Croqueville

La neige avait recommencé à tomber.

Tant de flocons légers qui n’avaient l’air de rien, mais qui peu à peu s’entassaient et allaient lentement recouvrir le monde. En faire un autre monde, informe, incolore et glacé, qui finalement, vieilli, sali et résigné, se tasserait en boue. 

Humbles flocons un à un obstinés. D’abord si menus, infimes épingles sur la peau, bientôt se pressant accablants et glacés. Comme les ennuis de la vie, les erreurs, les faiblesses, les sottises, les ratages, les échecs… chacun d’eux presque rien pas grand chose, à peine une mince piqûre à la surface de l’espoir, mais s’accumulant obstinés et serrés, et finissant par recouvrir tout ce qu’on avait en soi de couleurs, d’énergie et de joie.

Il avait de plus en plus de peine à avancer. A chaque pas il titubait et glissait. La faute à la neige déjà épaisse qui crissait sous son poids. La faute à ses chaussures moisies gonflées d’humidité. La faute à tout l’alcool qui lui avait pourri les jambes. La faute surtout à ce terrible froid d’hiver, qui avait ralenti son coeur et épaissi son sang dans ses veines glacées. La faute à ce vertige, aussi, qui l’avait saisi au réveil, dans le gris sale du grand brouillard de gel qui depuis le matin soudait le ciel à la terre, pesant de tout son ventre de néant sur son cerveau vacillant.

Il avait froid, froid, si froid. Jamais encore il n’avait connu un tel froid. Un froid qui semblait venir de bien plus loin que l’hiver. Un froid qui semblait venir de tellement loin. De là-bas, déjà, peut-être…

Ne t’arrête jamais quand le froid a commencé à te prendre. Avance, marche, remue, surtout ne t’arrête jamais quand le froid est en toi, même si tu crois que tu n’en peux plus. Ne t’arrête pas… Continue… toujours !

Toujours ? Facile à dire… Tant que le froid mord et brûle, tant qu’il fait mal et qu’on peut le haïr, on peut encore se forcer à marcher. Mais il vient un moment, quand le froid s’est vraiment installé dans les chaussures gelées, qu’il est rentré tout entier sous la peau, qu’il s’est coulé comme du béton dans la tendre moelle des os, et qu’il distille jusqu’à l’âme une étrange léthargie, une résignation lourde… il vient alors un moment… ce moment, où on se sent… un moment… ce moment… où on pourrait… 

Ne cède pas, surtout ! N’écoute pas le froid quand il te promet le sommeil et l’absence. N’écoute pas la mort quand elle bat dans tes veines les rythmes lents qui conduisent au silence.

—Qu’est-ce que t’en sais, l’Autre, hein ? Qu’est-ce que t’en sais, du froid ? Et de la fatigue, et du vertige, hein, qu’est-ce que t’en sais ?

—Oh je sais, je sais tout ce que toi aussi tu sais si bien… Que le froid est une tentation. Que l’engourdissement est un démon. Que la neige est une séductrice mortelle dans sa blanche perfection.  Ne t’arrête jamais dans la neige, ne cède pas aux promesses du gel… 

T’es un marrant, toi, tu sais, avec tes conseils… Si tu crois que je t’écoute… 

Evidemment, qu’il avait raison, l’Autre, le petit gars raisonnable qui essayait toujours de le rattraper sur les pentes, quand il tombait trop vite…

Evidemment qu’il avait raison… mais c’est fatigant, les gens qui ont raison… les gens qui veulent que toujours, toujours, sans relâche, avec courage…

… et puis zut !  il était si fatigué… il avait si froid… et ce vertige… ce vertige… il pouvait en attendre tant de rêves… les rêves, c’était beaucoup mieux que les dialogues de sourds avec l’Autre… Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas rêvé. Depuis tant de jours en proie au sommeil agité de la rue, à cet affreux sommeil d’oiseau toujours en alerte au bord de son nid. Il pouvait bien, un tout petit peu, à la fin, et tant pis pour l’Autre… se coucher sur la neige… se laisser aller, s’endormir… 

… Non, pas sur la neige ! Ne t’endors pas dans ce froid qui t’attend. En aucun cas, ne te laisse aller. Avance, avance !

—Bon sang, pourquoi ? pourquoi je pourrais pas m’arrêter, moi, quelque part, me reposer, à la fin, me reposer ?

Pour qui il se prenait, l’Autre, hein, avec ses conseils et ses ordres  ? 

La neige, c’est beau, c’est si beau… tant de silence, tant de calme, tant de douceur, tant de paix dans le blanc…

Quand les jambes pèsent des tonnes. Quand le coeur ralentit. Quand le vertige fait trembler chaque pas. Quand le silence est si profond.

On peut bien s’arrêter, non ? 

—Ferme-la, l’Autre ! J’t’écoute plus, j’t’écoute plus. 

Tout de même ! Il avait fini par se taire, l’Autre. Pas trop tôt, quel bavard, quel ringard, avec ses certitudes et ses conseils. Il allait pouvoir enfin. Un instant s’arrêter. Juste un instant, presque rien de faiblesse. De détente. De repos.

Voilà, c’était décidé. il allait s’arrêter. Juste un instant. Pas davantage. Parce que l’Autre n’avait pas tort quand même. Juste un peu. Pour mieux repartir. Le temps que le vertige se dissipe. Le temps de boire un coup. Que le coeur se remette à trotter. Que la vodka fasse danser le froid au fond des veines, qu’elle y jette en glissant son petit frou-frou d’étincelles.

—La vodka ? Non.

Méfie-toi de l’alcool, il te ferait oublier le froid, l’alcool !

Jette-la, ta vodka ! Méfie-toi surtout d’elle. Ne t’arrête pas, je te dis, jamais et surtout pas pour elle. Avance, avance, je te dis, oublie la vodka, avance !

—Eh, oh, toi, tu vas pas remettre ça ? trop, c’est trop ! Ferme-là pour de bon ! Je sais ce que j’ai à faire.

La vodka ! Lui interdire la vodka, non mais quoi ! 

Qu’il se taise, qu’il la ferme, sa triste gueule de rabat-joie-sans-soif, l’autre idiot ! Il n’avait pas besoin de ses conseils. Il pouvait se les garder, ses conseils. Pour ce qu’ils l’avaient aidé, jusque-là !

—Parce que tu ne les as pas suivis, justement !

Pas suivis ! S’il s’agissait seulement de suivre, mais l’Autre, ce qu’il voulait, c’était qu’il veuille – et vouloir, il ne savait plus, justement. 

Tandis que l’alcool… Eh eh, l’alcool, il voulait à sa place, lui… ! Et ça, c’était lui vouloir du bien !

C’est qu’il était un veinard, quand même, lui qui ne sentait plus ses veines. Un veinard qui avait trouvé de la vodka !  Une jolie petite flasque de vodka. Ronde et luisante comme une belle fille gironde. Postée pour lui, juste pour lui, comme ça, à l’attendre gentiment, sur le seuil d’une porte, comme une mariée d’hiver dans sa corbeille de neige. 

Est-ce que ça pouvait se refuser, un cadeau pareil ? Hein l’Autre ?

—Comment ?  tu te tais, l’Autre, maintenant, t’as plus rien à me dire ? T’es fâché ou quoi ?

Il s’en fichait bien, après tout, si l’Autre avait décidé de bouder. Du moment qu’il avait sa flasque.

Une veine de pendu, la flasque. Juste quand il commençait à ne plus croire en rien.

Il y a des gens, comme ça, des gens qui en fermant leur porte pensent à ceux qui n’ont pas de porte, et qui reviennent chercher une bonne bouteille pour en faire une offrande. Ils ont moins honte, ensuite, en refermant leur porte. Sont-ils bons ou mauvais, ceux-là ? ni l’un ni l’autre, sans doute – comme tout le monde, d’ailleurs.

En tout cas, sur le moment, il ne s’était pas posé de questions. Il avait ramassé la flasque qui collait sur ses doigts, l’avait mise dans sa poche, pour la laisser tiédir et la caresser sous ses doigts. Heureusement que ça ne gèle pas facilement, la vodka, il avait pensé. Et il avait dû le penser aussi, celui qui l’avait posée sur son seuil. Une attention délicate, vraiment. Honteuse, peut-être, mais délicate.

Alors voilà, il allait en profiter. Délicatement. Profiter pour une fois. C’était le moment. Il allait se trouver un coin, s’asseoir et boire. Et hop, juste après, se redresser. Repartir. En courant, en dansant. Vodka, polka !

Tout à l’heure. Tout de suite. Dans presque rien de temps. Il serait de nouveau sur ses jambes, à avancer, à lutter. Avec l’Autre qui l’asticoterait de nouveau, tout content qu’il ait fini par se soumettre…

Mais là, pour l’instant, il allait se trouver un coin pour s’asseoir, une pierre, une marche, n’importe quoi. Il n’avait jamais su boire debout. S’asseoir, boire. Boire. Repartir. 

Son pied heurta quelque chose de dur. Un banc ! Décidément, la veine était avec lui, il était plus veinard que jamais, lui qui ne sentait plus ses veines.

Mais quel genre de banc c’était donc, ce banc-là ? Il voyait mal… sa vue était devenue toute trouble, dans ce vertige qui brouillassait de neige le monde entier.

Le bois du banc était tout recouvert de flocons délicats… de la dentelle d’étoiles… De la main il fouilla la couche de neige qui scintillait sous un réverbère, plein d’espoir, espérant découvrir au-dessous la bonne croupe arrondie d’un vieux Centaure.

—Un Centaure, tu parles… il n’y en a plus, des Centaures, que dans les jardins publics, et ils sont tous fermés, le soir, les jardins. Tu le sais parfaitement. 

Bon, il avait beau être veinard, l’Autre avait quand même raison… ce banc, c’était forcément sans doute à coup sûr un de ces bancs de La Balue qu’on fait maintenant. Et même un La Balue dernière génération, spécifiquement étudié par des ingénieurs de haut niveau pour qu’on ne puisse qu’à peine s’y asseoir et jamais s’y reposer. Une planche raide au dossier droit et dur, partagée par deux barres de métal en trois places – étroites, si étroites… Spécialement, géométriquement, chronométriquement conçues, ces places de La Balue, pour qu’on les quitte endolori au bout de deux minutes précises.

Un banc-cage, en somme, comme il y a des lits-cages. C’est comme ça qu’on les fait, tous, maintenant… d’t’façon…

Bref, c’était encore un la Balue, ce banc qu’il avait déniché. Un de ces machins-cages qui vous donnent à coup sûr la maladie des jambes sans repos.

Tant pis, il s’en contenterait. Et même, finalement, en un sens, c’était bien, ça le pousserait à se redresser plus vite, à repartir sans tergiverser, à continuer la lutte.

Parce que l’Autre… il avait pas tant que ça tort. Fallait reconnaître…

Mais pour l’instant… il était fatigué. Jamais il ne s’était senti si fatigué. Rien qu’une petite douceur, il allait s’accorder…

Il se laissa tomber douillettement. Bascula… rebondit… se reposa… pour enfin trouver son équilibre… sur une fesse ! Car les deux, non, les deux fesses, ça ne tenait pas entre les barres de fer… La faute à son gros derrière… Mais bon… il était capable de s’adapter… toute sa vie il s’était adapté au pire et même au pire du pire, alors… Un banc de La Balue était quand même un banc… Même s’il ne pouvait ni asseoir complètement son ample postérieur, ni bien sûr se laisser aller, ça lui ferait du bien, de faire un peu semblant de s’asseoir. D’ailleurs il n’aurait qu’à placer une fesse entière, soulever un peu l’autre pour qu’elle se pose sur la barre, puis la replacer après sur le siège, en ressoulevant la première. On s’arrangeait toujours, quand on était vraiment fatigué.

Et lui, il était si fatigué. Rien que quelques secondes, il allait rester, là, immobile, à se poser en trapèze. Une fesse après l’autre, boire son coup de vodka, et remettre bien d’aplomb sa cervelle en coton. Après, il reprendrait sa route. Et il trouverait un vrai bon coin pour dormir, cette fois. Cette bouche d’aération, tiens, au-dessus du parking de Misery, comment est-ce qu’il n’y avait pas pensé plus tôt ? ça lui éclaircissait déjà l’esprit, d’avoir posé une fesse sur le banc-cage… cette bouche d’aération… bien sûr ! Celle où il avait passé tranquille-pépère la fameuse nuit à moins 11, en décembre… dans la petite impasse périphérique où elle se trouvait, la petite bouche de Misery, elle serait encore libre, pas de doute. Les gars ne s’aventuraient pas si loin. D’ailleurs pas mal d’entre eux étaient partis en centre avec la maraude. Forcément, par ce froid, on pouvait comprendre. Pas son genre, à lui, les centres, mais des fois, on pouvait comprendre. 

La petite bouche de Misery…

Il la voyait, cette bouche d’aération, comme s’il y était déjà, là-bas. Il la voyait luire doucement, bien douce dans la rue enneigée… Il en sentait la bonne chaleur baignant son corps, coulant doucement dans ses veines engourdies un sang jeune et tiède, un sang clair de vivant. Il la voyait, il la sentait, la petite bouche d’aération, il se couchait déjà en rond , tranquille, sur le métal bien chaud. Elle l’attendait, là-bas, lui, rien que lui, dans la petite impasse que personne ne connaissait.

Bon, ce serait pour bientôt, la bonne chaleur, un kilomètre et demi, tout au plus… Où donc c’était, le parking de Misery, déjà ? Où donc ? Avec ce vertige qu’il avait… ce froid qui lui gelait les pensées… il ne savait plus… Mais il allait sûrement se rappeler la route, quand il aurait bu sa petite flasque… évidemment que ça lui reviendrait. Pour l’instant, il allait simplement se détendre un peu, se poser, se reposer. Dans le froid d’un banc-cage – mais avec vodka. Que le coeur se relance. Car la manivelle, ah ah, la manivelle à faire repartir le bonhomme, il l’avait dans sa poche ! 

Il sortit le flacon de sous son manteau. Il n’avait eu qu’à se baisser en passant. Incroyable. Porte close mais vodka sur le seuil. C’était un brave type, quand même, le gars honteux qui l’avait laissée là exprès. Une si mignonne petite flasque gironde et aguichante. De la vodka polka.

De la polka vodka… vodka, polka, polka, vodka, eh, eh…

Le liquide avait commencé à fondre dans le flacon qu’il avait gardé bien au fond de sa poche.

Il avala une gorgée. La vodka glaça ses lèvres, s’arrêta comme un sanglot froid au fond de son gosier. Le vertige fit osciller tout son être. Il s’appuya sur le dossier aigu, ferma les yeux.

Et soudain il la vit.

Il l’avait si longtemps attendue.

Pourquoi avait-elle mis si longtemps à le retrouver ?

Elle s’était approchée de lui en pleurant et en riant. Elle l’avait enfin trouvé.

Il était couché tout en rond, bien caché sous son bonnet blanc comme neige dans ce trou du jardin où jusqu’à l’été précédent il y avait eu un rosier. Depuis longtemps déjà il attendait. Depuis si longtemps qu’il aurait pu se changer lui-même en neige et disparaître dans ce trou comme un morceau de glace.

C’était un jeu terrible dans lequel il l’avait entraînée. Un jeu de cache-cache où lui seul se cachait. Où il fallait qu’elle se révèle, elle. Une épreuve.

Il avait choisi ce trou, où il y avait eu, pendant tous ces étés d’avant, quand elle ne buvait pas encore trop, un rosier aux fleurs vives qui s’était éteint à la fin des vacances, d’un coup, quand elle avait commencé à se saouler sans vergogne, et qu’elle l’avait, un dimanche de boisson, férocement arraché sans bien savoir pourquoi – parce qu’il était encore fleuri, peut-être… pour s’en prendre à quelque chose de beau, sans doute. 

La neige emplissait la boue, maintenant. Une neige très blanche, très pure. Il s’était couché dans le trou étroit, tout en rond, bien serré dans ce blanc, comme un petit coquillage de givre, recroquevillé pour tenir tout entier, ne laissant dépasser que son bonnet, blanc lui aussi. Le froid l’avait d’abord brûlé et mordu, puis il l’avait anesthésié comme un venin. Alors, enroulé sur lui-même, il avait commencé à s’engourdir, à s’apaiser. Presque déjà à pardonner. Mais il avait continué à attendre, sans répondre à ses appels.

Sans doute qu’il était du genre de l’Autre, à l’époque, tout gamin qu’il était, du genre à faire des reproches, à vouloir qu’elle soit mieux que ce qu’elle était… à lui demander d’avancer sans trébucher… C’est drôle comme ils peuvent être sévères, des fois, les gosses… il la lui raconterait, à l’Autre, un jour, ça l’intéresserait, cette histoire de trou dans la neige… il l’avait complètement oubliée, pendant toutes ces années, et là, soudain, ça lui revenait. D’un coup. De vodka.

Plus d’une heure il était resté caché dans la neige, cruel et s’exposant cruellement au froid. Elle avait cherché partout, dans le jardin, dans les rues voisines, frappant aux portes, demandant des choses qu’ils ne comprenaient pas à des gens qui l’injuriaient ou se moquaient. Affolée, ivre et titubante. 

Mais lui, ce qu’il voulait, c’était qu’elle continue, qu’elle ait assez d’amour et assez de force, peut-être aussi assez de remords et d’anxiété pour comprendre à jamais que lui seul, son enfant, importait. Pour qu’elle oublie enfin l’alcool, qu’elle ne pense plus qu’à lui. Qu’elle ne pense plus qu’à le retrouver, le réchauffer. Qu’elle soit sa mère enfin, qu’elle ait la force de le sauver, de le serrer dans ses bras, de le conduire et de le protéger. Il voulait qu’elle comprenne. Il voulait lui apprendre.

Enfin elle l’avait découvert, dans ce trou où il y avait eu tout l’été un rosier et que la neige emplissait désormais. Et elle avait pleuré, et ri de soulagement. Et c’était comme si le rire l’avait régénérée, et comme si les larmes l’avaient lavée de son alcool. « Comme tu t’es crorque… croque… vrillé pour rentrer là-dedans, elle avait bégayé, comme tu t’es coquillé, petit coquin à croquer… Coque… Croque… reville, mon petit Coquevrille, tu vois, je t’ai trouvé, quand même, mon petit… mon petit Croqueville ! « 

Elle avait embrassé son front glacé avec ses lèvres tièdes, et il s’était senti heureux. Aussi heureux qu’avant, au temps du rosier et des goûters en rentrant de l’école. Sûr que tout allait s’arranger. 

Ensuite, elle l’avait porté jusqu’à la maison, le réchauffant dans ses bras. Elle si belle, si forte maintenant qu’elle était presque dégrisée. Lui si petit qui venait d’échapper au froid. Eux tous les deux. Ils avaient passé une bonne soirée, ensemble, devant la télévision, avant de s’endormir dans le même lit – pour se tenir bien chaud dans la maison qu’on ne pouvait plus chauffer.

Dès le lendemain elle avait remonté de la cave sa « petite glace », comme elle disait en clignant de l’oeil, et elle avait recommencé à boire. 

C’était l’hiver, et c’était un peu avant cette nuit de mars où elle était morte à l’hôpital de la chute qu’elle avait faite, dans l’escalier de la cave.

Juste avant qu’il frappe en hurlant sans qu’on veuille lui ouvrir à la porte fermée des voisins.

Juste avant qu’on l’envoie tout habillé de noir chez les Maurin, ou alors, est-ce que c’était déjà chez les Dumez ? Enfin dans sa première famille d’accueil. Bien avant… disons trois ou quatre familles avant d’arriver chez les Marty qui n’avaient pas d’enfants à eux, qui avaient fini par l’adopter, et qui lui avaient même fait faire des études à la faculté, et qui l’encourageaient, et qui le poussaient, le poussaient, l’obligeaient à ne jamais dégringoler sur sa pente – comme s’ils ne s’en étaient pas aperçu, que la chute était en lui, d’avance inscrite…

—Mais non !

—Tais-toi, l’Autre, tu me fatigues. C’est comme je te le dis.

Les Marty… des gens qui y croyaient, ceux-là, des professeurs, qui croyaient à l’éducation et au travail, qui voulaient faire mentir le malheur et la fatalité.

Il leur avait donné raison un moment, il avait même été instituteur pendant cinq ans… presque un instituteur passable, d’ailleurs, après sa sortie de la faculté. Instituteur, ah, ah ! lui, instituteur, quand il y repensait ! mais c’était pour leur faire plaisir. Une façon de remercier. Et puis il y croyait encore, au moins un peu, lui aussi, en ce temps-là… Franchement, oui, même l’Autre était plutôt content, enfin pas trop mécontent, en ce temps-là.

Quand ils étaient morts tous les deux, les Marty, si vite, si vite l’un après l’autre, alors là… il n’avait pas compris lui-même pourquoi, ça n’avait pas été long…

Il avait tout envoyé valser. Mangé sans savoir comment le petit patrimoine qu’ils lui avaient laissé. Fait des bêtises. Le genre de bêtises qui vous envoie au trou… et même au fond du trou. A sa sortie, l’Autre avait eu beau commencer à le harceler, il n’avait rien fait pour lui… C’était l’alcool qui l’avait recueilli. En ami. Comme s’il l’avait toujours attendu. Il n’avait eu qu’à tendre son verre.

L’alcool, ça se reçoit en héritage, probablement, comme les fortunes – et les infortunes. L’Autre avait eu beau lui rabâcher que non… Le gamin sous le rosier avait eu beau s’imaginer… Et les Marty, donc… Bon, ils n’avaient pas tort, tous autant qu’ils étaient… d’accord, d’accord, ces histoires de destin, c’est des bobards, disons des alibis… mais, bon, il y a les petits flocons accumulés, les erreurs, les faiblesses qui s’entassent… à un moment, il est trop tard… et ce trop tard-là, ça devient vraiment un destin…

Il remua une jambe, tenta de se redresser, pour poser l’autre fesse… Son corps était devenu extraordinairement lourd, presque impossible à remuer. Et au fond, ça lui plaisait… ça lui faisait des gestes lents, hiératiques – une statue de glace, voilà ce qu’il était en train de devenir ! Une statue de glace. C’est plus beau qu’un clodo, une statue de glace. Plus propre aussi, et sans odeur. Depuis si longtemps il n’avait pas été si beau, si propre… Le froid était si pur, si… 

—… traître… et séducteur ! Dangereux ! Jette ta vodka et lève-toi. Avance, remue, ou tu vas…

Crever. D’accord.

Non, ne pas.

Pas rester immobile. Se lever, se lever. Tout de suite. D’accord aussi.

Se redresser. Peut-être bien. Ce ne serait pas si difficile. Marcher, marcher, gagner la bouche d’aération, dans la petite impasse, là-bas.

D’accord.

Mais jeter la vodka, ça non, non pas question ! 

Il approcha péniblement la flasque de ses lèvres durcies, avala difficilement une nouvelle gorgée. Polka-vodka… Elle était encore très froide, mais tout de même on pouvait l’avaler. Il se recroquevilla sur lui-même, pour bien sentir passer la chose… Vodka-polka, eh eh !

C’était bon de se pelotonner comme ça, bien replié sur son estomac, bien serré dans sa neige.

Et… c’était curieux… la place étroite sur le banc semblait s’être élargie. Ou alors est-ce que c’était lui qui rétrécissait ? Replié sur lui-même, il parvenait maintenant à faire tenir sans difficulté ses deux fesses sur le siège étroit. Et même ses jambes qui avaient perdu leur raideur de glace, et qu’il avait remontées pliées sous ses genoux.

Il était bien, comme ça, presque aussi bien que s’il s’était couché. Raide et rond à la fois comme un coquillage. Comme un croquevrillage, elle aurait dit, avec ses mots qui trébuchaient…

C’était peut-être un Centaure, finalement, ce banc. Il avait dû se tromper, tout à l’heure. Il était tellement bien, sur sa croupe, replié sur la chaleur légère que la vodka-polka faisait danser dans ses veines.

Il ouvrit les yeux, les referma. Les yeux fermés, on y voyait plus clair… et puis il avait bien fait de choisir au vestiaire ce petit bonnet blanc, la veille… 

…Car elle était là, encore. Penchée au-dessus de lui. « Je l’ai reconnu, ton petit bonnet blanc, mon mignon, elle avait dit. Te voilà tout croquevrillé, elle disait, un vrai petit croque… croquevrillage… Mon petit Croquerevrille, mon petit Croqueville joli comme tout, j’ai réussi quand même à te retrouver, tu vois, mais comme tu as eu froid ».

Et elle avait rajusté son petit bonnet sur ses oreilles raidies. Puis elle l’avait pris dans ses bras, encore tout enroulé, pour l’emporter à la maison. Elle si grande, qui marchait presque droit, lui si petit, bien serré dans ses bras. Elle qui l’aimait, lui qui l’aimait, eux tous les deux.

Mais dès le lendemain, pourquoi donc avait-elle recommencé à boire ? La porte de la cave grinçait, et les cannettes roulaient dans l’escalier sous ses pas titubant avec un bruit métallique. Dans la maison sans chauffage, le froid avait définitivement repris le dessus, le givre obstiné dessinait aux carreaux des fleurs étranges qui obscurcissaient le monde et sur lesquelles il collait son visage.

Il aurait suffi que les Marty ne meurent pas à leur tour. Qu’il y ait eu quelque part un père, un frère…  Mais le monde était voué à devenir froid, de plus en plus seul, de plus en plus froid.

—Mais non ! Tout effacer, recommencer, on peut. Des pas frais sur la neige. Il suffit d’avancer. On peut toujours !

—Tu me fais marrer, toi !  tu rêves, mon gars… c’est trop tard, à un moment, je te dis. Trop tard ! Faut admettre… pas rêver…

Il reprit une lampée de vodka, absorba les dernières gouttes, laissa l’alcool assouplir son corps, se pelotonna sur le banc. Il n’était plus si étroit, décidément, ce banc, même il lui paraissait désormais tout à fait habitable. Et pas du tout aussi dur et aigu qu’il l’avait d’abord cru. Bien arrondi, au contraire, assez profond pour que seul en dépasse le petit bonnet blanc qu’il avait choisi la veille au vestiaire. Juste à sa taille, en fait, ce trou dans la neige. Il y tenait tout entier maintenant, couché, juste en se croquerevrillant un peu. Et même il se sentait à son aise, bien logé en lui-même. Il n’avait plus si froid, enroulé sur lui-même, tout croquevillé, il était bien. Et son vertige se dissipait.

Elle s’était penchée sur lui, elle embrassait ses cheveux, elle serrait ses mains glacées dans les siennes toutes tièdes. Et déjà elle le tenait dans ses bras. « Croquevrille, elle disait, mon petit Croqueville, je t’ai enfin trouvé. Comme tu as eu froid, mon petit Croquerevrille. Si tu ne t’étais pas croquerevillé comme ça, tu aurais pu mourir, mais tu t’es croquevillé comme il fallait, et je t’ai retrouvé. Mon petit Croqueville, c’est fini, c’est fini, de jouer, c’est fini de… Viens, maintenant, c’est fini, je te le promets… on rentre à la maison. »

Elle souriait, maintenant, apaisée, ses pas enfonçaient dans la neige des traces neuves et profondes, et lui, tout croquevillé dans ses bras forts, il souriait aussi, il lui souriait, malgré toute sa résolution, malgré le froid qui durcissait ses joues, d’un sourire qui aurait pu réchauffer le monde… réchauffer jusqu’à ces fleurs du givre qui attendaient, pendues sur les carreaux, là-bas, comme des araignées…

.

 

Au matin, quand les éboueurs s’arrêtèrent pour vider les poubelles, place du Commerce, ce fut une surprise.

De découvrir, sous une épaisse couche de neige, le corps gelé d’un tout petit enfant souriant enroulé sur lui-même.

Lorsqu’ils dégagèrent son petit visage, ce fut une surprise plus grande encore : l’enfant sous son bonnet gelé avait une figure d’homme. Une de ces figures sales, hirsutes, burinées et sillonnées de rides, qu’on ne voit qu’aux clochards endurcis dans la mouise.

Mais son sourire, ce sourire imperceptible qui s’était en allé plein de larmes gelées quand ils avaient dégagé de leurs grosses mains gantées la neige sur ses joues,

ce sourire, c’était vraiment, ils l’auraient juré même s’ils ne savaient plus très bien,

même s’ils avaient été incapables de l’expliquer aux policiers venus faire leur rapport.

Ce sourire, ce sourire délicat qui s’était brisé sous leurs doigts comme le verre d’une photographie très ancienne, quand ils avaient écarté de leurs grosses mains gantées le givre sur ses lèvres,

le sourire disparu qu’ils avaient aperçu un instant sur la vieille figure de misère.

C’était.

Sans aucun doute.

Un sourire

d’enfant.

.

 

.

 

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4 commentaires pour Croqueville

  1. ecrimagineur dit :

    Merci pour cette nouvelle lancinante, poignante, pour cette « struggle for life » désespérée, et pour ces dialogues intérieurs si bien exprimés. C’est magnifique.
    Loïc

  2. Livia dit :

    Ton récit est d’une beauté atroce, j’ai greloté en la lisant!

  3. almanito dit :

    L’impossibilité de vivre sans amour. Un récit cruellement réaliste, on se raccroche toujours aux moments de douceur qu’on a connus – même si ceux-ci étaient rares – dans l’adversité.
    Des mains auraient pu se tendre qu’elles n’auraient pu le sauver de ce manque.
    Très beau récit sur la vraie solitude.

  4. Quichottine dit :

    Je n’ai pas de mots pour te dire l’émotion ressentie… ton récit est…
    Chère, très chère Carole, pourquoi ne mets-tu pas tes pages sur papier ?

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