Madame Perrucheau

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

A chacune de nos rencontres annuelles, c’est immanquable, il faut que quelqu’un – celui qui soudain s’était tu, oublieux du brouhaha ambiant, pour contempler d’un air rêveur la fenêtre entrouverte – il faut toujours que quelqu’un se tourne vers son voisin, pour demander, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et, bien que la question ne s’adresse en apparence qu’à ce voisin qui lui aussi se met à regarder d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, tous, brusquement, se taisent à leur tour et écoutent.

La question n’est jamais posée tout de suite, bien sûr. Mais, quand le repas est déjà bien engagé, que les faces épanouies des convives se sont enluminées d’alcool, et de la joie enfin retrouvée d’être ensemble, il arrive toujours qu’un instant de silence se pose sur l’un d’entre nous, tout doucement, comme l’aile un peu fraîche d’un ange qui se serait glissé, soudain, par la fenêtre légèrement entrouverte. Et la question se forme sur ses lèvres, sans même qu’il l’ait voulu. 

Jamais il ne revient au même de l’énoncer. Jamais non plus il ne revient au même d’y répondre. Il arrive souvent que personne, finalement, n’y réponde. Mais il faut que la question soit formulée. Car elle est entre nous comme un signe de reconnaissance. La question du problème. Celle qui nous soude autour du vieux secret. Celle qui justifie, sans que nous ne nous le soyons jamais dit clairement, ces réunions annuelles d’anciens camarades que tout paraît aujourd’hui séparer.

Tout, sauf cela.

Chaque année, au mois de juin, au restaurant Dupont, nous nous réunissons donc, nous, les anciens de Marmitier, « la classe 65 », comme nous disons, bien que peu d’entre nous aient vraiment fait leur service militaire. Au restaurant Dupont – ou plutôt « Chez Carmen », puisque c’est ainsi qu’il se nomme désormais, ce restaurant que nous fréquentons maintenant depuis plus de vingt ans.  Il est rare que quelqu’un décline l’invitation, bien au contraire la plupart font l’effort de venir de loin, de très loin même parfois, suspendant pour pouvoir nous rejoindre des occupations souvent importantes. Tant d’entre nous occupent en effet aujourd’hui ce qu’on appelle de « bonnes situations  » – ces situations prestigieuses que devait nous garantir notre séjour coûteux au pensionnat Marmitier. Même s’il est à noter que plusieurs ( est-ce lié au secret que nous partageons ? je me le suis souvent demandé) ont par là suite bizarrement « décroché », pour dévier vers des destins improbables d’artistes en insuccès, d’avocats de causes perdues, ou d’explorateurs de confins sans retour.

Nous mangeons, nous buvons, nous échangeons des nouvelles. Puis, vers le dessert, parfois un peu avant, quand l’alcool et l’habitude retrouvée d’être ensemble l’ont enfin rendue possible – ou simplement nécessaire – quelqu’un prononce la question rituelle, en regardant d’un air rêveur la fenêtre que nous demandons toujours à laisser entrouverte.

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

Et tous nous reposons nos verres et nos fourchettes. Tous, nous écoutons, attendant anxieusement une réponse que personne, probablement, ne formulera, parce que nous la partageons tous.

Comment aurions-nous pu oublier ?

Tout est resté intact dans nos mémoires, intact, pur et incandescent, dans l’éclat net d’un jour de mai parfumé de tilleul.

Madame Perrucheau…

Madame Perrucheau, au temps où nous étions élèves au pensionnat Marmitier, était notre professeur de mathématiques.

C’était une petite femme aux jambes maigres et sèches dressées sur des escarpins haut perchés si usés que le cuir dessinait comme des griffes ses orteils déformés par l’oignon qui la tourmentait. Une étrange et fragile créature, au nez aigu et courbe, à la voix sifflante et pointue, qui se teignait les cheveux en jaune et se vêtait toujours de couleurs vives.

Entre deux âges, auraient dit les adultes, elle était pour nous sans âge aucun, insignifiante et, malgré son goût pour les teintes criardes, aussi terne et transparente que peuvent l’être ceux qui ne comptent pas. Car nous le savions très bien, déjà, dans ce microcosme qu’était notre petit pensionnat huppé, qui comptait ou ne comptait pas. Alors, la Perrucheau… à peine si nous la regardions, malgré son aspect physique si singulier, sauf parfois pour la caricaturer sur un coin de cahier. 

Elle ne comptait pas, celle-là, c’était une évidence. Elle comptait pourtant admirablement bien, se passionnant pour les chiffres et les calculs compliqués. La géométrie surtout la plongeait dans une sorte d’extase. Nous ricanions lorsqu’elle agitait ses bras maigres pour tracer dans les airs les lignes parfaites des figures de Thalès ou de Pythagore comme elle aurait tracé le signe de la croix.

Hélas, madame Perrucheau ne faisait pas de conversions. Nous passions tous nos cours de mathématiques à bavarder ou à nous chamailler. C’était, dans la salle de classe parcourue d’un envol permanent de boulettes, de cartouches d’encre et d’avions en papier, un vacarme de volière qui obligeait quotidiennement le directeur, monsieur Marmitier – le dieu monumental et barbu qui était également notre professeur de latin – , à s’introduire parmi nous, tonnant comme Jupiter, pour rétablir l’ordre et le respect dû aux mathématiques, ainsi qu’à son coûteux établissement.

Après son départ, bien entendu, les boulettes recommençaient à voler comme des mouches, et les bavardages enflaient en essaims énormes, impatients d’avoir été interrompus.

Alors, madame Perrucheau s’asseyait en pleurant, gémissant qu’il fallait être sages, ou au moins faire semblant de l’être, surtout quand le pas lourd de monsieur Marmitier faisait grincer le parquet du couloir. Parce qu’elle risquait fort, sinon, d’être renvoyée.

Renvoyée ? la Perrucheau ? bon vent ! Rien ne nous était plus indifférent.

Qu’elle pleure et qu’elle gémisse ! nous ne l’en méprisions que plus et les boulettes se dirigeaient en escadrons serrés, frelons impitoyables, vers son visage rougi de larmes.

Certains même, les plus insolents, les plus impitoyables, ceux qui ne se contentaient pas de profiter de sa faiblese pour s’amuser, mais se plaisaient à la torturer, se réjouissaient tout haut de son départ aussi inévitable que prochain, et lui criaient grossièrement de partir sur le champ, de « dégager », clamant qu’il fallait se débarrasser des incompétents, que les lois de la vie et de la sélection naturelle l’exigeaient.

Un jour, même, la petite Fèvre – elle prétend ne plus s’en souvenir, mais plusieurs d’entre nous se le rappellent très bien… Un jour, la petite Fèvre, donc, avait fait passer une pétition demandant le renvoi de la pauvre madame Perrucheau. Presque tous l’avaient signée. La feuille était finalement, dans l’excitation générale, tombée sur le plancher, presque aux pieds de la malheureuse. Madame Perrucheau s’était penchée vers le papier maculé de nos signatures, elle avait levé vers nous, incrédule, sa petite tête triangulaire, puis, de ses doigts aux ongles aigus et soignés, elle l’avait ramassée. Un grand silence avait régné dans la classe, un silence si inhabituel que certains avaient commencé à rire nerveusement. Madame Perrucheau s’était assise, elle avait lu longuement la pétition, très longuement, très attentivement, puis elle s’était redressée sur son bureau, avait paru méditer, et avait commencé à plier le papier.

Ses doigts minces et agiles avaient d’abord plié la pétition en deux, puis en quatre, et en huit. Puis elle s’était trouvée pliée en forme de bateau. Ensuite, sans qu’on sût bien comment, le bateau était devenu un avion. Et cet avion lui-même était devenu mongolfière. Enfin la mongolfière s’était transformée en oiseau. Alors madame Perrucheau s’était levée, et, rêveusement, l’avait lancé à travers la classe. L’oiseau était si parfaitement affilé et si géométriquement équilibré qu’il avait traversé la pièce entière, suivant une ligne droite aussi longue et impeccable que celles que madame Perrucheau traçait au tableau noir, et il était allé se percher sur l’armoire du fond. Juste au point E, milieu de AB – la droite qui formait le rebord effilé du grand meuble.

Quand monsieur Marmitier avait ouvert brusquement la porte, sans frapper, comme il le faisait toujours, il avait été stupéfait de trouver la classe plongée dans le silence, et madame Perrucheau dressée sur son estrade, un léger sourire de satisfaction flottant sur ses lèvres minces.

Surpris, il nous avait félicités, et était ressorti en refermant la porte tout doucement. Ce n’est qu’un peu après, lorsque son pas s’était éloigné dans l’escalier, que nous avions tous éclaté de rire. Jamais la pétition de la petite Fèvre n’était arrivée jusqu’à son bureau. Suspendue sur son nid du point E, milieu de AB, dans un équilibre parfait qu’un observateur ignorant aurait pu croire précaire, elle n’était jamais retombée, et avait continué longtemps à veiller sur nos chahuts, de ses clairs yeux d’oiseau de papier, si haut perchée et si gracieusement élancée vers le vide, qu’aucune femme de service n’avait jamais osé approcher d’elle son escabeau pour la décrocher.

Cependant les années passaient, notre niveau en mathématiques s’effondrait, le faux plafond de la classe s’était changé en une splendide tapisserie de cartouches d’encres incrustées et de boulettes de couleurs variées, et les incursions de monsieur Marmitier dans nos cours se faisaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus tonnantes. Pourtant, on ne renvoyait jamais madame Perrucheau.

Qui aurait pris sa place ? Pour un salaire dont la maigreur étique était attestée par l’usure de ses jupes et les déchirures de ses bas, elle devait assurer, outre ses étranges cours de mathématiques, toutes sortes de tâches ingrates que les autres enseignants refusaient. Je me souviens, par exemple, qu’elle était chargée de taper chaque semaine les vingt pages de notre journal – celui qui confirmait chaque semaine à nos parents notre bouillante créativité et l’excellence des méthodes Marmitier -, qu’il fallait imprimer sur ces affreux carbones qu’on appelait alors des stencils, avant de les passer à la machine à alcool.

J’entends encore – nous l’entendons tous – le crépitement des touches sous ses doigts secs.

Je sens encore  – nous la sentons tous – l’odeur de l’alcool à brûler, dans le réduit sombre et sale où elle officiait, tournant la manivelle pour faire paraître un à un les feuillets bleuâtres et humides qu’elle faisait sécher sur un fil avec des pinces à linge, puis qu’elle se chargeait aussi, ensuite, d’agrafer et de mettre sous enveloppes.

Où logeait-elle, lorsqu’elle quittait l’établissement où elle passait toutes les nuits de l’année scolaire, nous surveillant aussi mal qu’elle assurait ses cours ? Avait-elle seulement un logement quelque part ? Avec qui vivait-elle ou ne vivait-elle pas ? Quels avaient été ses rêves ? Quelles passions l’avaient un jour dévorée, ou au contraire dédaignée, pour la laisser ainsi desséchée ?

Cela ne nous intéressait pas, à l’époque dont je parle. Elle n’était et ne pouvait être pour nous que madame Perrucheau, la créature ridicule et vieillie qui ne tentait même plus de nous intéresser aux mathématiques, qui nous laissait organiser des combats d’oreillers dans les chambres, et se voûtait plusieurs heures par semaine sur sa machine à écrire pour taper le stupide journal du collège sur un rythme de pic-vert. Allegro prestissimo, tacatacatac.

Sans doute aurions-nous pu percevoir quelques indices, remarquer une évolution. Car de telles choses, après tout, ne se produisent pas en un jour, mais sont toujours l’aboutissement d’une lente transformation. Mais madame Perrucheau n’était pas quelqu’un que nous pensions à observer. Madame Perrucheau n’était même pas quelqu’un. Tout au plus une créature familière, pitoyable et méprisée, qui s’agitait sautillante et menue devant le tableau noir, traçant de ses bras déployés des chiffres immenses et des figures infinies qui seules la consolaient de notre indifférence.

Tout au plus avions-nous noté qu’elle était de plus en plus maigre, de plus en plus légère sur ses escapins de plus en plus élimés où ses orteils griffus se dessinaient de plus en plus curieusement. Que son nez se faisait plus aigu et plus courbe. Que sa voix s’effilait en notes de plus en plus sifflantes. Que ses bras dessinaient dans les airs des figures de plus en plus incompréhensibles et dansantes qui semblaient l’emporter de plus en plus loin de nous. 

Mais que nous importait ? Elle était de plus en plus Perrucheau, voilà ce que nous disions d’elle, et puis nous reprenions le cours de nos querelles, de nos amours et de nos cancanages.

Nous étions en troisième et le printemps avançait, nous approchant du Brevet. Deux fois par semaine, maintenant, monsieur Marmitier résigné mais toujours tonnant venait prêter main forte à madame Perrucheau. Le jeudi et le vendredi, à 11 heures, la porte s’ouvrait brutalement, il entrait, tonnait, et commençait aussitôt à distribuer avec solennité les exercices de révision, tandis que la Perrucheau, à petits pas sautillants, se démultipliait et s’égaillait entre les rangs, tentant désespérément de nous aider, de nous gazouiller au passage des bribes de solutions auxquelles nous ne comprenions rien…

Ce jour-là – c’était un vendredi, selon la plupart d’entre nous… pourtant, je me demande si ce n’était pas un jeudi, car je me souviens très bien d’avoir pensé, après, à cette curieuse expression « la semaine des quatre jeudis ». Mais c’est sans rapport aucun, évidemment… Ce jour-là donc, qui était un beau jour de mai dont le parfum de tilleul au soleil montait vers nous par la fenêtre grande ouverte, monsieur Marmitier s’était mis si fort en colère, en prenant la mesure de notre abyssale ignorance, qu’il avait saisi par un pan de sa robe rayée de jaune et de vert la Perrucheau qui gazouillait près de la fenêtre ouverte, et qu’il s’était mis à la secouer, à la secouer, à la secouer, à la faire zigzaguer dans toutes les directions de la foudre, en hurlant : « Je vous renvoie, cette fois, je vous fous dehors, vous entendez, dehors ! Cette fois, vous dégagez, vous dé-ga-gez ! Dehors, la Perrucheau ! Dehors ! »

Alors… alors…

Alors la Perrucheau, comme ça, Pfuuuittt, toute légère, presque gracieuse, s’était dégagée de la poigne épaisse de monsieur Marmitier, et elle avait sauté, d’un coup, comme ça, sans hésiter, toute légère, presque charmante, pfuuuittttt, dans sa robe jaune et verte, par la fenêtre grande ouverte.

Nous nous étions mis à crier, certains que les lois de la gravité que nous avait si durement enseignées monsieur Marmol, notre sévère professeur de physique, allaient entraîner une affreuse tragédie, mais… non, la Perrucheau n’était pas retombée. Son petit corps vert et jaune ne s’était pas écrasé tout sanglant, comme nous l’avions imaginé avec une joie inavouable, sur le goudron de la cour.

Non, elle avait tendu loin en avant ses bras maigres, pour tracer dans le ciel avec ses manches vives de vastes figures géométriques, elle avait tendu au bout de ses pattes maigres ses escarpins déformés par les orteils en griffe, et sa robe jaune et verte s’était mise à battre comme un beau drap d’été emporté par le vent, et elle s’était mise à voler, oui, à voler, à voler vers le parc, à voler vers l’horizon, lentement, souplement, suivant l’imperceptible et impeccable ligne qui dirige dans le ciel le vol des oiseaux en voyage.

Tous, nous l’avons regardée. Et il nous semblait que nous aussi nous volions derrière elle, traçant enfin là-haut pour elle ce beau triangle aigu des oiseaux de passage qui naviguent ensemble.

Monsieur Marmitier regardait lui aussi. Médusé. Paralysé. Incapable soudain de mouvoir son corps de géant lourd.

Enfin il s’est souvenu qu’il était Jupiter et non un quidam susceptible d’être pétrifié par une absurde prouesse aérienne.

Il a marché, de son pas le plus ferme et le plus solennel, vers la fenêtre qu’il a refermée. Derrière la vitre inondée de soleil, nous avons encore aperçu un petit point jaune et vert en forme de 8 allongé qui s’éloignait, s’éloignait, s’éloignait si vite et si loin que nos coeurs en tremblaient – l’Infini !

Puis monsieur Marmoutier s’est retourné vers nous :

—Puisque votre professeur, devançant mes ordres et confirmant sa totale incompétence aux fonctions qui lui étaient imparties, a choisi de se volatiliser, c’est moi, votre directeur et votre professeur de latin, qui assurerai jusqu’au jour de l’examen votre cours de mathématiques. 

Et la classe a repris, dans un silence religieux, à peine troublé par les coups d’oeil que nous ne pouvions nous empêcher de jeter vers la fenêtre refermée désormais toute tachée des nuages soudain amoncelés dans le ciel qui noircissait.

Cette année-là, les résultats au Brevet furent exceptionnels. 

Du sort de madame Perrucheau, il ne fut plus jamais question.
A nos parents, monsieur Marmitier avait simplement expliqué que, notre professeur de mathématiques s’étant volatilisée sans explication, il avait dû la remplacer au pied levé – ce furent ses termes exacts. Ils en avaient été bien sûr très satisfaits, les étrangetés perrucheaudiennes les ayant quelque peu inquiétés – même s’ils étaient de ceux qui ne parlent guère plus de deux fois l’an à leurs enfants et ne se souviennent de leur existence qu’au moment d’ouvrir les enveloppes émanant des autorités scolaires.

Et nous, qui savions bien que madame Perrucheau s’était envolée, même la nuit, loin de monsieur Marmitier, dans les chuchotements de l’internat, nous n’osions pas chercher l’explication manquante. Qu’avait-elle espéré, la Perrucheau, en prenant son envol ? Et comment avait-elle appris à voler ? Etait-elle retombée, à la fin, avait-elle fini par se briser sur le sol ? Avait-elle heurté les sombres nuages qui s’étaient soudain accumulés dans le ciel parfumé de mai ? Ou bien avait-elle continué son vol, tout droit, comme un oiseau guidé par la lumière, vers l’Infini, infiniment ? Ces questions agitaient nos rêves,  et plus encore nos insomnies, mais nous nous taisions tous, certains que nous étions que de telles questions ne pouvaient surgir que des réponses emplies de désordres et de mystères inconcevables qu’aucune loi mathématique ou marmitière n’encadrerait jamais.

Alors, aujourd’hui que le temps a passé, que tout cela est de l’histoire ancienne, que plus rien de vraiment dangereux ne peut plus en sortir, chaque année, nous nous réunissons, nous les anciens de la classe 65, et, immanquablement, quand l’alcool et l’excitation d’être de nouveau ensemble ont produit leur effet, quelqu’un qui se taisait en regardant d’un air rêveur la fenêtre entrouverte, soudain demande à son voisin, d’une voix qui tremble un peu :

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?

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Casimir

Nous, on y a jamais cru.

Quand ils sont venus l’arrêter, qu’on l’a vu descendre de sa camionnette, tendre les mains vers les menottes, et puis s’asseoir dans le fourgon des gendarmes, sans protester, sans se cacher le visage comme ils font tous… Quand on l’a vu partir, tranquille, poli, exactement comme il était toujours, on a été stupéfaits – non, c’est pas un mot assez fort, stupéfaits – on a été secoués, on a été saisis, on a été… enfin, ça nous a fait comme un coup sur la tête, un coup de masse, un coup de feu, un coup de tonnerre… ça nous a fait un coup, quoi. Un de ces coups… ! Comment vous expliquer ? Parce que ce gars-là, on le connaissait par coeur, il était comme nous exactement, ce gars-là. Il venait de loin, il avait vu des choses qu’on avait pas idée, on le savait bien, mais il était tout comme nous quand même.

Un vrai copain, on mangeait ensemble, on buvait ensemble, on se marrait ensemble, on jouait aux cartes ensemble… Alors les gendarmes, les menottes, le panier à salade… ça nous a fait un sacré coup… pour nous, c’était pas possible, un truc pareil, juste pas possible.

Ensuite, quand on a su ce qui lui était reproché, là, on a été… on a cru qu’on était devenus fous, ou plutôt qu’ils étaient tous devenus fous. Parce que c’était dans tous les journaux, le lendemain, l’histoire, comme un vrai événement, ça faisait les gros titres à la télé aussi, un truc de fou : « Un criminel de guerre arrêté à B. Il y menait, sans se cacher, une vie tout à fait ordinaire… » et caetera et caetera. Et de raconter comment nous on s’était aperçus de rien, comment il s’était intégré, comme ils disaient, sans aucun problème, comment il était même devenu conseiller municipal, après sa naturalisation…

C’était tellement trop, qu’on y a cru, sur le moment, qu’ils allaient forcément le relâcher tout de suite. Puisque c’était écrit dans tous les journaux, qu’il se cachait pas, qu’il était comme tout le monde, qu’on aurait jamais pu le distinguer d’un autre gars du village s’il avait pas eu son accent. Puisque tout le monde était d’accord pour le dire, que c’était un gars sans histoire, on a cru qu’ils allaient sûrement le comprendre vite, qu’y avait eu maldonne, que c’était pas lui le bon, enfin je veux dire le mauvais gars qu’ils cherchaient… Cétait tellement évident que s’il avait été un criminel de guerre traqué, il se serait caché, qu’il aurait pris un faux nom, qu’il aurait mis de la distance, qu’il aurait eu un air fuyant, qu’il aurait pas été le bon copain franc et souriant qu’il était… qu’on aurait tout de suite flairé l’anguille sous roche ? c’était tellement évident, non ?

Alors on gardait espoir. On se disait qu’une erreur, ça se corrige, et qu’on finit toujours par s’en apercevoir, d’une erreur. On se disait que ça allait s’arranger, puisqu’il était pas celui qu’on croyait qu’il était, mais qu’il était un autre… un autre, quoi, c’était tellement évident, qu’il était pas le bon ! Le Casimir qu’on montrait dans les journaux, personne aurait pu le reconnaître ici, c’était pas du tout le nôtre, pas du tout. Est-ce que nous, on en aurait fait un bon copain, de notre Casimir, s’il avait été un bourreau et un tortionnaire, comme ils disaient ? Bien sûr que non. On est pas plus bête qu’ailleurs, ici, on sait juger les gens.

De temps en temps, il venait des journalistes au village, ils nous interrogeaient, on refusait jamais de répondre, au contraire, on prenait le temps, on leur offrait le café, on leur expliquait, on leur racontait comment il était, en vrai, Casimir, on insistait autant qu’on pouvait, parce qu’on pensait que ce qu’on disait aux journalistes, ça devait bien d’une façon ou d’une autre s’en aller jusqu’aux juges… Et on gardait espoir. 

Mais les mois ont passé et ils l’ont quand même gardé. On a fini par comprendre que ça s’arrangerait pas. D’abord on a appris qu’on l’avait envoyé là-bas. Pour être jugé par ce grand tribunal, vous savez bien, le tribunal spécial pour les pires bandits du monde entier, pour tous les contre-l’humanité. Notre Casimir…

Et puis un soir à la télé, ils ont dit comme ça qu’il avait été condamné. Pour de bon. Ils ont même passé un documentaire, juste après, où ils montraient des horreurs où il avait été mêlé, qu’ils disaient, et même des abominations qu’il aurait faites tout seul de son propre chef, soi-disant. Dans le film on voyait des gens qui gardaient des condamnés en buvant et en rigolant, et puis des cadavres en tas. Des tas, des tas, ça n’en finissait pas, ces tas de cadavres, posés comme des tas de bois dans une forêt qu’on vient d’abattre. On voyait aussi des soldats qui tiraient sur des gosses, et qui se marraient parce qu’ils chiaient dans leur froc… des crânes brisés posés sur des tables… ce genre de choses… des choses, que personne aime voir ni savoir.

Mais nous, on a quand même enregistré le docu pour en avoir le coeur net. Et, je vous jure, on a eu beau rembobiner plusieurs fois la cassette, on en voyait, des gars, sur les images, qui se ressemblaient tous et qui avaient vraiment des airs de tueurs et qui fanfaronnaient avec leurs kalachs, seulement notre Casi, non, nous, on a jamais pu vraiment reconnaître notre Casi. Y en avait bien un grand, très grand, aussi grand que lui, qui plastronnait avec ses armes, qu’on voyait tout le temps, qu’ils appelaient par son nom comme si ça avait été vraiment lui, et qui aurait pu si on voulait vaguement lui ressembler, mais il était maigrichon comme tout, ce grand gars-là, et même en mettant sur pause on arrivait pas bien à distinguer son visage. Et comme il mâchait tout le temps du chewing-gum, on arrivait pas trop à reconnaître sa voix non plus. Si on l’avait reconnu formellement, d’accord, mais là, rien que des images floues de gars tout minces qui tressautaient, et des voix qu’on y comprenaient rien toujours doublées par un interprète, ça nous a pas trop convaincus. De toutes les manières, Casi, il en mangeait jamais, de chewing-gum.

Vous allez me dire qu’il avait pu changer de tête, avec le temps, Casi. Grossir et tout. Et même grossir exprès pour pas qu’on le reconnaisse. Et arrêter le chewin-gum comme on arrête la clope.

On y a pensé, figurez-vous. On est pas plus idiots que d’autres.

Mais même en admettant… y avait trop de morceaux qui collaient pas, dans cette histoire… c’était comme un puzzle qu’on aurait pas pu remettre les morceaux en face parce qu’ils seraient tombés de  plusieurs images qu’auraient rien eu à voir. C’était comme si le Casi qu’on connaissait avait rien à voir avec le Casi qu’ils avaient condamné. Comme s’il avait pas été une personne mais deux complètement différentes. Et ça, c’est juste pas possible. Les gens sont ce qu’ils sont et s’ils deviennent autrement, ils continuent à se ressembler – et vicié-vers ça, non ? 

Tous les jours, on en parlait, les copains moi, tous les jours, on essayait de comprendre, on y mettait de la bonne volonté, on essayait de faire comme si c’était bien lui le tueur et qu’il y aurait eu moyen de rattacher ce salopard-là au Casi qu’on avait bien connu. 

Mais comme on y arrivait jamais, à mettre bout à bout ces deux Casi là, que c’était contre-nature, qu’ils étaient pas du même puzzle, on continuait à réfléchir, on essayait de comprendre comment ça se faisait qu’ils se soient trompés comme ça, là-bas, dans leur tribunal spécial. Une idée qui venait, forcément, c’était que c’était peut-être justement parce qu’il était tellement gentil, qu’on l’avait pris, lui, plutôt qu’un autre. Parce qu’il était tellement calme, notre Casimir, tellement docile, qu’il était sûrement même pas capable de se défendre. D’autres fois, on se disait que c’était pas seulement une erreur, une homonymie ou quoi, que ça devait être plutôt une machination. Parce que dans ces pays-là, vous savez, ils en ont, des comptes à régler. Faut bien que certains paient pour d’autres, hein, vous savez ce que c’est, la politique, surtout après une guerre. Même ici après la guerre, ça a pas toujours été joli-joli, les règlements de compte, les anciens en connaissent des drôles d’histoires pas claires qui sont arrivées. Ils ont pas envie d’en parler, ça se comprend, mais ils savent. C’est pas jo-jo, les guerres…

Pour moi, Casimir, si vous voulez savoir comment je vois les choses après y avoir tellement réfléchi, des années réfléchi, pour moi, Casi, finalement, c’est pas ce qu’on a dit un contre-l’humanité, comment il pourrait être un contre-l’humanité, un brave homme comme lui qui aime les gens d’ici et qui les respecte ?  non, Casi, pour moi… je vois que ça d’explication, c’est une victime de la guerre.

Y a que cette vision des choses qui tient la route. L’autre, je peux pas la comprendre, c’est pour ça que je suis sûr qu’y a eu maldonne. Ce qui est possible, on peut toujours finir par le comprendre. Ce qu’on peut pas comprendre même après des années, c’est juste impossible. Point.

Et c’est juste impossible, que notre Casi soit un monstre comme on a dit : Casimir, avec ses deux mètres de haut et son bon mètre de large, il est impressionnant, d’accord, mais il fait peur à personne, Casimir jamais un mot plus haut que l’autre, Casimir l’ami des enfants, Casimir toujours gentil et poli même avec un coup de trop, c’est pas ça, un criminel de guerre. Casimir, c’est une crème, un bon nounours, un copain super, voilà qui c’est, Casimir.

De toute façon, la guerre, il nous en a jamais parlé. Jamais. Au début quand il est arrivé, qu’on disait encore l’Etranger quand on parlait de lui, si quelqu’un mettait le sujet sur son pays, sur les problèmes qu’il y avait eu par chez lui, juste par curiosité, ou pour l’asticoter, lui, il se taisait. Il faisait ses yeux vides, et celui qui l’asticotait en était pour ses frais. Ou alors, si l’autre insistait vraiment, il répondait que c’était du passé, la guerre, qu’il fallait passer à autre chose, à la paix, à l’avenir, à la réconciliation. Et il se mettait à parler de la paix, il s’emballait, on l’arrêtait plus, il aimait tellement parler de la paix. Tandis que la guerre, Casimir, ça a jamais été son truc, ça lui a jamais plu d’en parler. Il a préféré l’oublier, la guerre, c’est clair, plus y penser.

Alors que s’il avait fait tout ce qu’on a dit, il en aurait, des souvenirs, qui déborderaient tout le temps tout pleins de sang, et des cauchemars. Des cauchemars sans arrêt, dès qu’il fermerait les yeux, des cauchemars comme des fantômes, il en dormirait plus, jamais, il dormirait plus jamais. Tandis que notre Casi, non, il dort, faut voir… y a pas meilleur dormeur. Il se couche, et hop, il ronfle ses neuf-dix heures. Des fois même il s’endort assis devant son jeu de cartes. Il se sent fatigué, hop, il ferme les yeux et il s’endort. D’un coup.

Un gars qui dort comme ça, c’est forcément un brave gars. Vous pourrez pas m’ôter ça de l’esprit. Le sommeil du juste, on dit, c’est pas pour rien.

Son vrai prénom, c’est pas Casimir, vous vous doutez, son vrai prénom, c’est un nom de là-bas en -mir qu’on est jamais arrivé à bien prononcer. C’est pour ça qu’on s’est mis à l’appeler Casimir. Avec sa taille imposante, ça allait de soi. Au début quand il s’est installé au village, qu’on le connaissait pas, qu’on entendait son accent plein de cailloux, on disait juste : « Tiens, L’Etranger, qu’est-ce qu’il nous veut, l’Etranger ? « Et puis à force de le fréquenter au café ou chez Marcelin son patron, on s’est mis à le saluer comme un copain : « Bonjour Casimir, comment ça va Casimir ?  » Casimir, c’était vraiment le nom qu’il lui fallait. Parce que c’était le bon géant, le bon gros qu’on avait envie de tutoyer, d’appeler d’un nom marrant. C’était tellement fait pour lui ce nom-là, que quand il a rempli ses papiers de naturalisation, il a mis Casimir comme nouveau nom français. Casimir, c’était vraiment devenu son nom.

Un copain-né, Casi, on peut le dire… le genre qui peut pas rester dans son coin, qui supporte pas la solitude. Fait pour être dans un groupe, se marrer avec les autres, boire avec les autres, vivre avec les autres, entraîner les autres. Les autres, y a que ça qui compte, pour lui, on peut dire. Il est plus que sociable, Casi, c’est un copain-né. Je vous demande un peu, un tueur, est-ce que c’est sociable, comme ça ? hein ?… C’est un loup solitaire, non, un tueur ? Rien à voir avec un bon copain.

C’est pas seulement un bon copain, d’ailleurs, Casi, c’est aussi un bon professionnel. Un excellent maçon. Un type super sérieux, hyper habile, qui fait son boulot toujours réglo. Il a d’abord bossé pour Marcelin, comme je vous ai dit, Marcelin le maçon, pas Marcelin l’électricien, Marcelin le maçon. Puis il s’est installé à son compte, après le décès du patron, avec les gars de l’équipe qui sont tous restés avec lui, parce qu’ils l’estimaient, qu’ils avaient confiance. Vous pouvez leur demander, encore maintenant, après les histoires, ils vous diront tous la même chose : Casimir, c’est un bon patron, réglo, efficace, qui aime le travail bien fait. Un type fiable. Complètement fiable. Vous lui donnez un boulot à faire, Casi, il le fait tout de suite impeccable, mieux et plus vite que tout le monde. C’est pas un bandit, c’est pas un sadique, ils vous le diront tous comme moi. Bien sûr, maintenant, il a plus d’ouvriers, Casi, il fait plus que des petits boulots par ci par là, parce qu’il a jamais pu vraiment relancer sa boîte d’avant. Mais c’est toujours un super maçon. En plus d’être un copain incroyable.

Un matin, par exemple, je me lève, je retrouve mon mur de clôture complètement défoncé. Une voiture qui avait reculé dedans puis qui s’était carapatée sans laisser d’adresse, vous pensez bien… Bon, notre Casimir, il passe par là, il voit ça, il descend de sa camionnette, on était un samedi matin, je me souviens parfaitement parce que c’était juste la veille du baptême de ma nièce, lui, il passe par là, il me voit bien embêté, il baisse sa vitre, il me dit : « Je rrrepasse cet aprrrès-midi avec le matérrriel » – il roule les rrr faut l’entendre, Casi, on le charrie un peu là-dessus. « Je rrrepasse et je te le rrrefais, ton murr. » L’après-midi, il est revenu, il a tout remis en état, il m’a pas fait payer. Il a juste dit  en rigolant : « Tu m’offrirrras un bon rrrepas chez Lili ». Vous voyez le genre que c’est, Casi, le gars qui vous rend service tout de suite, qui se fait même pas payer. Et la meilleure, c’est que la bagnole qui avait défoncé mon mur, il l’a retrouvée, Casi, l’arrière enfoncé, dans une cour de ferme. Je peux vous dire que le propriétaire a passé un sale quart d’heure…

Il est comme ça, notre Casimir, serviable, bosseur, efficace. 

Alors quand on a appris, pour sa peine de prison, quand on a vu comment on le montrait, à la télé, comme une bête, comme un nazi, comme un salopard répugnant, comme un voyou sans foi ni loi…

« Le bourreau d’Itsudove », ils disaient, « le scorpion déchaîné », « le boucher de Voïnarat »… quand on a vu comment ça s’arrangeait pas pour lui, et qu’on a compris qu’on risquait de jamais le revoir, on a décidé de faire quelque chose. Parce que c’était pas juste, vous comprenez, qu’il soit montré du doigt partout comme ça et nous avec, il fallait qu’on répare. On s’est réunis un soir chez monsieur le maire, y avait Ferrand le maire évidemment, Fred l’adjoint qu’est notre boulanger, Jean-Jacques mon meilleur pote, qu’est comme moi conseiller municipal et retraité d’A.L.C.O., et moi – faut bien sûr pas m’oublier. On a discuté un moment de tout ce qui s’était passé, on a bu un peu, on s’est exalté, et c’est là qu’on a pris la décision : quand il sortirait, on irait le rechercher là-bas, nous, et on le ramènerait ici où il avait refait sa vie et où il pourrait la reprendre juste où elle s’était arrêtée, cette vie qu’il s’était refaite, comme un Français qu’il était devenu, vu que l’Etat français lui avait donné sa naturalisation juste avant de l’arrêter. 

On lui prêterait un bâtiment pour qu’il reprenne son boulot de maçon, ou bien on se cotiserait pour lui louer quelque chose, enfin on se débrouillerait pour le loger – parce que tous ses biens avaient été saisis, vous pensez bien, entre-temps, tous, la camionnette, le matos professionnel, la petite maison qu’il avait retapée, il restait rien, rien de rien. Donc nous, on l’aiderait à rebondir, on lui montrerait qu’il gardait notre confiance. C’était tout simple. 

Dix-huit ans, il avait pris. C’est long, dix-huit ans. Mais un gars en or comme Casi, on savait bien qu’il aurait des remises de peine, qu’il ferait au plus douze ans. Douze ans de trop, d’accord, mais douze ans qui sont pas toute une vie.

Voilà comment ça s’est fait, le retour de Casi, vous comprenez. On l’avait décidé entre copains, et on a tenu parole.

Ça pas été aussi simple qu’on pensait, parce qu’ici certains étaient contre nous, ceux qui s’étaient laissés influencer par les journaux, la télé, tout ça, on peut pas l’empêcher. Même ma femme, par exemple, et celle de Jean-Jacques, elles étaient contre, parce que ça les avait impressionnées, tout ce qu’on avait dit. 

Mais nous, on a tenu bon. C’était important pour lui, qu’il sache qu’on gardait confiance, qu’on avait pas peur, et c’était important aussi pour nous, peut-être même encore plus pour nous, parce qu’on pouvait pas admettre qu’on nous dise comme ça qu’on avait vécu avec un criminel sans s’en rendre compte. Notre copain, un criminel ? ça aurait voulu dire quoi ? que nous aussi, on aurait pu être des criminels, peut-être, ou quoi ?

Alors quand il a appelé, un beau jour, de là-bas, on a eu à coeur de tenir parole. Une façon, peut-être bien, d’effacer le mal commis par l’amitié. Enfin, quelque chose que je saurais pas tout à fait vous expliquer mais qui nous a rendus têtus, même si des fois on a eu des doutes. Parce que des doutes, on peut pas s’en empêcher, d’en avoir, des fois, même quand on est sûr des gens comme de soi-même. Vous connaissez l’histoire du grand saint Thomas et des doutes qu’il a eus comme un autre…

Evidemment, les journaux en ont pas parlé, de notre élan de solidarité, comme ils aiment bien dire pourtant d’habitude, pas comme de l’arrestation de Casi. Ils montrent toujours que le mauvais, dans les journaux, le bon ils savent même pas le voir. Mais nous, on s’en fichait qu’on en parle ou pas, c’était une affaire entre nous, et on l’a menée comme on se le devait. Ferrand, notre maire, a pris contact en tant que maire avec les avocats de Casimir – deux, il en avait, des nuls mis d’office, parce que personne voulait le défendre, vu son dossier. Des connards qui voulaient qu’il plaide coupable. Coupable ! on en a pleuré quand on a appris qu’ils le lâchaient comme ça. Plaider coupable, pour alléger sa peine, qu’ils disaient, et faire acte de repentance, c’était un deal qu’ils avaient imaginé, mais ça allait loin quand même. Lui, il a hésité. Finalement il a pas accepté. Il a préféré prendre plus cher.

Qu’est-ce qu’on aurait fait, sinon ? Je peux pas vous dire… Nous, de toute façon, on avait notre conviction qu’était comme une religion. On a pu lui écrire en prison pour lui expliquer qu’on croyait pas ce qu’on racontait, et lui exposer nos projets pour après. Il nous a répondu dans une très belle lettre qu’il nous remerciait et qu’il était d’accord pour rentrer au village reprendre sa vie avec les copains. Et je vous prie de croire que c’est pas un « bourreau d’Itsudove » « un boucher de Voïnarat » ou un « scorpion déchaîné » qui aurait pu s’exprimer comme ça. Parce que ça s’exprime pas comme un brave homme, un bourreau, un boucher, un scorpion… Je pourrais vous montrer la lettre, c’est moi qui l’ai chez moi, elle me fait toujours monter les larmes aux yeux quand je la relis, tellement qu’elle est belle…

Et quand il est sorti, au bout de treize ans tout de même, parce que là-bas, ils ont pas été foutus de le relâcher avant, alors qu’y avait contre lui que des témoignages, des tas de témoignages, d’accord, des volumes et des volumes, mais toujours rien que des témoignages auxquels on peut faire dire ce qu’on veut… Bon, quand il est enfin sorti, il nous a prévenus. Nous, à ce moment-là, on y pensait plus vraiment, faut avouer, à Casi, depuis toutes ces années, on avait vieilli comme tout le monde, on était passés à autre chose, mais il a téléphoné chez Ferrand qu’était toujours maire. Ça nous a réveillés, cet appel, ça nous a secoués. On a été touchés de sa confiance… se dire que pendant toutes ces années en prison il avait pensé à nous… ça confirmait qu’il était un type bien, un copain-né qui oubliait rien, qui croyait à l’amitié…

On est allés le chercher en voiture comme promis. Jean-Jacques et moi, on s’est chargés de tout, vu qu’on est tous les deux retraités de chez A.L.C.O., que donc on avait le temps et les moyens aussi. 

Et voilà comme il est revenu ici, notre Casi. Vieilli, mais pas maigri, et pas aigri, non, toujours aussi calme et doux.

« Calme et doux », c’est les mots qui viennent tout de suite en pensant à lui. A cause de sa voix toujours tranquille. « Un homme calme et doux c’est ce qu’elle a dit aussi, son ex-épouse qui a tenu à témoigner, pendant le procès, pourtant elle l’avait plaqué fallait voir comme, pour filer salement avec le gendre à Marcelin, mais elle avait contacté les avocats, pour témoigner elle aussi. « Mon ex-mari est un homme calme et doux », elle a déclaré. Et c’était évident : comment qu’elle aurait pu vivre trois ans avec un criminel, sans s’en apercevoir, je vous demande un peu ? Tout de même, elle a voulu que ça soit dit : « Mon ex-mari est un homme bon qui certainement peut rien avoir fait de toutes ces horreurs qu’on lui reproche », elle a dit.  Elle a été fidèle, en fin de compte, faut lui reconnaître ça. 

Parce que faut dire, pour des horreurs, c’étaient des horreurs, qu’ils avaient mises dans son dossier. Bien sûr, qu’on l’a lu, nous, son dossier, non, pas en entier vu qu’on est pas des magistrats, et qu’il paraît que tout tenait à peine dans une armoire, mais par Ferrand on a eu des extraits, avec des photos et des explications. Je me souviens du bonhomme achevé à la scie électrique devant ses gosses. Des deux femmes enceintes ouvertes par le milieu, l’utérus à l’air avec le foetus sur le gros paquet des tripes saignantes. Une autre, je me rappelle, on voyait son dos nu avec une cicatrice affreuse, et on expliquait qu’elle avait survécu dans un tas de morts, parce que son bébé qu’il avait jeté sur elle avait amorti le coup de hache… Le pire, qu’on a vu, dans ce dossier, je crois quand même que c’était l’histoire de ce gamin de treize ans obligé de violer sa propre mère. Là, on a même pas voulu prendre connaissance jusqu’au bout. On avait l’impression de se salir, à plonger dans tout ce bourbier.

Des horreurs, je vous dis, ils l’avaient chargé, chargé, notre Casi… chargé à sombrer pour toujours, avec ces horreurs qu’en finissaient pas. On a écouté aussi avec Ferrand l’entreview d’un psy qui disait que ces violences à ne pas croire, ça s’expliquait du fait que les bourreaux, là-bas, ils connaissaient leurs victimes, ils étaient leurs voisins, ils habitaient les mêmes villes et les mêmes villages, et des fois les mêmes maisons, alors en découpant leurs corps comme des tranches de bifteck, en les repoussant à l’état de bête, ils les éloignaient d’eux, ils en faisaient des gens d’une autre sorte pour ainsi dire, et ça leur permettait d’en tuer en masse comme le demandaient les décideurs. Parce que c’était une guerre avec des dix mille, des cent mille, des un million de morts, là-bas… Que c’était pour ça qu’il fallait que certains se fassent tortionnaires et bourreaux pires que d’autres. Pour que les autres puissent tuer en masse quand on leur donnait l’ordre. Sur le moment, ça m’avait étonné qu’y ait des types comme ce psy pour étudier dans des livres à longueur de temps tous ces trucs affreux. Ensuite j’ai fini par me dire que si ça pouvait servir à quèque chose… parce que quand même on a besoin de ça, expliquer… Pourtant, rien s’expliquait vraiment, pour moi. Rien de rien.

Je vous raconte tout ça, je sais pas pourquoi, puisque même si c’est dans son dossier, en fait c’est sans rapport avec Casi, que c’est pas lui, tout ça, que c’est un autre forcément, que ça lui ressemble pas, à lui, vraiment pas. Je vous raconte ça, c’est juste qu’à un moment, ça avait fini par m’obséder, ces horreurs, j’en dormais plus, d’avoir pris connaissance… j’avais même des nuits, où toute mon amitié flanchait… y a des choses, faudrait jamais même avoir juste commencé à se les représenter, faudrait garder son innocence. Alors quand je recommence à y penser…

Parce que je le nie pas, que tout ça a existé, que c’était un enfer, et même pire que l’enfer, là-bas, pendant cette guerre qu’ils ont eue. J’ai lu des magazines, j’ai vu des émissions, je me suis renseigné même à la bibliothèque… je nie rien de rien… je sais. Et je suis bien d’accord pour qu’on leur fasse leur procès, aux vrais responsables. Et même pour que jamais ils sortent de prison, ceux-là. Mais notre Casimir, ça non ! Là, y a erreur. Parce que j’y bien réfléchi, à tout ça, et je peux vous le jurer : c’est la crème des hommes, Casimir, un nounours, et que même s’il a fait la moindre chose, s’il a fait quelque chose là-bas,… je dis pas, c’est pas complètement inimaginable qu’il ait pas toujours été un héros vu les circonstances de l’époque… mais alors même, en admettant, c’est qu’il y a été forcé.

Forcé, c’est pas possible autrement. On peut tous se retrouver forcés, dans certains cas, non ? Il a été forcé d’être d’un côté, ça arrive à tout le monde dans ces guerres-là, parce qu’il fallait bien qu’il soit quelque part, dans un camp ou un autre, mais il a rien fait, ou alors pas grand chose, ou pas comme on l’a dit, de tout ce qu’on l’a accusé…

Parce que, c’est évident, Casi, il suffit de le regarder pour savoir que ça lui ressemble pas, à Casi, ça lui ressemble pas du tout, toute cette violence.

Et nous nous plus, ça nous ressemble pas du tout, d’être copains comme cochons avec un boucher.

Au village y a une femme, une sacrée bonne femme, une vieille British qui a restauré une fermette où elle vit toute seule, une militante de je sais pas quel mouvement avec un nom anglais, Peace machin – Ferrand qui a de l’instruction l’appelle Peace copy, ça nous fait tous marrer, enfin une bonne femme qui écrit régulièrement des articles sur nous dans des journaux anglais, pour dire que c’est une honte d’avoir fait revenir Casimir et de le soutenir. Elle dit que c’est complètement prouvé qu’il a fait des choses monstrueuses, Casi, et qu’il a tout avoué, mais que les gens d’ici refusent de savoir parce que ça remettrait trop de leurs idées en question. « Un monstre ordinaire », voilà comment elle l’appelle, notre Casi, « et c’est justement le plus terrible, elle dit, qu’un monstre puisse redevenir un homme ordinaire, parce qu’il peut, lui, tout oublier, alors que ses victimes, elles, auront plus jamais droit à l’oubli, plus jamais droit à une vie ordinaire. Parce qu’il sait, lui, découper sa vie en plusieurs parties bien étanches pour mettre sa vie de criminel à l’ombre entre parenthèses, alors que les victimes, elles, revivront sans fin leurs souffrances ».  Voilà ce qu’elle a écrit dans son Peace machin, c’est le père Ferrand qui me l’a traduit, je m’en souviens presque mot à mot tellement ça m’a fait mal. Connasse d’Angliche. Comme si c’était possible, que notre Casimir soit un monstre. Même ordinaire. Comme si un gars comme ça, gentil et serviable, bosseur, sérieux, adorable, un copain formidable… Ça prend peut-être, en Angleterre, ces conneries de monstre ordinaire, mais ici… Ici, presque personne la croit, la vieille. De toutes les manières, Casi, comment elle peut en parler ? elle le connaît même pas. Elle a toujours refusé de le voir. Quand il passe sur le même trottoir qu’elle, elle traverse aussitôt la rue. Quand elle a fait refaire sa grange l’an dernier, un mur qui s’écroulait, elle a fait venir un maçon de la ville, ça lui a coûté bonbon et c’était même pas bien fait, juste pour pas prendre Casimir. On en trouvera toujours, des gens comme elle, des gens qui croient tout savoir, qui ont des tas de grands mots pour expliquer ce qu’on peut pas comprendre et des phrases à rallonge pour faire la leçon aux autres.

Et puis, même si… de toute façon, maintenant, il a purgé. 

Bon, toujours est-il que Casi, ici, presque tout le monde l’apprécie tellement il est gentil. Il est même encore plus gentil qu’avant, depuis qu’il a été en prison. D’ailleurs, il en parle jamais, de la prison. Pas plus que de la guerre. Et nous, on fait comme si de rien. La guerre, la prison, pas en parler, ça vaut mieux, c’est des choses qu’on connaît pas, qu’on sait pas comment on réagirait, qu’on peut pas se mettre à sa place. 

C’est un type en or, Casi, je vous dis. Même ses mains sont en or. Tiens, par exemple… depuis qu’il est rentré, en plus d’être maçon, vu que ses affaires marchent plus aussi bien qu’avant mais qu’il est toujours aussi bosseur, il s’est mis à faire du modélisme. Il fabrique des maquettes de petits avions télécommandés qu’il vend sur les marchés et aussi sur internet.

Du beau travail, fin et délicat. Impeccable. Comme tout ce qu’il fait.

Il fait un peu de tous les genres, mais on lui demande surtout les petits avions militaires surtout, des modèles légers, vifs comme des mouches, qui piquent droit où il veut, avant de se remettre à voler dans le ciel.

Faut voir. On s’y croirait tellement c’est bien fait.

Il est doué, Casimir. Il a des mains en or. Même qu’il a donné des cours gratuits aux enfants de l’école, un moment. La mairie cherchait des bénévoles, pour les activités du soir, il s’est proposé, c’est comme ça qu’il est, Casimir, toujours prêt à rendre service, et il adore les gosses – vu son surnom, ça va pas vous étonner.

Un jour, un des avions que les gosses manipulaient a piqué dans un fossé plein d’eau. Il est gentil, Casi, pas le genre qui ferait pas de mal à une mouche, parce qu’il y en a pas deux comme lui pour les attraper à table et leur couper la tête avec son couteau, mais un bon nounours gentil. Seulement, là, il en a eu marre, Casi, des bêtises des gosses, il a voulu faire preuve d’autorité. Il a fait sa grosse voix et il a demandé à celui qu’avait fait l’ânerie d’aller lui-même chercher l’avion au fond du fossé. Ça a mal tourné, le gosse est tombé dans la boue et s’est moitié noyé. Casi, avec ses grosses pattes, l’a rattrapé à temps, mais le gosse hurlait. La mère a porté plainte, figurez-vous, alors que Casimir qu’était juste un bénévole pas payé l’avait sauvé, son gosse. Elle a dit partout que jamais l’école aurait dû engager quelqu’un qui était un personnage dangereux et un criminel de guerre jugé – elle fréquentait l’Anglaise qui l’avait embobinée, faut croire. On l’a classée sans suite, bien sûr, cette histoire-là, au moins, mais Casimir a arrêté de donner des cours aux gamins. Les gens sont comme ça. Casimir y peut rien, ils sont comme ça, les gens. Il aura beau sauver trente gosses, trois cents gosses, trois mille gosses, on lui reprochera toujours ceux qui sont couchés dans son dossier, là-bas.

C’est comme pour les poules. La mère Averty, elle avait des problèmes avec ses poules. Le renard, bien sûr, parce que la mère Averty, elle avait beaucoup vieilli, et elle les voyait même plus, les trous qu’il y avait dans le grillage de son poulailler… eh bien elle a prétendu qu’elle avait vu Casi dans son atelier, avec un couteau, en train de saigner une de ses poules qu’il avait attachée par les pattes à un poteau, et que le sang coulait lentement, et que Casi était aux anges. Ça le faisait rigoler doucement, notre Casimir, ce délire de la mère Averty, et c’était tout ce que ça méritait, en effet. N’empêche qu’elle aurait jamais eu ces visions-là, la mère Averty, même avec son début d’Alzémeur qui l’a obligée à partir en maison pas longtemps après, si elle avait pas vu le reportage à la télé, dans le temps.

Les gens sont comme ça, ils préfèrent croire le mal. Et ils inventent des choses, justement parce qu’ils aiment parler du mal. Ils voient le mal chez les autres parce que c’est en eux, tout ça, en fait. Et qu’ils cherchent qu’une occasion sans risque de porter tort à ceux qu’ils envient.

Mais nous, je veux dire la plupart de ceux d’ici, on sait ce qu’il en est, et on l’aime toujours aussi bien, Casimir, on le considère toujours comme un copain. On l’invite presque à toutes les fêtes. Enfin, à beaucoup de fêtes.

L’autre jour, par exemple, il était invité, au mariage Simonneau. Le fils Simonneau avait failli le prendre pour témoin, même si au dernier moment il avait changé d’idée à cause de sa belle-mère qu’était pas d’accord à cause des histoires.

On avait pris l’apéro après la cérémonie, et on devait tous se retrouver le soir à Sion pour le repas.

Comme on avait un peu trop bu, on avait décidé, les copains et moi, d’y aller à pied, en prenant par la Prairie Pavée.

Y avait la route à longer, forcément, la départementale… on avançait sur le bas-côté, à la queue-leu-leu. Un drôle de cortège, de sacrés pèlerins verre en main. On riait, on blaguait. Soudain, le chien de Jean-Jacques a vu un faisan sur la route. Une bête qu’on venait de lâcher pour les chasses d’automne, une volaille d’élevage toute innnocente et niaise qui se méfiait de rien, qui restait là tranquillement à se prélasser en plein milieu de la route. Le chien s’est précipité. Jean-Jacques a pas pu le retenir. La voiture qui arrivait en face l’a pris de plein fouet. On a vu le chien tanguer, tomber le ventre ouvert. La voiture avait déjà disparu. 

On a réussi à ramener le chien sur le bord de la route, et on l’a couché dans le fossé. Il gémissait, pauvre bête, il avait les tripes à l’air, c’était moche à voir, je vous assure. Fred, qui s’y connaît un peu, a regardé la blessure. Le chien haletait et gémissait. Fred a hoché la tête. « Rien à faire », il a dit. Le chien souffrait le martyre. C’était évident qu’on aurait jamais le temps de l’amener chez le véto. Et c’était évident aussi qu’aucun véto aurait rien pu faire. Le chien gémissait à faire trembler. Jean-Jacques a pas pu y tenir, il a pris une grosse pierre, il s’est approché.

Une mouche était déjà posée sur les tripes à l’air. C’était clair qu’il fallait l’achever, ce chien. Mais Jean-Jacques restait immobile avec sa pierre dans la main, il s’était mis à trembler. Le chien le regardait comme en pleurant, et lui, il pouvait pas le faire. Il est resté comme ça quelques minutes. Le chien pleurait toujours, les mouches étaient bien une dizaine maintenant à bouffer les tripes qui saignaient, c’était intenable.

C’est Fred, au bout d’un moment, qui a dit ce qu’on attendait tous : « Vas-y, toi, Casimir. Fais-le, toi ! »

Casimir nous a regardés bien dans les yeux, les uns après les autres. Il avait pas l’air vraiment surpris.

Jean-Jacques s’est retourné. Il lui a tendu la pierre : « Il a raison, fais-le, toi, Casi, y a que toi qui peux le faire ».

Casi nous a encore regardés. Il a eu l’air d’hésiter, mais pour finir il s’est penché, il a ramassé une autre pierre plus grosse. Il s’est avancé vers le chien. Il a levé la main, il visait la tête. C’était évident qu’il allait cogner fort, qu’il allait pas rater son coup. C’est un bon copain, Casimir. Un vraiment bon copain. Et nous aussi on est des bons copains. On a tous fermé les yeux quand il a abattu la pierre. On a juste entendu le coup sur le crâne. Un seul coup, net et précis.

Quand on a rouvert les yeux, le chien avait la cervelle écrabouillée, Jean-Jacques pleurait comme un gosse, et Casi était déjà reparti, tout seul, là-bas, par le chemin du bois de la Crosse. On l’a bien compris, qu’il viendrait pas au mariage Simonneau, finalement. Mais personne a pensé à le rappeler ou à courir derrière lui pour lui demander de nous rejoindre.

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La fille

Mes parents ont longtemps eu deux fils.

Pendant seize ans, pour être tout à fait précis.

Jusqu’à cette nuit d’hiver où mon frère ivre a lancé sa voiture ivre sur le mur récemment reblanchi d’une maison du village. Il était quatre heures du matin, mon frère sortait du Stars, la boîte de nuit qu’il fréquentait les samedis soirs. Le mur d’un blanc très pur que ses phares avaient éclairé soudain dans la nuit glacée avait dû lui apparaître comme une cible ou comme un horizon. Comment savoir ? Avec l’alcool et la drogue qu’on a retrouvés dans son sang, tout est possible et nul ne peut savoir s’il est mort dans la rage ou l’extase. La seule chose certaine, c’est que la vieille 205 blanche qu’il avait héritée de notre grand-père s’est fracassée sur le mur fraîchement repeint. Que le blanc lumineux du crépi s’est teint de grandes étoiles noires et rouges de fumée et de sang. Que les pompiers sont arrivés trop tard et n’ont pu que constater qu’il était trop tard.

Et que, depuis cette nuit où le maire est venu sonner à la porte et où mon père s’est levé pour ouvrir aux ténèbres, jusqu’à l’après-midi d’été ensoleillé où la fille est entrée dans leur vie, mes parents n’ont plus eu qu’un enfant.

Lui.

J’avais seize ans quand mon frère est parti – comme ils disent.

J’en ai vingt maintenant, et cela me surprend toujours qu’on puisse s’exprimer si sottement, si étourdiment. Car qui pourrait mieux que moi le savoir, que je ne fais que les emprunter à mon tour, ces vingt ans que lui seul aura toujours mais que je devrai, si je vis plus que lui, rendre ride après ride et cheveu blanc après cheveu blanc au temps impitoyable des vivants ? De ces vingt ans qu’il possède pour toujours, lui, que pouvais-je attraper, moi le vivant, sinon cette jeunesse d’emprunt qui m’habille aussi mal qu’une veste trop grande ? C’est sans doute ce qui a détourné de moi leurs regards et leur pensée. Que j’aille ainsi mon chemin d’humain, terne et flottant dans mes vingt ans d’emprunt, quand lui rayonne et irradie dans sa mort éternelle.

Oh, je l’ai pleuré, mon frère. Autant que mes parents. Bien plus qu’eux. Car moi, contrairement à eux, je n’ai pas su faire mon deuil – comme ils disent. Car moi, la lucidité, la froide lucidité, à moins que ce ne soit au contraire ce sentiment trouble et néfaste qui me prend au coeur chaque fois que je pense à lui – et j’ai si constamment pensé à lui, durant ces quatre ans – m’empêche d’oublier qui il était vraiment.

Voilà pourquoi mes parents ont vécu ces années terribles comme s’ils n’avaient plus eu qu’un fils, et que ce fils qui leur restait n’était pas moi, le survivant, mais l’autre, le mort.

N’allez pas croire qu’ils m’aient repoussé ou qu’ils aient eu le moindre tort envers moi. Non, un observateur extérieur n’aurait rien pu déceler, et eux-mêmes n’en ont jamais rien su, tout s’est produit de façon si invisible, si subtile…  Depuis quatre ans que mon frère est mort, je vis toujours chez eux, à défaut de vivre avec eux, et nous formons, c’est du moins ce qu’ils se plaisent à dire, une famille unie dans l’adversité

Peut-être que le malheur unit, en effet. 

Peut-être aussi qu’il défait subtilement, par en-dessous, dans le fond obscur des consciences, ce qu’il a fait semblant de réunir.

Et peut-être est-ce ainsi que nous sommes unis. Liens serrés indénouables sur tant de déchirures invisibles.

Unis dans l’adversité. Ils ont raison, finalement, pour une fois…

J’étais lycéen quand il est mort, me voici étudiant – excellent étudiant, car faute d’avoir réussi à faire mon deuil j’ai voulu réussir. Réussir tout court, ce qui bien entendu n’a strictement aucun sens. Qu’aurais-je bien pu reprocher à mes parents ? Ils n’ont que peu de moyens, mais ils ne m’ont rien refusé, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ils ont payé mes frais universitaires, ils m’ont nourri, ils m’ont blanchi. Il est même probable qu’il leur est arrivé de m’admirer, quand mes succès se sont imposés à eux, mais de loin, comme ils auraient admiré l’enfant d’un autre couple. Car au fond d’eux-mêmes, ils ne pensaient qu’à lui, ne pouvaient voir et admirer que lui, le mort. Moi, j’avais beau tenter de les éblouir, ils m’avaient relégué dans l’ombre, au bord de leur existence d’endeuillés passionnés. Je les gênais, vous comprenez, forcément, je les gênais, avec ma lucidité toujours en éveil, mon incapacité radicale à entrer dans ce qu’ils appelaient leur deuil et qui n’était qu’un récit qu’ils faisaient ensemble comme on fait parfois, à deux, un roman. Alors ils avaient préféré me pousser, sans y penser, sans rien en savoir eux-mêmes, dans cette zone grise où il est plus simple de laisser glisser ceux qu’on doit continuer à côtoyer, quand on ne peut plus partager avec eux l’essentiel. Je ne me plains pas, de quoi pourrais-je me plaindre ? Je suis seulement ce genre de personne qui observe, qui analyse et qui mesure, et qui se défie des illusions. Eux… je ne leur en veux pas. Ils ont eu tant à faire pendant ces quatre années…

Si vous saviez… Si vous aviez vu comme ils s’y sont affairés, dès les premiers moments, et à tous les instants de ces quatre longues années, à ce deuil qu’ils ont fait comme personne.

Le rapport d’autopsie, d’abord. Une épreuve qu’on aurait pu croire insurmontable. Car il y a eu une autopsie, bien entendu. Mes parents n’ont pas pu éviter cette intrusion du scalpel et de la seringue dans le corps de leur fils, cette mise à nu de sa chair et, surtout, de sa vie. De sa dernière nuit de vie. Des autres aussi, de tant de nuits oisives et dépravées qui avaient agité sa jeunesse gaspillée, et qui s’étaient irréfutablement inscrites dans l’état de son foie, dans les cellules viciées de son sang. La médecine légale est impitoyable, sèche comme la vérité.

Tous ces grammes d’alcool et de cocaïne, sa dernière nuit de défonce, ses dernières semaines de fêtard, imaginez comme ce fut difficile, imaginez comme ils se sont attelés, de toutes leurs forces, à digérer, à remâcher, à ruminer, à filtrer, à transmuer tout cela… Imaginez, imaginez ce que ce fut, ce labeur d’alchimiste, ce long effort pour sublimer les sèches et insupportables évidences du rapport d’autopsie.

Des mois, des années de petits mensonges accumulés devenant peu à peu certitudes. Pour que cette mort ressemble enfin à ce qu’elle devait être : un coup du sort, une intervention sacrée du destin qui mène à la mort les meilleurs des humains – et non à ce qu’elle était : la conséquence logique d’une existence absurde d’inconscience et d’excès.

Mais cela ne pouvait suffire. Remontant en arrière, ils se sont résolument appliqués, jour après jour, à tout récrire.

De la vie de mon frère, ce garçon un peu difficile – comme ils disaient autrefois – qui leur avait posé tant de problèmes qu’ils avaient toujours voulu nier, il leur a fallu extraire l’hagiographie. Ils y ont employé toute leur énergie.

Comme les chenilles fabriquent leur chrysalide avec le fil dérisoire qu’elles enroulent patiemment, pour lancer dans le ciel un papillon ardent, ils ont lentement, pièce à pièce, détail réinventé après détail réinventé, fabriqué le récit qui lui permettrait de monter jusqu’au ciel des bons morts. Un long et finalement remarquable travail, car mon frère – ne croyez pas que je dise cela par indifférence : j’aimais mon frère autant qu’on peut aimer un frère, je l’aimais plus que tout – mais mon frère était tout sauf cet être éthéré au halo rayonnant qu’ils avaient décidé de ranger pour toujours dans le petit reliquaire de leur mémoire.

Pas forcément un mauvais garçon. Mais certainement un paresseux. Un don Juan de boîte de nuit. Un buveur de bière et de vodka. Un cancre. Un fumeur de joints. Un bon à rien, si vous voulez.

Renvoyé de deux lycées. Echoué sans son bac sur les bancs d’une école privée ruineuse qui n’avait pas même consenti à lui vendre son diplôme.

Je vous entends déjà me dire que je suis sévère, qu’il ne faut condamner personne, et qu’un jeune bon à rien peut devenir un vieux de valeur. Certes, seulement il n’est rien devenu, lui. 

Mais eux, incapables d’accepter la vacuité de ce mur sur lequel tout s’était définitivement écrasé en lettres de sang, de fumée, d’alcool, de drogue et d’inconscience, ils ont tout récrit. Tout, je vous dis. L’enfance, l’adolescence. La jeunesse. Les erreurs et les frasques de celui qu’ils n’appelaient plus que l' »écorché vif », vantant son hypersensibilité, créant, de la seule force de leur imagination, cette générosité fatale qui avait fait de lui, si souvent, la victime innocente d’amis dévoyés, de filles à la morale légère…

Vous comprenez cela… ? oh oui, bien sûr que vous comprenez, vous en connaissez tous, des parents comme eux… vous-même, peut-être, vous êtes semblable à eux. Il n’y a rien là que de banalement humain.

Mais moi, est-ce que vous me comprenez, moi, est-ce que vous le comprenez, ce mélange trouble en mon esprit malade, de rancoeur et de révolte ? Tantôt je les détestais de m’avoir effacé pour qu’il brille davantage dans leur firmament. Tantôt je les détestais parce qu’il était mort. Il me semblait que c’était à cause d’eux qu’il était mort. A cause de cette incapacité à affronter le réel qui les avait empêchés de comprendre sa dérive et de lui opposer la force d’un amour juste. A cause de leur incapacité à dire quoi que ce soit de vrai, il avait choisi le mauvais chemin, le chemin obscur et sans direction qui ne pouvait que le conduire au mur. Cette illusion de la perfection de mon frère, c’était aussi l’illusion de leur propre perfection de parents, je m’en rendais trop bien compte. Mensonges, mensonges, les mots tissaient les mensonges et nous engluaient tous. Pourquoi étaient-ils incapables de ne pas se mentir ?

Et toujours je me détestais de les détester. Car qui d’autre qu’eux, qui aimaient mon frère mort, aurais-je pu aimer ? Car moi aussi je ne savais que me mentir : je les aimais, je les aimais, désespérément – comme je l’avais toujours aimé.

Oh, j’ai tort, j’ai honte de vous infliger le récit de mes angoisses, de mes tourments inavouables ! Qu’importent les confessions ? Qu’importent les détails ?  

.

Ce qu’il faut que vous sachiez, et cela suffira, c’est simplement l’atmosphère de « la maison », avant l’après-midi où la fille a téléphoné. L’ambiance reliques-et-mausolée dans laquelle nous croupissions.

Au-dessus de la cheminée du salon, la photo agrandie de mon frère triomphant sur ses skis – c’était un sportif, lui, contrairement à moi.

Sur le buffet du salon, la photo de mon frère enfant, blondinet souriant et charmant photographié avec son ours en peluche dans un décor floral par Ch. Finet, le photographe au ventre rebondi qui passait chaque printemps à l’école primaire du village.  

Au-dessus du piano du salon, dans un cadre doré, la photo de l’audition de mon frère, celle où son professeur l’avait présenté, à dix ans, comme un petit prodige, avant qu’il décide d’arrêter les cours, un matin où il n’avait pas voulu se lever.

Sur le piano du salon, jaunie et gondolée par le soleil, constellée de fientes de mouches, la méthode de piano de mon frère, ouverte pour toujours à la page de la fameuse audition.

Dans le couloir du rez-de chaussée, sur le grand porte-manteau, le blouson de cuir de mon frère – le dernier qu’il avait porté, celui qui dessinait si bien ses épaules de play-boy.

Au fond du couloir du rez-de-chaussée, la chambre de mon frère. Rideaux toujours tirés pour maintenir une pénombre propice au souvenir. Un musée. Toutes les époques de sa vie exposées là, les jouets de l’enfant au milieu des posters de l’adolescence et des disques de sa jeunesse – ceux qu’il écoutait fenêtres ouvertes, la nuit, buvant et fumant ses joints en embrassant ses copines, au grand dam de tout le voisinage.

Et cette façon qu’ils avaient de réserver dans chacune de leurs paroles et de leurs actions, même les plus ordinaires, un espace pour lui seul, un petit coin pour son fantôme. D’acheter du poulet tous les samedis pour le cuisiner aux olives tous les dimanches – parce que c’était son plat préféré. De baisser la voix et de prendre un ton d’indulgence en parlant des problèmes d’alcool du voisin, parce que ces choses-là peuvent arriver à tout le monde – et surtout aux plus sensibles… De conserver la vieille platine d’occasion à demi-détruite qu’il ne leur avait offerte, à son dernier Noël, que pour s’en servir lui-même. Et d’y passer tous les dimanches, dévotement, son vinyle préféré – un 45 tours de Rod Stewart avec une photo passée du chanteur sur la jaquette, qu’il avait racheté 90 centimes sur le net, et qui les faisait fuir, autrefois, quand il poussait le son à plein volume – pour, à la fin du disque, après le dernier cliquetis du diamant retombant sur son pied avec des hésitations d’ivrogne, dire chaque fois, d’un ton recueilli, que certainement il était là, parmi nous, revenu à la maison pour l’écouter encore…

Bien sûr, il y avait aussi les bouquets du dimanche après-midi, qu’ils préparaient avec des fleurs du jardin cultivées exprès, pour les apporter au cimetière, et même, une fois par an, les déposer au pied du mur de nouveau reconstruit et reblanchi qui avait cueilli son dernier regard sur la nuit.

.

Cela aurait pu continuer ainsi. Longtemps, très longtemps. Toujours. Jusqu’à leur mort, du moins, qui aurait été la mort douce de ceux dont la vie s’est éteinte depuis longtemps, mais qui ont continué à remuer leurs lèvres et leurs carcasses, s’acharnant à ce simulacre d’existence pour faire durer jusqu’au bout l’illusion.

Si la fille n’avait pas téléphoné.

C’était un dimanche d’été et nous étions à table tous les trois, face au poulet aux olives. Mon père venait de découper l’oiseau. Ma mère avait rempli les assiettes, prenant soin de réserver dans le plat un morceau de blanc – son morceau préféré. Rod Stewart braillait à petit volume dans le salon empli de soleil.

Passion. Everybody needs passion… Je connaissais les paroles par coeur, vous pensez, depuis le temps…

Quand le téléphone a retenti.

Ma mère a hésité, mon père l’a regardée. Enfin elle s’est levée. 

Mon père a reposé le bras du tourne-disque sur son support, et le disque a continué à tourner dans le vide, quelques instants encore, avant de s’immobiliser, tandis que ma mère prenait le téléphone.

Elle a décroché. Puis elle est restée là, debout, figée, tenant le combiné contre son oreille. Aussi immobile et muette qu’une statue.

Quelqu’un parlait à l’autre bout pourtant, c’était évident, on entendait dans l’appareil le grésillement aigu et rageur d’une voix féminine. Mais ma mère restait muette, immobile, debout. Elle est restée comme cela cinq bonnes minutes. Puis elle s’est évanouie. D’un coup, elle est tombée sur le sol. Nous nous sommes précipités, mon père et moi. Dans le combiné on entendait toujours grésiller la voix féminine. Mon père a dû comprendre quelques mots. Car il a raccroché avec violence.

Ma mère a fini par se relever, évidemment. Mon père ne lui a posé aucune question. Nous nous sommes rassis autour de la table, et nous avons mangé sans faire de commentaires le poulet refroidi, avec l’accompagnement d’olives que mon frère aimait tant. La sauce figée avait maintenant une consistance caoutchouteuse et répugnante. Nous avons mâché lentement, lentement avalé. 

Dans le silence pesant où s’étranglait chaque bouchée, la voix enrouée de Rod Stewart, pour une fois, m’aurait parue épanouie et joyeuse. Mais ils n’ont pas remis le disque.

Ils sont allés au cimetière avec leurs bouquets ce dimanche-là comme tous les autres. Mais quand ils sont rentrés, il y avait toujours ce silence autour d’eux. Comme si d’un coup le récit, le long récit mensonger qu’ils s’étaient fabriqués avec tant d’acharnement s’était arrêté, suspendu sur le vide comme le bras ballant du vieux tourne-disque abîmé.

C’est seulement le soir que le téléphone a sonné de nouveau.

C’est mon père qui a décroché, cette fois. La voix féminine crachait dans le combiné une colère qui semblait capable d’emplir de vie toute la maison. Mais je ne comprenais pas ses paroles.

Mon père est resté muet lui aussi. Il ne s’est pas évanoui cependant. Au bout de quelques minutes il a raccroché. Sans hâte. Il avait l’air de réfléchir.

J’aurais bien aimé savoir ce qu’elle avait dit, celle qui de loin jetait sur mes parents cette hargne qui les laissait muets, mais  semblait secouer toutes les photos dans leurs cadres, et jusqu’au blouson de cuir pendu dans le couloir. Mais je n’ai rien demandé. Je n’étais pas pressé. 

Je savais qu’elle rappellerait encore, de toute façon.

Et elle a rappelé. Deux fois, dix fois, quinze fois, vingt fois peut-être, je ne sais pas.

J’ai réussi à décrocher, un matin où ils étaient absents. Là j’ai eu toute l’histoire.

Rien de si inattendu, au fond : mon frère, le don Juan du Stars de Villemoisy-sur-Omble, avait fait un enfant à une fille, avant de la plaquer. La fille avait gardé l’enfant, et elle l’avait élevé comme elle avait pu. Puis, tombée dans la dèche, elle avait décidé de trouver une solution. Le père était mort ? Eh bien, elle avait décidé de harceler ses parents. Il fallait que quelqu’un paie, non ? D’ailleurs elle n’avait pas vraiment le choix.

Il fallait l’entendre, la fille, accuser et insulter mes parents. Il fallait l’entendre, traiter de tous les noms ce frère que mes parents avaient béatifié. « Ce salaud-là! », elle criait dans le téléphone, « ce sale mec », elle hurlait… C’est étrange, comme les gens ont toujours besoin d’exagérer. Comme ils ne savent pas aimer ou mépriser simplement. Et moins encore juger sans passion, objectivement. Elle était dans la haine ce qu’ils étaient dans l’amour, voilà tout. Et sa haine était si naïvement teintée d’amour qu’elle ne pouvait que leur plaire.

Oh, oui, elle leur a plu. Au début, je vous l’ai dit, ce fut mutisme et évanouissement. Sidération. Mais ils se sont vite habitués. Ils se sont mis à les attendre, ces appels rageurs de la fille. Ils ne raccrochaient jamais, ils écoutaient jusqu’au bout. D’une certaine façon, après tant d’années de mensonges, cela les soulageait, je crois, d’entendre ces grossièretés.

Ils ont payé, bien sûr. Chaque mois, ils envoyaient un chèque. La fille téléphonait toujours, pour demander plus, demander autre chose… – Elle était vraiment dans la dèche, apparemment – Mes parents ne sont pas très riches, je vous l’ai déjà dit, sans doute leur était-il difficile de donner suffisamment. Mais ils acceptaient toujours de faire de nouveaux chèques. Rien ne semblait les fâcher. Au contraire ils semblaient de plus en plus heureux, sereins, même. Dans la maison, on n’aurait pu déceler aucun changement : les photos étaient toujours à leur place dans le salon, le blouson de cuir pendait toujours dans le couloir, régulièrement dépoussiéré et reciré. Le dimanche on découpait toujours le poulet, qu’il fallait savourer avec la sempiternelle sauce aux olives. Seul le tourne-disque avait cessé de jouer. Un problème avec le bras, apparemment. Ils ne se pressaient pas de faire réparer. 

Même, maintenant que Rod Stewart se taisait le dimanche après-midi, pendant que ma mère préparait les fleurs pour le cimetière, mon père trouvait le temps de faire une partie de cartes avec moi, une petite partie, il est vrai, d’un quart d’heure ou d’une demi-heure tout au plus, et que nous n’achevions pas toujours. Mais une partie tout de même, une partie à nous deux – mon père et moi.

 

Ils ont fini par inviter la fille à venir prendre le thé. Avec son enfant.

Elle s’est un peu fait prier. Finalement, elle a accepté.

Ce dimanche-là ils ne sont pas allés au cimetière. Fébriles, ils avaient arrangé leurs fleurs en grands bouquets qu’ils avaient posés un peu partout au salon, près de chacune des photos – et c’était curieux comme elles en semblaient rafraîchies, ces photos fatiguées.

La fille a sonné à la porte. C’est ma mère qui a ouvert. On a entendu dans le vestibule un bruit de pieds frottant le paillasson, quelques échanges banals d’amabilités hésitantes, puis elle est entrée au salon. Elle poussait devant elle comme un bouclier une petite de quatre ou cinq ans, très blonde, aux cheveux magnifiquement crépus. Crépus comme ceux de la fille, blonds comme ceux de mon frère, j’ai pensé. 

La fille s’est installée à la demande de ma mère dans le moins usé des deux fauteuils de vieux cuir. La petite a grimpé tout de suite près de mon père, sur le canapé. Mon père l’a aussitôt prise sur ses genoux. Et la fille, bien sûr, a recommencé ses histoires. Elle forçait un peu sa voix, on aurait dit que c’était pour se donner une contenance qu’elle répétait ses litanies : 

« Il m’a plaquée pendant la grossesse, voilà ce qui s’est passé. Il m’a dit que puisque j’avais passé la date pour l’avortement je n’avais qu’à me débrouiller… un sacré salaud, hein ?»

—Prenez donc une assiette, a dit mon père très doucement. Vous ne devriez pas.

—Dire cela devant l’enfant, a dit ma mère avec tendresse. Je vous sers une part de gâteau ?

« Un sacré salaud », a répété mollement la fille. Et elle a commencé à manger la part de fondant au chocolat que mon père venait de placer dans son assiette.

La petite mangeait avec ses doigts. Mon père est allé lui chercher la minuscule fourchette d’argent rangée au fond du grand tiroir de la cuisine – celle qui fut successivement la fourchette de mon frère enfant, puis ma propre fourchette de benjamin – que ma mère avait astiquée chaque semaine, depuis l’accident, en précisant que c’était la sienne. Il l’a rassise sur ses genoux. Elle a pris la fourchette. Elle riait, elle babillait. Et lui… il fallait voir comment il l’aidait à manger, penché vers elle, en lui montrant comment placer ses doigts. « Ta petite fourchette », il lui disait, « regarde, tiens-la comme ça, ta petite fourchette… »

La fille avait fini sa part depuis longtemps. Elle gigotait sur son fauteuil, cherchant à se donner une contenance. Ce n’était plus du tout la furie du téléphone. Juste une fille ordinaire. Presque timide. Pas si vulgaire, au fond. Finalement, elle s’est levée, et elle est allée chercher la photo de mon frère sur ses skis. Ensuite elle s’est rassise avec la photo, et elle a ouvert un dossier qu’elle avait apporté. « Je peux prouver tout ce que je vous ai dit ». Elle a déclaré cela d’un trait, comme elle aurait récité. Elle avait dû décider avant de venir que c’était ce qu’il fallait faire, et maintenant elle se forçait à le faire. Enfin, c’était l’impression que j’avais. Elle a sorti du dossier une collection entière, des instantanés, des captures d’écran, des selfies, toutes sortes de photos qu’elle a posées à côté de la nôtre, et où on reconnaissait parfaitement mon frère. Mon frère près d’elle, mon frère en boîte, mon frère qui l’embrassait, mon frère qui dansait, mon frère qui buvait. Mon frère en oisif, en fêtard. C’était bien lui. Il n’y avait aucun doute possible.

« Un sacré salaud », a encore dit la fille. Et on sentait, à la façon dont elle prenait les photos, comme en les caressant, qu’il lui plaisait toujours énormément, le salaud sur les photos. Mes parents se sont fait passer les images. Ils avaient l’air de les observer de près pour vérifier, mais on voyait bien que leurs mains tremblaient.

« Bon, je sais ce que vous allez dire, a encore dit la fille d’une voix qui se voulait résolue mais qu’on n’entendait plus qu’à peine : qu’à notre époque, tout le monde peut en récupérer, des photos, que ça ne prouve rien, les images, que ça se trafique, avec internet et tout… 

Alors j’ai aussi apporté ça. « 

Elle a farfouillé dans son sac, et elle en a sorti un petit haut-parleur qu’elle a branché sur son téléphone. Elle a appuyé sur un bouton. Et soudain on a entendu la voix remplir la pièce.

La voix de mon frère. Cette voix un peu rauque, si caractéristique. Cette voix déjà usée qu’il avait, les derniers temps, trempée à la vodka et grillée aux cigarettes roulées main.

« Fais-toi avorter, disait mon frère, fais-toi avorter ! Pendant que t’as encore le temps. J’en veux pas, moi, de ce gosse, c’est pas mon affaire, tu m’avais dit que tu prenais la pilule… alors maintenant, prends tes responsabilités… Parce que tu m’auras pas, figure-toi, pas de ça avec moi… un enfant dans le dos : pas pour moi, pas question ! Tu te démerdes, tu te démerdes, je te dis, tu te démerdes… »

J’avais beau être au courant, je me sentais extrêmement mal à l’aise. Mais mes parents souriaient.

— C’est bon tout de même d’entendre sa voix, a dit ma mère.
—Un vrai salopard, a encore dit la fille, vous vous rendez compte de ce qu’il me… elle n’a pas terminé sa phrase, il y avait des larmes dans sa voix. Des larmes d’amour, je crois bien.

—Il me semble que c’est bien sa voix, a dit rêveusement mon père. Vous devriez nous le repasser, pour qu’on soit vraiment sûrs… »

Et la fille a repassé l’enregistrement.

—C’est tout à fait sa voix, a murmuré ma mère…

Et mon père a serré sa main.

La fille a fini par arrêter son appareil.

—Faut penser à la petite, elle a dit en rangeant son matériel dans son sac, c’est pour la petite que je suis venue, et c’est pas bon qu’elle entende ça. C’est son père, après tout.

—Son père… a répété ma mère. C’est son père, oui…

—Bien sûr que c’est son père. Aussi sûr que je suis son grand-père, a renchéri mon père.

—Mais puisque son père est parti...

—Qu’il ne reste que nous…

—On pourrait faire quelque chose pour son éducation.

La fille n’attendait que ça.

—Exactement, elle a dit, vous pourriez faire quelque chose. Je suis désolée pour vous qu’il soit parti, vraiment désolée, complètement désolée, vous ne pouvez pas imaginer comme je suis désolée… et je vous remercie de l’aide que vous m’avez déjà apportée, mais c’est pour la petite que je suis venue ici… 

—La petite… a répété ma mère.

—Il faut penser à elle, a encore dit la fille.

Elle avait repris son ton hargneux, soudain. J’ai compris qu’il allait être question d’argent, encore. Elle a rouvert son dossier.

—Nous sommes sa famille, a souri mon père. 

«Si vous voulez bien, a souri timidement ma mère…

— Vous pourriez nous l’amener… une fois de temps en temps, a hésité mon père.

—Quand ça vous arrangerait, a ajouté rapidement ma mère.

« Vous apporteriez les photos.

« Et même l’enregistrement.

« Vous nous raconteriez, un peu…

—J’aimerais bien boire quelque chose, maintenant, a coupé la fille. J’ai soif. Et la petite aussi. J’ai encore d’autres choses à vous montrer. Servez-nous donc quelque chose à boire. J’aime pas le thé.

Et ma mère est partie à la cuisine chercher un coca pour la fille et pour la petite.

La fille n’avait plus l’air mal à l’aise du tout. Elle s’était vite habituée, finalement. Elle avait déjà les manières de quelqu’un qui s’était installé. Elle a commencé à sortir de son dossier une quantité de papiers couverts de dates et de chiffres. Des factures, de toute évidence.

« Vous voulez peut-être voir sa chambre, a demandé timidement mon père. Sa voix tremblait. « Il y a des jouets », il a ajouté, « beaucoup de jouets que nous avons réunis là ».

La petite a battu des mains. « La chambre de papa, a dit la fille ? Tu veux aller la voir avec pépé ? Vas-y si tu veux, pendant que je cherche les papiers…

La petite a encore battu des mains. Elle semblait vraiment heureuse.
Mon père a caressé ses cheveux, elle lui a donné la main. Je les ai regardés tous les deux, marchant main dans la main, s’éloignant dans le couloir sombre, frôlant le fantôme du blouson de cuir.

Ça me gênait de rester seul en face de la fille qui triait ses factures. Cette façon qu’elle avait, de me rendre mon regard, de me regarder droit dans les yeux, quand j’essayais de l’observer…

Je suis allé aider ma mère à la cuisine. Elle était en train de disposer les cocas sur un plateau, avec une expression extatique.

—Vous n’allez plus pouvoir vous en défaire, j’ai dit.

Mais elle n’a pas eu l’air de m’entendre.

J’ai répété : « Elle va vous faire cracher toutes vos économies si vous vous laissez avoir, va falloir mettre des bornes »

« Tu crois ? a dit ma mère d’un ton distrait. Et elle a disposé le sorbet au cassis qu’elle venait de sortir du congélateur sur le plat en porcelaine japonaise qui lui vient de sa grand-tante.

J’ai haussé les épaules. Elle paraissait disposée à sortir le grand jeu pour cette fille. 

—Tu sais, m’a dit ma mère d’un ton de confidence en me tendant le plateau, ton frère non plus n’était pas parfait. D’ailleurs s’il l’avait été… je ne serais pas en train de te confier un coca pour cette petite…

Et elle s’est mise à rire, d’un rire cristallin et frais de jeune fille. Celui qu’elle avait dû avoir, autrefois, il y avait très longtemps, bien avant qu’elle soit ma mère.

Elle paraissait heureuse, ma mère, réellement, sincèrement heureuse.

Je suis retourné au salon avec les cocas. En passant devant la chambre-mausolée de mon frère, j’ai vu la lumière… Les rideaux avaient été ouverts. Le soleil remplissait la pièce. Je me suis arrêté sur le seuil.

La petite criait de joie, tandis que mon père, à quatre pattes sur la moquette, poussait avec des bruits qu’il croyait suggestifs le grand camion de pompiers que mon frère avait reçu, autrefois, pour ses dix ans – celui avec lequel il n’avait jamais joué, celui que j’aurais tant voulu avoir. C’était sûr qu’elle s’amuserait vraiment bien, avec ce camion-là, la petite. Sûr qu’elle allait l’adorer, qu’elle l’adorait déjà, et qu’elle saurait le conduire, le camion de pompiers.

Dans l’ombre des rideaux tirés, ses cheveux crépus étaient si blonds qu’on aurait dit un halo. Qu’est-ce qu’elle était mignonne, cette petite. J’étais bien obligé de le reconnaître, parce que la vérité, il faut toujours la reconnaître quand elle passe à notre portée : c’était une gamine adorable, cette petite… une gamine vivante et décidée… une gamine comme il en aurait fallu une à mes parents – à mon frère.

Et c’était dommage, franchement, pour le camion.

Je venais de me souvenir que j’avais lacéré la carrosserie, un jour de pluie où j’étais seul à m’ennuyer à la maison, avec un couteau de cuisine. Avec le temps, les griffures s’étaient noircies, et ça faisait de vilaines traces. Qu’est-ce que j’avais pris, quand ils étaient rentrés ! Mes parents avaient cru à de la jalousie, à de la méchanceté, à on ne savait quoi d’absurde, ils avaient relégué le camion au grenier, je n’avais pas osé protesté. Je n’avais nui qu’à moi-même, comme toujours… Quel idiot j’étais… quels idiots ils étaient…

Seulement il fallait reconnaître qu’il était vraiment abîmé, depuis, ce camion de pompiers.

C’était dommage, je regrettais, maintenant.

Mais ça pouvait s’arranger.

Puisque justement j’avais un reste de peinture dans le garage.

Cette laque blanche qui m’avait servi à peindre, l’été dernier, l’avion miniature que je m’étais amusé à monter.

Une belle nuance de blanc, lumineuse, magnifique.

De la peinture blanche, sur le camion de pompiers… ?

Ah non, zut !

Mais, bon, si je m’applique, si je recouvre de blanc juste les traces, une par une, au pinceau fin, sans déborder, précisément, délicatement, ça fera encore un beau camion à peu près rouge, un camion tacheté rigolo, et elle s’amusera bien quand même avec, la petite.

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La cloche

Le lieu avait un nom bizarre, qui nous avait bien amusés, autrefois, quand nous avions lu le panneau, à l’entrée du village : Coursillons.

En fait de court sillon, c’était un gros bourg tranquille, allongé comme un ours au creux d’une vallée des Pyrénées, qui chaque soir s’endormait dans l’ombre bleue de la montagne.

Longtemps encore, pourtant, dans la nuit qui venait, on voyait luire, au sommet le plus haut, la courbe hardie d’un clocher qui résistait à l’obscur dans un dernier élan du soleil.

Il y avait un village, là-bas, un tout petit village plein de lumière, qui nous regardait tous, tandis que nous coulions dans la nuit bleue.

Comment s’appelait-il donc, déjà, ce hameau tout là-haut ?

—Tu te souviens, voyons ? On y était montés, un jour…

—A pied, tu te souviens ?

—Ça grimpait raide… des lacets mal gravillonnés. Les cailloux roulaient sous les pas. On avait de bonnes jambes à l’époque… mais on était partis trop tard dans l’après-midi. Au soir, on n’avait pas pu rentrer… comment s’appelait-il, déjà, ce hameau, tu sais bien, là-haut, où on avait été obligés de passer la nuit ?

—Et le garçon au scooter, tu t’en souviens aussi ? Comment est-ce donc qu’il s’appelait, tu sais bien, voyons, ce garçon, ce jeune avec sa tignasse brune épaisse, son scooter et son magnéto à cassettes… ? 

—Il en faisait un bruit, dans la montagne, avec son scooter…

—C’était là qu’il vivait en tout cas, dans le village d’en haut, ce jeune, tu ne te souviens pas de son nom ? ce jeune à scooter qui venait vendre ses fromages de chèvre et de brebis, le samedi, au marché de Coursillons…

—Il nous avait chanté cette chanson des Stones, qu’est-ce que c’était déjà ? Quelque chose sur la lumière, sur les couleurs… tu sais bien, ce tube… je ne sais plus… 

Les souvenirs, les souvenirs… ils étaient comme les fils, enchevêtrés, empoussiérés et amincis d’usure, que nous tirions prudemment l’un après l’autre, pour les renouer et les rafistoler, afin de retisser la trame du passé. Les souvenirs… c’était pour eux que nous étions revenus.

Car nous étions venus dans cette vallée autrefois… nos premières vacances ensemble ! il y avait bien plus de quarante ans.

Nous étions jeunes, alors, et vigoureux. Nous étions montés en nous tenant la main, par le raidillon étroit où les pierres du côteau roulaient sur des gravillons roses où s’ouvraient de larges trous d’herbes folles grouillants d’insectes. Sans cesse nous nous arrêtions pour regarder la vallée qui s’enfonçait dans l’ombre, derrière nous. Nous nous embrassions rapidement, puis nous nous remettions à grimper, pour que l’ombre ne nous rattrape pas. Nous trouvions cela très drôle… nous étions jeunes, si jeunes encore… et c’étaient nos premières vacances à deux.

—Le trajet avait été long… On était partis tard, c’était imprudent… on aurait dû rebrousser chemin…

—C’était le soleil qui nous poussait. Cette lumière qu’il y avait, là-haut, une lumière incroyable, et ces couleurs… tandis que derrière nous tout devenait noir…

—A mesure qu’on avançait, la nuit avançait aussi derrière nous… Et on grimpait de plus en plus vite, c’était idiot…

—Quand on est arrivés là-haut… Tu te souviens ? tout était incroyablement silencieux. C’était comme dans un rêve. On aurait dit un village fantôme…

Soudain, au fond d’une cour, il y avait eu cette petite étable, vivante, bêlante, sonnaillante et remplie de mouches. Une mélodie hachée s’échappait d’une lucarne… nous l’avions reconnue avec surprise… les Rolling Stones… ici ? Nous avions poussé la porte de bois vermoulu.

C’était la traite. Une femme très âgée et un jeune homme aux cheveux bouclés s’affairaient à genoux à tirer le pis de leurs quelques brebis. Le lait moussait dans les seaux. Nous avions aidé à les rentrer au frais. La femme nous avait donné du lait à boire, en échange, du lait tiède qu’elle avait puisé à la louche, et qui avait un goût incroyable…

—Un goût de fleur des champs… Je n’ai jamais rien bu d’aussi parfumé…

—Puis on nous avait montré la pièce où les fromages s’égouttaient, à l’intérieur de leurs petites cages en fil de fer. L’odeur piquante du petit lait dans la pénombre… tu t’en souviens ?

Ensuite nous nous étions assis sur ce promontoire rocheux, juste au-dessus de la vallée, pour manger le fromage et le morceau de gros pain que la femme nous avait vendus.

—Pas bien cher…

En-bas tout était sombre, minuscule et si sombre. Cela nous avait éblouis, ce spectacle qu’on avait, du village d’en-haut, sur le monde d’en-bas. Cette impression d’en savoir long, de oui, vraiment de… de tout savoir, de tout comprendre, enfin… et d’être étonnés que ce soit si simple… Tout se rangeait si bien sous le regard. Même les automobiles, sur la route, filaient comme des oiseaux.

C’était un bien plus gros hameau que ce que nous avions cru. Un vrai village, finalement, avec des rues et des maisons de pierre aride, étroitement serrées autour de la chapelle.

—Pour lutter contre le vent et le froid.

—C’est que ça devait souffler, là-haut, aux mauvais jours… Mais presque toutes les maisons étaient fermées. A vendre. A louer. A brader. A laisser. A tomber en ruines…

—Il n’y avait plus que des vieux, là-haut.

Quand nous nous étions approchés de la chapelle, nous les avions vus enfin. Ils s’étaient assis sur des bancs de pierre et ils scandaient des phrases en patois, très fort – ils devaient être  tous à peu près sourds. Une dizaine de vieux, tout au plus. Des hommes, des femmes surtout. Leurs voix résonnaient au-dessus de la vallée éteinte. Nous avions eu l’impression qu’ils parlaient de nous.

—Ils ne devaient pas avoir beaucoup de visiteurs. Ils profitaient de l’aubaine…

—C’est eux qui nous ont ouvert la grange, pour la nuit.

—Ils avaient tous passé largement les soixante-dix…

—Ou même les quatre-vingts…

—Et puis on avait revu ce jeune, celui de l’étable, sur un scooter, qui ramenait des oies. Ce jeune, tu sais bien, avec son scooter et sa tignasse brune…

Il avait un anneau à une oreille, et des cheveux bruns tout bouclés qui lui tombaient dans les yeux. Il nous avait parlé un moment, il nous avait expliqué qu’il avait fait le lycée agricole, qu’il avait travaillé un moment dans des jardineries, à Pau, d’abord, puis à Toulouse, mais qu’il était revenu sur l’exploitation familiale, après la mort de ses parents, pour aider ses grands-parents.

—Tu avais peur des oies, tu te souviens… il s’était moqué de toi. Il avait dit que tu aurais moins peur, à Noël, quand elles tomberaient toute rôties dans ton assiette.

—Il les élevait pour les tuer. Peut-être même que sa mère les gavait… C’est cruel, l’élevage…

—Ne sois pas ridicule… Est-ce qu’ils auraient pu vivre d’autre chose, là-haut ?

—Tu lui avais demandé s’il ne s’ennuyait pas. Mais non, pas du tout. Il s’en allait partout avec son scooter – dans la montagne et jusqu’à Pau, même, des fois… voir sa copine, il avait dit. Un jeune de son temps, finalement… Il n’avait même pas vraiment l’accent du pays… Il avait l’air de voyager pas mal avec son scooter…

—Il devait avoir froid là-dessus en hiver, tout de même… Et puis sous la pluie, brr… Il lui aurait fallu une voiture à ce garçon, qu’il passe son permis, qu’il achète une occasion.

—Personne n’avait de voiture, là-haut.

—Avec une voiture dans le village, ils auraient pu tenir, tous, faire vraiment du commerce, éviter que le village meure…

—A quoi ça leur aurait servi, de faire du vrai commerce ? Ils étaient pauvres, mais ils n’avaient besoin de rien. Pas d’eau à payer, pas d’électricité, le bois pour pas cher à brûler dans les cheminées, les légumes des potagers, les poules, les lapins et les oies, et pour le pain la farine du seigle qu’ils faisaient pousser sur leurs petites parcelles…

—Le paradis de l’autosuffisance…

—Toujours ta manie des grands mots… Ils étaient bien, là-haut, je voulais dire. Même sans voiture.

—Tu te souviens du four ? Un four banal, comme autrefois, un grand four en pierre couvert de suie, avec une porte qui grinçait, adossé à la chapelle. On avait vu une femme qui y retournait une sorte de galette sous la cendre…

—Et le miel, les figues, les fromages surtout, les fromages qu’ils faisaient ! Ils étaient autosuffisants, là-haut, c’est tout à fait exact, ils vivaient vraiment comme autrefois.

—Pour eux rien n’avait changé.

—Sauf que les jeunes étaient tous partis. Les vieux étaient restés tout seuls à se regarder finir. 

—Il y avait encore ce garçon, quand même, avec sa tignasse brune.

—Le dernier.

—Tous les samedis il descendait faire le marché. Il travaillait avec ses grands-parents là-haut toute la semaine, et le samedi matin, il descendait en scooter…

—Avec son magnéto…

—Dans une espèce de grande boîte qu’il accrochait sur son dos…

—Et dans le sac de cuir qui pendait sur le porte-bagages…

—Il était chargé comme un Touareg…

—C’est son scooter, plutôt, qui était chargé comme un dromadaire de Touareg !

—Oh, lui aussi… Tu te souviens, on l’avait revu au marché la semaine d’après. Il avait apporté son magnétophone à cassettes, il l’avait posé derrière sa planche à fromages. Il avait amené des volailles et des oignons, aussi. Tu te souviens qu’on lui avait acheté des oignons ?

—Entre deux clients, il écoutait ses Rolling stones, sur la place du marché.

—Toujours les Stones. Il les aimait bien…

—Peut-être qu’il n’avait pas beaucoup de cassettes...

—Il était tellement pauvre.

—Pauvre ? Oh, le marché, ça lui faisait son argent de poche… ça suffisait pour les bricoles, les piles du magnéto, le carburant…

—Ou bien c’était ce nom, qui lui plaisait. Parce qu’il vivait là, au milieu des pierres…

—Quand il avait tout vendu, il passait à la pompe du bourg – il y avait encore une pompe, à l’époque, au garage…

—Tu te souviens comme ça roulait sous les pas, pour grimper là-haut ? 

—Un petit garage qui battait de l’aile. Je me souviens qu’on y avait pris de l’essence en repartant…

—En plus, tu avais eu le culot de dire que c’était cher… dans un patelin comme ça…

—Ça avait cessé d’être viable. Ils ont dû fermer pas longtemps après…

—Lui, le jeune, il discutait pas le prix. Il faisait son plein, et hop, ça repartait, les voyages en scooter, l’aventure, si on veut… sa vie…

—C’était quand même un jeune comme tous les jeunes, il aimait bien bouger, chanter…

—Tu te souviens, on l’avait encore revu, devant le garage, à la fin du marché… Il faisait un sale temps, ce jour-là… le scooter patinait dans la boue, il nous avait fait un signe de la main, et il nous avait chanté quelque chose… Je ne sais plus quoi… un truc des Stones, encore… il avait plutôt un bon accent anglais…

—Moi, je n’ai jamais tellement aimé ce genre de musique. Je n’écoutais que du classique quand j’étais jeune.

—Il n’avait pas eu l’occasion de connaître, lui, dans le milieu où il vivait. 

—Il chantait bien quand même.

—Juste la radio. Ses cassettes. Même pas la télé. Ils n’avaient pas l’électricité, là-haut, tu te souviens. Ils n’avaient rien.

—Il avait quand même fait un peu d’études.

—Il aurait très bien pu retrouver du travail en ville.

—Il se débrouillait bien en anglais.

—Il les avait tellement écoutées, répétées, ses chansons…

—Tu te souviens comme le scooter peinait en grimpant le raidillon glissant ? Son chien suivait en courant… Comment est-ce qu’il s’appelait, déjà ?

—Le chien ?

—Non, le garçon…

—Patrick, il me semble. Il s’appelait Patrick… ou Cédric… Aymeric, peut-être… enfin un nom de ce genre…

—Ça fait drôle de penser à lui. Il avait l’air si jeune, il aimait chanter, s’amuser…  ça fait drôle de se dire qu’il a forcément vieilli…

—Comme tout le monde…

—Je me demande s’il est encore là-haut…

—Non, penses-tu. Une vie pareille, personne ne tiendrait… A l’époque il avait ses grands-parents à aider… il était rentré pour leur donner un coup de main, c’était bien de sa part, mais ils ont dû mourir maintenant, et lui, il est reparti à Pau, sûrement, ou ailleurs… On le croisera peut-être à Paris, un jour, qui sait, peut-être qu’il vend encore des fomages ?

—Ou qu’il chante dans le métro ? Ou même qu’il est devenu un chanteur célèbre ?

—Tu te souviens, on lui avait demandé comment c’était en hiver, de vivre en haut. Et il avait répondu : « En hiver, c’est super de descendre, la route fait toboggan, mais on la remonte pas. Alors en hiver, on reste là-haut, dans la neige au soleil, à regarder la vallée se noyer dans son brouillard ». Et ça l’avait fait rire… C’est curieux comme on se souvient toujours des détails, et pas des choses qui avaient l’air importantes…

—Je ne m’en souvenais pas, d’ailleurs, moi, qu’il avait dit ça…

—Il est parti, forcément, depuis toutes ces années, c’était complètement impossible, là-haut, tu te rends compte, avec ces hivers… D’ailleurs, comment il aurait fait pour son carburant ? il n’y a même plus de pompe, au village. Tu as remarqué qu’ils ont fermé le garage ? Il faut aller au moins à quarante kilomètres… alors avec un réservoir de scooter…

—Le garage a fermé, forcément, comme le quincailler, comme le boucher-charcutier, comme le boulanger, comme…

—Comme partout, c’est partout comme ça, dans les villages, maintenant… dès qu’on n’est plus dans une grosse agglomération…

—Mais il aurait très bien pu s’acheter une voiture, une vieille jeep pour monter la côte, passer son permis…

—On était si bien, là-haut. Moi je suis sûre qu’il y est encore. Tu te souviens de la nuit qu’on avait passée dans la grange ?

C’étaient les gens du village nous avaient  installés dans cette grange abandonnée, tu te souviens ? Ils nous avaient dit qu’on ne pouvait pas redescendre, avec la nuit.

—Il y avait des noisetiers qui poussaient dans les pierres.

—Le lendemain matin, on s’était réveillé tôt, dans le tintement des sonnailles…

—Ça sonnait dans tout le village, tu m’avais fait remarqué que les clochettes jouaient sur des sons différents. 

—C’est toujours vrai. Selon la fabrication, elles produisent des sons différents.

—Ça composait des mélodies toujours nouvelles, comme les dessins des nuages dans le ciel.

—Pas des mélodies. Des suites de sons.

—Mais toujours nouvelles. On tend l’oreille, ça berce…

—Ou ça réveille !

—On avait déjeuné de noisettes.

—Pas mûres…

—Mais si, elles étaient exquises… On avait aussi trouvé des myrtilles, pas loin.

—Et on avait rempli les bouteilles devant la chapelle, à une fontaine… tu te souviens, ce tuyau de zinc qui sortait de la bouche d’un bébé en pierre tout plat, dans les bras de sa mère… un endroit où il y avait eu des pélerinages, autrefois, une sorte de fontaine miraculeuse…

—Une fontaine de jouvence ? On devrait y retourner !

—Oh, tu peux rire, toi ! Tu te souviens, tu avais dit : « C’est biblique, ici ». Et un mouton avait surgi juste à cet instant…

—Pas un mouton, un bélier ! Et il m’avait poussé hors du village avec ses cornes ! La sale bête !

—Que veux-tu, le paradis, on en est toujours chassé…

 

Le lendemain, il pleuvait si fort que nous étions restés au gîte. Nous n’avions pas manqué d’interroger notre hôte. Qu’était-il devenu, ce jeune ? Ce Patrick d’en-haut, ce Cédric, cet Aymeric, qui venait du village de… enfin… de là-haut… ? ce… ce jeune… qui vendait des fromages, à l’époque, en écoutant les Stones… 

—… Patrick ? Cédric ? Non… je ne vois pas… Ou alors… vous voulez dire Michaël, si ça se trouve… ? Mick, quoi… le Mick Jagger de Saint-Mirans ? Il a toujours sa tignasse, et encore pas trop blanchie, si c’est bien de lui que vous voulez parler, et il aime toujours chanter. Mais jeune, non. Dans nos âges, à peu près. Il fait toujours des fromages, mais il ne les vend plus à grand monde…

—Ah ? Il ne vient plus au marché ?

—Non.

—Pourquoi ? Il n’a plus son sccoter ?

—Ah, le scooter, il l’a gardé peut-être trente ans… mais à la fin il a rendu l’âme…

—Et il n’avait pas les moyens d’en acheter un autre ? Ou même une voiture ?

—Non… non… Comment voulez-vous… pauvre Mick… Une voiture, il aurait fallu qu’il passe son permis… Comment voulez-vous… De toute façon, la route, avec les hivers qu’on a par ici, bon… enfin, vous comprenez bien qu’on n’allait pas la regoudronner juste pour lui. 

—Il est resté tout seul, là-haut, vous voulez dire ?

—Vous savez, là-haut, qui est-ce qui voudrait y vivre, à part lui ? Déjà qu’ici où on a le confort, les jeunes s’en vont tous. Ils étaient plus de mille, figurez-vous, ici, en 1900… et on était encore dans les sept-cents en 81, on avait trois cafés, deux épiceries, une boulangerie… un garage, une quincaillerie, même un petit hôtel… Après la fermeture de la scierie, plus rien n’a été pareil, on s’est retrouvés à 304, recensement de 86. Et aujourd’hui, tout juste 102, et encore, grâce aux angliches… Plus de poste, plus d’école, plus qu’une épicerie-buvette… Comment vous voulez attirer des habitants ? Alors là-haut, vous imaginez ? A Saint-Mirans, où on peut même pas monter en voiture, les maisons à vendre ont jamais pu trouver ni acheteurs ni locataires, même pas de locataires pour rien !  Alors, oui, c’est comme ça que ça s’est passé, quand ils sont morts, les uns après les autres, il s’est retrouvé tout seul, Mick.

—Sans véhicule ? 

—Et il est resté quand même ?

—Oui. Il est resté quand même.

—Tout seul ? Le dernier habitant dans son village désert ?

—Oui, c’est à peu près ça. Tout seul avec son chien et ses bêtes.

—Mais il descend, de temps en temps, quand même, pour voir du monde ?

—A pied, c’est long, maintenant, pour lui. Surtout le retour. Il ne le fait plus qu’en été, quand les jours sont longs. Depuis son accident…

—Il a eu un accident ?

—Oui, un samedi de verglas, le scooter s’est retrouvé dans un ravin. C’est comme ça qu’il l’a perdu. Et sa jambe avec.

—Sa jambe ?

—Ils ont été obligés de la lui couper. Il avait rampé comme il avait pu pour se tirer du ravin, puis il était descendu tout en sang en traînant sa jambe blessée. Il passe personne, là-bas, alors personne a rien su ni rien vu. Il s’est traîné tout seul sur des kilomètres, et il est tombé évanoui devant la porte du maire. C’était le petit père Combes, à l’époque, le maire, le petit père Combes, comme on disait pour rire, parce que c’était un anticlérical comme dans le temps. Le petit père Combes l’a transporté dans sa vieille jeep, aussi vite qu’il a pu. Mais à l’hôpital, quand ils l’ont vu arriver amoché comme il était, ils ont rien pu faire d’autre que couper. 

—Et il est quand même revenu là-haut ?

—Comment on aurait pu l’empêcher ? Il a vécu un moment à Pau, dans une HLM qu’on lui avait trouvée. Il avait un poste adapté chez Saulnier. Mais il avait le mal du pays. Et puis sa copine, forcément, depuis l’accident, c’était plus pareil…

Au bout d’un an même pas, il a demandé qu’on le remonte. C’est le petit père Combes qui l’a ramené. Avec la même jeep qui avait servi à l’emmener à l’hôpital. Un voyage pas facile. C’est la dernière fois qu’on a essayé de monter en voiture à Saint-Mirans. Le petit père Combes a quand même réussi à redescendre. Lui il est resté là-haut. On pouvait pas l’empécher. C’est sa vie, là-haut, c’est chez lui, Saint-Mirans…

—Pourtant, c’était un garçon moderne, un garçon de son époque. Il écoutait les Rolling Stones, il allait voir sa copine en scooter…

L’hôte m’a regardée sévèrement.

—C’est pas parce qu’on vit là-haut tout seul qu’on n’est pas de son époque, madame. C’est juste une autre manière d’être de son époque.

—Mais avec sa jambe coupée ?

—Il est habitué. Il saute partout comme une chèvre, avec ses béquilles. Il a des bras comme des treuils, tellement ils sont musclés. Il peut tout faire… La traite, les foins, le potager… il se débrouille… il lui faut pas grand chose pour vivre, et pour bien vivre. Chez lui, il a son fauteuil, pour se reposer, le fauteuil qu’ils lui ont donné, quand il est sorti de l’hôpital. C’est pas adapté à la vie de montagne, mais chez lui, ça le repose des béquilles… et dehors, sur les chemins de cailloux, il béquille, il béquille, comme s’il avait toujours eu trois pattes, faut voir ça pour le croire.

Et puis, régulièrement, il y a des gens d’ici, qui montent, qui lui apportent les objets qu’il leur a commandés, sa réserve de pétrole pour la lampe, son courrier aussi, parce que le facteur bien sûr, monte plus là-bas depuis longtemps, ce genre de choses… Ils lui font son bois pour l’hiver… c’est la seule chose qu’il peut plus faire tout seul. Il est comme un roi, là-haut.  Surtout qu’il a ses cassettes…

—Le magnéto ? Il marche encore ?

—Oh, il a trouvé à le remplacer, depuis le temps. Mais maintenant, il l’entretient soigneusement. Il a toujours été bricoleur. Il l’entretient. On en vend plus, des neufs, c’est fini… Pourtant les gens ont encore leurs cassettes. Lui, il en a peut-être cinquante… ou même cent…

—Et s’il lui arrive quelque chose ? Vous le saurez comment, s’il lui arrive encore un accident.

—Par la cloche.

—La cloche ?

—Celle de la chapelle. La dernière cloche sonnée à bras d’homme dans la vallée, peut-être même la dernière de toute la région. C’est lui qui entretient la corde, qui colmate le toit après les tempêtes, qui astique le bronze. Enfin, qui la soigne, quoi. Marie-Angèle, elle s’appelle. Toutes les cloches ont des noms. Celle-là, elle s’appelle Marie-Angèle et elle a une belle voix, je peux vous dire…

Pour en revenir à Mick, donc, tous les dimanches, à midi, il va à la chapelle pour sonner la Marie-Angèle… Il a sa technique à lui, à cause de sa jambe, forcément… il se suspend à la corde, et il actionne la cloche en se balançant. Il sait y faire. il la secoue juste comme il faut… il la fait sonner loin et belle. Tant qu’il peut la chanter, nous on se dit, c’est qu’il a encore ses bras comme des treuils, et sa tête pleine de musique… c’est qu’il va bien !

—Mais vous ne pouvez pas être complètement sûrs… Il pourrait faire semblant, s’asseoir sur le sol, se coucher… il pourrait…

—Avec les cloches, on fait pas semblant, vous savez. C’est lourd, une cloche, essayez-voir. Et puis sinon, on a un code, pour les précisions. Un morse à nous. Il sonne ses trente coups, un peu plus un peu moins : ça veut dire « tout va bien ». Il a toujours fait dans les trente, depuis qu’il sonne…

S’il n’en faisait que vingt-huit ou vingt-quatre, ça pourrait être une erreur ou une fantaisie, mais moins de vingt, il faudrait commencer à s’inquiéter. On monterait voir dans la semaine.

Moins de vingt, il faudrait se dépêcher de monter.

Moins de dix, on viendrait le plus vite possible, et avec un toubib.

—Et… aucun ?

—Aucun… il faudrait téléphoner pout faire envoyer l’hélico, ils sont équipés à Pau, ils iraient le chercher. 

—Mais où est-ce qu’il atterrirait, l’hélico ?

—Ils l’attraperaient avec leur câble, comme on fait pour les gardiens de phare.

—Mais s’il était mort, ou mourant ?

—Alors, de toute façon, ce serait trop tard.

—Ça arrivera, un jour.

—Un jour, forcément. On veut pas y penser trop. Mais forcément. Pourvu qu’il reste encore des gars qui soient pas sourds, au village, à ce moment-là, et qu’ils entendent son silence…

—Ça vous fait rire ?

—Non, c’est comme ça. Comme dans la chanson. La vie la mort. La mort la vie. Vous savez bien…

On se suspend,

Ça se balance,

Et puis on chante

Et quand tout danse

Soudain ça tangue,

Alors on verse

A la renverse,

D’un verre à l’autre,

D’un vide à l’autre.

Un petit tour et puis s’en va. C’est comme ça, on n’y peut rien. Reprenez donc un peu de Pernod…

—C’est dur, je trouve.

—Mais non, il peine pas, je vous dis. Il fait le sonneur comme d’autres font leur gym, leur muscu… il a sa technique… tout à la force des bras…

—Je voulais dire cette vie qu’il a, là-haut. Cette solitude. C’est dur.

—Vous trouvez ? Moi, je l’envie, des fois… Il a ses bêtes. Il a la montagne. La vue sur la vallée… Si vous saviez comme on se sent, là-haut, quand on regarde en bas… On se sent… je ne sais pas comment dire, comme si on était dans le vrai, comme si on avait vraiment sa place…

—Tout de même.

—Quoi, tout de même ?

—Rien que ses vieilles cassettes, ses bêtes, et la cloche. En hiver… 

—Bah… l’hiver, c’est différent de l’été, mais c’est toujours la montagne. Il a choisi. Qu’est-ce qu’il pourrait faire d’autre, maintenant, de toute façon… il s’est jamais habitué à Pau, après son accident, alors maintenant, il pourrait vraiment plus s’habituer ailleurs…

Nous sommes restés un moment silencieux, à regarder là-haut, à essayer d’imaginer la vie de l’unijambiste, sautillant en chantant dans le silence de son village, au milieu des bêtes, des tombes, des souvenirs et des maisons en ruines… s’arrêtant le soir sur le promontoire, pour observer le monde se ranger dans l’ombre. Et chaque dimanche, se balançant dans la chapelle, enfin libéré de ses béquilles, s’en allant loin et haut, fort et souple, et de nouveau agile, dans l’immense clameur de la cloche.

Soudain, une cloche a résonné, lointaine mais très pure. Il était midi.

Nous avons écouté.

Les coups ont sonné, rapides, joyeux. Curieusement espacés. En manière de mélodie cristalline.

—C’est différent à chaque fois. Il n’a qu’une note, sur sa Marie-Angèle, mais il travaille les rythmes. Il compose. Il chante, je dirais. Il a toujours aimé la musique, ce gars-là. 

Le dernier coup a résonné longtemps, longtemps, dans la vallée où l’écho le répercutait.

Dans les jardins voisins, tout s’était tu. Même les chiens avaient cessé d’aboyer, même les poules avaient cessé de caqueter. La pluie tambourinait toujours très doucement sur les toits, mais tous écoutaient, les yeux levés. Par la fenêtre, on apercevait là-haut l’aile luisante du clocher, toute dorée de soleil sous un grand arc-en-ciel.

—Trente, a dit notre hôte en reprenant une gorgée de Pernod.

Et brusquement, nous nous sommes regardés. Nous venions de le reconnaître, cet air que le garçon nous avait chanté, autrefois, en reprenant la route, sur son scooter qui glissait dans les flaques. 

J’ai juste murmuré : « She comes in colors everywhere… »

Et notre hôte a continué très fort, en riant : « She’s like a rainbow ! « 

Ils aimaient bien les Stones, décidément, dans ce coin. 

Mais lui, il avait un mauvais accent. Et il chantait faux.

 

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Les voisins

J’ai visité l’appartement par un beau soir d’automne. Un soleil roux et tiède entrait avec le vent par les fenêtres ouvertes. Dans la chambre la plus vaste, celle qui donnait sur le parc, celle d’où on voyait la rivière frissonner sous les arbres, celle où bien sûr j’installerais mon Voltaire, le jeune négociateur qui m’accompagnait m’a tout de suite fait remarquer la qualité du parquet. De très belles lames de hêtre blond. Première qualité. Un sol très propre, et lumineux comme un miroir. Qu’on venait juste de changer. 

C’était vraiment un bel appartement. En parfait état. A un prix plus que raisonnable. Très inférieur, à vrai dire, aux moyennes du marché local. J’ai demandé pourquoi. Il faut toujours demander pourquoi, n’est-ce pas ? Le jeune homme s’est embrouillé… Ces gens-là ont toujours des explications toutes prêtes, d’habitude. Mais lui, il agitait ses mains avec nervosité, il bégayait, il se perdait dans ses propres méandres, parlant d’une succession compliquée, d’un appartement resté trop longtemps fermé, de la difficulté qu’on avait eue à engager les travaux nécessaires… de l’ancien propriétaire – un monsieur très… très calme, très discret, très… enfin… très… et qui était décédé de façon si… enfin… si… s…

—Soudaine ?

Il a agité les mains, de plus en plus nerveux, s’est encore embrouillé… Soudaine, non, peut-être pas… pas exactement, mais ce décès…. disons… inattendu… avait, de par certaines circonstances… compliqué… ou plutôt… retardé…

J’avais cessé de l’écouter. Que m’importait au fond le sort du précédent propriétaire ? C’est toujours à des morts, à des divorcés ou à des faillis qu’on achète à bon compte les beaux logements de ce monde. Et celui qu’on me proposait était vraiment, pour un prix des plus intéressants, un logement hors du commun, clair et ensoleillé, avec sa vue sur son vieux parc – un parc classé, au bord de la rivière, avait précisé le patron de l’agence, « Excellent placement… emplacement privilégié, belle copropriété, plus-value assurée à la revente… » Arguments décisifs, selon lui, et cependant de peu d’importance. L’essentiel était que l’appartement me plaisait plus qu’aucun de tous ceux que j’avais pu voir, qu’il s’accordait à moi de cette façon aussi mystérieuse qu’évidente qui a réponse à tout. C’était un lieu où je pouvais m’installer, poser ma solitude comme un dernier bagage au-dessus des grands arbres et de la rivière, être chez moi enfin – chez moi – pour autant que ces mots aient un sens. 

Je n’ai pas eu envie d’hésiter plus longtemps. D’ailleurs ce jeune homme m’agaçait. Sa nervosité me pesait. Je me souviens encore de la sensation Pénible que j’ai éprouvée en serrant les doigts sur le stylo gluant de transpiration qu’il m’avait tendu. J’ai signé sans le lire le papier déjà préparé et je lui ai rendu son stylo. Il paraissait maintenant soulagé, comme délivré, et il parlait sans cesse en agitant son papier fraîchement signé. Une forte prime sans doute avait été en jeu pour lui, il avait dû trembler de manquer l’affaire… 

Avant de sortir, il a refermé les fenêtres et j’ai remarqué une vague odeur de désinfectant. Surfanios, ai-je pensé… Et cela aurait mérité une explication claire, cette fois. Mais le jeune agent m’a rapidement entraîné dans le parc. Un endroit exceptionnel. Où j’aurais plaisir à me promener, à m’asseoir…

C’était en effet un endroit magnifique, un de ces parcs ombreux, reste d’un vieux château disparu, lové sur sa rivière à méandres. Un bois dormant rempli d’arbres anciens, d’écureuils bondissants, et de ces chemins tournoyants que j’ai toujours affectionnés. Je vous ai dit qu’on était à l’automne. Les feuilles tombaient en pluie très lente, glissant sur nos épaules de passants avant de retomber tout à fait au sol. Un instant, l’une d’elle s’est arrêtée sur ma nuque. J’ai cru à une main qui m’aurait frôlé. Je me suis retourné, je m’en souviens très bien… C’était une feuille de ginkgo, grande et d’un jaune très pur, qui a continué sa chute à mes pieds, tournant dans la lumière déclinante, comme un grand point d’interrogation doré. L’agent immobilier parlait, parlait… La feuille est enfin tombée tout à fait dans la boue. J’ai pensé qu’elle allait devenir boue à son tour, que cela ne prendrait que quelques heures à la pluie et aux bactéries de transformer en fumier cette feuille parfaite, lentement mûrie au soleil de l’été, et je suis resté immobile, un long moment, à la regarder. Il me semblait la voir changer et se brunir dans le soir qui s’assombrissait, sur sa flaque de boue. L’agent avait cessé de parler. Il m’attendait, en consultant son téléphone. « Une vie, ça se décompose si vite… », ai-je enfin dit à haute voix, et il a eu un geste si brusque qu’il en a laissé tomber son appareil. C’était décidément un jeune homme très nerveux.

J’ai emménagé un matin d’hiver. Le taxi – le dernier véhicule des innombrables véhicules qui ont accompagné mes déménagements successifs, le plus humble de tous, un petit monospace qui suffisait à contenir tout ce qui restait de mes biens – s’est arrêté dans la cour de l’immeuble. Je suis descendu. Le chauffeur a extrait de son véhicule le grand fauteuil Voltaire qui encombrait l’arrière – mon seul meuble, le dernier et le premier de tous, qui me vient d’un grand-oncle à qui je dois aussi peut-être ma misanthropie, et qui y est mort un jour, tout seul.

Je me suis assis sur le fauteuil, tandis que le chauffeur empilait mes paquets sur le sol… Un couple s’est approché, un peu hésitant. Un homme et une femme. La soixantaine. Ronds, gras. Bavards. De ces couples qu’une longue vie d’ennui et de bons petits plats transforme en jumeaux identiquement laids et sots. 

Ils se sont plantés devant mon Voltaire. Je ne me suis pas levé.

—Alors c’est vous, l’acheteur du 501 ?

—Comme vous voyez.

—Nous vous attendions…

—Et même nous vous guettions…

—Nous sommes descendus…

—Nous habitons au 401…

—Vous dire bonjour…

—Vous accueillir…

—C’est tellement important, l’accueil…

—Certes.

—On nous a dit que vous étiez médecin… Ce sera bien, dans l’immeuble, d’avoir un médecin, hein, Claudine, tu me le disais, justement hier, ce sera bien, très bien, un médecin…

—Retraité. 

—Evidemment, évidemment… retraité, mais un médecin reste un médecin, hein, Ji-Eff… un médecin c’est toujours un médecin… c’est rassurant, d’avoir un médecin dans l’immeuble.

—Je ne suis pourtant pas le premier. Mon prédécesseur était également médecin. Et même également retraité. Médecin retraité, je l’ai lu dans l’acte.

—Oui, oui, bien sûr, médecin… médecin retraité… il l’était, certainement… hein ?  c’est ce qu’il était, il me semble, justement, retraité médecin, hein, Claudine, c’est ce qu’on a dit, à l’époque… un monsieur très bien, un médecin retraité… Alors comme ça, votre femme, madame votre épouse, je veux dire, vous l’attendez ? elle va bientôt arriver, elle suit dans sa voiture le camion des déménageurs, sans doute… ?

—Mon épouse ? Non, je vis seul.

—Seul ? Vous vivez seul ? vraiment ? Vraiment seul ?

Cette information semblait les accabler. Mieux valait les remettre tout de suite à leur place.

—Je vis comme bon me semble et je me passerai de vos commentaires.

—Tout de même, vous avez bien de la famille, dans le coin ? Des enfants, des…

—Ni famille, ni enfants, ni dans le coin, ni ailleurs, et je ne crois pas que ceci vous regarde.

—Pas de famille ! Pas de famille ! Tu te rends compte, Ji-Eff, monsieur dit qu’il n’a pas de famille, pas d’enfants… ! Des amis, donc, vous avez certainement des amis dans la région ?

Ils étaient décidément d’une stupéfiante indiscrétion. J’ai pris ma voix la plus tranchante, celle que j’appelais ma voix de bistouri, autrefois, cette voix nette et acide qui me permettait de tenir à distance les patients trop envahissants.

—Des amis, non, mais des ennemis, cela ne va pas tarder, si vous insistez.

Peine perdue. Rien ne les décourageait. Ma voix de bistouri semblait glisser sur leurs douceâtres et jumelles rondeurs. 

—Vous connaissez bien quelqu’un, tout de même, dans le coin, cher monsieur, vous n’êtes pas venu habiter tout seul ici sans raisons ?

Des raisons ? Il ne manquait plus que ça ! des raisons ! 

—Vous êtes policiers, peut-être ?

—Non, non, ne vous fâchez pas… C’est seulement que nous ne voudrions pas… hein, Claudine, ça nous ennuierait tellement…

—… que vous vous sentiez…

—… isolé…

…par exemple…

—Parce que l’isolation, on a beau dire qu’il en faudrait plus en hiver, mais c’est pas bon…

—Hé hé… pas bon du tout pour la santé, l’isolation…

Ils essayaient de blaguer, mais ils me regardaient d’un air désemparé. La femme s’est même essuyé les yeux. J’ai vu une larme rouler, puis s’arrêter dans un creux de son menton trop épais. De braves gens, après tout, malgré leur sottise.

J’ai décidé de leur donner une petite leçon, une leçon de philosophie de ma façon, puisqu’ils avaient tant de mal à comprendre.

—Je ne suis pas quelqu’un d’isolé… Je suis quelqu’un de solitaire, pas du tout quelqu’un d’isolé. Vous saisissez la différence, non, vous ne la voyez pas ? Etre isolé, c’est une forme passive, être isolé, c’est subir ; mais être solitaire, c’est autre chose, être solitaire, c’est un état, et c’est en l’occurrence un état choisi… J’ai choisi non pas l’isolement – car, pour votre gouverne, on dit isolement, cher monsieur, chère madame, et non isolation qui signifie… mais passons…. J’ai choisi, vous disais-je, la solitude, et même une forme très pure de solitude, celle qui touche à l’érémitisme – auquel cependant je ne me suis pas tout à fait résolu encore. Je me suis peu à peu défait de tout, en homme libre. Pas de famille, pas d’amis, pas d’attaches, pas même de meubles, pas même un lit, pas même un matelas. Je ne suis rien pour personne, ni père ni époux ni frère ni fils, je ne possède rien, que ce fauteuil qui me sert de trône et de couchette, et ces boîtes empilées… C’est ainsi, et ça ne me pose aucun problème, soyez-en certain. Aucun problème, bien au contraire.

Ils me regardaient avec perplexité, le front plissé, s’efforçant de comprendre. 

—Vous êtes sûr, vraiment sûr, que vous n’avez aucun problème ?

« Encore un peu et ils vont appeler l’hôpital psychiatrique. Ou enfin rentrer chez eux et pour toujours foutre la paix au vieux gâteux », voilà ce que j’ai pensé.

Mais non, ils me regardaient avec une angoisse si profondément sympathisante que j’en ai presque regretté ma rudesse pontifiante. C’était curieux, vraiment, cette propension à l’empathie qu’ils avaient, ces deux-là, cette obstination à l’amabilité. Une sociabilité voisinante portée à ce degré, je n’avais encore jamais vu cela, c’était une surprenante anomalie, peut-être un authentique trouble mental… Il y a des couples, comme cela, qui développent à deux une même maladie mentale… une maladie partagée qui finit au fil du temps par les souder comme des siamois… dans leur cas, peut-être cet amour inconditionnel du voisin était-elle une forme fossilisée de l’amour qu’ils avaient cessé d’éprouver l’un envers l’autre… Il faudrait que j’étudie la chose de plus près…

—… alors, puisque vous manquez de meubles, à ce qu’on a compris, on pourrait s’arranger pour vous trouver un frigo, et aussi une table et des chaises… le temps que vous achetiez ce qu’il vous faut… et si vous avez besoin d’un coup de main, par la suite, si vous vous sentez malade, par exemple, ou juste un peu fatigué, si vous avez encore le moindre problème, surtout n’hésitez pas, n’hésitez jamais à demander… vous savez que nous sommes là, tout près. M. et Mme Voisin, Claudine et Jean-François, les Voisin, c’est amusant, non ? Nous sommes au 401, juste au-dessous de vous… Oh, vous pouvez faire du bruit, et même apprendre le piano, comme la petite Desperre du 305, ça ne nous dérangera pas, au contraire… On sera toujours contents d’entendre du bruit au-dessus, ça fait plaisir, c’est plus vivant, un peu de bruit… ne vous gênez jamais… Et on voulait aussi vous dire…

—… on était descendu pour vous le dire…

—… que ce serait un plaisir, un honneur…

—…un bonheur…

—…si vous vouliez bien…

—… venir chez nous ce soir, prendre l’apéritif. C’est au premier étage, deuxième porte droite, le 401, juste au-dessous de chez vous, le même appartement, vous serez pas dépaysé. Vers 19 heures, on a pensé que ça irait, vers 19 heures ?

Du bruit ? un frigo ? du piano ? Est-ce que j’ai l’habitude de faire du bruit ? de mâcher des glaçons ? De jouer du piano ? Comme la petite je-ne-sais-quoi, moi ? Et cette invitation, là, de but en blanc, pour le soir-même, alors que je n’aspirais qu’au repos ? 

J’ai grommelé que je ne voulais pas de frigo, que je détestais le piano, que je ne buvais pas d’alcool…

—Pas d’alcool, c’est rare pour un médecin, hein, Claudine…

—Ah, ça oui, Ji Eff, ah ah !

—Ah ah, oui… c’est rare pour un médecin… parce que sans vouloir vous vexer les médecins c’est toujours faites ce que je dis, pas ce que je fais…

—On avait prévu le champagne, mais c’est pas grave, on sortira la limonade, vous en faites pas…. Oubliez pas, surtout : 19 heures. C’est pas à la minute près, la seule chose c’est qu’on a invité du monde qui va venir exprès. On vous présentera aux autres. Ils seront tous là, c’est sûr, dès 19 heures, on a invité tout l’immeuble, pour que vous nous connaissiez tous, tout de suite…

Tous, tout de suite ? Ils étaient épuisants, ces deux-là… Une fête des voisins, à sono et apéro, rien que pour m’affliger moi, nouveau voisin ? Quels voisins, ces Voisin !  des Voisin-nés, des voisins à médailler, des champions de Voisinage, des calamités ! Franchement, ces Voisin voisinants, ces Voisin voisinissimes étaient un cas médical tout à fait intéressant à observer. Névrose, peut-être même psychose vicinale… vicinale et jumelle… très original… Il faudrait que je rédige un rapport… pour l’académie de médecine… ça ne manquerait pas de sel…

Ils ont insisté, insisté. J’étais toujours assis sur mon fauteuil, à grommeler, à faire celui qui n’avait pas envie, et eux… eux, j’ai cru qu’ils allaient s’agenouiller devant moi, tant ils me suppliaient.

J’ai fini par promettre. Ils m’amusaient, ces Voisin hyperboliques. On verrait bien, après tout.

Alors seulement ils ont consenti à se replier, non sans m’avoir bien sûr aidé à me lever, comme si j’avais été tout à fait infirme, avant d’installer eux-mêmes mon Voltaire dans l’ascenseur afin que je puisse m’y rasseoir et m’envoler en apothéose vers mon cinquième étage. Le chauffeur de taxi, quant à lui, fatigué d’attendre mes instructions, avait déjà fini de monter les boîtes… Oh, il y avait peu de choses, je me suis délesté depuis longtemps de tous mes meubles, à part le Voltaire, et j’ai bien fait… mais il me restait cela : mes boîtes. Une quantité de boîtes, de grandes boîtes, de petites boîtes, toutes sortes de boîtes, de toutes formes et de toutes matières, où j’ai entassé les débris de ma vie. Des boîtes qu’il aurait fallu transporter précautionneusement, une à une, et que cet idiot prétendait entasser devant ma porte le plus rapidement possible, au risque d’en briser le contenu.

Car voilà la vie. Réfléchissez-y tous ! Après en avoir jeté presque tout, on met ses derniers biens dans des boîtes que d’autres transportent et renversent  sans égards – comme si elles n’étaient vraiment que des boîtes à moitié vides. Pourtant ce sont des urnes… mais des malotrus pressés d’en finir vous poussent tout ça dans l’ascenseur comme des ordures. J’ai si souvent déménagé. J’ai toujours haï ces moments, j’y ai perdu toutes sortes d’objets infimes ou précieux que je n’ai jamais rachetés .

Et pourtant, je dois l’avouer, j’ai aimé, aussi, voir ma vie se rétrécir ainsi, au fil des années, de vaste pavillon en spacieux T6, de spacieux T6 en confortables T5, de confortables T5 en charmants T3, de semi-remorque en fourgon, de fourgon en camionnette, de camionnette en monospace… aimé cette impression, quand tous sont partis, qu’à la fin on se retrouve seul au milieu des cartons écrasés, de n’être plus au bout du compte qu’un petit tas de riens, au fond de la dernière boîte.

L’appartement était glacial. L’agence avait laissé les fenêtres ouvertes. Toutes les fenêtres. En automne, par un beau soir, c’était délicieux, mais en plein hiver, et par un jour où la pluie menaçait… c’était complètement insensé, cette manie d’aération… J’ai tout refermé en hâte, j’ai poussé le chauffage. Le chauffeur de taxi, gelé et pressé de s’en aller, a poussé le fauteuil jusqu’à la chambre, et semé les boîtes en pas japonais, au hasard des pièces…

Quand le monospace est enfin reparti, je me suis assis de nouveau sur mon Voltaire, au milieu de la chambre, face à la fenêtre, et dans le début de chaleur qui montait du radiateur, j’ai encore remarqué cette odeur de désinfectant qui m’avait frappé, l’autre jour.

Surfanios. C’était évident. Surfanios ? pas seulement… il y avait aussi… j’ai toujours eu l’odorat subtil… perméthrine et tétraméthrine… pas de doute…

Mais quelqu’un toquait à la porte.

Je me suis levé en maugréant. On ne laissait donc jamais les gens réfléchir, dans cet immeuble à voisins ? L’importune était cette fois une toute jeune femme, frêle locataire de mon cinquième étage qui voulait faire connaissance et m’assurer de toute sa sympathie.

Sympathie ? Elle aussi ? La maladie vicinale avait dû frapper tout l’immeuble. Elle paraissait très atteinte, la pauvrette, encore plus atteinte que les Voisin du 401. Des postillons de gentillesse prévenante débordaient à jet continu de ses paroles. Je pouvais compter sur elle. A toute heure et sans restriction. Si je dormais mal elle viendrait me préparer des tisanes. Si je me sentais seul elle viendrait jouer avec moi au scrabble. Si je partais en voyage, elle viendrait arroser mes plantes et mon chat. Et même, si je voulais, chaque matin avant de partir au travail elle irait me prendre le pain, le courrier, et même le grand air, puisqu’elle y allait elle-même, ça ne la dérangerait pas, elle m’apporterait tout, et si besoin était elle me ferait un peu de cuisine pour la journée, et…

—Foutez-moi le camp, j’ai dit. Foutez le camp !

Elle s’est reculée, stupéfaite, brisée dans son élan altruiste. Elle titubait en marche arrière sur le palier, toute rouge, comme une écrevisse écrasée… et elle avait l’air si défaite et désespérée que je l’ai rappelée.

—Ou alors dites-moi tout de suite la vérité : les punaises, vous avez eu des punaises, n’est-ce pas ? Vous avez eu des punaises dans l’immeuble ? 

Elle est revenue, ressuscitée, saisissant l’occasion.

—Des punaises ? Non… non, pas du tout, mais si par hasard des punaises, ou d’autres insectes… je ne sais pas… des… des mouches… des moucherons… enfin si des insectes d’un genre ou d’un autre, on ne sait jamais, venaient à vous importuner, n’hésitez pas, surtout appelez-moi, appelez-moi aussitôt, ne restez pas comme ça, je viendrai tout de suite, je…

Décidément… Je l’ai poussée dehors, cette fois, par les épaules, et sans un mot, et j’ai fermé la porte derrière elle avec la clé que j’étais bien décidé à ne jamais lui confier.

Malgré le froid très vif j’ai rouvert les fenêtres pour fuir l’odeur du désinfectant et l’idée des punaises. Et je me suis emmitouflé dans mon manteau.

Mes nouveaux voisins sont tous extraordinairement aimables, ai-je pensé en me rasseyant sur mon Voltaire, si invraisemblablement, si abusivement, si surhumainement aimables que c’en est terrifiant. Jamais je n’ai eu de voisins si aimables. J’ignorais même qu’il était possible d’avoir des voisins si aimables. Moi, misanthrope endurci, intraitable ronchon devant l’Eternel, voilà que je m’étais sans le savoir jeté dans l’authentique enfer de la sociabilité. Comment avais-je pu acheter cet appartement, inconscient que j’étais, dans un immeuble hanté de malades à trouble vicinal obsessionnel ?

Cependant, j’étais si fatigué que malgré mon mécontentement, malgré le froid qui envahissait la pièce, malgré mon désir de conserver la pleine maîtrise de la situation, je me suis endormi. J’ai fait un rêve déplaisant. Quelqu’un m’avait revêtu d’un gros manteau de laine qui ne m’appartenait pas. Un manteau fermé dans le dos de tant de boutons compliqués et si serrés que malgré mes effort énergiques, je ne parvenais pas à m’en défaire et qu’il m’avait fallu rester d’un bout à l’autre du cauchemar dans ce manteau étranger, comme ligoté, à me débattre immobile… Enfin, une de ces situations gênantes et insolubles que le sommeil nous réserve, quand il nous refuse le repos.

Quand je me suis réveillé, il était tard, la nuit était tombée. Quelqu’un toquait à la porte. Tous ces gens toqués qui toquaient sans cesse à ma porte… La sonnette n’était pourtant pas en panne…

Bien entendu, je ne me suis pas levé pour répondre. Les coups ont continué à la porte. Bon sang, c’est qu’on battait la charge… Mais moi, l’assiégé, je tenais bon, je me drapais dans mon silence. Puis on a essayé d’ouvrir… j’ai entendu claquer la poignée… C’en était trop.

—Foutez-moi le camp, je vous ai dit !

—Mais c’est moi, madame Voisin, Claudine, vous savez bien, Claudine, du 401, l’invitation… à 19 heures, vous vous souvenez ? l’invitation… 

La Voisin et son invitation ? Si elle s’imaginait que j’allais lui ouvrir, que j’allais boire ses potions à la limonade…

—Espèce d’enquiquineuse, j’ai crié, empoisonneuse !

Rien à faire. Et elle cognait toujours sur ma porte, et ses coups s’abattaient sur mon crâne comme sur un tambour. C’était insupportable.

—C’est qu’il est déjà dix-neuf heures dix, cher monsieur… nous nous demandions tous… mais il n’y a pas de mal… aucun mal, je vous assure, ils vous attendent… je vous attends sur le palier… je vais vous conduire… vous allez voir, ils vont vous faire fête, tous, en bas…

Je me suis résigné à la suivre. J’ai toujours détesté le bruit. Après tout, oui, j’allais bien voir. J’étais curieux de voir…

Tous m’ont applaudi quand je suis entré. Un enfant a même récité un poème chaleureusement applaudi.

Soyez le bienvenu, nous avons tout prévu

voici pour vous ce soir des gâteaux des bonbons

des enfants des amis de joyeux compagnons

Nous avons tout prévu vous êtes attendu !

Incroyable. Ridicule. Ou plutôt : inquiétant. Penser que même les enfants étaient atteints… Mais tous ont applaudi joyeusement. La Voisin m’a mis un verre dans la main. Et, sans me demander mon avis, elle l’a rempli de champagne. Ils ont encore applaudi. J’ai été obligé de porter le verre à mes lèvres, d’avaler le moussâtre liquide, sous leur regard anxieux. Quand le verre a été enfin vide, ils ont tous applaudi encore plus fort.

Moi qui ne bois jamais d’alcool. Une empoisonneuse, je vous dis. J’ai perdu la tête, je me suis mis à sourire béatement et à raconter des histoires. Je me suis assis au milieu d’eux et j’ai serré des mains, j’ai raconté des blagues. J’ai même pris, dans un moment de total égarement, le petit garçon du poème sur mes genoux pour lui faire à dada

Ridicule. Inquiétant. Incroyable. Je n’ai jamais su tenir l’alcool.

Tous, tous, ils s’empressaient autour de moi, remplissant mon verre dès qu’il se vidait, buvant tous mes paroles avec autant de passion que le champagne prodigué par madame Voisin.

On aurait cru que j’étais une personnalité, quelqu’un qui comptait vraiment pour eux. Quelqu’un qu’ils auraient longtemps attendu et qui avait parmi eux sa place réservée, un ami cher, un parent retrouvé…

Mais par-dessus tout, ce qui semblait les tourmenter, ce qui paraissait les obséder, c’était ce qu’ils s’obstinaient à appeler mon isolement – quand ce n’était pas, décidément, mon isolation. Je dus leur promettre, à tous, de ne jamais, jamais – non, jamais ! – rester « dans mon coin ».

Oh oui, j’ai promis. En ivrogne.

J’avais bu tellement de champagne, ce soir-là, que j’aurais promis n’importe quoi.

Quand ils m’ont raccompagné chez moi, je me suis écroulé dans le Voltaire.

Le réveil a été lourd, le lendemain. Comment avais-je pu me laisser aller ainsi, la veille, à cette ivresse voisinante ? C’était la faute de l’appartement, de cet immeuble contaminé par l’empathie, cette punaise du siècle… Tous ces Voisin et voisins, ils m’avaient pris dans les filets puants de leur absurde altruisme… Je ne le supporterais plus. Je m’en irais. Tout de suite. J’allais mettre l’appartement en location, et en louer un autre aussitôt, voilà. Il suffirait de repasser à l’agence. Je laisserais le Voltaire derrière moi, finalement, il était trop encombrant. Une simple chaise, un tabouret, même, me suffirait désormais. Un autre chauffeur de taxi viendrait reprendre les boîtes et les jetterait ailleurs, cassant les derniers bibelots inutiles qui parasitaient encore ma vie. Je recommencerais, on peut toujours recommencer, non, quand on a fait une erreur ? Je trouverais un autre logement, ailleurs. Plus petit. Aussi petit que possible. Une vieille cabane de berger, par exemple. Perchée sur un rocher. Une bicoque stylite. Sans voisins. Et vide, définitivement vide de tout ce superflu que je m’étais obstiné à traîner encore après moi. Quant à l’appartement… eh bien, il viendrait aux Voisin un nouveau voisin locataire, voilà tout, peut-être que celui-là serait amateur de champagne et de bavardages de palier, tout prêt à sombrer à son tour dans la folie vicinale qui ravageait les lieux… il ne manque pas de locataires de cette espèce… l’agence n’aurait aucun mal à trouver… d’ailleurs, je laisserais le Voltaire en cadeau de bienvenue, ça attirerait le chaland…

Le lendemain matin, quand je suis descendu dans le hall, avec mon dossier bien rangé dans une chemise de plastique, prêt à passer à l’agence, le facteur m’attendait. Il voulait me remettre mon courrier en main propre. Parce qu’on ne sait jamais, m’expliqua-t-il en bafouillant, quand on jette une lettre dans une boîte, si elle arrivera bien à son destinataire.

—En effet, mais il est tout de même relativement banal qu’elle lui arrive, non ?

—Relativement, comme vous dites… mais en fait on ne sait jamais… C’est pour cela que nous avons mis au point des procédures de sécurité. 

Et là, il a sorti de sa sacoche une petite clé, qu’il a tournée dans une serrure minuscule, et d’un seul coup toutes les façades métalliques de toutes les boîtes aux lettres de l’entrée se sont ouvertes ensemble. Je ne l’aurais jamais soupçonné : toutes ces boîtes en apparence si différentes avec leurs étiquettes personnalisées, leurs éraflures et leurs autocollants, ne composaient qu’un seul bloc, un immense panneau de métal unique troué de fentes régulières et identiques.

—Très ingénieux… 

—Oui, et très sûr. Désormais nous ouvrons tous les mois le bloc pour nous assurer que tous les casiers sont visités et régulièrement vidés par leurs propriétaires. Consigne de la direction. Si une boîte déborde, nous avons ordre de la vider, d’en examiner le contenu et de signaler….

-… et la vôtre justement… je vous le dis en toute discrétion, elle est déjà trop pleine… faites attention, je devrais faire un signalement, mais puisque vous êtes là en personne… je vous conseille tout de même de venir vider chaque jour… ça s’accumule très vite, et on ne sait pas ce qui peut arriver, à la fin… 

—Vous ne croyez tout de même pas que je vais mourir étouffé sous une avalanche de papiers, une coulée de feuilles timbrées grimpant jusqu’à mon cinquième étage ?

—Oh, vous plaisantez, mais on ne sait jamais comment les gens vont s’y prendre pour… enfin j’ai ma tournée à finir. Ravi d’avoir fait votre connaissance. C’est important, pour un facteur, de connaître les destinataires. Demain, je pars en vacances, je serai remplacé. Mais ma remplaçante viendra vous dire bonjour à son tour…

La remplaçante ? Me dire bonjour ? ça alors ! Les boîtes aux lettres étaient dûment vidées, mais les facteurs débordaient de prévenance comme tous les autres. C’était une maladie du coin, apparemment, la prévenance.

Mon chargement de lettres m’encombrait.  Des factures, des avis, des rappels… il n’avait pas tout à fait tort, c’est incroyable le nombre de facture qu’un être dit civilisé peut recevoir… il y en avait déjà des dizaines, qui s’étaient accumulées et tassées dans la boîte aux lettres comme les feuilles en automne. Au moins mon changement d’adresse avait bien été effectué… Je suis remonté chez moi.

Je n’ai évidemment pas été surpris de trouver devant ma porte une inconnue qui m’attendait, souriant aimablement et tenant à la main un petit paquet enrubanné. Ce sont des choses dont on prend l’habitude, comme de bien d’autres désagréments de la vie. La dame était en blouse, cette fois, très maigre, munie d’un aspirateur et d’une boîte de chocolats. J’ai pris les chocolats, et j’ai fait mine de rentrer sans remercier.

—Vous me le revaudrez tout de même aux étrennes, j’espère. Je plaisante… et je me présente, Maria. Je suis la personne chargée du nettoyage des parties communes. Le syndic, monsieur Crépet, m’a demandé de vous expliquer tout de suite les consignes…

—Les consignes ?

—Le règlement, quoi. Toutes les semaines, je passe l’aspirateur aux étages. Je dois sonner à la porte de toutes les personnes vivant seules. Je vous le dis, pour pas que vous soyez étonné la semaine prochaine. Un coup de sonnette, dring vous ouvrez, hop je dis bonjour, et je coche. Si vous m’ouvrez pas, que vous êtes dans la salle de bains ou quoi, vous dites bonjour Maria, ou ce que vous voulez, merde à Maria si vous voulez, vous criez à travers la porte, c’est pas grave, l’important, c’est que j’entende et que je coche.

—Toutes les semaines ?

—Sans faute. On me l’a bien spécifié quand on m’a embauchée, l’an dernier. J’ai une liste. Toutes les semaines, je sonne, je dis bonjour, je coche la case sur la fiche…

—Vraiment ? C’est très astreignant…

—Sûr qu’y faut pas être feignant, pour faire ce que je fais.

—Evidemment.

—C’est pour pas qu’on aye encore des ennuis… parce qu’ils en ont eu, par ici, des ennuis, y a eu deux ans de ça en décembre, vous avez pas lu les journaux, à l’époque ? on en a parlé pourtant, de notre petite ville, dans toute la France, autant que de la fois où l’équipe de foot s’était retrouvée en huitième de finale pour la coupe de France… A Carcérou, on lisait partout dans les journaux, à Carcérou… 

Je n’ai eu aucun mal à lui tirer les vers du nez – si j’ose dire.

Après son départ, au lieu de me rendre à l’agence, je suis descendu en ville. A la bibliothèque municipale, j’ai demandé les journaux locaux, tous les numéros du mois qu’elle m’avait indiqué.

J’ai eu tous les détails.

« Drame de la solitude à Carcérou…

C’est un concours de circonstances qui a conduit les habitants de la Résidence Copernic, à Carcérou… « 

Deux ans. Deux ans sur le sol de la chambre, à se répandre en mouches et en insectes nécrophages, tandis que la boîte aux lettres débordait de factures.

La porte n’était pas verrouillée. Ils étaient entrés, hésitants, et l’odeur les avait suffoqués…

Deux ans. A attendre que quelqu’un pense à pousser la porte.

« …la macabre découverte… au cinquième étage de l’immeuble de standing… »

« … sans que les voisins les plus proches aient jamais remarqué… »

L’appartement n’était pas meublé. Il n’y avait pas de frigo, pas de table ni de chaise, rien qu’un fauteuil ancien où il semblait avoir eu l’habitude de dormir. Ce dénuement avait beaucoup surpris, parce qu’on savait que le propriétaire était un médecin retraité.

On savait aussi qu’il avait une fille. Quelque part.

Deux ans. Sans que jamais elle appelle.

Deux ans. A se couler dans sa propre boue pour s’en aller plus loin, comme une rivière fatiguée.

« …gisant sur le fauteuil.

« … dans un état de…

« … dans un état… »

« … très avancé…

Deux ans. A se répandre, lent et tenace, dans les plafonds et les murs, dans tous les interstices de l’indifférence et de l’oubli.

Sa boîte aux lettres était tellement remplie de factures que la porte de métal, gonflée comme une boîte de conserve périmée, paraissait sur le point d’exploser.

Une boîte aux lettres en état de.

Très avancé.

C’est cette boîte aux lettres explosive et bossue qui avait fini par alerter la dame, qui avait prévenu le syndic, qui avait prévenu le facteur, qui avait tourné sa clé dans la serrure du « bloc ». La masse informe s’était répandue sur le sol en avalanche poussiéreuse. A partir des tampons des lettres non décachetées, qui remontaient à deux ans, on avait pu établir une durée – approximative, bien sûr, mais néanmoins impressionnante.

Deux ans. Le fait-divers avait choqué. On l’avait commenté à la télévision. Les journaux avaient reçu en quantité des lettres de mépris pour les voisins et des malédictions pour la fille. 

Deux ans. Il arrive que ce soit beaucoup plus. Mais deux ans, dans cet immeuble « de standing »… derrière une porte ouverte…

J’ai tout lu, méthodiquement. Je voulais tout savoir. Jusqu’au plus menu détail, je voulais être sûr. J’ai pris des notes. J’ai fait des photocopies. Avec mon petit tas de papiers en forme de vérité, je pouvais repasser à l’agence, tout de suite. Leur dire ma façon de penser. Exiger que. Et même une indemnité. Car pourquoi ne m’avait-on rien dit ? Pourquoi m’avait-on enfermé dans ce piège macabre, dans cette comédie sordide des voisins à remords ?

Mais au lieu de me rendre à l’agence, de leur jeter à la figure leurs mouches, leurs lâchetés et leurs silences, je suis resté longtemps à la bibliothèque, à réfléchir. Puis quand le bâtiment a fermé, le soir, je suis rentré dans l’appartement.

J’ai jeté à la poubelle de la cave, en passant, mon petit tas de preuves.

J’ai fait dans l’ascenseur un brin de causette avec la dame du rez-de-chaussée, la mère du petit garçon récitant. Sur le palier j’ai eu un mot aimable pour la grosse Voisin qui m’attendait avec le frigo bien emballé que je n’avais jamais commandé mais qu’un livreur obligeant lui avait laissé pour moi. J’ai offert le double de mes clés à la jeune femme qui m’a apporté le pain, en rentrant de son travail. Et nous avons fait ensemble une partie de scrabble.

Peu à peu, l’odeur de désinfectant s’est dissipée. J’ai cessé d’ouvrir les fenêtres la nuit. Je me suis habitué. Un moment ma vieille malice m’est revenue, j’ai pris plaisir, de nouveau, à rembarrer les voisins, à éviter de faire du bruit en marchant, à laisser mes stores baissés, à oublier de vider ma boîte aux lettres. Pour les punir, tous. Pour leur faire peur. Je m’amusais énormément, à les entendre toquer à la porte, appeler, téléphoner, essayer dans ma serrure leurs passe-partout, leurs supplications, et leurs astuces minables de cambrioleurs d’occasion.

Mais ça n’a pas duré, j’ai vite cessé ces enfantillages. J’ai ouvert sagement mes stores le matin pour les refermer le soir, je les ai laissés me souhaiter mon anniversaire, m’apporter du foie gras pour Noël, me mitonner des petits plats, entrer à tout moment chez moi, remplir mon frigo et me mettre la table, me servir le champagne à la fête des voisins, me tenir par le bras dans les allées du parc, m’accabler d’affection et de bonne amitié. Pour finir, j’ai même jeté dans la rivière la boîte où j’avais conservé son adresse, et toutes ses photos, ses photos de gamine à la plage, de gamine à l’école. Que rien d’extérieur, qu’aucune culpabilité parasite ne vienne les détourner, eux, de la tâche qu’ils se sont imposée, de leur difficile reconquête de ce qu’il est convenu d’appeler « l’estime de soi », après les remords et la honte. Et puis la gamine, cela me regarde. Chacun ses fautes. Il suffira que le notaire sache et qu’il exécute mes dispositions.

Et maintenant ? Oh, cela durera ainsi quelques mois, un an peut-être. Ils s’apaiseront peu à peu. Le poids qui pesait sur eux s’allègera lentement, dans chacune de leurs attentions quotidiennes. Il leur faudra du temps, mais ils guériront. Et moi ? Moi, je serai de nouveau le médecin, qui soulage les maux, je l’ai été si longtemps, si volontiers, autrefois… je coulerai près d’eux des jours douillets, après tout… De toute façon… Je sais que mon coeur finira bientôt par céder. Quand je m’écroulerai de nouveau, cette fois, ils guetteront, ils entendront aussitôt le râle, le choc du corps s’affalant sur le fauteuil, ils se précipiteront, ils entreront tous ensemble par la porte que j’aurai laissée ouverte, ils appelleront l’ambulance. Ensuite ils se réuniront chez les Voisin, ils auront commandé des bouquets et des apéritifs avec la petite somme laissée pour eux dans l’enveloppe. Ils prononceront un discours. Ils se réjouiront que je sois mort sans souffrance et que je repose en paix. Que j’aie généreusement offert à la science mon corps intact. Et même, émus de leur propre générosité, ensemble ils pleureront un peu.

Réparer, c’est la tâche de tous les médecins en ce monde après tout.

Même misanthropes. Même retraités.

Et j’ai bien fait de revenir.

 

 

 

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Beauté (sans rendez-vous)

Dans une rue comme la nôtre, une boutique nouvelle, c’est toujours une sorte de joie.

Je ne l’aurais peut-être pas remarquée, pourtant, celle-ci, tant il faisait gris et crachin, si mon regard n’avait pas été attiré par ce léger clignotement. Un mot, là-haut, au-dessus de la vitrine obscure, un mot clignait vers les passants d’en bas. « Rendez-vous, « rendez-vous »… – cela battait au-dessus de mes yeux myopes comme un coeur incertain. 

J’ai ajusté mes lunettes. Ce n’était qu’une enseigne, une enseigne très ordinaire, et de piètre qualité manifestement. Une enseigne au néon, dont les tubes déjà fatigués tremblotaient par endroits, indiquant simplement, en lettres multicolores aux formes irrégulières, qui paraissaient avoir été récupérées dans on ne savait quelle « casse » : 

BEAUTÉ (sans rendezvous)

Beauté ? C’était donc un de ces innombrables comptoirs d’esthéticiennes qu’on voit fleurir, se faner, puis disparaître tout à fait, une saison après l’autre, dans nos villes impitoyables ? La mention entre parenthèses, « sans rendez-vous », était probablement destinée à attirer les  passantes dans mon genre, assaillies par la pluie, qui pouvaient avoir l’idée de venir s’abriter sur le seuil, mais n’auraient certainement jamais pensé à téléphoner à l’avance pour prendre rendez-vous dans ce modeste « institut », puisque c’est ainsi qu’il est convenu – on ne sait trop pourquoi, car y vient-on pour s’instruire ? – de désigner ce type d’officine.

La boutique avait surgi, cette fois, avec une rapidité inhabituelle. La veille encore, j’en étais sûre, il y avait là ce petit marchand de chaussures grommelant, chez qui j’étais justement passée le soir, au retour du travail, pour prendre une paire de lacets. Il ne me semblait pas avoir vu de panneau « à vendre » ou « liquidation » sur les planches clouées qui depuis longtemps avaient remplacé la vitrine, quand j’avais poussé la porte grelottante, et le marchand ne m’avait rien dit… il m’avait même fait crédit… c’était surprenant… Mais il était si bizarre, ce marchand aux épaules ramassées de vieux dogue, peut-être après tout trempait-il depuis longtemps dans de louches trafics qui l’avaient obligé à mettre sans crier gare la clé sous la porte… Et le stock, dans les boîtes effondrées qui bâtissaient leurs remparts fatigués au fond du magasin, était devenu si menu, se réduisant en poussière au fil des années de lent déclin, qu’une camionnette nocturne avait dû suffire à tout emporter.

Et maintenant, il y avait à sa place cet institut, certes bien plus gracieux et pimpant, mais de toute évidence promis au même échec, revêtu qu’il était dès son premier jour d’oripeaux de récupération… Encore une boutique en fleur qu’on verrait bientôt se faner, puis se clore, avant de disparaître, elle aussi, assurément… avec ou sans rendez-vous, les clientes oublieraient de venir, la vitrine se couvrirait peu à peu de la fine pellicule grise de l’échec, les lettres de néons s’éteindraient l’une après l’autre, tandis que les étiquettes colorées, posées comme de légers pétales sur les babioles à vendre, renonçant à éveiller le désir des passantes, très lentement se plisseraient et se racorniraient, jaunissantes et ridées, avant de tomber tout à fait.

Mais que m’importait le destin du commerçant – ou plus probablement de la commerçante téméraire qui avait fait l’erreur d’installer son salon dans cette rue écartée du centre, peuplée d’habitants humbles et vieillissants, que la résignation avait depuis longtemps rendus parfaitement insoucieux de leur pitoyable apparence terrestre ? Cela me faisait plaisir, tout de même, à moi, en ce jour opiniâtrement gris, d’admirer une fraîche vitrine, et de lever les yeux vers une enseigne où papillotait en couleurs le mot « beauté ». Ça mettait comme un clin d’arc-en-ciel dans le crachin glacé de la rue pauvre… Une boutique nouvellement éclose, dans un quartier déshérité, c’est toujours comme une chance offerte à la joie, l’éclat d’un commencement, l’élan d’un espoir qui se lève. Et puis ce mot, BEAUTÉ… c’était un très bon choix de l’avoir ainsi isolé sur l’enseigne, sans article, sans majuscule, cela lui donnait une force, une netteté limpide… il claquait dans la rue de toutes ses couleurs légères comme un drapeau en fête… Après tout, qui sait si d’autres que moi ne seraient pas sensibles à cet appel… s’il n’y aurait pas des clientes… après tout…

J’ai de nouveau levé les yeux : »BEAUTÉ (sans rendez-vous) ». Le mot « rendez-vous » clignotait de plus en plus fort sous la pluie… comme un coeur qui s’émeut… ai-je pensé… et soudain, inexplicablement, moi qui n’entre jamais dans ce genre de boutique, moi qui ne possède même pas un miroir, moi n’ai jamais su me maquiller, moi qui rougis sans bronzer, moi dont les ongles rongés n’ont jamais seulement imaginé le vernis – soudain, sans l’avoir voulu, sans savoir pourquoi,

j’ai poussé la porte.

Il y a eu ce tintement très délicat – un motif musical qu’il me semblait connaître, mais que je ne parvenais pas à reconnaître. J’ai écouté quelques instants, hésitant tout au bord de ma mémoire. Puis j’ai laissé la porte se refermer derrière moi. Dans l’ombre tiède, un grand silence s’est posé sur mon épaule comme une main amie – j’étais entrée.

J’ai attendu quelques instants, laissant mes yeux s’accoutumer à la pénombre. La boutique était presque vide. Il y avait juste cette table et ces deux chaises de jardin – des modèles de fer ouvragé, anciens, dont la peinture blanche se piquait de rouille, semblables à ceux qu’on sortait sur la terrasse, autrefois, chez moi, lorsque j’étais enfant. Et puis, au lieu des magazines féminins habituels à ce type d’établissement, un bouquet de fleurs naturelles, si vaste qu’il occupait tout le cercle de la table. Un immense bouquet de branches de lilas rose et blanc, comme on en cueillait autrefois dans le petit bosquet, près de la voie ferrée désaffectée, grand comme un petit arbre et aussi parfumé de printemps qu’un jardin s’inclinant sous la caresse d’un ciel bleu de printemps. Un bouquet de souvenirs ?… certes, l’attention était délicate… mais je n’étais depuis longtemps à la saison des lilas… et puis, j’aurais souhaité, ici, j’aurais imaginé, des parfums plus luxueux, des fragrances artificielles, peut-être, mais plus entêtantes. Sans doute l’installation n’était-elle pas achevée. De toute évidence des livreurs allaient sonner, on allait apporter des meubles, des flacons, des instruments, des posters, des magazines en paquets ficelés… tout ce qui manquait encore. On recevait les clients, pourtant, déjà, ou du moins on semblait espérer en recevoir, puisque la porte s’était ouverte devant moi, et que des sièges étaient offerts. Cependant, personne ne venait. Je me suis assise.

D’habitude, je déteste attendre, je suis le genre de personne qui sort aussitôt de son sac un téléphone, et se met à consulter des messages insignifiants, les nouvelles du jour, la météo de la semaine, enfin tout ce qui fait bruisser l’immobile quotidien, donnant à peu de frais l’illusion du mouvement. Mais là, curieusement, je suis restée tranquille, heureuse d’être assise, dans la pénombre, à regarder la rue. A travers le verre de la vitrine, elle semblait si intéressante, maintenant, cette rue banale que je croyais connaître par coeur… elle était devenue si… oui, c’était curieux, mais les gens qui passaient semblaient être devenus des personnages… Je ne sais comment exprimer cela, aujourd’hui que tout cela s’est éloigné de moi… c’était comme si ces gens très ordinaires – madame Lechat avec son petit chien, ce couple d’inconnus serré sous un parapluie noir, la petite Ruby des voisins de palier filant sur sa trottinette… comme s’ils étaient, tous autant qu’ils étaient, entrés dans un cadre qui les aurait posés enfin à leur juste place et dans leur juste forme, comme s’ils étaient désormais, non plus des habitants du quartier aux vies insignifiantes, mais les personnages éternels, absolument parfaits, d’un tableau où ils auraient été choisis et placés, chacun où il fallait et comme il fallait, définitivement achevés par le pinceau du peintre…

Je me suis amusée à les regarder, tous, glisser sans le savoir dans le cadre que le rectangle de la vitrine découpait sur leur monde, en transformant si subtilement la nature… Plus je les regardais, plus il me semblait que c’était moi-même, moi, le peintre sans toile et sans chevalet qui les posait ainsi, dans mon regard recomposant le monde. 

Soudain, j’ai entendu un pas derrière moi. Et aussitôt elle a été là, tout simplement assise à mes côtés sur l’autre chaise.

Une femme entre deux âges, sans maquillage, au front ridé, aux cheveux dépeignés mêlés de mèches grises, assise à mes côtés comme si elle me connaissait déjà. Une femme qui me ress… enfin pas du tout le genre de femme que j’aurais cru rencontrer dans un institut de beauté… Je me suis levée, confuse.

— J’ai dû faire… une erreur. Je croyais…  j’avais lu sur l’enseigne… du moins il me semblait avoir lu… enfin, je pensais qu’il y avait eu du changement… je croyais même être entrée, figurez-vous, comme c’est curieux ce qu’on s’imagine quelquefois… dans un institut de…

— beauté… en effet, c’est ce qui est écrit. Vous ne vous êtes pas trompée… vous avez bien fait d’entrer, de vous asseoir, de vous mettre à l’aise, de commencer.

La patronne, sans doute, c’était certainement la patronne qui venait d’entrer, voilà, et alors tout s’expliquait très simplement : elle était la patronne, la propriétaire, une femme qui avait investi les économies d’une vie, mais se trouvait un peu âgée désormais pour le métier… elle était venue de l’arrière-boutique pour me faire patienter…  et quelqu’un d’autre, une personne raffinée, compétente, allait dans un instant prendre sa suite… ou alors… ou alors au contraire, c’était, par exemple, mais oui, c’était tout à fait vraisemblable, la femme du marchand de chaussures en fuite, souhaitant faire croire à sa reconversion mais ignorante du métier, et elle n’avait eu ni le temps ni le talent de recruter les charmantes employées joliment peintes qui allaient animer bientôt la boutique… j’allais prendre congé, j’allais…

—… mais dites-moi plutôt ce qui vous amène ? 

— Ce qui m’amène… je ne… enfin, je ne sais pas, il y avait cette enseigne, dehors, qui clignait… mais il y aurait aussi, peut-être… mes yeux…. je veux dire les cils… hein, les cils, vous voyez comme ils sont minces, rares, et ternes… et les paupières aussi, vous avez dû le remarquer, comme elles sont grises et enflées de fatigue… alors j’aimerais… c’est-à-dire qu’il faudrait…

— Souligner le regard pour l’approfondir, par exemple ?

—Ah oui, oui, tout à fait… souligner le regard… c’est exactement ce que je voulais dire… Il faut souligner le regard. Pour l’approfondir, tout à fait… Et puis, en y réfléchissant bien, il y aurait aussi…

— Il y aurait aussi ?

—Les lèvres, c’est évident, vous voyez bien, ces plis amers sur lesquelles elles retombent, ce petit gribouillis de rides qui a l’air d’écrire de chaque côté le mot lassitude… On ne peut pas rester comme ça… Je crois qu’on pourrait… je veux dire, que vous pourriez…

— Y dessiner un sourire ?

— Un sourire… pourquoi pas ? mais je préférerais – les mots me venaient si bizarres et incongrus – je préférerais… si ce n’est pas trop demander… que vous y dessiniez un désir...

— Un désir… Je vois très bien. Poser là un désir… sur un sourire, esquisser un désir… ceci vous conviendrait-il ? 

— Oui… oui, vous exprimez ce que… enfin ce que je ne…

—C’est mon métier, je suis là pour cela, pour vous aider à exprimer… Alors je vous en prie, poursuivez…

—Je ne sais pas expliquer… vous saurez mieux que moi, certainement, il y a encore cette pénible question du masque… du visage et du masque… C’est une drôle d’idée peut-être, j’ai honte de vous dire cela aussi sottement, mais il me semble toujours, quand je me regarde dans un miroir, c’est pour cela que je fuis les miroirs… j’ai cette impression – vous allez vous moquer… – que je n’y vois plus du tout mon visage, qu’il est recouvert et comme empâté d’un masque qui le déforme… je veux dire… le temps, l’âge…. enfin c’est comme si mes traits s’étaient couverts d’un masque si épais, si pesant dans ses rides et ses tissus affaissés, que mon vrai visage est comme celui du conte, excusez-moi, vous ne pouvez pas le connaître, naturellement… je vous le résume en quelques mots… ce conte où le visage d’une jeune fille noyée apparaît trouble et presque effacé, sous l’eau boueuse et ridée qui la recouvre…

—Ce conte que vous aviez écrit, autrefois, sur un coin de la table du jardin, un jour d’avril où les lilas embaumaient… Ce conte que vous aviez commencé, et que vous n’aviez pas eu l’énergie – ou la simple patience – d’achever.

—Oui, c’est cela… Je vois que vous l’avez lu… Peut-être après tout que j’avais emprunté l’idée à un auteur connu… il me semblait avoir inventé cela, mais vous devez avoir raison…

—On ne peut inventer que ce que l’on connaît déjà.

— Vous semblez savoir beaucoup de choses. Mais si j’avais connu la fin… si seulement j’étais allée jusqu’à la fin, au lieu de laisser sur la table la feuille inachevée… j’ai toujours regretté… mais enfin… pour en revenir à ce qui m’amène… ce masque dont je vous parlais…

—Vous voudriez que je vous le retire… en le recouvrant d’un autre masque, par exemple ? 

— Probablement. Un de ces masques de boue, une de ces croûtes de crème épaisse qu’on pose sur la peau… et le cliente attend que la jeunesse lui revienne, tandis que sa peau tirée se fendille, se craquelle… et renaît…

—Vous envisagez véritablement une mue, alors ? Nous pouvons aussi réaliser cela… bien que ce soit plus difficile, nous le pouvons…

—Nous ? Vous avez donc des employées, ici, finalement ?

—Non, nous… je voulais dire moi et vous… vous et moi si vous préférez, nous le pouvons, si nous travaillons ensemble. 

—Ensemble ? Alors, oh… c’est un de ces nouveaux concepts, si je comprends bien ? un salon participatif, comme on dit, où les clients sont invités à travailler…  ? Je connais cela : il y a un garage de ce genre, derrière chez moi… on peut avoir un prix pour faire réparer sa voiture, si on manie soi-même les crics et les clés en croix…. enfin, ce genre d’outils…

—C’est quelque chose comme cela ici, oui… les crics et les clés en croix en moins, naturellement.

—Nous pourrions peut-être commencer… vous… vous savez bien par où commencer, tout de même ?

—Mais nous avons déjà commencé, il me semble.

—Commencé, si on veut, mais vous pourriez, plus précisément… mon intention n’est pas de vous bousculer bien sûr…. mais vous pourriez déjà, enfin je ne sais pas, moi, préparer la crème pour le masque, par exemple… une crème au concombre, à la boue, aux algues, aux orties, à la cire, au curcuma, à la camomille, à l’orange verte, au citron bleu, à je ne sais quoi qui régénère et revivifie…

—Vous y tenez vraiment, à ce masque. Alors d’accord. Fermez les yeux. Il est déjà prêt. Je vais le tendre sur votre visage… 

Le tendre ? Elle avait dû vouloir dire l’étendre… Mais c’était sans importance…

J’ai fermé les yeux. J’étais toujours assise, pourtant il me semblait que je m’allongeais, quelque part au loin, sur une pelouse ensoleillée parfumée de lilas… Sur ma peau j’ai senti s’appliquer quelque chose de doux et de souple… comme une nouvelle peau, ai-je pensé… une nouvelle peau très ancienne que j’aurais déjà portée, un jour, un jour lointain, et qui m’aurait été rendue…. Mais n’était-ce pas plutôt ma propre peau qui s’était changée en une autre, mieux ajustée, parfaitement tendue sur mon vrai visage ?

Je crois que j’ai dormi longtemps.

Quand je me suis réveillée, j’étais seule dans la pièce toute remplie de nuit. Dehors les passants semblaient danser à la lumière des réverbères. C’était incroyablement beau, c’était vraiment fabuleux, derrière la vitrine, ce grand spectacle de lanterne magique de ces gens qui passaient, posant un instant sur la lumière leur silhouette légère et dansante…

—Cela vous plaît ? 

Je me suis retournée. Elle était debout derrière moi comme une ombre. Elle semblait attendre. Bien sûr, il était tard, si tard. Je me suis levée rapidement.

—Je suis confuse, je crois que je me suis endormie… j’étais si fatiguée… Heureusement – ou malheureusement, je ne sais pas… personne ne m’attendait…

—Vraiment ?

—Oui… heureusement, ou malheureusement… du reste, aujourd’hui, c’était mon jour de congé… Mais je vais sortir, vous laisser… je suis désolée, désolée, excusez-moi, de m’être endormie chez vous…

—Vous n’avez pas dormi, vous avez simplement rêvé.

—En effet, j’ai fait des rêves… Je n’arrive déjà plus à me souvenir… mais j’ai fait des rêves… qui m’ont fait du bien… C’est curieux que vous n’ayez pas de miroir, ici, j’aurais aimé vérifier l’amélioration, après le masque, après ce sommeil plein de rêves… je suis sûre que l’amélioration est visible… C’était un masque tellement… c’étaient des rêves si… vous allez sans doute trouver que j’exagère… mais tout y était absolument juste… juste comme on dit qu’une note est juste… j’ai l’air, je m’en rends compte, de délirer… Vous n’avez vraiment pas de miroir ? Ah bon… même ici… mais ce n’est pas grave… Je suis tellement confuse de vous avoir obligée à fermer si tard votre boutique… dites-moi ce que je vous dois….

—Rien. Ce n’est pas encore le moment. Il nous reste beaucoup à faire. Vous reviendrez. Il faudra revenir. Dès demain, revenez dès demain. N’oubliez pas. Dès demain. Le plus tôt possible. Ne laissez pas passer le temps. N’allez pas croire que vous ayez le temps, car lui seul vous possède…

J’aurais souhaité d’autres explications, mais la porte s’est refermée derrière moi. J’ai de nouveau entendu ce tintement… Cette fois, je l’ai parfaitement reconnu… j’avais donc eu raison, tout à l’heure, de parler de note juste… c’était cette musique…

J’ai marché longtemps ce soir-là, dans les rues sales et glacées du quartier, fascinée par tout ce qui m’apparaissait. Tout était semblable à ce qu’il avait toujours été, et pourtant, tout me semblait avoir pris sa vraie place et son sens. Mes lunettes de myope me laissaient voir le monde comme je ne l’avais jamais vu – et cependant tel que mon regard le reconnaissait immédiatement.

Revenir, elle m’avait dit de revenir…

Le plus rapidement possible. Le lendemain même. Revenir. Il fallait revenir. Avec ou sans congé. Au plus vite. Elle l’avait dit, qu’il le fallait.

Mais le lendemain matin je suis partie dans l’autre direction. Vers la bouche de métro qui m’a happée avec la foule comme tous les autres jours, pour m’emmener vers mon travail. Quand la bouche de métro m’a recrachée le soir avec les autres… j’étais si lasse, si défigurée de nouveau, tout désir éteint, sous mon masque de rides, que je n’ai pas eu le courage… Le lendemain… le surlendemain, chaque jour de la semaine je me suis dit qu’il faudrait revenir, que je devrais, qu’elle m’attendait. Mais la bouche de métro, les préoccupations du jour et les nuits lourdes, le travail, et le poids des rides écrivant sur ma peau la fatigue de mon être… Enfin la vie, vous savez bien, avec toutes ses obligations, ses agitations, tout ce qu’il y a sans cesse à faire, à défaire, et à refaire encore, tout m’écrasait, m’épuisait, et m’empêchait de revenir. J’avais fini par ne plus rien me dire, j’avais fini par oublier tout à fait. J’étais occupée, occupée, et même tout à fait assiégée, voilà ! Vous savez bien ce que c’est, vous aussi, non ? je suis sûre que vous êtes comme ça, vous aussi, vous tous, occupés, empêchés, accablés, occupés, assiégés, essoufflés… c’est ainsi en ce monde, c’est ainsi que l’on vit, qui donc aurait l’idée de vous le reprocher ?

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je suis revenue. C’était encore un de ces jours de crachin obstiné où semblent fatalement se noyer mes trop rares moments de congé, j’avais retrouvé en faisant le ménage, sous un coin de tapis, ce petit morceau de papier où était notée, alourdie de poussière, une dette oubliée : 

une paire de lacets noirs à 7 euros

Le marchand de chaussures ! J’avais oublié mon porte-monnaie, la dernière fois, en effet… Et comme il n’acceptait ni les chèques ni les cartes bancaires, il m’avait fait crédit en grommelant. J’avais promis de revenir, le lendemain, sans faute… Mais comment le régler, maintenant, puisque sa boutique avait disparu ? Revenir… la boutique… le lendemain ? Je me suis brusquement souvenue de tout. J’ai couru dans la rue…

Il n’y avait plus d’enseigne papillotante ni de fraîche vitrine. L’institut de beauté avait disparu. A la place il y avait de nouveau la vieille vitrine de planches du marchand de chaussures, dont la pluie avait depuis si longtemps éteint l’enseigne.

Comment était-ce possible ? On ne change pas un vieux magasin de chaussures en une nuit pour le transformer en institut de beauté à seule fin de transformer de nouveau cet institut pimpant en une vieille boîte à chaussures… ce serait insensé. J’avais dû me tromper… et non, pourtant, non, j’en étais sûre, c’était bien l’endroit… ou peut-être l’envers… enfin je veux dire, c’était là, là, et nulle part ailleurs…

J’ai fait semblant d’avoir encore besoin de lacets. La porte a grelotté d’inaudibles menaces. Le marchand m’attendait derrière son comptoir, sévère et soupçonneux. J’ai demandé si… essayant maladroitement d’expliquer. Il a posé sur moi des yeux furieux, comme si je l’insultais. Et il s’est mis à aboyer avec rage. Non, je faisais erreur. Non, il ne savait pas. Non, il n’avait jamais eu l’intention de vendre sa boutique. D’ailleurs il n’était pas marié. Il n’était pas non plus du genre à faire venir chez lui des femmes maquillées, si c’était ce que je voulais insinuer… Et vraiment pas du genre à laisser des ardoises dans les magasins des autres, comme certaines personnes, qui prétendaient se faire offrir de nouveaux lacets alors qu’elles avaient oublié de régler le prix pourtant si modeste de la paire précédente qu’on avait bien voulu leur avancer, il y avait de cela des semaines. Il avait toujours marché droit, lui… Quant à la beauté, il s’en f… . Parfaitement, il s’en f…  et s’en contre-f… . Ce qui l’intéressait, lui, c’était l’argent qu’on lui devait. Rien d’autre. L’argent qu’on lui devait. L’argent. Le reste, ffuitt, c’était du vent. Du rêve. Ou des mensonges ! des mensonges !

J’ai payé rapidement ma dette avant de sortir, effarée. J’ai longtemps arpenté la rue, mais toujours je revenais, irrésistiblement attirée, devant la porte du marchand de chaussures. C’était un homme particulièrement déplaisant, mais il avait l’air si sûr de lui… et puis c’était chez lui, après tout, que tout s’était passé, qui, mieux que lui, aurait pu savoir ? – Cependant… cependant,  si c’était lui… lui qui avait inventé tout cela, pour que je vienne et revienne sans fin lui acheter des lacets, ces affreux lacets qu’il vendait si cher et qui n’étaient même pas solides ?

Ou alors, comme il l’avait dit, j’avais vraiment « fait erreur ». Erreur ? Est-il possible que parfois le réel tourne sur ses gonds pour nous ouvrir, dans les murs épais de nos vies, des portes que nous aurions pu toujours ignorer – puis qu’elles se ferment pour toujours, aveuglées de poussière, au fond de nos regrets, et que ce soit une erreur ?

Depuis ce jour étrange, j’emploie chacun de mes jours de congé à arpenter les rues de la ville, à la recherche de celle que je dois retrouver, et qui a peut-être remonté quelque part sa boutique éphémère… et je reviens toujours là, puisque c’était là, j’en suis sûre, dans ce magasin du marchand de chaussures qui m’observe avec toute sa hargne de cerbère, grognant derrière son comptoir des injures abominables, comme si j’en voulais à sa caisse, comme si je manigançais contre lui un mauvais coup. Pourtant, je me souviens si bien… c’était si simple et c’était fabuleux… une nouvelle boutique… un institut… BEAUTÉ… et les lilas des jardins d’autrefois, le masque sur ma peau plus vivant que mon propre visage, et le conte esquissé trouvant sa conclusion, sur la table du jardin où s’allongeait le printemps, et les passants dans leur cadre devenus personnages, et le monde sous mes yeux enfin certain de son sens dans le déploiement clignotant des lettres de l’enseigne, et la pure joie de tous les commencements… Quelque chose s’ouvrait là, j’en suis certaine, dans le tintement d’une porte vitrée… quelque chose de nouveau mais de très ancien, qu’il aurait fallu explorer patiemment, lentement reconnaître, quelque chose de précieux que je n’aurais pas dû laisser se perdre dans les replis du temps que nous n’avons jamais, mais qui toujours nous possède, resserrant sur nos gorges comme un bourreau atrocement patient son lacet de grisaille. 

Et, non, ce n’était ni une erreur ni un mensonge. La seule erreur, le seul mensonge, c’est cette absurde réalité à laquelle je me heurte, c’est ce magasin disgracieux et ce marchand aboyant, c’est cette marche informe des passants fatigués dans cette rue sordide, c’est ce bafouillement de rides au coin de mes lèvres éteintes qui ne trouvent plus les mots, c’est cette fatigue et cette résignation des jours gâchés, recouvrant de crachin les couleurs éternelles de l’enseigne au néon clignotant.

A moins que ce soit simplement moi… moi qui ai renoncé à chercher même si je tourne sans fin dans la ville,

et que quelque part malgré tout, dans le dessin obscur que le regret a déposé comme une toile d’araignée sur le papier jauni du cahier d’autrefois, ou bien là-bas, derrière le comptoir où le marchand se tient attaché à sa caisse, tout au fond de la boutique sans lumière, dans l’empilement éreinté des boîtes qui explorent dans l’ombre leurs labyrinthes emmêlés, 

elle ne s’y trouve encore, limpide, intacte, nette et parfaite, sous son enseigne en arc-en-ciel, la porte au tintement tranquille qu’il suffirait de pousser… 

A moins… à moins qu’il n’y ait jamais eu de porte à pousser… qu’il suffise de lever les yeux, de regarder… et que ce soit moi, moi qui n’ai plus la force, plus le désir… moi qui ne sais plus voir…

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En mémoire

Elle s’appelait Catherine…  Catherine M.

Elle s’appelait Pauline...  Pauline M.

Je les avais complètement oubliés, ces noms qui tout à l’heure me sont soudain revenus – ainsi dit-on, et ce sont en effet les silhouettes vagues et pâlies de deux revenantes que j’ai vu passer dans ces deux noms oubliés d’une mère et de sa fille.

J’étais dans un grand magasin, et je regardais cet autre nom sur une pochette de disque…

Un nom célèbre celui-là, un nom de star, selon le client mélomane et expansif qui m’avait indiqué le disque et m’en vantait les mérites.

Le nom sonore d’une très grande pianiste qui séduit aujourd’hui les foules, bien au-delà du public habituel de la musique classique.

Ce nom venu de Géorgie… cette photo sur la pochette du disque… c’était bien elle, je ne pouvais pas m’y tromper. Ce beau visage de brune aux cheveux lourds, au long nez et aux lèvres charnues rappelant les portraits du Fayoum. Ces épaules, surtout, si nues et si bizarrement intenses, qui, de dos, m’avaient frappée au point que j’avais pensé qu’elles étaient, pour le public, comme un autre visage de l’artiste, celui qu’elle nous donnait à voir sur la scène, dénudé, exposé, et vibrant de passion.

Elle était toute jeune encore, alors, cette Khatia B. de la pochette du disque, déjà ardente mais à peu près inconnue, et elle était venue donner un concert dans notre ville. Une tournée comme une autre, sans grand succès et de peu de public. Une de ces tournées que les artistes débutants se contraignent à dérouler, soir après soir, dans les provinces éloignées, pour faire aller la renommée, impitoyable ogresse qui se nourrit de mouvement, et fuit les immobiles.

Je ne me souviens plus du programme. Il me semble qu’il y avait du Chopin. Peut-être même cette « Marche funèbre » dont justement le disque que je tenais entre les mains présentait un enregistrement. 

La salle était presque vide. A quelques rangs de moi, cependant, elles étaient assises toutes les deux, ma collègue Catherine M., que je ne connaissais que très peu, et sa très jeune fille, que je ne connaissais pas du tout.

J’ai fait à ma collègue un signe de tête, elle m’a rendu en retour un de ces magnifiques sourires dont elle était si généreuse. Voilà tout. Et quand je l’ai de nouveau croisée avec sa fille, dans le hall du théâtre, à la sortie, je ne suis pas allée leur parler. Je préférais garder mes distances. Elles n’avaient pas besoin de mon amitié, ces deux-là, j’en étais sûre.

Deux personnes si heureuses, si enviables. 

Une femme brillante, jolie, d’un rang élevé dans son milieu professionnel. Une toute jeune fille promise à un bel avenir dans ce qu’on a l’habitude d’appeler une « famille d’intellectuels ».

Des gens aisés, des gens unis. Des gens de goût, qui fréquentaient les salles de concert toujours trop vastes où se produisent en petit comité les grands artistes à leurs débuts.

D’ailleurs, quelle importance cette rencontre fortuite aurait-elle bien pu avoir ? Je l’avais oubliée aussitôt, comme j’avais à tort oublié la pianiste au talent si intense.

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Puis, deux ou trois ans peut-être après ce concert où nous nous étions croisées, ma collègue est morte d’un cancer. Une tumeur au cerveau, qui l’avait emportée si rapidement que tous en avaient été émus.

Je suis allée à son enterrement, bien sûr. Ce sont des choses qui se font, entre collègues. Et puis c’était une femme si avenante, tellement souriante.

Une de ces belles brunes aux lèvres rouges qui semblent toujours offrir leur sourire comme une fleur, comme un bouquet, comme un baiser léger, comme un cadeau de prix. Même à ceux qui comme moi, étant d’un grade inférieur et d’un naturel timide, ne les croisent que de loin et n’osent guère les aborder.

C’était tellement triste, ce triste enterrement d’une femme qu’on aurait pu envier, si elle n’était pas morte ainsi, si jeune, si rapidement, laissant derrière elle des enfants encore étudiants, une famille…

Cependant, sur le parvis de l’église, certains, qui en savaient plus long que moi, ont commencé à parler. Elle venait de divorcer lorsque son cancer s’était déclaré. Son mari l’avait obligée à mettre en vente aussitôt l’appartement qu’ils avaient acheté ensemble. Alors même qu’elle était déjà hospitalisée dans un service de soins palliatifs, il lui avait fallu s’occuper du déménagement. Le mari lui avait téléphoné sans cesse à l’hôpital, parce que les choses n’allaient pas assez vite. Ma collègue avait été prise d’une anxiété si terrible qu’elle avait précipité sa fin. Alors le mari avait fui à l’étranger. Et les enfants, encore si jeunes, avaient dû organiser seuls l’enterrement.

Il était absent à la cérémonie. Il l’avait harcelée pendant toute son agonie.
Il l’avait harcelée et maltraitée toute sa vie.

On se faisait passer des photos d’elle, qu’avaient fait imprimer ses enfants, mais on ne parlait en réalité que de lui, l’absent.

Un harceleur. Un ingénieur qu’on n’aurait pas soupçonné. Un de ces malades en costume de cadre dont on expose en détail les symptômes dans les journaux comme on y étale les faits divers sordides.

Tandis qu’elle… son sourire chaleureux, ce sourire éternel sur les photos en couleurs, ce sourire qui avait parfumé tant de couloirs glacés où nos vies se croisaient sans se rencontrer, ce sourire dans la salle du théâtre, ce sourire qui n’était qu’un effort éperdu vers le bonheur et l’amour qui s’était dérobés à elle… ce sourire venait de se fracasser comme un miroir sanglant sur le parvis de l’église, révélant à tous ce qu’elle avait toujours voulu cacher.

Pourtant, ce n’était pas fini.

Quelques mois plus tard, nous avons appris que sa plus jeune fille, Pauline, était morte à son tour, et qu’on nous conviait de nouveau à un enterrement, dont la date restait à préciser, « une enquête policière devant déterminer les causes du décès ».

Un suicide, apprit-on peu après.

Comment le malheur pouvait-il s’acharner ainsi ?

Le malheur ? Ceux qui en savaient plus long que moi ne se gênaient plus pour parler, jusque devant le cercueil. Ce n’était pas le malheur qui s’était acharné, c’était le père. Des trois enfants, seule cette jeune fille avait gardé des liens avec lui. Des liens… de ceux qui se resserrent comme des cordes sur les cris qu’elles étranglent.

On a encore fait passer des photos en couleurs, des photos souriantes. Le prêtre a fait un discours émouvant sur cette jeune vie si prometteuse et trop tôt brisée. Un ami de la jeune fille a dit à quel point elle avait été « une belle personne ». Je me souviens très bien de cette expression que je n’avais encore jamais entendue et qui a été mise à la mode par la suite.

Il y a eu une collecte. Non pas l’une de ces collectes sans objet défini qu’on fait d’habitude à l’église. Une vraie collecte de camarades pour la prise en charge des frais funéraires.

Puis le cercueil est sorti, très lentement et dans un grand silence, porté avec beaucoup de peine par quelques collègues et par l’ami de la jeune fille qui avait pris la parole, et non, comme il est habituel, par des employés des pompes funèbres.

Il avait fallu réaliser la cérémonie au meilleur marché possible, notre petite collecte devant suffire à payer tous les frais.

Car le père n’avait pas voulu donner d’argent. Il avait poussé sa fille au suicide, mais il était absent à son enterrement.

Il était toujours à l’étranger, il s’obstinait à ne pas rentrer, et, même au téléphone, il avait refusé de parler à ses enfants, il avait affirmé n’être en rien concerné. Il avait bien assez d’ennuis, et on n’allait pas lui mettre encore ça sur le dos. C’était lui, bien plutôt, c’était lui, évidemment, qui était à plaindre et qu’on oubliait de plaindre.

Ce n’était pas son affaire, si cette hystérique avait été assez sotte pour se suicider. Juste pour l’embêter.

C’était si peu son affaire qu’il avait laissé les deux jeunes survivants organiser seuls la cérémonie, sans un sou, bien sûr, après la précédente cérémonie si coûteuse et si rapprochée.

Lui. Le père et le mari. Le mari harceleur de ma collègue défunte, et le père criminel de cette enfant qu’on enterrait.

Décidément, définitivement, effroyablement, un de ces sinistres personnages qui font la une des magazines de psychologie, et qu’on s’y plaît à nommer, d’une expression composite issue de la langue savante des psychiatres, des « pervers narcissiques » – comme si le fait de classer certaines aberrations du comportement humain dans des cases médicales à la précision complexe et pointue de bistouri pouvait vraiment les éloigner de nos vies ordinaires. 

Un pervers narcissique. Voilà ce que les gens disaient. Et de cette expression certainement inexacte et qu’ils ne comprenaient peut-être pas tout à fait surgissait tout de même une atroce vérité. Tandis que le sourire des deux mortes se déchirait comme un rideau brusquement tiré.

De loin, il nous regardait tous, l’absent, pleurnicheur et narquois, qui venait d’accomplir pour la seconde fois un de ces crimes parfaits que les lois humaines ne savent pas punir, dont on s’efforce de croire qu’ils n’existent pas, qu’ils ne peuvent exister que dans les contes de fées à barbes bleues, et pas dans la réalité – non, pas dans la réalité,

jusqu’à ce qu’on vous raconte l’histoire d’une telle ou d’un tel, dont le sourire trop radieux vous appelait à l’aide sans que vous ayez jamais rien compris. 

J’ai pensé alors que jamais, jamais je n’oublierais cette marche lente des collègues portant le cercueil de sapin, un peu de travers, sur leurs propres épaules, dans la longue nef obscure de Saint-N. où le silence semblait peser aussi lourd que la mort.

Pourtant, si tout à l’heure je n’avais pas lu ce nom sur une pochette de disque, et si je n’avais pas repensé soudain à ce concert lointain, si un visage ne m’en avait pas désigné un autre, si une Khatia n’avait pas appelé à elle une Catherine, si deux destinées si dissemblables ne s’étaient pas bizarrement entremêlées, dans cette étrange chaîne des souvenirs où se tressent serrés tant de mondes épars qui ne semblaient jamais devoir se rencontrer, tout cela ne me serait pas revenu. J’aurais pu l’oublier entièrement, laisser filer dans l’ombre les anneaux détachés de l’affreux récit qui m’avait été fait.

Et voilà pourquoi je vous ai raconté cette brève histoire, sans l’avoir du tout décidé à l’avance, et presque sans l’avoir voulu, simplement parce qu’il faut que certaines tragédies soient écrites, un jour, ne serait-ce que bien après, et même si c’est dans toute l’imprécision des souvenirs épars et des renseignements vagues.
Parce qu’il faut que certaines choses soient notées quelque part. Ne serait-ce que sur un coin de blog et avec des noms incomplets.

Parce que la mélodie de la souffrance s’écrit sur trop de visages humains comme une partition qu’on ne sait pas déchiffrer.

Parce qu’on doit aux victimes la mémoire
Comme on doit aux bourreaux le dégoût.

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