Les voisins

J’ai visité l’appartement par un beau soir d’automne. Un soleil roux et tiède entrait avec le vent par les fenêtres ouvertes. Dans la chambre la plus vaste, celle qui donnait sur le parc, celle d’où on voyait la rivière frissonner sous les arbres, celle où bien sûr j’installerais mon Voltaire, le jeune négociateur qui m’accompagnait m’a tout de suite fait remarquer la qualité du parquet. De très belles lames de hêtre blond. Première qualité. Un sol très propre, et lumineux comme un miroir. Qu’on venait juste de changer. 

C’était vraiment un bel appartement. En parfait état. A un prix plus que raisonnable. Très inférieur, à vrai dire, aux moyennes du marché local. J’ai demandé pourquoi. Il faut toujours demander pourquoi, n’est-ce pas ? Le jeune homme s’est embrouillé… Ces gens-là ont toujours des explications toutes prêtes, d’habitude. Mais lui, il agitait ses mains avec nervosité, il bégayait, il se perdait dans ses propres méandres, parlant d’une succession compliquée, d’un appartement resté trop longtemps fermé, de la difficulté qu’on avait eue à engager les travaux nécessaires… de l’ancien propriétaire – un monsieur très… très calme, très discret, très… enfin… très… et qui était décédé de façon si… enfin… si… s…

—Soudaine ?

Il a agité les mains, de plus en plus nerveux, s’est encore embrouillé… Soudaine, non, peut-être pas… pas exactement, mais ce décès…. disons… inattendu… avait, de par certaines circonstances… compliqué… ou plutôt… retardé…

J’avais cessé de l’écouter. Que m’importait au fond le sort du précédent propriétaire ? C’est toujours à des morts, à des divorcés ou à des faillis qu’on achète à bon compte les beaux logements de ce monde. Et celui qu’on me proposait était vraiment, pour un prix des plus intéressants, un logement hors du commun, clair et ensoleillé, avec sa vue sur son vieux parc – un parc classé, au bord de la rivière, avait précisé le patron de l’agence, « Excellent placement… emplacement privilégié, belle copropriété, plus-value assurée à la revente… » Arguments décisifs, selon lui, et cependant de peu d’importance. L’essentiel était que l’appartement me plaisait plus qu’aucun de tous ceux que j’avais pu voir, qu’il s’accordait à moi de cette façon aussi mystérieuse qu’évidente qui a réponse à tout. C’était un lieu où je pouvais m’installer, poser ma solitude comme un dernier bagage au-dessus des grands arbres et de la rivière, être chez moi enfin – chez moi – pour autant que ces mots aient un sens. 

Je n’ai pas eu envie d’hésiter plus longtemps. D’ailleurs ce jeune homme m’agaçait. Sa nervosité me pesait. Je me souviens encore de la sensation Pénible que j’ai éprouvée en serrant les doigts sur le stylo gluant de transpiration qu’il m’avait tendu. J’ai signé sans le lire le papier déjà préparé et je lui ai rendu son stylo. Il paraissait maintenant soulagé, comme délivré, et il parlait sans cesse en agitant son papier fraîchement signé. Une forte prime sans doute avait été en jeu pour lui, il avait dû trembler de manquer l’affaire… 

Avant de sortir, il a refermé les fenêtres et j’ai remarqué une vague odeur de désinfectant. Surfanios, ai-je pensé… Et cela aurait mérité une explication claire, cette fois. Mais le jeune agent m’a rapidement entraîné dans le parc. Un endroit exceptionnel. Où j’aurais plaisir à me promener, à m’asseoir…

C’était en effet un endroit magnifique, un de ces parcs ombreux, reste d’un vieux château disparu, lové sur sa rivière à méandres. Un bois dormant rempli d’arbres anciens, d’écureuils bondissants, et de ces chemins tournoyants que j’ai toujours affectionnés. Je vous ai dit qu’on était à l’automne. Les feuilles tombaient en pluie très lente, glissant sur nos épaules de passants avant de retomber tout à fait au sol. Un instant, l’une d’elle s’est arrêtée sur ma nuque. J’ai cru à une main qui m’aurait frôlé. Je me suis retourné, je m’en souviens très bien… C’était une feuille de ginkgo, grande et d’un jaune très pur, qui a continué sa chute à mes pieds, tournant dans la lumière déclinante, comme un grand point d’interrogation doré. L’agent immobilier parlait, parlait… La feuille est enfin tombée tout à fait dans la boue. J’ai pensé qu’elle allait devenir boue à son tour, que cela ne prendrait que quelques heures à la pluie et aux bactéries de transformer en fumier cette feuille parfaite, lentement mûrie au soleil de l’été, et je suis resté immobile, un long moment, à la regarder. Il me semblait la voir changer et se brunir dans le soir qui s’assombrissait, sur sa flaque de boue. L’agent avait cessé de parler. Il m’attendait, en consultant son téléphone. « Une vie, ça se décompose si vite… », ai-je enfin dit à haute voix, et il a eu un geste si brusque qu’il en a laissé tomber son appareil. C’était décidément un jeune homme très nerveux.

J’ai emménagé un matin d’hiver. Le taxi – le dernier véhicule des innombrables véhicules qui ont accompagné mes déménagements successifs, le plus humble de tous, un petit monospace qui suffisait à contenir tout ce qui restait de mes biens – s’est arrêté dans la cour de l’immeuble. Je suis descendu. Le chauffeur a extrait de son véhicule le grand fauteuil Voltaire qui encombrait l’arrière – mon seul meuble, le dernier et le premier de tous, qui me vient d’un grand-oncle à qui je dois aussi peut-être ma misanthropie, et qui y est mort un jour, tout seul.

Je me suis assis sur le fauteuil, tandis que le chauffeur empilait mes paquets sur le sol… Un couple s’est approché, un peu hésitant. Un homme et une femme. La soixantaine. Ronds, gras. Bavards. De ces couples qu’une longue vie d’ennui et de bons petits plats transforme en jumeaux identiquement laids et sots. 

Ils se sont plantés devant mon Voltaire. Je ne me suis pas levé.

—Alors c’est vous, l’acheteur du 501 ?

—Comme vous voyez.

—Nous vous attendions…

—Et même nous vous guettions…

—Nous sommes descendus…

—Nous habitons au 401…

—Vous dire bonjour…

—Vous accueillir…

—C’est tellement important, l’accueil…

—Certes.

—On nous a dit que vous étiez médecin… Ce sera bien, dans l’immeuble, d’avoir un médecin, hein, Claudine, tu me le disais, justement hier, ce sera bien, très bien, un médecin…

—Retraité. 

—Evidemment, évidemment… retraité, mais un médecin reste un médecin, hein, Ji-Eff… un médecin c’est toujours un médecin… c’est rassurant, d’avoir un médecin dans l’immeuble.

—Je ne suis pourtant pas le premier. Mon prédécesseur était également médecin. Et même également retraité. Médecin retraité, je l’ai lu dans l’acte.

—Oui, oui, bien sûr, médecin… médecin retraité… il l’était, certainement… hein ?  c’est ce qu’il était, il me semble, justement, retraité médecin, hein, Claudine, c’est ce qu’on a dit, à l’époque… un monsieur très bien, un médecin retraité… Alors comme ça, votre femme, madame votre épouse, je veux dire, vous l’attendez ? elle va bientôt arriver, elle suit dans sa voiture le camion des déménageurs, sans doute… ?

—Mon épouse ? Non, je vis seul.

—Seul ? Vous vivez seul ? vraiment ? Vraiment seul ?

Cette information semblait les accabler. Mieux valait les remettre tout de suite à leur place.

—Je vis comme bon me semble et je me passerai de vos commentaires.

—Tout de même, vous avez bien de la famille, dans le coin ? Des enfants, des…

—Ni famille, ni enfants, ni dans le coin, ni ailleurs, et je ne crois pas que ceci vous regarde.

—Pas de famille ! Pas de famille ! Tu te rends compte, Ji-Eff, monsieur dit qu’il n’a pas de famille, pas d’enfants… ! Des amis, donc, vous avez certainement des amis dans la région ?

Ils étaient décidément d’une stupéfiante indiscrétion. J’ai pris ma voix la plus tranchante, celle que j’appelais ma voix de bistouri, autrefois, cette voix nette et acide qui me permettait de tenir à distance les patients trop envahissants.

—Des amis, non, mais des ennemis, cela ne va pas tarder, si vous insistez.

Peine perdue. Rien ne les décourageait. Ma voix de bistouri semblait glisser sur leurs douceâtres et jumelles rondeurs. 

—Vous connaissez bien quelqu’un, tout de même, dans le coin, cher monsieur, vous n’êtes pas venu habiter tout seul ici sans raisons ?

Des raisons ? Il ne manquait plus que ça ! des raisons ! 

—Vous êtes policiers, peut-être ?

—Non, non, ne vous fâchez pas… C’est seulement que nous ne voudrions pas… hein, Claudine, ça nous ennuierait tellement…

—… que vous vous sentiez…

—… isolé…

…par exemple…

—Parce que l’isolation, on a beau dire qu’il en faudrait plus en hiver, mais c’est pas bon…

—Hé hé… pas bon du tout pour la santé, l’isolation…

Ils essayaient de blaguer, mais ils me regardaient d’un air désemparé. La femme s’est même essuyé les yeux. J’ai vu une larme rouler, puis s’arrêter dans un creux de son menton trop épais. De braves gens, après tout, malgré leur sottise.

J’ai décidé de leur donner une petite leçon, une leçon de philosophie de ma façon, puisqu’ils avaient tant de mal à comprendre.

—Je ne suis pas quelqu’un d’isolé… Je suis quelqu’un de solitaire, pas du tout quelqu’un d’isolé. Vous saisissez la différence, non, vous ne la voyez pas ? Etre isolé, c’est une forme passive, être isolé, c’est subir ; mais être solitaire, c’est autre chose, être solitaire, c’est un état, et c’est en l’occurrence un état choisi… J’ai choisi non pas l’isolement – car, pour votre gouverne, on dit isolement, cher monsieur, chère madame, et non isolation qui signifie… mais passons…. J’ai choisi, vous disais-je, la solitude, et même une forme très pure de solitude, celle qui touche à l’érémitisme – auquel cependant je ne me suis pas tout à fait résolu encore. Je me suis peu à peu défait de tout, en homme libre. Pas de famille, pas d’amis, pas d’attaches, pas même de meubles, pas même un lit, pas même un matelas. Je ne suis rien pour personne, ni père ni époux ni frère ni fils, je ne possède rien, que ce fauteuil qui me sert de trône et de couchette, et ces boîtes empilées… C’est ainsi, et ça ne me pose aucun problème, soyez-en certain. Aucun problème, bien au contraire.

Ils me regardaient avec perplexité, le front plissé, s’efforçant de comprendre. 

—Vous êtes sûr, vraiment sûr, que vous n’avez aucun problème ?

« Encore un peu et ils vont appeler l’hôpital psychiatrique. Ou enfin rentrer chez eux et pour toujours foutre la paix au vieux gâteux », voilà ce que j’ai pensé.

Mais non, ils me regardaient avec une angoisse si profondément sympathisante que j’en ai presque regretté ma rudesse pontifiante. C’était curieux, vraiment, cette propension à l’empathie qu’ils avaient, ces deux-là, cette obstination à l’amabilité. Une sociabilité voisinante portée à ce degré, je n’avais encore jamais vu cela, c’était une surprenante anomalie, peut-être un authentique trouble mental… Il y a des couples, comme cela, qui développent à deux une même maladie mentale… une maladie partagée qui finit au fil du temps par les souder comme des siamois… dans leur cas, peut-être cet amour inconditionnel du voisin était-elle une forme fossilisée de l’amour qu’ils avaient cessé d’éprouver l’un envers l’autre… Il faudrait que j’étudie la chose de plus près…

—… alors, puisque vous manquez de meubles, à ce qu’on a compris, on pourrait s’arranger pour vous trouver un frigo, et aussi une table et des chaises… le temps que vous achetiez ce qu’il vous faut… et si vous avez besoin d’un coup de main, par la suite, si vous vous sentez malade, par exemple, ou juste un peu fatigué, si vous avez encore le moindre problème, surtout n’hésitez pas, n’hésitez jamais à demander… vous savez que nous sommes là, tout près. M. et Mme Voisin, Claudine et Jean-François, les Voisin, c’est amusant, non ? Nous sommes au 401, juste au-dessous de vous… Oh, vous pouvez faire du bruit, et même apprendre le piano, comme la petite Desperre du 305, ça ne nous dérangera pas, au contraire… On sera toujours contents d’entendre du bruit au-dessus, ça fait plaisir, c’est plus vivant, un peu de bruit… ne vous gênez jamais… Et on voulait aussi vous dire…

—… on était descendu pour vous le dire…

—… que ce serait un plaisir, un honneur…

—…un bonheur…

—…si vous vouliez bien…

—… venir chez nous ce soir, prendre l’apéritif. C’est au premier étage, deuxième porte droite, le 401, juste au-dessous de chez vous, le même appartement, vous serez pas dépaysé. Vers 19 heures, on a pensé que ça irait, vers 19 heures ?

Du bruit ? un frigo ? du piano ? Est-ce que j’ai l’habitude de faire du bruit ? de mâcher des glaçons ? De jouer du piano ? Comme la petite je-ne-sais-quoi, moi ? Et cette invitation, là, de but en blanc, pour le soir-même, alors que je n’aspirais qu’au repos ? 

J’ai grommelé que je ne voulais pas de frigo, que je détestais le piano, que je ne buvais pas d’alcool…

—Pas d’alcool, c’est rare pour un médecin, hein, Claudine…

—Ah, ça oui, Ji Eff, ah ah !

—Ah ah, oui… c’est rare pour un médecin… parce que sans vouloir vous vexer les médecins c’est toujours faites ce que je dis, pas ce que je fais…

—On avait prévu le champagne, mais c’est pas grave, on sortira la limonade, vous en faites pas…. Oubliez pas, surtout : 19 heures. C’est pas à la minute près, la seule chose c’est qu’on a invité du monde qui va venir exprès. On vous présentera aux autres. Ils seront tous là, c’est sûr, dès 19 heures, on a invité tout l’immeuble, pour que vous nous connaissiez tous, tout de suite…

Tous, tout de suite ? Ils étaient épuisants, ces deux-là… Une fête des voisins, à sono et apéro, rien que pour m’affliger moi, nouveau voisin ? Quels voisins, ces Voisin !  des Voisin-nés, des voisins à médailler, des champions de Voisinage, des calamités ! Franchement, ces Voisin voisinants, ces Voisin voisinissimes étaient un cas médical tout à fait intéressant à observer. Névrose, peut-être même psychose vicinale… vicinale et jumelle… très original… Il faudrait que je rédige un rapport… pour l’académie de médecine… ça ne manquerait pas de sel…

Ils ont insisté, insisté. J’étais toujours assis sur mon fauteuil, à grommeler, à faire celui qui n’avait pas envie, et eux… eux, j’ai cru qu’ils allaient s’agenouiller devant moi, tant ils me suppliaient.

J’ai fini par promettre. Ils m’amusaient, ces Voisin hyperboliques. On verrait bien, après tout.

Alors seulement ils ont consenti à se replier, non sans m’avoir bien sûr aidé à me lever, comme si j’avais été tout à fait infirme, avant d’installer eux-mêmes mon Voltaire dans l’ascenseur afin que je puisse m’y rasseoir et m’envoler en apothéose vers mon cinquième étage. Le chauffeur de taxi, quant à lui, fatigué d’attendre mes instructions, avait déjà fini de monter les boîtes… Oh, il y avait peu de choses, je me suis délesté depuis longtemps de tous mes meubles, à part le Voltaire, et j’ai bien fait… mais il me restait cela : mes boîtes. Une quantité de boîtes, de grandes boîtes, de petites boîtes, toutes sortes de boîtes, de toutes formes et de toutes matières, où j’ai entassé les débris de ma vie. Des boîtes qu’il aurait fallu transporter précautionneusement, une à une, et que cet idiot prétendait entasser devant ma porte le plus rapidement possible, au risque d’en briser le contenu.

Car voilà la vie. Réfléchissez-y tous ! Après en avoir jeté presque tout, on met ses derniers biens dans des boîtes que d’autres transportent et renversent  sans égards – comme si elles n’étaient vraiment que des boîtes à moitié vides. Pourtant ce sont des urnes… mais des malotrus pressés d’en finir vous poussent tout ça dans l’ascenseur comme des ordures. J’ai si souvent déménagé. J’ai toujours haï ces moments, j’y ai perdu toutes sortes d’objets infimes ou précieux que je n’ai jamais rachetés .

Et pourtant, je dois l’avouer, j’ai aimé, aussi, voir ma vie se rétrécir ainsi, au fil des années, de vaste pavillon en spacieux T6, de spacieux T6 en confortables T5, de confortables T5 en charmants T3, de semi-remorque en fourgon, de fourgon en camionnette, de camionnette en monospace… aimé cette impression, quand tous sont partis, qu’à la fin on se retrouve seul au milieu des cartons écrasés, de n’être plus au bout du compte qu’un petit tas de riens, au fond de la dernière boîte.

L’appartement était glacial. L’agence avait laissé les fenêtres ouvertes. Toutes les fenêtres. En automne, par un beau soir, c’était délicieux, mais en plein hiver, et par un jour où la pluie menaçait… c’était complètement insensé, cette manie d’aération… J’ai tout refermé en hâte, j’ai poussé le chauffage. Le chauffeur de taxi, gelé et pressé de s’en aller, a poussé le fauteuil jusqu’à la chambre, et semé les boîtes en pas japonais, au hasard des pièces…

Quand le monospace est enfin reparti, je me suis assis de nouveau sur mon Voltaire, au milieu de la chambre, face à la fenêtre, et dans le début de chaleur qui montait du radiateur, j’ai encore remarqué cette odeur de désinfectant qui m’avait frappé, l’autre jour.

Surfanios. C’était évident. Surfanios ? pas seulement… il y avait aussi… j’ai toujours eu l’odorat subtil… perméthrine et tétraméthrine… pas de doute…

Mais quelqu’un toquait à la porte.

Je me suis levé en maugréant. On ne laissait donc jamais les gens réfléchir, dans cet immeuble à voisins ? L’importune était cette fois une toute jeune femme, frêle locataire de mon cinquième étage qui voulait faire connaissance et m’assurer de toute sa sympathie.

Sympathie ? Elle aussi ? La maladie vicinale avait dû frapper tout l’immeuble. Elle paraissait très atteinte, la pauvrette, encore plus atteinte que les Voisin du 401. Des postillons de gentillesse prévenante débordaient à jet continu de ses paroles. Je pouvais compter sur elle. A toute heure et sans restriction. Si je dormais mal elle viendrait me préparer des tisanes. Si je me sentais seul elle viendrait jouer avec moi au scrabble. Si je partais en voyage, elle viendrait arroser mes plantes et mon chat. Et même, si je voulais, chaque matin avant de partir au travail elle irait me prendre le pain, le courrier, et même le grand air, puisqu’elle y allait elle-même, ça ne la dérangerait pas, elle m’apporterait tout, et si besoin était elle me ferait un peu de cuisine pour la journée, et…

—Foutez-moi le camp, j’ai dit. Foutez le camp !

Elle s’est reculée, stupéfaite, brisée dans son élan altruiste. Elle titubait en marche arrière sur le palier, toute rouge, comme une écrevisse écrasée… et elle avait l’air si défaite et désespérée que je l’ai rappelée.

—Ou alors dites-moi tout de suite la vérité : les punaises, vous avez eu des punaises, n’est-ce pas ? Vous avez eu des punaises dans l’immeuble ? 

Elle est revenue, ressuscitée, saisissant l’occasion.

—Des punaises ? Non… non, pas du tout, mais si par hasard des punaises, ou d’autres insectes… je ne sais pas… des… des mouches… des moucherons… enfin si des insectes d’un genre ou d’un autre, on ne sait jamais, venaient à vous importuner, n’hésitez pas, surtout appelez-moi, appelez-moi aussitôt, ne restez pas comme ça, je viendrai tout de suite, je…

Décidément… Je l’ai poussée dehors, cette fois, par les épaules, et sans un mot, et j’ai fermé la porte derrière elle avec la clé que j’étais bien décidé à ne jamais lui confier.

Malgré le froid très vif j’ai rouvert les fenêtres pour fuir l’odeur du désinfectant et l’idée des punaises. Et je me suis emmitouflé dans mon manteau.

Mes nouveaux voisins sont tous extraordinairement aimables, ai-je pensé en me rasseyant sur mon Voltaire, si invraisemblablement, si abusivement, si surhumainement aimables que c’en est terrifiant. Jamais je n’ai eu de voisins si aimables. J’ignorais même qu’il était possible d’avoir des voisins si aimables. Moi, misanthrope endurci, intraitable ronchon devant l’Eternel, voilà que je m’étais sans le savoir jeté dans l’authentique enfer de la sociabilité. Comment avais-je pu acheter cet appartement, inconscient que j’étais, dans un immeuble hanté de malades à trouble vicinal obsessionnel ?

Cependant, j’étais si fatigué que malgré mon mécontentement, malgré le froid qui envahissait la pièce, malgré mon désir de conserver la pleine maîtrise de la situation, je me suis endormi. J’ai fait un rêve déplaisant. Quelqu’un m’avait revêtu d’un gros manteau de laine qui ne m’appartenait pas. Un manteau fermé dans le dos de tant de boutons compliqués et si serrés que malgré mes effort énergiques, je ne parvenais pas à m’en défaire et qu’il m’avait fallu rester d’un bout à l’autre du cauchemar dans ce manteau étranger, comme ligoté, à me débattre immobile… Enfin, une de ces situations gênantes et insolubles que le sommeil nous réserve, quand il nous refuse le repos.

Quand je me suis réveillé, il était tard, la nuit était tombée. Quelqu’un toquait à la porte. Tous ces gens toqués qui toquaient sans cesse à ma porte… La sonnette n’était pourtant pas en panne…

Bien entendu, je ne me suis pas levé pour répondre. Les coups ont continué à la porte. Bon sang, c’est qu’on battait la charge… Mais moi, l’assiégé, je tenais bon, je me drapais dans mon silence. Puis on a essayé d’ouvrir… j’ai entendu claquer la poignée… C’en était trop.

—Foutez-moi le camp, je vous ai dit !

—Mais c’est moi, madame Voisin, Claudine, vous savez bien, Claudine, du 401, l’invitation… à 19 heures, vous vous souvenez ? l’invitation… 

La Voisin et son invitation ? Si elle s’imaginait que j’allais lui ouvrir, que j’allais boire ses potions à la limonade…

—Espèce d’enquiquineuse, j’ai crié, empoisonneuse !

Rien à faire. Et elle cognait toujours sur ma porte, et ses coups s’abattaient sur mon crâne comme sur un tambour. C’était insupportable.

—C’est qu’il est déjà dix-neuf heures dix, cher monsieur… nous nous demandions tous… mais il n’y a pas de mal… aucun mal, je vous assure, ils vous attendent… je vous attends sur le palier… je vais vous conduire… vous allez voir, ils vont vous faire fête, tous, en bas…

Je me suis résigné à la suivre. J’ai toujours détesté le bruit. Après tout, oui, j’allais bien voir. J’étais curieux de voir…

Tous m’ont applaudi quand je suis entré. Un enfant a même récité un poème chaleureusement applaudi.

Soyez le bienvenu, nous avons tout prévu

voici pour vous ce soir des gâteaux des bonbons

des enfants des amis de joyeux compagnons

Nous avons tout prévu vous êtes attendu !

Incroyable. Ridicule. Ou plutôt : inquiétant. Penser que même les enfants étaient atteints… Mais tous ont applaudi joyeusement. La Voisin m’a mis un verre dans la main. Et, sans me demander mon avis, elle l’a rempli de champagne. Ils ont encore applaudi. J’ai été obligé de porter le verre à mes lèvres, d’avaler le moussâtre liquide, sous leur regard anxieux. Quand le verre a été enfin vide, ils ont tous applaudi encore plus fort.

Moi qui ne bois jamais d’alcool. Une empoisonneuse, je vous dis. J’ai perdu la tête, je me suis mis à sourire béatement et à raconter des histoires. Je me suis assis au milieu d’eux et j’ai serré des mains, j’ai raconté des blagues. J’ai même pris, dans un moment de total égarement, le petit garçon du poème sur mes genoux pour lui faire à dada

Ridicule. Inquiétant. Incroyable. Je n’ai jamais su tenir l’alcool.

Tous, tous, ils s’empressaient autour de moi, remplissant mon verre dès qu’il se vidait, buvant tous mes paroles avec autant de passion que le champagne prodigué par madame Voisin.

On aurait cru que j’étais une personnalité, quelqu’un qui comptait vraiment pour eux. Quelqu’un qu’ils auraient longtemps attendu et qui avait parmi eux sa place réservée, un ami cher, un parent retrouvé…

Mais par-dessus tout, ce qui semblait les tourmenter, ce qui paraissait les obséder, c’était ce qu’ils s’obstinaient à appeler mon isolement – quand ce n’était pas, décidément, mon isolation. Je dus leur promettre, à tous, de ne jamais, jamais – non, jamais ! – rester « dans mon coin ».

Oh oui, j’ai promis. En ivrogne.

J’avais bu tellement de champagne, ce soir-là, que j’aurais promis n’importe quoi.

Quand ils m’ont raccompagné chez moi, je me suis écroulé dans le Voltaire.

Le réveil a été lourd, le lendemain. Comment avais-je pu me laisser aller ainsi, la veille, à cette ivresse voisinante ? C’était la faute de l’appartement, de cet immeuble contaminé par l’empathie, cette punaise du siècle… Tous ces Voisin et voisins, ils m’avaient pris dans les filets puants de leur absurde altruisme… Je ne le supporterais plus. Je m’en irais. Tout de suite. J’allais mettre l’appartement en location, et en louer un autre aussitôt, voilà. Il suffirait de repasser à l’agence. Je laisserais le Voltaire derrière moi, finalement, il était trop encombrant. Une simple chaise, un tabouret, même, me suffirait désormais. Un autre chauffeur de taxi viendrait reprendre les boîtes et les jetterait ailleurs, cassant les derniers bibelots inutiles qui parasitaient encore ma vie. Je recommencerais, on peut toujours recommencer, non, quand on a fait une erreur ? Je trouverais un autre logement, ailleurs. Plus petit. Aussi petit que possible. Une vieille cabane de berger, par exemple. Perchée sur un rocher. Une bicoque stylite. Sans voisins. Et vide, définitivement vide de tout ce superflu que je m’étais obstiné à traîner encore après moi. Quant à l’appartement… eh bien, il viendrait aux Voisin un nouveau voisin locataire, voilà tout, peut-être que celui-là serait amateur de champagne et de bavardages de palier, tout prêt à sombrer à son tour dans la folie vicinale qui ravageait les lieux… il ne manque pas de locataires de cette espèce… l’agence n’aurait aucun mal à trouver… d’ailleurs, je laisserais le Voltaire en cadeau de bienvenue, ça attirerait le chaland…

Le lendemain matin, quand je suis descendu dans le hall, avec mon dossier bien rangé dans une chemise de plastique, prêt à passer à l’agence, le facteur m’attendait. Il voulait me remettre mon courrier en main propre. Parce qu’on ne sait jamais, m’expliqua-t-il en bafouillant, quand on jette une lettre dans une boîte, si elle arrivera bien à son destinataire.

—En effet, mais il est tout de même relativement banal qu’elle lui arrive, non ?

—Relativement, comme vous dites… mais en fait on ne sait jamais… C’est pour cela que nous avons mis au point des procédures de sécurité. 

Et là, il a sorti de sa sacoche une petite clé, qu’il a tournée dans une serrure minuscule, et d’un seul coup toutes les façades métalliques de toutes les boîtes aux lettres de l’entrée se sont ouvertes ensemble. Je ne l’aurais jamais soupçonné : toutes ces boîtes en apparence si différentes avec leurs étiquettes personnalisées, leurs éraflures et leurs autocollants, ne composaient qu’un seul bloc, un immense panneau de métal unique troué de fentes régulières et identiques.

—Très ingénieux… 

—Oui, et très sûr. Désormais nous ouvrons tous les mois le bloc pour nous assurer que tous les casiers sont visités et régulièrement vidés par leurs propriétaires. Consigne de la direction. Si une boîte déborde, nous avons ordre de la vider, d’en examiner le contenu et de signaler….

-… et la vôtre justement… je vous le dis en toute discrétion, elle est déjà trop pleine… faites attention, je devrais faire un signalement, mais puisque vous êtes là en personne… je vous conseille tout de même de venir vider chaque jour… ça s’accumule très vite, et on ne sait pas ce qui peut arriver, à la fin… 

—Vous ne croyez tout de même pas que je vais mourir étouffé sous une avalanche de papiers, une coulée de feuilles timbrées grimpant jusqu’à mon cinquième étage ?

—Oh, vous plaisantez, mais on ne sait jamais comment les gens vont s’y prendre pour… enfin j’ai ma tournée à finir. Ravi d’avoir fait votre connaissance. C’est important, pour un facteur, de connaître les destinataires. Demain, je pars en vacances, je serai remplacé. Mais ma remplaçante viendra vous dire bonjour à son tour…

La remplaçante ? Me dire bonjour ? ça alors ! Les boîtes aux lettres étaient dûment vidées, mais les facteurs débordaient de prévenance comme tous les autres. C’était une maladie du coin, apparemment, la prévenance.

Mon chargement de lettres m’encombrait.  Des factures, des avis, des rappels… il n’avait pas tout à fait tort, c’est incroyable le nombre de facture qu’un être dit civilisé peut recevoir… il y en avait déjà des dizaines, qui s’étaient accumulées et tassées dans la boîte aux lettres comme les feuilles en automne. Au moins mon changement d’adresse avait bien été effectué… Je suis remonté chez moi.

Je n’ai évidemment pas été surpris de trouver devant ma porte une inconnue qui m’attendait, souriant aimablement et tenant à la main un petit paquet enrubanné. Ce sont des choses dont on prend l’habitude, comme de bien d’autres désagréments de la vie. La dame était en blouse, cette fois, très maigre, munie d’un aspirateur et d’une boîte de chocolats. J’ai pris les chocolats, et j’ai fait mine de rentrer sans remercier.

—Vous me le revaudrez tout de même aux étrennes, j’espère. Je plaisante… et je me présente, Maria. Je suis la personne chargée du nettoyage des parties communes. Le syndic, monsieur Crépet, m’a demandé de vous expliquer tout de suite les consignes…

—Les consignes ?

—Le règlement, quoi. Toutes les semaines, je passe l’aspirateur aux étages. Je dois sonner à la porte de toutes les personnes vivant seules. Je vous le dis, pour pas que vous soyez étonné la semaine prochaine. Un coup de sonnette, dring vous ouvrez, hop je dis bonjour, et je coche. Si vous m’ouvrez pas, que vous êtes dans la salle de bains ou quoi, vous dites bonjour Maria, ou ce que vous voulez, merde à Maria si vous voulez, vous criez à travers la porte, c’est pas grave, l’important, c’est que j’entende et que je coche.

—Toutes les semaines ?

—Sans faute. On me l’a bien spécifié quand on m’a embauchée, l’an dernier. J’ai une liste. Toutes les semaines, je sonne, je dis bonjour, je coche la case sur la fiche…

—Vraiment ? C’est très astreignant…

—Sûr qu’y faut pas être feignant, pour faire ce que je fais.

—Evidemment.

—C’est pour pas qu’on aye encore des ennuis… parce qu’ils en ont eu, par ici, des ennuis, y a eu deux ans de ça en décembre, vous avez pas lu les journaux, à l’époque ? on en a parlé pourtant, de notre petite ville, dans toute la France, autant que de la fois où l’équipe de foot s’était retrouvée en huitième de finale pour la coupe de France… A Carcérou, on lisait partout dans les journaux, à Carcérou… 

Je n’ai eu aucun mal à lui tirer les vers du nez – si j’ose dire.

Après son départ, au lieu de me rendre à l’agence, je suis descendu en ville. A la bibliothèque municipale, j’ai demandé les journaux locaux, tous les numéros du mois qu’elle m’avait indiqué.

J’ai eu tous les détails.

« Drame de la solitude à Carcérou…

C’est un concours de circonstances qui a conduit les habitants de la Résidence Copernic, à Carcérou… « 

Deux ans. Deux ans sur le sol de la chambre, à se répandre en mouches et en insectes nécrophages, tandis que la boîte aux lettres débordait de factures.

La porte n’était pas verrouillée. Ils étaient entrés, hésitants, et l’odeur les avait suffoqués…

Deux ans. A attendre que quelqu’un pense à pousser la porte.

« …la macabre découverte… au cinquième étage de l’immeuble de standing… »

« … sans que les voisins les plus proches aient jamais remarqué… »

L’appartement n’était pas meublé. Il n’y avait pas de frigo, pas de table ni de chaise, rien qu’un fauteuil ancien où il semblait avoir eu l’habitude de dormir. Ce dénuement avait beaucoup surpris, parce qu’on savait que le propriétaire était un médecin retraité.

On savait aussi qu’il avait une fille. Quelque part.

Deux ans. Sans que jamais elle appelle.

Deux ans. A se couler dans sa propre boue pour s’en aller plus loin, comme une rivière fatiguée.

« …gisant sur le fauteuil.

« … dans un état de…

« … dans un état… »

« … très avancé…

Deux ans. A se répandre, lent et tenace, dans les plafonds et les murs, dans tous les interstices de l’indifférence et de l’oubli.

Sa boîte aux lettres était tellement remplie de factures que la porte de métal, gonflée comme une boîte de conserve périmée, paraissait sur le point d’exploser.

Une boîte aux lettres en état de.

Très avancé.

C’est cette boîte aux lettres explosive et bossue qui avait fini par alerter la dame, qui avait prévenu le syndic, qui avait prévenu le facteur, qui avait tourné sa clé dans la serrure du « bloc ». La masse informe s’était répandue sur le sol en avalanche poussiéreuse. A partir des tampons des lettres non décachetées, qui remontaient à deux ans, on avait pu établir une durée – approximative, bien sûr, mais néanmoins impressionnante.

Deux ans. Le fait-divers avait choqué. On l’avait commenté à la télévision. Les journaux avaient reçu en quantité des lettres de mépris pour les voisins et des malédictions pour la fille. 

Deux ans. Il arrive que ce soit beaucoup plus. Mais deux ans, dans cet immeuble « de standing »… derrière une porte ouverte…

J’ai tout lu, méthodiquement. Je voulais tout savoir. Jusqu’au plus menu détail, je voulais être sûr. J’ai pris des notes. J’ai fait des photocopies. Avec mon petit tas de papiers en forme de vérité, je pouvais repasser à l’agence, tout de suite. Leur dire ma façon de penser. Exiger que. Et même une indemnité. Car pourquoi ne m’avait-on rien dit ? Pourquoi m’avait-on enfermé dans ce piège macabre, dans cette comédie sordide des voisins à remords ?

Mais au lieu de me rendre à l’agence, de leur jeter à la figure leurs mouches, leurs lâchetés et leurs silences, je suis resté longtemps à la bibliothèque, à réfléchir. Puis quand le bâtiment a fermé, le soir, je suis rentré dans l’appartement.

J’ai jeté à la poubelle de la cave, en passant, mon petit tas de preuves.

J’ai fait dans l’ascenseur un brin de causette avec la dame du rez-de-chaussée, la mère du petit garçon récitant. Sur le palier j’ai eu un mot aimable pour la grosse Voisin qui m’attendait avec le frigo bien emballé que je n’avais jamais commandé mais qu’un livreur obligeant lui avait laissé pour moi. J’ai offert le double de mes clés à la jeune femme qui m’a apporté le pain, en rentrant de son travail. Et nous avons fait ensemble une partie de scrabble.

Peu à peu, l’odeur de désinfectant s’est dissipée. J’ai cessé d’ouvrir les fenêtres la nuit. Je me suis habitué. Un moment ma vieille malice m’est revenue, j’ai pris plaisir, de nouveau, à rembarrer les voisins, à éviter de faire du bruit en marchant, à laisser mes stores baissés, à oublier de vider ma boîte aux lettres. Pour les punir, tous. Pour leur faire peur. Je m’amusais énormément, à les entendre toquer à la porte, appeler, téléphoner, essayer dans ma serrure leurs passe-partout, leurs supplications, et leurs astuces minables de cambrioleurs d’occasion.

Mais ça n’a pas duré, j’ai vite cessé ces enfantillages. J’ai ouvert sagement mes stores le matin pour les refermer le soir, je les ai laissés me souhaiter mon anniversaire, m’apporter du foie gras pour Noël, me mitonner des petits plats, entrer à tout moment chez moi, remplir mon frigo et me mettre la table, me servir le champagne à la fête des voisins, me tenir par le bras dans les allées du parc, m’accabler d’affection et de bonne amitié. Pour finir, j’ai même jeté dans la rivière la boîte où j’avais conservé son adresse, et toutes ses photos, ses photos de gamine à la plage, de gamine à l’école. Que rien d’extérieur, qu’aucune culpabilité parasite ne vienne les détourner, eux, de la tâche qu’ils se sont imposée, de leur difficile reconquête de ce qu’il est convenu d’appeler « l’estime de soi », après les remords et la honte. Et puis la gamine, cela me regarde. Chacun ses fautes. Il suffira que le notaire sache et qu’il exécute mes dispositions.

Et maintenant ? Oh, cela durera ainsi quelques mois, un an peut-être. Ils s’apaiseront peu à peu. Le poids qui pesait sur eux s’allègera lentement, dans chacune de leurs attentions quotidiennes. Il leur faudra du temps, mais ils guériront. Et moi ? Moi, je serai de nouveau le médecin, qui soulage les maux, je l’ai été si longtemps, si volontiers, autrefois… je coulerai près d’eux des jours douillets, après tout… De toute façon… Je sais que mon coeur finira bientôt par céder. Quand je m’écroulerai de nouveau, cette fois, ils guetteront, ils entendront aussitôt le râle, le choc du corps s’affalant sur le fauteuil, ils se précipiteront, ils entreront tous ensemble par la porte que j’aurai laissée ouverte, ils appelleront l’ambulance. Ensuite ils se réuniront chez les Voisin, ils auront commandé des bouquets et des apéritifs avec la petite somme laissée pour eux dans l’enveloppe. Ils prononceront un discours. Ils se réjouiront que je sois mort sans souffrance et que je repose en paix. Que j’aie généreusement offert à la science mon corps intact. Et même, émus de leur propre générosité, ensemble ils pleureront un peu.

Réparer, c’est la tâche de tous les médecins en ce monde après tout.

Même misanthropes. Même retraités.

Et j’ai bien fait de revenir.

 

 

 

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Beauté (sans rendez-vous)

Dans une rue comme la nôtre, une boutique nouvelle, c’est toujours une sorte de joie.

Je ne l’aurais peut-être pas remarquée, pourtant, celle-ci, tant il faisait gris et crachin, si mon regard n’avait pas été attiré par ce léger clignotement. Un mot, là-haut, au-dessus de la vitrine obscure, un mot clignait vers les passants d’en bas. « Rendez-vous, « rendez-vous »… – cela battait au-dessus de mes yeux myopes comme un coeur incertain. 

J’ai ajusté mes lunettes. Ce n’était qu’une enseigne, une enseigne très ordinaire, et de piètre qualité manifestement. Une enseigne au néon, dont les tubes déjà fatigués tremblotaient par endroits, indiquant simplement, en lettres multicolores aux formes irrégulières, qui paraissaient avoir été récupérées dans on ne savait quelle « casse » : 

BEAUTÉ (sans rendezvous)

Beauté ? C’était donc un de ces innombrables comptoirs d’esthéticiennes qu’on voit fleurir, se faner, puis disparaître tout à fait, une saison après l’autre, dans nos villes impitoyables ? La mention entre parenthèses, « sans rendez-vous », était probablement destinée à attirer les  passantes dans mon genre, assaillies par la pluie, qui pouvaient avoir l’idée de venir s’abriter sur le seuil, mais n’auraient certainement jamais pensé à téléphoner à l’avance pour prendre rendez-vous dans ce modeste « institut », puisque c’est ainsi qu’il est convenu – on ne sait trop pourquoi, car y vient-on pour s’instruire ? – de désigner ce type d’officine.

La boutique avait surgi, cette fois, avec une rapidité inhabituelle. La veille encore, j’en étais sûre, il y avait là ce petit marchand de chaussures grommelant, chez qui j’étais justement passée le soir, au retour du travail, pour prendre une paire de lacets. Il ne me semblait pas avoir vu de panneau « à vendre » ou « liquidation » sur les planches clouées qui depuis longtemps avaient remplacé la vitrine, quand j’avais poussé la porte grelottante, et le marchand ne m’avait rien dit… il m’avait même fait crédit… c’était surprenant… Mais il était si bizarre, ce marchand aux épaules ramassées de vieux dogue, peut-être après tout trempait-il depuis longtemps dans de louches trafics qui l’avaient obligé à mettre sans crier gare la clé sous la porte… Et le stock, dans les boîtes effondrées qui bâtissaient leurs remparts fatigués au fond du magasin, était devenu si menu, se réduisant en poussière au fil des années de lent déclin, qu’une camionnette nocturne avait dû suffire à tout emporter.

Et maintenant, il y avait à sa place cet institut, certes bien plus gracieux et pimpant, mais de toute évidence promis au même échec, revêtu qu’il était dès son premier jour d’oripeaux de récupération… Encore une boutique en fleur qu’on verrait bientôt se faner, puis se clore, avant de disparaître, elle aussi, assurément… avec ou sans rendez-vous, les clientes oublieraient de venir, la vitrine se couvrirait peu à peu de la fine pellicule grise de l’échec, les lettres de néons s’éteindraient l’une après l’autre, tandis que les étiquettes colorées, posées comme de légers pétales sur les babioles à vendre, renonçant à éveiller le désir des passantes, très lentement se plisseraient et se racorniraient, jaunissantes et ridées, avant de tomber tout à fait.

Mais que m’importait le destin du commerçant – ou plus probablement de la commerçante téméraire qui avait fait l’erreur d’installer son salon dans cette rue écartée du centre, peuplée d’habitants humbles et vieillissants, que la résignation avait depuis longtemps rendus parfaitement insoucieux de leur pitoyable apparence terrestre ? Cela me faisait plaisir, tout de même, à moi, en ce jour opiniâtrement gris, d’admirer une fraîche vitrine, et de lever les yeux vers une enseigne où papillotait en couleurs le mot « beauté ». Ça mettait comme un clin d’arc-en-ciel dans le crachin glacé de la rue pauvre… Une boutique nouvellement éclose, dans un quartier déshérité, c’est toujours comme une chance offerte à la joie, l’éclat d’un commencement, l’élan d’un espoir qui se lève. Et puis ce mot, BEAUTÉ… c’était un très bon choix de l’avoir ainsi isolé sur l’enseigne, sans article, sans majuscule, cela lui donnait une force, une netteté limpide… il claquait dans la rue de toutes ses couleurs légères comme un drapeau en fête… Après tout, qui sait si d’autres que moi ne seraient pas sensibles à cet appel… s’il n’y aurait pas des clientes… après tout…

J’ai de nouveau levé les yeux : »BEAUTÉ (sans rendez-vous) ». Le mot « rendez-vous » clignotait de plus en plus fort sous la pluie… comme un coeur qui s’émeut… ai-je pensé… et soudain, inexplicablement, moi qui n’entre jamais dans ce genre de boutique, moi qui ne possède même pas un miroir, moi n’ai jamais su me maquiller, moi qui rougis sans bronzer, moi dont les ongles rongés n’ont jamais seulement imaginé le vernis – soudain, sans l’avoir voulu, sans savoir pourquoi,

j’ai poussé la porte.

Il y a eu ce tintement très délicat – un motif musical qu’il me semblait connaître, mais que je ne parvenais pas à reconnaître. J’ai écouté quelques instants, hésitant tout au bord de ma mémoire. Puis j’ai laissé la porte se refermer derrière moi. Dans l’ombre tiède, un grand silence s’est posé sur mon épaule comme une main amie – j’étais entrée.

J’ai attendu quelques instants, laissant mes yeux s’accoutumer à la pénombre. La boutique était presque vide. Il y avait juste cette table et ces deux chaises de jardin – des modèles de fer ouvragé, anciens, dont la peinture blanche se piquait de rouille, semblables à ceux qu’on sortait sur la terrasse, autrefois, chez moi, lorsque j’étais enfant. Et puis, au lieu des magazines féminins habituels à ce type d’établissement, un bouquet de fleurs naturelles, si vaste qu’il occupait tout le cercle de la table. Un immense bouquet de branches de lilas rose et blanc, comme on en cueillait autrefois dans le petit bosquet, près de la voie ferrée désaffectée, grand comme un petit arbre et aussi parfumé de printemps qu’un jardin s’inclinant sous la caresse d’un ciel bleu de printemps. Un bouquet de souvenirs ?… certes, l’attention était délicate… mais je n’étais depuis longtemps à la saison des lilas… et puis, j’aurais souhaité, ici, j’aurais imaginé, des parfums plus luxueux, des fragrances artificielles, peut-être, mais plus entêtantes. Sans doute l’installation n’était-elle pas achevée. De toute évidence des livreurs allaient sonner, on allait apporter des meubles, des flacons, des instruments, des posters, des magazines en paquets ficelés… tout ce qui manquait encore. On recevait les clients, pourtant, déjà, ou du moins on semblait espérer en recevoir, puisque la porte s’était ouverte devant moi, et que des sièges étaient offerts. Cependant, personne ne venait. Je me suis assise.

D’habitude, je déteste attendre, je suis le genre de personne qui sort aussitôt de son sac un téléphone, et se met à consulter des messages insignifiants, les nouvelles du jour, la météo de la semaine, enfin tout ce qui fait bruisser l’immobile quotidien, donnant à peu de frais l’illusion du mouvement. Mais là, curieusement, je suis restée tranquille, heureuse d’être assise, dans la pénombre, à regarder la rue. A travers le verre de la vitrine, elle semblait si intéressante, maintenant, cette rue banale que je croyais connaître par coeur… elle était devenue si… oui, c’était curieux, mais les gens qui passaient semblaient être devenus des personnages… Je ne sais comment exprimer cela, aujourd’hui que tout cela s’est éloigné de moi… c’était comme si ces gens très ordinaires – madame Lechat avec son petit chien, ce couple d’inconnus serré sous un parapluie noir, la petite Ruby des voisins de palier filant sur sa trottinette… comme s’ils étaient, tous autant qu’ils étaient, entrés dans un cadre qui les aurait posés enfin à leur juste place et dans leur juste forme, comme s’ils étaient désormais, non plus des habitants du quartier aux vies insignifiantes, mais les personnages éternels, absolument parfaits, d’un tableau où ils auraient été choisis et placés, chacun où il fallait et comme il fallait, définitivement achevés par le pinceau du peintre…

Je me suis amusée à les regarder, tous, glisser sans le savoir dans le cadre que le rectangle de la vitrine découpait sur leur monde, en transformant si subtilement la nature… Plus je les regardais, plus il me semblait que c’était moi-même, moi, le peintre sans toile et sans chevalet qui les posait ainsi, dans mon regard recomposant le monde. 

Soudain, j’ai entendu un pas derrière moi. Et aussitôt elle a été là, tout simplement assise à mes côtés sur l’autre chaise.

Une femme entre deux âges, sans maquillage, au front ridé, aux cheveux dépeignés mêlés de mèches grises, assise à mes côtés comme si elle me connaissait déjà. Une femme qui me ress… enfin pas du tout le genre de femme que j’aurais cru rencontrer dans un institut de beauté… Je me suis levée, confuse.

— J’ai dû faire… une erreur. Je croyais…  j’avais lu sur l’enseigne… du moins il me semblait avoir lu… enfin, je pensais qu’il y avait eu du changement… je croyais même être entrée, figurez-vous, comme c’est curieux ce qu’on s’imagine quelquefois… dans un institut de…

— beauté… en effet, c’est ce qui est écrit. Vous ne vous êtes pas trompée… vous avez bien fait d’entrer, de vous asseoir, de vous mettre à l’aise, de commencer.

La patronne, sans doute, c’était certainement la patronne qui venait d’entrer, voilà, et alors tout s’expliquait très simplement : elle était la patronne, la propriétaire, une femme qui avait investi les économies d’une vie, mais se trouvait un peu âgée désormais pour le métier… elle était venue de l’arrière-boutique pour me faire patienter…  et quelqu’un d’autre, une personne raffinée, compétente, allait dans un instant prendre sa suite… ou alors… ou alors au contraire, c’était, par exemple, mais oui, c’était tout à fait vraisemblable, la femme du marchand de chaussures en fuite, souhaitant faire croire à sa reconversion mais ignorante du métier, et elle n’avait eu ni le temps ni le talent de recruter les charmantes employées joliment peintes qui allaient animer bientôt la boutique… j’allais prendre congé, j’allais…

—… mais dites-moi plutôt ce qui vous amène ? 

— Ce qui m’amène… je ne… enfin, je ne sais pas, il y avait cette enseigne, dehors, qui clignait… mais il y aurait aussi, peut-être… mes yeux…. je veux dire les cils… hein, les cils, vous voyez comme ils sont minces, rares, et ternes… et les paupières aussi, vous avez dû le remarquer, comme elles sont grises et enflées de fatigue… alors j’aimerais… c’est-à-dire qu’il faudrait…

— Souligner le regard pour l’approfondir, par exemple ?

—Ah oui, oui, tout à fait… souligner le regard… c’est exactement ce que je voulais dire… Il faut souligner le regard. Pour l’approfondir, tout à fait… Et puis, en y réfléchissant bien, il y aurait aussi…

— Il y aurait aussi ?

—Les lèvres, c’est évident, vous voyez bien, ces plis amers sur lesquelles elles retombent, ce petit gribouillis de rides qui a l’air d’écrire de chaque côté le mot lassitude… On ne peut pas rester comme ça… Je crois qu’on pourrait… je veux dire, que vous pourriez…

— Y dessiner un sourire ?

— Un sourire… pourquoi pas ? mais je préférerais – les mots me venaient si bizarres et incongrus – je préférerais… si ce n’est pas trop demander… que vous y dessiniez un désir...

— Un désir… Je vois très bien. Poser là un désir… sur un sourire, esquisser un désir… ceci vous conviendrait-il ? 

— Oui… oui, vous exprimez ce que… enfin ce que je ne…

—C’est mon métier, je suis là pour cela, pour vous aider à exprimer… Alors je vous en prie, poursuivez…

—Je ne sais pas expliquer… vous saurez mieux que moi, certainement, il y a encore cette pénible question du masque… du visage et du masque… C’est une drôle d’idée peut-être, j’ai honte de vous dire cela aussi sottement, mais il me semble toujours, quand je me regarde dans un miroir, c’est pour cela que je fuis les miroirs… j’ai cette impression – vous allez vous moquer… – que je n’y vois plus du tout mon visage, qu’il est recouvert et comme empâté d’un masque qui le déforme… je veux dire… le temps, l’âge…. enfin c’est comme si mes traits s’étaient couverts d’un masque si épais, si pesant dans ses rides et ses tissus affaissés, que mon vrai visage est comme celui du conte, excusez-moi, vous ne pouvez pas le connaître, naturellement… je vous le résume en quelques mots… ce conte où le visage d’une jeune fille noyée apparaît trouble et presque effacé, sous l’eau boueuse et ridée qui la recouvre…

—Ce conte que vous aviez écrit, autrefois, sur un coin de la table du jardin, un jour d’avril où les lilas embaumaient… Ce conte que vous aviez commencé, et que vous n’aviez pas eu l’énergie – ou la simple patience – d’achever.

—Oui, c’est cela… Je vois que vous l’avez lu… Peut-être après tout que j’avais emprunté l’idée à un auteur connu… il me semblait avoir inventé cela, mais vous devez avoir raison…

—On ne peut inventer que ce que l’on connaît déjà.

— Vous semblez savoir beaucoup de choses. Mais si j’avais connu la fin… si seulement j’étais allée jusqu’à la fin, au lieu de laisser sur la table la feuille inachevée… j’ai toujours regretté… mais enfin… pour en revenir à ce qui m’amène… ce masque dont je vous parlais…

—Vous voudriez que je vous le retire… en le recouvrant d’un autre masque, par exemple ? 

— Probablement. Un de ces masques de boue, une de ces croûtes de crème épaisse qu’on pose sur la peau… et le cliente attend que la jeunesse lui revienne, tandis que sa peau tirée se fendille, se craquelle… et renaît…

—Vous envisagez véritablement une mue, alors ? Nous pouvons aussi réaliser cela… bien que ce soit plus difficile, nous le pouvons…

—Nous ? Vous avez donc des employées, ici, finalement ?

—Non, nous… je voulais dire moi et vous… vous et moi si vous préférez, nous le pouvons, si nous travaillons ensemble. 

—Ensemble ? Alors, oh… c’est un de ces nouveaux concepts, si je comprends bien ? un salon participatif, comme on dit, où les clients sont invités à travailler…  ? Je connais cela : il y a un garage de ce genre, derrière chez moi… on peut avoir un prix pour faire réparer sa voiture, si on manie soi-même les crics et les clés en croix…. enfin, ce genre d’outils…

—C’est quelque chose comme cela ici, oui… les crics et les clés en croix en moins, naturellement.

—Nous pourrions peut-être commencer… vous… vous savez bien par où commencer, tout de même ?

—Mais nous avons déjà commencé, il me semble.

—Commencé, si on veut, mais vous pourriez, plus précisément… mon intention n’est pas de vous bousculer bien sûr…. mais vous pourriez déjà, enfin je ne sais pas, moi, préparer la crème pour le masque, par exemple… une crème au concombre, à la boue, aux algues, aux orties, à la cire, au curcuma, à la camomille, à l’orange verte, au citron bleu, à je ne sais quoi qui régénère et revivifie…

—Vous y tenez vraiment, à ce masque. Alors d’accord. Fermez les yeux. Il est déjà prêt. Je vais le tendre sur votre visage… 

Le tendre ? Elle avait dû vouloir dire l’étendre… Mais c’était sans importance…

J’ai fermé les yeux. J’étais toujours assise, pourtant il me semblait que je m’allongeais, quelque part au loin, sur une pelouse ensoleillée parfumée de lilas… Sur ma peau j’ai senti s’appliquer quelque chose de doux et de souple… comme une nouvelle peau, ai-je pensé… une nouvelle peau très ancienne que j’aurais déjà portée, un jour, un jour lointain, et qui m’aurait été rendue…. Mais n’était-ce pas plutôt ma propre peau qui s’était changée en une autre, mieux ajustée, parfaitement tendue sur mon vrai visage ?

Je crois que j’ai dormi longtemps.

Quand je me suis réveillée, j’étais seule dans la pièce toute remplie de nuit. Dehors les passants semblaient danser à la lumière des réverbères. C’était incroyablement beau, c’était vraiment fabuleux, derrière la vitrine, ce grand spectacle de lanterne magique de ces gens qui passaient, posant un instant sur la lumière leur silhouette légère et dansante…

—Cela vous plaît ? 

Je me suis retournée. Elle était debout derrière moi comme une ombre. Elle semblait attendre. Bien sûr, il était tard, si tard. Je me suis levée rapidement.

—Je suis confuse, je crois que je me suis endormie… j’étais si fatiguée… Heureusement – ou malheureusement, je ne sais pas… personne ne m’attendait…

—Vraiment ?

—Oui… heureusement, ou malheureusement… du reste, aujourd’hui, c’était mon jour de congé… Mais je vais sortir, vous laisser… je suis désolée, désolée, excusez-moi, de m’être endormie chez vous…

—Vous n’avez pas dormi, vous avez simplement rêvé.

—En effet, j’ai fait des rêves… Je n’arrive déjà plus à me souvenir… mais j’ai fait des rêves… qui m’ont fait du bien… C’est curieux que vous n’ayez pas de miroir, ici, j’aurais aimé vérifier l’amélioration, après le masque, après ce sommeil plein de rêves… je suis sûre que l’amélioration est visible… C’était un masque tellement… c’étaient des rêves si… vous allez sans doute trouver que j’exagère… mais tout y était absolument juste… juste comme on dit qu’une note est juste… j’ai l’air, je m’en rends compte, de délirer… Vous n’avez vraiment pas de miroir ? Ah bon… même ici… mais ce n’est pas grave… Je suis tellement confuse de vous avoir obligée à fermer si tard votre boutique… dites-moi ce que je vous dois….

—Rien. Ce n’est pas encore le moment. Il nous reste beaucoup à faire. Vous reviendrez. Il faudra revenir. Dès demain, revenez dès demain. N’oubliez pas. Dès demain. Le plus tôt possible. Ne laissez pas passer le temps. N’allez pas croire que vous ayez le temps, car lui seul vous possède…

J’aurais souhaité d’autres explications, mais la porte s’est refermée derrière moi. J’ai de nouveau entendu ce tintement… Cette fois, je l’ai parfaitement reconnu… j’avais donc eu raison, tout à l’heure, de parler de note juste… c’était cette musique…

J’ai marché longtemps ce soir-là, dans les rues sales et glacées du quartier, fascinée par tout ce qui m’apparaissait. Tout était semblable à ce qu’il avait toujours été, et pourtant, tout me semblait avoir pris sa vraie place et son sens. Mes lunettes de myope me laissaient voir le monde comme je ne l’avais jamais vu – et cependant tel que mon regard le reconnaissait immédiatement.

Revenir, elle m’avait dit de revenir…

Le plus rapidement possible. Le lendemain même. Revenir. Il fallait revenir. Avec ou sans congé. Au plus vite. Elle l’avait dit, qu’il le fallait.

Mais le lendemain matin je suis partie dans l’autre direction. Vers la bouche de métro qui m’a happée avec la foule comme tous les autres jours, pour m’emmener vers mon travail. Quand la bouche de métro m’a recrachée le soir avec les autres… j’étais si lasse, si défigurée de nouveau, tout désir éteint, sous mon masque de rides, que je n’ai pas eu le courage… Le lendemain… le surlendemain, chaque jour de la semaine je me suis dit qu’il faudrait revenir, que je devrais, qu’elle m’attendait. Mais la bouche de métro, les préoccupations du jour et les nuits lourdes, le travail, et le poids des rides écrivant sur ma peau la fatigue de mon être… Enfin la vie, vous savez bien, avec toutes ses obligations, ses agitations, tout ce qu’il y a sans cesse à faire, à défaire, et à refaire encore, tout m’écrasait, m’épuisait, et m’empêchait de revenir. J’avais fini par ne plus rien me dire, j’avais fini par oublier tout à fait. J’étais occupée, occupée, et même tout à fait assiégée, voilà ! Vous savez bien ce que c’est, vous aussi, non ? je suis sûre que vous êtes comme ça, vous aussi, vous tous, occupés, empêchés, accablés, occupés, assiégés, essoufflés… c’est ainsi en ce monde, c’est ainsi que l’on vit, qui donc aurait l’idée de vous le reprocher ?

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je suis revenue. C’était encore un de ces jours de crachin obstiné où semblent fatalement se noyer mes trop rares moments de congé, j’avais retrouvé en faisant le ménage, sous un coin de tapis, ce petit morceau de papier où était notée, alourdie de poussière, une dette oubliée : 

une paire de lacets noirs à 7 euros

Le marchand de chaussures ! J’avais oublié mon porte-monnaie, la dernière fois, en effet… Et comme il n’acceptait ni les chèques ni les cartes bancaires, il m’avait fait crédit en grommelant. J’avais promis de revenir, le lendemain, sans faute… Mais comment le régler, maintenant, puisque sa boutique avait disparu ? Revenir… la boutique… le lendemain ? Je me suis brusquement souvenue de tout. J’ai couru dans la rue…

Il n’y avait plus d’enseigne papillotante ni de fraîche vitrine. L’institut de beauté avait disparu. A la place il y avait de nouveau la vieille vitrine de planches du marchand de chaussures, dont la pluie avait depuis si longtemps éteint l’enseigne.

Comment était-ce possible ? On ne change pas un vieux magasin de chaussures en une nuit pour le transformer en institut de beauté à seule fin de transformer de nouveau cet institut pimpant en une vieille boîte à chaussures… ce serait insensé. J’avais dû me tromper… et non, pourtant, non, j’en étais sûre, c’était bien l’endroit… ou peut-être l’envers… enfin je veux dire, c’était là, là, et nulle part ailleurs…

J’ai fait semblant d’avoir encore besoin de lacets. La porte a grelotté d’inaudibles menaces. Le marchand m’attendait derrière son comptoir, sévère et soupçonneux. J’ai demandé si… essayant maladroitement d’expliquer. Il a posé sur moi des yeux furieux, comme si je l’insultais. Et il s’est mis à aboyer avec rage. Non, je faisais erreur. Non, il ne savait pas. Non, il n’avait jamais eu l’intention de vendre sa boutique. D’ailleurs il n’était pas marié. Il n’était pas non plus du genre à faire venir chez lui des femmes maquillées, si c’était ce que je voulais insinuer… Et vraiment pas du genre à laisser des ardoises dans les magasins des autres, comme certaines personnes, qui prétendaient se faire offrir de nouveaux lacets alors qu’elles avaient oublié de régler le prix pourtant si modeste de la paire précédente qu’on avait bien voulu leur avancer, il y avait de cela des semaines. Il avait toujours marché droit, lui… Quant à la beauté, il s’en f… . Parfaitement, il s’en f…  et s’en contre-f… . Ce qui l’intéressait, lui, c’était l’argent qu’on lui devait. Rien d’autre. L’argent qu’on lui devait. L’argent. Le reste, ffuitt, c’était du vent. Du rêve. Ou des mensonges ! des mensonges !

J’ai payé rapidement ma dette avant de sortir, effarée. J’ai longtemps arpenté la rue, mais toujours je revenais, irrésistiblement attirée, devant la porte du marchand de chaussures. C’était un homme particulièrement déplaisant, mais il avait l’air si sûr de lui… et puis c’était chez lui, après tout, que tout s’était passé, qui, mieux que lui, aurait pu savoir ? – Cependant… cependant,  si c’était lui… lui qui avait inventé tout cela, pour que je vienne et revienne sans fin lui acheter des lacets, ces affreux lacets qu’il vendait si cher et qui n’étaient même pas solides ?

Ou alors, comme il l’avait dit, j’avais vraiment « fait erreur ». Erreur ? Est-il possible que parfois le réel tourne sur ses gonds pour nous ouvrir, dans les murs épais de nos vies, des portes que nous aurions pu toujours ignorer – puis qu’elles se ferment pour toujours, aveuglées de poussière, au fond de nos regrets, et que ce soit une erreur ?

Depuis ce jour étrange, j’emploie chacun de mes jours de congé à arpenter les rues de la ville, à la recherche de celle que je dois retrouver, et qui a peut-être remonté quelque part sa boutique éphémère… et je reviens toujours là, puisque c’était là, j’en suis sûre, dans ce magasin du marchand de chaussures qui m’observe avec toute sa hargne de cerbère, grognant derrière son comptoir des injures abominables, comme si j’en voulais à sa caisse, comme si je manigançais contre lui un mauvais coup. Pourtant, je me souviens si bien… c’était si simple et c’était fabuleux… une nouvelle boutique… un institut… BEAUTÉ… et les lilas des jardins d’autrefois, le masque sur ma peau plus vivant que mon propre visage, et le conte esquissé trouvant sa conclusion, sur la table du jardin où s’allongeait le printemps, et les passants dans leur cadre devenus personnages, et le monde sous mes yeux enfin certain de son sens dans le déploiement clignotant des lettres de l’enseigne, et la pure joie de tous les commencements… Quelque chose s’ouvrait là, j’en suis certaine, dans le tintement d’une porte vitrée… quelque chose de nouveau mais de très ancien, qu’il aurait fallu explorer patiemment, lentement reconnaître, quelque chose de précieux que je n’aurais pas dû laisser se perdre dans les replis du temps que nous n’avons jamais, mais qui toujours nous possède, resserrant sur nos gorges comme un bourreau atrocement patient son lacet de grisaille. 

Et, non, ce n’était ni une erreur ni un mensonge. La seule erreur, le seul mensonge, c’est cette absurde réalité à laquelle je me heurte, c’est ce magasin disgracieux et ce marchand aboyant, c’est cette marche informe des passants fatigués dans cette rue sordide, c’est ce bafouillement de rides au coin de mes lèvres éteintes qui ne trouvent plus les mots, c’est cette fatigue et cette résignation des jours gâchés, recouvrant de crachin les couleurs éternelles de l’enseigne au néon clignotant.

A moins que ce soit simplement moi… moi qui ai renoncé à chercher même si je tourne sans fin dans la ville,

et que quelque part malgré tout, dans le dessin obscur que le regret a déposé comme une toile d’araignée sur le papier jauni du cahier d’autrefois, ou bien là-bas, derrière le comptoir où le marchand se tient attaché à sa caisse, tout au fond de la boutique sans lumière, dans l’empilement éreinté des boîtes qui explorent dans l’ombre leurs labyrinthes emmêlés, 

elle ne s’y trouve encore, limpide, intacte, nette et parfaite, sous son enseigne en arc-en-ciel, la porte au tintement tranquille qu’il suffirait de pousser… 

A moins… à moins qu’il n’y ait jamais eu de porte à pousser… qu’il suffise de lever les yeux, de regarder… et que ce soit moi, moi qui n’ai plus la force, plus le désir… moi qui ne sais plus voir…

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En mémoire

Elle s’appelait Catherine…  Catherine M.

Elle s’appelait Pauline...  Pauline M.

Je les avais complètement oubliés, ces noms qui tout à l’heure me sont soudain revenus – ainsi dit-on, et ce sont en effet les silhouettes vagues et pâlies de deux revenantes que j’ai vu passer dans ces deux noms oubliés d’une mère et de sa fille.

J’étais dans un grand magasin, et je regardais cet autre nom sur une pochette de disque…

Un nom célèbre celui-là, un nom de star, selon le client mélomane et expansif qui m’avait indiqué le disque et m’en vantait les mérites.

Le nom sonore d’une très grande pianiste qui séduit aujourd’hui les foules, bien au-delà du public habituel de la musique classique.

Ce nom venu de Géorgie… cette photo sur la pochette du disque… c’était bien elle, je ne pouvais pas m’y tromper. Ce beau visage de brune aux cheveux lourds, au long nez et aux lèvres charnues rappelant les portraits du Fayoum. Ces épaules, surtout, si nues et si bizarrement intenses, qui, de dos, m’avaient frappée au point que j’avais pensé qu’elles étaient, pour le public, comme un autre visage de l’artiste, celui qu’elle nous donnait à voir sur la scène, dénudé, exposé, et vibrant de passion.

Elle était toute jeune encore, alors, cette Khatia B. de la pochette du disque, déjà ardente mais à peu près inconnue, et elle était venue donner un concert dans notre ville. Une tournée comme une autre, sans grand succès et de peu de public. Une de ces tournées que les artistes débutants se contraignent à dérouler, soir après soir, dans les provinces éloignées, pour faire aller la renommée, impitoyable ogresse qui se nourrit de mouvement, et fuit les immobiles.

Je ne me souviens plus du programme. Il me semble qu’il y avait du Chopin. Peut-être même cette « Marche funèbre » dont justement le disque que je tenais entre les mains présentait un enregistrement. 

La salle était presque vide. A quelques rangs de moi, cependant, elles étaient assises toutes les deux, ma collègue Catherine M., que je ne connaissais que très peu, et sa très jeune fille, que je ne connaissais pas du tout.

J’ai fait à ma collègue un signe de tête, elle m’a rendu en retour un de ces magnifiques sourires dont elle était si généreuse. Voilà tout. Et quand je l’ai de nouveau croisée avec sa fille, dans le hall du théâtre, à la sortie, je ne suis pas allée leur parler. Je préférais garder mes distances. Elles n’avaient pas besoin de mon amitié, ces deux-là, j’en étais sûre.

Deux personnes si heureuses, si enviables. 

Une femme brillante, jolie, d’un rang élevé dans son milieu professionnel. Une toute jeune fille promise à un bel avenir dans ce qu’on a l’habitude d’appeler une « famille d’intellectuels ».

Des gens aisés, des gens unis. Des gens de goût, qui fréquentaient les salles de concert toujours trop vastes où se produisent en petit comité les grands artistes à leurs débuts.

D’ailleurs, quelle importance cette rencontre fortuite aurait-elle bien pu avoir ? Je l’avais oubliée aussitôt, comme j’avais à tort oublié la pianiste au talent si intense.

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Puis, deux ou trois ans peut-être après ce concert où nous nous étions croisées, ma collègue est morte d’un cancer. Une tumeur au cerveau, qui l’avait emportée si rapidement que tous en avaient été émus.

Je suis allée à son enterrement, bien sûr. Ce sont des choses qui se font, entre collègues. Et puis c’était une femme si avenante, tellement souriante.

Une de ces belles brunes aux lèvres rouges qui semblent toujours offrir leur sourire comme une fleur, comme un bouquet, comme un baiser léger, comme un cadeau de prix. Même à ceux qui comme moi, étant d’un grade inférieur et d’un naturel timide, ne les croisent que de loin et n’osent guère les aborder.

C’était tellement triste, ce triste enterrement d’une femme qu’on aurait pu envier, si elle n’était pas morte ainsi, si jeune, si rapidement, laissant derrière elle des enfants encore étudiants, une famille…

Cependant, sur le parvis de l’église, certains, qui en savaient plus long que moi, ont commencé à parler. Elle venait de divorcer lorsque son cancer s’était déclaré. Son mari l’avait obligée à mettre en vente aussitôt l’appartement qu’ils avaient acheté ensemble. Alors même qu’elle était déjà hospitalisée dans un service de soins palliatifs, il lui avait fallu s’occuper du déménagement. Le mari lui avait téléphoné sans cesse à l’hôpital, parce que les choses n’allaient pas assez vite. Ma collègue avait été prise d’une anxiété si terrible qu’elle avait précipité sa fin. Alors le mari avait fui à l’étranger. Et les enfants, encore si jeunes, avaient dû organiser seuls l’enterrement.

Il était absent à la cérémonie. Il l’avait harcelée pendant toute son agonie.
Il l’avait harcelée et maltraitée toute sa vie.

On se faisait passer des photos d’elle, qu’avaient fait imprimer ses enfants, mais on ne parlait en réalité que de lui, l’absent.

Un harceleur. Un ingénieur qu’on n’aurait pas soupçonné. Un de ces malades en costume de cadre dont on expose en détail les symptômes dans les journaux comme on y étale les faits divers sordides.

Tandis qu’elle… son sourire chaleureux, ce sourire éternel sur les photos en couleurs, ce sourire qui avait parfumé tant de couloirs glacés où nos vies se croisaient sans se rencontrer, ce sourire dans la salle du théâtre, ce sourire qui n’était qu’un effort éperdu vers le bonheur et l’amour qui s’était dérobés à elle… ce sourire venait de se fracasser comme un miroir sanglant sur le parvis de l’église, révélant à tous ce qu’elle avait toujours voulu cacher.

Pourtant, ce n’était pas fini.

Quelques mois plus tard, nous avons appris que sa plus jeune fille, Pauline, était morte à son tour, et qu’on nous conviait de nouveau à un enterrement, dont la date restait à préciser, « une enquête policière devant déterminer les causes du décès ».

Un suicide, apprit-on peu après.

Comment le malheur pouvait-il s’acharner ainsi ?

Le malheur ? Ceux qui en savaient plus long que moi ne se gênaient plus pour parler, jusque devant le cercueil. Ce n’était pas le malheur qui s’était acharné, c’était le père. Des trois enfants, seule cette jeune fille avait gardé des liens avec lui. Des liens… de ceux qui se resserrent comme des cordes sur les cris qu’elles étranglent.

On a encore fait passer des photos en couleurs, des photos souriantes. Le prêtre a fait un discours émouvant sur cette jeune vie si prometteuse et trop tôt brisée. Un ami de la jeune fille a dit à quel point elle avait été « une belle personne ». Je me souviens très bien de cette expression que je n’avais encore jamais entendue et qui a été mise à la mode par la suite.

Il y a eu une collecte. Non pas l’une de ces collectes sans objet défini qu’on fait d’habitude à l’église. Une vraie collecte de camarades pour la prise en charge des frais funéraires.

Puis le cercueil est sorti, très lentement et dans un grand silence, porté avec beaucoup de peine par quelques collègues et par l’ami de la jeune fille qui avait pris la parole, et non, comme il est habituel, par des employés des pompes funèbres.

Il avait fallu réaliser la cérémonie au meilleur marché possible, notre petite collecte devant suffire à payer tous les frais.

Car le père n’avait pas voulu donner d’argent. Il avait poussé sa fille au suicide, mais il était absent à son enterrement.

Il était toujours à l’étranger, il s’obstinait à ne pas rentrer, et, même au téléphone, il avait refusé de parler à ses enfants, il avait affirmé n’être en rien concerné. Il avait bien assez d’ennuis, et on n’allait pas lui mettre encore ça sur le dos. C’était lui, bien plutôt, c’était lui, évidemment, qui était à plaindre et qu’on oubliait de plaindre.

Ce n’était pas son affaire, si cette hystérique avait été assez sotte pour se suicider. Juste pour l’embêter.

C’était si peu son affaire qu’il avait laissé les deux jeunes survivants organiser seuls la cérémonie, sans un sou, bien sûr, après la précédente cérémonie si coûteuse et si rapprochée.

Lui. Le père et le mari. Le mari harceleur de ma collègue défunte, et le père criminel de cette enfant qu’on enterrait.

Décidément, définitivement, effroyablement, un de ces sinistres personnages qui font la une des magazines de psychologie, et qu’on s’y plaît à nommer, d’une expression composite issue de la langue savante des psychiatres, des « pervers narcissiques » – comme si le fait de classer certaines aberrations du comportement humain dans des cases médicales à la précision complexe et pointue de bistouri pouvait vraiment les éloigner de nos vies ordinaires. 

Un pervers narcissique. Voilà ce que les gens disaient. Et de cette expression certainement inexacte et qu’ils ne comprenaient peut-être pas tout à fait surgissait tout de même une atroce vérité. Tandis que le sourire des deux mortes se déchirait comme un rideau brusquement tiré.

De loin, il nous regardait tous, l’absent, pleurnicheur et narquois, qui venait d’accomplir pour la seconde fois un de ces crimes parfaits que les lois humaines ne savent pas punir, dont on s’efforce de croire qu’ils n’existent pas, qu’ils ne peuvent exister que dans les contes de fées à barbes bleues, et pas dans la réalité – non, pas dans la réalité,

jusqu’à ce qu’on vous raconte l’histoire d’une telle ou d’un tel, dont le sourire trop radieux vous appelait à l’aide sans que vous ayez jamais rien compris. 

J’ai pensé alors que jamais, jamais je n’oublierais cette marche lente des collègues portant le cercueil de sapin, un peu de travers, sur leurs propres épaules, dans la longue nef obscure de Saint-N. où le silence semblait peser aussi lourd que la mort.

Pourtant, si tout à l’heure je n’avais pas lu ce nom sur une pochette de disque, et si je n’avais pas repensé soudain à ce concert lointain, si un visage ne m’en avait pas désigné un autre, si une Khatia n’avait pas appelé à elle une Catherine, si deux destinées si dissemblables ne s’étaient pas bizarrement entremêlées, dans cette étrange chaîne des souvenirs où se tressent serrés tant de mondes épars qui ne semblaient jamais devoir se rencontrer, tout cela ne me serait pas revenu. J’aurais pu l’oublier entièrement, laisser filer dans l’ombre les anneaux détachés de l’affreux récit qui m’avait été fait.

Et voilà pourquoi je vous ai raconté cette brève histoire, sans l’avoir du tout décidé à l’avance, et presque sans l’avoir voulu, simplement parce qu’il faut que certaines tragédies soient écrites, un jour, ne serait-ce que bien après, et même si c’est dans toute l’imprécision des souvenirs épars et des renseignements vagues.
Parce qu’il faut que certaines choses soient notées quelque part. Ne serait-ce que sur un coin de blog et avec des noms incomplets.

Parce que la mélodie de la souffrance s’écrit sur trop de visages humains comme une partition qu’on ne sait pas déchiffrer.

Parce qu’on doit aux victimes la mémoire
Comme on doit aux bourreaux le dégoût.

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Pelleteuse

Lorsque le coup de sonnette ébranla la maison endormie, il était sept heures trente, et le professeur Mélian travaillait, comme tous les matins, à son grand traité « De l’isotopie du discours ».

Il s’apprêtait même, enthousiaste et ému, à poser les dernières lignes de son dernier chapitre, « De la construction et de la déconstruction transformationelles des sémèmes translatifs mono- ou bivalents », chapitre d’une modernité décisive, dont il avait déjà distillé dans les dernières livraisons de la revue L.I.N.G.U. quelques idées majeures, suscitant chez ses collègues ce mélange d’intérêt passionné et d’envie haineuse qui accompagne toutes les grandes découvertes. Certains même étaient allés jusqu’à employer – non sans une pointe d’agressivité, voire de sarcasme – le mot « révolutionnaire ».

Révolutionnaire… pourquoi pas ? Oui, il était un bouteur de feu, un révolutionnaire, soit… Une fois publié son traité serait une traînée de poudre jetée sur les fondements vermoulus de la vieille université, on reconstruirait tout à neuf, après lui, il y comptait bien, il en avait déjà la certitude, et, chassant nerveusement de son oeil gauche une longue mèche grise de cheveux rebelles, il écrivait, raturait, écrivait, écrivait encore. Révolutionnaire, oui, il acceptait ce qualificatif, il l’assumait pleinement. Dans la fièvre et l’angoisse des grands Démolisseurs qui sont les seuls véritables Créateurs il mettait la dernière main à son chapitre LV « De la déconstruction et de la construction transformationnelle des sémèmes translatifs mono ou bivalents », et derrière lui, ardent capitaine, elles se rangeaient déjà, les armées de l’avenir, les forces vives de la jeunesse, la vaste troupe des étudiants qui apprendraient ses mots comme des slogans… Révolutionnaire – soit, il en acceptait l’augure…

La sonnerie retentit dans le hall de la villa avec une insistance inhabituelle. Le professeur Mélian se souvint que son épouse, Anne-Charlotte, dormait encore, et que Jacinta, l’employée de maison, ne venait jamais le lundi. Il se leva donc, à regret, pour aller ouvrir, laissant sur son bureau les précieuses esquisses d’un paragraphe tout entier consacré au point essentiel et si complexe de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques ».

Derrière la porte se tenaient trois hommes solides au teint foncé, aux bras nus et velus, musculeux. Ils portaient des maillots qui collaient à leurs épais poitrails, et des jeans usés et tachés. Vaqueros, comme disent si éloquemment les espagnols.

Des rustres, de toute évidence.

« On vient pour le terrassement », dit l’un d’eux, le plus âgé et le plus large d’épaules, « Faudrait que vous poussez vot’véhicule, vu qu’on va ramener le tractopelle. »

Le professeur Mélian se sentit à la fois déconcerté et offensé de s’entendre donner ainsi ce qui n’était pas autre chose qu’un ordre, énoncé dans un français fort approximatif de surcroît. Aussi répondit-il, avec une emphase dont aucun des trois lourdauds ne parut percevoir l’ironie : « Je m’exécute, MESSIEURS, je m’exécute à l’instant. » Et il sortit, raide et digne comme un tome du TLF, pour garer sa voiture devant la maison des Deniaud. Dans sa niche le petit teckel jaune de madame Deniaud aboya hargneusement. Aussitôt après, obéissant mystérieusement à cet appel dérisoire, surgit au coin de la rue, mugissante, flamboyante et sonnante, une énorme pelleteuse orange. Elle s’arrêta devant le portail de la villa. le conducteur agita les bras, cria quelques mots incompréhensibles, et les trois hommes aux bras nus s’attaquèrent immédiatement à la grille de fer forgé, qu’ils entreprirent de démonter. Le professeur Mélian fut stupéfait de constater qu’ils n’avaient pas même songé à le consulter. Ils s’étaient simplement mis à arracher le portail, le magnifique portail de fer ouvragé signé Vasily, comme ils auraient arraché une vieille souche. Voilà. Voilà où l’on en était déjà. Bientôt la pelleteuse put pénétrer dans l’allée pour écraser sous ses chenilles épaisses le fin gravier de marbre blanc qu’on avait fait venir à grands frais d’Italie. Le professeur Mélian regagna son bureau et reprit, maussade, sa méditation interrompue sur « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques », une notion difficile, pointue, oui, résistante comme la pointe d’une lame, une énigme qu’il allait traquer jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que la lumière soit… « Lumineux !  » s’était un jour exclamé son maître, alors qu’encore jeune étudiant il lui exposait sa théorie de la « déconstruction translative », première ébauche de ses recherches ultérieures, celles qui l’avaient mené, au long d’un patient pèlerinage, à son grand oeuvre, le traité « De l’isotopie du discours ». « Lumineux… « , ce mot avait décidé de sa carrière, de sa vocation. Il n’avait jamais oublié ni le mot ni le visage rajeuni du maître. « Lumineux ». D’autre compliment il ne voulait pas, ce qu’il désirait, c’était que tous s’exclamassent ainsi : « lumineux !  » Faire la lumière, la LUMIERE et rien d’autre, à cela il mettait toute son ambition, son labeur et sa peine, sa dévotion – oui, on pouvait employer ce mot – sa dévotion.

Soudain, à sa fenêtre, il aperçut l’énorme mâchoire luisante de la machine. Elle était emplie de terre brune et de mottes de gazon, et elle se balançait, menaçante et puissante, avec un bruit d’alarme. Un instant elle parut s’approcher, ricaner, hésiter, puis, renonçant à briser la vitre pour jeter son contenu sur le traité d’isotopie et son malheureux auteur, choisit finalement de se déverser en tas dans le jardin, précisément à l’endroit où avait fleuri jusqu’alors le petit massif de bruyères que le professeur chérissait.

Le professeur Mélian soupira et regretta amèrement d’avoir consenti à l’absurde désir de sa seconde et trop jeune bien que charmante épouse, qui avait souhaité disposer dans son jardin d’une piscine couverte plus belle que celle que possédait sa meilleure amie et rivale, la seconde et trop jeune épouse si insupportablement peste du doyen de la faculté de médecine… une piscine couverte et chauffée, avec un vrai bassin de compétition ! pour pouvoir se distraire, s’ébattre, mincir, et recevoir ses amies… ! A de tels projets frivoles et néanmoins ruineux seront toujours sacrifiés, et les modestes bruyères, et le patient travail des chercheurs…

Au-dehors, le vacarme était maintenant insupportable. Le teckel des Deniaud aboyait furieusement, entraînant dans sa rage tous les chiens du quartier. La pelleteuse continuait à émettre, indifférente, et toute-puissante, son bruit aigu et harcelant, cette sonnerie pénible, discontinue et tenace, qui agaçait l’oreille et inquiétait les nerfs comme une alarme, et tandis que la pelle raclait avidement la terre sombre gorgée de pierres, d’insectes affolés et de racines sauvagement entremêlées, le moteur éructait et grondait, rauque et féroce comme un monstre triomphant.

Le professeur Mélian se contraignit au calme et à la sérénité. L’isotopie du discours l’emporterait sur toutes ces contingences désagréables, et sur l’isotopie du discours il concentrerait ses forces, quoi qu’il advînt. Et d’un coup, il eut cette trouvaille merveilleuse, qui lui permit de clore le paragraphe depuis si longtemps commencé de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques » – une formule comme il les avait toujours aimées, nette et ambitieuse, trempée dans l’acier des évidences définitives : « Ainsi, ces circonlocutions périphrastiques, après déconstruction transverso-générique, et une fois reconstruites sur un plan de signification isotope, pourraient être condensées, par exemple, en une séquence lexicale unique : Etre. Ou, à l’inverse et tout aussi bien : Néant.

Etre. Néant. C’était une évidence. La lumière se faisait enfin… Mais à l’instant précis où il allait taper le mot « Etre », les murs se mirent à trembler, on entendit un grand juron dans le souffle brûlant d’une explosion, et une étincelle traversa de part en part l’écran de l’ordinateur qui s’éteignit d’un coup, fermant son grand oeil noir sur un néant aussi inattendu qu’ an-isotopique.

Le professeur Mélian se précipita au jardin. Les trois clowns de tout à l’heure, armés de pelles et de pioches, dégageaient de la terre un gros tuyau de PVC noirci et à demi fondu. « Pousse-toi de là, mon gars, dit l’un des hommes sans même le regarder, c’est le gaz qu’a pété. »

—Le gaz ? Mais…

— Ah, ah ! Tu m’as cru, avoue… Je blague, c’est pas le gaz, ‘core heureux, c’est juste l’électricité. Mais pousse-toi de là quand même, papy ! T’en fais pas. On contrôle.

De leurs bras musculeux et puissants les ouvriers donnaient de grands coups qui ébranlaient tout le jardin. La sueur se mêlait à la boue et à la cendre sur leurs fronts tannés, on entendait dans l’effort leur souffle fort et obstiné. « Papy »… comment pouvait-on se permettre ? Le professeur Mélian se sentit soudain très petit, très maigre, misérable et chétif. « Cependant puis-je VOUS demander, interrogea-t-il en s’efforçant d’appuyer sèchement sur le « VOUS », mais d’une voix qui lui sembla inhabituellement frêle et aiguë, puis-je VOUS demander si vous avez une claire conscience de l’étendue des dégâts que… » Peut-être ne parlait-il pas assez fort, car personne ne semblait l’entendre. Le professeur Mélian, pensa – sans aucune raison valable, il est vrai, mais il pensa, sans savoir pourquoi, qu’il était vieux, qu’il était fatigué, et que depuis longtemps déjà il n’aimait plus Anne-Charlotte. Les hommes travaillaient toujours dans la fosse qui s’approfondissait, leurs bras étaient bruns comme la terre et velus comme l’herbe, leurs muscles ligneux saillaient sous l’écorce sombre de leur peau, et ils dégageaient une puissante odeur d’alcool et de transpiration. Ils creusaient à coups puissants et réguliers, comme s’ils avaient voulu – est-ce qu’on le savait pourquoi vous venaient, à voir ces trois abrutis fouailler le jardin en déroute, des idées si étranges ? – comme s’ils avaient voulu aller jusqu’aux profondeurs de la Terre. Une canette de bière dépassait de la poche du plus âgé, qui paraissait être le chef. Le plus jeune arborait sur son dos dénudé un dragon vert bondissant crachant l’eau et le feu, tandis que le dernier offrait avec simplicité à la vue du monde ces mots profonds, gravés dans la chair de ses deux poignets à l’encre noire et rouge : « Clarissa I love you » – « I fuck you, Clarissa ». Le professeur Mélian préféra se retirer. 

Son bureau lui parut étroit et sombre. L’écran noir de l’ordinateur avait, dans le silence revenu, quelque chose de funèbre. Il remarqua qu’une odeur de vieille poussière flottait dans la pièce où livres et papiers s’entassaient en murailles croulantes depuis tant d’années. – Allons, puisqu’il n’était plus possible d’écrire, il rangerait. Il commença à trier des papiers. De toutes façons, il avait toujours préféré le bon vieux papier à ces machines fantasques qui avalaient ce qu’on leur confiait et refusaient si souvent de le restituer, sous prétexte de pannes, de coupures de courant et de tant d’autres caprices. Chaque soir, il imprimait le travail du jour, pour en garder, à l’ancienne, la trace impérissable. Relire, annoter les feuillets comme des épreuves d’imprimerie, c’était une façon de mettre ses pas – non, bien plutôt sa plume – dans les pas de ses prédécesseurs – enfin, plutôt, de la tremper dans l’encre… bref… peu importait. Seul importait le texte. L’Oeuvre.

Bon, très bon, ce qu’il feuilletait… excellent, même, excellent… c’était fascinant, c’était émouvant de voir ces ratures, ces biffures, ces marges pressées, ces lignes alourdies qui chaviraient sous les ajouts et les reprises, sur le papier déjà un peu jauni… c’était beau de lire dans ces encres pâlies le lent itinéraire… les étapes, les épreuves, les stations par où il était passé… Et maintenant, maintenant… malgré tous les obstacles qu’un malin génie s’ingéniait à lui susciter, il allait l’achever, ce grand chapitre LV… et la lumière, la lumière de la postérité, allait illuminer sa vie comme un destin…

Quelqu’un klaxonna dans la rue. Il regarda par la fenêtre. Une énorme bétonnière était là, rouge et bleue, obstruant entièrement le passage… et de longs rubans de magma gris fumant jaillissaient d’un bras articulé, puis, guidés par une sorte de tapis roulant, glissaient jusqu’au sol où les trois hommes les étalaient avec de larges règles. « Clarissa, disait l’un des avant-bras raclant le béton frais, Clarissa I love you, tandis que l’autre lui répondait : « I fuck you Clarissa…  » Et la canette de bière luisait en arc-en-ciel dans le soleil du matin, tandis que le dragon vert déployait ses volutes serpentines dans les plis du béton se figeant lentement.

Deux voitures klaxonnaient maintenant dans la rue. Deux voitures qui déjà étaient trois, qui déjà étaient quatre, qui déjà étaient cinq et qui étaient légion, tandis qu’un autobus bloqué gémissait comme un cargo perdu, d’une voix profonde et désespérée de corne de brume. Une longue file furieuse, immobilisée sous les fenêtres du professeur qui n’en pouvait mais. Et EUX… EUX, en bas, ils s’étaient tranquillement arrêtés pour boire avec le conducteur de la bétonnière, et ils se passaient la canette de lèvre en lèvre, en riant et s’essuyant grossièrement avec leurs bras boueux. Parfaitement indifférents au chaos qu’ils avaient suscité dans un quartier jusqu’alors si paisible, si bourgeoisement résidentiel. Soudain, dans l’infernale harmonie des klaxons, des aboiements, des alarmes et des moteurs grondants, le conducteur remonta dans son engin, et la bétonnière, énorme, souveraine, définitive, lentement recula, obstruant plus solidement encore le passage, puis de nouveau il avança, et de nouveau recula, obligeant toute la file à reculer puis à avancer, et à reculer de nouveau, soumise et impuissante, vaincue. Presque en même temps, la pelleteuse, orange, étincelante, avait repris sa ronde, menaçant de toutes ses dents d’acier la rue noyée qui chavirait avec ses chiens, ses voisins sur le pas des portes, ses enfants pleurant, ses voitures englouties et ses chats accrochés aux balcons, et le professeur Mélian lui-même, ouvrant de grands yeux de poisson rouge à sa fenêtre ouverte, tandis que le traité, le grand traité inachevé de l’isotopie du discours qui se couvrait inexorablement de poussière et de boue.

En bas, impassibles, les trois idiots semblaient être devenus des géants, des géants satisfaits et copains qui raclaient tout puissants la pâte de béton molle et râpeuse, l’étalant, la nappant, l’enroulant doucement, patiemment, magistralement, bâtissant de leurs bras nus immenses aussi velus que des forêts, de leurs poitrails de fauves aux aisselles d’herbes sombres, les fondations visqueuses et labyrinthiques d’on ne savait quel palais inconnu. « I love you Clarissa, moi le dragon déchaîné, tu seras belle, Clarissa, et tu seras sirène, dans chaque écaille de la terre… » Dans le vertige qui le saisit, le professeur Mélian pensa qu’il était vieux décidément, vieux comme on ne l’est que lorsqu’on l’a toujours été, et qu’il n’avait jamais aimé sa femme, car il n’avait jamais aimé autre chose que susciter l’admiration, l’envie et la jalousie. Et qu’il avait perdu à des recherches aussi vaines qu’assommantes les bonnes années d’une jeunesse qu’il aurait pu comme un autre consacrer à la bière, au jeu libre de ses muscles, et à l’amour d’une Clarissa. Il ne savait quel lien obscur et fatal s’était noué entre ces boueux d’en-bas et l’écroulement de son être. Dans le désastre de cette matinée de déraison, il ne savait plus rien de tout ce qu’il avait si tyranniquement su et assené sa vie durant.

Reprendre pied. Se ressaisir. Absurdités et élucubrations. Pas question. N’était-il pas le professeur Mélian du Collège de France et du monde entier ? Ils en auraient bientôt fini, ces imbéciles affairés au terrassement, il ne s’agissait après tout que de planter les fondations d’une piscine plus vaste et plus belle que celle de cet âne de Dupré, le doyen de la petit fac de médecine locale – de rien d’autre, et ce serait bientôt fait. Mais pourquoi, pourquoi faut-il toujours que ce soit à des femmes qu’on n’aime plus qu’on offre des piscines, à des femmes qui ne se lèvent même pas pour les voir construire, à des femmes capricieuses et infantiles dont les meilleures amies sont des pimbêches, épouses ambitieuses et stupides de malveillants confrères qui jalousaient sa célébrité d’immense savant, son auditoire assidu du Collège de France, et, plus encore que tout, l’avantageux pré-contrat d’édition et les traductions en dix-neuf langues qu’on lui proposait déjà pour son Isotopie encore inachevée… ?

Sur son bureau le professeur Mélan prit en tremblant le dossier qui contenait les feuillets achevés du chapitre LV. « Translations hypotasiques simples… systémique sémantique et combinatoire classique…  » : lumineux. Tout était lumineux, achevé, abouti, absolu… lumineux. « Lumière », dirait le maître octogénaire du fond de sa retraite, et après lui tous répèteraient : « Lumière. Lumière est faite. » « Faisceau génératif d’indices classémiques… séquences inductives et réflexivité translatoire…  » Lumineux. Et, réellement, révolutionnaire. Il y était parvenu à la fin. Tout détruire, pour tout reconstruire. Des fondations nouvelles. Révolutionnaire, ses pires ennemis l’avaient déjà admis, sarcastiques et fielleux, ils l’avaient reconnu dans leurs offenses même… Révolutionnaire. Célèbre à jamais. Pour toujours respecté. Il était arrivé à son but. Arrivé.

Le professeur Mélan se saisit du stylo Montblanc qu’Anne-Charlotte lui avait offert pour son dernier anniversaire – avec l’argent que lui-même avait gagné, bien sûr, mais il n’avait pas eu la grossièreté, alors, d’en faire la remarque. Il réfléchit à la conclusion : « On voit maintenant, commença-t-il à écrire… Il ratura. « On voit clairement, désormais, ce qu’il faut entendre sous le vocable paradigmatique « isotopie »… Il leva un instant son stylo, le tourna entre ses doigts. C’était brillant et vulgaire, ces petites choses-là, comme la richesse et la réussite sociale… Il parlerait à Anne-Charlotte. Et il rédigerait sa conclusion avec un simple crayon de bois, comme un vieux moine à son pupitre. Il lui parlerait, il la braverait, il tirerait les choses au net et il demanderait le divorce. Puis, tandis qu’elle nagerait dans la piscine géante, couverte et climatisée, qu’il lui abandonnerait comme il lui abandonnerait tous ses biens, il s’installerait, seul, enfin, dans une mansarde, loin au-dessus des rues, des foules et des tracas mesquins, tout près du ciel, et il travaillerait, enfin, indifférent à toute réussite humaine, il vouerait à son oeuvre véritable tout son reste de vie. Il irait plus loin encore que l’Isotopie, il irait bien au-delà… il écrirait… oui, il le sentait, il oserait enfin les écrire, ces poèmes, ces minces poèmes fragiles qui n’apportaient ni la gloire ni l’argent mais qui avaient toujours été en lui, au fond de lui, tout au fond de son être, et même au fond, tout au fond, de l’Isotopie…

Le vacarme, au-dehors, était décidément infernal. Il allait fermer les volets, voilà tout. Il réfléchirait dans la pénombre, il irait loin, ainsi, méditant, loin en lui-même, sur ce chemin qui mène lentement aux vérités enfouies. 

Le professeur Mélian se leva, alla jusqu’à la fenêtre. Et c’est alors que la chose arriva. Dès qu’elle l’aperçut, la pelleteuse fonça vers lui, tentatrice, ouvrant sa mâchoire immense, orange, luisante et souillée. Et les géants d’en bas se firent plus grands encore, avec leurs corps comme des forêts sous l’orage et leur vigueur de troncs noueux. Et ils crachaient comme le feu et l’eau des mots vivants qui venaient de très loin. Tandis que Clarissa dansait toute verte et nue comme dansent les sirènes de là-bas. Alors, dans une impulsion brusque, le professeur Mélian ouvrit tout grand la fenêtre, attrapa sur son bureau la liasse épaisse des feuillets de l’Isotopie du discours, et la jeta comme un paquet dans la gueule ouverte de l’énorme bête jaune et grondante qui piaffait au-dessous. Les pages tombèrent sur le métal dans un bruit sec de feuilles mortes. La pelle planta ses crocs dans la terre tiède, et les rustres d’en bas se mirent à rire comme des dieux, à rire et à applaudir, tandis que les feuillets déchiquetés se mêlaient à la boue, aux insectes aux racines, comme tout ce qui doit disparaître en ce monde, pour redevenir argile lourde et féconde.

Et il se mit à rire lui aussi, à rire, à rire, à applaudir… heureux, pour la première fois de sa vie, heureux !

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Bouche d’ombres

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Ce drôle d’objet en bronze… Il est très laid, c’est vrai. Aussi le sortons-nous rarement du tiroir où il dort sa vie de petit monstre.

Malgré sa petite taille, il est bien lourd. Il nous sert, quelquefois, aux beaux jours, à fixer les papiers qui s’envolent, sur la table du jardin, ou à ranger pour quelques heures, avant de les jeter tout à fait, ces infimes débris que le vent nous confie : ailes de papillon aux yeux crevés, graines tombées qui ne mûriront plus, armures vertes ou dorées des scarabées défunts…

Où a-t-il été fabriqué, cet étrange bibelot, et pour quel usage ? Qu’a-t-il voulu représenter, celui qui l’a conçu ? Faut-il y voir un masque de théâtre en réduction ? ou une bouche de vérité à la romaine, ouvrant sa gueule pour mordre à nos mensonges et à nos fautes, à nos oublis, à nos crimes cachés, comme à un irrésistible appât ?

Je n’en sais rien.

Mais je me souviens très bien du jour où je l’ai acheté.

C’était à Niort, du côté du donjon, au bout de la rue du Rabot. Il y a longtemps qu’elle n’existe plus, certainement, la petite boutique longue et sombre qui sommeillait là-bas dans son désordre sale.

C’était une brocante, un fouillis poussiéreux de vieux objets dépareillés et bon marché.

J’étais entrée sans aucune raison précise, en tout cas sans aucune intention d’acheter. Cela m’arrivait souvent, cela m’arrive encore, d’entrer dans les magasins d’antiquités, de flâner dans les brocantes, pour rien. Juste pour respirer cette odeur de fané, de poussière et de vanité, qui émane de tous ces débris de vies disparates qu’on ramasse dans les successions, les faillites et les déménagements. Remuer des étoffes ternies où la forme d’un corps vivant ne se dessine plus que dans les plis et les déchirures, battre comme des cartes les visages effacés des photographies dentelées et brunies, pousser des tiroirs vides d’où s’échappent des mites, lire les lettres toujours vivantes que s’adressaient des morts. Fouiller, imaginer, brasser, extraire de presque rien des bouts de vies perdus qui se feuillettent destins. J’aime cela, il me semble que c’est un peu comme de lire, dans les librairies où on passe, en voyage, des morceaux de romans qu’on ne finira jamais.

J’avais trouvé, sur une commode à pendule, napperon et bouquet de mariée sous globe, ce drôle d’objet si laid, la bouche de bronze et d’ombres que je vous ai montrée, et je le tenais dans mes mains, intriguée par son poids. Soudain, du fond de la boutique, j’ai entendu le marchand parler à quelqu’un que je n’avais pas encore remarqué. La conversation devait être commencée depuis un moment, mais je n’y avais pas pris garde, au début. Et voilà qu’elle roulait jusqu’à moi, qu’elle s’imposait à moi… Je m’étais peut-être légèrement rapprochée de la porte, ou bien le brocanteur avait haussé la voix.

—… au petit matin, on nous a fait sortir en rangs. Le soleil n’était pas encore levé. Il faisait noir, très noir. Et froid…. Ils avaient installé la guillotine, sur la place, devant la prison. La caserne était juste là, de l’autre côté….Ils ont fait venir les soldats pour qu’ils assistent à tout. J’étais jeune, je faisais mon service, à ce moment-là…

Il s’est arrêté quelques instants.

J’ai encore entendu :

—… ils ont amené le type… il a… on l’a basculé quand même… c’est difficile à raconter… le bruit, le sang, on n’imagine plus cela… le clac de la machine et l’homme tranché en deux et le bruit du sang, personne n’imagine plus cela… une femme s’est évanouie dans la foule… un homme a vomi… moi, j’étais jeune soldat…

Il parlait de plus en plus bas. Puis je n’ai plus rien entendu, qu’un vague murmure indistinct. Et le silence est retombé sur la poussière de la boutique. Le silence qui battait comme le sang dans mes mains qui tremblaient, le silence qui battait comme le balancier doré de cette horloge, devant moi, fauchant dans son globe le temps des hommes, de toute sa précision mécanique.

Au fond de la boutique, immobile, je tenais toujours le bibelot de bronze, avec sa gueule ouverte, profonde et sombre, hurlante et grimaçante. Les deux trous noirs des yeux me fixaient, durs et froids, sans pitié, sans regard.

C’était en 1983, deux ans seulement après l’abolition de la peine de mort.

J’ai retourné brutalement la bouche de bronze sur le napperon brodé pour qu’elle cesse de hurler. Le bouquet de mariée s’est effrité sur son napperon fané.

On n’imagine plus cela. Le sang. Personne n’imagine plus cela. Le clac. N’imagine plus cela. Un homme tranché en deux. Le sang et la machine. Guillotine tine tine.

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Voilà comment j’ai décidé de l’acheter, ce bibelot si laid. Je ne pouvais pas le lâcher. Dans le creux de ma main, boule lisse, lourde et têtue, il était comme un morceau de passé qu’il fallait empêcher de rouler.

Le brocanteur me l’a emballé dans une petite boîte en carton remplie de sciure. Il avait un visage mélancolique et tout ridé tendu comme un vieux parchemin autour de ses deux yeux très ronds, très noirs et toujours vifs. Il était seul à son comptoir. Celui à qui il avait raconté son histoire devait être parti sans que j’entende tinter la porte. Ou bien il n’y avait jamais eu personne. Peut-être le marchand vieillissant avait-il simplement l’habitude de se raconter à lui-même l’horrible scène qui avait souillé sa jeunesse, jadis.

Comment aurais-je pu savoir ?

Il y a tant de choses qu’on ignore et qu’on ignorera toujours, tant de vieilles vies qui s’en vont avec leurs secrets, tant de choses inouïes et inimaginables, merveilleuses ou atroces, que seuls portent encore jusqu’à nous, comme des phrases incomplètes et obscures sur des feuillets effacés, les objets usés et dépareillés qu’on trouve à vendre, pour quelques sous, dans les boutiques encombrées des brocanteurs de province.

 

 

 

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Le banc – Petite fantaisie de Saint-Valentin

—Excusez-moi, madame, je vois que vous êtes assise sur ce banc…

—En effet, monsieur.

—Cela vous dérangerait-il si je m’y installais aussi ?

—Non, monsieur, je vais me pousser un peu…

—Je sais qu’il y a d’autres bancs libres…

—En effet…

—Qu’il y a même de nombreux autres bancs restés libres, que la plupart des bancs sont restés libres…

—Vous l’aviez remarqué ?

—Cependant, excusez-moi… si cela ne vous dérange pas…

—…

—Je me mettrai tout au bout… là, tout au bout…

J’en ai pour un instant seulement, rien qu’un instant, juste le temps de…

—Je vous en prie…

—Voyez comme c’est étrange… ce banc… où nous sommes assis, on vient de le repeindre…

—En vert-feuille. C’est curieux, dans ce parc où tous les bancs sont bruns-boue.

—Oui, tout à fait curieux : on l’a repeint en vert-printemps.

—C’est ce que je disais, en vert.

—Et pourquoi justement lui ? et rien que lui ?

—Je ne sais pas monsieur, je viens seulement de m’asseoir… Peut-être qu’on n’avait pas le temps de les repeindre tous ? Ou que celui-ci est un banc spécial…

—Spécial, vous l’avez dit. Ce banc est tout à fait spécial, j’ai de bonnes raisons de le croire…

— Ah vraiment ? En effet moi aussi je l’ai trouvé spécial, quand je suis passée. Et c’est ce beau vert, qui m’a amenée à le choisir, lui, plutôt qu’un autre… cette couleur si fraîche…

—Si fraîche… vous ne pensez pas si bien dire, la peinture était encore toute fraîche hier midi, et figurez-vous que justement… je songeais…

Si l’amour était un rêve, j’en serais le dormeur.

—Pardon monsieur ?

—Madame ?

—C’est vous qui venez de parler, monsieur ?

—Ah non, je vous assure… j’étais en train d’examiner, muet d’étonnement, la peinture étrangement intacte, la surface parfaitement luisante de ce banc… et je songeais… enfin je réfléchissais… car figurez-vous qu’hier, précisément…

—Cependant, c’était une voix masculine…

—Alors ce doit être mon téléphone… ou le vôtre, peu importe… un de ces instruments qui parlent à notre place…

—Vous voulez dire que la phrase que nous venons d’entendre se serait échappée, toute seule, d’une émission de radio, d’une chanson, d’une publicité, peut-être ?

—Avec cette Saint-Valentin qu’on veut partout nous vendre…

—Oui, tous ces slogans murmurants, ces injonctions au bonheur, ces insupportables mots d’ordre amoureux qui voudraient nous faire croire qu’on ne peut qu’être deux…

—Ou être seul, oui madame. Mais force est de constater que non seulement ce banc a été repeint hier… mais qu’il l’a même été au moins deux fois !

—Cependant cette phrase, que nous venons d’entendre – je ne me risquerais pas à la répéter, mais vous l’avez entendue comme moi – cette phrase a résonné seule. Rien ne la précédait, rien ne la suivait. C’était une phrase toute ronde, qui avait l’air… D’être lancée exprès entre nous deux. Comme une balle…

—Comme un volant, plutôt, un de ces volants avec lesquels jouent les enfants, un volant léger, aérien, emplumé comme un oiseau…

—Peu importe. Je vous dis que cette phrase ne s’est pas échappée par hasard d’une émission ou d’un slogan publicitaire. Je vous dis que quelqu’un l’a prononcée exprès.

—Exprès ?

—A dessein, si vous préférez.

—A dessin, comme vous y allez ! Les phrases ne dessinent rien, que des possibles. Des possibles que nous pourrions cueillir…

Si nous l’osions…

Sur la branche de mon baiser, cueille cueille ce jour la rose des passions.

—Comment cela, madame, vous vous y mettez vous aussi ?

—M’y mettre ? Et à quoi, monsieur ?

—Au jeu de volant… au jeu des mots qui chuchotent et qui volent, rebondissant comme des balles…

—Ah non, moi je ne dis rien… comment pouvez-vous croire ? c’est… je ne sais pas qui c’est, d’ailleurs cela ne m’intéresse pas.

—Cependant, c’était une voix féminine !

—Féminine, en êtes-vous sûr ?

—Absolument. Une voix féminine. Soprano. Vous êtes bien soprano ?

—Non, pas du tout, je suis alto.

—Alto ? J’aime beaucoup les voix d’alto… Je suis moi-même, figurez-vous, ténor…

—Ah vraiment ? Vous chantez ?

—A mes heures…

—Moi aussi… comme c’est curieux…

—Ah ? vous aussi… comme c’est curieux…

—Les voix d’alto s’accordent si bien aux voix de ténor…

—Les voix de ténor s’accordent si bien aux voix d’alto…

—C’est très curieux…

—Vraiment curieux…

—Mais cette voix que nous venons d’entendre, cette voix… si ce n’était pas la vôtre ?

—Ah non, monsieur !

—Comment expliquez-vous ?

—Je ne sais pas… Cela pourrait venir du kiosque à musique ?

—Il est fermé… à l’abandon ! Et puis cela venait de tout près. D’ici même.

—Alors… vous êtes peut-être ventriloque ?

—Ventriloque ! qu’allez-vous donc imaginer !

—Imaginer ? je n’imagine rien :  vous m’aviez dit que vous n’en aviez que pour un instant… et je vois qu’à ma montre il est déjà…

Oublie ta montre mon amour, à l’horloge de mon coeur, c’est ton talon aiguille qui affole les heures.

—Vous voyez bien, cette fois, c’est une voix masculine ! Je vous prie de cesser, monsieur. De cesser absolument. Et de changer de banc…

—Mais je vous jure que ce n’est pas moi !

—Pourtant, il me semble bien que si.

—Comment me justifier, madame ? Regardez-moi plutôt : ces cernes de chien battu, cette calvitie naissante, ce ventre mou, et ces lacets usés… ai-je l’aspect d’un séducteur ?

—L’aspect, monsieur, bien sûr que non, vous n’en avez pas l’aspect… mais vous en avez la voix… vous en avez les mots ! Sachez que ce ne sont pour moi que de gros mots…

—De gros mots, les mots d’amour… ? J’aimerais pouvoir vous convaincre qu’il y en a de bien doux, pourtant… Mais… non, malheureusement, ce n’est pas moi qui ai parlé.

—Alors qui est-ce, si ce n’est ni vous, ni moi, ni le grand nuage aux yeux sombres et à la barbe noire qui penche au-dessus de ce banc…

—Et si c’était… lui ? enfin je veux dire elle… le… enfin la…

—Le la la le lala ?

—Le la la le… lalala… enfin le micro, la cassette ou le disque, un de ces appareils high-tech, une voix, quoi, une voix mécanique, enregistrée, qu’on aurait cachée… par ici… ou par là ?

—Par là làlà… Vous voulez rire, monsieur !

—Non, pas moi, madame. C’est lui, sans aucun doute. C’est lui qui veut rire. Et qui veut rire de nous ! Ces bancs sont si malicieux. D’ailleurs, savez-vous qu’on les appelle des centaures ?

—Des Centaures ?

—Oui, penchez-vous, regardez, c’est écrit. « Le Centaure ».

—En effet. Et alors ?

—Et alors ? Alors il faut s’attendre à tout. Oui, madame, sachez que tout est possible, et qu’il faut tout attendre, puisque même les bancs ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Tenez, figurez-vous qu’hier midi, je m’étais endormi ici même, sur ce banc exactement qui n’a l’air de rien, et quand je me suis relevé, j’avais sur le dos six grands barreaux de peinture verte…

—C’est absurde, comment auriez-vous pu les voir, puisque c’était sur votre dos ?

—Mais c’est que dès que je me suis levé, j’ai senti les regards derrière moi, accrochés à chacun des barreaux de peinture de ma veste. Et puis je voyais les gens assis sur les bancs se lever, vérifier leurs habits… j’ai retiré ma veste et j’ai compté : six barreaux ! sur ma veste grise… Stupéfait, je suis revenu vers le banc, je me suis incliné pour vérifier… Alors – pouvais-je seulement imaginer cela ? – le banc avait déjà été repeint ! Je me suis penché, un peu plus près, un peu trop près, pour mieux voir, et paf ! six autres barreaux verts par-devant !

—Un vrai costume de bagnard, monsieur.

—Dites plutôt que j’étais comme un oiseau en cage !

—En quelque sorte.

—Prisonnier, je l’étais, mais prisonnier, je ne le suis plus, car j’ai trouvé la clé. Et je suis revenu librement pour m’asseoir sur ce banc… juste pour un instant… Tout prêt à m’envoler. Posé là près de vous comme l’oiseau sur la planche.

—C’est absurde, parfaitement absurde. Monsieur, vous me racontez des craques.

—Non, madame, écoutez mieux, c’est l’air qui craque ! Ecoutez donc… ça craque et ça grésille… je vous dis qu’il y a quelque chose, ici, là, là là, qui parle à notre place.

Sous la pluie enlacés nous marchons en dansant comme font les amants.

—Là, vous voyez bien. Puisque nous sommes assis.

—Que nous nous surveillons…

—Chacun à l’un des bouts du banc.

—Et puisqu’il ne pleut pas.

—En êtes-vous certaine, chère madame… Je viens de sentir sur mon front une goutte de pluie…

—Nous parlions de ce craquement… de ce grésillement…

—Que couvre maintenant le crépitement de la pluie…

—De cette voix venue d’ailleurs…

—Non, de votre côté…

—Dites plutôt du vôtre…

De cet arbre !

—Ce sequoia sempervirens…

—Eh bien, voyez, madame, ce que je viens de cueillir, sur la branche de ce sequoia sempervirens…

—Comment ? C’est donc vous qui aviez caché je ne sais quelle machine… ?

—J’en suis bien incapable…

—Alors qui ?

—Cela pourrait bien être… Lui.

—Qui ça lui

—Lui ? eh bien, Lui, voyons ! Ou l’Autre. C’était peut-être l’Autre.

—Vous parlez par énigmes. Montrez-le moi plutôt, ce petit appareil, que vous avez… que vous prétendez avoir… cueilli… là, sur l’arbre…

—Prenez, madame. Non, n’ayez pas peur… il ne vous mordra pas… je lui ai coupé le sifflet.

—Qu’est-ce que c’est ?

—Un petit haut-parleur, tout simplement.

—Crr crr… Aujourd’hui mieux qu’hier et plus belle que demain css, css…

—Vous l’avez entendu, cette fois, le coupable, le tentateur ?

—Je ne comprends pas.

—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

—Pourquoi on a pris la peine de le cacher, tout près de nous…

—De l’accrocher sur le vieux sequoia sempervirens…

—Ce petit appareil… stupide !

—Le trouvez-vous vraiment stupide ?

—Oh, monsieur…

—Je vois que vous ne croyez pas à l’amour, chère madame…

—Ce n’est pas à vous, monsieur, de vous mêler de savoir si je crois ou non à l’…

—Amour toujours toujours l’amour.

—Voix androgyne, cette fois, notez-le bien, ni féminine, ni masculine…

—Vous l’avez rallumé, votre appareil idiot !

—Ce n’est pas le mien, madame, c’est aussi bien le vôtre. Puisqu’il se trouvait derrière notre banc. Mais n’ayez crainte, je vais le faire taire définitivement. Lui couper tout à fait son petit sifflet. Il ne vous ennuiera plus, il n’insinuera plus…

—C’est le mieux à faire. Maintenant que vous l’avez trouvé, éteignez-le. Ou jetez-le plus loin, si vous ne savez pas l’arrêter…

—Oh ! pardon, chère madame !

—Vous l’avez fait exprès !

—Quoi donc, madame ?

—De me le lancer…

—Vous m’aviez demandé de le jeter. 

—Et vous me l’avez lancé. C’était pour que je le ramasse… comme une balle… que je vous le renvoie…

—Vous voyez, vous avez été tentée…

—Pas du tout. Vous avez agi si maladroitement…

—Je ne le nierai pas. C’était maladroit. Je ferais aussi bien de vous inviter sans détour. A prendre un verre, ou à dîner ? Si vous êtes libre, bien entendu. Et si vous n’êtes pas de ces Liliths…

—Lili ? Non, je ne m’appelle pas Lili, monsieur, pas du tout ! 

—Il y en a tant, de ces Liliths qui s’ignorent. La dernière fois que j’ai invité une femme à dîner… c’était pour la Saint-Valentin. Elle était si jolie, si bien maquillée… entre ses lèvres rouges elle engloutissait… des huîtres, des pâtés, une pintade entière… le gras dégoulinait sur son rouge à lèvres, mais ne faisait qu’en renforcer l’éclat rouge. Elle mangeait, mangeait, mangeait tant, que j’ai fini par comprendre que c’était moi qu’elle mangerait, à la fin.

—Et moi, monsieur, la dernière fois qu’un homme m’a invitée à dîner…. C’était justement pour la Saint-Valentin. Un vendeur de roses s’est présenté à notre table. L’homme a acheté une rose – une seule, le pingre, une rose dont on n’avait pas écaillé les épines – et il me l’a tendue par la tige. Mon doigt s’est percé aussitôt. Cruellement. Et je suis restée droite, silencieuse, à tenir ma rose, une épine fichée dans le doigt, pour que le sang de mon coeur meurtri ne se répande pas partout, tachant ma robe, ma vie, et ma joie à venir.

—Tant d’amourettes sont des échecs.

—Des comédies.

—Des bouffonneries.

—Des caprices.

—Des drames.

—Des tragédies !

—Des opérettes. 

—Des chansonnettes.

—Mais cela n’empêche pas de se donner la main.

—C’est qu’il pleut maintenant si fort… Le sequoia ne nous protège plus et la pluie tombe en seaux. 

—La pluie n’est rien. Nous le réenchanterons, madame, ce grand parc solitaire et glacé !

—En attendant, monsieur, ne restons pas ainsi, sous ce nuage qui s’acharne… comme s’il voulait nous punir !

—Nous punir, mais de quoi ? Oubliez-les, ces idées nuageuses. Ce que je vous propose, c’est que maintenant tous les deux…

—Avant d’aller dîner…

—Ensemble…

—Nous nous levions…

—Que nous allions faire dans le parc chacun de notre côté…

—Un petit tour…

D’Eden…

—Pour tout recommencer…

—Tout recommencera…

—On repeint bien les bancs…

—En vert-feuille en vert tendre…

—Oh, regardez, madame !

—Mais regardez, monsieur : ce panonceau, au beau milieu des narcisses… !

—Des jonquilles, madame…

—Ce panonceau ! Tout est donc expliqué.

—C’est donc une oeuvre d’art.

—Ou du moins l’ouvrage d’un artiste.

—Une installation…

—Comme on dit…

—C’est bien ce qui est dit : 

Le banc des amoureux.

Au centre du tableau, un banc vert-pomme. Derrière le banc, un grand sequoia sempervirens qui parle en poésie pour ceux qui s’aiment ou s’aimeront... (installation de Jacub Savary)

—Mais alors monsieur, c’est un crime de l’avoir jeté !

—Quoi donc ?

—Ce petit appareil qui parlait, ce petit appareil aussi rond et vert qu’une pomme, tout à l’heure !

—Ah pardon, madame, c’est vous qui m’avez demandé…

—Mais c’est que je ne savais pas !

—Et comment aurais-je su davantage ?

—Si, vous, vous saviez. Vous m’avez dit que vous étiez déjà venu hier. Et au moment précis où l’on repeignait le banc en vert-serpent !

—Ai-je dit cela ?

—Et qui sait même si ce n’est pas vous, vous-même, l’artiste, l’auteur de cette blague de très mauvais goût ?

—Dans ce cas j’ai bien fait de jeter la pomme aux orties !

—Non, vous n’aviez pas le droit. On ne peut pas se permettre de jeter comme cela les oeuvres d’art. Même lorsqu’elles sont un peu trop… disons… 

—Modernes. Je n’aime pas l’art moderne.

—Ce n’est pas la question. Une oeuvre d’art est une oeuvre d’art.

—Mais si elle parle ? Si elle est indiscrète, cette oeuvre, si elle veut s’imposer à nous ?

—Comment, monsieur, refusez-vous que l’art nous parle ? N’admettez-vous pas qu’il s’impose ? N’est-ce pas pourtant la vocation de toute oeuvre que de nous révéler…

—Il faut le retrouver, alors, ce trognon bavard.

—Cherchons-le sans tarder… Je suis sûre qu’il appelle, quelque part !

—Vous avez raison, chère madame, il faut le retrouver, il appelle, il murmure, il sifflote, il me semble l’entendre.  Malgré le bruit de la pluie tambourinant sur les feuillages… Il me semble… Est-ce que cela ne vient pas… d’ici ?

—Non. De là.

—D’ici.

—De là.

—Ne nous disputons pas. Ce n’est pas le moment. Nous avons, ne l’oublions plus, un objectif commun.

—Retrouver cette pomme…

—Cette balle perdue…

—Ce volant disparu...

—Il ne faut pas perdre de temps.

—Cherchons chacun de notre côté.

—Et si nous ne trouvons rien ?

—Nous chercherons encore.

—Encore, encore ! Mais c’est qu’il pleut si fort.

—La pluie est merveilleuse, elle chasse les passants…

—Elle nous laisse à nous-mêmes…

—A notre quête…

—Nous nous croiserons dans les allées.

—Nous nous croiserons encore… courant sous la pluie comme on danse…

—Chantant sous la pluie tous les deux…

What a glorious feeling...

—Pardon, que disiez-vous ?

—Je crois que c’était lui…

—Vous voulez dire : elle ?

Elle, lui… you, too… doo, doodoo doo…

—Nous nous rencontrerons…

—Par hasard…

—Nous nous regarderons…

—Surpris…

—Et nous nous parlerons…

—Nous nous écouterons…

—Nous nous retrouverons…

—Etonnés…

—De chercher tous les deux…

—Nous nous regarderons…

—Sous l’orage…

—Nos voix se croiseront…

—Sous la pluie…

—Comme nos mains…

—Par hasard…

—Alors peut-être…

—Alors, c’est sûr…

—Nous nous rencontrerons…

—Enfin.

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Tante Yvette

Ma tante Yvette… on était fier d’elle, dans la famille… Parce que c’était vraiment quelqu’un, tante Yvette. Une Parisienne. Et pas n’importe laquelle. Une dame. Une vraie. Il n’y avait personne comme ma tante Yvette. Elle était si jolie, si bien habillée… Et puis c’était incroyable, ce monde qu’elle connaissait… On pouvait même dire sans exagérer qu’elle connaissait tout le monde. Ces gens extraordinaires qu’on voyait à la télé, qu’on entendait à la radio, les présentateurs, les acteurs, les chanteurs, les stars enfin… tous, elle les connaissait tous pour de vrai. C’était quelqu’un, vraiment, ma tante Yvette. Si vous aviez vu comme les voisins la guettaient à leurs fenêtres, quand elle descendait de la vieille Simca de mon père, perchée sur ses talons aiguilles, toute blonde et si court vêtue, et si légèrement lestée de sa petite valise de croco, et si adorablement mince dans son gros manteau de vison…

Elle était « montée à Paris », toute jeune, pour chanter, et, bien qu’on ne l’ait jamais vue, finalement, à la télé, se dandiner comme tant d’autres devant un micro, elle « avait fait son trou », comme disait mon père en hochant la tête. Oui, elle avait bien réussi. Elle les connaissait tous…

Quand elle venait nous voir, pour Noël, et que nous mettions la télévision, elle commentait aussitôt, en minaudant un peu : « Patrick… ah, Patrick… c’est un mélancolique, et pourtant… il est tellement rigolo, en réalité, quand il veut… » Et elle racontait à voix basse des anecdotes si amusantes et si personnelles que mon père en rougissait, tandis que ma mère se mettait à glousser. 

D’eux tous, ceux qui régnaient sur l’écran du séjour aussi bien que sur le petit transistor grésillant de la cuisine, elle nous parlait sans cesse, avec malice, avec tendresse, avec une inimitable familiarité, les appelant par leur petit nom, avec cet accent de moquerie légère et d’indulgence qui n’appartient qu’aux vrais amis.

« Eddy, oh, Eddy, je l’aime bien… avec ses airs de dur, il est bon, Eddy, il est bon, et puis il est si délicat… il me disait justement, la semaine dernière…

« Christiane… c’est une perfectionniste, évidemment, Christiane, une perfectionniste, je vous l’accorde, mais, non, elle n’est pas aussi raide et hautaine qu’elle en a l’air, elle est même très aimable… et si généreuse… vous n’imaginez pas à quel point elle est généreuse… on l’appelle la reine Christiane, et on a raison… mais elle donnerait sa fourru… enfin, je veux dire sa chemise… pour un peu d’amitié, pour un simple service… elle est extraordinaire, Christiane… Je vais vous raconter quelque chose… c’était un soir, après un show vraiment extraordinaire… »

« … oui, tout à fait comme Evelyne… Evelyne, vous avez raison de la trouver charmante, elle est charmante… Et aussi jolie en vrai qu’à la télé… et toujours en Chanel, bien sûr… Evelyne, c’est une femme faite pour porter du Chanel… »

Elle ne connaissait qu’eux, elle ne parlait que d’eux, eux… ceux qu’on voyait chaque soir illuminer la nuit dans leurs costumes d’étoiles, ceux qui savaient la rumeur du monde et les secrets de la météo, ceux qui passaient le soir leurs beaux visages fardés par la fenêtre ouverte de notre petite télévision.

Tante Yvette était si élégante, si mondaine, si bavarde et si parfumée. Tante Yvette était d’un autre monde que le nôtre. D’un monde meilleur et plus beau que le nôtre. Tant Yvette faisait scintiller nos soirées de Noël et nos fêtes. Tante Yvette était la fierté de la famille.

Et toute simple avec ça pourtant, pas bégueule pour un sou. Jamais le moindre agacement envers nos voisins indiscrets, quand elle descendait de la Simca sous les applaudissements, jamais le moindre mépris pour sa famille de provinciaux balourds, quand elle poussait sur le seuil le grand rideau anti-mouches qui frissonnait de toutes ses lames de plastique coloré. Toujours enjouée, toujours prête à venir festoyer chez nous pour Noël et pour Pâques, sans rien apporter d’autre dans ses bagages de croco que les anecdotes fabuleuses dont elle nous régalait. Et si joliment habillée, si délicieusement décolletée. Une vraie Parisienne. Une amie des stars. Une star elle-même, nous en étions certains, dans ce beau Paris lumineux où elle évoluait si à l’aise, une grande dame que nous admirions, même si cela nous tarabustait bien un peu, de ne jamais la voir à la télé, elle qui les avait tous vus en vrai

Aussi, quand, pour mes douze ans, elle m’avait gentiment téléphoné, et que j’avais entendu, au loin, sa voix de Parisienne grésiller dans l’écouteur, je n’avais pas hésité un instant à lui demander : « Si tu voulais me faire un cadeau, tante Yvette… un beau cadeau… je voudrais tellement voir Paris avec toi, tante Yvette… je voudrais que tu m’emmènes avec toi… dans Paris, dans tout Paris… et que tu me les présentes, ces gens, enfin… ces gens que tu connais… que tu me fasses avoir des photos, des autographes… au moins quelques-uns, pour mes douze ans, s’il te plaît, tante chérie, s’il te plaît… »

Oh, elle avait hésité, hésité, si longtemps hésité… elle s’était fait prier. Elle avait invoqué tous les prétextes : mon jeune âge, le coût du voyage, ses innombrables occupations, la météo défavorable… Mais je n’avais pas lâché le morceau, réfutant tous ses arguments, j’avais insisté, insisté, insisté. Il y avait eu, pendant quelques jours, pour une petite fortune d’appels téléphoniques. Si bien que mon père avait fini par trancher, craignant que la facture n’enfle encore : « Patricia a reçu un Polaroïd pour sa communion, Yvette. Et un carnet de moleskine. Ça a coûté quelque chose. Alors maintenant faut que ça serve. Qu’elle prenne des photos et des autographes, pour qu’on puisse les montrer aux voisins, aux copains, aux cousins. Tu vas t’en occuper, Yvette. Tu nous dois bien ça, de toute façon, vu qu’on te l’a laissée sans faire d’histoires, la collection de mémé… »

La chronique familiale rapportait en effet que tous les bijoux de mémé étaient allés à Yvette, passée en coup de vent pour l’enterrement, tandis que nous avions eu à vider seuls la maisonnette insalubre et infestée de punaises, voyage après voyage, à la décharge municipale. Et les locataires, pour finir, qui ne payaient même pas… elle avait eu la bonne part, Yvette, la belle part lumineuse de la vie de mémé, les colliers de strass et les broches de presque améthyste, et la bague au brillant de zirconium, et les boucles d’oreille en perles fines gagnées à la fête foraine, et la broche Chic et Toc, et la montre en or de La Redoute, enfin toute la collection de mémé, répétait mon père, ajoutant chaque fois un nouveau bijou, comme si Yvette avait vraiment touché le gros lot, en emportant la petite boîte d’acajou tapissée de velours usé que mémé avait laissée pour elle, sa « belle Yvette », selon les termes du testament griffonné qu’on avait retrouvé sur la table de nuit et qui n’était même pas signé…

Si bien qu’un beau matin de janvier, un des derniers jours des vacances d’hiver, j’avais revêtu ma plus jolie robe, mon manteau jaune, mon collant Dim et mes chaussures « trotteur », et j’étais montée dans le train pour Paris, serrant sur mes genoux le petit sac de voyage en simili-cuir qui contenait mes « effets » pour la nuit.

Tante Yvette m’attendait à la gare, dans son manteau de fourrure. Elle constata que j’avais encore grandi, posa sur mes deux joues glacées ses lèvres rouges comme deux coquelicots, ses lèvres parfumées comme deux grands mois d’été, puis elle m’entraîna en bavardant vers la station de taxis… Un taxi ! Tante Yvette allait m’emmener en taxi… Je n’étais encore jamais montée dans un taxi… j’allais enfin… Mais au dernier moment, faisant mine de s’impatienter, elle me poussa vers le métro… « C’est tellement plus rapide, au lieu d’attendre dans le froid qu’un de ces messieurs veuille bien… et puis il faut que tu voies le métro, ma chérie… on doit toujours commencer par le métro, quand on visite Paris, c’est tellement parisien, le métro, tellement typique… »

Le métro, tante Yvette avait raison, c’était passionnant… et typique, certainement… je n’avais jamais vu un endroit pareil, si absurde, où les gens, collés les uns contre les autres, ne semblaient pas du tout se voir… Et ces longs tunnels noircis de suie où on avait trouvé nécessaire d’écrire sur les murs sales, en grandes lettres délavées : « Dubo, Dubon… » quel étrange hommage à la beauté, au confort, au bonheur, offert aux passagers tressautants qui fonçaient dans la nuit…

Mais pourquoi mon ticket était-il estampillé « deuxième classe »… il y avait donc une première classe dans ce drôle de train fou ? Tante Yvette n’avait-elle pas trouvé de ticket de première classe dans son sac à main de cuir rouge ?

Quand nous avions enfin émergé à l’air libre, tante Yvette avait regardé sa montre. Une jolie montre en or exactement semblable à celle que ma mère avait reçu des Trois Suisses avec sa commande, la semaine passée. Apparemment nous étions en avance. Et comme il faisait froid, nous étions entrées dans une brasserie. Tante Yvette commanda pour moi un café-croissant. Et pour elle un simple verre d’eau. A cause de ce régime amaigrissant qu’elle devait suivre chaque année, après les fêtes, ah, ma chérie, si tu savais comme on grossit facilement, quand on n’a plus tout à fait vingt ans, profite bien des croissants, cela ne dure qu’un temps, mon Dieu, de manger ce qu’on veut…

Un café-croissants… avec deux croissants… c’était vraiment royal. Ma tante Yvette faisait les choses si bien. Il n’y avait vraiment personne comme ma tante Yvette. Et puis c’était la première fois que je plongeais dans mon café des sucres de Paris, emballés dans de petits papiers blancs de Paris. Et, même si j’avais oublié de retirer le papier qui s’était mis à nager laidement à la surface de ma tasse, et qu’il avait fallu ramener sur la soucoupe à l’aide de la petite cuillère, il était vraiment exquis, ce café de Paris au sucre de Paris.

Mais je fus bien surprise au moment de partir : dans le cendrier tapissé de cendres, tante Yvette n’avait laissé que quelques pièces de cuivre… « Je n’ai pas de monnaie, ma chérie », avait-elle expliqué rapidement. Et j’avais dû sortir un franc de ma petite bourse de plastique. Cela arrive, évidemment, de ne pas avoir de monnaie… Surtout quand on doit la sortir d’un petit porte-monnaie verni rouge assorti au joli sac à main qu’on serre dans une main gantée.

Ensuite, nous avions marché longtemps, longtemps… Ici, là, à droite, à gauche, elle m’indiquait des bâtiments où nous n’entrions jamais et dont j’oubliais aussitôt le nom… Parfois, un taxi nous doublait, ralentissant à notre hauteur… pourquoi ne le hélait-elle pas au passage, ma jolie tante Yvette, comme le font tous les héros des films ? Mais non, non… nous continuions à marcher, péniblement, contre le vent glacé qui montait de la Seine. J’avais si mal aux pieds… et tante Yvette, donc, comme elle devait souffrir, avec ses hauts talons… mais elle restait impassible, très droite dans son manteau de vison, très élégante et mince sur ses cothurnes d’actrice.

Enfin, nous nous étions arrêtées, épuisées et glacées, devant un palais circulaire et très blanc, tout miroitant de vitres et de lumières.

Un huissier gardait la porte. Tante Yvette fit un petit geste familier de sa main gantée, et il nous laissa passer sans poser de questions. Mes doutes se dissipèrent aussitôt : c’était vraiment quelqu’un, ma tante Yvette. Pas de doute, c’était quelqu’un, dans ce palais gardé par un monsieur en uniforme.

Une dame, derrière un bureau d’acajou, lui avait tendu un trousseau, et maintenant elle avançait fièrement, ma tante Yvette. Elle me fit entrer dans un bureau vide tout encombré de machines et de fils.

—Passe-moi ton Polaroïd, et assieds-toi… oui, là, au bureau, devant le micro… et mets les écouteurs sur tes oreilles, que je prenne la photo…  Absolument, c’est ici qu’on enregistre, oui, des émissions de radio, des chansons… ici, et pas seulement ici… ici, à côté, partout…

Tu veux voir le saint des saints, je veux dire le studio 106 ? 

Alors, rieuse, elle m’entraîna dans des couloirs sans fin qui tournoyaient comme le monde, puis, brusquement, ouvrit dans un coin d’ombre une porte qui n’avait l’air de rien. Au-dessous de nous s’étirait une vaste salle emplie de lumières colorées où s’agitait un petit homme en costume de scène.

—Tu le reconnais ? Oui, c’est lui, c’est le studio 106, celui de la télé, avec l’estrade, et les projecteurs, et les escaliers pour les artistes, et les gradins orange pour le public… Et, tiens, là, regarde, tu le vois, celui qui porte une veste à paillettes et qui fait couiner le micro, c’est lui, c’est Georges…

Ma tante Yvette fit un petit signe, d’en haut, auquel Georges répondit distraitement.

—Il veut bien qu’on descende, mais il ne faudra pas le déranger trop longtemps. Il se prépare… il vérifie que tout est bien en place…

Georges ? En effet, c’était lui… j’ai sorti mon carnet d’autographes – le petit carnet neuf que j’avais acheté exprès… Georges… il serait ma première signature… et s’il acceptait de poser devant mon Polaroïd… 

Je me suis avancée vers la scène, descendant prudemment les gradins, derrière ma tante Yvette que déjà Georges embrassait sur les deux joues.

Et soudain, tandis que je préparais mon carnet, devant moi, juste devant moi, il y a  eu cette apparition : Christiane. La reine Christiane. En personne. Descendant en courant l’escalier des vedettes.

—Yvette, ah, Yvette, vous voilà enfin… venez un peu que je vous embrasse, d’abord… ah, Yvette, vous nous manquiez, si vous saviez… que ferions-nous sans vous, Yvette ? S’il vous plaît, dépêchez-vous, ouvrez-nous les loges… please, Yvette, vous avez les clés ? dépêchez-vous, nous commençons dans un quart d’heure…

Tante Yvette a secoué son trousseau, s’est dirigée vers les coulisses comme vers son royaume, a ouvert une porte, a allumé l’interrupteur sans tâtonner. Nous étions dans un couloir blanc sans fenêtres, aux murs couverts d’affiches et de photographies. Un couloir qui avait la particularité de contenir un nombre extraordinaire de portes étiquetées. 

Christiane a poussé l’une des portes. Ma tante Yvette l’a suivie. Moi, j’ai suivi ma tante Yvette.

A peine entrée, Christiane s’est affalée dans un fauteuil et s’est servi un cognac. Elle avait l’air si fatiguée. 

« Yvette, aidez-moi donc à retirer mes bottes, elles me serrent… Je vais plutôt prendre mes escarpins transparents… mes petites pantoufles de verre, vous savez bien, Yvette… sortez-les donc, dépêchez-vous, voyons, je commence dans un quart d’heure… aidez-moi à les enfiler… non, pas comme ça, doucement, doucement, je vous ai dit… sans faire plisser le collant…

Pourquoi est-ce qu’il vous va si bien, à vous, ce manteau de faux vison… ? je suis jalouse, Yvette… jalouse ! on dirait qu’il est authentique, sur vous… quand je pense qu’il me m’étouffait… que j’avais l’air d’un bibendum, et que sur vous… comme vous êtes jolie, avec, mince comme vous êtes – comment faites-vous, au fait, pour rester aussi mince ? – oh, Yvette, il vous va comme un vrai, décidément, ce manteau… J’en parlais hier encore à Evelyne, justement : c’est extra-or-di-naire comme vous avez ce don de faire paraître vraies même les pires imitations… votre valise en faux croco, par exemple… je me souviens, quand je vous ai vue partir pour la gare avec, l’autre jour, j’ai d’abord cru que c’était une vraie… et si je n’avais pas observé de près… moi qui m’y connais… Oh, ce manteau, ce manteau ! je n’en reviens pas, de l’effet qu’il fait sur vous ! Vraiment, c’est un don, un don, que vous avez, Yvette, de donner de l’allure à ces petites choses sans valeur… un don précieux, plus précieux que le luxe authentique, c’est ce que je disais à Evelyne… c’est un don extraordinaire, c’est merveilleux, Yvette, vous êtes merveilleuse…

Et elle est charmante aussi, cette petite… ah, c’est votre nièce… elle tient de vous… elle est tellement adorable, avec son petit appareil photo et son joli carnet… et le bandeau dans les cheveux, c’est si mignon… Et elle n’avait jamais vu Paris ? Ah… dire que j’ai été comme elle, un jour… je n’arrive même plus à m’en souvenir… vous vous en souvenez, vous, Yvette, du jour où vous êtes arrivée à Paris ? Ah, venir à Paris, c’est comme une nouvelle naissance, on plonge dans ce grand océan de Paris, et on se met à nager, à respirer, à vivre, à vivre ! et c’est comme si on n’avait jamais vécu, avant… mais parfois je regrette, je regrette… si, Yvette, je vous assure que parfois, je regrette… Oh, vous le portez encore, ce vilain sac rouge ? ça fait bien trois semaines, non ?… A propos, j’ai encore un petit service à vous demander, un tout petit service, Yvette… penchez-vous un peu, que je vous dise cela à l’oreille… alors vous voulez bien, alors c’est entendu ? et je vous passerai mon sac bleu, demain, celui qui est siglé Varzo, oui, celui-là, il ira mieux avec le manteau… et puis on ne peut tout de même pas garder trois semaines de suite le même sac à main, ça ne se fait pas… surtout que ce n’est que du plastique… ça fait de l’effet quand c’est neuf, ça brille, mais ça se fend tout de suite, le plastique… 

Mais assez parlé, maintenant, Yvette… nous avons à faire, toutes les deux… »

La reine Christiane s’est resservi un cognac. Puis tante Yvette a retiré ses gants et son sac à main et s’est mise en devoir de retirer ses bottes royales. J’ai pris, pour l’envoyer chez moi, avec le petit Polaroïd qu’on m’avait offert pour ma communion, une photo de tante Yvette, radieuse, agenouillée dans son manteau de vison, tenant entre ses mains baguées le joli pied botté de Christiane. La photo est sortie lentement, comme une langue de vipère qui aurait hésité, du petit appareil. Et c’est seulement alors que je l’ai remarqué : tante Yvette avait une façon de s’incliner si… et elle avait aux lèvres un bizarre sourire humble et soumis que je ne lui avais jamais vu… tante Yvette ? Celle qui avait pris la bonne part de l’héritage de mémé ? La star hollywoodienne que tous les voisins nous enviaient ? Que lui arrivait-il ? Pourquoi ne se redressait-elle pas en secouant à son tour comme une reine son grand casque de cheveux blonds ? Elle était pourtant insupportable, cette Christiane, avec ses demandes qui n’en finissaient pas. Et puis elle n’était pas plus jolie que ma tante. Non, beaucoup moins, même, avec son teint blafard et ses lèvres trop minces… sans maquillage, elle n’avait plus rien ni d’une reine ni d’une étoile, tandis que ma tante Yvette…

—Vous allez encore m’aider un peu,  Yvette… puisque Anita n’est pas encore arrivée… de toute façon Anita n’est jamais là quand on a besoin d’elle… Tenez-moi donc le miroir, que je voie l’arrière… non, tenez-le plutôt de côté… mieux que cela… Je n’arrive jamais à me maquiller comme il faut toute seule, vous savez bien… plus de poudre, non ? Là, sur la joue… je n’aurai pas l’air trop pâle ? Si je forçais un peu sur le rose, là, au centre, juste un peu… ? Essayez, vous… vous êtes si douée… juste une touche, pour rehausser le teint… C’est bien… non… je ne sais pas… est-ce que c’est bien ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous, Yvette ? Pourquoi est-ce qu’Anita n’est pas arrivée ? …ça me rend toujours tellement nerveuse, ces enregistrements… et encore, ce n’est pas du direct… vous savez bien quel trac j’ai, pour le direct… 

Puis Christiane s’est levée en faisant grincer le fauteuil, elle a avalé rapidement un deuxième cognac, et s’est dirigée vers la porte du fond, avant de ressortir, quelques instants plus tard, laissant dans le sillage de son parfum un bruit de chasse d’eau et une pièce d’un franc tombée sur le fauteuil. Tante Yvette s’est inclinée pour ramasser la pièce, l’a rangée soigneusement dans son porte-monnaie rouge et néanmoins vide, puis elle a ouvert tranquillement la porte, s’effaçant pour laisser la reine Christiane s’envoler, aérienne, vers le studio 106.

Alors ma jolie tante a retiré son manteau de faux vison, son sac à main de plastique et ses chaussures à talons, elle a sorti d’un casier une blouse rose à rayures, une paire de sandales blanches, et une paire de gants de caoutchouc jaune, a rangé soigneusement son sac à main, son manteau et ses chaussures à talons, a refermé le casier, a enfilé prestement la blouse, les sandales et les gants, puis, comme si cela avait été l’action la plus naturelle à accomplir en ce lieu, avec beaucoup de souplesse et de grâce, elle s’est penchée sous le lavabo, a ouvert la porte du petit placard, en a sorti une éponge et un flacon de produit détergent et a commencé à frotter sur la céramique, avec une précision et une rapidité toutes professionnelles, les traces de poudre, de rouge à lèvres et de cognac déposées par la reine Christiane.

J’étais stupéfaite… tante Yvette ? Sa montre d’or brillait toujours à son poignet, pourtant, et pas un cheveu de son casque laqué n’avait flanché lorsqu’elle s’était penchée… Tante Yvette ! Si elle m’avait regardée, j’aurais… oui, certainement j’aurais dit des sottises. Mais tante Yvette ne m’a pas regardée. Avec sa grâce inimitable, cette élégance qui ne la quittait jamais et que je dirais aujourd’hui véritablement aristocratique, elle m’a tendu l’éponge et le flacon de produit détergent, puis, me laissant finir seule le lavabo, droite, mince et parfumée, elle s’est dirigée vers le petit coin que venait de visiter la reine Christiane, tenant entre ses mains gantées de caoutchouc, comme elles l’auraient été de cuir de Russie, une serpillière et un seau.

Je n’ai pas seulement rencontré Christiane, ce jour-là, mais aussi, d’étage en étage, dans toutes les loges et tous les « restrooms » que nettoyait ma tante, Patrick, Evelyne, et Freddy, et Mireille, et Sylvie… une foule de créatures scintillantes, caressantes, embrassantes, exigeantes, capricieuses et bavardes, dont les images se reflétaient, magnifiques, fascinantes, sur les glaces et les céramiques qu’astiquait sans fin tante Yvette.

Mon petit Polaroïd a fait merveille, j’ai rempli de signatures illustres tout mon carnet de moleskine. J’ai embrassé Sylvie, Eddy, Roger-Guy, et Gilbert et Jackie… j’ai même appris à astiquer les lavabos de marbre, à l’étage du Président.

Et jamais je n’ai dit, quand je suis revenue au village, ce que faisait vraiment la tante Yvette, dans ce Paris impitoyable, si sale et magnifique, qui allait moi aussi m’engloutir.

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