Une tablette de chocolat

L’homme n’avait pas frappé papa avec la grosse matraque qu’il portait accrochée à sa ceinture. Il n’avait pas posé son revolver sur la tempe de papa. Il n’avait même pas touché le corps tremblant de papa de sa main lourdement gantée.

Il avait juste dit : « Mets-toi là, face contre le mur, que je te fouille. »

L’homme n’avait pas poussé papa contre le mur à coups de pied et de poing. Il n’avait pas attaché papa avec les menottes luisantes qu’il portait accrochées à son épaisse ceinture de cuir. Il n’avait pas roué de coups le dos incliné de papa.

Mais papa s’était avancé vers le mur, tête basse, et il avait levé ses bras en l’air, en s’efforçant humblement d’appuyer ses épaules contre la paroi humide.

—Lève les bras plus haut, avait grogné l’homme.

Et papa avait levé les bras plus haut.

—Écarte un peu les jambes, avait ricané l’homme.

Et papa avait écarté les jambes. Et il était devenu bizarrement petit. Si petit, papa jusque-là si grand.

Tout petit, de plus en plus petit, appuyé contre le mur, les bras en l’air et les jambes écartées, tandis que l’homme le fouillait lentement.

Sur le mur tagué s’allongeait en lettres plates un nom d’homme illisible qui ressemblait à un cafard écrasé.

—Écarte-les davantage !

Alors papa qui était si fort et si courageux, papa qui l’avait sauvé de la noyade, cette nuit où il était tombé du canot pneumatique dans l’eau toute froide et noire. Papa qui n’avait jamais pu supporter qu’on le tutoie sans raison, papa avait écarté plus largement encore ses jambes flageolantes, et il était devenu de plus en plus petit, extraordinairement petit. Minuscule. Presque invisible, contre le mur tagué où s’allongeait comme un cafard le nom d’un inconnu.

L’homme avait examiné les papiers qu’il avait trouvés dans la poche de papa, et il les avait jetés à terre avec mépris. L’enfant avait très bien vu les papiers s’éparpiller sur le sol mouillé. Il avait eu peur de les voir bientôt s’envoler ou rouler jusqu’à une flaque qui en aurait effacé toutes les lettres mystérieuses et magiques, car il savait comme il était difficile et rare d’obtenir de tels papiers, dans les bureaux où l’on faisait la queue des jours entiers. Mais papa n’avait pas protesté. L’homme n’avait pas frappé le dos maintenant tout à fait voûté de papa. Il avait juste craché du côté de papa, qui se tenait toujours le front contre le mur et les mains en l’air :

—Enlève ton blouson.

L’homme n’avait pas eu besoin de frapper papa avec la crosse de son revolver, il n’avait pas même eu besoin de retirer de son étui le revolver qu’il portait à sa ceinture. Papa avait aussitôt obéi. Il avait fiévreusement déboutonné son blouson de vieux cuir, et même il avait commencé à le plier, pour le poser par terre, sur le trottoir.

—Magne-toi, avait grincé l’homme. Et il avait poussé le blouson du pied, dans le caniveau. Et papa, papa qui d’habitude ne supportait pas qu’on lui manque de respect, papa n’avait pas répliqué, papa, petit comme il était devenu, avait de nouveau levé ses mains en l’air. Et au lieu de le grandir, bizarrement ses mains levées l’avaient fait paraître encore plus petit. Vraiment minuscule. Presque invisible contre le mur recouvert de noms inconnus qui s’allongeaient en lettres sales comme des cafards écrasés.

—Enlève ta chemise, avait alors aboyé l’homme.

Les mains de papa s’étaient mises à trembler comme les corps serrés dans leurs gilets de plastique orange, au-dessus de la mer glacée, dans le canot tressautant. Et les mains tremblantes de papa avaient si maladroitement tâtonné pour trouver sur la chemise les deux derniers boutons qui ne s’étaient pas décousus, que l’homme avait hurlé :

—Plus vite, tu me fais perdre mon temps !

Et, sans attendre, d’un geste sec de sa main gantée de noir, il avait arraché la chemise qui était tombée, toute blanche, sur la boue brune et grasse qui stagnait dans le caniveau.

Sur la peau nue de papa, l’enfant avait vu luire, sombres et zigzagantes comme les mâchoires d’un piège, ces mauvaises cicatrices qui enserraient son dos mat, depuis la nuit où ils avaient tant couru, tous les deux, à travers le filet sauvage des barbelés qui avait soudain surgi sur le chemin, quand papa l’avait serré contre lui, pour que les crochets de fer ne harponnent que sa chair d’homme.

—Tu parles d’un tatouage, avait grommelé l’homme. T’es un dur, j’en étais sûr. Enlève tes chaussures et ton pantalon !
Et papa avait – chose que jamais l’enfant n’aurait voulu voir – retiré ses chaussures, puis il avait défait sa ceinture, et, enfin, il avait ôté son pantalon qui avait fait à ses pieds un petit tas brun et très laid, comme si papa s’était oublié là.

L’homme avait enfoncé sa main tout au fond des chaussures de papa, puis il avait pris le pantalon du bout de ses doigts gantés, comme s’il avait été en effet constitué d’excréments, et il l’avait secoué au-dessus du sol, avec un dégoût attentif et minutieux, comme s’il avait espéré y trouver on ne savait quoi de précieusement répugnant. Mais l’homme avait dû être déçu. Car l’enfant l’avait entendu jurer. Tandis que papa, en slip, l’air inquiet, avait de nouveau levé en l’air ses mains tremblantes, aussi haut qu’il l’avait pu – rétrécissant, rétrécissant, jusqu’à devenir si petit et si mince, si peu visible qu’on ne le distinguait presque plus du mur tagué recouvert de cafards écrasés contre lequel il était toujours appuyé.

A la fin, l’homme avait laissé tomber le pantalon près de la chemise, dans la boue du caniveau. 

—T’as de la chance, salaud, t’as de la chance, avait crié l’homme. T’as de la chance que j’aie encore rien trouvé, mais tu t’en tireras pas comme ça. Et papa, en slip et tremblant, avait levé les mains si haut qu’il aurait pu, cette fois, tout à fait disparaître.

C’est alors qu’un autre homme était arrivé. Semblable au premier. Avec le même uniforme, la même matraque, le même revolver, les mêmes menottes luisantes accrochées à sa grosse ceinture de cuir. Semblable au premier, mais avec un ventre rond et mou qui lui donnait un drôle d’air de nounours. L’homme au ventre mou s’était penché, il avait retiré ses gants, et il avait ramassé sur la route tous les papiers tachés d’humidité qu’il avait soigneusement examinés avant de les rendre à papa, bien pliés. Et papa avait enfin baissé ses mains tremblantes, pour prendre les papiers et les serrer contre son corps tout nu.

—Qu’est-ce qui t’as pris ? avait dit le deuxième homme au premier. Tu vois bien que c’est pas lui… Et il s’était approché de papa, toujours en slip, qui tenait contre lui les papiers où sa photo pendait, toute triste. « Tu peux te rhabiller, maintenant. Avec les excuses de la maison… »

Alors le premier homme s’était vraiment, vraiment énervé, et cette fois il avait giflé papa si fort que papa était tombé à genoux et sanglant sur son tas de vêtements souillés. 

—Laisse béton, je t’ai dit. Laisse-le, bon sang. Puisque c’est pas lui. Fiche-lui la paix, à la fin.

Et l’homme au ventre mou qui ressemblait à un nounours en uniforme s’était avancé vers le coin d’ombre où l’enfant se tenait tapi. Il avait tiré l’enfant à la lumière du réverbère. Il l’avait regardé avec douceur, en hochant la tête.

—Pauvre gosse, avait dit l’homme au ventre mou. Pauvre gosse, qui a tout vu. Et il lui avait doucement caressé les cheveux. Puis il avait sorti de sa poche une tablette de chocolat. C’était du chocolat au lait. L’enfant avait senti la salive brûler son palais desséché. « T’as faim, toi, hein ? avait soufflé l’homme au ventre mou. T’as faim, pauvre gosse. Alors prends-la… Je la gardais pour mon petit creux de minuit, mais vas-y, prends-la… prends-la, je te dis. » L’homme au ventre mou avait fourré la tablette dans la main de l’enfant. Et l’enfant l’avait aussitôt haï. Pas seulement parce que sa grosse main d’homme en uniforme était aussi tiède et molle que son ventre proéminent. Mais parce que sa pitié venait de rendre certaine, définitive et inoubliable l’humiliation que papa venait de subir. 

—T’iras à l’hôpital te faire recoudre, avait dit l’homme à papa, ce sera vite arrangé. Deux ou trois points de suture, pas plus. Puis il avait essuyé le visage de papa avec un mouchoir en papier.

—Garde le mouchoir appuyé sur la plaie pour arrêter le sang. Je t’appelle les pompiers si tu veux. Mais tu raconteras rien. Tu diras juste qu’on t’a agressé. Des voyous, tu diras. T’as compris ?

Papa avait remercié, poliment, bien trop poliment. Il avait assuré, d’une voix flûtée que l’enfant ne parvenait plus à reconnaître, qu’il n’avait pas besoin des pompiers, qu’il se débrouillerait et qu’il ne dirait rien, bien entendu, rien du tout, et il s’était rhabillé en hâte, maladroitement parce qu’il pressait sa plaie sanglante avec le mouchoir. Papa avait enfilé avec des gestes de pantin sa chemise déchirée qui s’était aussitôt auréolée de sang, ensuite il avait remis son pantalon maculé, et son blouson taché. Puis il avait serré ses papiers abîmés dans la poche de son blouson, et il avait attendu, docile, que les hommes s’en aillent.

Sur la route, les deux hommes, l’un derrière l’autre, s’étaient éloignés lentement. L’enfant avait mis la tablette de chocolat dans sa poche — peut-être qu’elle allait se faire oublier, la pitié, si lui, le pauvre gosse, il oubliait la faim, la faim, la faim qui le tenaillait depuis la veille.

L’homme au ventre mou s’était retourné un instant, il lui avait souri et il lui avait fait un petit signe de la main, comme un adieu. L’enfant n’avait pas répondu. Il avait vu briller longtemps, dans la nuit que traversait l’éclat blafard des réverbères, les menottes d’argent accrochées au vaste ceinturon de l’homme au ventre mou. Et de nouveau il l’avait haï.

Papa avait repris sa marche. Il traversait la nuit, agile, rapide, grand et droit de nouveau. Comme si rien ne s’était passé. Et peut-être après tout qu’il ne s’était rien passé. L’enfant était prêt à le croire, capable d’oublier. Car c’était un enfant courageux, qui savait que s’il trouvait en lui la force d’oublier ce qu’il venait de voir, papa serait de nouveau papa, l’homme fort et audacieux qui n’avait peur de rien ni de personne, le héros qui l’avait plusieurs fois sauvé de la mort, sur le trajet dangereux qui les avait menés tous deux dans ce pays sans soleil où il faisait si faim. 

Papa marchait très vite. Papa était si grand de nouveau, si vigoureux et décidé. Papa serrait sa main très fort pour l’empêcher de tomber sur la route où il trébuchait. Avec papa il irait encore loin. Très loin. Bien plus loin que très loin, là où personne, plus jamais, n’arracherait à papa sa chemise de héros. Mais quelque chose alourdissait son pas d’enfant, quelque chose l’empêchait de suivre papa dans la nuit. 

L’enfant mit la main dans sa poche. Ce qui pesait si lourd, l’empêchant de suivre papa redevenu papa, c’était donc elle, la tablette de chocolat qui tiédissait dans sa poche et salissait ses doigts. Comme il la haïssait, comme il le haïssait, l’homme au ventre de nounours qui lui avait infligé sa pitié. Il allait la jeter, la piétiner, sa dégoûtante pitié en chocolat…

Mais papa s’était arrêté. 

—Qu’est-ce qu’il t’a donné, tout à l’heure ? C’était du chocolat, on dirait ?

Les yeux de papa brillaient de convoitise, et il y avait dans sa voix cette sécheresse des palais affamés que l’enfant connaissait si bien. Bien sûr. Papa avait faim. Ils avaient faim. Alors l’enfant, incapable de résister plus longtemps, au lieu de la piétiner comme il l’aurait dû, avait tendu à papa la tablette de chocolat. Papa avait partagé la tablette en deux. Ils s’étaient assis sur le bord du trottoir, l’un contre l’autre, dans le vent froid de la nuit, bien serrés comme sur le canot, et ils avaient retiré avec soin, pour ne pas perdre la moindre parcelle de chocolat ramolli, la légère enveloppe d’argent. L’enfant en avait fait une boulette ronde et rêche, qu’il avait jetée au loin. Mais elle avait continué à luire salement sous l’éclat d’un réverbère. Il savait qu’il aurait été encore temps de se lever, de la repousser pour toujours au néant d’un simple coup de pied. Seulement il était très las. Et il avait tellement, tellement faim. Il était resté assis. Au creux de ses mains amaigries et glacées, le chocolat était gras et brun comme la boue du caniveau, épais et nourrissant comme la honte consentie.

Dans la nuit silencieuse, serré contre papa et voûté comme lui, il avait mangé lentement, lentement, sa part, léchant ses doigts et mastiquant jusqu’à la dernière bouchée de l’humiliation.

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13 commentaires pour Une tablette de chocolat

  1. Hélène*** dit :

    C’est si bien écrit Carole! On sent la caresse douloureuse du chocolat fondant et recouvrant la langue en glissant, cruellement délicieuse, le long de la gorge serrée.

  2. jill bill dit :

    Bonsoir Carole… on en reste ému et on les imagine partageant ce chocolat… c’est devant de tels hommes qu’on peut voir son papa perdre la face, et mieux vaut parfois… merci, JB

  3. Même dans la nuit la plus noire, y aurait-il toujours une main qui se tendrait vers l’Autre ?
    J’en doute …

  4. gadgio dit :

    Cruels et douloureux sont ces instants où l’homme qui détient le pouvoir, armé et botté, suspecte et humilie l’autre.. celui qui n’a plus rien et qui peut tout perdre.. même la vie.

  5. Quichottine dit :

    C’est terrible… et si bien raconté !

    Je ne sais pas ce que deviendra l’enfant, mais j’ai peur qu’un jour il s’en souvienne et que ce soit la violence qui éclate…

    Merci pour tout, Carole.
    Passe une douce journée.

  6. almanito dit :

    Terrible récit, si proche de la réalité….
    Ce petit gars se rendra compte un jour que l’humiliation subie par son papa n’enlève rien à son formidable courage et que la honte ne touche que ces deux salauds.
    J’ai lu le coeur battant, en tremblant pour cet enfant jusqu’au bout.

    • carole dit :

      Pour moi, si le « premier homme » est un salaud et même un sadique, le « deuxième homme » n’en est pas un, au contraire, même s’il est maladroit et manque du sens critique et du courage qui lui permettrait de s’opposer réellement au premier. Mais je voulais dire qu’il n’y a pas que les salauds qui font du mal, en réalité, et qu’une bonne intention peut se révéler aussi, voire plus destructrice qu’une mauvaise, si elle ajoute à l’humiliation subie. Une idée certainement « dérangeante », je le conçois.
      Et j’ai bien pris soin de ne situer ce récit dans aucun pays ni aucune époque précise, même si l’actualité nous fournit de nombreux cadres possibles.

      • almanito dit :

        Je l’avais bien pris comme ça, c’est pourquoi je disais que le second est un salaud, parce que la tablette ne rachète rien et qu’il aurait pu intervenir lorsque son collègue a donné une dernière raclée au père avant de partir. Et dans le fond, s’il n’est pas un salaud, on peut quand même dire qu’il s’accommode facilement d’une violence devenue ordinaire.

      • carole dit :

        Entièrement d’accord, là.

  7. mansfield dit :

    Un texte qui me rappelle une anecdote racontée par mon père adolescent lors du débarquement des américains à Casablanca en 42, ils lui avaient donné du chocolat, mais ils étaient si grands, si forts, si inquiétants qu’il avait eu peur et n’avait pu apprécier ce geste d’amitié vraie cette fois et qui n’était pas associé à l’humiliation. Le parallèle me laisse rêveuse, et toujours admirative devant ton talent de conteuse!

  8. Un texte émouvant et poignant que je découvre via le blog de Géhèm.
    L’humiliation de ceux qui cherchent un ailleurs de paix vue par le biais du regard d’un enfant qui assiste à la violence faite à son père qui jusqu’ici lui apparaissait grand et fort. Quelque chose de douloureux et de poignant. L’enfant bouleversé face à l’humiliation de son père s’est senti lui-même humilié par le geste du second intervenant trop lâche pour contester les actes de son collègue mais suffisamment humain devant la détresse de l’enfant, mais ne sachant pas comment lui rendre sa dignité. Ce texte est fort et tenue en haleine j’ai été et bouleversée en pendant au sort des migrants qui ont déjà dû rencontrer ce genre de situation.
    Bravo et merci

  9. polly dit :

    Je suis bouleversée par ton récit qui résonne si fort en ces temps douloureux. La pitié est tout autant destructrice que les coups, et ce geste qui pourrait paraître tendre ne le dédouane pas d’être resté dans l’ombre pour limiter l’humiliation.

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