La clé

Elle avait accompagné Élina à cette fête d’enfants, tout en bas du village, au bord du lac. C’était pour un anniversaire et elle avait félicité la petite fille de la maison d’être devenue si grande. Puis elle avait bavardé un moment avec la mère qui invitait, une grosse femme très douce qui avait un autre fils déjà adulte. La femme lui avait expliqué que son aîné était parti travailler en Chine. A Shanghai. « C’est très bien, Shanghai, avait-elle dit machinalement, juste pour être polie, c’est très intéressant, la Chine, il a beaucoup de chance. Les jeunes voyagent bien plus facilement, aujourd’hui, que nous ne… » La grosse femme n’avait rien répondu. Elle avait croisé un instant son regard pâle et mou, qui s’était aussitôt détourné, et elle s’était sentie mal à l’aise, sans bien comprendre pourquoi. Elle avait rapidement pris congé, et elle était remontée, seule, vers leur petite maison toute neuve du sommet de la colline.

Sur le bord de la route les érables d’automne éclataient de lumière rouge sur le gris profond du ciel. Sous le vent ils paraissaient trembler comme des flammes. Et les feuilles s’envolaient en étincelles, recouvrant le monde de leurs braises profondes. L’hiver les soufflerait comme de pauvres chandelles, et déjà sur les trottoirs de terre battue, des débris boueux, visqueux et répugnants s’écrasaient sous les pieds qui glissaient.

Pourtant elle ne pouvait détacher les yeux de l’éclat fragile des érables. Qu’ils étaient beaux ainsi, pour cet après-midi que la nuit précoce engloutirait bientôt, posés comme un dernier plongeon somptueux tout au bord de la grande fosse de l’hiver. Qu’ils étaient jeunes, ardents, ces arbres de l’avenue, vraiment si beaux, tout hérissés de feu, debout dans le ciel gris. On aurait cru que toute la lumière du jour, fuyant le ciel terni, s’était coulée en eux. Dire que le printemps les avait repeints en avril seulement, dans toutes ses nuances de vert délicat, chaque feuille comme un grain de peinture posé sur le ciel bleu. Et qu’on n’arrivait même plus à se souvenir des couleurs de l’été. Et désormais c’était déjà l’automne, dans sa splendeur inexorable, poussant le monde vers le grand lac gelé d’hiver. Est-ce que ce n’était pas en Chine, justement, qu’on célébrait les érables rouges, en méditant sur la fugacité de la beauté et du bonheur, avant le grand saut de l’hiver ? En Chine ? ou au Japon ? Quelque part par là… Elle ne savait plus…

Soudain, elle avait aperçu l’enfant. Petit bonhomme encore si maladroit, il descendait la pente en courant, trébuchant et instable, emporté par ses petites jambes. C’était – elle le distinguait mieux maintenant, de mieux en mieux – un petit garçon blond aux cheveux bouclés, vêtu d’un pull-over bleu, d’un pantalon rouge… blond, bleu, rouge… mais n’était-ce pas ? oui, c’était un petit garçon qu’elle croyait reconnaître… Mon Dieu, oh, mon Dieu, c’était lui, c’était bien lui ! Léo ! Que faisait-il ici ? Il s’était donc échappé ? Et Jean qui devait le surveiller… il avait dû laisser le portillon ouvert. Et il n’avait pas même un anorak, par ce froid de novembre.

Elle avait reçu dans ses bras, échevelé et essoufflé, le fugitif. 

Ses mains, sa voix, tout son être avait été pris d’un tel frisson glacé lorsqu’elle avait senti contre le sien le petit corps tomber, épuisé, au bord de tant d’autres chutes terrifiantes, qu’elle n’avait pas eu la force de le gronder vraiment.

—Léo ! qu’est-ce que tu fais ici ? Léo ! Léo… Tu aurais pu tomber.  Tu aurais pu te tuer. Tu aurais pu te faire écraser. Tu aurais pu t’enliser dans les marais. Tu aurais pu te noyer dans le lac. Tu aurais pu te faire enlever. Tu aurais pu mourir de froid. Tu aurais pu. Tu aurais pu te perdre. J’aurais pu te perdre. Léo ! Léo… ! Tu comprends tout cela ? J’ai eu si peur, Léo, quand je t’ai vu… Alors dis-moi ce que tu fais là, sur la route… 

—Je vais chercher Élina.

—Tu allais chercher Élina ? Tout seul ? Tu ne sais même pas où je l’ai emmenée. Si je ne t’avais pas retrouvé, par hasard… ! Où est-ce que tu serais allé te perdre ? Au bout de la route ? Dans les marais ? Dans le lac ? Au fond du lac, voilà où tu serais allé tomber. Tout au fond, Léo, là où on disparaît. Léo ! Léo, c’est affreux ce que tu as fait. Comment es-tu sorti ? Le portillon était ouvert, hein, c’est ça ?

—Pas ouvert. Mais j’ai poussé. Poussé. Et c’était ouvert.

—Tu es fou, Léo, complètement fou. Tu aurais pu… Tu sais bien qu’il ne faut pas sortir tout seul. Et jamais sur la route. Qu’il faut toujours demander à maman. À papa. Faire ce qu’on dit. Être prudent.

—Je voulais…

—Tu voulais. On ne fait pas ce qu’on veut, Léo. On ne dit pas « je veux ». On ne pousse pas les portes comme ça pour s’en aller courir seul dans le monde. On réfléchit, on demande, on fait attention. On donne la main de maman.

Ils étaient revenus ensemble, main dans la main. Et elle s’était sentie tellement apaisée, finalement, si heureuse de sentir dans sa paume la tiédeur revenue des petits doigts de l’enfant, qu’elle en avait tout à fait oublié sa peur et sa colère. Il était si mignon, tendre et délicat, son Léo. Il l’aimait si naturellement. Avec tant de confiance sereine. Sans jugement et sans questions. Et elle, elle l’aimait tant, son petit Léo. Plus que tout. Pour toujours. Son enfant.

Lorsqu’ils avaient atteint la maison, ils avaient aperçu Jean qui fouillait le jardin, affolé. Léo avait lâché sa main, courant de nouveau devant elle.

—Il est revenu. Voilà. Je l’ai aperçu sur la route en remontant. Il était parti tout seul, figure-toi. Il descendait la côte. Il courait droit devant lui. Il aurait pu arriver n’importe quoi. Par ce temps glacé. Et ce lac qui est si dangereux, là-bas. Pourquoi faut-il toujours que cet enfant se sauve, comme cela ? Je ne comprends pas, Jean. Tu sais bien comment il est. Tu aurais dû fermer le portillon.

—Mais il était fermé, je t’assure. Je l’avais fermé.

—Pas assez bien. Il ne faut pas seulement pousser la porte, ça ne suffit pas à l’arrêter. Il faut tourner la poignée, fermer complètement. L’empêcher de s’enfuir. Il ne sait pas ouvrir les portes. Pas encore. Tu aurais dû…

—Rentre à la maison, maintenant, Léo. Tu as assez joué dehors pour la journée. Je vais te lire une histoire. Un histoire de loup, ou de lion, aujourd’hui, tu mérites une histoire de loup ou de lion, petit oiseau. Après tu feras la sieste. 

Jean, qui voulait se faire pardonner sans doute, avait pris l’enfant dans ses bras, et il l’emportait déjà dans l’escalier. Fermement. Non, pour aujourd’hui du moins il ne s’enfuirait plus, le petit lutin qui ne marchait qu’en courant. Il dormirait. Et son corps léger creuserait à peine dans son lit le nid tranquille où il se blottirait, sans plus songer à s’envoler.

Elle était restée quelques instants dans le jardin, rêveuse et indécise, émue encore. Était allée fermer le portillon. Avait vérifié deux fois que la poignée était bien enclenchée. Puis, se penchant vers la rue, avait jeté un dernier regard, en bas, sur les érables en feu. Le vent soufflait plus fort et les érables se décharnaient lentement, tandis que les feuilles emportées dansaient en tournoyant sur la route embrasée, poussées vers la disparition en pluie superbe et flamboyante. Un feu d’artifice mélancolique, lorsque toutes les lueurs envolées redescendent sur la terre, avant de s’éteindre dans la nuit. Un jeune chat roux courait entre les arbres, essayant d’attraper les étincelles de feuilles qui échappaient toujours à sa prise. Un chat roux dans la pluie des feuilles rousses. Que les couleurs étaient donc belles.

C’est alors qu’elle l’avait vu, s’éloignant à travers le feuillage d’automne. C’était un adolescent aux cheveux châtain clair, qui avançait d’un pas résolu, à peine ralenti par le lourd sac à dos qu’il portait. Un grand jeune homme qui s’en allait, bien décidé. Vers on ne savait quelle gare ou quel aéroport, au bout du monde. Il avançait si vite, il s’en allait si loin. C’était déjà un homme aux cheveux ternis qui persistait à marcher dans le vent froid, vers des destinations qu’elle ignorait. Un homme assuré et confiant, solitaire et buté, dont elle ne savait plus rien, sinon qu’elle ne le ramènerait plus jamais à la maison. Elle lui avait fait un petit signe timide de la main. Mais lui, sans lui répondre, sans même penser à se retourner, il avait disparu tout à fait, poursuivant impitoyablement sa route, au loin, entre les arbres noirs que l’hiver avait déjà décharnés.

Alors, toute vieille sur le seuil, elle avait commencé à s’effacer lentement dans l’air brumeux, devenant, sans plus résister, aussi flasque, grisâtre, inconsistante et résignée que cette femme, tout à l’heure, avec qui elle avait sottement bavardé.

Elle s’était redressée. La nuit tombait déjà. Tout à l’heure elle retournerait chercher Élina. Elle avait tant de choses à faire. Pourquoi avait-elle fait ce rêve, alors qu’elle était là, droite et résolue, jeune et forte encore, sur le seuil de sa maison neuve, travaillant à l’avenir et veillant sur sa famille ? Farouchement. Comme une chatte – comme une lionne – comme une louve – comme une pie – comme une mère.

Elle avait encore vérifié la poignée du portillon. Puis elle était allée chercher dans le garage, au fond du grand carton dans lequel on leur avait livré le portillon, le mois précédent, la clé neuve et luisante dont on ne s’était jamais servi encore. L’avait tournée deux fois dans la serrure. S’était dit qu’il faudrait refaire le grillage et le monter à deux mètres, au moins, maintenant, puisque l’enfant grandissait et s’enhardissait, tandis que les arbustes de la haie poussaient si lentement. S’était souvenue encore des yeux pâlis de la femme, tout à l’heure. De la chair flasque de ses joues grises. Et sur sa propre joue sans rides, soudain, elle avait senti cette larme couler tout doucement. Si doucement. A peine une larme. Une goutte salée qui traçait son chemin amer dans sa vie trop heureuse, comme si elle l’avait toujours su. Une larme. Une autre encore. Pourquoi donc ? Elle s’était mise à pleurer sans  fatigue, sans douleur véritable. À pleurer comme on pense, lorsqu’on veut y voir mieux. Des larmes que les tâches quotidiennes essuieraient aussitôt, quand elle n’aurait plus le temps, mais qui devaient couler juste là, maintenant, pour que demain tout soit bien clair.

Car elle le savait bien qu’on pouvait peut-être empêcher à grand peine les petits enfants de sortir des jardins pour s’en aller se perdre au loin. Mais que le temps, lui, le temps, on ne pouvait pas, on ne pourrait jamais l’empêcher de courir, de fuir comme un voleur, emportant pour toujours l’amour, et la confiance, et la tendresse – et la petite main qui se serrait dans la vôtre.

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6 commentaires pour La clé

  1. flipperine dit :

    ouf il est retrouvé c’est le principal

  2. almanito dit :

    Belle évocation mélancolique et si tendre, comme une maman…

  3. Quichottine dit :

    Les enfants grandissent, et un jour, ils s’en vont… pour de vrai.
    Ils se retournent parfois, et parfois non.
    Aucune clé, aucun mur, ne peut les arrêter, même l’amour ou l’inquiétude de leur mère.
    Ce n’est jamais si simple de l’accepter.

    Mais que dire encore ?
    Peut-être que c’est parfois la mère qui s’en va et qu’elle manque à jamais.

  4. eckatelefil dit :

    Pas de clef pour enfermer le temps………….

  5. les Caphys dit :

    un côté Vian avec l’écume des jours

  6. jill bill dit :

    Ceci me fait remonter un vieux souvenir, une maison sans barrière encore, notre gamin de 2 ans et demi avait joué les explorateurs, en rue, la peur de ma vie… !!! Je l’ai cherché dans toutes les directions et retrouvé, et puis il y a le jour où ils partent pour de bon nos grands enfants…

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