à peine troublé par le crissement d’un insecte, ou par le tintement lointain des clarines. Je me disais que ça valait la peine de monter des côtes. Que ce serait dommage de redescendre tout de suite. Mais déjà il me faisait signe, je poussais la grille toujours ouverte. La clarine suspendue au montant accompagnait ma marche, j’allais m’asseoir sur le banc où le vieil homme me rejoignait bientôt.

La première année, j’étais si jeune. Je montais d’une traite la longue côte. J’étais à peine essoufflé en arrivant là-haut. Et si je m’arrêtais, c’était seulement pour le bonheur du panorama. Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer la vue de la vallée, dans la tiédeur du soir, quand le soleil presque tombé à terre roule comme une houle sur l’ombre rougie des montagnes. Mais de fatigue, il n’était pas question, en ce temps-là.

Le vieil homme était au jardin, à bêcher ou à désherber. Un grand bonhomme de montagnard, fort et tanné comme un vieux cep, acharné à faire verdir et fructifier le morceau de corniche aride où il avait posé sa vie.

Il finissait son carré, posait sa bêche, essuyait sur son « bleu » ses mains terreuses, venait s’asseoir près de moi, soufflait en épongeant la sueur sur son front. Nous bavardions longtemps. Il me montrait les montagnes, nommant chaque rocher, expliquant les glaciers, indiquant le chemin des ruisseaux et celui des troupeaux. Il me racontait la vallée et ses gens – les vivants et les morts du cimetière. L’en-haut, l’en bas, le présent, le passé : il semblait tout savoir.

Je le quittais à regret, et je lui demandais toujours, avant de m’en aller, s’il avait besoin que je lui monte quelque chose, des provisions, des outils, ou s’il voulait que je lui descende une lettre, un message. A son âge, il devait lui paraître haut perché, l’étroit sommet où il avait posé son nid.

« C’est vrai, répondait-il, c’est vrai que c’est haut ici pour un vieux comme moi. Rude côte, n’est-ce pas ? Et qui me semble de plus en plus rude, chaque fois que je la monte. Le poids du temps sur les épaules, vous comprendrez cela plus tard. Mais je peux encore m’en débrouiller. Et j’espère pouvoir m’en tirer tout seul encore longtemps. Pas besoin d’un commissionnaire, pas encore… D’ailleurs, la côte, j’aime la monter. Après toutes ces années je continue à trouver merveilleux d’être toujours capable de grimper. Ce qui m’est difficile, maintenant – cela va sans doute vous surprendre – ce qui en viendrait presque à m’effrayer, c’est la descente. C’était pourtant ce que je préférais, autrefois, descendre… je m’élançais, jamais je ne retenais mon pas, je m’offrais à la pente comme si aucune chute ne pouvait me guetter, comme si j’avais eu devant moi l’infini… Mais maintenant… j’hésite et je trébuche, je me défie de mes forces… je crains – à vous je peux bien l’avouer – je crains de disparaître, dans ce grand élan noir de la pente qui nous emporte irrésistiblement, quand l’âge est venu. Croyez-moi, c’est à la descente qu’il faut prendre garde, quand les jambes fléchissent et que les jours s’accumulent sur le dos qui se voûte. A la descente… « 

Cela le faisait rire que je hausse les épaules. « C’est que vous êtes encore jeune… Mais vous vous souviendrez, plus tard… la descente, répétait-il, avant que je n’enfourche mon vélo, la descente, c’est le plus dur, faites attention, n’oubliez pas… » 

C’était un très brave homme, un sage à sa façon, et, s’il radotait un peu quelquefois, on pouvait bien le lui pardonner, à son âge… Je montais comme une alouette, alors, en zigzags élégants et allègres, mais ma plus grande joie, c’était vraiment de redescendre, heureux et rapide comme un aigle, sûr de ma force et de tous mes réflexes, la pente immense et libre.

La deuxième année – ma femme était enceinte et tout près d’accoucher, je me hâtais cet été-là, qu’elle ne reste pas seule – je ne m’arrêtais plus aussi longtemps là-haut que l’année précédente. Juste le temps de jeter un coup d’oeil au loin, et de prendre note de tout ce dont le vieil homme avait besoin. Car il ne refusait plus mes offres, la deuxième année. Il avait tant vieilli. Il ne jardinait plus. Son grand corps lourd s’était voûté et ralenti. Il me guettait toujours, cependant, sortait sur le pas de sa porte pour me faire signe, puis s’asseoir près de moi, sur le banc recouvert de mousses et cerné d’herbes grises. Nous échangions quelques mots. Puis je me levais, pressé, j’emportais une lettre, une commande pour l’épicerie, ou un petit message pour celle qu’il appelait sa fiancée – une vieille silencieuse qui vivait au village dans une petite chambre, au-dessus du café où elle avait longtemps servi. J’attrapais mon vélo, le pot à lait se mettait à tinter, et lui, déjà si loin, il me faisait un geste lent de la main, il riait comme avant, et il criait en me voyant si vif : « Attention à la pente, jeune homme, c’est la pente le plus dur, n’oubliez pas, c’est de la pente qu’il faut se méfier. Vous comprendrez, plus tard. Mais pour l’instant, envolez-vous, et à demain. »

La troisième année – notre enfant était né, je ne m’arrêtais plus que pour la forme, quelques instants à peine, le temps de dire bonjour – le vieillard ne sortait plus. Je toquais au volet. Il roulait son fauteuil, et je le voyais apparaître, son beau visage posé dans l’ombre comme dans un cadre. Incapable désormais de marcher, il ne quittait pas la maison, il restait là, dans son fauteuil, derrière la fenêtre aux volets ternis. Je me penchais contre la vitre et je criais – car il était devenu sourd, aussi. La fiancée du café avait cessé de vivre, et une femme – une cousine qui devait hériter – venait chaque matin lui apporter ses provisions et s’occuper du ménage. Si bien qu’il n’avait plus grand chose d’autre à me demander qu’un peu de tabac qui lui était interdit. Mais ma hâte le désolait : il aurait eu tant à me dire. Son regard m’appelait, je détournais la tête. Je n’aimais pas, en cette année où notre enfant ouvrait si grand ses yeux si bleus, voir sur ses yeux de vieux cette taie blanche, poussée sur ses prunelles comme le lichen sur le banc délaissé. Alors, pour que je ne parte pas aussitôt, il me faisait des signes, toutes sortes de signes, des signes de bienvenue, des signes interrogatifs, des signes méditatifs, des signes encore qui voulaient dire la pente, et d’autres qui voulaient dire attention. Il ne s’exprimait plus autrement. Il paraît que quelque chose avait éclaté dans sa tête, et qu’il ne savait plus parler. J’avais bien du mal à le comprendre. Et puis j’étais toujours pressé, cette année-là, l’année où mon premier enfant allait avoir un an.

L’année suivante, notre deuxième enfant était né seulement un mois plutôt, j’étais las des nuits sans sommeil. Je m’asseyais un moment sur le banc, heureux de souffler un peu, évitant de songer, lâche que j’étais déjà devenu, à ma femme épuisée aux flancs déformés, restée toute seule, en bas, avec les deux marmots. Le vieillard m’attendait comme avant, assis devant la fenêtre sur le fauteuil qu’on lui installait là pour la journée, maintenant qu’il ne savait plus le pousser lui-même. Son pauvre corps figé n’essayait plus même de façonner les mots avec ses mains tremblantes. Pourtant, curieusement, alors que nous ne semblions presque plus pouvoir communiquer, je commençais à deviner des choses, toutes sortes de choses qu’il avait à m’apprendre. Je me sentais bien près de lui. Quand je me levais pour partir, à la fin, en guise d’adieu sa main droite s’agitait, s’inclinait, de toutes ses forces essayait de me dessiner le mot « pente », tandis que les doigts de sa main gauche légèrement dressés s’épuisaient à me dire « attention ». Ses yeux morts souriaient. Je souriais aussi. Je criais comme toujours : « Pas de souci, grand-père ! » et cela semblait l’amuser toujours autant.

L’année qui vint après – c’était déjà la cinquième année que nous venions en vacances dans ce pays – nos deux enfants avaient beaucoup grandi, ma femme avait démesurément grossi, je n’étais plus si mince, et les premiers cheveux blancs nous étaient venus à tous deux. Je ne sais pas pourquoi ils arrivent si tôt. Je grimpais toujours mes côtes vaillamment, malgré tout, et je descendais toujours mes pentes d’un beau vol plané de mon vélo noir, avec mon petit pot à lait, mais je ne m’asseyais plus sur le banc vacillant dont les pieds s’effondraient, devant la fenêtre aux volets mi-clos. Je poussais la porte toujours ouverte de la maison du vieil homme. Il était là, dans l’ombre, couché et paralysé tout à fait. Définitivement sourd et muet. Il paraît que quelque chose d’autre avait éclaté dans sa tête. Que la cousine qui venait le matin venait aussi le soir pour le nourrir, le laver, le coucher, que ça ne pourrait plus durer mais qu’il refusait obstinément de quitter sa maison, son jardin, sa vue sur le monde bien en ordre – les neiges en haut, les humains tout en bas dans leurs maisons en points de suspension, et la brume au milieu, la brume, l’immense brume des montagnes…

Longtemps, longtemps, je restais à ses côtés, debout, sans parler. Le silence nous unissait. C’était un silence qui disait tant : la montagne, la vie, la vieillesse, l’affection qui avait fini par grandir entre nous. Tout cela. Et beaucoup plus encore. Tout ce qui se dit mieux sans parler, nous nous le disions ainsi. Je ne repartais qu’un peu avant l’heure du repas, quand j’entendais s’arrêter sur la route la camionnette qui déposait pour une heure la cousine venue l’aider.

Le signe désormais unique qui voulait dire la pente, qui voulait dire attention, qui voulait dire pas trop vite, il ne parvenait plus qu’à peine à l’inscrire dans la pénombre. Mais je le déchiffrais toujours au mouvement léger de son poignet, à l’éclat moqueur de ses yeux sous la taie de neige éternelle. Et je disais, blagueur, comme autrefois, tout doucement, en articulant fortement, pour qu’il puisse le lire sur mes lèvres : « Pas de souci, grand-père, je sais bien où je vais. »

Mais l’année suivante – je crois que je venais déjà depuis six ans en vacances dans ce pays si rude. L’année suivante… j’ai eu un choc le premier soir où je suis allé, comme tous les ans, chercher le lait à la ferme : la maison de la côte était à vendre. Les volets rayés s’étaient fanés tout à fait, fermés, cloués comme des ailes de papillons morts sur la page brunie d’une collection défunte. Il paraît que quelque chose avait encore éclaté dans la tête du vieil homme, et qu’il avait rendu l’âme dans ce dernier éclair. On l’avait enterré tout en bas, au village, dans une tombe étroite où l’herbe folle remuait la terre battue. La cousine n’avait pas hérité assez, sans doute, pour gaspiller l’argent en posant sur son ventre pourri ce couvercle de marbre dont on recouvre les morts riches, pour qu’ils se gardent au sec au fond de leur cercueil. Un petit noisetier qui s’était semé là s’accrochait à la croix de bois blanc tombée tout de travers. C’était encore son âme, peut-être, qui voulait se dresser, pour revoir la montagne.

Devant la porte close de la maison d’en-haut, le banc s’était tout à fait effondré, et n’était plus qu’un petit tas de bois gris dans le pré d’herbe brune qui avait remplacé le jardin.

Je me suis assis sur les planches. Et chaque soir je suis revenu m’asseoir là, comme avant.

Je regardais la vallée, essayant de me souvenir de tout ce qu’il m’avait montré. Essayant de retrouver les paroles et les gestes, les bribes qui me venaient du vieillard. Il avait bien dû me parler de cela aussi, de la mort, de la disparition. De la solitude. Non… je ne savais plus, mon esprit s’embrumait de tristesse et d’incompréhension face aux montagnes acérées qui saignaient dans le gris les longs soleils du soir – avant de les coucher, vaincus, sous la pierre noire de l’ombre.

La côte m’a paru bien plus dure cette année-là. Et la pente, oh, la pente – était-ce parce que mes jambes s’engourdissaient, à rester trop longtemps sur le tas de planches humides qui me servait de banc ? – la pente, au retour… qu’elle était donc difficile ! J’ai commencé à comprendre qu’il avait peut-être eu raison, le brave homme.

Chaque année, ensuite, je suis passé et repassé devant la maison toujours fermée,  toujours à vendre.

Il y a bien trente ans maintenant que je viens ici en vacances. On distingue encore la carcasse du chalet, là-haut, malgré le mélèze qui se dresse en travers du toit. Les volets où l’on a cloué des planches gémissent au vent comme des ailes usées sur un moulin en ruine. Sur la porte est toujours accroché le panneau « A Vendre », seulement l’encre s’est effacée, et il ne reste que les deux montagnes inversées du A et du V, d’un gris tout emperlé d’humidité sur l’écriteau pourri devenu illisible. J’ai souvent essayé d’entrer. Mais la porte est encore solide, elle, et la serrure est fermée comme un poing sous sa croûte de rouille. Il paraît qu’on en avait perdu la clé dès la mort du vieil homme, qu’il l’avait mise certainement à l’avance, malicieux comme il l’avait toujours été, dans la poche du beau costume dont la cousine l’avait revêtu, pour le coucher dans sa caisse, avant de l’emmener, dans la camionnette de son mari, pour l’enterrement, à l’église d’en bas. 

Je reste tout l’été en vacances dans ce beau pays de montagne, maintenant j’ai le temps, avec ma femme plus très jeune, sans les enfants qui sont partis. Trente ans que je vais chercher mon lait à la ferme, chaque soir de l’été. Les gens de la ferme ont bien vieilli, ils parlent de retraite. Et moi je ne pédale plus aussi vite. Quand je m’arrête pour souffler, assis sur le vieux banc, là-haut, que j’ai réparé et reverni moi-même, je songe à m’installer sur cette hauteur où tout semble si simple et nécessaire : les sommets transperçant les nuages en manteau blanc d’éternité, les hommes en pointillés dans les vallées d’en bas, et la brume infinie qui peint le monde en sfumato. Je songe à bien des choses que le vieux m’a apprises, avec ses mots, avec ses signes que je parviens enfin à déchiffrer. Je songe aussi à toutes ces choses qu’il ne m’a pas transmises, parce que je comprenais si mal ses mots trop rares et ses signes maladroits. Je me dis qu’il faudrait rester là, toujours, pour tout comprendre enfin. Rebâtir la maison du vieux tout autour de la porte. Travailler au jardin comme lui, s’acharner à faire fructifier la pierre aride, les yeux tournés vers les sommets. Enseigner aux passants à regarder le monde, en attendant que quelque chose, enfin, éclate dans ma tête, m’éclairant à jamais d’un éclair magnifique. Mais ma femme n’est pas d’accord. Elle préfère les vallées. Elle a besoin de la Ville, dans l’ennui des hivers. Alors je redescends, aussi lentement que je peux. 

Peut-être que moi non plus, après tout, je ne suis pas fait pour vivre toujours là-haut.

La côte me semble de plus en plus rude et m’épuise. Presque toujours je finis de la grimper à pied, tout essoufflé, en tenant mon vélo.

Mais le plus dur, c’est vrai, maintenant, c’est la pente.

Car il avait raison. Tellement raison.

Monter, ce n’est rien malgré la fatigue qui gagne. On aime toujours à monter, à se hisser, même dans la sueur et dans l’effort.

Mais descendre, oh, descendre, c’est si vertigineux. On essaie de ralentir, de freiner et de faire des détours. Descendre, cela va tellement vite. On pourrait disparaître dans un repli du temps tellement on va vite.

Si encore on n’était pas seul. Si on pouvait, avant de s’élancer, rencontrer le regard d’un sage, si on avait, pour nous faire signe et nous encourager, un vieillard attentif et sachant les choses.

Mais descendre ainsi, seul, dans le vent froid, ne plus pouvoir entrer dans la maison ruinée aux volets déchirés comme des ailes arrachées.

Et savoir que la clé est perdue, et qu’on l’a enterrée avec lui, en bas, dans le petit cimetière où sa tombe a déjà disparu, mangée d’orties et de pissenlits, dans l’ombre lourde et grise de la montagne bleue.

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Le Tos


Le Tos, ils l’appelaient, les gars du chantier. Et ils crachaient leurs mégots sur son passage. Lui, il se contentait de baisser la tête sans rien dire, honteux vaguement sans savoir distinguer si c’était vraiment d’être un Tos, qui le mettait si bas, ou simplement d’être un lâche. Est-ce que c’était sa faute, pourtant, si dans son pays la crise avait mis tous les emplois par terre comme de vieilles murailles lézardées ? Est-ce que c’était sa faute, si on avait fait venir des Tos dans chaque camion à parpaings pour bâtir des murs neufs dans le pays des autres ? Est-ce qu’il y pouvait quelque chose, s’il était devenu un Tos, et si on n’avait pas pris la peine de lui apprendre plus de français qu’il n’en fallait pour tourner le ciment ? Et s’il avait un accent rugueux qui tranchait l’air bêtement comme une scie tournant à vide, est-ce que c’était une raison pour en rire ? Partout où il était passé jusque-là, c’était Babel, et on ne l’avait jamais traité en paria, même si on l’avait fait travailler comme une bête en oubliant souvent de le payer. Sur les grands chantiers où il avait été embauché jusqu’alors, on parlait toutes les langues connues, et même les inconnues – polonais, roumain, peul, bengali ou chalcatongo : il avait entendu marteler, cogner, rouler et siffler toutes les langues du monde. Il n’y avait pas d’étrangers sur les chantiers immenses où s’édifiaient les tours et les centres commerciaux de la ville, il n’y avait que des déracinés.

Mais ici, c’était autre chose. Un petit chantier. Un lotissement sans charme d’une quinzaine de maisons à planter en banlieue sur un terrain pierreux. Les gars venaient de Provins, et ils formaient une petite équipe itinérante où le patron ne voulait que des Français. On ne l’avait pris que parce qu’un gars était tombé d’une échelle et qu’il s’était salement abîmé une vertèbre, au dernier moment. Il fallait bien tenir les délais, et le patron avait pesté en signant son contrat, parce qu’on ne trouvait plus de Français pour bosser.

Il en avait essuyé, au début, le Tos, des crachats de moqueries, ça crépitait et ça jaillissait, piquant les yeux et le coeur dans un tourbillon de détresse, comme le sable et le gravier lancés sur le ciment frais, quand la bétonnière s’emballe. Si bien qu’il avait tout de même fini par se durcir, le Tos, à force de tourner tout saignant dans la bétonnière à injures. Et il avait commencé à les observer, les gars du chantier. Des gars comme lui, au fond, qui en avaient vu de dures, qui finiraient sans doute au chômage après un accident, qui s’étaient bétonnés, dans la machine à retourner les vies, et renvoyaient en crachant tout leur surplus d’angoisses. Des gars qui vivaient seuls, entassés dans les baraquements, et que leurs haines soudaient mieux que l’amour. Des gars qui avaient tous rêvé d’une autre vie, maintenant qu’on fait rêver les gens sans répit devant leurs télés et sur leurs écouteurs, et qui avaient dû ravaler si profond leurs désirs qu’ils en avaient des renvois de dégoût. Juste des lâches, qui préféraient cracher sur autrui plutôt que de cracher sur leur bout de miroir, dans les baraquements où ils se rasaient le matin sans penser à autre chose qu’aux bières qu’ils s’enverraient le soir. Aussi lâches que lui-même qui acceptait de subir leur mépris. C’est pourquoi il ne les méprisait pas. Mais il les observait. C’est qu’il était malin, le Tos. Et patient.

L’été s’était avancé. Le chantier avait recouvert une bonne moitié du terrain pierreux de maisonnettes aux murs minces. C’est à ce moment-là qu’avait commencé l’Euro de football. Les gars suivaient tous les matchs, le soir, sur un petit ordinateur qu’ils posaient sur une caisse. Ils vouaient un culte au foot. Ils connaissaient toutes les équipes et gardaient toutes les pages sportives du journal local que le patron leur laissait, quand il l’avait lu. Ils vénéraient, surtout, les footballeurs de renom. Les salaires inouïs des joueurs, leur vie de luxe et de patachon, ne leur inspiraient pas la moindre jalousie, mais les hissaient jusqu’à la sphère des dieux. Les gars ne jouaient jamais quant à eux, il est vrai, il n’y avait pas même un ballon à pousser du pied, dans la petite cour pierreuse cernée de modulaires. Ils préféraient tous siroter des bières et fumer. Mais ils savaient par coeur d’où venait chaque joueur célèbre, enfant de pauvre ou de maçon, fils de banlieue ou gamin de village, comme eux, qui s’était élevé, par la magie d’une volonté inconnue d’eux, jusqu’au ciel des idoles.

Lui, le Tos, il ne s’était jamais intéressé au foot, mais il avait bien observé les gars : il avait vite compris que les matchs pouvaient être sa chance. Et il avait eu la chance avec lui tout au long.

Car l’équipe portugaise avait foncé vers la finale, de conquête en conquête.

Dès les premières sélections, les gars avaient commencé à dire, pensifs, en le regardant : « Ils ne sont pas mauvais, ils se défendent bien, tu dois être content, le Tos, non ? ». Après le deuxième grand match remporté par les Portugais, lorsqu’il avait été question des quarts de finale, on avait arrêté de l’appeler le Tos. On disait le « Portos », ou le « Tuga » et c’était déjà mieux. Lorsqu’il avait été question pour l’équipe portugaise de la demi-finale, on s’était mis à l’appeler Cristiano, histoire de rire un peu, bien sûr, mais c’était quand même le début du respect. Surtout, maintenant, il y avait des gens qu’ils moquaient ou exécraient ensemble. Ensemble ils avaient ri du présentateur fou des Islandais, et il avait fait semblant de haïr avec eux les Allemands. Ça les avait rapprochés, ces détestations théâtrales et communes. Et quand il avait planté son petit drapeau du Portugal à la fenêtre du baraquement, son voisin de chambrée n’avait rien dit. Il avait juste planté, tout à côté, son petit drapeau français. Le vent les avait poussés dans le même sens pendant des jours, leurs deux petits drapeaux, si joliment qu’on aurait pu croire qu’ils iraient désormais de conserve – qu’il aurait pu le croire lui-même, s’il n’avait pas été si longtemps le Tos.

Le jour, sur le chantier, on continuait à lui cracher des mégots de rancoeur comme des flèches émoussées, parce qu’il piquait le travail des Français et l’argent des impôts, alors qu’il n’était qu’un sale bâtard de Portos et un feignant de Tuga. Mais le soir, au lieu de le laisser à l’écart, les gars l’interrogeaient longuement sur Ronaldo et sur Eder, et ils écoutaient avidement tout ce qu’il leur racontait. Et lui, qui avait toujours fui les séances de sport à l’école, qui n’avait même jamais regardé un match entier à la télé, lui qui avait toujours trouvé bizarre et risible que des milliardaires en shorts se mettent à courir sans raison derrière un petit ballon ridicule que leurs coups de pieds frénétiques changeaient en lapin farceur, il avait commencé à se passionner, à s’enthousiasmer. Il inventait, puisqu’il ne savait pas, et c’était beaucoup mieux. Dans son mauvais français il avait réponse fabuleuse à toutes leurs questions et à tous leurs désirs. Il les faisait rêver, le soir, les gars suants et fatigués qui sirotaient des bières dans leurs bleus recrépis de plâtras, rêver à ces champions en maillots immaculés qui sabraient le champagne au caviar, et qu’il semblait si bien connaître. Il racontait, il racontait, s’enflammant à mesure, tandis qu’ils buvaient leurs canettes en s’émerveillant, oublieux des parpaings et des ferrailles qui leur avait fait les muscles si durs et noués de douleurs. La nuit, quand tous dormaient, il allumait son téléphone, et il cherchait des détails sur internet, des ragots, des rumeurs, sans s’occuper de vérité, juste de quoi pouvoir mieux inventer le lendemain. Il faisait provision du sable des légendes, qui bâtirait le lendemain des murailles entières de récits peints à fresque.

Car chaque soir, au milieu des gars rassemblés, il racontait Ronaldo, il racontait Eder, il racontait la geste fière et colorée du Portugal conquérant. Un vrai génie épique s’était éveillé en lui. Il disait comment Ronaldo avait, un jour, lancé son ballon si haut qu’il avait atterri comme un petit avion sur le balcon de la femme d’un ministre, qui le lui avait renvoyé avec un baiser imprimé en rouge à lèvres. Une autre fois, c’était Ederzito qui avait visé, tout au bout du terrain, une bouteille de champagne qu’on avait posée là, et le ballon divinement dirigé l’avait inclinée si nettement et si délicatement à la fois que la coupe d’or qui attendait tout près avait été rempli à ras bord, sans qu’une seule goutte de champagne soit renversée. Ensuite le champion, tranquille, était venu trinquer avec toute la foule accourue pour chanter ses louanges. Il montrait avec ses bras tendus les proportions inouïes de la statue de Ronaldo, à Madère, si haute et si brillante, et qu’on voyait de si loin que tous les bateaux, en mer, la saluaient en hissant les couleurs. Il expliquait comment les gens s’assemblaient en cortège, là-bas, au pied de la statue, pour prêter serment au grand roi Ronaldo qui avait un prénom de président américain, et le recouvrir de paillettes dorées, qu’ils posaient avec le bout de leurs doigts en prières sur le bronze d’origine, et comment le vent, ensuite, renvoyait vers les maisons des banlieues et des villages des nuages de paillettes qui retombaient partout, dorant de frais les plus pauvres cabanes et les objets les plus humbles.

Mais ce qu’il racontait le mieux, c’était la colère, la grande colère de Pepe. Une colère qui lui avait pris, pour une histoire de femme, si énorme, si insensée, qu’elle avait obscurci le soleil comme un orage. Une colère qui n’en finissait plus d’être colère, une colère qui n’avait plus de mots humains, une colère de demi-dieu, vaste comme le tonnerre. Les gars frémissaient et tremblaient, ils s’exclamaient en sirotant leurs bières, assis sur les lits de camps. Ils gobaient tout. Ils protestaient bien un peu, quelquefois, pour la forme, parce que tout ça, ce n’étaient évidemment que des menteries, mais ils ne demandaient qu’à admirer et s’émerveiller, et ils écoutaient toujours, passionnément. Même le patron venait s’asseoir parmi eux, opinant de la tête aux plus invraisemblables exploits des joueurs de la Seleção.

Ses triomphes de conteur le grisaient. Chaque soir son imagination s’envolait plus haut, de plus en plus haut, comme le ballon cent fois primé de Ronaldo, comme la gloire naissante d’Ederzito.

Puis les Portugais, contre toute attente, étaient restés seuls en lice contre les Français. Alors il avait senti que les gars commençaient à le respecter vraiment, et même à le craindre un peu. Ils ne semblaient plus du tout se souvenir qu’il avait été si longtemps le Tos, ils paraissaient avoir oublié qu’il lui était arrivé d’être le Portos et le Tuga. Maintenant ils ne disaient plus que « le Portugais », ou même « le Portugal ». « Fais gaffe à ta brouette, Portugais, elle file en aile de pigeon » – « Passe-moi le niveau à bulles, que je voye si je vas marquer le pénalty droit au but, Portugal. » Et il avait l’impression qu’il était réellement devenu, face à eux, le Portugal tout entier, l’essence du Portugais, imprévisiblement astucieux et vaillant, qu’ils redoutaient comme les anciens guerriers de Troie, autrefois, avaient redouté les Grecs.

Il racontait de mieux en mieux, avec des mots qu’il croyait ignorer, dans des phrases qu’il n’aurait jamais cru savoir tisser ainsi de mensonges et de rêves. Ce qui les intéressait, le soir, maintenant qu’on avançait vers la finale, et qu’ils devenaient, eux, les petits gars du chantier, à leur tour, la France même, angoissée et tragique à la veille de la bataille qui devait tout décider, ce qui les passionnait, de plus en plus, c’était de savoir les faiblesses des joueurs. De leurs amours surtout ils voulaient tout connaître. Comment ils étaient avec les femmes, comment étaient leurs maîtresses, s’ils en prenaient vraiment plusieurs par nuit… Alors, pour leur faire plaisir, il avait inventé une merveilleuse et dangereuse Elena. Une femme plus belle que toutes les femmes du monde, une déesse de beauté qui avait enchaîné le coeur de Griezmann, qui voulait l’enlever à Santos, l’entraîneur des Portugais. Les gars écoutaient, juraient qu’il la perdrait, le vieux Santos, son Elena, puisque les belles femmes sont toujours dans le camp des vainqueurs. Et ils se réjouissaient d’apprendre qu’Elena était si belle, car ils savaient que les hommes vraiment grands se grandissent en aimant, ils étaient certains que si Griezman avait l’audace d’enlever enfin Elena, il enlèverait avec elle la victoire, et que la victoire serait à eux – les Français.

Cette Elena… elle les faisait rêver vraiment. Et moins elle paraissait réelle, plus elle les fascinait. Un gars avait même fait son portrait, en suivant les indications qu’il lui avait prodiguées, et c’était une sacrée pin-up. Une peau de cygne, des seins comme des pommes, et une bouche sanglante dessinée comme un coeur.

Quand le soir de la finale était venu, ils avaient regardé le match tous ensemble, dans le modulaire du patron, pourvu d’un écran plat. Toute la première mi-temps, leurs coeurs avaient battu ensemble, violemment agités par l’attente. Quand Ronaldo, désarmé par sa chute, était sorti sur sa civière allongé comme un roi blessé sur son bouclier, un gars avait même crié, hilare : « Salope d’Elena, c’est encore à cause d’elle, sûr ! « 

La deuxième mi-temps avait déchaîné les sifflets et les cris, l’espoir avait transporté les gars jusqu’à la satanée prolongation. Lui, sans se faire remarquer, il s’était assis un peu à l’écart, près de la porte ouverte, pour pouvoir s’enfuir au plus vite si les choses tournaient mal – c’est-à-dire trop bien. Il avait compris dès qu’il les avait entendus hurler de rage tous ensemble et s’en prendre au téléviseur tout tremblant dont l’image oscillait en tempête. Il n’avait pas demandé son reste, il avait couru, couru de toutes ses forces, en direction de la ville.

Le match n’était pas encore fini, on entendait les présentateurs s’égosiller sur les écrans, dans les maisons aux fenêtres ouvertes où passaient des images de coureurs. Mais à mesure qu’il avançait, les rues se remplissaient de gens qui dansaient et qui criaient en portugais. D’autres Tos, des milliers de Tos, qui travaillaient comme lui sur des chantiers, ou qui faisaient des ménages, ou qui faisaient les concierges, étaient sortis de tous les ateliers, de toutes les cuisines, de toutes les loges obscures. Il fallait croire que les soutes de la ville étaient entièrement peuplées de Tos, qu’on ne voyait jamais, mais qui la faisaient vivre. Aux vrais Tos il soupçonnait que beaucoup s’étaient joints, qui n’étaient pas des Tos, mais des Albanais, des Russes, des Lybiens, des Syriens, et bien d’autres, tous enfants de Babel et citoyens des soutes.

Toute la nuit, les Tos avaient fait la fête. Il avait célébré dignement avec eux la victoire, lui qui jamais, dans toute sa vie précédente, n’avait su reconnaître un ballon de football d’un ballon de rugby. Il avait bu des bières qu’on lui tendait, lui qui jamais ne s’était enivré. Il avait roulé dans la ville à bord de voitures pavoisées klaxonnantes dont les portières s’étaient ouvertes pour le laisser monter, lui qui de sa vie n’avait jamais fait de stop. Il avait lancé les feux d’artifice verts et rouges vers les balcons où flottaient les étendards rouges et verts, lui qui avait toujours détesté ceux qui croient aux Nations. Il avait même rencontré une sirène Tos habillée d’un drapeau, folle de joie et d’ivresse, qui l’avait emmené dans un café miteux qui s’appelait La Calypso. Et il l’avait étreinte avec joie et remords, perdu de bière et stupéfait de trahir, pour un ballon de cuir habilement lancé, sa chère Linda et leur petit garçon.

A l’aube il était rentré complètement exténué.

Il s’était allongé sans bruit, sans pouvoir s’endormir, dans le baraquement surchauffé où les gars gisaient effondrés sur les lits de camp, inquiet de ce qui l’attendait le lendemain.

Mais quand les gars s’étaient réveillés, hostiles et boudeurs, ils ne l’avaient pas battu, ils ne l’avaient pas traité de Tos. Ils s’étaient contentés de se taire, en affichant des visages de deuil. Quand le patron était arrivé, avec son visage fermé, il avait juste essayé, par bravade mais pas trop fort un « Vive le Portugal ! » que personne n’avait paru entendre.

Malgré la fatigue il avait travaillé comme d’habitude, debout dans le soleil qui cuisait les parpaings comme des briques antiques. 

A la pause de midi, un gars lui avait demandé aigrement son opinion sur les victoires qu’on enlève par la ruse, en fatiguant ses adversaires et en déjouant leur vigilance, genre cheval de Trois-machins, au tout dernier moment. Tout le monde l’avait regardé sévèrement, lui qui était le Portugal sournois. Il n’avait pas su quoi répondre. Il avait juste balbutié quelques mots que personne n’avait compris. Les autres avaient ricané, et il avait senti qu’il était en train de redevenir un Tos.

Alors l’après-midi, malgré le soleil et la fatigue qui faisaient tournoyer sa cervelle et trembler sa truelle, il avait travaillé, travaillé. Presque seul il avait monté le grand mur du garage où on l’avait posté. Il venait de poser le dernier parpaing d’angle. Il ne restait plus qu’à remplir les joints. Quelqu’un lui avait passé du mortier. Soudain un vertige l’avait saisi. Il était tombé de tout son haut, comme un veilleur chutant de son rempart.

Il avait atterri sur le ragréage du patron. Sans armes et sans bouclier. En plein dans le ciment frais qui s’étalait lisse et doux comme une mer paisible, il était venu planter les deux vagues pointues de ses fesses.

— Connard de Tos ! avait hurlé le patron, j’va te me le foutre à la porte, tu vas voir comme. A coups de pieds dans son gros cul bétonné qu’il y r’tournera, boire son porto sur la plage, le feignant !

C’était absurde, puisque son contrat se terminait dans deux semaines. Bien sûr qu’on ne le foutrait pas à la porte maintenant. Mais il comprenait la colère du patron. Un ragréage fichu, ce n’est pas rien.

Cependant tous les gars s’étaient rassemblés autour de la dalle, et tous ils s’étaient mis à rire et à siffler, tandis qu’il tentait de se relever, alourdi par le beurre de ciment qui enduisait son arrière-train et commençait déjà à prendre.

« A coups de talons, que je vais te le râcler, ton caca de ciment », avait encore hurlé le patron, content de son succès. Et les gars avaient ri et sifflé plus fort, tous en chœur.

Et il avait compris que c’était fini, que ça ne pouvait pas durer plus d’un jour, sur un chantier comme celui-là, d’être le Portugal glorieux et victorieux. Que les gars s’en ficheraient maintenant, jusqu’aux prochains Mondiaux, des héros et des récitants. Qu’on avait besoin des vainqueurs et des raconteurs de légendes, mais qu’on finissait toujours par les oublier et par les remplacer par de plus grossiers tribuns. Et qu’il faudrait toujours les cracher sur quelqu’un, les noyaux âpres des vies ratées et le vomi des rancoeurs remâchées. Qu’il était vraiment redevenu le Tos, et qu’il allait falloir le retirer au plus vite, déjà flétri par le soleil et le vent, avant qu’on ne le lui fasse avaler comme la honte, le petit drapeau joyeux, déjà vaincu, qui flottait comme un sot à la fenêtre du baraquement.

Alors, malgré la douleur il s’était relevé, il avait baissé la tête sans rien répondre, tandis que le patron continuait à hurler, rigolard, de lourdes variations sur le cul cimenté de ce connard de Tos qu’il allait foutre à la porte avec plaisir. A coups de savates, à coups de souliers de sécurité, à coups de pieds au cul de cette vache !

Le patron aurait du mal à s’en remettre, décidément, du ragréage crevé. Il fallait faire quelque chose.

Il était allé chercher en silence, au baraquement, son unique jean de rechange – celui qui avait des trous d’acide et des taches de ciment granuleuses – , il l’avait revêtu comme un haillon d’armure, et, sans prendre garde à la douleur de ses reins, héroïque et soumis à ce destin qui triomphait de tout, il s’était dirigé vers le camion pour y attraper la pioche, avec la même ténacité que le vieil Ulysse, autrefois. Un chien efflanqué, titubant, avec des yeux d’aveugle tendus d’une taie blanche, était venu d’on ne savait où, flairant la dalle qui durcissait déjà, emportée par une tempête immobile et muette.

Lui, songeant à la femme et à l’enfant qui l’attendaient au pays, il s’était appuyé sur le manche de la pioche, comme un voyageur sur le chemin, face à l’horizon qui se trouble. Le chien ne semblait pas vouloir s’en aller, il s’était collé contre lui, s’efforçant de le reconnaître, et remuant la queue d’amitié débordante. Il y a des gens qui abandonnent les vieux chiens, avait-il pensé. Quand ils deviennent aveugles et qu’ils ne savent plus marcher droit. Et d’autres qui les recueillent, juste avant qu’ils ne meurent, pour être un peu moins seuls.

Et pour se souvenir. Des amis, des amours, qu’ils ont laissés un jour. Qu’ils trouveront, encore, tout au bout du chemin.

Il avait caressé le chien qui s’était aussitôt couché à ses pieds, haletant, épuisé, et il s’était demandé s’il lui resterait assez de force pour casser le ciment devenu plus dur que de la pierre, avant de tout recommencer, sans aide, tout à l’heure, quand tous auraient arrêté pour siroter des bières et fumer, et qu’ils le regarderaient de loin, crachants et méprisants, vendre pour rien sa sueur de Tos.

Puis il s’était redressé, et, saisissant la pioche, avait donné le premier coup, ferme et résolu, comme on trace sa route.

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Poussière de lune

Sur la piste, elle dansait seule, les yeux mi-clos.

La piste, évidemment, n’aurait pas pu contenir une foule. C’était une piste de bois démontable et transportable, un plancher étroit qui n’aurait pas supporté le poids d’une trop vaste affluence, mais ce soir, tout de même, on pouvait dire que les danseurs se faisaient rares.

Elle était arrivée la première, et, longtemps, elle était restée seule, à tourner toute seule, les bras légèrement entrouverts. Puis était arrivée une grand-mère alerte qui avait dansé avec sa petite-fille, et deux très vieilles femmes qui avaient valsé ensemble à tout petits pas. Finalement, elles avaient été cinq, sur le plancher de bois. Cinq femmes sans hommes.

Ce n’était pas inhabituel.

Les gens aimaient bien écouter la musique, ils s’assemblaient autour de la piste, paraissaient heureux, applaudissaient, souvent, mais il n’y avait jamais grand monde pour danser, dans ces villages où il venait, tous les ans, pour le 14 juillet, avec son camion. Quelques couples seulement venaient tourner en amoureux, le plus souvent des vieux, et plutôt en deuxième partie, après le feu d’artifice. Peu, si peu de jeunes. Les bals du 14 juillet, ce n’était plus la mode… Et puis les jeunes, maintenant, ils n’étaient plus dans les villages. Ils s’en allaient si loin chercher du travail, désormais, qu’ils ne revenaient même plus pour les vacances d’été. Alors les femmes seules, vieilles ou moins vieilles, et les petits-enfants en visite, tranquillement, avaient pris le relais, sur la petite piste de bois grisâtre.

Il posa son accordéon, prit le micro, commença à chanter : « J’irais bien refaire un tour du côté de chez Swann… ». Les gens, autour de la piste, se mirent à applaudir. La chanson plaisait toujours. Ici, on aimait bien ces chansons du passé qui parlaient du passé, du temps où le ciel était bleu et les jeunes filles en fleurs, et les villages peuplés.

Sur la piste les deux vieilles femmes souriaient, heureuses. La grand-mère dansait maintenant avec un tout petit garçon qui marchait à peine. Et elle, toujours seule, continuait à tourner sur elle-même, les yeux mi-clos.

Elle était blonde – trop blonde peut-être, platine, comme on ne l’est plus aujourd’hui que passé quarante ans -, elle portait une robe jaune à dessins géométriques, moulante  et courte – trop jaune, trop moulante pour sa poitrine lourde, trop courte, aussi, pour ses jambes un peu fortes. Et tellement sixties. C’était une femme sans rien d’extraordinaire, presque ridicule dans son désir de paraître plus jeune qu’elle n’était. Mais gracieuse encore tout de même. Séduisante, finalement.

Elle dansait seule au son de son accordéon depuis si longtemps qu’il avait l’impression de ne jouer que pour elle. C’était elle, peut-être, qui lui mettait au coeur cette ombre de mélancolie. Ou plutôt qui était venue se glisser, le prolongeant de son tournoiement jaune et gracieux, dans le rayon de tristesse vague qui ternissait pour lui la fête, ce soir-là.

Il avait plu une bonne partie de la journée, au point qu’on avait commencé à s’inquiéter pour le feu d’artifice. Le soir, enfin, les nuages avaient daigné lever leur rideau sombre sur les bouffées de pétards que jetaient les enfants, saluant les bouffées de musique allègres de la petite fanfare qui passait dans les rues, entre les longues escales silencieuses aux tables pavoisées de drapeaux et de bouteilles où les musiciens en uniformes posaient leurs ventres rebondis. Il ne pleuvrait pas, finalement, mais le temps était resté couvert, la lune n’apparaissait que furtivement entre les nuages, et sa lumière troublée semblait se charger de poussière en glissant vers la terre. De la poussière d’en-haut, tournant dans les lumières de la fête comme une danseuse fanée aux yeux mi-clos.

C’était la première fois qu’il jouait sans Freddy, au 14 juillet. Pauvre Freddy…  Quand il allait le voir il prenait toujours cette voix tranchante et aiguë, cette voix de verre qui sonnait le vide et qu’il ne s’était jamais connue. Il parlait, vite, très vite, s’efforçant à l’enthousiasme, sans regarder Freddy, découpant dans le vide avec sa voix de verre brisé leur avenir d’artistes. Il élaborait toutes sortes de projets. Ils allaient acheter un vrai camion, presque neuf. On pourrait y mettre plus de matériel – une sono puissante, une vraie piste en bois ciré. On embaucherait un batteur. Peut-être même un saxo. Et une basse. Ce serait formidable d’avoir aussi une basse.

Freddy faisait semblant d’y croire. De toutes ses forces il voulait y croire. Mais ils le savaient bien, tous les deux, ce que serait l’avenir, et que Freddy n’y serait plus. Emporté quelque part dans le néant qui tourne autour du monde. Comme un point minuscule tournoyant dans le vide autour d’une étoile inconnue. Bien plus loin que la lune.

Pendant des années ils avaient joué ensemble, de village en village et de fête en fête, les samedis, les dimanches, les 14 juillet. Tous les deux. Rien qu’eux deux. Lui à l’accordéon et au chant. & Freddy au clavier. Bili & Bolo. Bolo & Bili. Unis par l’esperluette qui était comme un nœud d’amitié, sur le vieux Type H étoilé de notes de musique roulant dans les campagnes.

C’était un duo qui fonctionnait parfaitement. Ils ne se disputaient jamais ni la vedette, ni la recette. Ils partageaient tout. Le répertoire et le cachet, la location du camion, les frais de carburant et d’assurance, les petits succès, les grands échecs. Les applaudissements si légers, l’indifférence si lourde. Tout. La nuit, ils se couchaient côte à côte, à l’arrière du Type H, sur leurs matelas gonflables. Ils dormaient là, entre les instruments et le plancher démontable. Puis ils reprenaient la route, ensemble. Et le lundi ils se retrouvaient encore, à l’usine Saunier où ils étaient tous les deux ajusteurs.

C’était Fred qui avait eu l’idée des bals musettes. Il venait d’entrer chez Saunier, et il s’était assis en face de Fred, le midi, au restau d’entreprise. Tout de suite ils avaient parlé musique. Ils s’étaient aussitôt aperçus qu’ils étaient complémentaires : Freddy au clavier, lui au chant et à l’accordéon. Tous deux enfants de la campagne et rompus aux festivités rurales aussi bien qu’aux répertoires « vintage » – comme on disait sur Radio-Nostalgie. Et puis n’étaient-ils pas, déjà Bili & Bolo, Fredéric Billy et Jean-Paul Bolo ? – leurs noms eux aussi paraissaient faits pour vivre ensemble une vie plus libre et joyeuse, une vie de saltimbanques. Ils avaient vite compris qu’ils pourraient faire un bon duo sur le créneau des bals populaires. Pas tout à fait en professionnels, évidemment, ils n’allaient pas se lancer tout de suite en vrais professionnels, on verrait plus tard. Mais ils pouvaient tourner les dimanches et les jours fériés, en complément du boulot chez Saunier. S’offrir une deuxième vie pailletée de musique, d’amitié et de joie, une bonne vie de vedettes villageoises, éclairant l’autre, si sombre et froide dans le bruit métallique de l’usine.

Ils avaient d’abord joué pour eux-mêmes, chez l’un, chez l’autre, sans public. Puis Fred avait déniché la sono, le plancher et la petite estrade, avec sa toile de tente et son jeu de spots, dans une vente. Il n’y avait plus eu qu’à prospecter les mairies pour se faire connaître, et à faire les garages pour trouver le camion – un vieux « Type H » Citroën des années 60 qu’ils avaient retapé et repeint en gai, avec des étoiles et des notes de musique qui s’entremêlaient et se nouaient comme l’esperluette – Bili & Bolo / Bolo & Bili.

C’était une façon d’arrondir les fins de mois, évidemment. C’était plutôt une façon de vivre sans renoncer tout à fait à ces rêves de succès qui avaient rythmé leur jeunesse. De vivre au moins un peu de la vie insouciante et légère des forains, des artistes ambulants, puisqu’ils n’avaient pas pu vivre de celle des stars dont ils avaient si passionnément écouté les disques et imité les manies flamboyantes, dans leur jeunesse de fans villageois.

Ils apportaient de la joie dans les petits bourgs isolés, ils roulaient à travers les champs et les forêts, ils jouaient sur des estrades illuminées de spots, devant des commerces fermés et des maisons à vendre. On les applaudissait, on les reconnaissait souvent. Et même, on les aimait. Les jours de tournée étaient des jours faciles où tout était possible. Quelquefois, l’été, après les bals, ils ramenaient des filles. Des gamines en vacances, des campeuses de passage. Il fallait s’arranger, pour les matelas du camion. Mais à la belle étoile, l’amour est tellement plus beau.

L’hiver, ils répétaient, ils enrichissaient leur répertoire. Ils avaient appris tout Piaf, une année – Piaf, c’était indispensable, pour le côté classique et pour le sentiment…  une autre année, ils avaient revu tout Cloclo – parce que Cloclo avait encore tellement de vieux fans… une autre encore, tout Fugain, puis tout Delpech… sauf le Loir-et-Cher, évidemment, parce que ça vexait les gens des campagnes, son histoire de boue…

Ils ne passaient jamais de disques, c’était ce qui plaisait aux gens, qu’ils soient de vrais interprètes, et pas de simples DJ. Ils faisaient tout eux-mêmes, alternant les morceaux joués et les morceaux chantés. Un petit duo accordéon-clavier, puis une chanson populaire qu’il entonnait tandis que Fred tapait sur le clavier. C’était bien rôdé et ça marchait. En tout cas, là où ils étaient passés on les faisait toujours revenir. Bien sûr il ne pouvait être question que de petits bourgs, de ces villages où on se souciait plus d’économiser sur les cachets des « prestataires » que de faire venir des stars. A deux ils coûtaient bien moins cher que ces orchestres plus connus qui avaient un batteur, un saxo… Et comme c’était mieux qu’une banale sono de DJ, les municipalités gardaient leur numéro de téléphone, et les faisaient revenir d’année en année. En somme, ils n’auraient pas pu en vivre, de leurs tournées musette, et ils étaient bien obligés de continuer à pointer chez Saunier tous les deux, mais ça marchait tout de même vraiment bien, pour une activité d’appoint, ça marchait du tonnerre…

Seulement, maintenant, sans Fred… c’était… disons que c’était compliqué. Rien que le montage et le démontage de la piste, c’était l’affaire de trois heures de plus. Sans compter la fatigue. Et puis pour le show, plus question de laisser place à l’improvisation. Il fallait que tout soit prévu, que tout s’enchaîne impeccablement, à cause des enregistrements. Et parce qu’au moindre flottement les gens auraient pris conscience qu’il était terriblement seul, sur scène, Bolo, Bolo-tout-seul, pour leur donner de la joie. Et cela, il ne fallait pas.

Il avait voulu s’en tenir à la formule qui avait fait leur succès. Un morceau instrumental, une chanson populaire, un morceau instrumental, une autre chanson populaire, plus ancienne ou plus récente que la précédente, plus gaie ou plus triste… Freddy avait enregistré chez lui toutes les parties de clavier. Ça ne remplaçait pas sa présence, mais ça permettait à Bolo-tout-seul de faire le job quand même, à peu près.

Il enclenchait l’enregistrement, on entendait résonner les doigts lointains de Freddy, frappant un instrument invisible qui émettait un son un peu métallique. Il ne lui restait plus qu’à prendre l’accordéon, ajuster le micro, et y aller comme avant. « La Vie en rose », « Chez Laurette », et cætera… il chantait, il jouait, il faisait le job. Pourtant, l’élan n’y était plus. Il avait l’impression… l’impression de danser tout seul… comme la femme qui tournait depuis si longtemps, les yeux mi-clos et les bras légèrement entrouverts, sur la piste presque vide. Peut-être qu’elle avait perdu quelqu’un, elle aussi. Ou qu’elle en attendait un autre…

Elle était petite, déjà vieillissante, et plutôt mal fagotée dans sa robe trop jaune et trop courte. Les spots accentuaient durement ses traits. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de la trouver gracieuse. Elle avait un beau profil qu’elle savait placer comme il fallait dans la lumière, et elle dansait en rythme, avec aisance. Elle connaissait les pas et les figures, on voyait qu’elle avait appris, et elle aurait vraiment très bien dansé, si quelqu’un lui avait donné la réplique, quelqu’un qu’elle aurait pu étreindre. Elle s’était super bien débrouillée pour le paso doble, tout à l’heure. Elle avait même réussi le « tour du monde ». Toute seule. Il fallait le faire. Il en avait lâché son accordéon pour l’applaudir. Elle l’avait salué en souriant. Puis de nouveau elle avait refermé les yeux à demi, mystérieuse et souriante.

Sans savoir pourquoi, au lieu de reprendre son accordéon pour interpréter en solo « La fille du Mexique »,  il avait entonné « Mon légionnaire… » sur la partie de clavier de Fred. C’était une erreur. Il était important de maintenir l’alternance des morceaux instrumentaux et des morceaux chantés. Les gens qui attendaient pour le feu d’artifice, au bord de l’étang, aimaient bien écouter les chansons, dont ils reprenaient les refrains. Mais c’était l’accordéon qui faisait danser, qui mettait du rythme et de la fête dans les coeurs, et qui faisait venir les danseurs. Tant pis… « Mon légionnaire… », c’était envoyé maintenant, il ne pouvait plus revenir en arrière… Une femme obèse avait attiré son compagnon sur le plancher grisâtre. « Mon légionnaire… »  – elle le serrait sur sa poitrine molle, et il se laissait faire. Quand il l’abandonnerait, elle pleurerait longtemps, celle-là, et elle grossirait encore, bien sûr, avant d’en retrouver un autre, plus indifférent encore. La grand-mère avait quitté la piste, courant derrière ses petits-enfants qui lui avaient échappé et se précipitaient vers l’étang. Les deux vieilles, fatiguées, s’étaient assises sur les chaises, et chantaient à mi-voix avec lui. « Mon légionnaire… », cela plaisait toujours. Les gens sont sentimentaux. Elle, elle avait resserré ses deux bras entrouverts autour d’un corps invisible, et elle tournait, tournait, inclinant ses cheveux platine sur une épaule absente, dans la robe trop courte qui moulait sa poitrine. Elle n’était pas du village, il en était de plus en plus certain. Elle ne connaissait personne, et personne ne semblait la connaître. Une étrangère, une citadine, évidemment, peut-être une Parisienne de passage. 

Il essaya de mettre de l’émotion dans sa voix. De faire vraiment pleurer le fameux « sable chaud ». S’aperçut qu’il avait cessé d’y croire. A l’émotion. A la symbiose avec le public. Au succès. A l’autre vie. A toutes ces fadaises qui avaient eu tant d’importance, autrefois.

C’était fini, de toute façon. Il aurait aussi bien pu arrêter tout de suite, au lieu de s’engager encore dans cette dernière saison qui lui pesait tellement.

Pourquoi il avait décidé de continuer quand même, sans Freddy ? Financièrement, c’était parfaitement absurde, puisqu’il supportait seul les dépenses, Fred n’ayant plus que ses indemnités sécu. Physiquement, par ailleurs, c’était devenu complètement épuisant. Et puis surtout, tout seul, ça ne l’amusait vraiment plus, il se heurtait à chaque instant à l’absence et au deuil. Il aurait été plus raisonnable de s’arrêter. Mais il y avait Freddy, là-bas, et ici, il y avait l’esperluette… on ne pouvait tout de même pas revendre le camion, repeindre en gris les étoiles de musique et recouvrir de peinture étrangère le & de l’amitié. Bili & Bolo / Bolo & Bili.

Il fallait continuer. Encore un peu. Jusqu’en septembre, au moins, puisqu’en septembre, certainement, hélas…

S’ils avaient cessé de partager les frais, ils continuaient à partager les gains, comme avant, et c’était précieux pour Freddy qui avait tant de dépenses et si peu de ressources, désormais. Mais ce n’était pas l’essentiel. Non, pas l’essentiel. L’essentiel, c’était de poser le temps de la maladie de Freddy dans la suite de ce qui avait précédé et dans l’attente de ce qui suivrait. De faire les tournées qui avaient été programmées. De parler des engagements de l’année suivante. D’enregistrer les parties de clavier qui manquaient. De préparer les morceaux qu’ils ajouteraient au répertoire. Comme avant. L’essentiel, c’était que Freddy croie jusqu’au bout qu’il pourrait revenir. L’essentiel, c’était de tout mettre en scène pour que la maladie de Freddy n’ait pas l’air d’être la fin. Qu’ils continuent quelque temps à tourner ensemble autour du même astre, avant que Freddy ne s’en aille là-bas, au-delà de toute solitude et de toute douleur, graviter dans le rien.

Et pour cela, il fallait que l’orchestre Bili & Bolo / Bolo & Bili continue à exister. Le plus longtemps possible.

Bili & Bolo. Frédéric Billy et Popaul Bolo. Jean-Paul Bolo et Freddy Bili. Bolo & Bili.

Mais c’était dur d’être là, Bolo-tout-seul, à donner de la joie aux gens quand soi-même on avait tant de vague au coeur. 

Cette femme… elle était séduisante après tout. Il aurait mieux fait de mettre un disque d’aujourd’hui, et de danser avec elle sur la piste, et de l’aimer, puisqu’elle voulait qu’on l’aime, et de les laisser tomber, tous, les Bili, les Bolo, les petits vieux qui aimaient Piaf.

Il était onze heures trente. Les pompiers avaient fini leur ronde autour de l’étang. Les petites flaques luisantes que leurs torches faisaient couler dans l’herbe s’étaient éteintes et les arbres paraissaient attendre, hauts et noirs. Dans le micro il annonça qu’il était l’heure, qu’on allait tirer le feu d’artifice. D’un coup, toutes les lumières s’éteignirent. Les gens se turent, peu à peu. Les artificiers attendaient toujours le silence pour commencer. Il fallait deux, trois, parfois cinq minutes. C’était plus ou moins long, mais les gens finissaient toujours par faire silence complètement. Il avait discuté tout à l’heure avec les artificiers et ils lui avaient expliqué, pour le silence. Comment il arrivait, par vagues successives, mais infailliblement, lorsqu’on éteignait les lumières, et que les gens se déplaçaient vers l’étang, se préparant, par paliers, à la grande féerie guerrière du feu. Les artificiers, eux aussi, étaient deux. Géo et Stan. Eux aussi travaillaient en usine, quelque part, dans le Massif central, au loin. Eux aussi se faisaient des extras en donnant de la joie aux gens des villages, pendant leurs congés d’été. Eux aussi aimaient voyager loin et libre, dans leur vieille camionnette. Eux aussi avaient leurs principes, leur petite organisation. Eux aussi revenaient tous les ans aux mêmes endroits, parce qu’ils n’étaient pas chers, mais qu’ils avaient du style et qu’ils plaisaient. Souvent, ils avaient campé ensemble, le camion près de la camionnette, sous la lune qui éclairait les noms calligraphiés : Bili & Bolo / Bolo & Bili, Géo et Stan, pyrotechnie des Landes. Les artificiers avaient demandé des nouvelles de Freddy. C’étaient des gars sympas, il transmettrait leur bonjour à Freddy – comme si on pouvait les transmettre sans les faire trembler et pâlir, ces voeux fragiles qui ne sont plus que des mots.

Il posa son accordéon dans le camion, retira sa veste lamée, ferma à clé. On ne savait jamais. Puis il s’approcha de l’étang, se mêlant aux villageois qui ne paraissaient pas le reconnaître, dans la pénombre et sans son costume. Les clowns vivent ainsi, pensa-t-il, ils donnent de la joie aux gens, puis ils retirent leur manteau à paillettes, leurs chaussures trop grandes, leur nez rouge et leur maquillage, et ils regagnent la foule, incognito, même pas joyeux. Les clowns… mais lui, il était musicien, il n’était pas un clown. Pas un clown, encore que… Bili & Bolo, Bolo & Bili, c’étaient des noms parfaits, pour un duo de clowns. Certains se moquaient d’eux, à l’usine, parce qu’ils n’avaient jamais pu devenir que des semblants de vedettes, des crooners de village, des vielleurs à sono, en somme. On ne pardonne pas plus aux artistes manqués qu’aux femmes élégantes qui ne se voient pas vieillir. Ce sont les clowns de ce monde, offerts au mépris de tous et dont chacun est en droit de rire – pour que les autres, les stars éternellement jeunes et fêtées qui tracent les chemins d’en-haut, s’élèvent uniques et surhumaines dans leur gloire sans pareille.

Un coup violent. Un bref envol de poussière multicolore. La fumée se mêlant aux nuages dessinant tout là-haut des mondes inconnus, îles et continents dérivant solitaires. Puis il y eut l’odeur de la poudre, retombant lentement sur l’étang avide de lumière, sur les yeux grand ouverts et piqués d’étincelles – comme de la poussière de ciel. Le « marron d’air », comme disaient Géo et Stan. Les trois coups du théâtre de feu. C’était commencé. La foule applaudit, puis se recueillit, attendant en silence.

Le ciel bientôt craqua comme un plancher, se fileta de bleu, et une pluie de légers filaments de lumière bleutée redescendit nonchalamment sur terre. Une petite fleur de bonheur, juste pour démarrer. Un brin de myosotis, pour engager la fête dans le souvenir bleu de toutes celles qui l’avaient précédée. Les artificiers connaissaient leur métier. Il les vit se pencher sur leur machine. Déjà ils envoyaient le tonnerre. Une fleur énorme, sonore, orange et verte, avec un peu de jaune au cœur, qui fit crépiter longtemps ses couleurs tout là-haut, avant de disparaître dans une odeur de poudre. Un enfant apeuré se mit à pleurer, inconsolable. « C’est le Portugal qui mène ! », cria un homme. Tous applaudirent, et le bébé se tut.

Soudain, il prit conscience qu’elle était là, juste devant lui, la femme qui dansait toute seule. Elle avait appuyé ses bras sur la barrière de métal qui séparait du public le théâtre des feux. Elle avait posé sa tête entre ses mains comme sur une coupe. Sur l’ombre et la fumée son profil semblait pur et sans âge. On aurait dit le profil d’une star, d’une de ces Marilyn des sixties, sur les pochettes criardes des petits 45 tours déjà démodés qu’on avait chez lui, et qu’il écoutait autrefois. Une gerbe de pétales jaunes s’éleva très haut, avant de retomber en pluie nonchalante. Un instant, une larme jaune resta posée sur le profil immobile de la femme, avant de glisser sur son épaule jaune, comme une fleur. Elle lui sembla soudain très belle et fascinante. La nuit se referma sur elle. Il y eut un instant d’attente. Sur l’île, il aperçut encore les deux artificiers penchés sur leur écran. Puis ce fut le soleil. Un embrasement tournoyant, craquetant et doré qui enserra le profil de la lune, tout là-haut, avant de retomber en poudre embrumée de papillon. La femme était toujours là, tout près de lui, et les dernières paillettes retombèrent sur son visage d’affiche. Elle était si près de lui qu’il aurait pu lui demander son nom. 

Là-bas, sur l’île, il aperçut encore les deux artificiers qui vérifiaient sur leur papier le bouton à pousser. C’était Géo qui se tenait aux manettes, tandis que Stan portait la lampe. Géo se redressa.

Ce fut le « saule pleureur ». Il connaissait tous les mots des artificiers. Le saule pleureur était un grand arbre au tronc vert vif, qui balançait ses longs bras de feuillages bleus et jaunes, étreignant lentement la nuit et caressant les reflets de l’eau. Cette femme, il allait lui parler. C’était une femme un peu étrange, peut-être même un peu folle, il s’en rendait compte – mais cela ne le dérangeait pas, qu’une femme soit un peu folle. 

Là-haut, le saule  continuait à pleurer gracieusement, et à tremper le monde de larmes vertes qui semaient des prairies de printemps sur l’étang.

Il regarda de nouveau la femme. L’ombre des arbres dansait dans la lumière, et son visage de statue paraissait se couvrir de lierre et de feuilles. Elle lui plaisait, cette femme, elle l’attirait. Il allait lui parler. Vraiment. Ils iraient prendre un verre ensemble, quelque part, loin d’ici. Tant pis s’il devait annuler le bal, tant pis si les gens n’étaient pas contents. Tant pis pour eux et tant pis pour Freddy. Cette femme… c’était une séductrice, et il allait se laisser séduire. Avec elle, peut-être que tout recommencerait. Pour un moment encore. Les rêves de jeunesse et de succès, le temps des illusions. La vie, en somme. La deuxième vie. Tout ce qui allait finir avec Fred.

Le ciel s’embrasa dans une explosion assourdissante. Le bouquet. Un bouquet magnifique qui éclatait partout, repeignant tout le ciel en éclairs dans un tonnerre de couleurs. Puis ce fut le silence, soudain. L’ombre se refermait sur ses nuages. La torche des artificiers ne se rallumerait plus. On ne leur avait commandé qu’un petit feu d’artifice et ils avaient rempli leur tâche. Les pompiers revenaient, portant leur casque à la main. Derrière les barrières de la rive, tous se mirent à crier et à applaudir frénétiquement, pour effacer en joie la vague déception qu’ils éprouvaient. Ils avaient passé un si bon moment. Il était juste que cela finisse sans qu’on se plaigne. Il applaudit avec les autres.

Quand il chercha de nouveau le profil de la femme, il s’aperçut qu’elle avait disparu.

Les gens avaient cessé d’applaudir. Beaucoup s’éloignaient déjà, emmenant les enfants avec leurs lampions éteints. D’autres restaient, bavardant, s’approchant de la piste en se tenant par le main. Des vieux, comme d’habitude. Ils l’attendaient. Il fallait bien qu’il fasse le job. Pour eux. Pour Freddy. Et pour l’esperluette. Dans la foule il l’aperçut, soudain, avec ses cheveux platine luisant sous la lumière d’un réverbère, qui se retournait pour le regarder. Elle avait l’air d’attendre, elle aussi. Il tâta les clés du camion dans sa poche, songea à les jeter à l’eau, là tout de suite, et à partir. Derrière elle. Avec elle.

Il haussa les épaules. Cette femme, quelle idée… encore des illusions et des fadaises. Il n’essaierait pas de la suivre. Il se dépêcha, renfila sa veste lamée, attrapa son micro, mit la partie de clavier, et lança « Tout au bout de la nuit ».

Et cette fois il y eut sept vrais couples sur la piste. Des couples âgés, qui s’étreignaient très fort en tournant sur la piste, comme s’ils avaient craint par-dessus tout d’être emportés loin l’un de l’autre dans la grande nuit du monde. Tout à l’heure, quand il aurait repris l’accordéon, il leur jouerait un slow. Et ils seraient bien plus nombreux, et ils se serreraient plus fort. L’esperluette. Il n’y a pas de noeud plus fort.

Sur le chemin, là-bas, il vit s’éloigner la silhouette blonde en robe jaune. Elle s’avançait sous les arbres, sans hâte. Sans doute qu’elle se retournait, souvent, pour regarder dans sa direction. La tache jaune qu’elle faisait au milieu des ombres mouvantes des feuillages semblait danser en s’éloignant. De plus en plus petite. De plus en plus lointaine. Comme de la poussière de lune. Il la vit s’arrêter tout à fait, au carrefour de la grand-route. Puis repartir. Pour toujours.

Et il eut comme une drôle de petite piqûre au coeur, comprenant brusquement qu’elle était bien plus vieille que ce qu’il avait cru. Et qu’avec ou sans Freddy, il allait vieillir à son tour. Comme les autres, ceux qui tournaient sur la piste de bois blanchi. 

Là-bas, la femme avait tout à fait disparu. Il ne regrettait rien.

Sur l’accordéon il commença « Wonderful life », un morceau qu’il connaissait mal et qu’il n’avait jamais préparé avec Fred. C’était la première fois qu’il jouait vraiment seul. C’était la première fois qu’il improvisait.

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Juste un faux pas

Tout s’était enchaîné de manière si bizarre… La veille au soir, il avait terminé ce roman du Japonais Haruki Murakami, l’un des derniers parus, celui qui a pour héros un personnage dont le nom n’a pas de couleur mais signifie … Lire la suite

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Trains fantômes

Lorsque j’étais enfant, dans le garage de mon grand-père, sous la maison où nous vivions heureux, tournaient chaque dimanche des trains minuscules et parfaits, des trains qui se croisaient, des trains qui se doublaient, des trains qui s’accordaient, en rond, en ovale, en ellipse, pour s’écarter puis se rejoindre, selon la délicate chorégraphie que leur dictaient les lois impeccables et subtiles de la raison, de l’harmonie céleste, et du bonheur terrestre. De gare en gare, traversant des villages aux vitrines pimpantes, escaladant des montagnes vert forêt, traversant des rivières bleu de ciel, saluant aux passages à niveaux des enfants aux joues roses en tablier d’école, des dames chapeautées qui promenaient leur chien, et des facteurs en uniforme qui distribuaient leurs lettres comme de petits bouquets, sur leurs rails ajustés ils s’en allaient en rond, en ovale en ellipse, abolissant le hasard et son cortège de menaces.

C’était un monde entier qui tournait là bien rond. Un monde parfait, un monde en paix. Où tout, dans le moindre détail, était joli, pensé et maîtrisé. Un monde sans cimetières et sans larmes, sans guerres et sans désastres. Où les trains ne déraillaient pas. Où ils ne transportaient, dans leurs mignons wagons de métal coloré, que d’invisibles et légères marchandises, et des voyageurs souriants qui faisaient signe par la fenêtre aux chefs de gare qui saluaient. Un monde d’où avaient fui les fantômes et les ombres.

Je me souviens si bien de ce garage, sous la maison d’enfance. Mon grand-père s’y rendait chaque dimanche, descendant de son pas vieillissant l’escalier de ciment. Il soulevait la housse, et les trains endormis le regardaient, tranquilles, secouant dans l’obscurité leur poussière somnolente. Puis il posait le doigt sur l’interrupteur, et la lumière coulait à flot, et les locos soudain, rappelées à la vie par l’index créateur, se cabraient s’élançaient galopaient se doublaient s’évitaient se rejoignaient courant dansant en rond en ovale en ellipse, tandis que mon grand-père, maître de tant d’agitation parfaite, comme un Vulcain paisible dans le fracas des moteurs, réglait les aiguillages pour que les trains se croisent et jamais ne se heurtent, dans son meilleur des mondes…

Nous emportons nos souvenirs comme des fleurs aplaties et déteintes entre les pages éparses de nos vies successives. Mon grand-père est mort depuis longtemps, et le circuit des trains a disparu avec tous ses santons et ses paysages de plastique, et ses gares si proprettes – donné, vendu, jeté, cassé, perdu, nul ne sait plus vraiment.

Nous emportons nos souvenirs comme des fleurs fanées. Et tant de souvenirs, qui ne sont pas les nôtres, qui nous viennent des autres, feuilles obscures et mortes, viennent coller leur boue sur les pages jaunies de nos herbiers défaits.

Je me souviens des trains de mon grand-père, que si souvent j’ai vus, tournant joyeux dans son petit garage. Je me souviens bien mieux encore des trains fantômes, que je n’ai jamais vus.

En ce temps-là, c’était il y a longtemps, si longtemps, très longtemps avant ma naissance, mon grand-père était chef de gare. Toute la famille vivait à l’étage d’une petite gare blanche toute encadrée de cerisiers à balançoires, à Château-du-Loir.

Et puis. Et puis, vous savez bien, c’était au temps de cette guerre. Les avions se sont mis à bombarder les gares trop blanches, avec leurs cerisiers à balançoires, jetant à terre tous les enfants posés au bord du ciel. La famille courait se réfugier dans les fossés des champs voisins, emportant toujours dans une petite valise trouée la plus jeune des filles, qui n’aurait pas pu courir assez vite, petite comme elle était encore.

Et puis. Et puis, vous savez bien, elle avait continué, cette guerre, elle avait étendu ses décombres sur tout ce qui vivait. Elle avait tout occupé. Tout recouvert des cendres qui stagnaient dans son ciel. Les villes et les villages, les esprits et les gares. La gare de Château-du-Loir avait fini par être entièrement détruite, et la famille avait trouvé refuge dans une cave, sur le coteau du Loir.

Au début, à vrai dire ce n’était pas tout à fait une cave. C’était encore une maison, bâtie sur son tuffeau de vignes, petite bâtisse blanche parée de mysosotis très bleus et de soucis très jaunes, toute fragile, peureusement adossée sur une grotte emplie d’ombres brunâtres et de champignons vert-de-gris.

Mais un jour, une bombe avait fait tomber toiture et plancher. Ma grand-mère, occupée dans sa cuisine, au lieu de s’enfuir avec la petite valise, était passée à travers les planches. En se relevant, toute couverte de plâtre et de sang, elle avait ronchonné : « Quand je pense qu’on aurait pu avoir du beurre ». La crème du lait qu’elle barattait à coups de fourchette, en effet, s’était répandue dans les débris, et elle, pauvre Perrette de la guerre, au lieu de se réjouir de ne pas être morte, elle pleurait sur sa crème.

C’était une époque comme ça, où un morceau de beurre valait bien plus cher qu’une vie.

Où les refuges s’écroulaient sous les bombes et les tirs pour qu’on bâtisse avec les ruines des prisons et des camps, des gibets et des fours.

La famille s’était terrée tout au fond de la grotte. Privés de fleurs, de lumière et de beurre, enfants et parents avaient continué à vivre, essayant de survivre, avec les ombres et les champignons verts-de-gris.

Un autre jour, un matin de printemps, mon grand-père s’était levé avant l’aube, pour aller en vélo jusqu’à Jargeau, près d’Orléans, chercher les pommes de terre de primeur que lui avait gardées sa belle-mère. A Jargeau où se trouvait un immense camp de gitans cerné de barbelés, et des petits jardins regorgeant de légumes, à Jargeau où des humains pourrissaient dans le camp des gitans, mon arrière-grand-mère Dussud – celle qui avait la main si verte et la langue si pendue qu’elle parlait aux plantes – faisait pousser dans son jardin, derrière la haie, des pommes de terre savoureuses et clandestines. En ce temps-là les pommes de terre étaient pour les Allemands. On pouvait être fusillé pour des pommes de terre. C’était une époque comme ça, où les pommes de terre valaient bien plus cher que les hommes.

Mon grand-père avait pédalé toute la journée. Au soir, épuisé, il avait longé sans rien voir les baraques des gitans. Puis il avait mangé la soupe avec les beaux-parents et il avait chargé les pommes de terre en remerciant. C’était pour les enfants. Les cinq petits enfants. Le lendemain, avant l’aube, il était reparti, en faisant un détour pour éviter les palissades gardées de miradors.

Ensuite, il avait eu beau faire des zigzags et de savants détours, il avait forcément croisé une escouade vert-de-gris. Les soldats étaient jeunes, ils s’amusaient d’un rien, et ils avaient bien ri en le voyant si fatigué et si chargé. Ils l’avaient obligé à déballer son sac, ils avaient fait rouler ses pommes de terre sur le chemin de boue, et ils s’étaient bien amusés à le voir à quatre pattes, quand ils lui avaient demandé de les remettre dans le sac. Ils l’avaient fait danser comme un ours maigre, avec ses mains tendues qui dessinaient avec leurs doigts la faim des cinq petits enfants. Mais ils ne l’avaient pas fusillé. Et ils n’avaient pas pris toutes les pommes de terre.

Mon grand-père était rentré chez lui, exténué, humilié, mais riche d’avoir vaincu, pour quelques jours, la faim. Tous les enfants avaient repris du poids.

Devant la gare en ruines, entre les aiguillages intacts, les trains avaient continué à passer, imperturbables.

Des trains qui emmenaient au loin des wagons pleins de pommes de terre.

Des trains aux vitres sales qui transportaient des voyageurs moroses.

Et puis des trains fermés, sans vitres et sans destination connue, qui ne s’arrêtaient pas, de longs trains silencieux, sombres et épais comme des secrets, qui se glissaient dans le monde obscurci avec des manières de fantômes.

Les gens baissaient les yeux à leur approche. Ils s’écartaient, ils détournaient la tête, et quand enfin s’éloignait le panache de fumée noire, ils étaient presque sûrs de ne pas avoir vu. 

Seuls les enfants voyaient.

Ma mère me l’a si souvent dit : lorsqu’elle était enfant, elle regardait passer les trains, les yeux ouverts. Quand passaient les fantômes, sa mère la grondait pour qu’elle baisse les yeux, et qu’elle rentre aussitôt, et qu’elle cesse aussi à la fin nom d’une pipe en terre de s’agripper comme ça à elle, puisque bien sûr elle n’allait pas se perdre. Pas se perdre ? Il y en avait, pourtant, en ce temps-là, des enfants qui se perdaient, des enfants que les rats emportaient sans tambour et sans flûte. Une fois, elle avait vu, elle avait très bien vu, ma mère qui ouvrait trop les yeux, sur le quai, des enfants juifs qu’on arrachait à leurs parents.

Avait-elle vraiment vu cela, ou avait-elle seulement ouvert trop grand ses yeux d’enfant en regardant les trains, les longs trains qui passaient, lentement, sans jamais s’arrêter, avec leur chargement obscur ? Devinant, de ses grands yeux si verts, derrière les parois brunes et sans fenêtres tout ce que les adultes, sur les quais, faisaient semblant d’ignorer ?

Nous emportons nos souvenirs comme des fleurs d’automne, sur les pages séchées de nos herbiers furtifs. Nous emportons comme des feuilles mortes les souvenirs d’hiver qui nous viennent des autres.

En ce temps-là, dans un autre village, où habitait mon père, et où mon grand-père tentait de poursuivre son commerce de grains, d’autres trains s’en allaient, chargés de blé, de tout ce beau blé blond de Beauce qui partait pour l’Allemagne. Tout ce grain parfumé d’été qui glissait dans les mains doux et chaud comme un chapelet de promesses… le voir partir vers le froid tout escorté de mitrailleuses, c’était insupportable. Alors une nuit, une nuit sans lune, accompagné d’un de ses employés, mon grand-père était allé ramper sous un wagon, avec un sac de jute, pour récupérer quelques kilos de bon grain. Ils avaient tous les deux des enfants à nourrir et on n’allait tout de même pas…

…mais ils montaient la garde, ils les avaient entendus, ils les avaient mis aussitôt en joue. Mon grand-père avait réussi à s’enfuir dans la nuit. L’autre portait le sac, il n’avait pas pu courir aussi vite, il avait été arrêté. On l’avait frappé, torturé, il n’avait pas dénoncé son patron. Il était parti seul à Mauthausen. Dans un train soigneusement vidé de son grain.

Quand l’employé était revenu de là-bas, mon grand-père de Beauce avait un peu grossi et avait racheté une traction aux Américains qui partaient. L’autre était aussi maigre que la mort, et il était devenu communiste. Mon grand-père était allé le chercher à la gare. Il n’avait rien demandé, l’autre n’avait rien dit. Ils s’étaient seulement serré la main. Puis mon grand-père avait gardé les yeux fixés sur le volant, pour ne pas voir les os du fantôme d’à côté, et il avait démarré la traction. Ils étaient tous deux de braves gens, après tout, et, même communiste, le fantôme de Mauthausen aurait toujours une place chez l’homme à la traction.

Nous portons nos souvenirs comme des feuilles mortes, parmi les fleurs boueuses et pourrissantes des souvenirs des autres.

En ce temps-là, les gens évitaient de les voir, les trains fantômes qui partaient pour l’enfer, les gens baissaient la tête quand s’approchaient les locos gémissantes, et les enfants aux yeux toujours ouverts portaient en eux la peur et les cauchemars que leurs parents repoussaient pour survivre.

A Château-du-Loir, un jour de 42, mon grand-père en avait eu tout de même assez de ne pas regarder passer les trains qui grondaient dans sa gare, et il avait rejoint un réseau de résistants. Les yeux enfin ouverts il avait caché dans sa cave bien des gens qui auraient dû monter dans les trains.

Mais ça n’avait pas empêché les fantômes de poursuivre leurs routes, sur les rails qui grinçaient. Ça n’avait pas empêché le chef de gare de lever son petit drapeau, au passage des fantômes, tout en baissant les yeux.

En ce temps-là, ils passaient si nombreux et si lourds, les trains fantômes, dans les gares en ruines. Quel chef de gare aurait bien pu les arrêter, avec son petit drapeau, son sifflet, et sa casquette à galons ?

Ils passaient si nombreux, si noirs et si plombés, parmi tant de décombres, qu’on n’en finirait plus jamais de reconstruire, ensuite, au fond de milliers de garages, des milliers de petites gares pimpantes et de wagons proprets, de chefs de gare de plastique et de voyageurs souriants comme de jolis santons pour effacer les ombres et gommer les sanglots.

En ce temps-là, tous regardaient ailleurs quand s’approchaient les trains fantômes, parce que regarder, c’est savoir, et que savoir, c’est souffrir, ou bien c’est devenir complice. Parce qu’il faut choisir, si on ouvre les yeux, et que personne ne veut choisir, si ce n’est les enfants qui deviennent fantômes sans qu’on n’y puisse rien.

En ce temps-là, c’était une époque comme ça. En ce temps-là, comme en tous les temps de ce monde. Car ce temps-là c’était hier, c’est encore aujourd’hui, et ce sera toujours demain. Il n’y a pas d’époques sans trains fantômes.

Demain, hier et aujourd’hui ils passent ils sont passés partout, ils passeront sans fin, les trains fantômes qui ne sont pas toujours des trains. Qui sont aussi ces armées qui brûlent et violent et tranchent les vies que leur tend le démon tout au bout de ses fourches. Qui sont aussi ces navires pansus aux doux prénoms de femmes, remplis de cargaison humaine, et voguant vers les îles. Ou bien ces canots de plastique traversant égarés des mers constellées de cadavres. Et tant de camions tressautants chargés d’ombres tassées. De longs convois voûtés s’en revenant des camps revenant aux massacres. Silhouettes répugnantes qui fouillent nos poubelles et dorment sur nos seuils.

Guerres et famines. Génocides et traites. Misères et migrants. Malheurs et malheureux. Cortèges dénudés des âmes qu’on arrache. Le diable les enfourne sans trêve dans ses longs trains  fantômes, et ils grincent et se heurtent, et ils hurlent et ils saignent, et ils brûlent et ils pleurent, s’en allant sous nos yeux, entassés de travers, vers tant d’enfers variés, dans ce monde affolé où rien ne tourne rond, tandis qu’il nous faut essayer de vivre. 

Ils passent avec leurs ombres qui se traînent en rampant, et les bizarres dessins vert-de-gris que la mort leur tatoue sur la peau se remplissent de nuit. Ils traversent nos vies, parcourant nos écrans, glissant dans l’encre noire des pages des journaux, s’échouant, avec les feuilles mortes et les bouquets jetés, dans la boue de nos villes.

Les trains fantômes. Lourds et sombres, inexorables et longs comme les jours sans espoirs, et nous, nous sur le quai attendant qu’ils s’en aillent plus loin loin de nous nous qui toujours baissons les yeux nous tous qui voulons vivre encore et ne pouvons choisir, tandis que les enfants regardent, et qu’une vague angoisse, comme une ombre qui mord, nous grignote le coeur.

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Réveil

Un rayon de soleil était venu réchauffer l’engourdissement glacé de l’hiver, libérant un parfum de roses.

Robert Legris entrouvrit son oeil droit. Bailla. Il faisait encore nuit. Il referma sa paupière. Il ferait bon, si bon se rendormir dans la tiédeur des roses… 

Mais… pas moyen d’avoir la paix, décidément. 

Voilà qu’ils avaient mis de la musique, à côté.

Très laide. Le genre de soupe à l’harmonium qu’il avait tellement détestée, autrefois, lorsqu’il servait la messe pour ce vieux sagouin de père Launay, jeune et bel enfant de choeur qu’il était… Pouah… Impossible de se rendormir, avec cette musique écoeurante…

Robert Legris entrouvrit son oeil gauche. Décidément, il faisait noir. Tout à fait noir. A des heures pareilles, des heures qu’on aurait dû dédier au repos et aux rêves, dans le parfum léger des roses échappées à l’hiver, cette musique sirupeuse… ! on n’avait pas idée. Du poing il cogna contre le mur. Quelqu’un avait dû venir travailler chez lui, tout changer – on faisait tant de choses sans les lui dire, depuis qu’il était malade – car le mur ne résonnait pas comme à l’habitude… que s’était-il passé ? on aurait dit un panneau de bois. Quelqu’un était donc venu lambrisser la pièce ? Si c’était une surprise de Mathilde, ce n’était pas si bête, après tout… c’est chaud et doux, le bois, c’est apaisant, et c’est bon d’habiller de morceaux de forêts les murs jaunis des chambres de malade. Il s’endormirait mieux, dans une chambre boisée… il se reposerait…

Mais bon sang, est-ce qu’ils allaient se taire, tous ces agités d’à côté ?

Voilà qu’ils avaient apporté un micro, maintenant… Ah, cet horrible effet Larsen ! Est-ce qu’ils allaient se calmer, à la fin, le laisser dormir en paix ? Il cogna de nouveau. Personne ne paraissait entendre… comme d’habitude… on abusait toujours de la patience infinie et forcée des malades…

—Robert Legris…

Il prêta l’oreille. Qu’est-ce qu’ils racontaient ? Robert Legris ? Ils parlaient de lui à présent… et dans le micro encore… ce culot… Tout le monde profitait de sa maladie, décidément, avec une insolence !

Et cette voix, qui était-ce donc qui parlait ? Est-ce que ce n’était pas Roger ? Roger ! ce minable qu’il se ferait un plaisir de battre à la belote, à plates coutures, dès qu’il pourrait sortir et reprendre au café des Sports la place qui lui était due ? Roger ? Bien sûr que c’était Roger !

—Robert Legris était mon ami…

Son ami ? Roger ? Il ne manquait pas d’air, celui-là, au moins. Pas comme lui qui se sentait étouffer de rage. Roger n’avait jamais été son ami. Jamais. Ni aujourd’hui ni hier. Pas la peine de parler comme cela au passé. Il n’avait pas été son ami, point. Son adversaire aux cartes, d’accord. Mais pas son ami… 

—… chaque lundi nous nous retrouvions, pour ces parties de cartes qui me manquent déjà tant…

Tu parles ! à peine il l’avait su malade, Roger était passé à l’ennemi. Il s’était acoquiné aussitôt avec Charles Bertin, qui lui-même avait perdu son partenaire emporté par un cancer foudroyant. Et Charles Bertin était venu tranquillement s’asseoir à sa place à lui, Robert Legris, monsieur Legris, des établissements Huard-fils, pour de nouvelles parties de belote. Oh, il l’avait su tout de suite, qu’on l’avait remplacé. Roger avait essayé de le lui cacher, l’unique fois où il était venu, en tortillant sa moustache, prendre de ses nouvelles, mais il l’avait su. Evidemment.

—Robert, mon ami, pleurnichait Roger sans la moindre vergogne… Robert, comment pourrais-je les oublier, ces bonnes parties ? Comment pourrais-je t’oublier, toi, mon ami de vingt ans ?

Comment il pourrait ? Le traître ! Lui qui l’avait justement si vite oublié ! Et toujours à se présenter comme un ami… Comment osait-il ? Les deux yeux grands ouverts, Robert Legris se redressa sur ses coudes, haletant.

Un faible grognement jaillit seul de ses lèvres. Il aurait tant voulu crier. Mais on manquait vraiment d’air, ici. Pourquoi Mathilde n’aérait-elle pas davantage ? Il finirait par étouffer tout à fait. Et puis ce noir, cette obscurité… c’était tellement pesant. Il devait faire jour, en réalité, depuis un bon moment, mais elle, satanée Mathilde, elle n’avait pas pris la peine d’ouvrir les volets, elle le laissait là, tout seul, à haleter, dans le noir, dans l’air lourd et vicié de la pièce trop étroite. Et pendant ce temps-là, de l’autre côté du mur, Roger pouvait débiter ses sottises. 

—De Robert, aujourd’hui, je voudrais simplement évoquer…

Cette voix haut perchée ! Pas de doute, c’était elle à présent… Elle ! ici ? La garce ! Comment avait-elle pu ? Est-ce qu’ils n’avaient pas divorcé, pourtant ? Est-ce qu’il ne l’avait pas chassée ignominieusement, répudiée, oui, répudiée, ou du moins chassée pour toujours de sa maison, cette garce qui l’avait trompé toute sa vie… Et lui, le niais dont on se moquait partout, qui ne savait rien… 

—… la force de caractère…

Ah, oui, la force de caractère. On pouvait le dire. Il lui en avait fallu, et pas qu’un peu ! Elle lui rendait justice, au moins, maintenant. Pas trop tôt. 

—.. l’immense courage devant l’adversité…

Ah, oui, le courage. Oui oui… le courage… Ça aussi on pouvait le dire. Et l’adversité…. L’adversité ? Mais c’était elle, elle-même, non, l’adversité ? Cette garce ! Tout de même, il était satisfait qu’elle l’ait enfin dit publiquement, qu’il avait eu du courage. Finalement, Amélie avait fini par reconnaître sa valeur. Elle le comprenait, maintenant, qu’il valait mieux à lui seul que tous ces godelureaux qui… Il était satisfait, oui, tout de même, à la fin. Satisfait.

-… le coeur de père…

Ah, quand on pense qu’elle avait toujours dit « coeur de pierre ». Et avec ça qu’elle l’avait toujours privé des enfants, après. La voilà qui revenait à l’évidence, qui admettait ses torts… Enfin… Il était content, finalement, d’avoir entendu ça. Ça lui faisait plaisir… Cette idiote de Mathilde avait eu raison, au fond, de les laisser se rassembler, dans la pièce d’à côté, tous ces intrus qui, on ne savait pourquoi, s’étaient mis à parler de lui… Ce qui, vous l’avouerez, en présence d’un malade qui ne peut se défendre, est extrêmement déplacé… Mais c’était une très bonne chose, tout de même, qu’elle ait enfreint les ordres pour laisser entrer Amélie… Une très bonne idée, au total, qu’ils avaient tous eue, de venir parler de lui, de lui, de lui seul – qui le méritait bien !

-… la générosité…

Hé hé, elle était bien placée pour en juger, de sa générosité. La garce ! Mille balles, tous les mois, mille balles, toute sa vie, il lui avait versés. A cette garce qui l’avait trompé et retrompé… Généreux, oui, il l’avait été. Magnanime, même. Elle le reconnaissait. Enfin… Dire qu’il avait fallu attendre aussi longtemps…

La fatigue le reprenait. Les mots le berçaient dans le parfum des roses… il faisait bon se rendormir en écoutant la voix d’Amélie qui chantait ses louanges…

Robert Legris referma les yeux, s’allongea à son aise. C’était bien, ces coussins de velours sous sa tête. Mathilde, finalement, s’occupait bien de lui. C’était seulement dommage qu’elle ne pense pas à mieux aérer. On étouffait, là-dedans, on étouffait…

-… Il fut, en somme, ce qu’on appelle une belle âme, une belle personne…

On ne pouvait pas mieux dire. Amélie avait trouvé les mots. Amélie… Elle était si jolie, autrefois, dans sa petite robe bleue, avec ses seins pointus, lorsqu’il l’avait fait danser, à leur premier bal. C’était le quatorze juillet… La nuit était chaude et lumineuse. Elle avait des yeux couleurs de bleuet dont sa robe soulignait la teinte, et des lèvres aussi rouges que de grands coquelicots. Elle était si jolie… Comme il l’avait aimée, aussitôt…

—Roger Legris n’était pas ce qu’on peut appeler un homme facile…

Quoi ? Solter, maintenant, il y était aussi ? Et qu’est-ce qui lui prenait, à Solter ? Quel besoin avait-il de dire n’importe quoi, d’un coup, alors que tous s’étaient enfin entendus pour lui rendre justice… Pas un homme facile ! Comme si Solter, lui, avait été facile, avec ses coups en douce, ses manoeuvres pour prendre la direction à sa place, ses comploteries, ses crachoteries et ses cachotteries… ! Robert Legris ouvrit tout à fait les yeux, prêt à se lever, furieux. Mais ce noir, décidément, on ne pouvait pas se lever dans ce noir ! Et cette sensation s’étouffer qui le reprenait… Mathilde ! Mathilde ! Qu’est-ce qu’elle attendait, Mathilde ? Les volets ! Enfin, les volets ! De la lumière, de l’air frais !

—… non, Robert Legris n’était pas un homme facile…

Et il insistait, en plus ! Cochon de Solter ! Il allait dire à Mathilde de le foutre dehors, oui ! dehors, le Solter ! Mathilde ! Mathilde ! Il pouvait bien cogner, elle s’en fichait, la Mathilde, dans la cuisine, sans doute, elle était, à lire ses magazines en sirotant son café trop sucré… 

—… pas un homme facile, je suis bien placé pour le dire… mais son intelligence et sa compétence…

Intelligence, compétence. Héhé ! Solter l’admettait enfin. Pas trop tôt ! Il avait été un as, dans sa partie, autrefois… dans sa partie, la vraie partie, celle dont la belote n’avait été ensuite qu’un fade substitut…

-… Jamais une opportunité ne lui échappait…

 Tout à fait. On ne pouvait mieux dire. Il était temps que Solter l’admette. Il était content, tout de même, d’avoir vécu assez vieux pour entendre un éloge – un éloge un peu pincé, un peu sarcastique, d’accord, mais enfin un éloge – de la bouche de Solter. 

—… Il ne vivait que pour l’entreprise, qu’il dirigeait de main de maître.

De main de maître, exactement. C’était bien cela. Main de fer dans le gant de velours, telle est la main du maître… il avait toujours eu la main.

—… un homme de valeur. Un homme de grande valeur.

De valeur. De grande valeur. De très grande valeur. Pas d’autres mots. Et c’était Solter qui… il remontait dans son estime, ce Solter, décidément…

—… Prions, mes frères, pour Robert, notre frère…

Frère ? Prier ? Qu’est-ce qui lui prenait à cet idiot, d’interrompre Solter ? Il se prenait pour le père Launay, ou quoi ? Ou bien est-ce que… est-ce que ce n’était pas le père Launay lui-même ? Le père Launay, Mathilde devait le savoir, n’était jamais le bienvenu. Après ce qui s’était passé… Il ne fallait pas le laisser entrer, ce vieux sagouin. D’ailleurs il était mort depuis trente ans, ce sagouin-là… Raison de plus pour ne pas le laisser entrer !

C’était incroyable ce que les gens se permettaient… empêcher les gens de parler de lui, leur demander d’un seul coup de prier, au lieu de continuer… Prier ! Je t’en foutrais. Alors qu’à coup sûr il y en avait d’autres, des dizaines d’autres, qui voulaient parler de lui, Robert Legris, qui ne demandaient pas mieux que de rappeler sa valeur, dire la vérité qu’on avait si longtemps tue. Le faire sortir de cet anonymat grisâtre dans lequel l’avaient relégué la retraite, les parties de belote, les soins infantilisants que lui prodiguait Mathilde… l’arracher à l’insignifiance, à la rancoeur et aux mensonges, ils étaient enfin prêts à le faire, heureux de le faire, tous, et voilà qu’un idiot s’en mêlait, et leur demandait de prier… comme s’il avait été… bon sang ! Il allait leur montrer de quel bois il se chauffait, à la fin…

Romain et Aurélien, tiens, les garçons, pourquoi est-ce qu’on ne les avait pas entendus, les garçons ? Ils auraient bien pu parler à leur tour, raconter le père qu’il était. Ils en auraient eu, des choses à dire, des choses très agréables à écouter… Il avait été un excellent père, non ? Un peu sévère, parfois, mais pour leur bien. Ils allaient parler ! On ne pouvait pas les en empêcher comme cela… Romain ! Aurélien ! Allez-y, prenez-le donc, ce micro, de force, ne le laissez pas continuer à tout gâcher, ce sagouin de père Launay… !

—Pour Robert Legris, aujourd’hui, nous te prions… mes frères…

Bon sang, mais il fallait le faire taire, l’imbécile au micro. Il allait le faire taire, bon sang, le faire taire ! Se lever. S’emparer à son tour du micro. Tout déballer. Puisqu’on voulait parler de lui, il en avait, lui aussi, des choses à dire. Tellement de choses… Des choses que personne ne savait, que personne n’aurait jamais pu deviner, que sa modestie, sa pudeur, l’avaient toujours retenu de… Si seulement il n’avait pas fait aussi noir. Si seulement il avait eu assez d’air pour pouvoir parler, crier, hurler !

… Tant de choses à dire, que personne n’avait songé à dire… l’enfant qu’il avait été, par exemple… est-ce qu’ils y avaient pensé un seul instant, est-ce qu’ils en avaient parlé, de cet enfant, qui avait toujours été là, au fond de lui, avec ses grandes peines et ses petites joies, l’enfant qui était toujours lui-même, qui était en réalité ce que l’autre idiot aurait appelé son âme ? Il aurait fallu le convoquer, l’enfant, il aurait fallu l’écouter, la petite voix de l’enfant… c’était lui qui savait, c’était là qu’elle était, sa vérité… là, pas ailleurs… Il venait de s’en rendre compte, il n’y avait jamais pensé avant… Pourquoi est-ce qu’on ne le laissait pas parler, nom d’un petit bonhomme, dire lui-même ce qu’il y avait à dire ? Il aurait expliqué tout cela, et bien d’autres choses encore, qu’il venait de comprendre, que les gens auraient eu besoin de savoir… C’était son tour, non, de parler ? Et à eux de se taire, d’écouter, de cesser leur vacarme…

Mais voilà que l’harmonium avait repris. Et que ça chantait, chantait. Fort – et faux,  faux, archi-faux, comme tout ce qui venait d’avoir lieu. Faux et archi-faux, insupportable !

Et qui est-ce qui remuait son lit, comme cela ? On ne secoue pas un malade de cette façon, c’est insensé ! Mathilde, Mathilde ! Pourquoi est-ce que Mathilde n’intervenait pas ?

Et voilà qu’après l’avoir trimballé, cahoté, on le reposait, comme ça, d’un coup, en plein courant d’air froid. On se gelait, ici, en plus, on gelait tout à fait. Ce n’était pas une place pour un lit de malade… enfin, Mathilde !  Mais qu’est-ce qu’elle fichait donc, celle-là ?

Et les autres, derrière le mur, ils avaient déjà cessé de parler de lui. De quoi est-ce qu’ils parlaient, maintenant ? Hein ? Le restaurant des Pêcheurs ? Quoi ? Est-ce que c’était le sujet, le restaurant des Pêcheurs ? Ils ne pensaient plus qu’à bâfrer… Alors que tout à l’heure, ils étaient bien d’accord pour s’intéresser à lui… et qu’ils n’avaient pas fini, pas du tout, qu’ils avaient à peine commencé à expliquer qui il était, à parler de lui, à le sortir de cette amère insignifiance où la vieillesse et la maladie l’avaient peu à peu relégué… L’apéritif dans la salle des fêtes ? Bande d’ivrognes ! l’apéritif !… Il y avait encore tellement de choses importantes à dire ! … La Carine de Benjamin était malade… La Carine de Benjamin ? Et lui, et lui, et lui ? Est-ce qu’il n’était pas malade aussi, lui ? Bien plus malade qu’elle ne le serait jamais, la sale gamine qui faisait toujours semblant. Pourquoi avaient-ils tous cessé de s’intéresser à lui, eux qui tout à l’heure avaient semblé se passionner pour lui, pour lui, pour lui seul, eux qui soudain avaient compris et avaient su le rendre à sa vérité, à son importance éternelle… ? Voilà que désormais ils parlaient de tout, sauf de lui. Est-ce qu’ils l’avaient déjà oublié ?

Il faisait froid, très froid, dans ce coin où on l’avait absurdement déposé, mais on étouffait toujours…

Tant parler de lui. De lui. Rien que de lui. Devant des micros et à l’harmonium. Et puis, pffuitt, plus rien, pffuitt, l’insipide bavardage quotidien, pffuitt, le vide, pffuitt, l’oubli !

Le froid l’engourdissait, peu à peu. Et ses poumons oppressés ne trouvaient plus la force de soutenir sa colère. Après tout… Après tout…

Il referma les yeux, se lova dans les coussins douillets…  Le doux parfum des roses pénétrait l’air vicié. Après tout, après tout…

… lui aussi, après tout, dans le brouillard qui envahissait son esprit, il les avait tous oubliés.

Leurs noms se mélangeaient, il ne savait plus bien… de qui était-il donc question, tout à l’heure ? Am… Sol… Ma… Sol… Am…

Oublié. On était si vite oublié. Tout était si vite oublié. Il avait déjà tout oublié. Et l’oubli, le silence, le vide, c’était si bon, au fond, si bon…

Robert Legris eut un soupir, un long dernier soupir de paix et de soulagement. Puis, sur ses coussins de velours, paisiblement, dans le noir et le froid, il se rendormit. Pour toujours.

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La vie des autres

Quelques minutes avant le début du film, un soir de festival, évidemment, on ne choisissait plus vraiment sa place… Au bout de la rangée sur laquelle nous avions fini par jeter notre dévolu, il nous fallait déranger la petite femme grise qui s’était installée… Il y a des gens, comme cela, qui ne trouvent rien de mieux que de s’asseoir au bout d’une rangée vide, obligeant tous ceux qui voudraient s’y introduire à se réduire et à s’amincir, comme eux-mêmes, en d’étroites contorsions. Nous nous sommes excusés selon l’usage, elle s’est levée, toute menue, s’est effacée, collée contre son siège, pour laisser passer nos silhouettes aplaties. Enfin, dépliés et revenus à nos justes proportions, nous avons retiré nos manteaux, et nous nous sommes assis à notre tour. L’un près de l’autre, l’un contre l’autre, Ernest et moi, laissant entre elle et nous cette place vide et rouge, où elle avait rangé, si nettement pliés, son manteau gris, et son écharpe de laine grise.

Gris et rouge, rouge et gris. Pourquoi les sièges de cinéma sont-ils si souvent rouges ? N’est-ce pas justement parce que tant de vies sont grises ? 

Elle s’est tournée vers moi presque aussitôt :

—Vous pouvez poser vos manteaux sur le fauteuil, allez-y…

—Mais si quelqu’un…

—Oh, non, il ne viendra plus personne, à cette heure-ci, plus personne… en tout cas pas à cette place… j’ai l’habitude.

L’habitude ? Elle avait l’air sûre d’elle. Près du mince paquet de ses vêtements gris étroitement pliés, j’ai entassé ma veste de velours jaune, mon pashmina jaune assorti, mon sac à main à fermoir doré, mon Iphone à coque rouge, mes gants de cuir violet…. J’ai toujours aimé les couleurs, les textures, la joie de voir et d’être vue… Puis j’ai sorti de mon sac le programme tout froissé du festival.

—Vous avez vu d’autres films, alors ?

—Oui, oui… la semaine dernière… nous sommes allés voir… euh, c’était… Le… le Labyrinthe… de Pan… Un beau film…

—Un très beau film… j’étais allée le voir dès sa sortie… Les films de Guillermo del Toro, je ne les ai pas tous autant aimés, mais celui-là… il est vraiment merveilleux, celui-là. Presque trop… La petite Ofelia… bien sûr son nom n’a pas été choisi au hasard, pauvre Ofelia, quand la vie est enfer et mensonge, que pourrait-on faire d’autre que de la poursuivre ailleurs, dans la folie ou dans le rêve… ? Fuir, non, je ne dis pas cela, on ne peut pas fuir, seulement poursuivre avec ses propres forces ce qui nous a poursuivi si violemment. Quand elle est morte,  j’ai pleuré si fort… j’ai mis des jours à m’en remettre. C’était avant la fermeture de janvier, je me souviens très bien. Des jours je suis restée comme cela, sans pouvoir m’échapper, à penser et à repenser à cette petite Ofelia… et la berceuse qui tournait dans ma tête… elle est terrible, cette berceuse, comme toutes les berceuses. Elle tourne, elle tourne, c’est désespérant…

—Oui, c’est bien triste, a dit Ernest à ma droite, toujours poli. Puis il s’est replongé, l’air ennuyé, dans la consultation des messages qui s’étaient accumulés sur son portable. 

J’en aurais volontiers fait autant. Vous savez comme ils s’accumulent vite, ces messages, lorsqu’on a, comme Ernest et moi, des vies remplies, et bien remplies… Mais elle continuait à parler.

Il y a des gens, comme cela, qui tirent prétexte de ce qu’on appelle le savoir-vivre, pour parler seuls, tout seuls….

—J’aime les films tristes, c’est vrai. Remarquez, les autres aussi, ceux qui me font rire, je les aime. Et quelquefois, quand on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer, quand c’est comme la vie, j’aime encore mieux… Vous avez vu Truman, certainement, hier soir ?

Truman ? Ah non, non, nous n’avons pas… 

—Pourtant, ils avaient organisé une séance supplémentaire… Truman… Je ne l’avais pas encore vu… c’est curieux, je vois presque tout ce qui sort, et Truman, ce n’est pas un film vraiment récent… eh bien, je ne l’avais pas encore vu…  Ils l’ont donné hier soir. Une salle comble. Ce n’était pas le moment de laisser son manteau sur un siègle vide, hier soir… ah ça non, il ne restait pas une place, je peux vous le dire… J’ai ri, si vous m’aviez vue, j’ai ri, et puis, en rentrant chez moi, je me suis mise à pleurer, à pleurer… Il va mourir, vous comprenez. Il essaie de donner le change, il joue un rôle, il blague, qu’on ne s’apitoie pas, c’est un acteur, bien sûr, un bon acteur, il en a joué des rôles, il en a eu, des vies, il joue son rôle, son dernier rôle, mais il va mourir tout de même… et il va mourir seul.

—Qui donc ? Truman ?

—Non, pas Truman, Truman, c’est le chien. Mais son maître… il va mourir. Truman aussi, remarquez… c’est aussi de cela que nous parle le film, de cette solitude qui attache l’une à l’autre la vie du chien et la vie de l’homme, la mort de l’homme et la mort du chien…

Elle s’exprimait très bien, finalement, ma voisine. Elle commençait à m’intéresser un peu.

—Vraiment ? C’est très juste, ce que vous dites là. C’est vraiment dommage que nous n’ayons pas pu…

—Si, si… vous auriez pu venir… avec cette séance supplémentaire, beaucoup de gens ont pu venir…

—Oui, il y a beaucoup de monde en général, c’est un si beau festival…

—Oh, les autres aussi sont beaux. Vous n’étiez pas au festival du cinéma russe, le mois dernier ?

—Le cinéma russe ? Euh… non… 

—Il y avait un film extraordinaire… Criminel… c’est l’histoire d’un homme qui croit au bien, au mal surtout, à l’ordre, à la loi… et voilà qu’il rencontre quelqu’un, quelqu’un de tellement autre...

J’avais cessé d’écouter. J’observais son visage usé. Chaque ride frémissait, accompagnant ses mots comme des vagues. Tandis que ses yeux s’animaient, s’éclairant, s’éteignant si étrangement que j’avais l’illusion d’y voir passer des images… des gens… des forêts… des bateaux et des trains… des gens surtout, tant de gens, tant de vies, tant de mots… Elle semblait si complètement fascinée par ces films dont elle parlait, qu’il lui fallait les dire et les redire, pour les revoir et les voir, se déroulant intacts sur la bobine fragile de ses paroles, si maladroites sans doute, si profondes aussi. 

Je suis sûre qu’elle fait « le coup » des manteaux à tout le monde, ai-je pensé. C’est pour cela. Pour pouvoir parler. En parler. Devant l’écran luisant qui attend qu’on l’anime. Les évoquer. Comme on appelle les esprits, les foules infinies de l’autre monde.

—Et le festival du cinéma allemand… en octobre… Est-ce que vous y étiez, au festival du cinéma allemand ?

—Oh, vous savez, nous habitons assez loin… et puis nous sommes très occupés… nous ne venons pas souv…

—Ils ont repassé La Vie des autres. Je l’avais déjà vu trois fois, mais cela m’a beaucoup plu de le revoir. C’est extraordinaire, cette idée de vivre la vie d’un autre plus intensément qu’on ne vivra jamais la sienne. Vous ne trouvez pas ?

Si, je trouvais. La vie des autres, est-ce que ce n’est pas aussi ce que je cherche et observe, sans fin ? Elle m’intéressait de plus en plus, cette petite femme en gris. Elle comprenait beaucoup de choses, décidément.

—Quand je suis rentrée chez moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’observer les prises de courant… on ne sait jamais, après tout – si quelqu’un m’écoutait, moi aussi ? Oh, il n’y aurait pas grand chose à prendre, mais enfin… si malgré tout quelqu’un essayait, de m’écouter, de me filmer ? Si quelqu’un, quelque part, s’occupait à prendre des notes sur ma petite vie ? Vous ne croyez pas cela impossible, vous non plus ? Je savais bien… Justement ils ont donné un autre labyrinthe, le Labyrinthe du silence… vous devez connaître aussi ? On en a beaucoup parlé…

—Non… je n’avais pas remarqué… Mais vous, si je comprends bien, vous vous y connaissez. Vous voyez tous les films qui sortent ?

—Non, non, pas tous. Enfin pas tout à fait…

—Vous avez l’air de tellement aimer le cinéma… Vous êtes une passionnée, c’est évident… une passionnée

J’avais employé le mot qu’il fallait, celui qui pouvait remonter son âme comme un ressort vibrant.

Elle s’est tournée vers moi tout à fait, comme si elle s’y était longtemps préparée, elle s’est penchée, très raide, très droite, sur le tas oscillant des manteaux, et, lentement, à voix basse, articulant nettement chaque mot, comme une grande actrice confiant au public captivé le secret qu’il attend : 

—Le cinéma, c’est toute ma vie… 

Elle avait dû savamment réfléchir au moment d’introduire sa réplique. Car soudain la salle a été plongée dans l’obscurité. La musique a résonné, trémolante. Le film venait de commencer.

Je ne saurais vous dire de quoi il était question… j’avais tant de mal à fixer mon attention sur le scénario décousu… En fait, ce qui me captivait, ce qui me fascinait, c’était elle… mon étrange voisine… sans cesse, je me tournais vers elle, et je voyais toujours son profil immobile, sérieux, aigu, ardent, que rien ne pouvait détacher de l’écran. 

Ainsi, je venais de la rencontrer, elle se tenait près de moi, celle pour qui on tourne de par le monde tant de films bons ou mauvais, celle grâce à qui la télévision ne pourra jamais tuer le grand écran des petites cinémas de quartier, celle qui remplit chaque soir les salles de sa vénération parfaite, la Spectatrice idéale. Je l’avais imaginée jeune, étudiante, insouciante, insolente. Mais non, elle était là, près de moi, âgée, grise et menue, et pourtant aussi emportée de passion qu’une sainte béate, absorbée, ravie, arrachée à elle-même, transcendée – extatique.

Quand tout s’est fini, qu’a résonné la dernière note, après le dernier soupir de la dernière réplique, elle n’a pas attendu une seconde. Elle s’est levée d’un coup, fuyant l’écran soudain livré au générique, voué à l’obscurité et aux noms minuscules des dizaines d’artisans minutieux qui travaillent lentement aux miracles, dans leurs studios inconnus et lointains.

Elle a attrapé son écharpe, l’a nouée toute grise autour de son cou gris, a refermé sa veste de laine grise avec des doigts crispés, puis s’est dirigée vers la sortie sans regarder derrière elle, du pas rapide, inquiet, ardent, de ceux qui emportent un trésor qu’il leur faut à tout prix sauver, dans les catastrophes de ce monde.

—Au revoir, ai-je tenté… bonne soirée… et j’ai fait un petit signe de la main.

Elle ne m’a pas répondu. Elle ne m’avait pas entendue, elle ne me voyait plus. Toute voûtée, raidie, comme resserrée sur les images et les répliques qu’elle essayait de conserver en elle intactes, vierges des commentaires et des bavardages qui commençaient à bourdonner dans la salle, elle s’est enfoncée dans l’allée. De loin je l’ai regardée disparaître, toute petite et mince, toute grise, si pressée. La porte battante s’est refermée sur elle.

Au bout de la rangée, c’est là que l’on s’assoit, n’est-ce pas, quand on veut partir vite.

Et là que l’on s’assoit quand on veut parler seule aux voisins qui se croient obligés d’écouter mais qui n’entendent rien.

Et là que l’on s’assoit quand on veut solitaire demander à l’écran de devenir la vie.

C’est là que l’on se tient, en équilibre entre deux mondes, lorsqu’on a quelque chose à fuir et quelque chose à poursuivre.

La vie des autres. 

Je l’ai imaginée poursuivant son chemin, dans la pénombre et le froid, trottant grise par les rues grises, s’arrêtant devant un porche sale, grimpant un vieil escalier de bois déciré, poussant enfin la porte de son petit appartement tout recouvert d’ennui comme d’une housse de poussière. Puis s’asseyant dans la pénombre, les yeux clos.

Le générique avait cessé de défiler. J’ai pris la main d’Ernest et j’ai fermé les yeux. Nous sommes restés ainsi, les derniers, dans la salle, serrés l’un contre l’autre sur nos grands fauteuils rouges. La musique s’est tue. Un grand silence est tombé sur nous. Ernest s’est levé. Machinalement, j’ai remis ma veste, mes gants, mon pashmina, tout mon uniforme en couleurs de femme heureuse et séduisante, soudain bizarrement terni. En hâte et maladroite, j’ai rangé dans mon sac à main mon téléphone inutile, et le programme froissé qui ne servirait plus. Ernest parlait. Mais je n’écoutais pas. Je regardais toujours… là-bas… sur l’écran luisant, devant moi… je la voyais, dans l’humble obscurité de son appartement, heureuse, libre enfin, lumineuse, et ravie, songeant longtemps, lentement, délicieusement, au film qu’elle venait de voir, redisant une à une les répliques, s’enveloppant de la bande-son pour s’endormir dans les draps tièdes des notes obsédantes. Se réveillant le lendemain en se repassant chaque scène, vaquant à ses minces occupations tout en rêvant déjà au film qu’elle irait voir le soir. 

Toute seule.

J’ai serré de nouveau la main d’Ernest.

Dehors, il faisait froid et gris.

Je me suis demandé à quoi nous pouvions bien ressembler, tous les deux, dans cette rue d’hiver, Ernest si grand dans son manteau marine et bien coupé, moi en jaune et violet, avec mes talons hauts, mon joli sac à fermoir doré, et mes cheveux trop blonds.

Un instant, je me suis retournée, il me semblait que quelqu’un nous suivait. Quelqu’un qui nous aurait observés.

Mais dans la rue déserte il n’y avait personne.

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