Porte palière

Une porte palière acoustique, voilà ce qu’il aurait fallu. Une porte a-cous-tique. En plus des boules Quies et du casque où elle avait mis à fond « The Wall ».

Des murs épais, entièrement tapissés de liège. Des plafonds à triple couche de polystyrène. De la moquette de laine. Des fenêtres quadruple vitrage. Mais, surtout, une porte palière acoustique.

Pour résister.

Elle était sortie plusieurs fois pour vérifier d’où ça venait. Aucun doute n’était permis. Le voisin de palier à gauche de l’ascenseur. Le grand brun à lunettes qui avait l’air timide. Elle n’aurait jamais cru. Cétait bien lui pourtant. L’imbécile qui.

Ce bruit ! Un bruit… bien au-delà du bruit. Un vacarme inconcevable. Sono. Bavardages, éclats de rire, cris et chansons. Il ne s’en faisait pas, le grand brun. Avec son air timide. Et dire qu’il rougissait chaque fois qu’elle le croisait dans l’ascenseur. Et qu’elle le trouvait mignon quand il rougissait.

Déchaîné, en fait, complètement cinglé, le grand brun timide. 

Une porte palière isolée et blindée. Voilà ce qu’il aurait fallu. Bourrée de mousse polyéthane et bordée de caoutchoucs spéciaux. Prise entre plusieurs murs épais.

Une porte-palissade.

Un rempart.

Des remparts. Imbriqués les uns dans les autres.

Entièrement tapissés de liège. Avec des plafonds à triple épaisseur de polystyrène. De la moquette de laine sur le plancher acoustique. Des fenêtres quadruples vitrages. Et, surtout, une porte absolument étanche, sans une fente, énorme, acoustique et sophistiquée. Le modèle pour zone aéroportuaire. Pour base de lancement, pour centre spatial. Celui qu’on vend à Kourou.

Une porte comme une muraille. Infranchissable. Contre laquelle le bruit en serait réduit à se cogner, à rebondir et à mourir, vaincu. Comme un pauvre insecte vrombissant.

Peut-être qu’avec tout ça elle aurait pu tenir. A condition bien sûr d’avoir les boules Quies et le casque, avec The Wall à fond.

Mais sa chambre était ce qu’elle était. Une boîte mal bâtie dans un immeuble de travers, où tous les sols penchaient, où les huisseries ne s’ajustaient plus à rien.

Une boîte en carton. Etroite et mal isolée, avec ses murs en placo, et cette porte absurde, scoliotique et et déglinguée, qui laissait passer tout l’hiver par ses fentes. Et le bruit. Le bruit infernal que faisait le voisin. Un joli brun d’habitude silencieux et timide. Mais qui avait cru bon d’inviter ce soir-là une bande de fous hurlants.

Juste à un moment où il était strictement impossible de s’enfuir.

Car où aurait-elle pu s’en aller, toute seule, un soir de réveillon, quand tous les restaurants avaient monté leurs prix, que les cinémas affichaient complets, que les trains ne partaient plus, que les bars s’emplissaient d’ivrognes champagnisés, que les magasins, les bibliothèques et même les parcs étaient fermés…  enfin, que le monde entier se partageait entre lieux de fête et rideaux de fer tagués tirés sur des vitrines obscures, qu’il faisait un froid de loup sibérien, où donc, où donc, où donc aurait-elle pu aller se réfugier ?

Quelle idée stupide elle avait eue, de résister aux sollications inquiètes de ses parents, aux propositions vagues de ses quelques amis, quelle idée, de faire ce choix absurde de rester dans sa chambre d’étudiante, toute seule, à piocher ses cours, parce que les partiels approchaient et qu’elle tremblait d’échouer.

Dans quel traquenard elle s’était jetée ! Prisonnière, voilà ce qu’elle était, maintenant. Prisonnière. Prisonnière de la sono du voisin, de ses amis hilares et alcoolisés, et plus encore peut-être, de ses nerfs exaspérés, de son incapacité à s’abstraire du fracas.

Prisonnière.

Sans issue aucune.

Car comment aurait-elle pu faire cesser ce bruit ? Aller tambouriner pour se plaindre ? Un soir de réveillon ? 

Les soirs de réveillon il est admis qu’on s’amuse à grand bruit, non ?

Du reste elle n’aurait pu compter sur l’aide d’aucun voisin. Tous étaient partis, les étudiants dans leurs familles ou chez leurs amis, les autres au restaurant ou en boîte, en vacances ou on ne savait où. Tous envolés. C’était assez incroyable, mais, à l’exception d’elle et de la foule insensée qui s’était réunie chez le voisin, l’immeuble paraissait complètement vide.

Il y avait bien la mère Maës, au second, qui avait dû rester devant sa télé. Il lui avait semblé, tout à l’heure, avant le fracas du voisin, entendre la télé de la mère Maës. Mais on ne pouvait pas compter sur la mère Maës : elle était sourde, complètement sourde, à en juger par le volume auquel elle était capable de monter sa télé. Et puis elle avait son amoureux avec elle, la mère Maës, elle l’avait vu se faufiler dans le hall, à midi, quand elle était revenue de la boulangerie. Un vieil homme qui passait la voir tous les après-midis. Aussi sourd qu’elle à ce qu’il semblait. Mais apparemment ils arrivaient à trouver des choses à se dire, tous les deux. Ou au moins ils regardaient la télé ensemble, à essayer de deviner à deux les mots qu’ils n’entendaient plus.

Pas moyen d’embaucher ces deeux-là pour se plaindre, quoi qu’il en soit.

Face au fracas infernal qui débordait de l’appartement d’en face pour rouler jusqu’à elle, elle était seule et désarmée. 

Si seulement elle avait eu, au moins, pour la séparer du couloir, une porte palière digne de ce nom, une palière palissade, au lieu de cette passoire de contreplaqué tordue qui semblait amplifier cruellement chaque bruit. Si seulement…

Plus tard, quand elle aurait enfin réussi ses examens, qu’elle serait installée, elle aurait, elle se le jurait solennellement ce soir de réveillon, elle aurait un appartement où tout serait pensé pour étouffer le bruit, un logement tapissé de liège et de polystyrène, avec des vitrages modernes et hermétiques fermés d’épais rideaux. Une oasis de silence, où seuls auraient droit de cité les musiques raffinées qu’elle se choisirait. The Wall. L’adagio d’Albinoni. Les Suites pour violoncelle seul de Bach. Nina Simone.

En aucun cas le hard-metal démentiel du voisin.

Et elle aurait une porte, oh, une porte palière, le comble des portes palières, une porte qui serait, face aux assauts du couloirs, comme une muraille infranchissable.

En attendant, si seulement elle avait eu une vraie porte, même ordinaire, mais étanche. Si seulement.

Mais elle serait stoïque, Sto-ï-que. Elle tiendrait, elle passerait la soirée sur ses livres, à annoter, à surligner, à recopier, à travailler. Tra-vail-ler. Au rythme des basses dévoyées du voisin. Dans un effort de concentration héroïque, elle consacrerait au travail cette soirée que tant d’imbéciles, à l’autre bout du couloir, gaspillaient dans l’alcool et l’agitation stérile.

La soirée… ou la nuit.

Car dormir, il ne faudrait pas y songer.

Le bruit rend fou. Elle avait toujours détesté le bruit, mais maintenant, elle le savait : le bruit rend fou. Le bruit est une torture. L’invasion de l’autre à l’intérieur même de notre territoire mental, qu’il occupe en conquérant brutal et réduit à néant.

Et penser que, désormais, grâce aux prétendues miracles de la technologie, à chacun est offerte la possibilité de torturer son voisin avec des machines à son. Des brodequins à bruit. Penser que n’importe quel idiot, n’importe quel garçon brun effacé tout juste bon à rougir dans une cage d’ascenseur, peut se transformer en démon, se faire le bourreau d’un immeuble entier, d’une rue, d’une ville, simplement en s’achetant des enceintes et en poussant le son. Comment de tels appareils pouvaient-ils rester en vente libre ?  Comment n’avait-on pas encore inventé la limite de bruit, comme il y a la limite de vitesse ? Le régulateur de son, comme il y a le régulateur de vitesse ? Comment les tortionnaires du bruit pouvaient-ils encore échapper à la loi ?

Car, enfin, depuis combien de temps ça durait, maintenant, ce raffut ? Ça avait dû commencer vers 20 heures. Et il était… au moins 23 heures. 23 heures ! Trois heures au moins s’étaient déjà écoulées, dans les transes de l’énervement, dans ce fracas qui martelait son cerveau. Et elle n’avait encore revu que les deux premières pages du chapitre 4, que d’ailleurs elle avait très mal comprises

C’était dingue. Qu’un goujat du nouvel an lui emplisse le cerveau de son vacarme et qu’elle, elle cesse d’avoir une volonté propre. Dingue, quand on y pensait, que par le bruit quelqu’un puisse ainsi prendre possession d’une pensée, d’une  résolution, d’un monde intérieur précieux et délicat.

Elle allait lui faire voir, à cette ordure.

Elle allait se venger.

L’ascenseur. C’était une idée, l’ascenseur. Une très bonne idée. Le martellement de la batterie, finalement, n’avait pas tout à fait éteint son sens de la répartie méchante, ni ses capacités tactiques.

Elle allait prendre exprès et sans cesse l’ascenseur grinçant. Monter, descendre, monter, descendre, dans le grincement des poulies et le ronflement du moteur.

La cage d’ascenseur donnait juste sur l’arrière de l’appartement du voisin indélicat. Les murs vibreraient, les placards trembleraient, les planchers vacilleraient, ça finirait par leur chatouiller la moelle épinière, jusqu’au coeur de chaque nerf, à tous ces frénétiques rockeurs qui n’entendaient plus rien, et riaient aux éclats en buvant on ne sait quoi – sans même parler de ce qu’ils avaient sûrement fumé.

Elle sortit sur le palier, appuya sur le bouton lumineux. La cage de fer, poussive, grinçait d’effort et ronflait d’épuisement. Et la vibration remuait dans les murs de sinistres fêlures.

Soudain, elle se rendit compte de quelque chose : l’ascenseur, justement…

L’ascenseur, c’était ça qui clochait… Elle avait depuis le début le sentiment que quelque chose clochait dans ce chaos… et ce qui clochait, c’était précisément l’asecnseur…

L’ascenseur. Elle ne l’avait pas entendu fonctionner une seule fois, dans toute cette soirée si diaboliquement animée.

Le vacarme était infernal, certes, mais l’ascenseur produisait à chacun de ses passages, par un de ces mystères du son qu’elle n’aurait pas su expliquer, une telle vibration dans les parois du petit placard où tremblaient ses deux assiettes et ses deux verres, qu’il aurait été impossible de ne pas le remarquer. C’était même ce phénomène étrange et qui constituait, en temps habituel, la pire nuisance de cette chambre minable, qui lui avait donné l’idée de sa vengeance raffinée.

Or… or la vibration de l’ascenseur n’était jamais, durant ces trois longues heures, venue se mêler à la torture du bruit de la fête effrénée du voisin. Jamais.

C’était bizarre. Une telle fête, si déjantée, si arrosée… il fallait bien supposer que les visiteurs, au moins dans les premiers moments, s’étaient entassés ou succédé sans répit dans l’ascenseur. Qu’ils étaient montés dedans en grappes débordantes, poussant le vieil appareil aux limites de ses possibilités, dans un grincement de désastre. Pouvait-on imaginer, alors, que tous avaient pris l’escalier ? Pour gagner le quatrième étage ? Pourquoi donc ? Pour épargner les habitants ? Mais puisqu’ils avaient manifestement décidé d’ignorer les habitants et de leur cracher leur mépris à coup de chants stupides et de rires agressifs… non… c’était invraisemblable. Inexplicable.

Et il y avait encore autre chose, en y réfléchissant. Autre chose qui clochait.

La rue.

En admettant que le bruit des moteurs ait été couvert par la sono, on aurait dû au moins percevoir l’éclat intermittent et aveuglant des phares, par la fente des persiennes. Car bien entendu, dans sa chambre minable, les volets n’existaient pas, il n’y avait pour opacifier les vitres que ces persiennes en ruines toutes ajourées de fentes, laissant passer non seulement les bruits, mais aussi toutes les lumières qui s’affolaient au-dehors.

Mais non, il n’y avait rien eu non plus, dans la rue. Pas d’éclats de phares vous vrillant les rétines, pas de feux rouges arrière de véhicules s’essayant aux créneaux.

Calme plat côté ascenseur. Obscurité tranquille côté rue. Alors ?

Alors ? Alors, ils étaient tous là avant dans l’appartement ? Depuis l’après-midi ? depuis la veille ? Et elle ne l’aurait pas remarqué ? Imposssible. De pareils fêtards. Non. Ils n’auraient pas pu rester silencieux. On ne se met pas, d’un coup, à se déballonner pareillement. Il y aurait au moins eu des étapes, une progression.

Tandis que là, elle en était sûre, d’un seul coup, ça avait commencé, et tout de suite c’était monté en puissance. La musique, les cris, les rires. Comme si on avait actionné un bouton et que tout le monde, d’un coup, avait atteint le paroxysme de la fête. 

C’était tout à fait bizarre, décidément.

Tellement bizarre qu’elle allait… oui, malgré sa répugnance à traverser ce tonnerre, à se rendre jusqu’à la ligne du front… essayer d’aller voir. En gardant les boules Quies et le casque, elle pourrait, vaillamment, approcher, vérifier. C’était jouable, avec le casque pour se protéger.

Sur le palier, le vacarme était insoutenable. La musique, les rires, les cris… à peine si elle pouvait encore réfléchir, réunir ses forces pour continuer. Mais elle parvint, lentement, à gagner le fond du couloir.

C’était là.

Sous la porte du cinglé courait le clignotement d’un stroboscope. Rouge, vert, bleu, jaune, rouge, vert, bleu… dans le fracas de la musique et des rires, vert, bleu, jaune, rouge…

Il était vraiment dingue, ce grand brun, lui qui avait l’air si… qui rougissait quand il la croisait… qui ne lui aurait pas déplu, s’il n’avait pas été, décidément, tout à fait dingue.

Elle sonna, stoïque. Bleu, jaune, rouge, vert… cette lumière stridente, qui vous frappait la rétine… c’était comme si le bruit s’était dessiné sur ses yeux en même temps qu’il frappait ses oreilles.

Elle sonna de nouveau.

Avec ce vacarme, il était peu probable qu’on l’entende.

Elle sonna encore. Maintint son doigt appuyé sur la sonnette.

Au bout d’un moment, la porte s’entrouvrit. Le vacarme déjà insupportable se fit presque inhumain.

Le voisin passait la tête. Oh, à peine, la moitié du crâne, et encore. Comme s’il avait voulu éviter qu’elle aperçoive…

Elle hurla : « Vous faites trop de bruit ! »

—Comment ?

—Trop – de – bruit !

—C’est le soir du réveillon. C’est normal, non, de faire trop de bruit ! Tout le monde s’amuse, ce soir, il faut s’amuser. C’est la fête, la joie, on jette à terre la vieille année, on appelle la nouvelle !

—A grands cris !

—Comment ?

—Baissez le son !

—Bon, on va essayer…

Et la porte se referma.

Elle resta là, sans bouger. Cette voix avinée. Dégoûtante.

La minuterie s’éteignit. Rouge, bleu, vert, pas de répit. Mais là, juste devant la porte, elle se rendait mieux compte : ces voix, ces cris qu’on entendait… c’étaient toujours les mêmes. Les mêmes. Répétant en boucle les mêmes mots, les mêmes appels, les mêmes chants…

Elle sonna de nouveau.

—J’ai baissé le son.

—Et si vous me laissiez entrer au moins, participer ? Ce serait mieux, non, que de me faire subir ça ?

—Entrer ?

La porte restait à demi fermée. On voyait qu’il hésitait.

—Entrer ? A quoi bon ?

—Pour faire la fête avec vous.

—Avec qui ?

—Avec vous !

—Vous voulez dire : avec moi, alors… Mais moi, c’est « toi »… j’aime pas qu’on me vouvoie.

Cette fois, la porte s’était ouverte en grand sur le visage défait du garçon.

Il se poussa en haussant les épaules d’un geste las, et elle entra.

C’était bien cela. Elle s’en était doutée, mais dans le vacarme et le clignotement des stroboscopes ça avait quelque chose de sinistre et de sidérant.

L’appartement était entièrement vide.

Appartement, c’était d’ailleurs un grand mot. Un studio, tout au plus, encore plus exigu que sa chambre d’étudiante. Avec juste une table, une chaise, un matelas à même le sol, un cageot. Sur le cageot renversé un ordinateur, deux enceintes et des stroboscopes. Et une bouteille de rouge sur la table. Vide aussi, la bouteille.

Pas un chat. Non, pas même un chat. D’ailleurs, un chat n’aurait pas supporté, un chat se serait enfui aussitôt, dût-il s’écraser l’échine pour passer sous la porte. 

Personne. Juste personne. Personne d’autre qu’eux deux. La sono, les stroboscopes, le vacarme et les rires des fêtards, tout fonctionnait à vide, pour rien, pour faire croire, pour… pourquoi donc ?.

Le garçon s’était assis sur la chaise, la tête dans les mains, il avait l’air effondré.

Elle parvint à couper le son. Mais la prise des stroboscopes, où était-elle donc ? Elle s’empêtra dans un fil, arracha tout d’un coup en tombant et jurant.

— Pourquoi t’as fait ça ? Dis-le, pourquoi !

—Ça, quoi ?

—Cette mise en scène stupide, ce raffut, le stroboscope, les fils emmêlés rien que pour me faire chuter…

—Parce que j’étais tout seul.

—C’est pas une raison.

— T’es venue, après tout.

—Pour te mettre hors d’état de nuire. Qu’est-ce que tu crois ? Je vais les passer par la fenêtre, tes maudites enceintes !

—J’ai pas de fenêtres, ici. Tu savais pas ? Tu veux prendre un verre quand même, avant de les jeter dans le vide-ordures ? J’ai une autre bouteille, sous la table, et même un verre, là, sous le cageot. T’es toute seule aussi, non ?

—Beaucoup moins que toi, au milieu de tes voix enregistrées. Parce que moi, je travaille, au moins, j’étudie, j’ai un avenir… C’est incroyable, le coup des voix enregistrées. Les chansons, les cris. Et le pire de tout : les rires. J’en pouvais plus, des rires. C’était d’un vulgaire, ton montage. Non, franchement, j’en reviens pas. Des rires comme à la télé. Des rires en conserve.

—Les rires, ça étouffe le bruit des larmes, non ?

—Tu te fiches de moi ? Tu vas pas me dire que tu pleurais ?

—Peut-être que si.

—Et moi, alors, t’as pensé au mal que tu m’as fait ? Tu devais bien l’avoir remarqué, que j’étais chez moi ? On s’est vus dans l’ascenseur, à midi. T’aurais au moins pu me prévenir, que j’attrape un train en vitesse. Moi aussi, je pleurais, figure-toi, mais de rage, de douleur, d’énervement. C’est une torture, le bruit.

—Ça résonnait vraiment jusque chez toi ?

—Affreux. L’enfer.

—On était un peu ensemble, alors. Tu vois que j’avais raison. Tu devrais enlever ton casque, maintenant. On n’est pas en guerre.

—C’est toi qui le dis. Vous m’avez – je veux dire tu m’as – vrillé le crâne toute la soirée avec ton raffut. Le bruit est une arme, tu savais pas ? Il paraît que la CIA utilise le bruit comme une arme, pour torturer.

— Le silence, aussi, c’est utilisé pour torturer. L’isolement total, on peut rien imaginer de pire. On devient fou, dans le silence, à force.

—Avoue que t’es allé loin…

—Loin ? Oui, j’avoue. Mais toi aussi, t’es allée loin… tu te rends compte ? jusque chez moi… Seulement arrête de crier comme une sourde, quand tu parles, ça me fait mal à la tête, t’es bruyante aussi, tu sais ? Enlève ton casque, qu’on s’entende un peu.

—Tu vois.

—Quoi ?

—Que le bruit des autres est une torture.

—Non, il empêche juste de s’entendre. Ce n’est pas le bruit, c’est la solitude qui nous torture. Le bruit des autres nous fait entendre notre solitude, voilà tout. Alors on se construit un univers, contre eux, pour résister, et les briques qu’on emploie pour le bâtir bien étanches, ce sont d’autres bruits, qu’on croit s’approprier. Qu’est-ce que t’écoutais, dans ton casque ?

—Ça te regarde ?

—C’est drôle, tu trouves pas, de vivre comme on vit ici, comme on vit partout, chacun derrière ses murs dans une petite boîte, et toutes ces petites boîtes empilées, avec dans chacune des bruits qu’on confine ou qui débordent. Et on marche les uns par-dessus les autres, les uns à côté des autres, on tourne en rond en faisant chacun son bruit pour se faire croire qu’on vit comme on voudrait… Et on monte dans des boîtes encore plus petites et grinçantes vers toutes ces boîtes où on habite. Des murs, des portes, des boîtes, des boîtes empilées, voilà nos vies, et quand quelqu’un s’avise de faire du bruit en trop, de secouer la boîte vide du voisin en remplissant de bruit sa propre boîte vide, on vient sonner à sa porte, pour le remettre à sa place, tout seul dans sa petite boîte idiote…

—Derrière des portes en carton qui laissent passer tous les bruits. 

—Mais des fois, ça arrive, que quelqu’un s’approche, passe un mur, franchisse une porte et entre et même reste, un peu ?

—On peut pas s’asseoir, chez toi.

—Tu ferais mieux de danser, alors, puisque il n’y a qu’une chaise. 

—Tu crois pas pas que je vais danser avec toi, après ce que tu m’as fait ?

—Non, non, danse toute seule si tu veux. 

—Et toi, tu vas continuer à boire tout seul sur ta chaise ?

—Je te regarderai. J’aurais jamais osé, si j’avais pas été ivre, te regarder vraiment.

—Mets-moi de la musique, au moins, si tu veux me voir danser. Mais de la vraie, quelque chose de calme, pas du metal.

—Ça t’ira si je passe, par exemple, The Wall…? Mais à condition que tu le retires, ce casque, à la fin, que je puisse brancher mon ampli sur ton Ipod…

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Une plume

Quand Mme Cavalli avait demandé sa demi-baguette, comme à l’accoutumée, la boulangère l’avait bizarrement regardée. Une guirlande électrique clignotait au-dessus des rangées de bûches piquées de sapins verts et de bonshommes rouges… la boulangère avait de gros yeux gris étonnés, qu’écarquillait un début de pitié.

Mme Cavalli avait bafouillé, gênée… : « Et… une bûche aussi, bien sûr… une petite bûche… »

Sur l’étal il n’y en avait que des grandes, des six, des huit, des dix, des douze et des vingt parts. La boulangère parut s’agacer. 

« Enfin, je voulais dire… assez petite… pas trop grosse… une bûche pour deux… « 

Finalement, la boulangère était allée chercher dans l’arrière-boutique une bûchette de la veille, qu’elle avait soigneusement emballée cependant, dans un carton orné de flocons argentés et noué d’un ruban rouge et vert. Déjà elle souriait au client suivant : « Monsieur Ledru ?… « , sans plus s’occuper de Mme Cavalli. On faisait queue. 

Au-dehors le froid était vif. Heureusement, Mme Cavalli avait pris son écharpe de laine et ses gants. Le petit paquet de la bûche ballotait à son bras droit, tandis que du gauche elle serrait sa baguette. Elle ne pourrait pas passer à la charcuterie prendre sa tranche de jambon, avec ce chargement qui l’encombrait, et puis, après la dépense de la bûche…

Il allait falloir se priver de jambon pendant quelques jours, et rattraper les 12 euros cinquante que le gâteau avait coûté. C’était ridicule, évidemment, de n’avoir pas pu soutenir le regard surpris de la boulangère, cette sotte compassion qui commençait à y germer. Ridicule d’avoir cédé à cette sorte de honte qui l’avait saisie, en prenant sur le comptoir sa demi-baguette toute terne et maigrelette dans son papier grisâtre, sa demi-baguette solitaire et sans grâce, dans le clignotement criard des guirlandes et des dépenses de la fête.

Des gens seuls à Noël, pourtant, il y en avait tant.

Surtout à son âge.

Et c’était bien normal.

Il avait toujours semblé à madame Cavalli que la vie – du moins ce qu’elle considérait comme la vie normale – se partageait en deux : un temps pour grandir dans une famille, puis pour avoir soi-même une famille. Un autre temps, pour être veuve, et, dans le pire des cas, si ce temps durait trop, voir aussi mourir ses enfants.

C’était ainsi, cela avait toujours été ainsi.

Elle avait perdu son mari. Puis le temps lui avait trop duré, et elle avait perdu sa fille. Elle avait perdu ses quelques amies, et presque toutes ses connaissances, au fil des déménagements et des décès. Elle était entrée lentement dans le temps de la solitude, où l’on se recouvre de noir avant de disparaître dans l’ombre. Qu’y avait-il d’étrange à cela ? Elle l’acceptait comme une loi de nature dont elle ne pouvait songer à se plaindre.

A son âge, être seule à Noël, c’était d’ailleurs si commun, que la municipalité se sentait obligée d’organiser un repas de « cheveux blancs », tous les ans.

Mme Cavalli soupira. Cette année, malheureusement, elle n’irait pas aux « cheveux blancs », où elle aurait pu retrouver les deux ou trois connaissances qui lui restaient encore. Non, elle n’irait plus, à cause de ses jambes qui devenaient si mauvaises et qui peineraient trop à grimper les hautes marches de l’autobus, à se tenir en équilibre jusqu’à ce qu’elles parviennent à la place assise qu’une bonne âme, peut-être, lui aurait libérée, puis à descendre sans tomber, ensuite, une fois parvenue à son arrêt.

Ce n’était plus pour elle, ces longues expéditions en autobus. Et certainement, il y avait eu, parmi les destinataires de l’invitation, des dizaines de vieux qui avaient décidé comme elle de rester seuls chez eux. La pie de l’étage du dessous, tiens, elle n’y allait jamais, elle, par exemple…

Franchement, être seule à Noël, à son âge, il n’y avait rien là de surprenant ni d’anormal, pensait Mme Cavalli, encore moins de quoi se sentir honteuse. D’ailleurs, est-on jamais vraiment seule, quand les souvenirs vous pressent et que les fantômes du passé murmurent sans cesse autour de vous ? 

Mais la boulangère, avec ses gros yeux pâles, l’avait regardée d’un air si… enfin, voilà, elle s’était cru obligée, pour donner le change, d’acheter cette bûche dont certainement elle n’aimerait pas le goût sucré, d’emporter ce paquet qui maintenant l’encombrait, et dont l’absurde dépense grèverait son budget pour la semaine entière. Quelle sottise, avec ces minimums qu’ils vous donnent…

Pour se distraire de ses réflexions fâcheuses, et pour fuir les rues qui la fatiguaient, avec leurs décorations aveuglantes, leurs musiques trépidantes, et leurs foules d’acheteurs endiablés, si pressés de faire emballer les cadeaux pour le soir, Mme Cavalli décida de rentrer par le parc.

Il était obscur et désert. Au moins elle pourrait s’installer sur son banc favori…

Celui du rond-point central, sous le grand sequoia. Sempervirens. Celui qui était si bien situé, face à la petite fontaine, et qui était si rarement libre.

Elle posa son paquet sur le banc. Les flocons argentés du papier d’emballage luisaient dans la pénombre. Après tout, cette bûche, même si la crème, comme toujours, se révélait trop sucrée, éclairerait peut-être sa soirée. Elle se détendit un peu.

Elle aimait cette place, face aux chemins qui s’ouvraient en étoiles… comme des fleurs de vie… pensa-t-ellec’était curieux cette expression qui lui était venue. Elle n’était pas poète, pourtant, elle avait fait si peu d’études. En ce temps-là, dès le certificat, allez hop, on vous cherchait une place, avant que le mariage ne vous attache à un homme et à un foyer.

On ne discutait pas, en ce temps-là. Et on ne songeait pas à se plaindre non plus. Et c’était bien normal.

Pourtant, ici, sur ce banc… à l’ombre de Sempervirens

Ici, elle avait toujours eu l’impression que les chemins s’ouvraient, s’offraient à deviner et à choisir, tranquillement vous parlant de carrefours et d’embranchements, de commencements et de recommencements, de demi-tours et de retours.

C’était, décidément, le banc qu’elle préférait. Pour la vue. Et pour les chants aussi, au printemps. Car l’arbre immense vous faisait de ses branches un toit semé d’oiseaux. Mais par ces jours d’hiver, ils restaient silencieux, à attendre.

Elle retira l’un de ses gants, cassa délicatement le croûton de la baguette, l’émietta, et répandit sur le sol un petit tas qui attira aussitôt une troupe de pigeons. C’était interdit, elle le savait bien, de nourrir les pigeons, mais dans les parcs le règlement n’était guère appliqué, et du reste il n’y avait personne pour l’observer – ça vous changeait, quand même, de la pie du dessous, toujours à tout surveiller, à vous espionner… 

Mais les pigeons n’avaient pas eu, cette fois, le temps de picorer grand chose. Voilà qu’ils s’enfuyaient déjà. Une petite fille en manteau vert passait comme un éclair sur une trottinette d’un rouge très vif.

Les boucles de la petite fille volaient autour de son petit chignon, la trottinette fonçait comme un bolide, propulsée par ses pieds agiles, c’était une joie de la voir passer.

Madame Cavalli se souvenait très bien d’avoir eu, enfant, une trottinette du même rouge. Et même, en y réfléchissant, un petit manteau de ce modèle très court, vert également, qui laissait voir la jupe plissée grise… et… oui, et aussi un chignon dont les boucles s’échappaient toujours. Les enfants ne sont-ils pas toujours les mêmes ?

Deux ou trois pigeons étaient revenus. Et même un petit pinson qui n’avait pas encore osé s’approcher. Madame Cavalli tenta de leur offrir encore quelques beaux morceaux de son quignon. Peine perdue :  la petite fille repassait déjà, volant sur sa trottinette, avec son manteau vert déboutonné et ses boucles au vent, de plus en plus ardentes à s’échapper du chignon étroit qu’on avait posé sur sa tête comme un petit couvercle.

Sa mère, autrefois, madame Cavalli s’en souvenait fort bien maintenant – et pourtant c’était un de ces petits détails qu’elle aurait cru avoir oubliés – mais oui, sa mère, elle s’en souvenait parfaitement, lui attachait toujours les cheveux de cette façon, haut et serré, et elle, sous ce chignon étrange, avait toujours l’impression qu’on l’avait chapeautée d’une sorte de couvercle.

Les mères sont ainsi. Elles ont toujours été ainsi, et les petites filles, chevauchant leurs trottinettes, leurs vélos ou courant de toutes leurs forces sur leurs jambes nues, rêvent de s’envoler dans leurs boucles défaites, vers on ne sait quel ciel, sur on ne sait quelle route.

La petite fille repassa encore, si vite, si vite. Ces routes en étoiles, finalement, ne vous offraient que l’illusion du choix, et vous ramenaient toujours au même point… Madame Cavalli se pencha, essayant de distinguer le visage de l’enfant, mais il faisait déjà si sombre, et la trottinette galopait endiablée, au rythme accéléré du petit pied qui la propulsait, hop, hop hop ta ka tak ! Quand elle revint, encore, ta ka tak, hop ! Mme Cavalli lui aurait bien fait un petit signe, mais l’enfant n’avait pas le temps, pas le temps… 

On entendit une femme appeler au loin, puis le gardien sonna la cloche. Il était presque cinq heures, le parc fermait. Madame Cavalli se leva péniblement. Elle s’efforçait de rajuster sur son bras droit le carton de la bûche, et de serrer sur son bras gauche la demi-baguette, sans perdre l’équilibre, quand sur le sol, à ses pieds, elle aperçut une plume. Une plume très longue. Elle se pencha avec peine, et, de ses doigts glacés qu’elle avait de nouveau gantés, difficilement, la ramassa.

Elle fut surprise de sentir sous ses doigts raidis, à travers l’épaisseur de la laine, la tiédeur de la plume… comme si elle venait à l’instant de tomber du corps ardent d’un oiseau.

Un oiseau. Mais quel oiseau ? Les pigeons qui s’étaient attroupés tout à l’heure paraissaient si ordinaires. Et le pinson était si petit, si timide. Y en aurait-il eu un, pourtant, un oiseau bien plus grand que les autres, que dans l’obscurité elle n’aurait pas remarqué, et qui aurait été doté de ce plumage merveilleux, capable d’irradier dans le froid de décembre tant de douce chaleur ?

Madame Cavalli n’avait pas fait d’études. Elle n’était pas habituée à trouver des réponses à ses questions. Aussi se contenta-t-elle de garder dans ses mains, serrée par les deux bouts, la longue plume tiède qu’elle venait de trouver et, de son pas vacillant, elle s’efforça de gagner la sortie. Le gardien avait déjà refermé le portail à clé. Elle secoua la grille.

De loin, il l’entendit, et vint rouvrir en grommelant, se plaignant d’être retardé, un soir comme celui-là ! une veille de Noël ! Madame Cavalli n’osa pas lui parler de l’oiseau. Quant à la petite fille, elle l’aurait volontiers interrogée, car elle devait en savoir long, mais elle avait disparu.

Elle avait deux étages à monter. Ce n’était pas rien, deux étages.

Elle rassembla ses forces. L’escalier résonnait de musiques et de voix. On entendait tinter les casseroles, et des portes claquaient. Des odeurs de volaille rôtie et de chocolat fondu se mélangeaient à des odeurs plus âpres de cannelle et de rhum.

Un jeune couple portant un gros bouquet d’oeillets blancs la doubla d’un pas léger. Des oeillets… elle avait offert un bouquet d’oeillets, elle aussi, aux parents d’Albert, quand elle étaient venue, pour la première fois, les rencontrer en fiancée, un autre soir de Noël. Un  bouquet d’oeillets blancs, fragiles et menus, qu’on avait posé sur le buffet, près du grand vase empli de plumes de paon.

Sur le palier, elle s’arrêta pour souffler un peu, et entrevit l’appartement des Foucher, avec son sapin clignotant, son grand ficus escaladant les plafonds, et ses guirlandes accrochées aux lustres, tandis qu’on faisait entrer en l’embrassant le jeune couple au bouquet. Et cette odeur de dinde rôtie, cette chaleur grasse et cette rumeur de bavardages qui s’échappait dans la lumière.

Le deux pièces lui parut froid et inhospitalier lorsqu’elle poussa la porte. Ce silence. Cette odeur de renfermé… elle posa son petit chargement sur la table de la cuisine, retira ses gants, et, prudemment, effleura la plume de ses doigts nus.

C’était, décidément, une plume bien étrange, aussi tiède qu’un corps, et qui paraissait ronronner sous les doigts, comme un animal vivant. Et si longue, et si belle, dans ses teintes irisées, si extraordinaire qu’on aurait dit qu’elle était tombée, non de l’aile d’un oiseau, mais de celle d’un… Voyons, quelle idée ? Qui donc croyait encore à de telles sornettes ? Mme Cavalli n’avait pas fait d’études, mais elle savait parfaitement qu’il y avait des choses possibles et d’autres impossibles, et que c’était comme ça, qu’il fallait éviter de rêver et d’imaginer des choses qui ne pouvaient pas être. 

C’était dommage, tout de même, que le gardien ait été de méchante humeur, et que la petite fille ne se soit pas arrêtée. Ils auraient su, eux, certainement, de quel oiseau il s’agissait. Le parc renfermait tant d’oiseaux magnifiques. Ces faisans d’Amérique, par exemple, qu’on avait lâchés à l’automne, et qui étaient dans les massifs comme des fleurs dorées…

Elle les avait tant admirés, cet automne, redoutant que des chasseurs les aperçoivent et les abatttent – comme s’il avait pu se trouver des chasseurs dans les parcs, quelle idée ! Y avait-il encore des chasseurs, d’ailleurs, maintenant que tout le monde habitait en ville ? 

Soudain, elle fut frappée par l’odeur… cette odeur de résine, soudain… est-ce que pourtant la pièce ne sentait pas le renfermé, tout à l’heure, quand elle était entrée ? Cette odeur de pin frais, qui maintenant s’imposait… c’était la même odeur, exactement, qui emplissait, autrefois, le soir de Noël, la grande pièce du bas, dans la maison de ses parents.

Son père choisissait dans le bois voisin, chaque année, un sapin qu’il marquait, puis qu’il venait cueillir au matin de Noël, avant l’aube, dans la longue nuit du solstice, quand le garde forestier n’était pas encore levé, et que personne n’osait s’aventurer entre les arbres sombres. Et il le rapportait à la maison, dans son odeur de sève et d’aiguilles vertes. C’était une senteur si puissante et si fraîche qu’elle l’emportait sur toutes les autres – sur l’odeur de salpêtre qui se dégageait des murs poudreux, sur l’odeur de cendres qui montait de la cheminée, les jours de pluie, sur l’odeur de soupe qui imprégnait les vêtements et les cheveux de la mère. La senteur même de la vie, s’écoulant de la sève de l’arbre qu’on avait arraché à ses racines, mais qui n’avait pas encore pu comprendre qu’il était mort. Qui s’élançait toujours dans ses veines battantes vers le grand ciel où tant d’oiseaux l’attendaient. Et qui peut-être – oh, chaque année, elle l’avait tant espéré – ne sècherait jamais dans ses aiguilles vaincues, au sommet du bûcher, dans l’appentis chapeauté de lauzes.

Cependant, la plume paraissait luire dans l’obscurité, comme si elle avait possédé une lumière propre. De quel oiseau avait-elle donc tissé l’aile ? C’était, finalement, un beau cadeau, que les pigeons du parc qu’elle nourrissait avec persévérance, étaient venus lui faire… Elle qui croyait ne plus jamais recevoir de cadeaux…

Elle était fatiguée, cette sortie l’avait épuisée…

Elle s’assit à la table, défit le paquet de la bûche, observa le gâteau qu’elle avait commandé en hâte et sans désir… il paraissait appétissant, cependant, particulièrement appétissant même, à la lumière dorée de la plume…

Elle posa un doigt dans la crème, le lécha…

C’était dommage, c’était vraiment dommage que la petite fille en trottinette ait disparu si vite. Elles auraient pu, ensemble, s’asseoir devant la bûche, y plonger les doigts et se les lécher. Et rire, ensemble, parce que c’était si bon. Et, ensemble encore, dessiner sur leur cahier d’école cet oiseau merveilleux, venu d’Amérique ou peut-être de bien plus loin encore, qui avait laissé tomber pour elles deux cette plume.

Madame Cavalli se sentait de plus en plus fatiguée. Son coeur… son coeur… il lui semblait … qu’elle allait… s’endormir… Son corps penchait. La plume sur la table, la regardant de ses grands yeux de paon, irradiait comme la braise, autrefois, quand le vent respirait au-dessus du feu mourant de la cheminée.

Lorsqu’elle s’affaissa tout à fait, une longue caresse souple effleura ses cheveux dépeignés, dorant ses mèches blanches dans un souffle d’air tiède.

Et si personne ne la vit s’envoler, sous l’aile immense et lumineuse qui l’entraînait là-haut, très haut, si haut, par la fenêtre mal fermée qui venait de s’ouvrir d’un coup sec – hop ta ka tak hop !  

Et si personne n’arrêta son élan d’un cri d’horreur et d’incrédulité,

c’est parce que les voisins étaient tous occupés à préparer la table de Noël pour la famille qui sonnait déjà à la porte, 

que les enfants rappelés par leurs mères ne jouaient plus qu’à guetter l’invité de la nuit,

et, surtout, surtout, parce que la pie de l’étage du dessous, la vieille qui passait sa vie derrière son rideau à espionner le monde entier, ayant finalement décidé d’inviter sa voisine du dessus, glissait déjà dans l’escalier, légère de sa générosité revenue, comme une jeune hirondelle.

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Dans la chambre

La femme en blouse bleue vient d’entrer dans la chambre. Elle a roulé sur le lino son chariot tout rempli d’instruments colorés. Déjà elle « fait » le lavabo du cabinet de toilette.

Pas de temps à perdre, elle est pressée.

Sur son lit, la malade, oh, la malade, elle a beau être là immobile et couchée, la malade, elle sait bien ce que c’est.

L’étage entier à faire, et c’est grand un étage, et sur les épaules qui s’inclinent la blouse bleue se fait de plus en plus lourde, de chambre en chambre toujours plus lourde sur les épaules qui s’inclinent.

Sur son lit la malade, oh, elle a beau être là incapable de remuer, elle comprend. Elle sait bien, elle a connu tout cela.

Mais tout de même, elle aurait pu lui dire bonjour, la femme en blouse bleue qui vient d’entrer dans la chambre.

Derrière le lit, au fond du cabinet de toilette on l’entend travailler. Elle a tiré la chasse d’eau, a changé l’essuie-main. Et voilà qu’agenouillée sur le sol humide, voilà qu’écrasant ses varices qui blanchissent et se glacent et fourmillent, dans la trouble lumière du néon elle récure le bac à douche.

La malade les connaît, tous ces bruits du métier. De chaque bruit elle déduit chaque geste. Elle s’y connaît, elle reconnaît. Elle comprend.

Mais tout de même, cette femme en blouse bleue, cette femme qui travaille si rapidement,  juste derrière le lit, dans le cabinet de toilette exigu,

                          elle aurait pu lui dire bonjour.

Mais, non, pas de temps à perdre, pas une seconde à déposer sur la colonne des retards, voilà qu’elle est revenue dans la chambre, et qu’elle passe l’aspirateur sur le lino. Et que, hop et hop, elle a passé la serpillère. Et que déjà elle frotte avec son chiffon imbibé d’alcool les montants du lit et la poignée des portes. Des gestes si rapides. Des gestes de femme qui ne pense plus à ses gestes, qui pense à ses factures, à ses enfants, à son mari si elle en a encore un, à tant de choses agréables ou pénibles – oh pénibles, pénibles surtout, bien sûr –  qui font battre son coeur à grands coups de misère et de rêves aussi.

Et l’odeur de l’alcool à brûler qui entête, et les jambes alourdies sous le poids des varices, et ce chariot qu’il faut pousser de chambre en chambre si vite toujours plus vite, et les gants de latex qui irritent la peau, et cette blouse bleue qui serre quand on se penche et que le coeur déborde.

La malade sur son lit, si seulement elle pouvait parler… elle lui dirait bien des choses, à cette femme qui se penche et se redresse comme une machine sans répit qu’on aurait mise en marche et ne doit jamais s’arrêter, surtout ne pas tomber en panne, ne jamais s’arrêter à ces pensées qui pèsent et ces rêves qui entravent, parce que l’étage est si grand, et qu’il faut continuer, vite, à pousser le chariot, vite si vite, à se pencher se redresser s’agenouiller et à frotter, toujours plus vite malgré tout ce qui alourdit le coeur comprimé par la blouse bleue…

oui, par exemple, elle lui dirait « moi aussi »…  « moi aussi, moi aussi, moi aussi j’ai connu tout cela ». Peut-être même qu’elle dirait seulement « moi aussi », et qu’elle comprendrait, que ça lui suffirait, à la femme en blouse bleue qui déjà va partir et range son chariot.

On les appelait « filles de salle », les filles, autrefois, se penchant et se redressant, s’agenouillant et récurant, et poussant leur chariot, qui devenaient des femmes, qui devenaient des vieilles, mais quand donc autrefois, en quelle année déjà ?

Il y a tellement, tellement longtemps, c’était quand elle était si jeune, avant de s’arrêter pour élever les deux derniers… Comment est-ce donc qu’on dit, maintenant ? agents, sûrement, il n’y a plus partout que des agents – agent de nettoyage, agent de propreté, agent de service, – agent le complément d’agent, celui qui fait l’action mais on croit toujours que c’est l’autre ou que ce n’est personne, tandis que le premier, le sujet qu’on remarque, on apprenait cela à l’école, le sujet seul importe et gouverne le verbe… Les noms changent, c’est la mode c’est le temps qui remue le grand baquet des mots. Mais rien ne change ne changera jamais. Et nous deux les deux mêmes, nous deux toutes les deux, on est toujours les mêmes, on est comme mère et fille. Elle aurait pu me dire bonjour.

La femme en blouse bleue porte une blouse à manches courtes, une blouse serrée sur sa poitrine épaisse, une blouse sans manches qui laisse passer ses bras nus et forts, une blouse trop courte qui fait voir les varices mal brodées sur ses jambes, comme des cordes bleues qu’on aurait emmêlées. C’est une blouse de tissu rêche, une blouse solide qu’on peut laver chaque soir et remettre au matin, une blouse délavée par l’usage qui n’est ni blanche ni verte, et même plus si bleue, mais qu’on a voulue bleue, pour que chacun sache bien tout de suite que ce n’est pas la blouse d’une infirmière ni d’une aide-soignante, encore moins d’un interne ou d’un professeur. La blouse bleue usée flétrie feutrée rapée de ceux qui ne sont pas des « soignants ».

La femme en blouse bleue porte pourtant un badge, comme tout le monde ici, comme les aides-soignantes, comme les infirmières stagiaires, comme l’infirmière-chef, comme la jeune interne, comme le professeur, un vrai badge en plastique, avec une étiquette portant comme il  se doit son nom en majuscules, et son prénom en minuscule. Mais son badge, au lieu de l’arborer fièrement, la femme en blouse bleue le laisse ballotter de travers sur le tissu trop serré qui emballe dans la poitrine épaisse son grand coeur fatigué. Qui donc irait pencher la tête pour y chercher son nom ? De toute façon c’est un nom étranger, certainement, un nom à rallonge de femme mariée à un autre étranger, un nom incompréhensible qu’on a été obligé d’inscrire en lettres étroites et comprimées, un nom imprononçable que personne ne pourrait retenir et que personne n’a jamais essayé de lire jusqu’au bout, jusqu’au prénom en minuscules qui contient sa jeune âme d’enfant, toujours intacte et neuve au creux de la poitrine usée que serre la blouse bleue.

La malade sur son lit le sait bien, tout cela. Elle a connu.

Mais tout de même. Elle aurait pu lui dire bonjour, la femme en blouse bleue. 

Dans chacune des chambres où elle va, elle le sait bien, que c’est pareil, que la femme en blouse bleue évite à chaque fois de regarder les malades, qu’elle ne leur parle pas – non, jamais, pas un mot. Parce que ce n’est pas son affaire, les malades. Pas du tout son affaire. Son affaire, ce sont les choses, toutes les choses sales qu’elle doit purifier, les sols de lino froid, les murs tachés de sang, les lunettes des toilettes empuanties d’urine, les montants métalliques des lits et le skaï des fauteuils à passer à l’alcool. Les choses. Les choses sales et qu’il faut nettoyer sans fin. Pas les gens. Les gens, ils souffrent, ils meurent, ou bien on les répare et ils s’en vont. Qu’est-ce qu’elle en sait, des gens, avec sa blouse bleue ? Les gens, c’est l’affaire des autres, des blouses blanches, des blouses vertes, de ceux qui ont un grade, un badge flamboyant sous les néons du bloc, un badge avec des noms bien clairs, comme un halo de gloire, une noble mission.

C’est comme ça, à l’hôpital, chacun son rôle et il le faut. Oh, la malade sur son lit, si seulement elle pouvait parler, elle lui dirait, à la femme en blouse bleue qui déjà est en train de s’en aller, parce qu’il n’y a pas de temps à perdre, qu’il y a tout l’étage à faire, qu’il faut rouler plus loin le chariot et l’aspirateur et l’alcool à brûler, et le dos qui se voûte, et les mains qui se pèlent sous les gants de latex… elle lui dirait, à la femme en blouse bleue qui va maintenant s’en aller sans lui dire au revoir… elle lui dirait « Ne partez pas, écoutez donc : je sais ce que c’est, je sais bien, parce que moi aussi… « 

Mais la femme en blouse bleue a déjà fini, elle a replacé prestement sur son grand chariot les chiffons et l’alcool, et le grand balai de la serpillière qui flotte dans le seau comme une plante flasque. Elle s’apprête à repartir.

Alors la malade, si seulement elle pouvait parler, mais parler, elle ne le peut pas, comment le pourrait-elle, avec ce tube qu’on lui a mis dans la gorge ? Alors la malade, rassemblant tout ce qui lui reste de force, se redresse sur son lit. On entend cliqueter les appareils qu’on a fixés sur ses bras.

La femme en blouse bleue, surprise, s’arrête sur le seuil.

La malade sur son lit, si seulement elle pouvait parler, de toutes ses forces se redresse encore un peu. L’aiguille accrochée à son bras tremble dangereusement. Et derrière elle on le voit s’affoler, le sismographe qui enregistre chaque impulsion du coeur vacillant sous la croûte enflée et bleuie d’hématomes du vieux corps en détresse.

La femme en blouse bleue reste immobile, si étonnée, presque effrayée. Entre chambre et couloir, son chariot reste suspendu comme un point d’interrogation.

La femme en blouse bleue n’a pas de temps à perdre, et les gens, ce n’est pas son affaire, pas du tout son affaire, son affaire, ce sont les choses, rien que les choses, mais les choses, justement, justement, ces choses qui coûtent si cher et qui doivent rester neuves et briller, est-ce que cette malade sur son lit ne va pas casser quelque chose, à s’agiter comme cela ? La femme en blouse bleue hésite sur le seuil.

Sur son lit la malade, dans un effort brusque et ardent, s’est encore redressée. Les goutte-à-goutte attachés à ses bras se mettent à trembler de plus en plus fort, à osciller sur leurs supports comme s’ils allaient vraiment tomber. Et le sismographe dessine sur l’écran affolé des lignes si brutales et aiguës qu’un séisme peut-être va renverser la chambre, joncher de débris et de liquides étranges le lino encore humide, luisant de pureté.

Alors la femme en blouse bleue laisse hésiter sur le seuil son chariot en suspens, elle a déjà calculé qu’elle rattraperait tout à l’heure dans la chambre voisine les secondes perdues en se penchant et en se redressant plus vite, toujours plus vite. Et, timidement, rapidement, comme elle fait toute chose, elle s’approche.

— Ça va pas ? dit-elle – et sur le badge qui s’offre maintenant bien exposé et bien équilibré comme un bijou luisant sur la poitrine en bleu fané, la malade sur son lit parvient à déchiffrer une partie du nom, et à en deviner le reste, et à tout deviner de la vie de la femme qui lui demande encore : — Ça va pas ? Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?

La malade sur son lit fait non de la tête, non, pas quelqu’un, pas quelqu’un mais vous, mais nous, mais moi, et toi, et le tube qu’on lui a introduit dans la gorge se met à vibrer et trembler à son tour.

—Qu’est-ce que c’est que vous voulez, alors ? dit la femme rapidement, comme elle fait toute chose, mais gentiment quand même, parce que c’est sûr elle a cessé soudain de calculer les secondes et les pertes sur la colonne des retards.

Et, comme elle se penche tout à fait, la malade parvient à déchiffrer sur le badge flamboyant son nom entier, tout entier, jusqu’au bout du prénom, et c’est un joli mot, ce long prénom, qui fait penser aux gazelles, aux étoiles, aux oiseaux, à l’enfance et aux acrobates, à tout ce qui s’élance et vole.

La malade sur son lit se redresse encore un peu dans le cliquetis des goutte-à-goutte et le tremblement des sismographes. Et enfin elle parvient à soulever hors du drap le seul bras qu’elle peut encore remuer, celui qui n’est pas tout à fait paralysé.

Avec son bras transpercé par l’aiguille de la perfusion, avec sa main bleuie d’hématomes, avec ses doigs gonflés, la malade sur le lit, lentement, avec peine, montre le chariot où le balai dépasse, puis elle montre la blouse bleue de la femme, et elle se montre elle-même.

La femme en blouse bleue n’a pas l’air de comprendre.

Alors elle se penche un peu plus bas vers la malade, jusqu’à poser tout doucement sur le coeur en détresse son large badge de plastique tiède comme un grand coeur vivant.

Avec ses lèvres sèches, autour du tube qui l’empêche de parler, la malade écrit en l’air des mots en miettes que la femme en blouse bleue essaie de lire « …oi… si », « m… oi… au… ssi… » Puis la malade parvient à dessiner, presque en entier, un vrai sourire, léger comme une esquisse, le contour délicat d’un sourire, qui reste suspendu en l’air une longue seconde, comme celui du chat d’Alice, celui qui lui avait tant plu, quand elle était allée voir le film, au cinéma Concorde, au temps où le cinéma Concorde existait encore, 

un sourire tout tremblant, rempli de mots brisés, que la femme en blouse bleue, perplexe et plissant les yeux, s’applique à déchiffrer avant qu’il ne s’efface.

Mais oh… soudain…  ça vient :  « Vous aussi ? vous voulez dire… aussi ? Vous avez travaillé dans un hôpital ? Comme… comme moi ?

« Oui », fait la malade avec ses yeux.

—Comme moi ? Vraiment comme moi ? La même chose exactement ?

Oui, oui oui, fait encore la malade avec ses yeux, et son sourire s’envole, et le filet de ses rides se soulève et retombe et se soulève encore comme si vraiment elle allait parvenir à l’arracher et à le repousser, à le jeter au loin, dans le sac jaune par exemple, où la femme en blouse bleue a enfermé les déchets de la chambre.

Oui, oui oui, oui ! fait la malade avec ses yeux qui se froissent et se défroissent et déjà rajeunissent.

—Et chez vous, dit la femme en blouse bleue, les enfants, les factures, et le bus dès cinq heures et le mari parti…  pareil ? pareil aussi ?

Oui, oui oui, oui ! fait la malade avec ses yeux qui s’emplissent de soleil parce qu’un rayon curieux du dehors vient de passer la tête à la fenêtre. 

—Et l’autobus qui démarre dans la nuit, et le métro debout, et l’autobus encore, dans la nuit sous la pluie, pareil ? pareil aussi ? 

Oui, oui oui, oui, fait la malade avec son sourire de jeunesse qui flotte maintenant tout heureux sur ses rides, jeune et libre comme un soleil jouant sur la peau d’une eau grise.

Oui ! poursuit en écho le tube entre ses lèvres. WWWoouuiiing !

Et toutes les deux, elles se mettent à rire, ensemble. La malade rit avec ses yeux tout vieux dont elle secoue les rides, la femme en blouse bleue rit de tout son coeur redevenu enfant, de toute sa poitrine à nouveau épanouie. Elles rient ensemble.

—Et vous aussi, si ça se trouve, tout à l’heure, je veux dire de votre temps, vous vous êtes trompée, vous avez dit monsieur Martel au professeur Martel qui n’a jamais pu apprendre votre nom, et il vous a regardée de haut en bas et il vous a répondu sévèrement « Professeur Martel », alors vous avez eu envie de pleurer et en même temps vous avez eu envie de pouffer, parce qu’il aurait eu l’air fin, le monsieur professeur, si on lui avait demandé d’épeler votre nom, à vous, et de l’écrire au tableau noir… oh, toutes ces fautes qu’il aurait faites rien qu’à cause de ce nom…

La malade se souvient, monsieur Untel le professeur, et son regard sévère, et sa haute moustache, oui, oui ! Et elle rit, elle rit de tout son corps inerte qui fait trembler les machines comme s’il était encore capable de s’enfuir.

Oh elles rient, toutes les deux, comme elle rient !

—Mais, dit soudain la femme en blouse bleue, et elle a complètement cessé de rire, si vous aussi… alors, bon, alors, forcément, vous connaissez la cheffe… vous savez bien ce que c’est… il faut que j’y aille maintenant, j’ai tout l’étage à faire.

Oui, dit la malade avec ses yeux où son sourire éteint retombe douloureux, vers le puits sombre de ses paupières noyées, oui, je sais bien ce que c’est.

Et la femme en blouse bleue reprend son chariot, le pousse sur le seuil. Avant de refermer la porte, elle dit tout doucement :

—Au revoir, madame, à demain !

Et, une dernière fois, avant de repartir en hâte, elle regarde la malade, sur son lit, la malade qui, de toutes ses dernières forces est parvenue à recueillir, dans le filet de ses rides, son sourire funambule, et le lance, l’élance, vers celle qui la regarde encore, une dernière fois, en refermant la porte.

On entend dans le couloir le chariot qui s’en va, la porte d’une chambre qui s’ouvre et se referme. Et la malade sur son lit est heureuse, heureuse. Oh, heureuse ! Parce qu’elle sait bien qu’elle, elle ne sera plus là, demain, qu’on l’aura transportée dans l’autre hôpital, celui des soins palliatifs, ou bien peut-être même qu’on l’aura déjà enfermée sous le drap au sous-sol de la morgue,

mais qu’aujourd’hui, aujourd’hui qui est si beau et si précieux qu’on pourrait oublier pour l’aimer que demain cessera d’exister,

qu’aujourd’hui, aujourd’hui, 

qui ne durera pas, qu’elle oubliera demain dans sa blouse serrée où son coeur se comprimera de nouveau,

qu’aujourd’hui, aujourd’hui,

la femme en blouse bleue, dans chacune des chambres où elle passera, timidement, rapidement, furtivement, mais tout de même, regardera les malades, et qu’elle leur dira, à voix si basse et douce et hésitante que tous n’entendront pas, 

bonjour peut-être

– ou au revoir qui sait,

et que son sourire, à elle qu’on roulera déjà dans le brancard au loin, son sourire de malade, son sourire tout éteint de mourante ou de morte, quelques instants ou quelques heures encore, qui ressembleront de si près au bonheur, flottera, enfin, libre, jeune et vivant, dans l’odeur de l’alcool à brûler, sur l’eau trouble et mousseuse du baquet de plastique, sur les rudes poignées du chariot trop chargé, devant la femme en blouse bleue, de chambre en chambre et de seuil en couloir, jusqu’au bout de l’étage si vaste qu’on n’en finit jamais.

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La fête sur le talus

Quand ça a commencé ? Je peux pas vous dire exactement.

Au début de l’après-midi, je pense. Après le repas, je m’en suis aperçu, vers une heure et demie-deux heures, quand je suis sorti, avec ma femme, prendre le café sur la terrasse. Il faut dire que c’était un dimanche après-midi superbe, doux et ensoleillé, venté juste ce qu’il fallait. A passer au jardin, sans montre, en sirotant quelque chose, en lézardant au soleil bien tranquille, dans le parfum des lilas. Le premier jour de beau temps en mai, après des mois et des mois de pluie battante et de temps frisquet.

Donc, avec ma femme, on est sortis sur la terrasse, prendre le café, se reposer au soleil.

On a tout de suite entendu.

C’était comme une sono qu’on aurait poussée à fond, mais le son devait venir d’assez loin, parce qu’il nous arrivait par vagues, avec le vent, des bouffées d’une espèce de musique, qui roulaient vers le lotissement, et qui repartaient plus loin, puis qui revenaient encore.

D’abord on a cru que ça venait du stade, à l’est. Puis le vent a tourné, alors on a eu franchement l’impression que ça venait de la cité Méditerranée. On a pensé que c’était les Turcs, sur le moment.

A force d’entendre, on finissait par comprendre un peu quel genre de musique c’était : de l’accordéon, avec une voix de femme qui ondulait, et une voix d’homme qui lui répondait. Un genre de chanson d’amour. D’un style turc, si vous voyez ce que je veux dire, pas de chez nous. C’est pour ça qu’avec ma femme on a pensé d’abord que ça venait de la Cité.

Mais quand je suis sorti promener le chien, j’ai vite compris que non, c’était pas de la Cité,  et encore moins du stade, que ça venait. Plus j’ai avancé vers le Terrain vert, plus j’ai été sûr : le talus de l’autoroute.

C’étaient les Roms qui faisaient la fête. 

Six mois qu’ils sont installés sur le talus de l’autoroute, les Roms, vous avez dû les remarquer, non ? Après l’échangeur, là, au niveau de la Haute-Forêt, derrière le rideau d’arbres.

On les voit bien, quand on prend la bretelle vers Mélante. Ils sont pas bien nombreux. Six ou sept vieilles caravanes, ces modèles arrondis qu’on faisait dans les années 60, vous voyez… pas bien grandes en tout cas, perchées là-haut sur la butte, en file, juste au bord de la route. Ils sont là, depuis six mois à peu près, à marcher, à s’asseoir, à causer, à cuisiner, à manger, à dormir. Enfin ils vivent, quoi, en haut, sur ce talus qui fait pas plus d’une dizaine de mètres de large, exposés à tous les regards comme s’ils tournaient dans un film. Mais pas un film à gros budget, ça non.

Je suis chauffeur-livreur, moi, je passe là tous les jours. Et ça fait quand même bizarre de voir des gens camper comme ça sur cette butte. Juste, mais alors juste au-dessus de l’autoroute. Et y rester, comme si c’était une vie, qu’ils s’étaient faite, où ils se seraient installés, là comme ailleurs. Quand on pense qu’on se plaint des fois d’avoir froid, de manquer de place, d’être mal payés ou je ne sais quoi. Bon, ça fait quand même réfléchir.

Je fonce à 130, vous allez me dire, je suis toujours pressé dans mon métier, j’ai pas bien le temps de regarder, mais je jette toujours un coup d’oeil quand même, au passage, je peux pas m’empêcher. J’attrape quelque chose du regard, au vol, pas toujours la même chose, ça change selon les jours, selon les heures, selon le temps qu’il fait. Souvent du linge qui sèche – pendu entre les caravanes, du linge qui claque au vent. Ou alors des femmes penchées sur des machins qui fument. D’autres qui trimballent des seaux. Ou bien des gamins qui balaient en rigolant.

Et au moindre rayon de soleil, frrou… des objets, des machins entassés, un tas de choses bizarres, qu’on expose et qu’on frotte. Comme si ça les obsédait dès qu’il fait soleil, de tout sécher et de tout nettoyer. 

Mais là, c’était un dimanche, j’étais tranquille, pas pressé, à flâner, à prendre le soleil et à promener mon chien du côté du Terrain Vert, par ce bel après-midi. Et y avait cette sono, depuis un moment. On marchait tous les deux dans le vent tiède, mon chien et moi, et plus on allait, plus la musique allait fort, plus elle nous enveloppait comme d’une chaleur qui nous étourdissait. Quand je dis qu’elle allait fort… imaginez un niveau sonore… tiens, comme dans un stade où on donnerait un concert avec une vraie sono. C’est pour ça d’ailleurs qu’avec ma femme on avait d’abord pensé que ça venait du stade.

Maintenant que j’approchais, je commençais à mieux distinguer les détails, et je me rendais compte qu’ils devaient pas avoir plus d’un ou deux disques, en fait, à passer sur leur sono. Rien qu’un si ça se trouvait, qu’ils avaient mis en boucle. Parce que c’étaient toujours les mêmes morceaux qui revenaient, qui tournaient, qui revenaient, et qui soufflaient sur nous leur chaleur, pendant qu’on marchait au soleil, mon chien et moi. Et c’est marrant, au bout d’un temps, après avoir écouté et réécouté leur rengaine, on s’était mis à marcher en rythme, et à fredonner la mélodie. Enfin moi, pas mon chien.

Et puis à un moment, on s’est retrouvés devant chez Rondureau.

Il était sorti, Rondureau. Je l’ai vu de loin sur le pas de sa porte. Il avait mis ses mains sur ses oreilles et il grimaçait. Il attendait que quelqu’un passe pour lui tomber dessus.

Mon chien et moi, en voyant Rondureau, on a hésité, on a regretté de pas avoir fait gaffe, de pas avoir pris par la boulangerie par exemple, au carrefour, mais on était trop engagés,  il nous avait aperçus, on pouvait plus trouver un prétexte pour tourner, pour faire semblant de pas l’avoir remarqué sur son pas de porte. J’ai tiré sur la laisse, le chien m’a suivi à regret, je suis allé serrer la main du collègue.

C’est un collègue, Rondureau, on bosse ensemble chez Bienassis-Malpogne.

—T’en-tends, il m’a crié, en mettant ses mains en porte-voix et en détachant bien les mots, pour faire bien comprendre qu’il était obligé de faire de gros efforts pour se faire entendre, le-ram-dam qu’ils-font !

—Oui, forcément, j’entends, j’ai dit, ça m’a pas encore rendu sourd.

Comme il a vu que je le prenais à la blague, il s’est un peu calmé, il a remis ses mains dans ses poches.

Et puis, ça devait le démanger, il les a ressorties, il s’est mis à les agiter en parlant, il est reparti dans sa colère.

—Un beau dimanche comme ça, en plein dans les ponts du mois de mai, ils le font exprès, pour qu’on puisse pas profiter du jardin ! Elle en peut plus, ma femme…

Sa femme. Valérie. Je la connais aussi. Elle bosse au secrétariat, chez nous.

—Je comprends, j’ai dit. C’est bruyant, c’est sûr.… Ils ont peut-être une noce, là-bas ?

J’aurais pas dû dire ça, parce que ça l’a fait repartir.

—J’t’en ficherais des noces ! Depuis quand t’as vu qu’on se mariait les dimanches… ? Ils font la noce, ça oui, mais c’est pour emmerder le monde… narguer ceux qui paient des impôts, ou alors c’est pour fêter une bonne rapine qu’ils ont faite… ils ont dû profiter des départs de mai pour cambrioler.

J’ai rien répondu, là, parce que j’aime pas parler des cambriolages, ça fait arriver les malheurs quand on en parle. C’est vrai qu’on y pense tous, aux risques, depuis qu’ils se sont installés sur le talus, qu’on sort moins le soir, qu’on prend des précautions pour les vacances. 

Rondureau a continué à se fâcher. Contre le maire qu’était qu’un…, contre les gendarmes qui…, contre les autorités européennes que… On voyait qu’il parlait, qu’il tempêtait, qu’il voulait pas s’arrêter, qu’il y allait, sans vraie raison, pour se lancer… un peu comme une tronçonneuse qu’on démarre, et qu’il faut tirer et relancer plusieurs fois pour qu’elle se mette vraiment en marche…

Lui, il faisait effort pour lancer sa colère, pour qu’elle ronfle, qu’elle tranche et qu’elle s’arrête plus. A cause de sa femme, bien sûr, Valérie, qui est pas commode, et qui nous écoutait depuis la terrasse.

—C’est clair que s’ils travaillaient comme tout le monde, au lieu de faire la noce avec les allocs, ils profiteraient des dimanches pour se reposer, pas pour faire du ramdam ! C’est dingue, un bruit pareil. Bande de  fumiers !

En entendant le mot « fumiers », mon chien a commencé à aboyer. « Fumiers », c’est un mot qu’il connaît, mon chien. Et qu’il aime pas.

Rondureau a eu l’air satisfait de voir que mon petit Popeye – il s’appelle Popeye, mon chien – savait quand même aboyer assez fort. Il s’est penché pour le caresser.

—Puisque t’as ton chien, on va y aller voir, il a dit. On va les faire taire. Ma femme en peut plus, du ramdam. Avec le chien, ils oseront pas nous attaquer. Et s’ils veulent pas baisser le son, s’ils nous narguent, on téléphone direct aux gendarmes.

J’ai pas osé dire non.

C’est un collègue, Rondureau… un collègue, c’est pas un ami, mais c’est un collègue, et c’est délicat, les rapports entre collègues… En plus je la connais sa femme, la Valérie, je savais comment elle avait dû le tanner tout l’après-midi en geignant qu’elle avait ses migraines, qu’elle en pouvait plus, qu’il fallait qu’il fasse quelque chose. Elle est comme ça, sa femme, à vous pousser, à vous attiser. Pas méchante franchement, mais amère, agressive par en-dessous. Toujours à se plaindre à râler, à vouloir que les autres fassent pour elle des choses pas agréables. Pas commode quoi.

Bon, nous voilà partis, nous trois, Rondureau, moi et Popeye. C’était pas compliqué de savoir où aller… on suivait la musique. Ce bruit qu’elle faisait… ce bruit ! de plus en plus à mesure qu’on approchait, ça remplissait le monde, ça vibrait dans tous les jardins, où on voyait plus personne malgré le beau temps… 

On a pris au-delà du Terrain vert, par le petit chemin de terre qui grimpe derrière la Déchetterie. Le chemin où ils font passer leurs bagnoles, le voilà, j’ai pensé, en voyant les ornières et les traces de pneus. Je m’étais toujours demandé par où ils avaient bien pu passer, pour emmener leurs caravanes là-haut.

On pataugeait dans les flaques, on glissait dans la boue. Plus on montait, plus la musique montait, et plus le bruit de l’autoroute montait en même temps, et tout ce bruit, de musique et de route, se mélangeait et grimpait avec nous, tellement fort qu’on en était tout étourdis.

Au bout d’un temps on a aperçu le campement.

On était essoufflés, complètement sonnés par la musique, et aussi par le raffut de l’autoroute… les deux ensemble, comment vous expliquer ? Essayez juste d’imaginer le bruit que ça pouvait faire, pour comprendre comme on était sonnés là-haut par le raffut.

On s’est mis derrière un gros arbre pour se calmer et réfléchir… Rondureau s’est allumé une cigarette. J’ai voulu m’asseoir, j’en pouvais vraiment plus, avec ce soleil. Ce bruit…

—Fais gaffe à pas t’asseoir, a dit Rondureau, doit y avoir de la m… partout. Maintenant qu’on est en haut, faut bien regarder où on met les pieds. Comment ils vivent, ces salauds-là ! c’est comme des bêtes.

On est reparti, doucement quand même. 

Rondureau avec ses doigts faisait celui qui se pinçait le nez. Un genre d’excuse pour aller moins vite.

—Ils pourraient descendre aux sanitaires du stade, s’ils étaient pas des porcs, il a encore dit.

Moi, j’ai rien répondu, là, j’ai calculé la distance dans ma tête, et j’ai trouvé que le stade est quand même à plus d’un kilomètre. Et les sanitaires, ils sont encore au bout du stade. D’ailleurs, je sais qu’ils y vont, souvent, pour l’eau et le reste, parce que je les ai déjà vus avec leurs seaux et leurs bouteilles, mais ils sont ouverts qu’aux heures des écoles et des clubs, ces fameux sanitaires. J’ai pensé qu’il devait bien le savoir aussi, Rondureau, alors j’ai préféré me taire.

On était tout près maintenant, on était pour ainsi dire arrivés dans le camp.

Et qu’est-ce qu’on voyait ?

Les six ou sept vieilles caravanes, toutes moussues, à la queue leu-leu sur la bande de talus pas bien large. Des nippes pendues entre les caravanes, et des objets, partout, des vieux machins cassés, usés, étalés à sécher au soleil. Même un vieux canapé bleu roi.

Plus une seule bagnole, par contre.

Plus une.

Ils étaient tous partis quelque part, apparemment.

Tous.

Sauf deux vieux.

Et c’était eux, la sono…

Ils étaient juste deux, devant nous, deux tout seuls, qui s’étaient assis côte à côte sur des chaises pliantes. Une grosse vieille femme avec un foulard à fleurs et des bracelets dorés, et un vieux type tout maigre et ratatiné, dans une sorte de costume sombre, avec un accordéon cassé. De profil, on les voyait. Ils agitaient leurs têtes en rythme, ensemble, et ils se balançaient sur leurs chaises en battant des pieds et en ouvrant la bouche comme s’ils chantaient. Et le vieux faisait courir ses doigts sur l’accordéon où il manquait presque toutes les touches, comme si elles avaient vraiment été là sous ses doigts.

Un radio-cassettes était posé à côté d’eux sur une espèce de table de camping.

C’était un vieux radio-cassettes, mais il était branché à deux grosses enceintes. Des caissons en bois mastocs, comme on faisait dans le temps. Et la sono était elle-même branchée à des fils qui couraient sur le sol, et qui venaient on pouvait pas dire d’où – vu qu’on leur avait pas installé l’électricité là-haut, sûrement.

La musique hurlait. L’autoroute grondait. Et eux, dans ce raffut-là, ils faisaient comme si. Je veux dire comme s’ils chantaient, comme s’ils jouaient. Comme si.

D’où on était, tout près pourtant, avec le fracas de l’autoroute et le volume de la sono à fond – peut-être qu’ils chantaient vraiment, peut-être que l’accordéon jouait quelque chose quand même ? – mais on les entendait pas, les vieux. Pas du tout. C’était vraiment curieux à voir. Un peu comme un karaoké, mais à l’envers. Comme si ç’avait été la musique de la sono qui avait remplacé leurs voix usées et leur accordéon cassé, et qu’il avait fallu pousser le volume à fond pour dominer le boucan de l’autoroute.

—Ce ramdam ! C’est dingue ! On y va, maintenant, a dit Rondureau en serrant les poings pour relancer sa colère. Leur dire notre façon de penser. 

J’ai tiré sur la laisse du chien, et on a commencé à avancer tous les trois entre les caravanes, toujours tout doucement, vu qu’il valait mieux faire attention aussi à pas se cogner aux machins entassés.

Eux, ils avaient toujours pas l’air de nous remarquer. C’est vrai qu’on arrivait de côté. Et qu’avec le fracas de la musique, ils risquaient pas de nous entendre. Peut-être aussi qu’à leur âge ils voyaient plus bien clair. Ou qu’ils étaient trop absorbés. Enfin, ils continuaient  toujours tranquilles à chanter et à jouer à leur façon, tout silencieux dans le vacarme.

Alors on a vu arriver devant eux une petite fille qui sortait d’une caravane. Elle se frottait les yeux comme si elle venait de se réveiller – peut-être qu’elle faisait la sieste, et que notre arrivée avait remué quelque chose, dans l’air, qui l’avait réveillée. Ou peut-être qu’elle nous avait vus, elle. Elle s’est avancée devant les vieux, et elle s’est mise à danser. Elle avait une petite jupe verte qui tournait autour d’elle et un corsage jaune qui flambait au soleil. On aurait dit une fleur dans le vent quand elle tournait. On voyait qu’elle était habituée, qu’elle savait les mouvements à faire avec ses mains et ses petits pieds.

A ce moment-là, on a vu sortir d’une autre caravane un tout petit garçon tout nu qui s’est mis à danser aussi, à danser avec elle, c’était incroyable comme ils s’accordaient bien ensemble. Les deux vieux continuaient à chanter en silence en remuant les lèvres et en ce balançant, et le type à l’accordéon faisait courir ses doigts à toute vitesse sur son instrument cassé, pendant que la sono hurlait contre le boucan de l’autoroute. 

—C’est sûr qu’ils l’ont volé, il m’a crié dans les oreilles, Rondureau, et j’ai pas compris s’il voulait parler de l’accordéon ou du radio-cassettes. Peut-être des deux.

Mais au lieu d’aller leur dire tout ce qu’il pensait, Rondureau, il restait quand même là à regarder, sans pouvoir s’empêcher. Il pensait plus à tonner et à gronder, à faire donner le chien. 

—Ils ont mis la cassette en boucle, il a encore crié dans mes oreilles. Y a pas de raison que ça s’arrête, leur truc de fou… 

Et là, juste quand il criait ça, la vieille s’est levée d’un coup – sans doute que ça la démangeait depuis le début, ou alors elle avait fini par s’apercevoir qu’on était là, et elle voulait nous montrer quelque chose, je saurais pas dire. Enfin elle s’est levée toute pesante, elle a boitillé dodeliné jusqu’aux gamins, et puis elle a résussi à trouver son équilibre, elle s’est lancée comme une toupie, elle s’est mise à tourner avec les petits, à agiter ses mains et à remuer des pieds et à tourner, en leur montrant des gestes qu’ils imitaient. Incroyable comme elle était souple et agile, en fait, cette vieille, quand elle dansait.

On est resté comme ça, je sais pas, cinq bonnes minutes, à regarder tourner les gamins et la vieille. Le vieux type, sur sa chaise, avait l’air de chanter et de jouer  et de taper des pieds de plus en plus fort et joyeusement, même si on l’entendait toujours pas.

Et puis à un moment, derrière nous, on a senti que des gens étaient là. On s’est retournés. C’était les gendarmes, qui venaient de garer leur camionnette en bas, et qui avaient grimpé dans la boue à leur tour.

Ils étaient juste trois, comme nous, et ils avaient l’air embêtés d’être venus par un si beau dimanche, dans ce coin dégoûtant et à la vue du monde entier, exposés comme au cinéma. Sans doute que des gens les avaient appelés. Peut-être même la Valérie de Rondureau soi-même, en voyant qu’il revenait pas de son expédition.

Ou bien ils s’étaient aperçus tout seuls, en faisant leur tournée, du vacarme que la sono faisait dans les lotissements. 

En tout cas les gendarmes avançaient toujours, et les deux vieux continuaient, et les gamins dansaient toujours sans s’inquiéter de rien. Même ils se tenaient les mains et ils sautaient, ils inventaient des pas compliqués que la vieille les laissait faire tout seuls, et ils se rattrapaient toujours, sans jamais se cogner aux objets pendus, aux voitures ou aux caravanes, en dessinant des figures incroyables, comme s’ils avaient dansé ensemble une vieille vieille danse qu’ils auraient eu à charge de rajeunir et de faire revivre pour ceux qui voulaient bien les regarder.

J’ai pensé que d’en-bas, sur l’autoroute, ça devait être beau de les voir. Mais peut-être que personne a pensé à lever la tête, à ce moment-là. 

En passant devant nous l’un des gendarmes nous a fait signe de partir, il avait les yeux fixés sur les petits danseurs, et on voyait sa tête et ses pieds remuer en rythme pendant qu’il avançait, sans doute qu’il aimait ça aussi, la danse, c’était un jeune.

Il a fait un geste pour nous dire de partir, et il a dit, mollement, comme ça, en nous doublant :

—On s’en occupe. 

Alors on est partis, Rondureau, moi et le chien. On a commencé à redescendre la pente.

Certainement, c’est les gendarmes qui ont coupé le magnéto, parce que, d’un coup, on a plus entendu que le fracas de l’autoroute, et, perdues tout au fond, tout au fond, les toutes petites voix chevrotantes des vieux qui continuaient à chanter, dans le grelot de l’accordéon. Comme un bourdonnement d’insectes en été, tout au fond du tintouin des camions et des voitures. Ça a duré trois-quatre secondes, peut-être.

Et puis on a plus rien entendu du tout. Que l’autoroute.

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Le cadre

   Depuis combien de temps était-il ainsi, de travers, sur le mur d’en face ?

    Il devait bien y avoir plusieurs jours. Des mois même. Des années peut-être. Qui pouvait savoir ? Il avait dû glisser, peu à peu, glisser… très lentement, poussé par un déséquilibre infime du mince cordon qui le retenait, et, peu à peu, lentement, très lentement, fléchir, s’incliner… Jusqu’à ce qu’enfin il devienne impossible de ne pas le remarquer. C’est toujours de cette façon que les choses évoluent… se mettent à devenir insupportables… Presque rien tout d’abord, un léger détail, qui, sans qu’on y prenne garde, insensiblement, s’accentue, s’alourdit. Il y faut des jours, des mois et des années, souvent, mais, inéluctablement, cela suit sa pente, jusqu’à ce que ni le regard ni la pensée ne puissent plus s’en détourner. Jusqu’à l’inacceptable.

    C’était ce qui s’était produit, de toute évidence, avec ce… ce… disons ce… tableau… Que représentait-il, au fait ? On aurait dit… hum… un portrait… une sorte de visage… déformé par l’absurde prétention cubiste du peintre… ou alors une pièce… une chambre, un réduit… un bureau, pourquoi pas ? enfin quelque chose d’étroit et de gris… ou… non, c’était plutôt un visage… on distinguait assez bien, là, dans le coin gauche, en y réfléchissant, l’arrondi d’un oeil noir, grand ouvert, sévère…

    Mais à quoi bon se casser la tête à analyser ce… disons, cet élément décoratif… De toute façon, et sa seule présence sur le mur de ce bureau suffisait à en apporter la preuve, il ne s’agissait que d’une oeuvre sans valeur – une de ces productions dénuée de grâce et d’originalité qu’on ne conçoit que pour décorer des bureaux, des salles d’attente ou des cabinets de dentiste, que les années, de plus, avaient ironiquement mouchetée de minuscules fientes d’insectes qui avaient fini par se mêler presque magistralement aux lignes cubistes et aux aplats tachistes. Une oeuvre, c’était d’ailleurs un bien grand mot… C’était plutôt une… voyons… une image, neutre, confuse, une toile grisâtre, sans autre encadrement que cette bordure d’un gris plus foncé qui en marquait le tour, une image d’ambiance, en somme, comme il y a des musiques d’ambiance, destinée à n’être sur son mur qu’une forme aussi invisible que visible, simulant la fantaisie mais impeccablement rectangulaire – un cadre, en somme, une production conçue d’emblée pour économiser l’encadrement, parce qu’elle était elle-même le cadre, tout simplement un cadre. Voilà, tout simplement, c’était le mot, un cadre – un cadre interchangeable, correct, moderne et gris, en accord avec les murs gris, avec la moquette grise et les fauteuils gris, avec la lumière grise et le paysage gris derrière la baie vitrée.

    N’était-ce pas curieux, malgré tout, de se rendre compte aujourd’hui, aujourd’hui seulement que ce cadre s’était à ce point incliné sur le mur qu’on pouvait craindre de le voir tomber et se briser, que ce cadre qu’il avait eu devant lui pendant tant d’années, qui pendant tant d’années, avait, à sa manière, veillé sur son travail, vieilli sur ses dossiers, il ne l’avait jamais regardé… non jamais… n’était-ce pas là le plus curieux ? Que jamais il ne se soit demandé ce que c’était que ce cercle, là, noir dans le cadre gris, si c’était bien un oeil, et, si vraiment c’était un oeil, ce qu’il regardait, à qui il appartenait. Que jamais il n’ait réfléchi à cela, que jamais il n’ait essayé de comprendre ce que pouvait représenter l’ensemble confus des arêtes, des cubes et des taches qui s’enchevêtraient sans direction claire, ne laissant émerger que la délicate moucheture brune des fientes d’insecte, et cette forme ronde, sombre, si étrangement ronde et sombre qu’on aurait cru l’arrondi d’un oeil, d’un oeil noir et ouvert, dans le gris terne des lignes serrées… 

   Qu’il ait fallu que peu à peu, entraîné par son poids, le cadre se mette à pencher si nettement sur le mur que son regard indifférent ne puisse plus éviter de le remarquer.

    Il se leva, soudain intrigué. S’approcha.

    Décidément, c’était bien un oeil, ce cercle, dans le coin gauche… un oeil rond et sombre qui s’était posé sur lui dès qu’il s’était mis en marche, et qui paraissait maintenant l’observer avec curiosité.

     Oh, il n’allait pas se laisser intimider par un cercle de peinture noire… Il s’approcha plus près encore, se hissant sur la pointe de ses mocassins neufs. Mais même en tendant les bras, le cadre était trop haut.

     Si haut ? Pourquoi ? Cela aussi, pourquoi ne l’avait-il pas remarqué jusqu’alors ?

    On ne pouvait pas s’empêcher, pourtant, de penser à une intention particulière, à une règle qu’on se serait donnée…  : accrocher les cadres qui ornent les bureaux personnels le plus haut possible, pour que les occupants prennent bien conscience, en voulant les redresser, que, bien qu’assez haut placés pour qu’un cadre personnel leur soit attribué, dans un bureau personnel, ils ne faisaient pas partie pour autant des plus haut placés, des rarissimes chanceux dotés d’une stature d’exception.

      Il tira l’un des fauteuils à roulettes réservés aux invités, retira ses chaussures, regretta aussitôt d’avoir pris le matin cette paire trop petite qui boudinait ridiculement ses orteils et entravait ses mouvements, puis, décidant de passer outre, grimpa, et s’efforça de se tenir en équilibre sur le  siège instable.

      Quand enfin il y fut parvenu, d’un coup sec il décrocha le cadre et le retourna.

      Le crochet, sur le mur, était toujours droit et bien enfoncé dans le plâtre, ce n’était pas lui qui était en cause. Quant au cordon, bien qu’un peu usé, naturellement, après tant d’années, il semblait malgré tout capable de résister encore. Il suffirait de l’ajuster, d’équilibrer les deux moitiés sur le crochet, géométriquement, impeccablement, de façon à ce qu’aucune poussée vers la pente, de droite ou de gauche, ne puisse plus s’exercer…

       Il replaça le cadre sur le crochet, tout en essayant de maintenir son équilibre sur le fauteuil à roulettes, s’y reprenant à plusieurs fois, vérifiant la symétrie, reculant prudemment le buste, puis le rapprochant tout aussi prudemment, avant de le reculer encore, rajustant ses lunettes pour être sûr de ne pas se laisser influencer par ce maudit astigmatisme qui le gênait depuis toujours… Puis, quand il fut enfin parfaitement satisfait, il s’attarda un instant à le regarder encore… Cet oeil… il n’avait rien d’extraordinaire, vu de près, cet oeil, ce n’était même plus vraiment un oeil, tout au plus un simple cercle noir, même pas bien appliqué sur la toile… quelque chose comme un zéro aux contours de gelée tremblotante qu’on aurait couché là négligemment… le laissant s’incliner, s’affaisser et tomber comme ces montres molles que… où donc avait-il vu cela, déjà ? Ridicule.

      Pourtant cela restait surprenant… un unique cercle sombre dans l’incompréhensible enchevêtrement des lignes, des arêtes, des rectangles et des cubes…

      Le cadre était signé, après tout. L’auteur n’avait pas manqué d’une certaine ambition. On pouvait lire tout en bas, à droite, un nom aux lettres elles-mêmes enchevêtrées et inclinées jusqu’au cercle minuscule et plus foncé du i… Lutos…strawki… Lutaslow…ski… Lotaw…slazcski…

      Impossible de lire avec certitude… Jamais entendu parler en tout cas… un nom à coucher dehors… un nom qui semblait se coucher sur le cadre, tant il était lui aussi penché. Un nom lourd de défaites, aurait-on dit. Un pseudonyme, naturellement, un de ces noms que s’attribuent ces peintres dénués de toute inspiration, qui ne savent employer le peu de talent qu’ils possèdent qu’à irriter l’esprit de ceux qui parfois, contre toute attente, se prennent à observer ces cadres sans intérêt qu’ils produisent à la chaîne… Et ce jusque dans leur signature illisible et contournée. Avait-on idée…

    Mais il avait autre chose à faire que de s’occuper d’un cadre. Il avait tant de responsabilités, tant de problèmes à résoudre, tant de tâches à mener à bien. 

     Il se replongea dans ses dossiers. Ce 112, tout particulièrement, était si délicat. Il allait falloir convoquer, faire comprendre, et même se déplacer en personne, expliquer, négocier, réexpliquer, être ferme, hélas… car en période de crise on ne pouvait pas faire de sentiments. Il ferait face, évidemment, il fallait faire face.

Certes, ce n’était pas de gaieté de coeur. Il lui pesait, ce dossier 112… oh, comme il lui pesait ! il n’y avait pas de raison particulière, enfin pas de raison plus particulière que d’habitude, mais voilà, il lui pesait, ce dossier, le dernier arrivé sur la pile, il lui semblait écrasant, insurmontable. Cette fois, il n’y arrivait pas…

     Il releva les yeux. C’était incroyable… : sur le mur le cadre avait déjà glissé. Il avait pourtant si soigneusement ajusté le petit cordon. L’avait si bien équilibré. Avec une parfaite symétrie. Comment était-ce possible ? Pourtant, oui, indéniablement le cadre avait glissé. Très peu, mais tout de même.

     Et alors ? quelle importance, à la fin, ce cadre moche, quelle importance, s’il était légèrement de travers ? Et s’il voulait se décrocher tout à fait, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ? Il n’allait quand même pas recommencer l’opération, prendre le risque à nouveau de se déchausser, de grimper… si quelqu’un entrait et le voyait ainsi ? Et puis quelle importance ? Si ce cadre clochait, on en trouverait un autre, c’était tout simple, il en parlerait à la Presle des assistantes et elle saurait réagir efficacement. Des cadres, il n’en manque pas, ça se remplace, les cadres.

    Il se repencha sur le dossier 112. Un dossier délicat, certes, mais un dossier qui avait déjà trop longtemps traîné, un dossier qu’on lui avait expressément demandé de… Puisqu’enfin le plus rapidement serait le mieux.

    Mais sur le mur, en face, le cadre… eh bien, oui, à n’en pas douter, il avait encore continué à glisser. Très peu. Mais tout de même. C’était exaspérant, à la fin. Il fallait en finir. Une bonne fois pour toutes.

    Cette fois, il retourna complètement le cadre, étudia de très près le cordon. Evidemment, cette légère usure, cela pouvait le fragiliser. Mais le remplacement du cordon serait plus risqué encore. D’ailleurs l’usure n’expliquait rien. Le problème devait venir du cadre lui-même… on pouvait imaginer, par exemple, qu’il soit un peu plus lourd d’un côté que de l’autre… à cause de ce surplus de peinture, par exemple, du côté de l’oeil… – n’était-ce pas justement de ce côté, toujours, qu’il s’obstinait à pencher ? – un milli, un microgramme supplémentaire, seulement, peut-être, mais dont il fallait tenir compte pour équilibrer la cordelette… Si bien qu’en ajoutant un quart, un huitième, voire simplement un dixième de millimètre sur la droite, on devait pouvoir rétablir… mais un calcul si compliqué… pouvait-on effectuer un calcul aussi compliqué pour raccrocher un cadre ? Pouvait-on, devait-on consacrer tant d’efforts à un problème aussi vain ? Ne serait-il pas plus simple de remplacer ce cadre par un autre ? C’est ce qu’on faisait, normalement, remplacer. Il allait demander qu’on le remplace, ce cadre au cordon abîmé, voilà tout. 

       Ou alors… ou alors le problème provenait du crochet sur le mur… Le crochet. Ce devait être le crochet. Un crochet X. Un peu terni, mais encore en bon état. Il passa sa main sur le métal, tira doucement, puis plus fort… Le crochet… en effet, il venait sous les doigts sans effort… déjà il était entièrement sorti de son logement et… et à l’emplacement où il s’était trouvé, il y avait ce trou, très rond, très petit, une simple piqûre d’épingle sur le mur et pourtant irradiant une lumière étrange, intense, colorée… N’y avait-il pas, là derrière, quelque chose ? Quelque chose qui aurait très bien pu expliquer…

      Il retira ses lunettes, appliqua son oeil droit sur la piqûre d’épingle. On n’y voyait que des formes imprécises, des lueurs éparses… ah, ce siège instable… pourquoi équipait-on de ces machins à roulettes les bureaux dont les murs étaient chargés de cadres à redresser, au lieu d’y mettre de bons escabeaux et des chaises de bois ? C’était idiot, inadapté, infernal, ces roulettes qui voulaient toujours vous emporter quelque part, ailleurs que là où vous vouliez aller vous-même… 

       Cependant, à force de regarder, il commençait à deviner quelque chose… C’était comme dans ce jeu d’autrefois, comment s’appelait-il, déjà, ce jeu ? le ka… le kaléidoscope, bien sûr… des formes colorées, inattendues, qui s’assemblaient aléatoirement, bizarrement… jusqu’à devenir fascinantes et magiques. Il appliqua son oeil gauche sur l’imperceptible ouverture… et découvrit d’autres formes colorées, qui s’assemblaient autrement, mais toujours aussi fantastiquement… C’était très joli, très curieux… Il avait beaucoup aimé, dans son enfance, ce jeu du kaléidoscope,

mais il n’était plus un enfant ! Et, si celui qui avait accroché le cadre, jadis, avait eu du temps à perdre à installer dans le mur ce dispositif disons… kaléidoscopique, il avait, quant à lui, maintenant, tout de suite, un lourd travail à mener à bien, un travail sérieux, urgent, de grosses responsabilités, pas un instant à perdre. Des dossiers l’attendaient. Des dossiers importants.  

        Il replaça le crochet, vérifia qu’il était bien droit dans son logis de plâtre, puis raccrocha très soigneusement le cadre, en prenant soin de réserver un cinquième de millimètre de cordon supplémentaire sur la droite. Puis il descendit prudemment du siège, et revint à son bureau.

      Le devoir l’appelait, bien sûr. Ce dossier 112… Il n’y pensait pas sans angoisse, et la pile, au-dessous de lui, de tous les autres dossiers que ce numéro 112 avait fini par recouvrir, s’élevait de plus en plus haut, de plus en plus désordonnée, si haut et si désordonnée qu’elle allait immanquablement finir par s’écrouler.

    A moins, bien sûr, qu’il ne trouve enfin la force de régler l’affaire, d’en finir  ! Ce n’était pas la première fois, dans le poste qu’il occupait, forcément, ce n’était pas la première fois qu’il était obligé de procéder à… oh, des dossiers 112, il en avait traité des dizaines, des dizaines de dizaines, et de bien plus délicats encore, sans état d’âme… mais cette fois… Il n’aurait pas pu expliquer pourquoi ce n°112, soudain, lui avait paru si pesant, si douloureux, si impossible à régler. Sans doute était-ce justement à cause de cette façon dont les choses évoluent… de ce moment, venu si lentement, très lentement, le moment où…

   … car cette fois, sans savoir pourquoi, cette fois, alors même que jusqu’alors il n’avait jamais observé en lui-même la moindre prédisposition à de tels états d’âme, il ne pouvait plus… n’arrivait pas à se résoudre…

.

   Le lendemain, en entrant dans son bureau, il eut peine à réprimer un juron – aurait-ce été un juron d’angoisse, de colère, ou de révolte ? – un simple gémissement de lassitude, peut-être. Il préféra ne pas approfondir et se félicita d’avoir retenu l’expression précise de ses sentiments.

   Car le cadre… le cadre penchait très, très nettement sur le mur. Du côté droit. La veille, il lui avait bien semblé que c’était du côté gauche… Et maintenant le côté droit ! C’était à n’y rien comprendre. Mais peu importait le côté. Le penchant, c’était là le point. Le Hic, comme on dit. Le Hic dont ce X, l’inconnue de l’équation, était l’abscisse…

    Sans même s’asseoir à son bureau, il s’empara du siège à roulettes que la femme de ménage avait remis en place, le roula, se déchaussa, remarqua que l’une des chaussettes où se boudinaient ses orteils avait enfin craqué – mais il n’en serait que plus à l’aise – grimpa, décrocha de nouveau le cadre…

    Quelqu’un, sur le seuil de la porte, émit un cri aigu. Un de ces cris perçants et pénibles que certaines femmes haut perchées et maquillées – personnes impeccables dont le monde surabonde – poussent en présence des insectes ou des souris, des petits animaux incongrus qu’un incident quelconque a sortis inopinément de leur ombre protectrice, et projetés soudain en pleine lumière. 

    Il sursauta. Le siège se mit à rouler inopinément sous ses pieds, il tenta de reprendre son équilibre, mais rien n’y fit, et pour finir il s’affala sur la moquette grise, tenant toujours le cadre dans ses bras.

    Cette fois, il est vraiment tombé, pensa-t-il. Et ça devait arriver.

    Comment avait-il pu oublier ? Mademoiselle Presle. C’était mademoiselle Presle, bien entendu. Mademoiselle Presle venue chercher les instructions pour la matinée, comme il était de règle. Mais pourquoi regardait-elle de cette façon le trou de sa chaussette – et pourquoi d’ailleurs ce matin avait-il remis cette paire plus bien propre et tellement trop juste, alors qu’il en avait tant d’autres, qui s’entassaient dans ses tiroirs ? Pourquoi restait-elle à la porte à regarder, sans même essayer de l’aider à se redresser, et pourquoi tendait-elle ostensiblement cette lettre ? Les lettres, normalement, c’était lui qui les recevait, qui les ouvrait et les lisait, et qui les lui transmettait pour archivage… On n’en recevait d’ailleurs presque plus, depuis que les messageries électroniques avaient pris le dessus… Et ce toussotement agacé, maintenant… Quelle farce, quelle mascarade, cet étalage de dignité, de la part de cette Presle que tout le monde appelait Stéphanie, il n’y avait pas si longtemps, quand elle n’était encore qu’une petite stagiaire, et qui, depuis qu’elle était montée en grade, s’était si bien monté le cou qu’elle ne se faisait plus appeler que mademoiselle Presle.

   Mais peu importait, elle arrivait à point nommé, la Presle, la Presle des assistantes, comme il disait quelquefois, quand il était d’humeur à plaisanter – quand elle était d’humeur à supporter ses plaisanteries – ce qui, à vrai dire, arrivait de moins en moins souvent.

    Il se remit debout, posa le cadre à terre, s’efforça d’oublier le trou de sa chaussette, et se recomposa une mine d’autorité sévère. 

—Ah, mademoiselle Presle, puisque vous voilà enfin, j’avais justement un service à vous demander… ce cadre, vous voyez, là, ce cadre… il a une fâcheuse tendance à pencher… j’étais justement en train d’essayer d’ajuster le… enfin, vous savez bien, le petit cordon qui sert à accrocher… le X…. de l’ajuster sur l’incon… d’un cinquième de milli… enfin, vous me comprenez…

Alors si vous vouliez bien m’aider… vous m’apporteriez tout se suite un fil à plomb… et un clou, apportez-moi aussi un clou… pour suspendre le fil à plomb, c’est indispensable…

—Un fil à plomb ? un clou ? Pour redresser ce… Monsieur Cortot, c’est vous qui feriez mieux de vous redresser… si vous le pouvez encore…

—Me redresser, sans clou, sans fil à plomb ? Allez, immédiatement, mademoiselle Presle, me chercher…

—Vous n’imaginez pas, monsieur Cortot, que j’entasse dans mon bureau des clous, des vis et des bouts de ficelle ? Que j’emporte des fils à plomb dans mes poches et des tabourets pliants sous mes jupes ? Non, monsieur Cortot, vous buvez trop. Je n’ai pas ce que vous me demandez.

—Vous n’avez pas ? Alors allez, allez, allez, je ne sais pas, moi, au Franprix, au kiosque à journaux, au Vase de Sèvres, au…

—Au Vase de Sèvres ? Vous plaisantez, monsieur Cortot, vous savez parfaitement qu’ils ont fermé il y a trois ans… qu’il n’y a plus de quincaillerie, dans le quartier… plus aucune, évidemment. 

—Plus de quincaillerie ? Alors demandez… débrouillez-vous, demandez, demandez… au concierge d’en face, tiens ! je suis sûr qu’il a ce qu’il faut, lui, tous les concierges ont toujours dans leurs poches des fils à plomb et des clous… 

—Monsieur Cortot… passons aux choses sérieuses, voulez-vous…

    Comment osait-elle parler ainsi, cette Presle ? Est-ce que c’était à elle de décider ce qui était sérieux et ce qui ne l’était pas ?

—… j’ai un message à vous remettre… un message imprimé, qu’on m’a spécialement chargée de vous remettre en mains propres, puisque vous ne répondez plus à vos courriels…

    Et cette façon qu’elle avait de dire courriel, comme une bonne élève s’appliquant en dictée…

— …un message très important de la part du…

—Cela attendra, mademoiselle Presle… Le concierge d’en face ! il y a encore des concierges, je pense ? allez le trouver… un clou, un fil à plomb, il comprendra… dépêchez-vous…

—Très bien, monsieur Cortot. Puisque c’est ce que vous voulez, je pose la lettre sur votre bureau. C’est au sujet du dossier 112… une lettre signée du… ça ne peut pas attendre, je n’en dis pas plus. C’est vraiment extrêmement…

—Et vous n’êtes pas encore partie, mademoiselle Presle ? C’est vous qui ne comprenez rien… un fil à plomb, un clou, je vous ai dit… vous ajouterez aussi un tube de ce plâtre tout prêt, vous savez, pour reboucher les trous, ce plâtre en pâte qu’on vend prêt à l’emploi, et une petite truelle, il aura bien ça aussi dans ses poches, le concierge, c’est urgent, je vous dis, urgent.

    Il était de nouveau grimpé sur son siège, pour examiner le crochet. Décidément, ce siège était instable… et le crochet… il tenait mal, ce crochet. Sur la paroi le petit trou du X, enfoncé dans le plâtre blanc comme au creux d’un gâteau crémeux, s’était tellement élargi qu’en y appliquant l’oeil on apercevait maintenant une sorte de paysage lumineux… un… oui, un jardin de mai vert et fleuri, tout rempli de soleil et d’oiseaux… et, là, au fond,

… il distinguait difficilement… mais son œil s’habituait… il lui semblait maintenant reconnaître la table de jardin toute blanche, et les chaises de métal blanches aussi, si gracieusement ouvragées, en forme de fleurs épanouies… il élargit le trou avec le bout du crochet, remonta ses lunettes sur le dessus de son crâne dégarni, pour mieux voir…

—Monsieur Cortot, n’allez pas tomber de nouveau de votre… piédestal.

—De ma charrette, mademoiselle Presle, vous pouvez vous exprimer avec franchise.

—En tout cas je vous ai apporté ce que vous m’avez demandé.

    La Presle jeta sèchement sur la moquette le clou et le fil à plomb.

—N’oubliez pas de prendre connaissance de la lettre, quand vous aurez fini. Elle est du… Il veut vous voir avant…

    Elle sortit sans achever sa phrase, digne et raide de réprobation contenue.

    Mademoiselle Presle… c’était la première fois qu’elle… la première fois qu’il… mais quelle importance, ce que pouvait penser cette Presle… elle se croyait précieuse et indispensable, incapable de se déchausser et de grimper sur un fauteuil à roulettes pour inspecter les murs, et plus encore incapable d’en tomber, parce qu’elle était encore jeune, énergique, ambitieuse, la Presle des assistantes, eh, eh… mais un jour, un jour, elle aussi serait jetée toute dépeignée dans un dossier 112, tout le monde, un jour, se retrouvait à bas, couché dans un dossier 112, abattu dans la paille d’une charrette… c’était ce qu’on appelait la crise… qui depuis longtemps a cessé d’être une crise, la crise, ce processus moderne, permanent et mystérieux, qui change en cas et en dossiers les vies qui penchent… procédant pour ce faire à des annonces et à des réunions, suivies d’entretiens et d’avis notifiés par lettre… si lourdement entassés sur les bureaux à roulettes des employés qui valsent, qu’ils finissent à la fin par les faire tomber tout à fait, tous autant qu’ils ne sont plus…

   Avec le clou il creusa encore un peu le plâtre, s’aidant du poids du fil à plomb pour s’en faire un marteau. Cette fois, la lumière inondait son visage, et il voyait tout très nettement. Le beau jardin, la balançoire, et le petit vélo rouge… et les vieilles gens attablés qui devisaient tout doucement, en buvant du sirop… et ce petit garçon, qui mangeait des fraises avec ses doigts  – Oui, c’était bien lui… lui qui courait maintenant vers la balançoire, et qui, l’apercevant soudain, venait de se retourner pour lui adresser un clin d’oeil malicieux.

    Oh, il le savait bien, ce qu’elle contenait, la lettre que mademoiselle Presle avait posée sur le bureau. Il le savait bien, ce qu’on attendait de lui. On ne peut pas se permettre. Compte-tenu de la crise. Des exigences. De la concurrence effrénée. Savoir trancher. Tailler dans le vif quand il le faut. Au bon moment émonder les rameaux qui ralentissent la croissance des branchages plus élevés. 112, 113, 114, 506, 1817, 10781, 945014, 6936548… Il y en avait tant, de ces dossiers à régler, partout. Est-ce que quelqu’un, quelque part, une Presle quelconque, en tailleur-escarpins, en tenait vraiment le compte général ? Ou bien n’étaient-ce toujours que des zéros, des zéros, des zéros qui s’affaissaient les uns après les autres comme des fientes d’insectes en forme informe de défaites…

      Mais ce petit garçon, là-bas, est-ce qu’il croyait vraiment faire le tour du ciel sur sa balançoire ? Comme il s’envolait haut… comme il semblait y croire…

    Il cogna doucement sur le mur avec le clou. Toc, toc, fit doucement le clou. Et la porte s’ouvrit, juste au-dessous du cadre, une porte verte, échevelée de glycines.

    Sans se presser, toujours perché, il bourra d’enduit l’espace béant tout autour du crochet, attendit quelques instants que la pâte durcisse, fixant le crochet bien au centre. Puis il replaça posément le cadre gris sur son cordon usé, en vérifia l’équilibre de nouveau impeccable, eut une pensée pour celui qui lui succéderait et qui s’assiérait là, bientôt, intraitable et très droit, face au dossier 112 qui serait déjà le 113. Celui, ou celle, car qui savait si ce ne serait pas la Presle elle-même, enfin promue, qui prendrait place au bureau de son déchu chef ?

    Face au dossier 113 et au dossier 114. Face au dossier 506. Face au cadre qui aurait recommencé à pencher sur son mur, comme l’aiguille lente au cadran des carrières, en l’observant de son grand oeil tout rond qui s’affalait déjà comme une montre molle, penchant vers le zéro.

     Face au cadre qui n’aurait pas encore retenu son attention.

    Poussée par un vent parfumé, la porte s’ouvrit en grand, avec la voix chuintante et si tranquille du vieux portail vert. Il reconnut l’odeur des lilas tièdes dans le soir inondé de soleil. A l’intérieur du ventre rebondi du grand poste de radio qu’on avait posé sur la table, le petit orchestre entonnait déjà son refrain…

    Il se laissa glisser à terre, aussi agile qu’autrefois, quand il sautait de la balançoire, repoussant du pied le fauteuil à roulettes qui se mit à valser en tournant sur lui-même,

   enfourcha le petit vélo rouge qui aurait vraiment pu traverser l’univers, s’il avait su le rêver assez fort,

   prit au passage sur le porte-bagage le lourd dossier 112 qui attendait tout tremblant sur le haut de la pile, et dont les feuilles envolées tourbillonnaient déjà, légères et bleues, dans le vent du printemps,

   laissa sous le bureau ses chaussures désormais bien trop grandes.

    Et referma sans bruit le portail derrière lui.

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Le placard

Un courant d’air, probablement. Certainement. Un simple courant d’air. Cela arrive, les courants d’air. Même dans les couloirs sans fenêtre, cela peut arriver… à la faveur de certaines circonstances, certes assez rares, mais tout à fait envisageables, un courant d’air peut se produire à des endroits où le vent ne semble pas devoir s’introduire.

Bref, ce n’était qu’un de ces petits accidents de la vie quotidienne qu’il faut bien accepter.  Un accident… tout au plus un incident. Qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques, il est vrai.

Car la porte, brutalement, s’était refermée sur lui. 

C’était, heureusement, un très vaste placard. Heureusement, ou malheureusement, car s’il n’avait pas été aussi vaste, il n’aurait bien entendu pas été amené à y entrer tout entier, il se serait contenté de se pencher par l’embrasure et de tendre la main, pour attraper sur une étagère le dossier qu’il cherchait, la porte n’aurait pas pu se refermer ainsi derrière lui, et rien de ce qui était arrivé n’aurait pu arriver.
Mais à vrai dire ce placard, c’était plutôt un cagibi. Un très vaste placard, ou un petit cagibi, on pouvait hésiter sur la dénomination.

Toujours est-il qu’il était entré sans méfiance dans le placard-cagibi, qu’il y avait introduit tout entier son corps voûté, que même il s’était avancé de deux pas dans la pénombre, pour approcher de l’étagère du fond, celle des numéros 100, où devait se trouver le dossier que monsieur Aicard avait réclamé.

Le dossier 112. 

Il avait juste eu le temps de constater que le dossier 112 ne se trouvait pas à sa place, sur l’étagère du fond. Qu’il n’y avait rien, absolument rien, entre le dossier 111 et le dossier 113, qui eux, étaient impeccablement rangés entre 110 et 114, eux-mêmes impeccablement rangés entre 109 et 115… bref, que quelqu’un avait déplacé, voire égaré le dossier 112 et qu’il allait falloir entamer une longue recherche dans les archives endormies du cagibi-placard, quand la porte, brusquement, s’était refermée.

Aussitôt, bien sûr, il s’était retourné, et il avait tenté d’ouvrir de l’intérieur. Mais ses doigts anxieux avaient eu beau parcourir le bois en tout sens, ils n’avaient découvert aucune poignée, aucun ressort susceptible d’être actionné. 

Si bien qu’il avait dû, peu à peu, se rendre à l’évidence, à la triste évidence. Au bout de quelques secondes il en avait déjà été tout à fait certain : le mécanisme ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Un tel cas, semblait-il, n’avait pas été prévu par l’artisan qui avait posé la porte, il y avait de cela… combien d’années ? – Ah, trente-huit ans, forcément, exactement, il s’en souvenait parfaitement, c’était juste à ses débuts, quand l’entreprise avait connu cette expansion qui lui avait permis d’embaucher de nouvelles recrues, qu’on avait décidé d’adjoindre aux bureaux ce grand placard – enfin, ce petit cagibi, logé au fond du couloir K, afin d’y stocker les dossiers qui commençaient à s’accumuler.

Un homme sympathique, cet artisan, aimable et souriant, qui sifflotait en travaillant… il se souvenait encore de son bon visage moustachu… mais un étourdi, tout de même, un impardonnable étourdi, car un professionnel doit prévoir tous les cas de figure, tous. Et, par exemple, la possibilité qu’une porte de placard ou de cagibi se referme, à la faveur d’un coup de vent, ou de tout autre incident regrettable et imprévisible, sur l’employé qui, ayant été obligé d’y entrer tout entier pour atteindre les étagères du fond, ne pourrait plus en ressortir par ses propres moyens si la porte n’était pas dotée, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un mécanisme permettant d’en actionner l’ouverture. Un cas exceptionnel, évidemment, puisqu’il ne s’était encore jamais présenté… sans doute, sans doute, mais les cas exceptionnels ne sont-ils pas, justement parce qu’ils sont exceptionnels, ceux que l’on doit prévoir avec le plus de soin, car, faute de recul et d’expérience on en mesure mal les implications ? Question de sécurité… et la sécurité, avait coutume de répéter M. Aicard, ne pouvait être considérée comme parfaitement assurée tant qu’on n’avait pas envisagé tous les cas de figure, tous les accidents, tous, même les plus inimaginables, ainsi que les correctifs ou les palliatifs permettant, sinon de les éviter entièrement, du moins d’en limiter les funestes conséquences.

N’était-il pas étrange, d’ailleurs, en y réfléchissant, que M. Aicard, si soucieux de sécurité, n’ait pas envisagé, depuis tant d’années maintenant qu’il était en charge du service, le cas de cette porte de placard-cagibi, au fond du couloir K, démunie de tout mécanisme permettant de s’en extraire de l’intérieur, au cas où un hasard extraordinaire aurait conduit l’un de ses employés – ou lui-même, pourquoi pas ? – à s’y retrouver enfermé ? Et dans le noir le plus complet ! Car l’éclairage, lui non plus – c’était insensé de constater aujourd’hui à quel point l’aimable moustachu avait été négligent –, ne pouvait pas être enclenché de l’intérieur.

Constatant, donc, la difficulté de sa situation, il avait fait de son mieux pour échapper à la panique, et il avait tenté, aussi calmement, aussi méthodiquement que possible, de découvrir un moyen d’ouvrir la porte en se passant du mécanisme malheureusement absent. Pendant de longues secondes ses doigts avaient tâtonné, essayant d’agripper un quelconque crochet, une fente où passer un crayon, un gond à soulever. En vain. Les gonds étaient de ce modèle supérieur qu’on ne peut retirer des charnières sans un outil spécial, le bois lissse et épais, n’offrait aucune prise, et la fente minuscule, sous la porte, qui laissait passer un imperceptible rai de lumière, était si mince qu’on n’aurait pu même y glisser une feuille de papier à cigarettes. Il n’avait d’ailleurs sur lui, n’étant pas fumeur – Dieu merci ! – pas la moindre feuille de papier à cigarettes.

Alors, laissant de côté son habituelle discrétion, il s’était résolu à cogner sur le bois de la porte, et à appeler au secours. Doucement d’abord, car il ne se souciait pas de faire savoir à tous les bureaux qui entouraient le couloir K qu’il avait eu la maladresse de se laisser enfermer dans le cagibi-placard. Puis, personne ne venant, aussi fort qu’il avait pu.

Mais le courant d’air qui avait fait claquer la porte du placard avait dû aussi faire claquer la porte d’accès du couloir K, car nul n’avait rien entendu. Et nul n’était venu à son secours.

Naturellement, il avait cherché à tâtons, sur les murs et derrière les dossiers, partout, un interrupteur, pour tâcher d’y voir clair et de retrouver, au moins, le dossier 112 qu’il était venu chercher, afin de ne pas perdre son temps de salarié à l’horaire minuté, dans ce local où manifestement il allait devoir séjourner quelques minutes, voire quelques dizaines de minutes de plus que ce que monsieur Aicard avait pu imaginer. 
Mais il n’y avait nulle part, absolument nulle part, d’interrupteur, et il avait dû attendre dans la profonde obscurité que seule égayait, mince rayon d’espoir, la minuscule fente, sous la porte, où vacillait, presque invisible, la lointaine lumière des bureaux où on continuait à s’affairer.

Heureusement, il était un homme patient. Attendre dans l’obscurité quelques minutes, ou même une demi-heure, voire une heure entière, dans une vie humaine, c’était si peu de chose. Enfant, à l’école primaire, il avait connu le petit local sombre où l’on rangeait balais et serpillière, et où l’institutrice enfermait quelquefois les enfants turbulents. Une fois – c’était par erreur, évidemment, car il avait toujours été un élève modèle – une fois, un chenapan l’ayant accusé de son propre méfait, il s’était retrouvé là, pauvre innocent, pendant près d’une heure, mais il avait fait front… Oui, s’il avait pleuré, ce n’avait été qu’à cause de l’injustice subie, pas par manque de courage… Il n’était pas de ceux qui ont peur du noir, des malheureux qui souffrent de claustrophobie, et ses longues années dans l’entreprise l’avaient doté d’une patience à toute épreuve. Il attendrait, s’était-il dit, puisqu’il le fallait, il attendrait le temps qu’il faudrait. Bien entendu, il en restait conscient, il ne pouvait être question de le payer une heure entière à ne rien faire, mais il trouverait par le suite le moyen de rattraper le temps ainsi gaspillé. Bien que cette oisiveté ne fût pas de son fait, il savait que l’entreprise ne pouvait se permettre de tels gaspillages, et c’était volontiers, très volontiers, qu’il récupèrerait…

De toute façon, il en était certain, monsieur Aicard allait s’impatienter. Monsieur Aicard était un homme irascible, qui détestait voir ses employés flâner. Il se fâcherait nécessairement de cette absence prolongée, il enverrait quelqu’un. La petite Aline, par exemple, qui effectuait un stage dans l’entreprise depuis seulement deux jours, et qui ne demandait qu’à bien faire, dans l’espoir d’une improbable titularisation. Ou bien le jeune Lemaire, qui avait de si grandes jambes et qui était toujours si impatient de se lever. Ou bien même monsieur Aicard viendrait en personne, tant il serait irrité, vérifier ce que devenait le dossier 112. Il était impossible qu’il en fût autrement. On n’envoie pas un vieil employé chercher au bout du couloir K, dans le cagibi-placard du fond, un dossier important, sans se demander pourquoi, au bout d’un temps déjà significatif, et malgré le zèle dont sa vie durant il a fait preuve sans se lasser, il ne revient pas.

Mais ni la petite Aline, ni le jeune Lemaire, ni même monsieur Aicard n’étaient venus le délivrer. Personne n’était venu. 

En désespoir de cause il avait fini par s’asseoir sur le plancher, le dos appuyé contre les étagères. Ce n’était pas très confortable, et le sol était si incroyablement poussiéreux qu’il avait éternué plusieurs fois – certes, ce n’était pas Mme Marty, la femme de ménage, qui le délivrerait, en en juger par l’épaisseur de la poussière, dénonçant sans équivoque le petit nombre des visites qu’elle avait réservées au placard-cagibi pendant les deux dernières décennies – mais il souffrait des pieds – hélas, ce sont des maux qu’il faut bien endurer, passé un certain âge – et ses articulations raidies commençaient à le tourmenter.

Ainsi installé, et nonobstant la poussière épaisse et les éternuements intempestifs, il s’était résolu à prendre patience. A intervalles réguliers – il avait, aussitôt assis, décidé de compter les secondes et de compter les minutes, pour s’occuper l’esprit et ne pas perdre, dans l’obscurité, la conscience exacte du temps – ce temps minuté des salariés dont, quoi qu’il arrivât, il devrait compte à l’entreprise – à intervalles réguliers, donc, il battait du tambour sur la porte, dix coups puissants, scandés de cinq appels sonores qui rebondissaient contre les parois en soulevant la poussière :

« Au secours, au secours, ouvrez, ouvrez-moi, je suis là ! ». 

Qu’un employé consciencieux en fût réduit à passer plus d’une heure assis sur le sol poussiéreux d’un placard-cagibi, sans que personne ne s’inquiétât de rien, certes, cela dépassait l’entendement, mais il saurait attendre, il pouvait tout à fait à attendre, même une matinée entière, avait-il pensé en comptant les secondes, les minutes, et les coups de poings sur la porte. 

Du reste, à la pause de midi, on viendrait forcément le délivrer, il n’y avait plus bien longtemps à patienter A la pause de midi, on s’apercevrait nécessairement qu’il n’était pas, comme d’habitude, assis à sa place au restaurant de l’entreprise. Agnès, la serveuse, qui était si bavarde et prévenante, Agnès, la rousse et ronde Agnès, s’étonnerait, elle demanderait à tout le monde : « Monsieur Rejean n’est pas là aujourd’hui ? est-ce qu’il est malade ? » Et les autres, soudain, s’apercevraient de son absence, réfléchiraient qu’ils l’avaient vu le matin accrocher son pardessus à la patère de l’entrée, s’installer à son bureau, se lever pour se rendre dans le bureau du directeur, en ressortir en hâte en direction du couloir K…  puis… puis qu’il avait disparu, complètement disparu… depuis… depuis… depuis… eh bien, justement, depuis qu’il était allé chercher dans le cagibi-placard, au fond du couloir K, le dossier 112 ! A la table des chefs, monsieur Aicard entendrait leurs exclamations, il se retournerait, comprendrait, donnerait aussitôt l’ordre à quelqu’un de retourner dans les locaux de l’entreprise, d’aller voir jusqu’au fond du couloir K, de vérifier enfin ce qui se passait, du côté du placard-cagibi.

Pendant quelques minutes, tous s’inquiéteraient, tous parleraient de lui, avec cette sorte d’effroi mêlé de joie, cette délectation particulière à ceux qui imaginent autrui en proie à tous les malheurs qu’ils redoutent pour eux-mêmes. On évoquerait avec détails les crises cardiaques, les ruptures d’anévrisme, les chutes et les AVC,  les accès de folie et les désirs soudains de disparition, tous les sinistres accidents qui menacent les employés zélés, passés un certain âge.

Bientôt le messager reviendrait, avec un monsieur Rejean en pleine forme mais tout couvert de poussière.

Comme on rirait alors : « Quelle histoire ! cette porte qui s’est claquée, au fond du couloir K qui n’a pas de fenêtre, si on avait pu supposer… quelle frousse vous avez dû avoir, là-dedans, monsieur Rejean ! Et quelle poussière, nom d’un chien, il faudra que Mme Marty aille s’enfermer elle-même là-dedans avec un aspirateur ! »

Et lui, le pauvre monsieur Rejean, rirait avec les autres, heureux d’être le centre d’une conversation, heureux que la poussière du placard ait, pour quelques moments, donné couleur et consistance à son habituelle transparence.

M. Aicard se fâcherait, réclamerait le silence, et, s’irritant au fond de sa propre défaillance plutôt que de cet accès d’hilarité dans son service, prendrait aussitôt la décision de faire venir un menuisier, pour améliorer la sécurité manifestement défaillante au fond du couloir K, et, malgré l’aimable intercession de M. Rejean qui, soulagé d’avoir été délivré et fort du petit succès théâtral que lui aurait valu sa mésaventure, pencherait pour l’indulgence, il serait si courroucé qu’il convoquerait l’après-midi même et hors de ses heures de service la pauvre Mme Marty, pour lui passer dans son bureau le savon qu’elle avait oublié de répandre sur le sol du cagibi-placard.

Mais, à la pause de midi, il avait eu beau tendre l’oreille et tambouriner à intervalles plus rapprochés, personne, personne n’était venu.

Ils ne s’apercevaient donc de rien, là-bas ? Comment, comment était-ce possible ? On l’avait déjà oublié, effacé ? Même Agnès, la rousse Agnès si bavarde et si bonne ? 

Alors un vrai désespoir l’avait saisi. Il s’était redressé sur ses jambes engourdies et il avait cogné de toutes ses forces, partout, sur le bois de la porte, sur les panneaux des murs et sur les panneaux du plafond, sur les dossiers et sur les étagères, non plus pour se faire entendre, mais pour tout démolir, tout démolir ! – lui, un employé qui avait toujours été si respectueux du matériel ! A grands coups d’épaules, de pied, puis de tomes des Archives reliées, il avait tenté d’enfoncer la porte, de vaincre de tout son corps et de toute sa colère l’obstacle infranchissable.

Mais le moustachu souriant qui avait monté le placard n’avait lésiné ni sur l’épaisseur du bois ni sur la qualité des clous. Pas une fissure, pas une faiblesse. L’ensemble était solide. Oh, solide. Si solide qu’il s’y était brisé les épaules et les poings… ses omoplates, ses doigts, ses ongles, son corps entier était maintenant tout meurtri et saignant. Epuisé, il s’était rassis, et il était resté là, immobile et prostré, des heures entières dont il ne songeait plus à compter ni les minutes, ni les secondes.

Enfin, quand la fente minuscule sous la porte n’avait plus laissé filtrer nulle lumière, il avait su que c’était le soir. Qu’était venue cette heure, longtemps après le départ des employés subalternes, où même les cadres, même le petit personnel de ménage, où tout le monde a quitté les lieux, et où les lumières se sont éteintes, à toutes les fenêtres de la grande tour transparente de l’entreprise que la nuit engloutit comme un navire sans matelots.

Et il s’était mis à sangloter comme un enfant, de fatigue, de faim, de terreur, d’asphyxie, comme la petite Brouard qu’on avait oublié de délivrer, un soir, du cagibi de l’école, lorsqu’il avait compris qu’on allait le laisser là, enfermé, toute la nuit, pour toujours peut-être, à agoniser dans la poussière et l’obscurité.

C’est alors que le miracle s’était produit. Un rai de lumière vive avait filtré soudain sous la fente étroite, et la porte, aussi brusquement qu’elle s’était refermée le matin, s’était ouverte en grand, dans un long grincement ironique.

Stupéfait, hagard et engourdi, il était sorti en chancelant dans le couloir fortement éclairé.

Il n’y avait personne derrière la porte, personne dans le couloir K, personne dans les bureaux déserts. Personne derrière quelque porte que ce soit, personne dans le local des toilettes, personne dans l’ascenseur ou dans les escaliers, personne, absolument personne, nulle part.

Il avait rejoint, effaré, son poste de travail… Ses affaires étaient toujours là, intactes et bien rangées, comme il les avait laissées le matin. Son crayon de bois bien taillé, son agenda relié cuir ouvert à la page du 9 avril. Même ce grand diable d’ordinateur, dont il ne s’était jamais habitué à se servir, était resté fidèlement ouvert sur le texte d’un appel d’offres dont il n’avait pu achever la rédaction.

Seul un petit morceau de papier jaune – ce genre de papier adhésif ridiculement voyant qu’on appelle aujourd’hui  « post’it » – avait été collé sur l’écran :

« Demain matin au plus tôt m’apporter sans faute le dossier 112. » C’était signé Aicard. L’écriture était rageusement penchée, et le trait de stylo qui soulignait les mots « sans faute » avait griffé le papier. 

Il s’assit. Contempla le post’it. Un simple morceau de papier jaune, nonchalant comme un papillon de printemps sur l’aride appel d’offres, et pourtant tout chargé de tempêtes.

Il détacha le papillon jaune, le lut plusieurs fois comme s’il contenait une énigme à déchiffrer.

« Demain matin… sans faute…  »
Pourquoi M. Aicard avait-il souligné « sans faute » ? Avait-il voulu lui signifier que ses fautes, en ce jour funeste, s’étaient dramatiquement accumulées, et qu’il allait avoir à rattraper, désormais ?

Il se sentait très las… Le dossier 112… oui, au plus vite, il le chercherait, mais en attendant, puisque M. Aicard ne semblait pas l’exiger avant le lendemain matin, il allait rentrer chez lui, se reposer, se remettre des émotions de sa journée, réfléchir à la tâche qui l’attendait, réfléchir…

Il prit son pardessus à la patère de l’entrée, éteignit la lumière derrière lui, évita l’ascenseur, descendit prudemment, se retournant sans cesse, l’escalier mal éclairé par la petite ampoule qu’avait déclenché le détecteur de présence, et songea qu’après son départ la tour entière allait s’éteindre et sombrer dans la nuit.

Le vigile posté devant la porte d’entrée lui ouvrit, l’air surpris. C’était un homme qu’il ne connaissait pas, un employé de cette société prestataire qui envoyait chaque nuit un personne différente recrutée en intérim, néanmoins, il le salua poliment, aussi poliment qu’il était possible, dans son état d’émotion et d’angoisse. L’autre lui rendit son salut, mais non pas avec le respect mêlé d’admiration qu’on doit à un vieil employé zélé qui reste bien après les autres, à ces heures avancées de la nuit où les heures supplémentaires ne sont plus comptabilisées. Non, l’autre avait bougonné son bonsoir en tapotant du doigt, alternativement, sur sa montre et son front, l’air de dire qu’il ne fallait pas exagérer, qu’il fallait être fou pour ne pas comprendre, enfin pour… Oui, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il voulait dire, l’autre ? Mais peu importait l’avis de cet intérimaire précaire, il savait et saurait toujours où était son devoir, et ne regrettait pas d’avoir été poli. Question de dignité.

Et, tandis qu’il s’éloignait dans la rue silencieuse, laissant loin derrière lui sa rancoeur, il avait commencé à songer à sa tâche du lendemain, à la façon dont, tôt le matin, une fois entré dans le placard-cagibi, il se hâterait vers l’étagère du devant, puis se redresserait, très vite, afin d’attraper les premiers dossiers, avec lesquels il bloquerait aussitôt la porte. A la fouille minutieuse qu’il opèrerait ensuite, en commençant par l’étagère du fond où il aurait dû se trouver, vidant et inspectant chaque coin et recoin, pour retrouver sans faute le dossier 112. Ou alors – ce serait préférable, au fond – il aurait, dès l’ouverture de la porte, pris soin de la bloquer avec un de ces patins qu’on glisse sous les meubles afin de les caler sur les sols inégaux, et dont il croyait posséder dans un tiroir de sa cuisine un exemplaire dont il se munirait. C’était sans doute plus sûr, oui, ce serait plus sûr de bloquer la porte dès son ouverture, il ne fallait courir aucun risque. Question de sécurité…

Un petit vent frais soufflait sur ses épaules. La nuit était déjà très avancée. Il frissonna. Ses épaules voûtées se crispaient et se repliaient douloureusement, avec un craquement de vieil arbre, sous l’effet du froid. Et ses pieds, ses pieds usés qui n’avançaient plus qu’à grand peine, semblaient glisser dangereusement sous ses pas comme des feuilles mortes…

Donc, il procèderait ainsi, et ensuite…

Le vent décidément forcissait. Il entendit un volet cogner au-dessus de lui. Dans un sursaut il glissa sur les feuilles du trottoir, parvint de justesse à ne pas tomber… Les gens décidément ne pensaient à rien, il faut attacher les volets, quand le vent souffle, et il faut balayer les trottoirs, pour empêcherles chutes. Question de sécurité…

Mais où en était-il ? ensuite…

Ensuite ?

Il eut envie de rire. C’était si drôle. Ils croyaient tous l’impressionner, mais lui, il savait tout, il avait déjà tout prévu, tout…

Bien sûr qu’il le savait déjà, qu’il l’avait toujours su, qu’il aurait beau se dépêcher, attraper les dossiers aussitôt entré et les jeter à terre, coincer sa veste dans l’embrasure, bloquer les gonds de la porte avec le patin du tiroir de la cuisine qu’il pouvait tout à fait dissimuler dans une poche de son pantalon, ou imaginer n’importe quel autre subterfuge,

cela ne suffirait pas à empêcher la porte de claquer de nouveau,

que rien ne pourrait empêcher cette porte de se refermer sur lui en claquant,

puisque tous, tous, ils seraient là, dans les bureaux, au bout du couloir K, à souffler de toutes leurs forces le vent glacé de leurs commérages et de leur mépris.

Elle claquerait, cette porte, encore et encore, elle se refermerait sur lui sans qu’il pût l’empêcher.

Mais, il prendrait la précaution de s’équiper, cette fois, d’une lampe de poche, une lampe qu’il fixerait sur son front pour qu’elle ne tombe pas lorsque la porte se fermerait d’un coup – une lampe qu’il coincerait par exemple avec de la ficelle dans la visière de cette vieille casquette qu’il n’avait pas jetée, et qui devait se trouver quelque part dans la penderie de la chambre – , afin de commencer au plus vite ses investigations, dans le cagibi-placard où on l’avait relégué… Il avait tout prévu, tout…

Car le dossier 112, il le savait, il le savait déjà, il lui en faudrait, des heures, des jours, des  semaines et des mois de recherche, de preuves et de contre-preuves, d’indices et de vérifications, de soupçons et d’évidences, pour découvrir avec la plus absolue, la plus insoutenable, la plus incontestable certitude, qu’il n’existait pas,

ou du moins qu’il ne s’était jamais trouvé dans ce placard-cagibi du fond du couloir K,

où son corps fatigué allait désormais se recouvrir, lentement, jusqu’à l’asphyxie finale, de toute la poussière accumulée

de ses trente-huit années de bons services.

 

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Piscine

C’était une drôle d’idée, qu’elle avait eue, d’aller à la piscine.

Puisqu’elle ne savait pas nager.

Qu’elle n’y était jamais allée.

Même à l’école, même au collège et au lycée, là-bas, on n’emmenait pas les enfants à la piscine. Trop loin. Trop long. Trop cher.

Il y avait bien eu une piscine, à Urognes, autrefois, une piscine découverte, au bord de la rivière, qu’on utilisait en été. Mais il avait fallu la fermer. Ensuite, les moyens avaient manqué pour en construire une autre. Evidemment. Une aussi petite ville. Excentrée. Et qui s’était tellement dépeuplée, depuis que la SALV avait fermé.

Alors c’était comme ça, maintenant, à Urognes : plus personne n’apprenait à nager. Les enfants allaient jouer en cachette dans les ruines de ciment de l’ancien bassin… ils faisaient semblant de s’envoler du haut du vieux plongeoir, ils battaient des bras et des jambes comme des grenouilles égarées sur le sol encombré de déchets, et ils allaient pêcher dans la rivière puante des poissons aux nageoires agitées de reflets qu’ils rejetaient dans l’eau pour les voir s’en aller très loin d’eux. Mais nager, faire des longueurs, aller à la piscine, pour de bon, non, ça non, on n’allait pas faire cinquante kilomètres.

C’était une drôle d’idée, franchement, qui lui avait pris.

Le matin, d’un coup, comme ça, sans raison. Une idée endormie qui s’était mise à trotter dans sa tête comme une aiguille dans son cadran. A bourdonner et à s’agiter comme un insecte prisonnier sous le verre.

Elle s’était levée un peu tard – depuis qu’elle était dans l’appartement, elle s’efforçait de rester au lit longtemps, bien après la sonnerie du réveil, sans dormir vraiment, à somnoler entre deux mondes.

Quand elle avait pris son petit-déjeuner, Domi était déjà partie, et la table était couverte de miettes, des miettes grasses, paresseuses, qui s’écrasaient sur le sol, et que ses pantoufles faisaient crisser comme des reproches.

Elle avait regardé l’heure à la pendule de la petite cuisine. Il était déjà neuf heures et demie, en effet.

Au-dehors, un rayon de soleil hésitant faisait luire par intermittence les toits d’ardoise trempés de pluie. Un pinson sautillait sur le ciment du balcon en agitant sa petite tête nerveuse et frêle. Domi laissait toujours quelque chose, le soir – un bout de pain, une croûte de fromage, un trognon de pomme – et le matin il y avait toujours quelqu’un – un moineau, un pigeon, un oiseau quelconque, le plus souvent un couple – tant d’oiseaux vont par deux, c’était curieux qu’elle ne l’ait jamais remarqué, elle qui avait si longtemps vécu à la campagne, avant d’habiter cet appart en pleine ville.

Les pinsons, c’était plus rare que les moineaux et les pigeons. Plus rare que les mésanges et les pies. Plus rare même que les rouges-gorges et les merles. Mais il y avait tant d’oiseaux, dans cette rue qui jouxtait le parc. Sans doute lui en restait-il beaucoup à découvrir. Des oiseaux inconnus, colorés, venus de loin peut-être, pourquoi pas ? des migrateurs, il devait y en avoir aussi, revenus du bout du monde et se mêlant aux autres sans y penser, comme des voyageurs dans la foule ordinaire du tramway… Mais celui-là, ce n’était qu’un pinson. Un tout petit pinson fragile et sans grâce.

Elle était restée à regarder l’oiseau, en rêvassant devant sa tasse de café – c’était si bon de ne rien faire. Etait-ce parce qu’il était venu seul, tout seul ? Le pinson ne cessait d’agiter la tête, inquiet et fébrile, il paraissait aussi incapable d’oublier la crainte immense que le monde lui inspirait que d’éteindre la faim qui le tenaillait. Puis la pluie avait recommencé à tomber au travers du soleil, un arc-en-ciel très pur avait grandi chatoyant au-dessus des immeubles, éclairant de sa joie légère le ciel empâté de nuages, et, soudain, l’oiseau s’était envolé, libre et décidé dans le ciel du matin.

Elle s’était approchée de la fenêtre, saisie, tenant toujours sa tasse. Mais, là-haut, l’oiseau avait déjà disparu. A terre, sur le ciment mouillé, il n’y avait plus rien, qu’une petite fiente en virgule, si blanche et nettement enroulée qu’elle semblait être sur le ciment mouillé comme la hampe d’un mystérieux paraphe. Les oiseaux ont peut-être, après tout, des noms et des signatures…

Dans le ciel, l’arc-en-ciel s’était déployé face à la pluie battante. Un arc-en-ciel double… Le second enveloppant de son prisme brumeux le premier, et tous deux élevant leur bannière irisée au-dessus de la pluie acharnée, plus obstinés qu’elle encore.

C’est alors que l’idée avait commencé à s’imposer : j’irais bien à la piscine, ce matin, j’irais bien… Une de ces idées idiotes qui battent de l’aile en bourdonnant dans un coin du cerveau, qu’on chasse comme des mouches, mais qui reviennent se poser, agaçantes, et se mettent à trotter, trotter, de leurs pattes noires d’insectes, et à bourdonner, bourdonner.

Et après tout, pourquoi pas ? Ce n’était pas parce qu’elle n’y était jamais allée, parce qu’elle ne savait pas na…

Elle était déjà dans la chambre, avait ouvert la penderie d’un geste brusque, et attrapé l’imper.

Le petit imper beige, avec la ceinture et les poches, le petit imper à la mode avec son grand col vintage, que Domi avait pendu dans l’armoire presque vide, la semaine précédente, parce qu’elle n’avait plus assez de place, désormais, dans la sienne, avec toutes ces tenues qu’elle achetait le samedi après-midi, tous les samedis après-midi, passionnément, obsessionnellement, comme si acheter de nouveaux vêtements le samedi avait été l’unique but de son travail de la semaine, de sa présence en ville, de sa vie dans l’appart.

Domi en avait tant, des vestes et des impers. Elle ne s’apercevrait même pas que celui-ci avait été porté.

Elle serra la ceinture, bien fort, pour souligner la taille. Son image se reflétait un peu brouillée sur la glace de la penderie. Le verre était piqué, troué de petites taches de tain, mais il était très seyant, sur elle, finalement, ce petit imper. Elle s’en était tout de suite douté, quand elle l’avait vu, sur le cintre, le samedi précédent, attendant dans l’obscurité, élégant dans son ombre comme une silhouette de femme. Elle avait tout de suite su qu’il lui irait, même si elle était beaucoup moins mince que Domi – mais elle était tellement plus petite…

En cherchant, elle trouverait aussi un maillot, sûrement, dans les affaires de Domi… Domi avait de tout… un maillot, un bonnet aussi, il lui faudrait un bonnet… il paraît qu’on doit mettre un bonnet en plastique, pour nager… Où est-ce qu’elle avait entendu dire ça ? Domi devait savoir, avoir ce qu’il fallait…

Elle s’était maquillée devant le miroir de Domi – avec le fond de teint et le rouge de Domi – avait fourré le maillot noir et le bonnet de plastique blanc dans un sac de Domi – le petit sac en nylon jaune avec un fermoir argenté que Domi avait ramené de Londres. Elle n’abîmerait pas le sac, et quant au maillot et au bonnet, elle les laverait, au retour, et elle les sècherait, très soigneusement. Juste un emprunt… c’était amusant, ça ne dérangerait pas Domi.

Et elle était partie. Revêtue du petit imper mode dont elle avait joliment noué la ceinture. Avec le parapluie écossais de Domi qu’elle faisait voleter autour d’elle comme dans Les Demoiselles de Cherbourg. Des gens se retournaient sur son passage. Elle avait envie de chanter. Elle chantait à mi-voix…

A l’arrêt du 85, elle n’avait pas pu s’empêcher de demander à une dame si le bus s’arrêtait bien devant la piscine. La dame avait simplement hoché la tête en signe d’aquiescement, vaguement ennuyée, comme s’il n’y avait rien eu d’extraordinaire à se rendre à la piscine. Aller à la piscine, c’était si simple. Parfaitement banal. Bien sûr.

Pourtant, qu’est-ce qu’il aurait été surpris, là-bas, Tony, s’il avait su qu’elle allait à la… Lui non plus, évidemment, il n’avait jamais appris à nager. Pauvre Tony… Quand elle avait téléphoné, la veille, pour lui annoncer… elle s’était sentie si… presque émue…

Pauvre Tony… elle avait eu l’impression qu’il pleurait, au bout du fil.

—Pourquoi ? il avait demandé. Pourquoi tu veux partir ? Surveillante, est-ce que c’est un truc pour toi, réfléchis, voyons, réfléchis !… et puis Pont-Rebourg, qu’est-ce que ça veut dire ? Où est-ce que c’est, Pont-Rebourg ? personne ne sait où c’est… Pourquoi tu vas dans ce trou ? Un trou encore pire qu’Urognes. Tu as quelqu’un là-bas ? dis-le, dis-le, dis-le tout de suite, que tu vas retrouver quelqu’un…

Elle avait raccroché. Elle n’allait pas se laisser avoir. Pas maintenant.

Mais même si elle avait pu lui répondre, elle n’aurait pas su quoi lui dire, à Tony. Car enfin… Pourquoi ? Pourquoi… En effet, elle ne le savait pas elle-même… Bien sûr qu’elle n’avait personne, nulle part, ni à Pont-Rebourg ni ailleurs… Et elle n’avait jamais voulu être surveillante, évidemment, qui est-ce qui voudrait devenir surveillante ? c’était le conseiller de Pôle-emploi qui avait sorti cette offre, et comme c’était une offre certes un peu éloignée, mais par certains côtés raisonnable, comme il disait, enfin pas franchement déraisonnable, et que Pont-Rebourg, ça sonnait un peu comme Cherbourg, elle avait dit oui, elle avait dit pourquoi pas, elle avait dit je vais envoyer mon CV.

Et elle l’avait envoyé. Pour de bon. C’était par hasard que ça s’était fait, évidemment. Bien sûr que Tony avait raison, Pont-Rebourg, et même Cherbourg, ça n’avait sûrement rien d’intéressant. Peut-être même que c’était un trou encore plus profond qu’Urognes, Pont-Rebourg. Alors pourquoi pas plutôt Urognes  – et Tony toujours, et la vie à Urognes avec les gens d’Urognes ? 

Oui, pourquoi ? Tony et elle, la coopérative, la vie là-bas, pourquoi est-ce qu’elle avait voulu fuir tout cela ? Pourquoi est-ce qu’elle avait répondu au téléphone à Domi, le jour où elle avait appelé pour prendre des nouvelles, comme tous les ans, pourquoi est-ce qu’elle avait répondu à Domy qui cherchait une colocataire, qu’il ne fallait plus chercher, qu’elle allait venir, elle Irène, elle-même Irène, oui, Irène sans Tony ? Pourquoi est-ce qu’elle avait pris le train le soir-même, avec une simple valise, et sa veste de peau usée, son vieux sac et toutes ses économies ? Pourquoi est-ce qu’elle était restée six mois dans l’appart, sans rien faire, sans chercher de travail malgré les injonctions du conseiller de Pôle-Emploi, à regarder les vêtements s’accumuler dans l’armoire de Domi, à apprendre le nom des oiseaux du balcon, à attendre elle ne savait quoi, et à payer, avec ses économies qui s’évanouissaient, cette part de loyer qui dépassait tellement ses moyens ? Et pourquoi est-ce qu’elle avait demandé à Tony – humiliation suprême – de la licencier dans les formes, pour qu’elle puisse toucher des indemnités ? La licencier ! C’était comme un divorce, non ? pire qu’un divorce…

Ils s’entendaient plutôt bien, pourtant, Tony et elle. Lui, il l’aimait, enfin, on pouvait le penser en l’entendant pleurer dans le téléphone, et elle aussi, au fond, on pouvait dire qu’elle l’aimait, puisqu’elle était tellement émue, à chaque fois qu’ils s’appelaient. Et puis ils avaient un bon travail, à Urognes, tous les deux. Sans frais de transport ni de logement. Ensemble sans être ensemble. L’idéal, finalement. Elle au magasin de la coopérative, lui à la gérance générale, à s’occuper des ouvriers, des silos, des séchoirs, des stocks de céréales, des pesées, des trains d’engrais et des wagons d’air liquide… Pas facile pour lui, d’accord, un rude travail, mais il s’était toujours vanté d’être courageux, il en tirait satisfaction, à Urognes, toujours l’air affairé au milieu des copains chômeurs, c’était une compensation. Pour elle, rien à  redire, des horaires tranquilles, un salaire correct, un treizième mois.

Les gens les connaissaient bien, tous les deux. Irène et Tony, ils disaient. Ou alors Tony et Irène. Ça dépendait de quel côté de leurs familles respectives ils considéraient les choses. Tony et Irène, Irène et Tony. Depuis qu’ils étaient petits les gens les connaissaient. Tout le monde se connaissait, de toute façon, à Urognes. Eux deux, ils avaient toujours été dans la même classe, à l’école, au caté, et à l’Harmonie urognaise, et ils s’étaient mis ensemble très tôt, sans trop y penser. Ils travaillaient, ils faisaient des économies pour acheter une maison. Un passé tout simple, un avenir tout tracé.

Quand les parents de Tony avaient pris leur retraite, ils avaient forcément pris la suite. Tony et Irène. Irène et Tony. Comment est-ce qu’ils auraient pu hésiter ? Un bon travail comme ça. A Urognes où plus personne n’en trouvait. Avec le logement de fonction, qui leur permettrait de mettre de côté. Pour les enfants. A venir. Bien sûr, à venir ! Puisque l’avenir se prévoyait, qu’il n’avait plus qu’à se dérouler, terne et paisible, tranquille, à s’empâter devant eux qui se contenteraient de ne plus avancer. 

On les enviait. Irène et Tony.  Tony et Irène.

Elle n’avait pas été malheureuse, à Urognes, c’était vrai. Et avec Tony, même s’il y avait eu cette histoire pénible de stérilet qui… enfin cette histoire très pénible qui s’était terminée à l’hôpital, avec Tony, malgré tout, sur ce plan-là, comme on disait là-bas, ça marchait plutôt bien.

Ils s’étaient revus, d’ailleurs, au début du mois. Tout un week-end. Tony avait insisté au téléphone : « Avant que tu prennes une décision définitive ». Ils avaient réessayé, et c’était vrai que sur ce plan-là, encore une fois, ça ne s’était pas mal passé entre eux. Et le dimanche matin, au lieu de rester au silo à surveiller les séchoirs, comme il le faisait d’habitude en automne, Tony l’avait emmenée en balade, au bord du lac de l’Ogne. Ils avaient marché dans les ardoises et les bruyères, riant et trébuchant, comme s’ils avaient pu, ensemble, vraiment, tracer des chemins hasardeux et nouveaux. Ensuite, ils avaient déjeuné chez les parents de Tony qui n’avaient fait semblant de rien, même si la mère de Tony avait mis les petits plats dans les grands, on pouvait le dire.

Peut-être qu’elle n’aurait pas dû accepter de s’asseoir encore devant la photo. A sa place, comme ils disaient là-bas. Elle n’avait jamais aimé s’asseoir là, à sa place, devant la grande photo noir et blanc accrochée au mur, où on voyait la mère de Tony, jeune, souriante, debout grande et jolie et presque mince encore devant la porte de la coopé. La grande photo accrochée au-dessus de la chaise où venait s’asseoir pour manger avec eux, entre deux passages à la cuisine, la mère de Tony, grossie, vieillie, rapetissée et voûtée, avec son sourire figé au milieu des rides de son visage comme une assiette de potage refroidie.

Elle avait toujours détesté s’asseoir chez eux à sa place. Pourtant elle n’avait rien dit, jamais rien dit, et elle n’avait rien dit ce dernier jour non plus. 

Mais elle était repartie à Tours par le train du soir. Sans avertir Tony, alors qu’il rentrait la voiture au garage, elle avait pris son vieux sac et sa veste usée, et la petite valise qu’elle avait ramenée, et elle avait couru jusqu’à la gare, où elle avait réussi à attraper le 18h12.

Pourquoi ? Il y avait eu des larmes dans sa voix, au téléphone. Oui, pourquoi est-ce qu’elle avait encore une fois couru jusqu’à la gare ? Alors que tout s’était bien passé ou tout comme.

Evidemment que ce n’était pas parce qu’elle ne voulait pas laisser tomber Domi qui comptait sur elle pour la part de loyer. Des colocs, Domi en trouverait toujours facilement, l’appart était bien situé, bien agencé et plaisant avec son balcon qui donnait sur le parc.

Et de toute façon, elle allait la laisser tomber aussi, Domi. C’était déjà décidé. Puisqu’elle venait d’accepter cet emploi, à Pont-Rebourg, de surveillante…

Non, ce n’était pas non plus parce qu’elle voulait regagner la ville, cette grande ville où elle avait échoué après le coup de téléphone de Domi. Elle ne sortait presque pas, et si elle avait eu besoin de vivre dans une vraie ville, une grande ville, elle n’aurait jamais accepté ce poste idiot, à Pont-Rebourg, qu’on lui avait proposé, au milieu de nulle part, dans ce collège privé…

Et c’était encore moins parce qu’elle voulait vivre dans cette ville au nom stupide, Pont-Rebourg. Pont-Rebourg… on n’y allait que pour en repartir au plus vite. C’était déjà évident, qu’elle partirait aussi de Pont-Rebourg. 

Alors ? Alors pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce qu’on savait toujours pourquoi ? Est-ce qu’elle savait pourquoi, ce matin, elle avait soudain eu le désir irrésistible de venir à la piscine, alors qu’elle ne savait pas nager ? Pourquoi elle avait eu envie de mettre le petit imper beige de Domi et de lui piquer son sac jaune et son parapluie ?

Elle avait eu la chance de pouvoir louer des flotteurs, au guichet d’entrée. Sinon, elle aurait été obligée de s’en tenir au petit bassin, où des mères alourdies mettaient à tremper leurs petits enfants avec les gestes las des femmes qui ne dorment plus assez.

Elle s’approcha du grand bassin. Une grosse dame faisait des largeurs. Elle avait l’air de peiner, ne s’éloignait pas du bord, et s’arrêtait souvent, s’accrochant à la paroi pour souffler. Mais elle repartait toujours, avec des gestes aussi maladroits que résolus. Sans doute qu’elle venait d’apprendre à nager… on avait dû le lui conseiller, pour sa santé, par exemple… C’était curieux comme elle ressemblait à sa belle-mère, cette femme essoufflée, avec son dos voûté. Et c’était curieux comme sa belle-mère ressemblait à sa propre mère, comme toutes les femmes finissaient par se ressembler… Même Domi, avec sa passion du shopping, Domi si coquette et si libre, qui avait fui Urognes bien avant elle pour gagner la grande ville, elle ressemblait à toutes les autres, elle aussi, à toutes celles qu’on voyait défiler dans les rues à boutiques, des rangs entiers de femmes en imper beige, joliment maquillées sous leur parapluie coloré, portant des sacs coûteux et remplis de babioles…

Dès son retour, elle rangerait l’imper, elle reprendrait sa vieille veste en peau, son sac usé, c’était trop bête, ce déguisement…

Les pieds de la femme, dans l’eau, soulevaient des rangées de vagues souples. Des chemins qui tremblaient dans la lumière et venaient jusqu’à elle, qui n’avait pas encore osé entrer dans l’eau.

…comme elles finissaient toutes par se ressembler, ces femmes qui n’avaient d’autre départ que les reportages de la télé, les divertissements, les boutiques et les magazines.  Des voix à la télé, des voix à la radio, des voix dans les journaux et les voix des copines dans les rues à shopping. Toutes ces voix qui parlaient à leur place de ce qu’elles désiraient.

Elle imagina la grosse nageuse, vêtue d’un manteau gris, dans la salle d’attente du médecin ou du podologue, lisant un magazine féminin où on parlait, avec des voix artificielles de papier glacé et de mots à la mode, de vie nouvelle et de se prendre en main… puis se disant, soudain, brusquement, à la sortie du cabinet, après avoir serré la main du médecin si fatigué, de sa propre voix oubliée : « D’accord, je vais le faire ». Achetant le maillot, le bonnet, les cours… puis entrant seule à la piscine… maladroite, disgracieuse, ridicule dans le maillot fleuri qui collait sur son corps débordant… mais seule… Osant…

Ça sentait l’eau de javel, mais les vagues étaient bleues, attirantes. Avec prudence, elle descendit l’échelle de métal, entra jusqu’au ventre dans l’eau tiède. Qu’est-ce qu’elle craignait, avec les flotteurs ? il n’y avait rien à craindre. Elle entra dans l’eau, tout doucement, étendit ses bras, se lâcha. Elle flottait sur le dos sans effort, libérée de son propre poids. Elle battit des mains et des pieds, commença à avancer.

Elle songea qu’à cette heure-là, avant, elle était devant sa caisse, à la coopé, à enregistrer des achats d’engrais et d’outils, à prendre des nouvelles des clients, des parents des clients, des enfants des clients. Elle ferma les yeux, revit la grosse citerne, dans la cour, avec son inscription mystérieuse et très rouge : « Air liquide, danger », se demanda ce que cela donnerait, de répandre une bonne couche d’air liquide sur la photo de la mère de Tony, sur le visage de la mère de Tony, sur le visage de Tony, sur la trogne ahurie de tous les habitants d’Urognes, et même sur le lac d’Ogne si lourdement pollué par les teintureries de Coulmes… étira ses jambes et ses bras pour s’éloigner du bord, se propulsa vers le milieu du bassin, essaya de se représenter ce qu’elle ferait dans un mois, à la même heure, dans ce collège privé de Pont-Rebourg où elle allait être surveillante, rouvrit les yeux, lança ses bras, avança… Dans l’eau, elle n’aurait jamais imaginé cela, on se sentait si libre… ça sentait le chlore, les flotteurs lui serraient les poignets, et elle avait failli heurter la grosse femme maladroite qui portait des lunettes de plastique foncé, mais elle se sentait si bien, si légère, si libre…

Elle se redressa, s’approcha de nouveau du bord, s’accrocha aux barreaux de l’échelle, et suivit du regard la femme. Elle avait fait des progrès, depuis tout à l’heure, de vrais progrès. Après tout, elle ne se débrouillait pas mal, cette femme. Elle y arriverait, un jour… peut-être même qu’elle y arrivait, déjà…

… se sentir libre, c’était si bon. Elle pourrait très bien apprendre à nager, elle aussi, se dit-elle. A Pont-Rebourg, elle le ferait. A Pont-Rebourg, il y avait une piscine près du collège privé qui l’avait engagée. Elle l’avait vu dans la plaquette qu’on lui avait donnée.

A Pont-Rebourg, elle apprendrait. Enfin.

C’était décidé.

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