Le banc – Petite fantaisie de Saint-Valentin

—Excusez-moi, madame, je vois que vous êtes assise sur ce banc…

—En effet, monsieur.

—Cela vous dérangerait-il si je m’y installais aussi ?

—Non, monsieur, je vais me pousser un peu…

—Je sais qu’il y a d’autres bancs libres…

—En effet…

—Qu’il y a même de nombreux autres bancs restés libres, que la plupart des bancs sont restés libres…

—Vous l’aviez remarqué ?

—Cependant, excusez-moi… si cela ne vous dérange pas…

—…

—Je me mettrai tout au bout… là, tout au bout…

J’en ai pour un instant seulement, rien qu’un instant, juste le temps de…

—Je vous en prie…

—Voyez comme c’est étrange… ce banc… où nous sommes assis, on vient de le repeindre…

—En vert-feuille. C’est curieux, dans ce parc où tous les bancs sont bruns-boue.

—Oui, tout à fait curieux : on l’a repeint en vert-printemps.

—C’est ce que je disais, en vert.

—Et pourquoi justement lui ? et rien que lui ?

—Je ne sais pas monsieur, je viens seulement de m’asseoir… Peut-être qu’on n’avait pas le temps de les repeindre tous ? Ou que celui-ci est un banc spécial…

—Spécial, vous l’avez dit. Ce banc est tout à fait spécial, j’ai de bonnes raisons de le croire…

— Ah vraiment ? En effet moi aussi je l’ai trouvé spécial, quand je suis passée. Et c’est ce beau vert, qui m’a amenée à le choisir, lui, plutôt qu’un autre… cette couleur si fraîche…

—Si fraîche… vous ne pensez pas si bien dire, la peinture était encore toute fraîche hier midi, et figurez-vous que justement… je songeais…

Si l’amour était un rêve, j’en serais le dormeur.

—Pardon monsieur ?

—Madame ?

—C’est vous qui venez de parler, monsieur ?

—Ah non, je vous assure… j’étais en train d’examiner, muet d’étonnement, la peinture étrangement intacte, la surface parfaitement luisante de ce banc… et je songeais… enfin je réfléchissais… car figurez-vous qu’hier, précisément…

—Cependant, c’était une voix masculine…

—Alors ce doit être mon téléphone… ou le vôtre, peu importe… un de ces instruments qui parlent à notre place…

—Vous voulez dire que la phrase que nous venons d’entendre se serait échappée, toute seule, d’une émission de radio, d’une chanson, d’une publicité, peut-être ?

—Avec cette Saint-Valentin qu’on veut partout nous vendre…

—Oui, tous ces slogans murmurants, ces injonctions au bonheur, ces insupportables mots d’ordre amoureux qui voudraient nous faire croire qu’on ne peut qu’être deux…

—Ou être seul, oui madame. Mais force est de constater que non seulement ce banc a été repeint hier… mais qu’il l’a même été au moins deux fois !

—Cependant cette phrase, que nous venons d’entendre – je ne me risquerais pas à la répéter, mais vous l’avez entendue comme moi – cette phrase a résonné seule. Rien ne la précédait, rien ne la suivait. C’était une phrase toute ronde, qui avait l’air… D’être lancée exprès entre nous deux. Comme une balle…

—Comme un volant, plutôt, un de ces volants avec lesquels jouent les enfants, un volant léger, aérien, emplumé comme un oiseau…

—Peu importe. Je vous dis que cette phrase ne s’est pas échappée par hasard d’une émission ou d’un slogan publicitaire. Je vous dis que quelqu’un l’a prononcée exprès.

—Exprès ?

—A dessein, si vous préférez.

—A dessin, comme vous y allez ! Les phrases ne dessinent rien, que des possibles. Des possibles que nous pourrions cueillir…

Si nous l’osions…

Sur la branche de mon baiser, cueille cueille ce jour la rose des passions.

—Comment cela, madame, vous vous y mettez vous aussi ?

—M’y mettre ? Et à quoi, monsieur ?

—Au jeu de volant… au jeu des mots qui chuchotent et qui volent, rebondissant comme des balles…

—Ah non, moi je ne dis rien… comment pouvez-vous croire ? c’est… je ne sais pas qui c’est, d’ailleurs cela ne m’intéresse pas.

—Cependant, c’était une voix féminine !

—Féminine, en êtes-vous sûr ?

—Absolument. Une voix féminine. Soprano. Vous êtes bien soprano ?

—Non, pas du tout, je suis alto.

—Alto ? J’aime beaucoup les voix d’alto… Je suis moi-même, figurez-vous, ténor…

—Ah vraiment ? Vous chantez ?

—A mes heures…

—Moi aussi… comme c’est curieux…

—Ah ? vous aussi… comme c’est curieux…

—Les voix d’alto s’accordent si bien aux voix de ténor…

—Les voix de ténor s’accordent si bien aux voix d’alto…

—C’est très curieux…

—Vraiment curieux…

—Mais cette voix que nous venons d’entendre, cette voix… si ce n’était pas la vôtre ?

—Ah non, monsieur !

—Comment expliquez-vous ?

—Je ne sais pas… Cela pourrait venir du kiosque à musique ?

—Il est fermé… à l’abandon ! Et puis cela venait de tout près. D’ici même.

—Alors… vous êtes peut-être ventriloque ?

—Ventriloque ! qu’allez-vous donc imaginer !

—Imaginer ? je n’imagine rien :  vous m’aviez dit que vous n’en aviez que pour un instant… et je vois qu’à ma montre il est déjà…

Oublie ta montre mon amour, à l’horloge de mon coeur, c’est ton talon aiguille qui affole les heures.

—Vous voyez bien, cette fois, c’est une voix masculine ! Je vous prie de cesser, monsieur. De cesser absolument. Et de changer de banc…

—Mais je vous jure que ce n’est pas moi !

—Pourtant, il me semble bien que si.

—Comment me justifier, madame ? Regardez-moi plutôt : ces cernes de chien battu, cette calvitie naissante, ce ventre mou, et ces lacets usés… ai-je l’aspect d’un séducteur ?

—L’aspect, monsieur, bien sûr que non, vous n’en avez pas l’aspect… mais vous en avez la voix… vous en avez les mots ! Sachez que ce ne sont pour moi que de gros mots…

—De gros mots, les mots d’amour… ? J’aimerais pouvoir vous convaincre qu’il y en a de bien doux, pourtant… Mais… non, malheureusement, ce n’est pas moi qui ai parlé.

—Alors qui est-ce, si ce n’est ni vous, ni moi, ni le grand nuage aux yeux sombres et à la barbe noire qui penche au-dessus de ce banc…

—Et si c’était… lui ? enfin je veux dire elle… le… enfin la…

—Le la la le lala ?

—Le la la le… lalala… enfin le micro, la cassette ou le disque, un de ces appareils high-tech, une voix, quoi, une voix mécanique, enregistrée, qu’on aurait cachée… par ici… ou par là ?

—Par là làlà… Vous voulez rire, monsieur !

—Non, pas moi, madame. C’est lui, sans aucun doute. C’est lui qui veut rire. Et qui veut rire de nous ! Ces bancs sont si malicieux. D’ailleurs, savez-vous qu’on les appelle des centaures ?

—Des Centaures ?

—Oui, penchez-vous, regardez, c’est écrit. « Le Centaure ».

—En effet. Et alors ?

—Et alors ? Alors il faut s’attendre à tout. Oui, madame, sachez que tout est possible, et qu’il faut tout attendre, puisque même les bancs ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Tenez, figurez-vous qu’hier midi, je m’étais endormi ici même, sur ce banc exactement qui n’a l’air de rien, et quand je me suis relevé, j’avais sur le dos six grands barreaux de peinture verte…

—C’est absurde, comment auriez-vous pu les voir, puisque c’était sur votre dos ?

—Mais c’est que dès que je me suis levé, j’ai senti les regards derrière moi, accrochés à chacun des barreaux de peinture de ma veste. Et puis je voyais les gens assis sur les bancs se lever, vérifier leurs habits… j’ai retiré ma veste et j’ai compté : six barreaux ! sur ma veste grise… Stupéfait, je suis revenu vers le banc, je me suis incliné pour vérifier… Alors – pouvais-je seulement imaginer cela ? – le banc avait déjà été repeint ! Je me suis penché, un peu plus près, un peu trop près, pour mieux voir, et paf ! six autres barreaux verts par-devant !

—Un vrai costume de bagnard, monsieur.

—Dites plutôt que j’étais comme un oiseau en cage !

—En quelque sorte.

—Prisonnier, je l’étais, mais prisonnier, je ne le suis plus, car j’ai trouvé la clé. Et je suis revenu librement pour m’asseoir sur ce banc… juste pour un instant… Tout prêt à m’envoler. Posé là près de vous comme l’oiseau sur la planche.

—C’est absurde, parfaitement absurde. Monsieur, vous me racontez des craques.

—Non, madame, écoutez mieux, c’est l’air qui craque ! Ecoutez donc… ça craque et ça grésille… je vous dis qu’il y a quelque chose, ici, là, là là, qui parle à notre place.

Sous la pluie enlacés nous marchons en dansant comme font les amants.

—Là, vous voyez bien. Puisque nous sommes assis.

—Que nous nous surveillons…

—Chacun à l’un des bouts du banc.

—Et puisqu’il ne pleut pas.

—En êtes-vous certaine, chère madame… Je viens de sentir sur mon front une goutte de pluie…

—Nous parlions de ce craquement… de ce grésillement…

—Que couvre maintenant le crépitement de la pluie…

—De cette voix venue d’ailleurs…

—Non, de votre côté…

—Dites plutôt du vôtre…

De cet arbre !

—Ce sequoia sempervirens…

—Eh bien, voyez, madame, ce que je viens de cueillir, sur la branche de ce sequoia sempervirens…

—Comment ? C’est donc vous qui aviez caché je ne sais quelle machine… ?

—J’en suis bien incapable…

—Alors qui ?

—Cela pourrait bien être… Lui.

—Qui ça lui

—Lui ? eh bien, Lui, voyons ! Ou l’Autre. C’était peut-être l’Autre.

—Vous parlez par énigmes. Montrez-le moi plutôt, ce petit appareil, que vous avez… que vous prétendez avoir… cueilli… là, sur l’arbre…

—Prenez, madame. Non, n’ayez pas peur… il ne vous mordra pas… je lui ai coupé le sifflet.

—Qu’est-ce que c’est ?

—Un petit haut-parleur, tout simplement.

—Crr crr… Aujourd’hui mieux qu’hier et plus belle que demain css, css…

—Vous l’avez entendu, cette fois, le coupable, le tentateur ?

—Je ne comprends pas.

—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

—Pourquoi on a pris la peine de le cacher, tout près de nous…

—De l’accrocher sur le vieux sequoia sempervirens…

—Ce petit appareil… stupide !

—Le trouvez-vous vraiment stupide ?

—Oh, monsieur…

—Je vois que vous ne croyez pas à l’amour, chère madame…

—Ce n’est pas à vous, monsieur, de vous mêler de savoir si je crois ou non à l’…

—Amour toujours toujours l’amour.

—Voix androgyne, cette fois, notez-le bien, ni féminine, ni masculine…

—Vous l’avez rallumé, votre appareil idiot !

—Ce n’est pas le mien, madame, c’est aussi bien le vôtre. Puisqu’il se trouvait derrière notre banc. Mais n’ayez crainte, je vais le faire taire définitivement. Lui couper tout à fait son petit sifflet. Il ne vous ennuiera plus, il n’insinuera plus…

—C’est le mieux à faire. Maintenant que vous l’avez trouvé, éteignez-le. Ou jetez-le plus loin, si vous ne savez pas l’arrêter…

—Oh ! pardon, chère madame !

—Vous l’avez fait exprès !

—Quoi donc, madame ?

—De me le lancer…

—Vous m’aviez demandé de le jeter. 

—Et vous me l’avez lancé. C’était pour que je le ramasse… comme une balle… que je vous le renvoie…

—Vous voyez, vous avez été tentée…

—Pas du tout. Vous avez agi si maladroitement…

—Je ne le nierai pas. C’était maladroit. Je ferais aussi bien de vous inviter sans détour. A prendre un verre, ou à dîner ? Si vous êtes libre, bien entendu. Et si vous n’êtes pas de ces Liliths…

—Lili ? Non, je ne m’appelle pas Lili, monsieur, pas du tout ! 

—Il y en a tant, de ces Liliths qui s’ignorent. La dernière fois que j’ai invité une femme à dîner… c’était pour la Saint-Valentin. Elle était si jolie, si bien maquillée… entre ses lèvres rouges elle engloutissait… des huîtres, des pâtés, une pintade entière… le gras dégoulinait sur son rouge à lèvres, mais ne faisait qu’en renforcer l’éclat rouge. Elle mangeait, mangeait, mangeait tant, que j’ai fini par comprendre que c’était moi qu’elle mangerait, à la fin.

—Et moi, monsieur, la dernière fois qu’un homme m’a invitée à dîner…. C’était justement pour la Saint-Valentin. Un vendeur de roses s’est présenté à notre table. L’homme a acheté une rose – une seule, le pingre, une rose dont on n’avait pas écaillé les épines – et il me l’a tendue par la tige. Mon doigt s’est percé aussitôt. Cruellement. Et je suis restée droite, silencieuse, à tenir ma rose, une épine fichée dans le doigt, pour que le sang de mon coeur meurtri ne se répande pas partout, tachant ma robe, ma vie, et ma joie à venir.

—Tant d’amourettes sont des échecs.

—Des comédies.

—Des bouffonneries.

—Des caprices.

—Des drames.

—Des tragédies !

—Des opérettes. 

—Des chansonnettes.

—Mais cela n’empêche pas de se donner la main.

—C’est qu’il pleut maintenant si fort… Le sequoia ne nous protège plus et la pluie tombe en seaux. 

—La pluie n’est rien. Nous le réenchanterons, madame, ce grand parc solitaire et glacé !

—En attendant, monsieur, ne restons pas ainsi, sous ce nuage qui s’acharne… comme s’il voulait nous punir !

—Nous punir, mais de quoi ? Oubliez-les, ces idées nuageuses. Ce que je vous propose, c’est que maintenant tous les deux…

—Avant d’aller dîner…

—Ensemble…

—Nous nous levions…

—Que nous allions faire dans le parc chacun de notre côté…

—Un petit tour…

D’Eden…

—Pour tout recommencer…

—Tout recommencera…

—On repeint bien les bancs…

—En vert-feuille en vert tendre…

—Oh, regardez, madame !

—Mais regardez, monsieur : ce panonceau, au beau milieu des narcisses… !

—Des jonquilles, madame…

—Ce panonceau ! Tout est donc expliqué.

—C’est donc une oeuvre d’art.

—Ou du moins l’ouvrage d’un artiste.

—Une installation…

—Comme on dit…

—C’est bien ce qui est dit : 

Le banc des amoureux.

Au centre du tableau, un banc vert-pomme. Derrière le banc, un grand sequoia sempervirens qui parle en poésie pour ceux qui s’aiment ou s’aimeront... (installation de Jacub Savary)

—Mais alors monsieur, c’est un crime de l’avoir jeté !

—Quoi donc ?

—Ce petit appareil qui parlait, ce petit appareil aussi rond et vert qu’une pomme, tout à l’heure !

—Ah pardon, madame, c’est vous qui m’avez demandé…

—Mais c’est que je ne savais pas !

—Et comment aurais-je su davantage ?

—Si, vous, vous saviez. Vous m’avez dit que vous étiez déjà venu hier. Et au moment précis où l’on repeignait le banc en vert-serpent !

—Ai-je dit cela ?

—Et qui sait même si ce n’est pas vous, vous-même, l’artiste, l’auteur de cette blague de très mauvais goût ?

—Dans ce cas j’ai bien fait de jeter la pomme aux orties !

—Non, vous n’aviez pas le droit. On ne peut pas se permettre de jeter comme cela les oeuvres d’art. Même lorsqu’elles sont un peu trop… disons… 

—Modernes. Je n’aime pas l’art moderne.

—Ce n’est pas la question. Une oeuvre d’art est une oeuvre d’art.

—Mais si elle parle ? Si elle est indiscrète, cette oeuvre, si elle veut s’imposer à nous ?

—Comment, monsieur, refusez-vous que l’art nous parle ? N’admettez-vous pas qu’il s’impose ? N’est-ce pas pourtant la vocation de toute oeuvre que de nous révéler…

—Il faut le retrouver, alors, ce trognon bavard.

—Cherchons-le sans tarder… Je suis sûre qu’il appelle, quelque part !

—Vous avez raison, chère madame, il faut le retrouver, il appelle, il murmure, il sifflote, il me semble l’entendre.  Malgré le bruit de la pluie tambourinant sur les feuillages… Il me semble… Est-ce que cela ne vient pas… d’ici ?

—Non. De là.

—D’ici.

—De là.

—Ne nous disputons pas. Ce n’est pas le moment. Nous avons, ne l’oublions plus, un objectif commun.

—Retrouver cette pomme…

—Cette balle perdue…

—Ce volant disparu...

—Il ne faut pas perdre de temps.

—Cherchons chacun de notre côté.

—Et si nous ne trouvons rien ?

—Nous chercherons encore.

—Encore, encore ! Mais c’est qu’il pleut si fort.

—La pluie est merveilleuse, elle chasse les passants…

—Elle nous laisse à nous-mêmes…

—A notre quête…

—Nous nous croiserons dans les allées.

—Nous nous croiserons encore… courant sous la pluie comme on danse…

—Chantant sous la pluie tous les deux…

What a glorious feeling...

—Pardon, que disiez-vous ?

—Je crois que c’était lui…

—Vous voulez dire : elle ?

Elle, lui… you, too… doo, doodoo doo…

—Nous nous rencontrerons…

—Par hasard…

—Nous nous regarderons…

—Surpris…

—Et nous nous parlerons…

—Nous nous écouterons…

—Nous nous retrouverons…

—Etonnés…

—De chercher tous les deux…

—Nous nous regarderons…

—Sous l’orage…

—Nos voix se croiseront…

—Sous la pluie…

—Comme nos mains…

—Par hasard…

—Alors peut-être…

—Alors, c’est sûr…

—Nous nous rencontrerons…

—Enfin.

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Tante Yvette

Ma tante Yvette… on était fier d’elle, dans la famille… Parce que c’était vraiment quelqu’un, tante Yvette. Une Parisienne. Et pas n’importe laquelle. Une dame. Une vraie. Il n’y avait personne comme ma tante Yvette. Elle était si jolie, si bien habillée… Et puis c’était incroyable, ce monde qu’elle connaissait… On pouvait même dire sans exagérer qu’elle connaissait tout le monde. Ces gens extraordinaires qu’on voyait à la télé, qu’on entendait à la radio, les présentateurs, les acteurs, les chanteurs, les stars enfin… tous, elle les connaissait tous pour de vrai. C’était quelqu’un, vraiment, ma tante Yvette. Si vous aviez vu comme les voisins la guettaient à leurs fenêtres, quand elle descendait de la vieille Simca de mon père, perchée sur ses talons aiguilles, toute blonde et si court vêtue, et si légèrement lestée de sa petite valise de croco, et si adorablement mince dans son gros manteau de vison…

Elle était « montée à Paris », toute jeune, pour chanter, et, bien qu’on ne l’ait jamais vue, finalement, à la télé, se dandiner comme tant d’autres devant un micro, elle « avait fait son trou », comme disait mon père en hochant la tête. Oui, elle avait bien réussi. Elle les connaissait tous…

Quand elle venait nous voir, pour Noël, et que nous mettions la télévision, elle commentait aussitôt, en minaudant un peu : « Patrick… ah, Patrick… c’est un mélancolique, et pourtant… il est tellement rigolo, en réalité, quand il veut… » Et elle racontait à voix basse des anecdotes si amusantes et si personnelles que mon père en rougissait, tandis que ma mère se mettait à glousser. 

D’eux tous, ceux qui régnaient sur l’écran du séjour aussi bien que sur le petit transistor grésillant de la cuisine, elle nous parlait sans cesse, avec malice, avec tendresse, avec une inimitable familiarité, les appelant par leur petit nom, avec cet accent de moquerie légère et d’indulgence qui n’appartient qu’aux vrais amis.

« Eddy, oh, Eddy, je l’aime bien… avec ses airs de dur, il est bon, Eddy, il est bon, et puis il est si délicat… il me disait justement, la semaine dernière…

« Christiane… c’est une perfectionniste, évidemment, Christiane, une perfectionniste, je vous l’accorde, mais, non, elle n’est pas aussi raide et hautaine qu’elle en a l’air, elle est même très aimable… et si généreuse… vous n’imaginez pas à quel point elle est généreuse… on l’appelle la reine Christiane, et on a raison… mais elle donnerait sa fourru… enfin, je veux dire sa chemise… pour un peu d’amitié, pour un simple service… elle est extraordinaire, Christiane… Je vais vous raconter quelque chose… c’était un soir, après un show vraiment extraordinaire… »

« … oui, tout à fait comme Evelyne… Evelyne, vous avez raison de la trouver charmante, elle est charmante… Et aussi jolie en vrai qu’à la télé… et toujours en Chanel, bien sûr… Evelyne, c’est une femme faite pour porter du Chanel… »

Elle ne connaissait qu’eux, elle ne parlait que d’eux, eux… ceux qu’on voyait chaque soir illuminer la nuit dans leurs costumes d’étoiles, ceux qui savaient la rumeur du monde et les secrets de la météo, ceux qui passaient le soir leurs beaux visages fardés par la fenêtre ouverte de notre petite télévision.

Tante Yvette était si élégante, si mondaine, si bavarde et si parfumée. Tante Yvette était d’un autre monde que le nôtre. D’un monde meilleur et plus beau que le nôtre. Tant Yvette faisait scintiller nos soirées de Noël et nos fêtes. Tante Yvette était la fierté de la famille.

Et toute simple avec ça pourtant, pas bégueule pour un sou. Jamais le moindre agacement envers nos voisins indiscrets, quand elle descendait de la Simca sous les applaudissements, jamais le moindre mépris pour sa famille de provinciaux balourds, quand elle poussait sur le seuil le grand rideau anti-mouches qui frissonnait de toutes ses lames de plastique coloré. Toujours enjouée, toujours prête à venir festoyer chez nous pour Noël et pour Pâques, sans rien apporter d’autre dans ses bagages de croco que les anecdotes fabuleuses dont elle nous régalait. Et si joliment habillée, si délicieusement décolletée. Une vraie Parisienne. Une amie des stars. Une star elle-même, nous en étions certains, dans ce beau Paris lumineux où elle évoluait si à l’aise, une grande dame que nous admirions, même si cela nous tarabustait bien un peu, de ne jamais la voir à la télé, elle qui les avait tous vus en vrai

Aussi, quand, pour mes douze ans, elle m’avait gentiment téléphoné, et que j’avais entendu, au loin, sa voix de Parisienne grésiller dans l’écouteur, je n’avais pas hésité un instant à lui demander : « Si tu voulais me faire un cadeau, tante Yvette… un beau cadeau… je voudrais tellement voir Paris avec toi, tante Yvette… je voudrais que tu m’emmènes avec toi… dans Paris, dans tout Paris… et que tu me les présentes, ces gens, enfin… ces gens que tu connais… que tu me fasses avoir des photos, des autographes… au moins quelques-uns, pour mes douze ans, s’il te plaît, tante chérie, s’il te plaît… »

Oh, elle avait hésité, hésité, si longtemps hésité… elle s’était fait prier. Elle avait invoqué tous les prétextes : mon jeune âge, le coût du voyage, ses innombrables occupations, la météo défavorable… Mais je n’avais pas lâché le morceau, réfutant tous ses arguments, j’avais insisté, insisté, insisté. Il y avait eu, pendant quelques jours, pour une petite fortune d’appels téléphoniques. Si bien que mon père avait fini par trancher, craignant que la facture n’enfle encore : « Patricia a reçu un Polaroïd pour sa communion, Yvette. Et un carnet de moleskine. Ça a coûté quelque chose. Alors maintenant faut que ça serve. Qu’elle prenne des photos et des autographes, pour qu’on puisse les montrer aux voisins, aux copains, aux cousins. Tu vas t’en occuper, Yvette. Tu nous dois bien ça, de toute façon, vu qu’on te l’a laissée sans faire d’histoires, la collection de mémé… »

La chronique familiale rapportait en effet que tous les bijoux de mémé étaient allés à Yvette, passée en coup de vent pour l’enterrement, tandis que nous avions eu à vider seuls la maisonnette insalubre et infestée de punaises, voyage après voyage, à la décharge municipale. Et les locataires, pour finir, qui ne payaient même pas… elle avait eu la bonne part, Yvette, la belle part lumineuse de la vie de mémé, les colliers de strass et les broches de presque améthyste, et la bague au brillant de zirconium, et les boucles d’oreille en perles fines gagnées à la fête foraine, et la broche Chic et Toc, et la montre en or de La Redoute, enfin toute la collection de mémé, répétait mon père, ajoutant chaque fois un nouveau bijou, comme si Yvette avait vraiment touché le gros lot, en emportant la petite boîte d’acajou tapissée de velours usé que mémé avait laissée pour elle, sa « belle Yvette », selon les termes du testament griffonné qu’on avait retrouvé sur la table de nuit et qui n’était même pas signé…

Si bien qu’un beau matin de janvier, un des derniers jours des vacances d’hiver, j’avais revêtu ma plus jolie robe, mon manteau jaune, mon collant Dim et mes chaussures « trotteur », et j’étais montée dans le train pour Paris, serrant sur mes genoux le petit sac de voyage en simili-cuir qui contenait mes « effets » pour la nuit.

Tante Yvette m’attendait à la gare, dans son manteau de fourrure. Elle constata que j’avais encore grandi, posa sur mes deux joues glacées ses lèvres rouges comme deux coquelicots, ses lèvres parfumées comme deux grands mois d’été, puis elle m’entraîna en bavardant vers la station de taxis… Un taxi ! Tante Yvette allait m’emmener en taxi… Je n’étais encore jamais montée dans un taxi… j’allais enfin… Mais au dernier moment, faisant mine de s’impatienter, elle me poussa vers le métro… « C’est tellement plus rapide, au lieu d’attendre dans le froid qu’un de ces messieurs veuille bien… et puis il faut que tu voies le métro, ma chérie… on doit toujours commencer par le métro, quand on visite Paris, c’est tellement parisien, le métro, tellement typique… »

Le métro, tante Yvette avait raison, c’était passionnant… et typique, certainement… je n’avais jamais vu un endroit pareil, si absurde, où les gens, collés les uns contre les autres, ne semblaient pas du tout se voir… Et ces longs tunnels noircis de suie où on avait trouvé nécessaire d’écrire sur les murs sales, en grandes lettres délavées : « Dubo, Dubon… » quel étrange hommage à la beauté, au confort, au bonheur, offert aux passagers tressautants qui fonçaient dans la nuit…

Mais pourquoi mon ticket était-il estampillé « deuxième classe »… il y avait donc une première classe dans ce drôle de train fou ? Tante Yvette n’avait-elle pas trouvé de ticket de première classe dans son sac à main de cuir rouge ?

Quand nous avions enfin émergé à l’air libre, tante Yvette avait regardé sa montre. Une jolie montre en or exactement semblable à celle que ma mère avait reçu des Trois Suisses avec sa commande, la semaine passée. Apparemment nous étions en avance. Et comme il faisait froid, nous étions entrées dans une brasserie. Tante Yvette commanda pour moi un café-croissant. Et pour elle un simple verre d’eau. A cause de ce régime amaigrissant qu’elle devait suivre chaque année, après les fêtes, ah, ma chérie, si tu savais comme on grossit facilement, quand on n’a plus tout à fait vingt ans, profite bien des croissants, cela ne dure qu’un temps, mon Dieu, de manger ce qu’on veut…

Un café-croissants… avec deux croissants… c’était vraiment royal. Ma tante Yvette faisait les choses si bien. Il n’y avait vraiment personne comme ma tante Yvette. Et puis c’était la première fois que je plongeais dans mon café des sucres de Paris, emballés dans de petits papiers blancs de Paris. Et, même si j’avais oublié de retirer le papier qui s’était mis à nager laidement à la surface de ma tasse, et qu’il avait fallu ramener sur la soucoupe à l’aide de la petite cuillère, il était vraiment exquis, ce café de Paris au sucre de Paris.

Mais je fus bien surprise au moment de partir : dans le cendrier tapissé de cendres, tante Yvette n’avait laissé que quelques pièces de cuivre… « Je n’ai pas de monnaie, ma chérie », avait-elle expliqué rapidement. Et j’avais dû sortir un franc de ma petite bourse de plastique. Cela arrive, évidemment, de ne pas avoir de monnaie… Surtout quand on doit la sortir d’un petit porte-monnaie verni rouge assorti au joli sac à main qu’on serre dans une main gantée.

Ensuite, nous avions marché longtemps, longtemps… Ici, là, à droite, à gauche, elle m’indiquait des bâtiments où nous n’entrions jamais et dont j’oubliais aussitôt le nom… Parfois, un taxi nous doublait, ralentissant à notre hauteur… pourquoi ne le hélait-elle pas au passage, ma jolie tante Yvette, comme le font tous les héros des films ? Mais non, non… nous continuions à marcher, péniblement, contre le vent glacé qui montait de la Seine. J’avais si mal aux pieds… et tante Yvette, donc, comme elle devait souffrir, avec ses hauts talons… mais elle restait impassible, très droite dans son manteau de vison, très élégante et mince sur ses cothurnes d’actrice.

Enfin, nous nous étions arrêtées, épuisées et glacées, devant un palais circulaire et très blanc, tout miroitant de vitres et de lumières.

Un huissier gardait la porte. Tante Yvette fit un petit geste familier de sa main gantée, et il nous laissa passer sans poser de questions. Mes doutes se dissipèrent aussitôt : c’était vraiment quelqu’un, ma tante Yvette. Pas de doute, c’était quelqu’un, dans ce palais gardé par un monsieur en uniforme.

Une dame, derrière un bureau d’acajou, lui avait tendu un trousseau, et maintenant elle avançait fièrement, ma tante Yvette. Elle me fit entrer dans un bureau vide tout encombré de machines et de fils.

—Passe-moi ton Polaroïd, et assieds-toi… oui, là, au bureau, devant le micro… et mets les écouteurs sur tes oreilles, que je prenne la photo…  Absolument, c’est ici qu’on enregistre, oui, des émissions de radio, des chansons… ici, et pas seulement ici… ici, à côté, partout…

Tu veux voir le saint des saints, je veux dire le studio 106 ? 

Alors, rieuse, elle m’entraîna dans des couloirs sans fin qui tournoyaient comme le monde, puis, brusquement, ouvrit dans un coin d’ombre une porte qui n’avait l’air de rien. Au-dessous de nous s’étirait une vaste salle emplie de lumières colorées où s’agitait un petit homme en costume de scène.

—Tu le reconnais ? Oui, c’est lui, c’est le studio 106, celui de la télé, avec l’estrade, et les projecteurs, et les escaliers pour les artistes, et les gradins orange pour le public… Et, tiens, là, regarde, tu le vois, celui qui porte une veste à paillettes et qui fait couiner le micro, c’est lui, c’est Georges…

Ma tante Yvette fit un petit signe, d’en haut, auquel Georges répondit distraitement.

—Il veut bien qu’on descende, mais il ne faudra pas le déranger trop longtemps. Il se prépare… il vérifie que tout est bien en place…

Georges ? En effet, c’était lui… j’ai sorti mon carnet d’autographes – le petit carnet neuf que j’avais acheté exprès… Georges… il serait ma première signature… et s’il acceptait de poser devant mon Polaroïd… 

Je me suis avancée vers la scène, descendant prudemment les gradins, derrière ma tante Yvette que déjà Georges embrassait sur les deux joues.

Et soudain, tandis que je préparais mon carnet, devant moi, juste devant moi, il y a  eu cette apparition : Christiane. La reine Christiane. En personne. Descendant en courant l’escalier des vedettes.

—Yvette, ah, Yvette, vous voilà enfin… venez un peu que je vous embrasse, d’abord… ah, Yvette, vous nous manquiez, si vous saviez… que ferions-nous sans vous, Yvette ? S’il vous plaît, dépêchez-vous, ouvrez-nous les loges… please, Yvette, vous avez les clés ? dépêchez-vous, nous commençons dans un quart d’heure…

Tante Yvette a secoué son trousseau, s’est dirigée vers les coulisses comme vers son royaume, a ouvert une porte, a allumé l’interrupteur sans tâtonner. Nous étions dans un couloir blanc sans fenêtres, aux murs couverts d’affiches et de photographies. Un couloir qui avait la particularité de contenir un nombre extraordinaire de portes étiquetées. 

Christiane a poussé l’une des portes. Ma tante Yvette l’a suivie. Moi, j’ai suivi ma tante Yvette.

A peine entrée, Christiane s’est affalée dans un fauteuil et s’est servi un cognac. Elle avait l’air si fatiguée. 

« Yvette, aidez-moi donc à retirer mes bottes, elles me serrent… Je vais plutôt prendre mes escarpins transparents… mes petites pantoufles de verre, vous savez bien, Yvette… sortez-les donc, dépêchez-vous, voyons, je commence dans un quart d’heure… aidez-moi à les enfiler… non, pas comme ça, doucement, doucement, je vous ai dit… sans faire plisser le collant…

Pourquoi est-ce qu’il vous va si bien, à vous, ce manteau de faux vison… ? je suis jalouse, Yvette… jalouse ! on dirait qu’il est authentique, sur vous… quand je pense qu’il me m’étouffait… que j’avais l’air d’un bibendum, et que sur vous… comme vous êtes jolie, avec, mince comme vous êtes – comment faites-vous, au fait, pour rester aussi mince ? – oh, Yvette, il vous va comme un vrai, décidément, ce manteau… J’en parlais hier encore à Evelyne, justement : c’est extra-or-di-naire comme vous avez ce don de faire paraître vraies même les pires imitations… votre valise en faux croco, par exemple… je me souviens, quand je vous ai vue partir pour la gare avec, l’autre jour, j’ai d’abord cru que c’était une vraie… et si je n’avais pas observé de près… moi qui m’y connais… Oh, ce manteau, ce manteau ! je n’en reviens pas, de l’effet qu’il fait sur vous ! Vraiment, c’est un don, un don, que vous avez, Yvette, de donner de l’allure à ces petites choses sans valeur… un don précieux, plus précieux que le luxe authentique, c’est ce que je disais à Evelyne… c’est un don extraordinaire, c’est merveilleux, Yvette, vous êtes merveilleuse…

Et elle est charmante aussi, cette petite… ah, c’est votre nièce… elle tient de vous… elle est tellement adorable, avec son petit appareil photo et son joli carnet… et le bandeau dans les cheveux, c’est si mignon… Et elle n’avait jamais vu Paris ? Ah… dire que j’ai été comme elle, un jour… je n’arrive même plus à m’en souvenir… vous vous en souvenez, vous, Yvette, du jour où vous êtes arrivée à Paris ? Ah, venir à Paris, c’est comme une nouvelle naissance, on plonge dans ce grand océan de Paris, et on se met à nager, à respirer, à vivre, à vivre ! et c’est comme si on n’avait jamais vécu, avant… mais parfois je regrette, je regrette… si, Yvette, je vous assure que parfois, je regrette… Oh, vous le portez encore, ce vilain sac rouge ? ça fait bien trois semaines, non ?… A propos, j’ai encore un petit service à vous demander, un tout petit service, Yvette… penchez-vous un peu, que je vous dise cela à l’oreille… alors vous voulez bien, alors c’est entendu ? et je vous passerai mon sac bleu, demain, celui qui est siglé Varzo, oui, celui-là, il ira mieux avec le manteau… et puis on ne peut tout de même pas garder trois semaines de suite le même sac à main, ça ne se fait pas… surtout que ce n’est que du plastique… ça fait de l’effet quand c’est neuf, ça brille, mais ça se fend tout de suite, le plastique… 

Mais assez parlé, maintenant, Yvette… nous avons à faire, toutes les deux… »

La reine Christiane s’est resservi un cognac. Puis tante Yvette a retiré ses gants et son sac à main et s’est mise en devoir de retirer ses bottes royales. J’ai pris, pour l’envoyer chez moi, avec le petit Polaroïd qu’on m’avait offert pour ma communion, une photo de tante Yvette, radieuse, agenouillée dans son manteau de vison, tenant entre ses mains baguées le joli pied botté de Christiane. La photo est sortie lentement, comme une langue de vipère qui aurait hésité, du petit appareil. Et c’est seulement alors que je l’ai remarqué : tante Yvette avait une façon de s’incliner si… et elle avait aux lèvres un bizarre sourire humble et soumis que je ne lui avais jamais vu… tante Yvette ? Celle qui avait pris la bonne part de l’héritage de mémé ? La star hollywoodienne que tous les voisins nous enviaient ? Que lui arrivait-il ? Pourquoi ne se redressait-elle pas en secouant à son tour comme une reine son grand casque de cheveux blonds ? Elle était pourtant insupportable, cette Christiane, avec ses demandes qui n’en finissaient pas. Et puis elle n’était pas plus jolie que ma tante. Non, beaucoup moins, même, avec son teint blafard et ses lèvres trop minces… sans maquillage, elle n’avait plus rien ni d’une reine ni d’une étoile, tandis que ma tante Yvette…

—Vous allez encore m’aider un peu,  Yvette… puisque Anita n’est pas encore arrivée… de toute façon Anita n’est jamais là quand on a besoin d’elle… Tenez-moi donc le miroir, que je voie l’arrière… non, tenez-le plutôt de côté… mieux que cela… Je n’arrive jamais à me maquiller comme il faut toute seule, vous savez bien… plus de poudre, non ? Là, sur la joue… je n’aurai pas l’air trop pâle ? Si je forçais un peu sur le rose, là, au centre, juste un peu… ? Essayez, vous… vous êtes si douée… juste une touche, pour rehausser le teint… C’est bien… non… je ne sais pas… est-ce que c’est bien ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous, Yvette ? Pourquoi est-ce qu’Anita n’est pas arrivée ? …ça me rend toujours tellement nerveuse, ces enregistrements… et encore, ce n’est pas du direct… vous savez bien quel trac j’ai, pour le direct… 

Puis Christiane s’est levée en faisant grincer le fauteuil, elle a avalé rapidement un deuxième cognac, et s’est dirigée vers la porte du fond, avant de ressortir, quelques instants plus tard, laissant dans le sillage de son parfum un bruit de chasse d’eau et une pièce d’un franc tombée sur le fauteuil. Tante Yvette s’est inclinée pour ramasser la pièce, l’a rangée soigneusement dans son porte-monnaie rouge et néanmoins vide, puis elle a ouvert tranquillement la porte, s’effaçant pour laisser la reine Christiane s’envoler, aérienne, vers le studio 106.

Alors ma jolie tante a retiré son manteau de faux vison, son sac à main de plastique et ses chaussures à talons, elle a sorti d’un casier une blouse rose à rayures, une paire de sandales blanches, et une paire de gants de caoutchouc jaune, a rangé soigneusement son sac à main, son manteau et ses chaussures à talons, a refermé le casier, a enfilé prestement la blouse, les sandales et les gants, puis, comme si cela avait été l’action la plus naturelle à accomplir en ce lieu, avec beaucoup de souplesse et de grâce, elle s’est penchée sous le lavabo, a ouvert la porte du petit placard, en a sorti une éponge et un flacon de produit détergent et a commencé à frotter sur la céramique, avec une précision et une rapidité toutes professionnelles, les traces de poudre, de rouge à lèvres et de cognac déposées par la reine Christiane.

J’étais stupéfaite… tante Yvette ? Sa montre d’or brillait toujours à son poignet, pourtant, et pas un cheveu de son casque laqué n’avait flanché lorsqu’elle s’était penchée… Tante Yvette ! Si elle m’avait regardée, j’aurais… oui, certainement j’aurais dit des sottises. Mais tante Yvette ne m’a pas regardée. Avec sa grâce inimitable, cette élégance qui ne la quittait jamais et que je dirais aujourd’hui véritablement aristocratique, elle m’a tendu l’éponge et le flacon de produit détergent, puis, me laissant finir seule le lavabo, droite, mince et parfumée, elle s’est dirigée vers le petit coin que venait de visiter la reine Christiane, tenant entre ses mains gantées de caoutchouc, comme elles l’auraient été de cuir de Russie, une serpillière et un seau.

Je n’ai pas seulement rencontré Christiane, ce jour-là, mais aussi, d’étage en étage, dans toutes les loges et tous les « restrooms » que nettoyait ma tante, Patrick, Evelyne, et Freddy, et Mireille, et Sylvie… une foule de créatures scintillantes, caressantes, embrassantes, exigeantes, capricieuses et bavardes, dont les images se reflétaient, magnifiques, fascinantes, sur les glaces et les céramiques qu’astiquait sans fin tante Yvette.

Mon petit Polaroïd a fait merveille, j’ai rempli de signatures illustres tout mon carnet de moleskine. J’ai embrassé Sylvie, Eddy, Roger-Guy, et Gilbert et Jackie… j’ai même appris à astiquer les lavabos de marbre, à l’étage du Président.

Et jamais je n’ai dit, quand je suis revenue au village, ce que faisait vraiment la tante Yvette, dans ce Paris impitoyable, si sale et magnifique, qui allait moi aussi m’engloutir.

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Loulou

Il avait déclaré d’un ton qui ne laissait place à aucune objection : « On fera appel à un traiteur, cette fois. Pour le service aussi. »

Cette fois. Bien sûr. Cette fois… Elle se souvenait avec angoisse du précédent réveillon, de la soupière qui s’était effondrée, minée par une secrète fêlure, de l’horreur des morceaux explosant sur la table, brisant assiettes et verres, projetant des jets bouillants sur les convives stupéfaits qui se retenaient de hurler.

Il avait fallu transporter Frank, l’adjoint de Jonas, chez le médecin de garde. Et la soirée s’était poursuivie dans le silence et la gêne.

Même lorsque Frank était rentré, une demi-heure plus tard, ragaillardi, avec son petit carré blanc sur l’oeil, et qu’il avait mimé avec sa fourchette une attaque de pirate sur la pintade aux pruneaux, personne ne s’était détendu. La femme de Frank, Emeline, avait ostensiblement posé les yeux sur la tache humide qui s’étalait sur sa manche de satin, à l’endroit où le potage avait giclé et qu’elle avait si longtemps et soigneusement brossé, tout à l’heure, dans la salle de bains. Et l’éclat de rire forcé de Miguel avait été si sonore, dans le silence général, que le malaise s’était encore accentué.

Elle avait été si stupide, elle était si stupide, si en-dessous de tout, elle était si évidemment vouée à l’échec et aux catastrophes.

Leur situation financière était devenue délicate, ces derniers temps, mais Jonas avait raison, entièrement raison : il fallait faire appel à un traiteur. Pour le service aussi. Surtout pour le service.

La note serait plus brûlante encore que les giclures de potage qui avaient sali jusqu’au papier peint neuf, et qu’elle avait tenté de frotter, le lendemain, sans parvenir à autre chose qu’à déchirer le papier détrempé. Qu’importait ? Frank le lui avait si souvent expliqué : ces repas, comme chacune de leurs sorties, comme la maison de campagne elle-même n’étaient pas des dépenses, c’étaient en réalité des investissements. L’essentiel était que cette fois tout soit parfait. Bien sûr qu’elle allait rattraper. Assurer. Même si elle manquait d’assurance, d’équilibre, de… de tout ce qui faisait, par exemple, le charme d’Emeline, elle y parviendrait. Donner le change, rien d’autre. Elle saurait. Avec une lumière tamisée, personne ne s’apercevrait des taches sur le papier peint. Un peu de musique couvrirait son perpétuel embarras d’hôtesse bredouillante. Et le serveur stylé qui officierait ferait oublier le désastre de l’hiver précédent.

Un homme comme Jonas était obligé d’inviter de temps à autre ses principaux collaborateurs à dîner ailleurs qu’au restaurant. De les convier chez lui pour donner à leurs relations professionnelles la touche d’intimité nécessaire pour stimuler leur dévouement. Cette petite pointe d’amitié perçant sous le respect et l’autorité, c’est là que s’accroche la fidélité. Le lien, comme il disait. Le lien. Elle comprenait, oui. Et que ces réveillons conviviaux, dans l’isolement de leur maison de campagne, contraignant les convives à dormir sur place dans les chambres d’amis, étaient des rituels nécessaires, destinés à marquer le début d’une nouvelle année comme s’il s’était agi d’une nouvelle alliance… à renouer et resserrer chaque année le lien. Elle comprenait très bien. Et que l’autre lien, celui qui l’unissait à Jonas, se distendait de plus en plus, elle le comprenait aussi très bien, une fois de plus, ce soir, tandis qu’elle regardait évoluer avec aisance les employés loués pour la soirée, comme elle l’avait compris, tout à l’heure, avant qu’ils n’arrivent, tous, devant le miroir qui lui renvoyait l’image accablante de ses cheveux trop longs et de son ventre épais. On dit que les miroirs inversent les images. C’est pour cela, peut-être, que l’on y distingue tant de choses qu’on aurait préféré ne jamais savoir. L’avenir, par exemple… on y lit si bien l’avenir… Comment sont-elles, les autres, devant leur miroir ? Que voyait-elle, par exemple, que lisait-elle sur son image inversée, cette Emeline si mince au visage si soigneusement redessiné et toujours impeccable sous ses cheveux casqués de blond ? La perfection ? vraiment ? Une femme parfaite, évidemment, Emeline était une femme parfaite, c’était l’opinion générale, Emeline est parfaite, Emeline est charmante. Tandis qu’elle… Elle… oh, eh bien, elle… elle était la myope qui laissait s’écrouler les soupières dont elle n’avait pas repéré les fêlures, la grosse qui ne savait pas maigrir, la sotte qui n’avait jamais eu l’idée de couper ses cheveux trop fins et mousseux dont les coiffeurs ne savaient que faire. La pauvre Sandrine, la sotte Cendrillon sans marraine, empêtrée dans la silhouette de citrouille d’une de ses soeurs disgraciées.

Donc, oui, bien sûr, le traiteur, c’était certainement un peu cher, en ce moment, mais la banque faisait encore crédit – d’ailleurs il s’agissait d’un investissement, il n’y avait donc pas à s’en soucier. Le service professionnel, c’était vraiment très… oui, très classe… En tout cas beaucoup mieux que… Jonas avait eu raison. Elle n’avait aucune objection à faire.
Mais Loulou… Pourquoi Jonas avait-il insisté pour qu’on enferme Loulou dans le garage ?

Il le savait, pourtant, que Loulou la rassurait, dans les moments difficiles, qu’il sentait à merveille à quels moments il devait venir se frotter contre elle, l’assurer de son affection, lui fournir un sujet de conversation quand elle ne savait plus…

—Quel adorable petit chien vous avez là ! Et de quelle race est-il, on dirait un loulou de Poméranie ?

—Oh, il n’a pas vraiment de race, c’est un simple bâtard. Mais c’est vrai qu’il doit avoir du sang de loulou… il me semble… oui…

—Oh, il est si mignon, dépeigné comme il est, avec tous ses poils qui lui tombent dans les yeux… 

—Figurez-vous que je l’ai… enfin… je l’ai trouvé dans l’allée, comme ça, dans une flaque, tout boueux… avec une patte brisée. On a supposé que quelqu’un du village l’avait jeté là, par-dessus la grille… j’ai essayé d’interroger les gens, les voisins, les… enfin… je veux dire… la boulangère, l’épicière… mais je n’ai jamais vraiment su. Il était tout bébé. Je l’ai nourri au… c’est-à- dire… au biberon…

—Et comment s’appelle-t-il ?

—Loulou… il s’appelle Loulou… je lui chantais des comptines d’enfant, vous savez… il était si petit… et j’avais oublié les paroles… alors je faisais louloulou… loulou… Il redressait ses jolies oreilles, ses yeux brillaient, sa bouche frémissait… on aurait dit qu’il essayait de répéter… loulou… louloulou… Alors, puisqu’il aimait mes chansons, et qu’il ressemblait vraiment à un… bien sûr, à un loulou de Poméranie… je l’ai appelé comme ça… Loulou. Et puis je me souvenais d’une histoire, que j’avais lue à l’école, où il y avait un perroquet…

—Un perroquet ?

Elle s’embrouillait toujours. Mais les petits chiens rendent les invités patients. Ils essayaient de retrouver le fil, ils posaient encore des questions. Des questions auxquelles elle répondait longuement, en s’embrouillant encore. Loulou était un sujet inépuisable. 

Elle adorait parler de Loulou. Jamais elle ne restait à court, quand il s’agissait de Loulou.

Loulou était son meilleur allié. Et ce n’était pas parce que, le soir de la soupière brisée, il était venu lécher la nappe, tirant à lui ce qui restait de couverts, et portant le désastre à son comble, qu’il fallait aujourd’hui le punir et le condamner au garage. Qu’aurait-il pu faire d’autre, pauvre Loulou, ce soir-là ? Il avait cru aider, à sa manière de chien innocent, ignorant, remettre de l’ordre dans le chaos qu’elle avait provoqué. Qui l’aiderait, ce soir, à remettre de l’ordre en elle-même, que ferait-elle, sans Loulou, seule, face à eux ?

Mais elle avait consenti à cela aussi. Et maintenant, assise devant Emeline qui égrenait les mots avec toute la grâce de son sourire maquillé, elle écoutait Loulou qui grattait à la porte. Ce que disait Emeline devait être infiniment spirituel, car Jonas ne cessait de rire, d’un rire étrange et gras qui la mettait mal à l’aise, tandis qu’elle regardait sans l’entendre la bouche adorable de la jeune femme dessiner sous son casque blond des paroles très rouges qui se découpaient comme des perles rondes et parfaites dans l’air tiède. Elle se souvint de ce conte qu’elle avait lu autrefois dans un livre d’enfant, et qui racontait l’histoire d’une fille dont chaque mot était une perle. Une fille qui parlait en crachant des joyaux… que tous s’empressaient de recueillir avec admiration. Emeline était la fille aux perles, nouant les mots l’un à l’autre pour en faire d’étincelants bijoux. Tandis qu’elle… dans sa bouche maladroite qu’elle maquillait si mal, les mots avaient toujours l’air de s’éteindre, de se briser et de se déchirer, se transformant en bribes informes, inaudibles. Et tous ces gens qui lui demandaient toujours de parler plus fort… « Vous avez une voix si douce… » Si douce ? Si faible, voilà ce qu’ils voulaient dire… tellement faible. Pauvre Loulou, lui non plus ne savait pas s’exprimer. Il n’osait pas aboyer, il se contentait de gratter doucement… si doucement… faiblement, si faiblement… elle seule entendait… Mais que pouvait-elle faire ? 

Elle s’excusa, se leva, se dirigea vers la cuisine, s’émerveilla de l’adresse de la cuisinière occupée à napper de cognac le rôti de biche qu’on allait flamber tout à l’heure, s’éclipsa sans que nul ne lui ait parlé, se dirigea vers le garage. Derrière la porte, Loulou s’apaisa en entendant son pas. Elle n’osa pas ouvrir – Jonas serait fâché. « Loulou, chantonna-t-elle, louloulou, loulou… je te promets que nous sortirons ensemble au jardin, dès qu’ils seront partis, je te le promets, Loulou, loulou, louloulou… »

Il était temps de regagner sa place. Au bout du couloir, derrière la porte du garage, le grattement obstiné recommença. Et elle fut reconnaissante à Loulou. Ce grattement qu’elle seule semblait entendre, c’était sa façon, après tout, de la soutenir.

—Revoici notre belle hôtesse, s’exclama Frank. Tous se tournèrent vers elle. Les yeux d’Emeline se posèrent ostensiblement sur ses cheveux… — Les années ne passent pas pour elle, ajouta Jonas, d’un ton rêveur… Ses cheveux… ils avaient dû se décoiffer, pendant son court voyage. Elle se vit un instant comme la voyait Emeline, comme la voyait Frank, comme la voyait Jonas, ils la voyaient tous, une étudiante vieillie, ridiculement timide, incapable de comprendre qu’il était temps de trancher et de couper ses cheveux moussus, rebelles, absurdement longs, pour les faire entrer dans un de ces casques blonds, bruns, ou roux, que vissent, la trentaine passée, sur leur visage de combattante, les femmes élégantes qui ont arraché un matin leur premier cheveu blanc. Elle se jura de les couper, dès son retour à Paris. Dès… cette nuit même, quand ils seraient partis… elle le ferait… devant le miroir… Les couper… comme si cela pouvait suffire… Comment Emeline faisait-elle pour garder toujours sur la tête cette permanente impeccable ? Et pour façonner et nouer ces perles que crachait avec tant d’aisance sa bouche parfaitement redessinée ? Lorsqu’elle s’assit, incapable d’imaginer la moindre réplique à l’étrange compliment de Jonas, elle sentit que sa robe venait de craquer à la taille, et elle devint très rouge.

Mais le serveur s’avançait déjà, lentement, portant en triomphe le rôti de biche aux cerises. Il le déposa sur le grand dessous de plat de cristal qui ornait la table. On s’exclama. Lentement, cérémonieusement, le serveur craqua l’allumette. La flamme ardente courut comme un éclair sur la viande saignante, sur les cerises trop rouges, sur la bouche adorable d’Emeline. Tous applaudirent. L’homme impassible se mit alors en devoir de découper des parts d’une finesse inouïe avec un long couteau très fin, très brillant, qui lui rappela celui du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret où Jonas l’avait emmenée avec un de ses gros clients. Avec son couteau, le prestidigitateur avait tranché en deux moitiés son assistante, puis la femme du client. Et il avait fait glisser derrière son voile le torse de la femme du client au-dessus des jambes de l’assistante, puis le torse de l’assistante au-dessus des jambes de la femme du client. Ç’avait été un moment fascinant, répugnant… puis de nouveau le prestidigitateur les avait mélangées toutes deux dans son voile sombre, il avait rendu à chacune son visage et son corps… et elles étaient revenues chacune à sa place, comme si rien ne s’était jamais passé, la femme du client écroulée devant son quatrième whisky, et l’assistante agile et souriante sur la scène, se préparant pour un autre tour. Elle en était restée toute troublée, incapable d’expliquer ce que Jonas avait appelé « le truc », mais personne d’autre qu’elle n’avait semblé s’en soucier vraiment, la conversation avait repris, et la femme du client avait tant bu encore que ses lèvres humides ne savaient plus articuler que le mot « chéri ». « Chéri, chéri… » elle l’avait répété tant de fois en s’accrochant à Jonas que Sandrine l’aurait volontiers coupée de nouveau en tranches avec le couteau du prestidigitateur. Mais cela non plus n’avait pas semblé avoir d’importance, et Jonas et son gros client avaient continué, imperturbables, à parler affaires.

Pourquoi servir une biche aux cerises ? C’était affreux, si on y pensait… elle connaissait cet élevage, non loin, où les biches aux yeux si doux se penchaient aux clôtures, quand on passait. Et ces fruits rouges, c’était si laid sur la chair rouge… presque indécent. Et pourquoi flamber la viande, aussi ? Etait-ce vraiment plus agréable de sentir une flamme vous lécher le visage que de recevoir un jet de potage brûlant ? La scène de la flambée avait eu un aspect aussi diabolique que le spectacle du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret. Mais tous paraissaient satisfaits. Emeline, en particulier, arborait son sourire toujours imperturbable et parfait, malgré l’appétit avec lequel elle dévorait sa part de viande saignante. Elle se demanda comment elle faisait pour rester aussi mince en mangeant d’aussi bon appétit. Et pour conserver toujours à son rouge à lèvres sa teinte nette et profonde ? Elle devait avoir une façon particulière, extraordinaire, de manger, de parler, de boire… Un talent longuement cultivé. Pour boire, surtout, d’ailleurs. Car elle buvait sec, Emeline, avec toute sa perfection marmoréenne. C’était peut-être cela, au fond, le secret de tous ces gens qui paraissaient s’amuser, qui savaient toujours quoi dire et quoi faire : ils buvaient. Tandis qu’elle, qui ne supportait pas l’alcool, elle en était réduite à ce rôle si malaisé de spectatrice, de… d’intruse… oui, il lui semblait toujours, dans ces repas que Jonas l’obligeait à organiser, que c’était elle, en réalité, l’invitée. Et qu’elle n’avait été invitée que par erreur. Parce qu’on s’était trompé de personne, d’adresse… N’était-ce pas avec ironie que Frank l’avait appelée, tout à l’heure « Notre belle hôtesse », tandis que sa robe trop serrée craquait aux yeux de tous sur son corps trop rond ? Il faudrait qu’elle aille discrètement chercher un châle, tout à l’heure. Elle ne pouvait tout de même pas passer la soirée entière ainsi, le corps raide, les bras immobiles et plaqués sur son ventre. Cependant… elle redoutait le moment où elle devrait se lever… la robe allait craquer davantage, s’ouvrir du haut en bas peut-être… et que deviendrait-elle alors, ainsi dévêtue devant eux tous ? Sans doute devrait-elle demander au serveur… mais était-ce vraiment dans ses attributions ? … d’aller chercher, sur le grand porte-manteau du vestibule… ce grand pashmina que… et aussi une épingle à nourrice… mais est-ce qu’elle avait cela quelque part dans la maisons ? Oui… oui… elle se rappelait avoir langé Loulou dans un morceau de drap, qu’elle avait attaché avec une de ces épingles… Loulou… il avait toujours été si docile… pauvre Loulou, si sage, si soumis, qui continuait à gratter à la porte sans aboyer. Il était seul, là-bas, le pauvre. Et comme il devait avoir froid…

Et elle, elle était si mal, et si seule, elle aussi, dans la chaleur étouffante de la table. Elle ferma à demi les yeux, écoutant le grattement délicat de Loulou. C’était curieux que personne ne paraisse le remarquer… mais ils étaient tous si occupés à écouter Frank, à écouter Miguel, à écouter Emeline, si occupés à s’écouter eux-mêmes… Tout à l’heure, elle retirerait cette robe ridicule, elle mettrait son pyjama, son vieux manteau et ses bottes, elle délivrerait Loulou, et, tous les deux, ils sortiraient au jardin, ils marcheraient sous les étoiles. C’était une nuit d’étoiles, elle l’avait remarqué tout à l’heure avec ravissement en fermant les volets. Une nuit si pure. Une de ces merveilleuses nuits glacées où chaque astre semble une aiguille de gel, posée au bord du ciel comme sur une branche. Où le ciel tout entier est comme un grand arbre de givre se penchant vers la terre. Loulou adorait les étoiles. Il était semblable à elle, un enfant de la campagne, un petit villageois bâtard né dans l’obscurité et que fascinaient les étoiles. Ils marcheraient longtemps, ensemble, sous le ciel immense, bien au-delà des grilles de la propriété, vers les champs et les prés, vers les forêts emplies d’animaux muets.

—Les douze coups de minuit… attention !… aboya soudain Miguel, le directeur associé… Il va falloir manger les douze grains de raisin !

On servit les raisins. Elle s’étonna que le traiteur ait pensé à cela. Non, bien sûr, ce devait être une idée de Miguel. Ce ne pouvait être qu’une idée de Miguel. Il était si autoritaire, ce Miguel, avec sa voix trop forte et son accent rauque. C’était lui-même, sans doute, qui avait apporté les raisins. 

On ouvrit la fenêtre. Un grand pan de nuit piqué d’étoiles s’en vint rôder, glacial, dans la pièce où tous faisaient silence. Soudain, on entendit sonner le premier coup, très fort, à l’horloge de l’église… « Uno », dit Miguel. Et tous avalèrent un grain. « Dos !  » Ils avalèrent ensemble le second… tous riaient… Au douzième coup, tandis qu’ils se souhaitaient en buvant le champagne une heureuse année, elle s’aperçut qu’elle seule avait oublié de manger.

Et maintenant, cria Frank en refermant la fenêtre, je veux trouver la pantoufle de Cendrillon ! Il fit semblant de la chercher partout. Tous riaient. Il fureta dans le salon, puis chercha dans le couloir, à la recherche d’une chaussure oubliée… Sandrine l’entendit enfin ouvrir la porte du garage… Quant il revint, il portait en triomphe une botte boueuse – l’une de ces bottes de simple caoutchouc qu’elle avait l’habitude d’enfiler, le soir, pour promener Loulou dans le parc. Elle rougit de nouveau.

— »Notre Cendrillon a bien les pieds un peu boueux, mais si petits, si charmants… on n’en trouve plus d’aussi menus… attention, messieurs, je vais essayer la botte à chacune des dames, retirez vos chaussures, mesdemoiselles, c’est le grand chambellan du roi qui vous en prie ! »

Il était ivre, évidemment. Mais Loulou était libre.

—Tiens, vous avez un chien ? Je ne savais pas… où le cachiez-vous ? Il est marrant, avec son poil hérissé. On dirait un ourson décoiffé… 

Mais ce soir elle n’avait pas envie de raconter l’histoire de la flaque. Ni même l’histoire du baptême de Loulou. Elle se sentait mal à l’aise. C’était à cause de la robe. Ou à cause de la boue sur la botte de caoutchouc. Ou à cause du visage si parfait d’Emeline. Et aussi parce qu’elle n’avait rien bu, pas même une coupe de ce champagne qu’on resservait déjà. Celui qui ne boit pas ne suit pas les règles, ne comprend pas le jeu, ne sait pas faire avec l’illusion. Celui qui ne boit pas est un intrus. Celui qui ne boit pas, celle qui ne sait pas dessiner son visage, celui qui ne rit pas aux plaisanteries de Frank, celle qui ne veut pas se laisser trancher en deux par le prestidigitateur au couteau acéré… celui qui ne crache que les cailloux qu’il mâche, comme cet orateur d’autrefois dont elle avait oublié le nom… ceux qu’on a laissés entrer par erreur, ceux qui pourraient aussi bien être ailleurs, et qui finiront par sortir.

Mais Loulou… Loulou ! il avait suivi Frank, sans qu’on s’en aperçoive… Loulou ! elle était si heureuse. Sous la table, il se frottait déjà contre ses jambes, il jouait avec ses chaussures, il mordillait son ourlet. Cher Loulou, il ignorait qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas… Elle voulut l’avertir… non, Loulou, fais attention, n’arrache pas ma chaussure, je ne veux pas retirer ma chaussure comme l’ont fait toutes les autres femmes, c’est tellement idiot… non, surtout, ne va pas tirer sur mon ourlet, que ma robe ne craque pas davantage… Elle se pencha, très raide, essayant de ne pas élargir la déchirure de sa robe.

Et vit très nettement, sur le genou de Jonas, le pied nu d’Emeline, qu’il caressait doucement de la main.

Elle se redressa brusquement.

Le visage d’Emeline était toujours aussi imperturbablement maquillé. Jonas poursuivait à voix basse une conversation très sérieuse avec Miguel, en mangeant grain à grain un reste de raisin qu’il trempait de sa main libre dans sa coupe de champagne. C’était ignoble, mais elle ne rougit pas, cette fois, lorsque sa robe acheva de s’ouvrir, dans un craquement furieux.

Plus tard, à la clinique, elle ne put se souvenir de rien d’autre : quelqu’un avait allumé la télévision, au salon, et on avait entendu un autre minuit sonner, plus loin, très loin, quelque part à Paris, dans une débauche de feu d’artifice. Tous s’étaient exclamés – c’était si surprenant, n’est-ce pas, ces deux minuits l’un après l’autre, lequel était le bon ? – celui de la télévision, bien sûr, l’autre ne valait rien… et dire qu’on avait mangé tous les raisins…

Elle s’était levée, toute droite, dans sa robe déchirée. Elle s’était avancée, avait ouvert la fenêtre en grand. Loulou s’était précipité au-dehors, sa robe était tombée tout à fait, et elle avait sauté derrière lui, d’un coup, comme elle aurait plongé, vers le jardin plein d’étoiles, presque nue sur ses escarpins dorés, dans le long crépitement glacé du feu d’artifice télévisé. Puis, laissant derrière elle l’assistance médusée, elle s’était mise à courir, à courir, dans la boue et la nuit de l’hiver, enveloppée de ses longs cheveux enfin libres, derrière Loulou qui l’entraînait au loin, si loin, là où jamais personne ne les retrouverait.

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L’invité

C’était le soir du 24 décembre. Un 24 décembre gris et froid dont les guirlandes s’égouttaient lentement, dans le brouillard stagnant et la nuit qui tombait. Je rentrais du bureau, où j’étais resté tard. J’étais parti le dernier, bien après 18 heures, comme à mon habitude – pourquoi aurais-je modifié mes habitudes pour un soir comme celui-là ? Et j’avais refermé la porte à regret sur la pièce obscure et déjà engourdie.

J’avais maîtrisé la journée, il me resterait à maîtriser la soirée. Une soirée de Noël, ce n’est jamais facile, et celle-ci, plus que d’autres encore, s’annonçait… J’allais la passer seul, évidemment. Et pourquoi pas ? Seul, est-ce qu’on n’est pas toujours seul, quoi qu’on fasse, en ce monde ? Est-ce que les amis, la famille, ne sont pas toujours de simples leurres, de vains écrans qu’on place entre soi et la solitude, notre ultime vérité à tous ? Est-ce qu’un homme courageux et lucide, dévoué à son travail et à son devoir, n’est pas nécessairement destiné à vivre seul ? Et est-ce qu’on est malheureux, seul, même le soir de Noël ?

Ce serait une soirée comme une autre, avais-je finalement décidé. Un moment vide et stérile à passer, voilà tout. Il y aurait sans doute un film comique à la télé, une soirée à paillettes, des danseurs, des chansons, des feux d’artifices dans tous les coins du monde où je ne serais pas. D’une fenêtre à l’autre, dans la ville, on reconnaîtrait les orphelins de Noël à l’éclat identique de la petite lueur de leurs téléviseurs, et au déchaînement identique de la joie identique des musiques stupides qui s’échapperaient vers la rue. Le lendemain, de toute façon, il ne resterait de la fête des autres que leurs déchets, leurs regrets, leurs indigestions, leurs gueules de bois, et l’amertume de leurs querelles familiales. Tout reprendrait son cours. Jusqu’au 31 décembre, où il suffirait de se coucher tôt pour atteindre tranquillement l’année suivante et reprendre la tâche.

Il était étendu sur sa marche, au coin de ma rue, devant la maison qu’on va démolir. Les portes et les fenêtres avaient été murées comme il se doit, mais personne n’avait pensé à obstruer les marches du perron, restées dégagées, accueillantes aux tags, aux chiens errants, et aux passants sous l’averse. C’était là, sur ces marches sales, qu’il avait posé depuis quelques jours ses cartons, ses grands sacs de plastiques remplis d’on ne savait quoi, et sa couverture polaire tachetée d’étoiles et de crasse, tout un petit chez-lui répugnant où il se vautrait sans vergogne.

Plus bas, sur le trottoir tapissé de mégots, tremblait au ras des pieds hâtifs le cendrier ébréché qui lui servait de sébile.

Je suis passé devant lui avec indifférence, comme il se devait. Un homme sale, à cheveux longs, couché sur des cartons. Pourquoi me serais-je soucié d’un tel déchet, naufragé du laisser-aller, de la drogue ou de la prodigalité, qui n’avait que ce qu’il méritait ?

Il m’a semblé, bizarrement, qu’il me suivait du regard. Je me suis retourné et en effet mes yeux ont plongé dans les siens. Et il… non, je devais être simplement fatigué, troublé par la perspective d’une longue soirée à passer seul devant un film ridicule ou des variétés criardes. Car pourquoi m’aurait-il regardé ainsi ? Je me suis dit que j’étais un peu déprimé, malgré toute ma philosophie, par l’idée de cette longue soirée d’hiver à passer seul, et qu’une petite douceur me ferait du bien, un bon morceau de bûche à déguster devant ma télé, tout à l’heure, par exemple… J’ai rebroussé chemin pour gagner la boulangerie-pâtisserie de l’avenue.

Je suis encore repassé devant lui, j’ai fixé mon regard plus haut, sur les guirlandes trop bleues d’où pleuvaient des larmes de leds, en prenant bien soin de ne laisser entrer dans mon champ visuel aucun détail de l’être avili que je dépassais. Mais, encore une fois, j’ai eu cette drôle d’impression qu’il me suivait du regard.

A la boulangerie, je ne sais pas pourquoi, j’ai acheté deux parts de bûche. Je n’en voulais qu’une, bien entendu, puisque j’allais passer la soirée seul. Pourtant, quand la vendeuse, avec son sourire maquillé et son stupide bonnet de père Noël, m’a fait répéter combien de parts je demandais, j’ai dit bêtement : « Deux ». Je ne suis pas gourmand, non, je n’ai pas ce genre de défaut, évidemment, mais devant le sourire trop largement maquillé de la vendeuse, il m’avait semblé, soudain, que je mangerais volontiers deux parts, face à ma télé. C’était idiot car je ne suis pas de ceux qui s’abandonnent au gras, et ce genre de gâteau est bourré de crème. Mais allez savoir ce qui peut passer par la tête d’un homme fatigué qui rentre tard chez lui après une lourde journée de travail pour passer seul le réveillon de Noël.

La vendeuse m’a emballé les deux parts dans un petit carton blanc qu’elle a noué d’un ruban doré, et elle m’a fait un petit clin d’oeil en me souhaitant de joyeuses fêtes. Elle devait croire que j’allais passer la soirée en galante compagnie. Les gens sont si vulgaires. Je suis resté très digne, je n’ai rien répondu, mais en sortant j’ai laissé la porte entrouverte, quelques secondes de trop, pour que le froid du dehors vienne mordre le visage sottement épanoui de cette créature décidément repoussante sous sa coiffe de Noël. Les gens, vraiment, sont encore plus vulgaires que d’habitude, dans ces périodes de joie. C’est si vulgaire, du reste, la joie, si vulgaire…

Quand je suis repassé devant lui, je devais vraiment être fatigué, j’ai commis une erreur. Une très légère erreur, certes, mais de celles qui peuvent entraîner loin. J’ai laissé mon regard descendre jusqu’au cendrier, où flottaient quelques pièces de monnaie disposées en appât. Il s’est aussitôt penché vers moi, m’effleurant l’épaule avec une inconcevable familiarité :

— Je vous souhaite un heureux Noël, monsieur.

Poli, finalement… il avait su être poli. Poli, et habile stratège…

Car il ne m’avait évidemment souhaité Noël que pour m’apitoyer, pour que je pense qu’il allait passer une soirée de faim et de froid, tandis que je serais, moi, malgré tout, si heureux d’être assis au chaud, devant mes parts de bûche. Espérant qu’une honte parfaitement injustifiée me pousserait à poser une pièce dans la sébile. Une pièce ou deux, et peut-être même, puisqu’on était le soir de Noël, un billet.

Ces mendiants connaissent tous les trucs, évidemment. Et lui, avec ses sacs de plastique et sa couverture, semblait être lesté d’une certaine expérience.

Mais au lieu de m’implorer avec la répugnante humilité de ceux qui dépendent entièrement du bon vouloir d’autrui, il m’a dit doucement :

— Oui, on a beau dire, on a beau se dire… on a beau être irréprochable, c’est dur, tout de même, quand on doit passer seul une soirée comme celle-là…

Là, j’ai sursauté. Comment savait-il ? Y avait-il dans mon allure quelque chose qui me trahissait ? Ce paquet entouré d’un ruban doré, et assez ample pour contenir deux parts de bûche, autant que mon impeccable costume cravaté, n’auraient-ils pas dû au contraire signaler une invitation, l’assurance des bons jours et la foi des vainqueurs ?

— Surtout, a-t-il ajouté, rêveusement, quand on craint d’être licencié, malgré un travail acharné, parce que l’âge vous a rattrapé, et que l’angoisse du lendemain vient s’inviter dans la soirée solitaire. Triste, si triste compagne, l’angoisse…

J’ai sursauté de nouveau. Qui lui avait appris ? Je n’avais eu connaissance des projets de restructuration de l’entreprise que la veille, comme tout le monde, et les deux seuls CV que j’avais commencé à envoyer, parce que je ne perds jamais de temps, je les avais postés sur internet, si bien que j’étais absolument certain que rien, dans ma tenue encore très assurée, dans mon emploi du temps de cadre surmené, dans mes déplacements rapides et sans détours, rien, non rien ne pouvait indiquer…

Et pour lui montrer que je n’étais pas, mais alors pas du tout, celui qu’il croyait, j’ai fouillé négligemment dans la poche où j’avais enfourné la monnaie, tout à l’heure, et j’ai lancé vers sa sébile, royalement, sans daigner m’incliner, les deux pièces de deux euros que m’avait rendues la fille au bonnet de père Noël. Et les centimes avec, pour faire bonne mesure.

Les pièces ont tinté musicalement dans le cendrier. Sous l’éclat des décorations de la rue, elles ont pris soudain de surprenantes teintes colorées.

—Putain, il a dit, 4 euros 35… bien visé, bravo…. ça va faire juste le compte.

—Le compte ?

—Bien sûr. Ecoute… les kebabs sont à 3 euros 25 chez Rachid, avec les vingt-cinq centimes de réduction si on prend une chaise en terrasse l’hiver, ça les passe à 3 euros. Plus 3,50 pour deux bières. Total 9,50 pour deux. Et justement je m’étais fait 5, 50 dans ma journée de taf.  Donc on y est, tu vois, pile, aux 9,50. 

Je t’invite !

—Pardon ?

—Je t’invite !

—Vous…  m’invitez ?

—Fais pas cette tronche, comme si on allait te la trancher, là, sur place, tout de suite, ta bonne tête de brave cadre décroché, prêt à embarquer sur la charrette… Je t’invite, parce que ça me fait plaisir de t’inviter, voilà tout. J’avais décidé d’inviter quelqu’un, ce soir. Je ne fais jamais la fête tout seul.

Pour qui ce malheureux me prenait-il donc ? Ils boivent tant, ces gens de la rue… leur vue, leur perception du monde s’en trouve brouillée jusqu’à la folie… dans son délire d’ivrogne il devait me confondre avec l’un des siens… Et puis son histoire de charrette et de tronche, c’était d’une grossièreté… il était devenu si vulgaire, à son tour, aussi vulgaire que la fille de la boulangerie-pâtisserie, tout à l’heure, aussi vulgaire que mon ex-épouse, quand elle m’exhortait à profiter de la vie, comme elle disait… enfin jétais fermement résolu à ne plus l’écouter, à m’en aller comme si rien n’avait été dit, à regagner mon appartement comme si jamais je ne l’avais croisé sur mon chemin, à m’éloigner de ce pas rapide et décidé qui avait toujours été le mien et m’avait permis de traverser la vie sans m’égarer jamais.

Un homme comme lui n’avait pas à m’inviter, moi. Moins encore à ironiser sur ma situation.

Mais, je ne sais pas du tout pourquoi, comme à la boulangerie, au lieu de dire ce que j’avais à dire, ce simple « Non » qui aurait tout remis dans son ordre, j’ai dit : « Bon ». Et même j’ai ajouté : « C’est d’accord ». J’étais manifestement épuisé, ce soir-là… à bout de nerfs… je ne peux pas l’expliquer autrement… ce licenciement qui s’annonçait… cette soirée de Noël à passer seul. Machinalement, hors de toute volonté, mes lèvres ont prononcé ces paroles impossibles qui ne pouvaient pas être vraiment de moi : « Bon, c’est d’accord ».

Lui, il a ri d’abord, comme s’il m’avait joué un bon tour. Puis de nouveau il m’a regardé de son drôle d’air si doux. Et il a ajouté en souriant, avec cette délicatesse qui m’avait tant surpris déjà :

— Tu te détendras un peu, tu verras, je t’assure, ça te fera du bien…

Me détendre ? Moi ? Je n’étais pas de ceux qui se « détendent »…

Je me suis senti obligé de le recadrer, j’ai pris ma voix de bureau pour mettre au net une dernière fois une situation qui commençait à me dépasser :

—J’ai payé ma part d’avance, je tiens à le rappeler, et il va de soi que je contribuerai aux frais supplémentaires en partageant ce dessert que j’apporte…

—Evidemment, cela va de soi, a-t-il acquiescé : je partagerai, tu partageras… nous partagerons. Je le sais, oui, je le sais que je peux compter sur toi. Je te donnerai un bout de ma polaire – une belle polaire, hein ? un cadeau qu’on m’a fait ! Toi, tu donneras ta part de bûche. Et qui sait si elle ne multipliera pas, cette part ? Cela arrive, quelquefois…

Comment le savait-il aussi, que j’avais précisément acheté de la bûche au nougat ? Elle aurait très bien pu être au chocolat, à la vanille, à n’importe quoi… Et puis cela aurait très bien pu être un éclair, une religieuse, un Paris-Brest, une charlotte même… ! La frivolité humaine n’a pas de limite, et la vitrine présentait un choix si vaste… J’ai jeté un coup d’oeil vers l’avenue… D’où il était installé, on ne pouvait pourtant pas apercevoir la boulangerie…

Et voilà comment, ce soir-là, au lieu de passer Noël tout seul dans mon petit appartement cossu et méticuleusement ordonné, j’ai mangé un kebab chez Rachid en terrasse avec…

Non, il ne m’a jamais dit comment il s’appelait.

Il ne m’a rien dit de lui.

Absolument rien.

C’est moi qui ai parlé, tout le temps. Et lui qui m’a écouté.

Je lui ai tout raconté. Tout. Mon sérieux d’étudiant modèle. Ma progression éclair à la CIM. Mon mariage. Mon divorce. La façon dont la séparation s’était ensuite propagée partout dans ma vie, comme une fissure qui n’avait fait que s’élargir, m’éloignant de ma famille, de mes anciens amis, de mes collègues, de tous. Et désormais le licenciement menaçant, inévitable malgré mes capacités et mon travail acharné, tant le mur de mon existence était devenu fragile, malgré mes efforts incessants, tant j’étais près de m’effondrer. La brève et banale histoire d’une ascension bien méritée, puis de la chute inéluctable. Mon obstination courageuse. Mon devoir en armure, et mon mépris d’autrui en carapace. Tout. Tout ce que j’avais cru pouvoir être. Tout ce que je n’étais plus. Tout ce que je croyais être encore. Tout ce que je savais bien ne plus pouvoir jamais être. Tout, de bouchée de kebab en gorgée de bière, je lui ai tout craché. J’ai fini de tout déballer en ouvrant le carton de la boulangère, et je lui ai tendu sa part de bûche dans un dernier sanglot.

Ensemble nous avons mangé, lentement, si unis dans l’émotion qu’il n’y avait plus même besoin de paroles.

Jamais je n’avais dit de telles choses à personne. Non, à personne. Pas même à moi-même.

Mais lui, il m’écoutait avec tant de douceur, tant d’amitié. La terrasse glacée d’hiver où nous avions d’abord été assis seuls, partageant comme un manteau sa petite polaire sale, était devenue une vraie terrasse tiède de soir d’été, et elle s’était remplie d’une foule amicale. Le monde se réchauffait singulièrement, ce soir-là. On était bien, ensemble. Près de cet homme c’était comme si mon histoire sans intérêt devenait une vraie histoire, une histoire remarquable, digne d’être racontée, digne d’avoir été vécue. 

Longtemps, ensuite, nous sommes restés, côte à côte, ensemble, tranquilles comme deux vieux amis, sur cette terrasse baignée de douceur.

Quand Rachid a fermé, bien plus tard, nous avons marché un moment dans la rue, lentement, continuant à partager son manteau tiède. La ville était merveilleuse, ce soir-là, le brouillard s’était levé, nous avancions sous un de ces ciels purs et scintillant où les étoiles tissent et défont, et retissent encore, bienveillantes inlassables, les destins des humains.

Il m’a raccompagné jusqu’à la porte de mon immeuble.

—Entre donc, ai-je évidemment proposé. Tu ne vas pas passer dehors la fin de cette nuit si belle. Viens chez moi. Je dispose d’une chambre d’amis très confortable où tu pourras t’installer. Nous ne serons pas à l’étroit, c’est un vaste appartement. J’y ai longtemps vécu avec ma femme, avec nos deux enfants…

Il a secoué la tête. Ses cheveux lui ont fait un instant un halo bleu, sous les guirlandes  qui dansaient dans la nuit. Et la couverture étoilée a paru dessiner des chemins sur ses larges épaules.

— Non, j’ai à faire. J’ai encore tellement à faire.

J’étais si déçu, j’ai insisté. Je m’étais réellement pris d’amitié pour cet homme, d’une de ces amitiés comme je n’en avais connues qu’autrefois, à l’adolescence. De celles qui font croire à la fidélité, à l’éternité. De celles qui font douter de bien des choses aussi qu’on croyait assurées… 

Mais il a continué à secouer la tête, à dire qu’il avait à faire, à faire, tellement à faire…

J’ai voulu, au moins, lui donner de l’argent, beaucoup d’argent, qu’il finisse la soirée au chaud, dans un hôtel, quelque part où on prendrait soin de lui.

Il n’a accepté qu’un billet de dix.

—Cela me suffira, je peux en avoir besoin, pour inviter…

Inviter, c’était donc cela, il allait inviter d’autres amis de rencontre… inviter ! La jalousie m’a mordu le coeur, j’ai encore insisté pour qu’il reste, avec ma voix de chef, ma voix de maître – celle que je prenais, au bureau, pour morigéner la petite Merlot.

Mais il a posé sur moi sans rien dire son beau regard si doux. Est-ce qu’on pouvait vraiment lui résister, à cet homme-là ?

Nous nous sommes serrés la main. Et je l’ai regardé s’éloigner sans tristesse, certain qu’aucune nuit ne se refermerait sur lui.

Quand je suis remonté chez moi, je me suis dit que c’était vraiment idiot, que moi, je ne lui aie rien demandé de sa vie. Que je ne lui aie même pas demandé son nom. Que c’était absurde, qu’il m’ait écouté et consolé comme cela, moi, alors que lui, sans domicile, le pauvre, avait dû endurer tant de misères…

Et que c’était bien curieux, aussi, que je n’y pense que maintenant, alors que j’aurais eu le temps, tout le temps, chez Rachid… 

Cela m’a rappelé un incident qui m’avait troublé, il y avait quelques mois de cela, quand un de nos commerciaux durement touché par le cancer – un fumeur, bien entendu, qui n’avait eu à s’en prendre qu’à lui-même de ses malheurs, et que je soupçonnais en outre d’avoir un peu forcé sur son congé longue durée – mais enfin un homme qu’on n’avait pas revu depuis plus d’un an qu’il avait passé à l’hôpital, et qu’on avait cru mourant, que certains même disaient mort… – quand, donc, le commercial amaigri avait été soudain là, un matin, dans le hall. Je m’étais avancé vers lui, stupéfait par sa maigreur, et il m’avait demandé comment j‘allais. Non pas distraitement, comme on le fait habituellement par politesse et sans attendre de vraie réponse, mais avec beaucoup de sérieux et d’attention, comme un médecin bienveillant. Et moi… comment l’expliquer, j’avais commencé, sans même y penser, à lui parler – à lui qui se tenait devant moi comme un mort – de mes cervicales, de mes lombaires, de ces petits bouts d’os ridicules qui tourmentaient mon dos en ce temps-là. Il m’avait demandé des précisions, que je m’étais complu à lui donner, et nous étions restés ainsi plus d’un quart d’heure, lui à écouter mes plaintes et à me réconforter de ses conseils, moi à lui raconter longuement mes maux. Comme si j’avais été enclin à prendre des pauses, moi l’inlassable travailleur, comme j’avais été enclin à me plaindre, moi qui m’étais toujours tenu, moi qui jamais n’avais parlé à qui que ce soit de mes douleurs, moi qui ne m’étais jamais laissé aller à manquer une seule heure de travail. Comme si ce n’avait pas été lui, le malade, le cancéreux perdu, mais moi, moi seul. Toute la matinée qui avait suivi, j’étais resté bizarrement perturbé, incapable de réfléchir efficacement à mes dossiers. Et pourtant je m’étais senti plus heureux que je ne l’avais été depuis longtemps, depuis bien longtemps. Réconforté, en quelque sorte.

Oui, ç’avait été une soirée troublante, cette soirée chez Rachid.

Mais ç’avait été tout de même une bonne soirée. Une des plus douces, certainement, de toute mon existence.

Malgré cet étrange égoïsme et cet inconcevable abandon qui avait été le mien. Dont il me restait la vague honte d’avoir peut-être mal agi.

Je me rattraperais. Je lui viendrais en aide : j’étais un homme actif, il était mon ami. Nous pourrions louer ensemble, par exemple, un appartement bien moins cher… nous entraider pour monter une petite affaire, avec mes indemnités et mes capacités j’en aurais bientôt les moyens. Il serait mon associé. Dès le lendemain matin, j’irais le trouver, je lui exposerais mes projets.

Mais je ne l’ai jamais revu. Le lendemain matin, il n’y avait plus personne, sur les marches de la maison à démolir. Plus personne, et plus le moindre indice qu’il y ait eu un jour quelqu’un. Les marches avaient été murées de lourds parpaings. Même les tags sur les murs avaient été soigneusement effacés sur le mur recrépi. Et il ne semblait être nulle part dans la ville. Les mendiants que j’interrogeais ne l’avaient jamais vu. Un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux longs, avec des sacs et une couverture grise de laine polaire, toute semée d’étoiles bleues, et un cendrier ébréché ? Personne ne savait rien. Je l’ai cherché longtemps, chaque jour, chaque soir. Puis j’ai fini par comprendre.

Non, je ne l’ai jamais revu. Pas plus que le commercial amaigri qui avait disparu si radicalement des listings de notre entreprise que certains en étaient venus à douter qu’il ait jamais existé.

Oui, j’ai été licencié, en fin de compte.

Non, je ne suis pas tombé tout à fait.

Non, je ne vis plus seul… cette petite Merlot que je harcelais de reproches, au bureau… elle a été licenciée comme moi – à cause de moi et de mes rapports sarcastiques, bien sûr – … eh bien, oui, c’est elle qui… enfin, disons que je l’ai recueillie, en quelque sorte, après…

Car, oui, j’ai retrouvé du travail, depuis mon licenciement. Oh, pas grand chose. A mon âge, même avec des compétences très pointues et un profil d’ex-gagnant, on ne peut plus trouver grand chose. Moi, avec mon air sérieux, mes connaissances en anglais, et ma politesse d’employé modèle, j’ai quand même trouvé quelque chose. Un poste de gardien de nuit dans un hôtel de luxe. C’est mal payé, subalterne, et ça condamne son homme aux insomnies chroniques. Mais on est en uniforme, au moins, et on a les pourboires. Ah, les pourboires ! Je dispose en sébile le cendrier de cristal destiné aux cigares des clients, sur le marbre du comptoir. Et j’avoue qu’il m’arrive d’y laisser traîner, comme oubliés, un ou deux petits billets en dollars ou en roubles, en manière d’appât. On est toujours le mendiant de quelqu’un, voyez-vous. Autant bien faire le taf. Je me débrouille au mieux, vous voyez, avec le nouveau personnage que la vie a fait de moi.

Alors le soir de Noël, avec les pourboires de la veille, avant de partir pour l’hôtel, j’achète toujours deux parts de bûche à la boulangerie-pâtisserie de l’avenue. Au nougat. Et deux cannettes de bière bon marché que je prends chez Rachid. Et quand la nuit s’avance, la lente nuit de Noël si lourde aux solitaires, il y a toujours un client arrogant en costume bien coupé, souvent même une cliente parfumée, en manteau de fourrure et bijoux scintillants, pour rester avec moi manger une part, à mon petit comptoir, sur le carton d’emballage que je lui découpe en forme d’assiette, et boire à la cannette, en racontant longuement, longuement, sa pauvre vie. Quelqu’un qui regrette et qui parle, parle, et que j’écoute sans rien dire, tandis que la nuit glacée d’hiver s’emplit peu à peu d’étoiles aux mains nues filant, filant, inlassables mendiantes, ces destins qu’elles cousent, décousent, et recousent sans fin, pour en recouvrir les épaules des humains d’ici-bas.

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La malle

Quand il avait hérité de la maison, il avait immédiatement eu la sensation d’un voile sur ses épaules. Quelque chose de léger, de doux et d’un peu agaçant, qui s’obstinait à être là, et ne le lâchait plus.

Puis peu à peu, à mesure qu’avançaient les formalités, chez le notaire, ce voile s’était alourdi en cape. Une de ces vieilles capes de grosse laine, qui enveloppent en hiver les bergers, quand ils s’assoient sous les étoiles.

Une carapace, maintenant, c’était devenu comme une carapace. Rien de vraiment désagréable, d’ailleurs, au contraire, juste cette sensation de pesanteur. Et cette autre impression encore, comme de quelque chose d’ombreux où il aurait fait bon se lover, s’endormir. S’oublier.

C’était la maison de ses parents. La maison de ses grands-parents. La maison de ses arrière-grands-parents. La maison des arrière-grands-parents de ses parents. La maison des arrière-grands-parents de ses grands-parents. La maison des arrière-grands-parents de ses arrière-grands-parents.

Il ne savait pas exactement quand cela avait commencé. Qui avait posé la première pierre ou le premier torchis. Mais la maison avait toujours été dans la famille. Et, l’un après l’autre, les héritiers l’avaient prise sur leurs épaules pour la faire aller un peu plus loin, jusqu’à la génération suivante.

Tous avaient ainsi avancé en tortues dans le temps qui s’accélérait autour d’eux. Ralentis eux aussi par le poids de la maison, posée sur leurs épaules en carapace.

Et il ne savait pas – pas encore – si ce poids était de ceux qui écrasent et déséquilibrent le pas d’un homme. Ou s’il était de ceux qui lestent et protègent une vie.

Il avait hésité. Il aurait pu la vendre, après tout, la vieille maison. Est-ce qu’on s’encombre ainsi de vieilles maisons, de nos jours ? Nos vies liquides, nos vies mobiles, ne doivent-elles pas s’écouler comme des ruisseaux libres, suivant leur pente ? Ces anciennes maisons de pierre, lourdes et prêtes à s’effondrer… à quoi bon ? 

Quand il avait rouvert la porte, longtemps après, il avait hésité sur le seuil. Puis il avait de nouveau senti ce poids sur ses épaules, qui le poussait. Il était entré, déjà las. Le vestibule étroit, sombre et glacé, menait à d’autres pièces étroites, sombres et glacées.

Il avait frissonné.

Il aurait été temps alors de partir. De refermer la porte.

Mais tout de suite il avait ouvert les volets qui s’étaient repliés sur le mur comme des ailes grises. Et il avait pensé qu’il allait les repeindre. En bleu, en vert, ou en blanc. Ou même de plusieurs couleurs. Pour qu’ils aillent mieux avec le ciel. Ce gris… c’était parce que les parents n’ouvraient plus les volets, que le gris s’était mis sur le bois. Lui, il les ouvrirait tous les matins. Et le soir il attendrait longtemps avant de les fermer, pour que la maison soit dans la nuit, tout au bout du chemin qui venait du village, comme une lanterne attentive.

La maison aux volets ouverts s’était remplie de soleil et il avait été surpris de l’avoir trouvée si froide, tout à l’heure, en entrant. Comme l’air y était bon maintenant. Tiède. Comme dans ces pièces parfumées de rôtis et de rires et d’haleines joyeuses, où se tiennent les réunions de famille.

Il s’installa sur le « Voltaire rouge ». C’était un fauteuil Voltaire, en effet, mais il n’était plus bien rouge, mais plutôt d’un rose incertain et jaunâtre, tant le velours avait déteint et s’était râpé. Cependant, on l’avait toujours appelé « le Voltaire rouge » et il continuerait à l’appeler ainsi. Il étira ses jambes sur le vieux « pouf » de fausse fourrure, posa sa tête sur le napperon de têtière brodé de myosotis. Il aimait cette place, face à la vieille horloge qui fauchait les secondes, implacable et tranquille, jusqu’à en faire des gerbes d’heures et de jours dorés comme son balancier de cuivre. Des gerbes de vie qui finissaient toujours par se coucher parmi les morts du petit cimetière, là-bas, posé en blanc de chaux et en noir d’if, sur son champ de colza, mais qu’elle ressemait sans cesse, inlassable ouvrière. Il aimait se sentir posé là, dans le temps qui allait. Voyageur immobile et tranquille. Calme comme dans ces trains où la route se fait, tocatoc, tocadoc, tandis que somnole l’esprit.

Il soupira en pensant à tout ce qu’il allait devoir faire. Ranger et nettoyer. Vider les placards et les tiroirs emplis de vieux papiers, de photos effacées et de poussière obstinée. Les vieilles gens sont si enclins à entasser les choses. Les journaux, surtout, s’étaient accumulés partout, depuis quelques années. Les parents avaient adoré recevoir chaque jour le journal, et détesté en jeter les exemplaires démodés. Chaque journal avait pour eux la fraîche couleur d’un jour nouveau. Et chacun de ces jours se mettait aussitôt à jaunir et à s’empoussiérer dans la pile des autres. Mais ils ne les jetaient jamais. Après un certain âge, on ne jette plus les jours qui passent. On les laisse jaunir, entassés et informes, et ils se remplissent de poussière et de ces bizarres petits cocons d’insectes dont on ne sait jamais quelle bestiole rampante s’extraira un matin, conquérante.

Il se leva, poussa les piles qui obstruaient le buffet, ouvrit la porte, n’eut que le temps de sentir glisser les assiettes et d’entendre tinter le verre, referma sur le désastre. Soupira encore. Et de nouveau sentit le poids sur ses épaules. Plus lourd. Si lourd qu’il commençait à se voûter.

Il verrait plus tard, finalement, pour les buffets et les placards du rez-de-chaussée. Les parents y avaient vécu, serrés l’un contre l’autre, tant d’années de vieillesse, à entasser les quotidiens, à refermer les portes sur des effondrements, à couvrir de napperons la poussière et les cocons d’insectes… Il allait d’abord s’attaquer à l’étage. Ils n’y montaient plus depuis longtemps. L’étage serait plus simple.

Il caressa de la main la boule, au bas de l’escalier. Tiens… elle était donc revenue… il l’avait cru cassée. On avait dû la retrouver quelque part et la replacer sur son support. C’était une boule de verre à facettes qui le fascinait tant, autrefois, lorsqu’il n’était qu’un enfant, qu’on avait pris l’habitude de l’appeler « la boule de cristal ». Son visage s’y multipliait étrangement en des dizaines d’autres qui lui semblaient si proches et si étrangers à la fois. Peut-être qu’en effet il s’y disait quelque chose du destin. Savait-on jamais ce que c’était que le destin, et sur quelle eau fuyante il s’écrivait… ?

Son pas grinça sur le bois fatigué. Il faillit tomber sur une marche branlante qui se déroba sous lui, se rattrapa sur la rampe qui se décrocha et tomba dans le vide avec un grand bruit sourd. Continua à grimper, à tâtons, sans se décourager, la vis qui le guidait dans l’ombre. C’était curieux, il ne se souvenait pas d’un escalier si haut, si haut. La vis tournait et retournait dans l’ombre de plus en plus épaisse. Cela semblait sans fin.

Pourtant, au bout d’un long moment, après avoir monté ce qui lui avait semblé les centaines de marches d’un clocher, puis d’un phare, et enfin d’une tour immense, il s’était trouvé, essoufflé sur un palier, face à une porte verte qu’éclairait une fente de lumière tombée du toit.

Un escalier si haut, si haut… Curieux qu’il ne se souvienne pas de cela. La maison avait dû grandir avec le temps, s’étirer vers le ciel. Et cette porte verte… un vert si délicat, si ravissant… Les parents avaient dû la faire repeindre. Ou même la faire changer. Cependant la clé de la porte était dans sa poche, dans le trousseau des vieilles clés qu’il avait toujours gardé. Il la tourna dans la serrure, ouvrit. C’était un grenier. Un tout petit grenier qui prenait le soleil par une lucarne. Le grenier. Il se souvint… enfant, c’était là qu’il venait pour rêver. Souvent, il montait avec un livre, un cahier, des crayons… Un vieux hibou empaillé se tenait là, les yeux ouverts et fixes, tandis que les vers le mangeaient.  

Il y avait, surtout, sur le plancher envahi de cadavres de mouches, une grande malle où s’ouvrait une fente obscure. Il avait plus d’une fois essayé de regarder à l’intérieur, mais on n’y distinguait pas grand chose. Jamais il n’avait pu ouvrir la serrure. Et quand il lui en avait parlé, sa mère lui avait assuré, avec une sécheresse inhabituelle, que la clé en était depuis longtemps perdue.

Dans la fente, un jour, mû par un élan irrésistible ou par un insurmontable dépit – il ne savait pas alors distinguer entre ses sentiments – il avait fait glisser un certain carnet… un carnet presque neuf, orné d’une jolie couverture qu’il avait fabriquée lui-même avec le papier d’argent d’une tablette de chocolat.

Il avait monté le carnet au grenier, cet après-midi-là, désireux d’y inscrire quelque chose. Un poème, un roman, un dessin, peu importait, mais quelque chose qui aurait marqué le commencement d’autre chose. Il avait lancé le premier mot : « Je », comme un filet… « Je… Je… » Mais il n’avait rien attrapé, s’était lassé. Comme à la pêche, quand le grand-père l’emmenait avec lui, et qu’il n’avait pas la patience.

Le carnet avait disparu, happé par la malle. Il l’avait entendu tomber avec un bruit doux, une sorte de chuchotement d’eau noire.

Et, c’était si curieux, vraiment… si curieux… mais justement il s’aperçut en tâtant sa poche qu’il avait aussi dans sa poche la clé de la malle. Une grande clé rouillée, qui paraissait pouvoir s’adapter à l’antique serrure.

La clé entra sans peine en effet. Il la tourna lentement dans sa poussière de rouille, puis releva le couvercle grinçant. La malle était remplie de lettres, de photos, de coupures de journaux, de toutes sortes de papiers. Il plongea la main, ne retint entre ses doigts que quelques grains de poussière qui s’envolèrent vers la lucarne sale, rejoindre celles qui tournaient en atomes dans le soleil du soir.

Et d’un seul coup ils furent là, tous, devant lui. Les hommes, les femmes, les enfants. Ceux qu’il avait connus, ceux qu’il n’avait jamais connus.

Tous. D’abord les Anciens. Avec leurs habits rapiécés et leurs sabots remplis de paille. Avec leurs pieds nus gercés et leurs galoches au bois fendu. Leurs minces joies, leurs vastes peines. Les femmes courbées sur leurs tâches, les vieux voûtés sur leurs faux, les enfants morts dans les bras des parents qui les apportaient jusqu’à la mairie, pour le certificat, par des chemins remplis de neige. Les jeunes gens qui dansaient au 14 juillet. Les jupes qui s’envolaient avec un chuintement de baiser dans le ventre des meules. Le crin-crin d’un violon sur le chemin des vaches. Le souffle ardent et douloureux de Zéphyr et de Zéphyrin, les deux jeunes frères tuberculeux.

Puis bientôt il y en eut d’autres. Des jeunes encore, des toujours vivants qu’on ne voyait jamais, et d’autres à venir qu’on ne verrait pas davantage. Des gens qui n’étaient plus de la maison. Des gens du village et des gens de la ville et tant d’autres de bien plus loin. Tant de ces vies sans nom qui se vivent sans grâce, attendant de mourir sans gloire. Tant de pauvres existences résignées à survivre, tapies comme des insectes dans les interstices du monde et qui le font tourner.

Tous. Ils étaient là devant lui. La maison était si haute – ne voyait-on pas le monde entier, depuis l’étroite lucarne ? – et le petit grenier devenait si vaste, à mesure qu’ils l’emplissaient de leurs vies, de leurs morts, de leur misère et de leur force, de leur asservissement, de leur patience. De leur splendide insignifiance. Et toutes ces ombres poussiéreuses chuchotaient, implorantes.

Il eut une inspiration soudaine, ouvrit d’un coup la lucarne que la poussière et les mouches agglutinées avaient rendue opaque. Les ombres s’envolèrent. Il les regarda un moment flotter au-dessus des nuages. Quelques instants de liberté et d’oisiveté, un coin de ciel, c’était si bon à prendre, pour tous ces humbles si longtemps retenus prisonniers. Et lui, cela lui laisserait le temps de réfléchir.

Il referma la lucarne. Revint vers la malle. Elle n’était pas tout à fait vide encore. Il y avait au fond, un petit carnet recouvert de papier d’argent qui luisait dans l’ombre. Son carnet. Et ce petit crayon, que dans son désarroi il avait lancé à son tour, pour qu’il se brise au fond. Il était encore intact, cependant, et comme fraîchement taillé.

Il mit dans sa poche le carnet et le crayon. Referma la malle à clé. A travers le carreau sali de la lucarne, il regarda, une dernière fois, les ombres s’éloigner, frayant leur route en V, lentes serrées comme une troupe d’oiseaux migrateurs. De ces oiseaux fatigués dont il disparaît tant, au-dessus des grands fleuves et des mers.

Quand il redescendit l’escalier, il fut surpris de ne plus le trouver ni si haut, ni si branlant. Un vieil escalier à vis très ordinaire. De deux étages tout au plus. Et dont la boule étrange, en bas, avait depuis longtemps disparu. N’était-ce pas, se dit-il, la mère elle-même qui l’avait retirée, pour qu’il n’aille plus se percher dangereusement sur la rampe, à plonger son visage dans tous ceux qui miroitaient là ? 

Pensif, il regagna le fauteuil rouge.

Au fond de sa poche le carnet, le crayon, étaient toujours là qui attendaient.

Autour de ses épaules il sentit de nouveau le poids sur ses épaules lourd et chaud, bon poids de carapace. Le poids de la maison, le poids des vies d’ici, le poids de tant d’autres lieux encore, et de tant d’autres vies. De plus en plus lourd, de plus en plus chaud, à mesure que les ombres fermant leurs ailes lasses, tombaient et se posaient sur lui.

Il soupira : qu’attendaient-ils, tous ces gens qui étaient revenus l’entourer ? Ceux qui pesaient sur lui de tout leur poids ? Qu’aurait-il pu faire pour eux ? Il avait hérité de la malle. De ce grenier couronnant en clocher la vieille maison des ancêtres, de ce grenier surmontant comme un phare les plaines incertaines d’en-bas, de ce grenier planté dans les nuages comme un chemin de ronde tout autour de Babel. Certes. Mais devait-il pour cela se sentir obligé ? Et obligé à quoi, hein, à quoi exactement ?

Les mots, chuchotaient les ombres, les mots, tu as les mots. Tu y es allé, toi, aux écoles, les mots, tu les sais, tu as appris les mots… Donne-nous seulement cela, à nous qui nous effaçons, donne-nous les mots qui font aux ombres informes une ombre plus solide. Les mots qui tracent aux vies errantes la direction qui leur manqua. Les mots qui sculptent aux vivants et aux morts leurs visages d’humains. Fais-nous des vies avec tes mots, fais-leur des vies, à tous, à tous ceux qui n’ont pas les mots… 

Les mots, les mots. Ils croient encore aux mots ? Qu’est-ce que ça vaut, les mots ? Il y avait longtemps qu’il n’y croyait plus, lui, aux mots. Longtemps qu’il avait abandonné.

Mais le poids sur ses épaules s’accentuait, lourd, chaud, ferme, si doux. Implacable.

Il ouvrit le carnet. « Je… ». Il sourit. Comme il avait été sot… Avec le bout gommé du crayon, il effaça ce « Je… » qui ne pouvait mener à rien.

Posa le crayon sur la ligne. Le lança en canne à pêche. Traça les premiers noms sur le papier comme il aurait tracé des vagues sur l’eau d’un étang mort. 

Sentit qu’ils se penchaient tous par-dessus son épaule. Florestine et Gaston, Aimée et Lucien, et toute la lignée des Noël, et tous ceux, anonymes, dont il ne savait plus rien, et tous ceux, jeunes ou vieux, qui vivaient bien plus loin, dont il n’avait jamais rien su. Les gamins qui tournaient à mobylette sur la place aux tilleuls, la femme qui attendait chaque matin le car dans le froid, tenant son petit cabas de skaï, et le vieil homme qui n’embarquera pas sur l’incertain canot où s’entassent les jeunes. Et tant d’autres, tant d’autres, sur les routes, sur les mers, dans les villes trop hautes où s’empilent les vies. Tous, il sentit qu’ils étaient tous derrière lui, l’entourant de leur souffle. Qu’ils lisaient à mesure, et qu’ils écoutaient aussi, ceux qui ne savaient pas lire, les mots qui parlaient d’eux, que les autres ânonnaient pour eux.

C’était un bon début.

Un début qui leur plaisait.

Le début d’une histoire qui aurait pu avoir un sens.

Un début, c’était toujours cela. De pris au rien.

Cela qu’ils auraient gagné, eux et lui.

Même si, au bout du compte, il le savait déjà, qu’il refermerait le carnet bien avant, bien avant d’avoir fini.

Et qu’il le glisserait un jour, là-haut, de nouveau, par la fente de la malle.  Pour qu’il luise dans l’ombre auprès des ombres. Inachevé et infini. Et de nouveau offert.

A qui viendra. A qui voudra.

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Comme il se doit.

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L’osier de saint Bouchard

« Voici qu’il me revient à l’esprit la vieille légende que, tout petit, mon grand-père aimait à me raconter, lorsque je l’accompagnais à son four à chaux situé de l’autre côté de la vallée : saint Bouchard habitait Chery ou Schy dans un bois, et chaque jour il venait puiser l’eau à cette fontaine, dans une corbeille d’osier… »
Henri Tricault, Histoire de Selommes, 1934,
édité par Pierre Mignaval en octobre 2016

***

Quand le vieux saint Bouchard vivait encore à Selommes, mon village, il se fit faire un jour un panier d’osier. Un grand et beau panier à larges mailles qu’il voulait avoir pour puiser, disait-il, de l’eau à sa fontaine.

Pour puiser, disait-il, toute l’eau du grand ciel, au flanc de la colline verte d’où jaillissait sa source, comme une humble couleuvre habillée de reflets.

Dans ce pays de sources il avait en effet fait jaillir comme un autre sa fontaine, notre vieux saint Bouchard. Une fontaine pure, semée de cresson, d’écrevisses et de têtards bleus, murmurant dans sa mousse des mots qu’on ne comprenait pas.

— Un panier en osier pour y prend’de d’l’iau ? le pè’ Bouchard, l’est-y don dev’nu maboul ?

— Non, c’est qu’y veut à la fin nous faire vouër un miraqu’, not’saint !

Il y avait longtemps, en effet, bien longtemps, qu’on attendait au village un miracle du saint, qui s’était contenté jusque-là, après avoir fondé sa source, de mener dans son bois de Chery une vie de bonhomme, gardant ses chèvres et en passant le lait dans des linges d’enfants pour faire des fromages minuscules.

Longtemps, si longtemps, on avait attendu, qu’on n’y croyait plus guère, à ses miracles, et qu’on avait fini par le traiter comme un vieux sans soutane, au village, et par l’appeler père Bouchard.

Mais l’idée d’un miracle possible réveilla la foi dans les coeurs endormis de méfiance. Les dévotes s’activèrent et firent fabriquer à Blois, peut-être même à Tours, un panier comme on en n’avait jamais vu, de fin osier doré tressé comme une dentelle, vraie corbeille de mariée que le saint n’aurait plus qu’à remplir d’eau bénite, de perles de sermons, et de divins miracles.

On vint apporter le panier un matin, en procession, avant de partir aux champs, à la pointe du jour, à cette heure encore trouble où l’aube essuie ses yeux ensommeillés avec son mouchoir rose.

Les hommes se massèrent sur le rivage étroit du ruisselet, pour voir comment s’y prendrait le vieux saint, qu’on avait surpris dans ses ablutions. Les femmes s’agenouillèrent un peu plus haut, avec les vieux et les enfants, au rond de la colline, pour adorer d’avance la merveille à venir.

Le grand saint remercia l’assemblée, prit le panier, et se pencha sur l’eau. Dans le profond silence on entendit très bien ses deux genoux craquer lorsqu’il s’accroupit tout au bord.

Mais vaillamment il inclina son dos voûté, et trempa son panier. Il attendit quelques instants. Puis il le remonta lentement, comme s’il avait été lourd d’un trésor. Oh, ce ne fut pas long… Toute l’eau s’écoula entre les mailles d’osier. Il ne resta entre les mailles blondes qu’un gros têtard pattu comme une vraie grenouille, et quelques feuilles de cresson qui luisaient au soleil.

Le vieux Bouchard regarda son cresson, contempla son têtard, leur sourit à tous deux, et les replongea doucement dans l’eau roussie d’aurore.

Le têtard reprit sa danse de grenouillot, le cresson s’en alla vers le Loir, et de là vers le Loire, et de là vers la mer, jusqu’à ces gouffres raides où s’arrêtait alors le monde – et le vieux Bouchard accroupi enfonça plus profond son panier. La foule attendait en silence, retenant son souffle, les yeux fixés sur le dos voûté du vieil homme. Le panier remonta peu à peu, tout tremblotant, perdant son eau comme vache qui pisse.

Le souffle revint à tous, et tous poussèrent un grand soupir. Il n’y avait pas d’autre miracle à admirer, en effet, dans le fond du panier, qu’une jeune écrevisse transparente. Le vieux Bouchard l’admira un instant, puis la replongea dans l’eau, où elle s’en fut bien vite rejoindre ses compagnes. Il y eut dans l’assistance un grognement de déception. On aurait au moins dû la faire rougir à la marmite, sa crevis’, pour la manger à la veillée, coupée en trente-six bouts que le saint aurait bien pu un peu multiplier. Et même qu’il aurait pu en attraper une douzaine d’autres à remultiplier, pour faire bon poids…

Mais Bouchard retrempa son panier. Il n’y resta cette fois qu’une barbe d’écume irisée qu’il fit glisser dans le soleil comme une dentelle de rosée. Puis il plongea encore et encore son panier… son pied tremblant vacillait sur l’herbe, son dos chancelait de fatigue…

…et le soleil grimpait sur l’horizon comme un bon travailleur, avec sa hotte de lumière, et les spectateurs impatients commençaient à gronder, à piétiner et à douter.

« I nous f’ra don pas de miracle à c’jour cheus nous, le père Bouchard, l’est rendu, l’est trop vieux, i sait pus y faire, p’êt’ même qu’il a jamais su… Pour moué, j’nous en r’tournons aux champs de c’pas ! »

Peu à peu tous partirent. Il y a tant à faire en ce monde, n’est-ce pas, tant de travail et de peine à fournir pour arracher sa pitance à la terre, cette avare, qu’on ne peut pas rester planté sur ses deux pieds en se tournant les pouces, à attendre un miracle qui se fait trop attendre, pour honorer un petit saint que personne ne connaît et qui a pris de l’âge.

Seul un garçon du village – un gringalet maladroit qu’on appelait le Benêt, souvent même le Feignant, de ceux qui laissent fuir les bêtes et renversent les oeufs, qui ne savent que rêver et bayer aux corneilles, s’émerveillant de tout en jouant du flûtiau – resta près du vieil homme.

—Tu ne me demandes pas pourquoi je puise l’eau avec un panier d’osier ?

—Non.

—Pourquoi donc ?

—Parce que j’ai compris, dit le Benêt

—Et qu’as-tu compris, Benêt ?

—Que tu as tant travaillé à contempler le beau de la fontaine, et tout le beau de cette aube roussaude qu’y a trempée le ciel, que tu es bien fatigué, et fort assoiffé, et qu’il faut que je te puise avec mon flûtiau une ration d’eau fraîche pour te désaltérer et te rendre des forces.

—C’est tout ce que tu as compris ?

—Non. J’ai compris aussi que dans ce beau de la fontaine il y avait toute la vie des sources, et qu’un peu de cette vie pouvait servir à nourrir celle des hommes, si l’on était patient.

—C’est toi qui devrais être un saint. Donne-moi donc un peu d’eau de ta flûte ! J’ai bien soif en effet, et je me sens tout enfiévré de lassitude.

Le Benêt trempa sa flûte dans la source où flottait encore un dernier haillon d’aube, puis la tendit au saint. Le vieux Bouchard but longuement, dans une mélodie de joie modulée de rosée et orchestrée de grenouilles.

Et quand il eut bien bu, dans les algues d’écume toutes emplies d’arcs-en-ciel qui restaient accrochées à ses doigts, le saint revigoré et rajeuni tressa une douzaine de paniers diamantins, qu’il donna au Benêt, pour qu’il ait de quoi, toute sa vie et même bien après, puiser à la fontaine. Certains prétendent encore que sainte Cécile, descendue tout exprès d’un nuage où elle voyageait pour écouter le saint, tailla dans un bouquet de saules un flûtiau d’angelot qu’elle lui tendit en souriant, et qu’il offrit aussitôt au Benêt.

Quoi qu’il en soit de cette réalité qui importe bien peu aux légendes, notre Benêt sut en tirer parti. Et, se penchant à son tour pour boire au beau de la fontaine, il y trempa tant de fois ses paniers diamantins et sa flûte assoiffée, qu’il devint à la fin le plus patient pêcheur d’écrevisses, le plus habile cueilleur de cresson, le plus doux poète et le plus grand joueur de flûtiau de toute la vallée de la Houzée.

Voilà comment le Benêt du village se changea en riche homme. Voilà comment il devint le bén’aise, le ben b’nêt d’autrefois. On le respecta, et ses descendants firent bonne souche de Beauce et de Selommois. Mais il leur resta toujours au coeur, un peu de cette eau de source, de flûte et de fantaisie, qui jadis avait coulé si fraîche dans le jeune sang du Benêt bén’aise.

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Tel fut le dernier miracle accompli à Selommes par saint Bouchard, dont la trace ensuite s’égare, tournoyant dans le temps comme le cours capricieux de la Houzée. Selon certains, il continua longtemps de puiser l’eau dans son panier d’osier, en écoutant jouer le bén’aise Benêt, puis mourut en silence dans son bois plein d’oiseaux. Selon d’autres, il s’en alla bientôt après prêcher comme un jeune homme du côté de Vendôme où il bâtit son ermitage. Qui peut savoir ?

Mais en mémoire du panier d’osier, on fit sainte sa fontaine, la fontaine saint Bouchard de Selommes, dont l’aube du miracle avait teinté pour toujours les eaux pures d’une rouille moussue. Et c’est depuis ce temps qu’on y amène les malades et les vieux, pour qu’ils boivent jouvence dans l’eau ferrugineuse.

Et c’est depuis ce temps que l’on sait au village, que ceux qui perdent temps à regarder sans fin tout ce beau des fontaines où se trempe le ciel sont les bén’aises de ce monde, qui savent aussi nourrir, de patience, d’écrevisses, de cresson, de mots qui chantent et de tendre musique, les hommes de la terre.

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La lettre

La lettre était arrivée le matin. 

Il ne l’avait pas ouverte, il l’avait simplement retirée de la boîte, et l’avait fourrée près de son portefeuille, dans la poche intérieure de son manteau. Puis il avait grimpé l’escalier quatre à quatre, jusqu’au dernier étage où sa poitrine essoufflée s’était brusquement emballée, battant de grands coups douloureux qui rebondissaient sèchement sur le papier crissant. Au point que, cette fois, il avait dû s’asseoir un bon moment sur les marches. Mais il s’était tout de même repris, avait titubé quelques pas vers sa porte, avait fini par réussir à tourner la clé dans la serrure. Enfin, extirpant la lettre de sa poche, il l’avait jetée sur la table de la cuisine, tiède et froissée comme un vieux coeur. Et il s’était affalé sur son unique chaise dépaillée.

L’enveloppe l’avait regardé longtemps, pensivement, fixant sur lui le regard oblique de ses trois initiales imprimées et battantes. S… A… D… SAD… Machinalement, il l’avait redressée, la replaçant sur la table à l’aplomb du rebord, droite et obstinée avec ses coins aigus comme des griffes, si blanche sous la netteté sombre des initiales imprimées. 

S… A… D… SAD.

La SAD parvenait toujours à ses fins. Qui donc lui avait dit cela, récemment ? C’était sans importance d’ailleurs, les gens disaient tant de choses… D’ailleurs personne ne l’avait vu, tout à l’heure, dans l’escalier. L’essentiel était qu’il garde assez de force pour ne pas ouvrir l’enveloppe. Jamais. Même pas pour en jeter aussitôt le contenu froissé dans la poubelle de la cuisine. Ne pas ouvrir, ne pas répondre, voilà comment il l’emporterait sur la SAD. 

Ce n’était pas la première lettre qu’il recevait. 

Il avait décacheté les trois précédentes. On ne se méfie pas, d’abord. Qui donc lui avait dit cela, aussi ? Mais désormais, il savait, il se méfiait.

« Monsieur, ronronnait la première lettre, au vu des résultats de l’enquête menée par la SAD en collaboration avec votre médecin traitant, nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes éligible à notre programme E.

Afin de bénéficier dans les meilleurs délais de ce programme entièrement gratuit, nous vous invitons à prendre rendez-vous… « 

Suivaient un numéro de téléphone et une adresse de messagerie. Sur une autre feuille, une longue liste d’analyses absconses et de chiffres incompréhensibles menaient à ce Bilan final, où son NS, évalué en fonction de ses diverses pathologies ainsi que selon d’autres critères, tels que son âge avancé, l’absence de famille proche, et le faible niveau de ses revenus, était calculé avec une précision méticuleuse, sur une grille allant de 1 à 10. 

9,65.

Ce qui, en effet, le rendait pleinement éligible au programme E.

9,65 ? En d’autres circonstances, l’aberrante précision aurait pu le faire sourire. Mais il n’avait pas eu envie de sourire. Il s’agissait de son NS, après tout, et chacun savait qu’il était extrêmement regrettable d’atteindre un NS placé au-delà de 6,5 sur la grille de Charles. Extrêmement regrettable. Cependant il n’y avait pas à s’inquiéter, avait-il pensé. Un NS trop lourd donnait des droits, après tout. Et même des droits exceptionnels. Il serait pris en charge… Entièrement remboursé… La SAD veillait à tout… On s’occuperait de lui. Son NS lui donnait désormais droit à toutes les attentions. À des lettres à en-tête de la SAD, par exemple.

Pourtant… Qu’en savaient-ils, réellement, de son NS, qu’en savaient-ils, ces gens qui ne parlaient que par sigles ? Il y avait bien cette arthrose tenace qui raidissait ses gestes, son éternelle sciatique, l’essoufflement qui le saisissait, chaque fois qu’il attaquait le dernier virage de la pente raide de l’escalier grimpant vers son troisième étage. Cette déroute inexplicable et soudaine de ses intestins, aussi, parfois – parfois seulement, mais aux moments les plus inattendus et les plus gênants, il est vrai – cette faiblesse honteuse qui lui faisait redouter les sorties. Et ces coups de cafard, rarement, rarement, quelquefois tout de même, il le reconnaissait, à Noël, par exemple, ou lors des fêtes qu’organisaient ses voisins, lorsque les éclats de musique et la mitraille des rires envahissaient la cour, rebondissant d’un mur à l’autre, cernant son logement solitaire. Assurément la mi-joie – c’était le terme qu’il affectionnait -, la mijoie, cette douce amie, tendre quoiqu’un peu amère, nourrie du souvenir de tant de joies disparues, était une vieille compagne. Et aux vieilles compagnes on s’habitue si bien qu’on finit par les aimer, ou tout au moins par les supporter. Oui, telle qu’était sa vie, dans sa mijoie d’hiver, il entendait la vivre pleinement, et jusqu’au bout. La mijoie n’était plus la joie d’antan, certes, loin s’en fallait, mais elle gardait encore en elle un peu des saveur d’autrefois, et du monde rétréci qui était désormais le sien il tirait chaque jour son menu butin de bonheurs brefs et d’infimes merveilles. Cela lui suffisait. Alors le programme E ? Qui donc avait imaginé cela, lui proposer le programme E ? Non, il ne voulait pas… il ne vou-lait pas ! Puisqu’on n’était pas obligé, n’est-ce pas ? Puisque la SAD n’avait qu’une mission d’information et d’accompagnement, comme il était écrit partout, dans les articles des journaux, sur les affiches colorées, sur les vitrines des magasins de mode, sur les flancs rebondis de foule des autobus surchargés et sur les panneaux lumineux d’information qui balisaient les rues, interpellant les passants de leur clignotement continu : « Vous avez plus de soixante-dix ans ? Vous vous sentez isolé ? Vous rencontrez des problèmes, de santé ou d’argent, provisoires ou chroniques ? La SAD peut vous aider, vous informer et vous accompagner. » Puisqu’il n’avait besoin d’aucune aide, même pas de celle de ces femmes qui venaient chaque lundi l’espionner, sous prétexte de lui faire son ménage, il pouvait bien ignorer la SAD, les panneaux lumineux, et son NS fâcheux, il pouvait bien…

Il avait donc enfoui la première lettre au fond du tiroir de la table de la cuisine, du côté des couteaux pointus qui ne lui servaient plus à découper la viande, depuis qu’il avait cessé de pouvoir mâcher. Il l’avait enfouie là, au plus profond de l’obscur tiroir, sans oser la détruire cependant – allez savoir pourquoi ? Peut-être était-ce là son erreur… ces lettres-là, si on ne les détruit pas, si on ne les réduit pas en cendres, oui, ces lettres-là, pâles, nettes et opiniâtres, avec leurs initiales noires aiguës comme des antennes d’insectes, poursuivent toujours quelque part leur chemin insidieux. Et eux, qui savent tout, savent aussi qui lit et qui ne lit pas leurs lettres… qui les détruit et qui n’ose pas…

En tout cas, il avait essayé de ne plus y penser. Il avait même pris un chaton, chez lui, petite boule blanche que lui avait proposée sa concierge, animal minuscule et racé au cou si délicatement taché de noir qu’on aurait cru un doux collier de mots. Un chaton bien vivant, gracieux et remuant, au NS certainement inférieur à 0,2 sur la grille de Charles, qui ne s’inquiétait ni de l’avenir, ni du passé, et ne se passionnait que pour l’instant. Une sorte de preuve, s’ils venaient enquêter chez lui. Et aussi un drôle d’ami qu’il avait aussitôt pris plaisir à voir sauter et danser, jeune et souple, s’accrochant de toutes ses griffes au moindre haillon de soleil, dans le petit appartement sur cour où se tenait sa vie.

Bien sûr qu’il était satisfait de sa mijoie, bien sûr qu’il y était à l’aise, dans cette vie étroite qui lui était échue. Autant que ce jeune chat qui courait de table en buffet comme au coeur d’une forêt d’Amazonie, et qu’un instant de soleil suffisait à ravir. Le NS… quelle blague ! Non, décidément, le programme E n’était pas pour lui. Quel fonctionnaire obtus avait donc inventé cela : lui proposer, à lui, à lui ! le programme E !

La seconde lettre cependant était tombée deux mois plus tard dans la boîte, juste au début de l’hiver, à cette période délicate où l’obscurité retombe comme un couvercle de bois pourrissant sur les petits appartements sur cour et sur les journées lentes que la pluie et le froid confinent.

La seconde lettre.

Elle n’était plus anonyme, celle-là. Pas encore familière, mais déjà plus anonyme. Une lettre écrite pour lui, rien que pour lui, qui l’avait fait trembler… 

« Monsieur Moineau G., disait-elle,

En l’absence de réponse à notre courrier précédent, nous revenons à vous. Nous tenons en effet à vous rappeler que votre NS de 9,65, récemment calculé par nos services, vous ouvre droit à notre programme E. Nous vous précisons que ce programme entièrement gratuit a été mis en place afin d’assurer jusqu’au terme de leur existence le bien-être physique et moral de chacun de nos concitoyens, et tout spécialement de ceux que fragilise un NS insuffisant.

Il est de notre devoir de vous informer que, si vous ne faites pas valoir vos droits d’ici le 31 décembre de l’année en cours, vous courez risque de perdre le bénéfice de votre éligibilité. Nous vous invitons donc à prendre rendez-vous au plus vite avec l’un des médecins de notre équipe spéciale, au 09 45 72… (numéro gratuit accessible 24h/24 et 7j/7). « 

Décidément, avait-il pensé, ils savaient choisir leur moment. Ce petit coup de grisaille qui l’avait saisi à la gorge, le matin même, quand il avait ouvert ses volets sur la pluie noire d’hiver cognant du poing, dans la cour, sur les hauts tambours des poubelles. La colère du chaton, qui n’avait pas eu sa pâtée du matin, et se traînait contre lui, gémissant et griffant, boule tiède hérissée de reproches. Cette douleur dans l’épaule, ennemie de jadis qu’il croyait endormie, brusquement réveillée par l’humidité… Et sa mijoie qui s’attristait. Sa mijoie devenue méjoie, toute trempée de mélancolie, qu’il ne reconnaissait plus… Et ce frigo qui hoquetait… c’était le pire de tout peut-être, ce vieux frigo chancelant d’être vide, désespérément vide, qu’il ne pourrait remplir que le lendemain – ou le surlendemain, quand il aurait touché sa pension – pourquoi, pourquoi donc était-elle en retard ? un tel retard… ce n’était encore jamais arrivé ! -… la lettre était venue à la rencontre de tout cela. La SAD parvient toujours à ses fins... qui donc avait prononcé ces mots ? Est-ce que ce n’était pas monsieur Ravel, son partenaire de belote, qui lui avait fait cette confidence amère, avant de partir, l’année passée ? Pauvre Ravel. Tous avaient souligné son civisme et son altruisme, lors de l’EC qui avait été organisée, très bien d’ailleurs, par les responsables de la SAD. Pauvre Ravel, envolé avec ce petit tas de cendres qu’on avait dispersé dans le potager urbain désigné par la SAD. Il lui avait toujours manqué, depuis. Il pensait souvent à lui, quand on lui tendait son panier de légumes, au MagDi. Un brave gars, ce Ravel. Oui, ce devait être lui qui avait eu cette formule. A moins que ce ne fût Violin, son ancien voisin de la Tour des Constellations, qu’on avait vu partir, lui aussi, en ambulance, deux ou trois ans plus tôt.

A l’époque, il n’avait pas voulu prêter trop d’attention à ces départs. Les gens partaient, leur appartement était attribué à un nouveau locataire, puis on se rendait à leur EC. C’était comme cela, on le savait, et il n’y avait là rien de tragique. Bien au contraire. Car la SAD était un service public, et la SAD n’obligeait personne. Tous décidaient librement, et pour leur plus grand bien : c’était écrit dans les journaux et sur les affiches, et sur tous les panneaux lumineux, et on l’avait maintes et maintes fois répété aux informations. La SAD ne décidait jamais rien, elle se contentait d’informer, puis d’accompagner gracieusement les bénéficiaires. La SAD était appréciée de tous pour sa compétence et son efficience, la SAD était, de toute évidence l’une des avancées les plus marquantes du monde contemporain, une victoire sur l’archaïque et dégoûtante misère de la condition humaine.

Pourtant, à l’époque, quand Violin lui avait dit : « La SAD parvient toujours à ses fins » – car c’était bien Violin, finalement, et non Ravel – pauvre Ravel, si naïf… Oui, c’était bien Violin, il en était certain maintenant, qui avait dit cela, et qui même avait ajouté, d’une voix plus basse : « Faites attention, Moineau, on ne se méfie pas, d’abord », il en était tout à fait certain… – quand Violin avait dit cela, il avait posé sur ses mains nouées d’arthrose des yeux si tristes, si profonds, si emplis de regrets, que pour la première fois, il avait eu un doute. Si la SAD… mais non, tous le savaient, dans un monde civilisé, la SAD était une grande avancée humanitaire, un incontestable progrès…

D’ailleurs les lettres qu’il avait reçues étaient toutes très polies, très mesurées. Rien de comminatoire, rien d’inquiétant, une amabilité sereine et attentive… Nul doute : la SAD veillait sur lui, et lui, il restait entièrement libre et maître de son choix. D’ailleurs… et malgré la petite tentation qu’il avait eue, sur le moment, il n’allait pas donner suite… Non, non, pas donner suite… Il en avait parfaitement le droit. Le programme E n’était pas pour lui, voilà tout : puisqu’il aimait sa mijoie, qu’il se sentait bien dans sa vie, telle qu’elle était. Sombre, râpée, étroite et usée comme un manteau de vieux pauvre, peut-être, mais sienne et finalement douillette. Il était ainsi, un homme de bon caractère et qui prenait au simple fait d’exister un plaisir tranquille, à chaque instant renouvelé, qu’aucune souffrance physique ou morale n’aurait pu lui ôter. Il aimait la vie, il aimait sa mijoie, et même encore sa méjoie des jours tristes, et cela valait bien 5 points de moins, sur l’échelle de Charles.

La deuxième lettre avait donc rejoint la première au fond du tiroir aux couteaux. Mais, cette fois, il avait fermé le tiroir à clé. Que la personne envoyée par les services municipaux qui venait, chaque lundi, faire une heure de ménage et ranger la vaisselle, n’aille pas… on ne savait jamais, avec ces gens qu’on vous imposait.

Et justement, le lundi suivant, il s’était demandé si… car tous ces services étaient en lien, n’est-ce pas… il avait vérifié plusieurs fois si la clé se trouvait bien toujours au fond de sa poche, car la femme qui était venue ce matin-là (chaque semaine les services municipaux envoyaient une personne différente, si bien qu’il n’avait pas le temps d’apprendre leurs noms inscrits sur les badges ornant leur blouse blanche)… Cette femme… était-ce Lydia ou Mélissa ? Ce devait être plutôt Marissa… Cette femme… Comment avait-elle pu savoir ? En passant l’aspirateur, elle avait dit négligemment : « La SAD ne vous a pas encore écrit ? Vous devez remplir les critères, pourtant ?  »

Il avait fait d’abord semblant de ne pas entendre (n’était-il pas normal qu’il soit sourd, à son âge ?). Mais il avait vivement réagi lorsqu’elle avait déclaré, en partant, d’un ton d’autorité : « Je vais faire un signalement hygiène, il vous faudrait une heure de ménage de plus, on voit bien que vous n’y arrivez plus du tout. Et puis avec ce chat que vous avez pris… « . Il avait voulu protester, se défendre, mais elle avait ajouté, compatissante : « De toute façon, vous savez, nous, on ne peut pas tout faire… même s’ils vous donnent encore une heure de plus, ça ne durera pas, et, à un moment, le mieux, ça sera toujours la SAD. »

Il avait fixé longtemps la porte, bien après le départ de la femme, comme si quelqu’un avait placardé là sur la peinture écaillée on ne savait quelle affiche brouillée dont il aurait essayé, anxieusement, de déchiffrer les termes.

La femme avait dû faire, en effet, un signalement hygiène, car dès le jeudi suivant, il avait reçu la troisième lettre. Une lettre des services municipaux, cette fois, qu’il avait ouverte sans méfiance, pensant qu’il s’agissait, en effet, de lui attribuer une heure hebdomadaire de ménage supplémentaire.

Mais c’était tout autre chose.

« Monsieur Gilles, Albert, Donatien MOINEAU, disait la lettre,

Nous avons le regret de vous annoncer que, malgré le rapport favorable transmis par le CHS, vous ne remplissez pas les critères nécessaires pour bénéficier de l’heure d’assistance ménagère hebdomadaire supplémentaire que vous avez sollicitée auprès de nos services (il ne se souvenait pas d’avoir fait une telle démarche, mais ce devait être la femme du lundi, cette Vanessa, qui…).

Vous n’êtes pas sans savoir que selon le récent décret « Progrès et Santé », le nombre d’heures attribué par nos services est désormais calculé, non seulement selon les besoins estimés de chaque allocataire, mais aussi de façon dégressive, en fonction de l’âge du bénéficiaire au 1er janvier de l’année en cours. Or, compte tenu de votre date de naissance, vous entrez dès ce mois courant dans la tranche 5 qui ne vous ouvrira plus droit qu’à une seule heure hebdomadaire d’assistance. Etant donné que nous ne pouvons attribuer les PHP hygiène-santé que par tranches de trois mois au minimum (décret sur la Simplification Sociale du 19-10), il nous est impossible de faire droit à votre demande.

Cependant, au vu des éléments qui ont été récemment ajoutés à votre dossier par nos agents spécialisés CHS, nous vous invitons à vous tourner rapidement vers les services de la SAD, pleinement qualifiés pour établir avec vous le programme d’aide personnalisé qui pourra convenir à votre situation. »

Suivait un numéro de téléphone, qui était bien sûr le 09 45 72… (numéro gratuit accessible 24h/24 et 7j/7).

La SAD.

Il était resté un moment stupéfait, glacé. 

On le traquait. On en voulait à sa personne. On…

Non. Il devait rester rationnel. Il s’agissait d’un pur enchaînement administratif.

Tous les services étaient en lien étroit, bien entendu. La femme du lundi avait sans aucun doute rempli dès son retour au service un dossier informatisé, elle avait coché une case, et cette case avait aussitôt déclenché l’envoi de la lettre, à l’évidence rédigée par un ordinateur. Tout était parfaitement explicable. Nul complot. Et il restait libre de ne pas donner suite. Libre. Il était libre. Il y avait des lois, des textes, des journaux, des commissions, des affiches… Personne ne le contraignait. Personne n’avait le pouvoir de le contraindre. Personne ne le contraindrait.

Evidemment. Mais ce mot : « rapidement »… Pourquoi, dans ces lettres pré-écrites, éprouvaient-ils le besoin de préciser : « rapidement » ? Ce mot… « rapidement », avait un tel accent de… d’urgence… de nécessité… on ne pouvait s’empêcher de croire… c’était cela, rien d’autre, qui l’avait désagréablement frappé.

Peut-être vaudrait-il mieux, au moins, appeler au numéro indiqué, avait-il alors pensé, porté par une inspiration soudaine. Appeler, évidemment. Rapidement. Dire clairement qu’il n’était pas intéressé. Qu’on cesse de lui envoyer des lettres. C’était le moyen d’en finir, de mettre un terme à cette avalanche de lettres, à cet absurde malentendu. Fiévreux, tremblant, mais porté par une énergie neuve et dont il ne se serait jamais cru capable, il avait composé le numéro… L’appel avait sonné, lent, étrange et profond, dans un bureau lointain… Mais au moment où on avait enfin dit « Allô », il avait raccroché. Qu’avait-il voulu faire ? Leur parler ? C’était de la folie. Non, il ne pouvait pas. Il ne fallait pas.

Il avait rangé la troisième lettre avec les autres au fond du tiroir, fouaillant l’obscurité ténébreuse avec un couteau émoussé jusqu’à ce que toutes les enveloppes disparaissent, déchiquetées, collées dans leur sang d’imprimerie, à jamais illisibles, enfin vaincues, contre la paroi de bois brut. Puis il avait fermé le tiroir à double tour, et il était descendu en ville, aussi vite qu’il l’avait pu, courant comme un jeune homme, jusqu’au bord du Soignon, pour jeter la clé au fond de l’eau, parmi les pièces de cuivre qui brillaient faiblement, humbles appels à la fortune et à l’espérance de tant de passants crédules.

Au retour, tout ému, mais empli d’une vigueur nouvelle, il avait voulu s’acheter un paquet de cigarettes – pourquoi ne pas se remettre à fumer, maintenant que la SAD était sur sa piste ? quelle importance cela avait-il encore ? Il s’était introduit dans l’immense file des gens qui venaient pour le loto, essayant de traverser pour accéder au comptoir réglementé du tabac. Une dame qu’il avait involontairement bousculée avait dit, très fort, après l’avoir grossièrement repoussé : « Ce vieux-là, regardez-le ! pourquoi qu’il veut couper la file, pourquoi qu’il veut nous voler une chance, puisqu’il a bien dû la recevoir, sa lettre ?  » Et tous avaient approuvé en grommelant… « Ouais, bien sûr qu’il a reçu la lettre… à la SAD, le vieux voleur, dehors ! à la SAD ! à la SAD, le voleur de chômeurs, à la SAD, à la SAD ! « . Il s’était enfui, honteux et hâtif, comme s’il leur avait vraiment dérobé quelque chose à tous. Derrière lui, la foule s’était refermée, morose et compacte, victorieuse, et il était rentré, épuisé, et sans cigarettes.

Tous savaient maintenant. Tous savaient, c’était évident. La femme du lundi. Les services municipaux. Les chômeurs qui faisaient queue pour valider leur allocation-loto. Tous savaient. Comme si cela avait été écrit sur son front. Comme si les panneaux lumineux avaient craché partout son nom et son âge, inscrivant en lettres clignotantes son désastreux NS. Il n’aurait jamais dû appeler, composer le numéro gratuit… il n’avait rien dit, mais eux, là-bas, ils avaient compris, parfaitement compris qu’il s’affaiblissait. Ils n’allaient plus lâcher leur proie, ils rappelleraient, ils écriraient à nouveau. Ils allaient lancer la chasse. Les gens appelleraient dès qu’il sortirait, on le conduirait là-bas… Oh, mais il serait plus malin qu’eux tous, il allait quitter l’appartement… partir dans la nuit, louer une chambre d’hôtel sous une fausse date de naissance… il était d’allure juvénile encore, mince, à peine ridé, si peu voûté… on le croirait, on ne prendrait pas la peine de vérifier sa fiche d’IN biométrique.

Mais le chat ? Le chat… il ne pouvait laisser le chat… Il suffirait de laisser la porte ouverte, un voisin s’en occuperait, la concierge le reprendrait… Tout était possible encore… Tout… Il attrapa sa vieille valise, au sommet du placard.

Soudain, il y eut un coup contre la porte. Des gens paraissaient s’affairer dans le couloir. Un déménagement, sans doute. C’était si fréquent, dans cet immeuble vétuste… Il jeta un coup d’oeil par la fenêtre… Une camionnette attendait dans la rue. Une camionnette blanche, portes arrière ouvertes, gardée par un homme en pyjama vert et en blouse blanche qui regardait sa montre. Pauvre déménagement, déménagement de pauvre… mais il n’avait pas de temps à perdre avec le déménagement des autres. Il devait d’abord penser à partir, remplir la valise, se hâter, se hâter… Le chat, grimpé sur la table, paraissait guetter. Il était inquiet, sans doute. On dit que les animaux sentent les choses. Même les tout jeunes. Cependant, comme il avait grandi et grossi… Ce n’était, le mois dernier encore, qu’un jeune chaton… comme il avait forci, et… pourquoi venait-il de tourner si bizarrement vers lui ses yeux perçants ? Ses yeux jaunes de jeune tigre… Pourquoi continuait-il à le fixer ainsi, dans la nuit qui grandissait ?

Il poussa un faible gémissement et se laissa tomber, sans résister, lorsque l’animal sauta d’un bond sur sa poitrine, enfonçant ses griffes.

A la porte, on frappa de nouveau.

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