Le gâteau

Elle avait retiré le gâteau du four, l’avait démoulé à grand peine. Puis avait entrepris le délicat travail du glaçage.

C’était aujourd’hui l’anniversaire de Lilou. Et même si, bien entendu, Adèle n’allait pas revenir de Melbourne, Géraldine, au moins, avait promis d’être là. Elles seraient toutes les trois, réunies pour l’anniversaire. Tout serait presque comme autrefois. Oui, elles passeraient un bon moment ensemble, un joyeux moment.

Elle avait même acheté une bouteille de champagne, qu’elle servirait avec le gâteau. Le champagne rendrait Géraldine souriante. Géraldine la boudeuse et la mécontente, qui n’était pas passée à la maison depuis plus d’un an, parce qu’elle n’avait jamais-vraiment- jamais-le-temps, figure-toi maman. Géraldine qui répondait si rarement au téléphone, et s’arrangeait, on ne savait comment, pour ne le faire que dans les transports en commun ou à la caisse des grands magasins. Géraldine avec laquelle elle avait de si rares, si brèves et si étranges conversations, ponctuées de vibrations profondes et de crissements aigus, qui finissaient toujours par s’interrompre dans une manœuvre d’urgence. Sortir du métro. Composer le code de la carte bleue. Passer le tourniquet. Traverser au feu. Maman il faut que je te laisse.

Mais aujourd’hui.

Même Géraldine viendrait aujourd’hui, elle l’avait promis. Pour l’anniversaire de Lilou.

Lilou qu’il n’avait pas été facile de faire venir non plus. Car à vrai dire, même si Lilou passait de temps à autre à la maison, elle ne répondait pas davantage que Géraldine au téléphone et aux messages, quels qu’ils soient, que Chantal laissait à tout hasard sur ses répondeurs et ses messageries.

—Ils sont comme ça, aujourd’hui, les jeunes, et c’est très bien. Très très bien. Ils font leur vie… Et toi tu les harcèles, tu nous harcèles, tu ne veux pas comprendre, maugréait toujours Georges lorsqu’elle se plaignait.

Elle était toujours tellement surprise de l’indifférence de Georges, qui s’accommodait parfaitement quant à lui de rester six mois sans aucune nouvelle des enfants.

—Mais enfin, Georges, ce sont nos filles… et puis tu sais bien… elles n’ont toujours pas de vrai travail… et à Paris, avec les loyers qu’elles ont… si jamais… enfin on ne peut pas les laisser toutes seules, comme cela, sans être sûr… enfin, je fais ce que je peux, ce n’est pas assez, je sais, mais il faut tout de même bien que quelqu’un… suive un peu… enfin que quelqu’un… les aide, Georges, voyons, tu sais cela…

—Et alors ? Personne ne te demande rien. Elles ne te demandent rien. Si tu les aides, c’est parce que tu veux bien. Ça ne te donne aucun droit. Aucun.

—Oh Georges, comme tu es dur, enfin… voyons… les enfants… ce sont… les enfants ! On ne peut pas rester sans se parler, sans…

—Si elles n’ont pas envie de te parler, ça les regarde. Chacun sa vie.

—Chacun sa vie, d’accord, évidemment, mais, imagine… s’il leur arrivait quelque chose… on ne saurait pas… On entend des choses si affreuses à la télé… Hier encore…

—Que veux-tu qu’il leur arrive ? D’ailleurs elles se débrouilleraient très bien sans toi. Il y a des hôpitaux, des services sociaux, et elles ont des amis, de nombreux amis, que je sache. Adèle, du reste, est à Melbourne avec son gosse, et elle s’en sort parfaitement. Toute seule. Et d’autant mieux, à vrai dire, que tu ne peux pas t’en mêler.

—Mais Adèle me parle chaque semaine sur Skype. Et je sais, au moins, que le petit pousse bien.

—Tu vois. Elle se débrouille. Elle n’a pas besoin de toi. Au contraire. 

—Mais… mais… et nous, Georges, tu n’y penses jamais ? Nous ne sommes plus jeunes… nous pouvons tomber malades, et même… si tu… si je… mourais, par exemple, imagine, si je… si tu… si nous mourions, imagine… si elles n’appellent jamais, si elles ne répondent à rien… tu imagines ?  elle le sauraient peut-être trop tard… ou même pas du tout…

—Et alors ? Qu’est-ce que ça changerait ? Pourquoi est-ce que tu veux t’imposer, toujours ?Si tu meurs, ma pauvre Chantal, fais-le discrètement, au moins, ne va pas t’étaler comme ça, te vautrer, peser et t’imposer. C’est pénible, je t’assure, c’est très pénible, très très pénible, ton comportement. Ce laisser-aller perpétuel des émotions. Cet abandon sans vergogne, in-sup-portable, à toutes tes faiblesses. Et cesse au moins de poursuivre tes filles au téléphone. C’est indécent. Isa n’appelle jamais son fils, elle, elle est digne, elle attend qu’il fasse la démarche. Évidemment. Et lui, c’est un garçon bien dans sa peau, indépendant, autonome… il n’appelle pas plus d’une fois tous les deux-trois mois. Mais ça n’empêche pas Isa de dormir. Au contraire, ça la réconforte, elle. Elle trouve ça positif, Isa, très mature, de voir comment il a su trancher le cordon ombilical. Et elle a raison. Prends donc exemple sur Isa qui est une femme moderne et intelligente. Équilibrée. Épanouie. C’est comme ça, aujourd’hui, chacun vit sa vie de son côté. Et c’est très bien, très très bien. La modernité, c’est l’in-dividualisme, Chantal, l’in-di-vi-du-a-lis-me. Tu n’es pas au courant ? Il n’y a que toi pour ne pas comprendre. L’in-dividualisme, l’a-tomisation de chaque existence, la dis-solution de l’idée de famille, voilà l’essence de la modernité. Une vie liquide, légère, libre, Chantal, une vie LIBRE enfin, pour la première fois depuis des mil-lénaires, s’ouvre devant chacun. Vie incertaine et précaire, certes, mais ô combien mobile, pétillante, délicieuse, li-bre, Chantal, li-bre ! Et toi, avec tes idées dépassées d’affection éternelle et de travail stable, ton idéologie op-pressante, a-liénante, non seulement tu te rends malheureuse, mais en plus tu em-merdes tout le monde. Tu em-merdes tout le monde, et surtout tes enfants, je te l’ai dit cent fois mais tu ne veux pas comprendre. Tu n’as à t’en prendre qu’à toi-même, si tu n’es pas heureuse, ma pauvre Chantal, qu’à toi-même… D’ailleurs, tu devrais voir un psy. Tout le monde voit un psy aujourd’hui. Même Isa qui est un modèle d’é-quilibre en voit un toutes les semaines. Car le bonheur, ma pauvre Chantal, c’est une conquête, figure-toi, un effort quo-ti-dien, une vo-lonté toujours tendue vers l’avant. Il faut savoir se faire aider pour l’atteindre et le conserver, il faut pouvoir ré-fléchir à ses erreurs pour réussir un authentique projet de vie. Se trouver soi-même, Chantal, soi-même, hors des vieux rôles convenus de mère, d’épouse, toutes ces comédies d’autrefois. Tu te plains toujours, mais tu mérites am-ple-ment ton sort, Chantal, permets-moi de te le dire. Tu ne fais a-bsolument aucun effort. Va donc voir le psy d’Isa. Et sa diététicienne. Elle te donnera aussi l’adresse de son naturopathe. Tu as tel-lement grossi. Tu te laisses aller. Pas étonnant que tes filles s’éloignent. Elles préfèrent mettre à distance l’image de la mère. Tu n’es pas un modèle pour elles. Tu es tellement loin de tout ce qui peut avoir du sens aujourd’hui…

Aujourd’hui, aujourd’hui. Elle n’est pas une femme d’aujourd’hui. Georges est un homme d’aujourd’hui. Aujourd’hui on doit trouver du sens. Tout seul. Réussir un projet. De vie liquide. Tout liquider. Avec un psy. Une diététicienne. Et même un naturopathe. Aujourd’hui le bonheur est libre et léger, il pétille et se déguste, mais ne se partage pas. C’est pourquoi les enfants font leur vie loin des mères fatiguées qui approvisionnent discrètement leur compte en banque. C’est pourquoi les hommes vieillissants refont leur vie avec des femmes que rien ne fait vieillir, fines et féroces comme des mantes religieuses, résolument modernes. Avec des Isa, parées de cette irrésistible séduction que seul peut conférer l’égoïsme résolu, des Isa que des esthéticiennes et des coiffeurs et des psy à la mode savent rendre toujours plus jeunes, plus épanouies, plus égoïstes et plus férocement modernes, à mesure qu’elles avancent en âge, et d’ex en nouveau compagnon.

Tu ne comprends pas, répétait Georges. Et tout s’était enchaîné si vite qu’elle n’avait pas pu comprendre, en effet. Georges l’avait quittée un jour pour Isa. Sans haine apparente, sans rancune exprimée, avec des mots très calmes par lesquels il prétendait lui conserver toute son amitié – ce qui se résumait à lui prodiguer aussi régulièrement qu’abondamment ses conseils délétères et condescendants. Il l’avait quittée froidement, calmement, mais sans appel, pour vivre avec cette Isa si élégante et toujours jeune dont la blondeur impeccable s’accordait sans doute mieux que son menton affalé à la chaire de professeur qu’il venait d’obtenir à Paris. Presque aussitôt après, Adèle s’était installée à Melbourne où elle avait eu un petit garçon que Chantal n’avait jamais vu que sur internet. Et Géraldine et Lilou avaient cessé presque toute relation avec leur mère comme avec leur père et leur soeur aînée, ne se voyant d’ailleurs jamais non plus, bien que logées à quelques rues seulement l’une de l’autre, comme si le divorce des parents les avait délivrées d’un coup du poids de la famille entière. 

Mais aujourd’hui, aujourd’hui… aujourd’hui… eh bien, cet aujourd’hui-là serait à elle, il serait enfin différent, puisqu’elle avait réussi à inviter ensemble Géraldine et Lilou. Oh, cela n’avait pas été simple. Elle y avait travaillé deux mois durant, avec acharnement, revenant sans cesse à la charge. Dès août elle avait lancé des propositions, auxquelles d’abord bien sûr aucune des filles n’avait répondu, puis qu’elles avaient fini, de guerre lasse, par accepter. Elles avaient convenu finalement de se voir chez leur mère – non pas exactement le jour de l’anniversaire de Lilou, comme Chantal l’aurait souhaité, mais le jeudi suivant, et non pas une journée entière, il ne fallait pas trop demander, mais pendant quelques heures, ce qui déjà n’était pas si mal. Géraldine prendrait un covoiturage en début de matinée, puis s’arrêterait à Troyes où elle déjeunerait rapidement avec une copine de lycée, une fille qui pourrait peut-être lui donner un contact, avait-elle justifié – un contact, pour un job, bien sûr, maman. Ensuite elle n’aurait plus qu’à repartir vers la maison, par un autre covoiturage, ce serait l’affaire d’un quart d’heure. Lilou quant à elle devait partir directement de Paris, vers onze heures, elle ne pouvait pas venir plus tôt, il fallait bien qu’elle dorme un peu le matin, depuis qu’elle avait ce petit contrat de serveuse, le soir, dans une librairie-café qui organisait des lectures tardives. 

Elles se réuniraient pour un café, un simple café, c’était entendu, puisque que Lilou suivait un régime et que Géraldine aurait déjà mangé, un simple café, mais un café gourmand, avait précisé Géraldine, employant une expression que Chantal n’avait encore jamais entendue, mais dont elle avait cru deviner le sens en préparant son gâteau. Elles dégusteraient leur café gourmand, elles bavarderaient ensemble un moment, Lilou essaierait le grand pull en cachemire que Chantal lui avait choisi, ensuite elles repartiraient, chacune de leur côté, au moyen d’un nouveau dispositif très complexe de covoiturage et d’escales, en milieu d’après-midi. Ce ne serait pas trop long, cette petite rencontre, mais ce serait tout de même très sympa, avait dit Lilou.

Et elle, Chantal, elle qui ne faisait plus du tout depuis des années de cuisine ni de pâtisserie, elle avait préparé ce gâteau au chocolat glacé au Nutella qu’elle leur faisait autrefois, lorsqu’elles étaient encore ces fillettes charmantes, juste un peu capricieuses, mais si mignonnes tout de même, qui  avaient tant d’amis à inviter chez elles, pour leur anniversaire.

À midi elle avait rapidement avalé un reste de nouilles froides qu’elle avait extrait du frigo et n’avait pas même pris le temps de réchauffer. Puis elle avait disposé la nappe blanche sur la table du séjour. Puis sur la nappe blanche finalement un peu jaune par endroits, elle avait placé, en essayant de recouvrir les taches, trois petites assiettes bleues à filet doré, qu’elle avait choisies parmi les moins abîmées du vieux service. Enfn elle s’était perchée sur un escabeau, et elle avait attrapé trois bougies dans le grand placard de l’arrière-cuisine, trois bougies colorées qui avaient survécu aux anniversaires passés, qu’elle avait délicatement enfoncées dans la chair refroidie du gâteau. Trois, ce serait plus élégant que trente. Comme ça elle n’aurait pas l’air de vouloir dire que.

Elle regarda sa montre. Il était 12 heures 34. La cafetière électrique bouillonnait et crachait déjà. Il ne lui restait plus qu’à passer un petit coup de chiffon sur le buffet poussiéreux. Et sur les vitres de la porte-fenêtre. Très vite. Les filles pouvaient arriver d’une minute à l’autre, pour le café gourmand, on ne savait jamais avec ces covoiturages, même s’il était plus probable qu’elles arrivent seulement vers une heure ou une heure et demie. Deux heures même, qui pouvait dire ? Elles ne prévenaient jamais, les retards leur étaient indifférents. Elles avaient une conception si déroutante des horaires. D’éternelles étudiantes. Toutes deux sans emploi véritable à trente-trois et trente ans, vivotant de petits métiers et des maigres économies de leur mère. Cette précarité, mi-anxieuse, mi- insouciante, terrifiait Chantal. Mais Georges trouvait cela, comme tout le reste, très bien. Très très bien. Po-sitif. Mo-derne. Ne pas s’installer. Rester libre, bo-hème, léger, alors que toi, Chantal, ma pauvre, à toujours t’inquiéter de sottises, comme tu as grossi, comme tu es devenue lourde. D’ailleurs le fils d’Isa va passer à Madrid une nouvelle année sab-batique, à trente-cinq ans, avec son compagnon, et Isa n’y voit, elle, ab-so-lu-ment rien à redire. Évidemment, pensa Chantal, puisque c’est son ex le consultant qui finance les loisirs du fils. Alors pourquoi em-mer-der tout le monde, ma pauvre Chantal  – c’était si énervant cette façon qu’il avait de toujours détacher les syllabes, même et surtout lorsqu’il employait des mots grossiers, cette façon de spécifier toujours à ses interlocuteurs qu’il n’employait qu’à bon escient des mots parfaitement choisis dont il maîtrisait aussi bien l’orthographe que les significations évidentes et latentes ( était-ce donc cela qu’il avait un jour appelé l’implicite et l’explicite ? ) – Pourquoi em-mer-der tout le monde avec tes angoisses perpétuelles et exaspérantes ? In-sup-portables, ma chère Chantal. In-sup-portables. 

C’était un homme qui prononçait nettement parce qu’il pensait nettement et n’avait que des certitudes universelles et définitives. Pas du tout comme elle, qui n’avait que des pensées floues, molles et affolées, tanguant et tressautant comme sa chair trop épaisse, dans le perpétuel naufrage de sa vie tellement em-mer-dante et même in-sup-portable.

Pourvu au moins qu’elles soient là ensemble, les deux filles… ensemble, pour un bref moment d’harmonie, de bonheur-comme-avant, elle n’en demandait pas plus, vraiment pas plus – se souvenant de ce Noël affreux qu’elle avait organisé l’année passée chez une vieille tante, à Fontainebleau, pour être plus près de Paris et moins gêner les filles, et où elles s’étaient succédé en coup de vent, Lilou partant tandis qu’arrivait Géraldine, si bien qu’elle avait dû passer tout son temps en voiture à aller chercher et ramener l’une, puis l’autre, sur des aires de covoiturage introuvables, avant de finir tristement la soirée en tête-à-tête avec la vieille tante éberluée. Mais c’était comme ça, évidemment, aujourd’hui, depuis que les jeunes avaient des vies tellement remplies qu’ils ne pouvaient plus ni travailler ni parler à leur mère, et qu’ils refusaient de prendre le train, bien trop cher et démodé, et qui d’ailleurs ne circulait plus que par intermittences et avec des retards si considérables qu’on manquait toujours sa correspondance.

Enfin, les filles allaient venir, tout à l’heure, elles passeraient enfin un vrai moment ensemble, et elle avait fait, pour-que-tout-soit-comme-avant, ce gâteau au chocolat glacé au Nutella qu’elle réussissait si bien autrefois, et dont le glaçage nécessitait un coup de main qu’elle avait été heureuse d’avoir conservé. Tout de même, le Nutella, avait dit Georges. C’est tellement supermarché. Tu as de ces idées, ma pauvre Chantal. Tellement loufoques. Franchement vulgaires. Il ne faut t’en prendre qu’à toi-même si. Pourquoi tu ne les invites pas plutôt au restau à Paris, tes filles, dans un endroit correct, au lieu de les em-mer-der comme ça avec ton ronron-maison-recette-Ginette, servi dans ta salle de séjour des années 80 – qui par parenthèse aurait grand besoin d’être redécorée  – pourquoi ne vas-tu pas faire un tour chez Ikea, ou même dans un vide-grenier, chiner des petites choses sympa ? – Le Nutella, non, Chantal, non ! Invite-les plutôt à Paris. Tu verras la capitale, ça te fera du bien, un bien fou, il n’y a que là qu’on puisse vraiment vivre de toute façon. Réserve donc dans le quatorzième, tu sais, rue Daguerre, ce Libanais où Isa aime aller. Il y aurait aussi ce Tibétain dans le douzième, je pourrais te donner l’adresse. Et même le Népalais de la rue Mouffetard, pourquoi pas, tu peux bien mettre le prix, tout de même, tu as toujours été d’un mesquin, ma pauvre Chantal. Tellement Province. C’est toi-même qui fais ton. Alors ne va pas maintenant te.

Bien sûr qu’elle avait eu tort, pour le gâteau. Un gâteau au Nutella, vraiment bêta, rond et spongieux, tout semé de cratères et de laves luisantes, épais et trop sucré, comme ceux qu’elle avait préparés autrefois, si souvent, pour les goûters d’enfants qu’elle organisait à la maison. Ridicule. Loufoque. Mais le restau parisien… non, elle ne pouvait s’y résoudre, avec les économies qu’il fallait faire, dans la situation très serrée où n’est-ce pas… et avec ses genoux enflés qui, en attendant l’opération, et malgré les infiltrations de cortisone… sans parler de ces idées dépressives qu’elle avait, qui la ramenaient toujours et sans fin au passé, enfin, oui, elle s’était entêtée dans cette idée ridicule et sotte, qui maintenant l’emplissait d’appréhension, de faire revenir les filles à la maison, dans la salle de séjour défraîchie, et de faire elle-même le gâteau au chocolat d’autrefois. Une idée qu’Isa n’aurait jamais eue, bien évidemment, une idée que n’importe quel psy aurait vigoureusement déconseillée, une idée complètement stupide. Mesquine. Vouée à un échec mérité.

Elle regarda encore une fois l’heure sur la pendule du four électrique : 14 heures o6… C’était tout de même surprenant que les filles ne soient pas encore… La pendule avançait peut-être. Certainement. Elle vérifia l’heure sur sa montre, puis, pour être plus sûre, sur le réveil de la chambre.

A 14 heures 18, le téléphone appela, aigu et impérieux.

—Allo maman, je suis encore à Troyes, figure-toi. Mon covoitureur m’a plantée.

—Quoi ? Comment cela, plantée ? Qu’est-ce que ça veut dire, « plantée » ? Tu as eu un accident, ma chérie ? Géraldine !

—T’affole pas maman. Il m’a juste plantée, il n’est pas venu, quoi, il a annulé au dernier moment pas gêné.

—Mais… Géraldine… tu vas trouver quelqu’un d’autre… ou un bus. Il y a un service d’autocar. Je vais regarder les horaires, si tu veux…

—Ah non, maman, voyons, il est trop tard, tu sais bien que je dois absolument être à Nemours ce soir avant seize heures, pour préparer avec Flo et Sophie l’enterrement de vie de jeune fille de Maeva…

—Un enterrement, maintenant ! Alors tu ne vas pas venir à la maison ? 

—Non maman, désolée, je ne peux plus. Tu expliqueras à Lilou.

—J’avais fait un gâteau… au Nutella…

—Vous le mangerez, de toute façon, tu sais bien que je suis au régime, je n’en aurais pas mangé une bouchée, de ton gâteau au Nutella. C’est gras. J’ai jamais aimé.

—Mais Géraldine…

—Je suis désolée, je te dis. Là, c’est bon, maman, il faut que je te laisse…

—Géraldine !

Elle allait reposer le téléphone sur son socle, essayer de se calmer, de réfléchir. Mais aussitôt il l’arrêta, sonnant de nouveau, strident, appelant de sa voix aiguë d’enfant en colère. Pourquoi ces sonneries qu’elle attendait tous les jours lui semblaient-elles si tyranniques, quand enfin elles retentissaient dans la maison déserte ?

—Lilou, c’est toi ?

—Tu pourrais répondre, maman, ça fait une heure que j’appelle.

—C’était Géraldine qui…

—Géraldine… désolée, tu lui expliqueras. Impossible de venir, là, désolée, maman, je te raconterai plus tard. C’est très grave, ce qui m’arrive…

—Lilou, si je peux t’aider, qu’est-ce qui t’arrive, dis-moi, Lilou ?… Lilou ?

—Rien maman, fiche-moi la paix, ne me stresse pas comme ça. C’est pas si grave que ça si on veut. Mais je ne peux plus venir.

—Lilou, tu ne peux plus !  Mais voyons, Lilou, c’est ton ann…

—Je sais maman, je suis désolée… désolée, je te dis, désolée, c’est comme ça, je n’y peux rien, je t’expliquerai. Mais là, je suis vraiment, mais alors vraiment pressée, c’est très urgent, maman, il faut que je te laisse.

—Lilou !

Il était curieux finalement qu’elle soit encore assise sur la terre ferme, les fesses débordant du vieux tabouret de bois dépaillé, et que le grand courant du désespoir ne l’ait pas emportée, âme par-dessus corps, comme un vieux tronc déraciné. Avec toutes ces larmes qu’elle avait versées. Une rivière de larmes. La seule rivière qui ait jamais orné sa terne personne sur qui tous les bijoux juraient.

Elle l’avait toujours su, au fond, qu’elles ne viendraient pas. Peut-être même n’avait-elle organisé cette fête absurde qui dérangeait tant ses filles que pour affronter l’évidence, la souffrance. Tu te complais dans tes souffrances, disait toujours Georges. Tu te vautres, tu t’affales dans tes tourments i-magi-naires. C’est ce qui est si in-sup-portable… De toute façon, le gâteau était manqué. Ridicule. Puéril. Démodé. Trop sucré. Supermarché. Affalé. Vautré. Loufoque. In-sup-portable. Comme elle-même.

Elle pleurait tellement. Il lui semblait qu’elle allait mourir. Qu’il n’y avait rien au-delà d’une telle douleur, que la mort, la mort, la mort. Si les filles l’avaient vue, comme cela, le nez dégoûtant, les joues rouges, les yeux enflés. Laide. Repoussante. Avachie. Ridicule. Em-mer-dante. In-sup-portablement vulgaire. Comme son gâteau effondré sous le poids du Nutella et des bougies, qui s’écroulait, s’avachissait, tout en plis gras, dans le vieux plat du service de mariage. Heureusement que les filles n’étaient pas venues, finalement. Elles n’auraient pas supporté, elles l’auraient

houspillée.

En-gueu-lée.

Secouée.

Réveillée.

Soudain, elle se redressa, aiguillonnée par une pensée brutale, inattendue. Une pensée extraordinaire. Une pensée méchante, cruelle, absurde. Insensée. Une pensée dont elle ne se serait jamais cru capable.

Puisqu’elles ne pouvaient pas venir, les sales gamines, elle allait la leur envoyer, cette part de gâteau qu’elles avaient dédaignée. La leur envoyer. Par la poste. Parfaitement. 

Elle découpa le gâteau en quatre. Il y aurait une part aussi pour Georges, après tout. Pas de jaloux.

Ce qu’il fallait, maintenant, c’étaient des cartons, n’importe quelle vieille boîte ferait l’affaire. Plus l’emballage serait dérisoire, mieux ce serait, d’ailleurs. Elle dénicha sous l’évier trois emballages de pizza qu’elle avait gardés sans savoir pourquoi – Pourquoi est-ce que tu gardes toujours toutes ces saletés, Chantal, tu vis dans un ca-phar-na-üm, comment veux-tu qu’on ait envie de venir te.

Dans la boîte destinée à Lilou, elle plaça délicatement le pull-over à col roulé en cachemire bleu qu’elle devait lui offrir. Puis, sur le pull-over, elle appliqua la part de gâteau sur laquelle elle appuya fortement ses mains, maculant de graisse et de chocolat le précieux cachemire. Et elle referma le couvercle.

Bien joué.

Dans la boîte destinée à Géraldine, elle plaça d’abord la part de gâteau, puis y creusa un grand cratère, pour y enfouir son vieux téléphone portable, celui qu’elle n’avait jamais changé pour l’Iphone que lui recommandait Georges, et qu’il avait d’ailleurs offert à Isa qui ne s’en séparait plus. Elle prit soin de bien enfoncer l’appareil dans le chocolat, jusqu’à ce que l’écran soit tout aveuglé de graisse épaisse. Et elle referma le couvercle.

Bien joué.

Dans la boîte destinée à Georges, elle plaça une troisième part de gâteau, et y plongea  la bague de fiançailles qu’elle avait toujours gardée à son doigt – quelle idiote ! La bague accrocha le bref éclat de son petit diamant au Nutella dégoulinant. Et elle referma le couvercle.

Bien joué.

Alors elle se lava les mains, referma soigneusement chaque boîte, prodigua le ruban adhésif pour renforcer les angles et recouvrir les auréoles de gras qui suintaient déjà. Fourra le tout dans un grand sac en plastique. A la poste on lui donnerait les imprimés à remplir avec les adresses. Elle collerait cela par là-dessus. Elle allait partir tout de suite d’ailleurs. Avant la levée. Dans la vieille voiture à la peinture écaillée qu’elle aurait tout de même bien pu changer, depuis vingt-quatre ans qu’elle l’avait – ma pauvre Chantal, tu es tellement mesquine, tellement gagne-petit dans tes comportements, ne t’étonne pas si. La vieille voiture fumante et poussive qui arriverait tout de même au but avant la levée.

Elle n’avait plus du tout envie de pleurer, maintenant, au contraire. Il y avait longtemps, très longtemps qu’elle ne s’était pas amusée ainsi. Elle pensait à la tête qu’ils feraient, tous, en ouvrant leur paquet. A leurs doigts maculés de chocolat qui imprimeraient de larges taches brunes et puériles sur le décor moderne de leurs vies si matures. Lilou l’accablerait d’injures pour avoir gâché le pull de cachemire. Géraldine vomirait de dégoût à la vue du gâteau écroulé tout suintant de sa graisse rancie par le voyage. Et Georges… oh, lui, il ne laisserait rien perdre, il enfoncerait ses gros doigts velus dans le chocolat, sans vergogne, en voyant briller le diamant, et il récupérerait la bague – non sans s’être léché avec gourmandise. Isa appellerait aussitôt la femme de ménage, et ferait avec le plus grand calme quelques observations acerbes sur le déséquilibre de plus en plus inquiétant de cette ex complètement dépassée, qui décidément ne supportait pas. Devrait d’urgence voir un psy. Et même un tout à fait psychiatre. Avant de jouer avec la bague négligemment, et de la subtiliser d’un baiser léger à Georges qui en resterait tout pantois. 

Dommage qu’elle ne puisse pas envoyer par la poste une paire de claques à Isa. C’était tout ce qu’elle regrettait.

Une si bonne idée qu’elle avait eue, de leur enfourner à tous dans un carton sale les parts d’affection qu’ils avaient dédaignées. Puisqu’elle était loufoque et ridicule, elle se vengeait de façon loufoque et ridicule. 

Maintenant, c’était réglé. Ils avaient leur compte. Il ne restait plus qu’à aller à la poste.

Et à finir le gâteau tout de même. Toute seule.

Elle s’assit à table, plaça la dernière tranche de gâteau dans l’une des petites assiettes de porcelaine à filet doré qu’elle avait préparées. Dégusta lentement. Il était délicieux, ce gâteau, en réalité. Comme la vie qu’elle aurait, désormais, puisqu’elle avait eu le courage de rompre avec eux tous, de se venger, de leur dire enfin tout ce qu’elle pensait de leur affreux égoïsme…

La liberté avait un goût de chocolat. Glacé au Nutella. 

Elle se servit un verre de champagne, écouta frémir la mousse, y plongea lentemant ses lèvres pâles, savoura l’effondrement délicat des petites bulles. La vie revenait en elle. La vie avec toutes ses promesses frémissantes, abondantes et légères.

La liberté avait un goût de champagne. Délicatement mousseux.

Elle resta assise, un moment, à rêver à tout ce qu’elle ferait, désormais, avec l’argent qui lui resterait, puisqu’elle cesserait immédiatement ses versements à Géraldine et à Lilou. Elle serait extrêmement, fanatiquement égoïste. Elle irait en Espagne. A Cadix. Puis elle repartirait en Italie où elle verrait Venise. Ensuite elle irait en Grèce. Toute seule. Dans un trois étoiles. En Crète, plus précisément, elle avait toujours rêvé d’aller en Crète. Là-bas, l’eau était toujours bleue, on nageait dans l’azur. Elle avait toujours tellement aimé nager dans les eaux bleues. 

La liberté avait un goût d’eau bleue. Filetée de soleil.

Tout de même, elle irait d’abord à Melbourne pour voir Adèle. Jouer avec le petit. Il devait commencer à parler, maintenant. En anglais. Qu’importait ? Elle apprendrait l’anglais. Elle le garderait, elle aiderait Adèle, elle lui ferait ses courses. Dans ces grands magasins de Melbourne où l’on ne parlait que l’anglais. Pourquoi pas ? Elle était capable de tout, jeune de nouveau. Libre.

Enfin, ayant longtemps rêvé, elle se leva, lava son assiette sale, l’essuya, la rangea. Se resservit un verre de champagne. C’était si bon. Elle s’en resservit encore un autre. Elle pouvait bien finir la bouteille.

Puisque les filles.

La liberté avait un goût de colère. Et la colère était une ivresse.

La liberté avait un goût d’ivresse.

De colère. 

De champagne.

Elle finissait un dernier verre lorsque, tout adouci de chocolat, assourdi par le carton, le téléphone sonna. Longtemps, doucement, implorant. On aurait cru un enfant gémissant. Lilou… c’était sûrement Lilou. Elle avait des ennuis, qu’avait-elle donc dit, tout à l’heure ? Lilou. Lilou ! Si vulnérable. Petite Lilou… 

Pourquoi n’avait-elle pas répondu ? Qu’est-ce qui lui avait pris de ne pas ? Puisque Lilou avait appelé… A moins que cela n’ait été Géraldine… Pauvre Géraldine. Si elle n’avait pas cherché à économiser un voyage, avec son tout petit budget, elle ne serait pas restée bloquée à Troyes. Et puis, était-ce Géraldine ou Lilou qui avait appelé ? Comment savoir ? 

Elles avaient peut-être appelé toutes les deux, d’ailleurs. Géraldine et Lilou. Lilou et Géraldine. Est-ce que le téléphone n’avait pas sonné deux fois ? D’habitude elle répondait aussitôt. Pourquoi, cette fois, n’avait-elle pas ? Que s’était-il  passé ?

Elle se souvint.

Soupira.

Alors, lentement, honteusement, elle sortit du sac de plastique les trois paquets qu’elle avait préparés. Les posa sur la table. Alla chercher une paire de ciseaux. Se battit quelques minutes avec le ruban adhésif trop serré. Alla prendre à la cuisine le couteau pointu. Éventra le tout, résolue, laissant s’échapper du carton tailladé un marécage de chocolat qui finit de s’avachir lâchement sur la nappe. Fourragea avec le couteau pour récupérer la bague, tamponna fiévreusement le pull de cachemire avec un chiffon imbibé d’essence, frotta doucement à l’éponge le téléphone qui semblait encore fonctionner, puis jeta les débris des paquets dans la poubelle de la cuisine, où ils tombèrent lentement, avec un bruit furtif et mou. 

De toute façon, jamais elle n’avait vraiment voulu. Elle l’avait toujours su : même si elle était allée à la poste, tout à l’heure, le bureau aurait été fermé. Et le lendemain encore, elle aurait trouvé porte close. Avec les nouveaux horaires, c’était comme tout, c’était comme ça, ils n’ouvraient plus que trois matins par semaine.

Mais finalement c’était mieux d’avoir

tout liquidé,

tout nettoyé.

Tout à l’heure, quand elle serait un peu remise, et que le téléphone aurait séché, elle rappellerait Lilou. Lilou lui expliquerait ses ennuis. Ensuite elle rappellerait Géraldine. Pour lui raconter les ennuis de Lilou. Et tant pis si Georges glosait avec Isa, au bord de leur piscine couverte à fontaine bouillonnante, sur son éternelle veulerie, et son insondable faiblesse. De toute façon, elle le savait très bien, elle n’avait pas besoin d’eux pour le savoir, que le téléphone n’avait pas sonné, en réalité, tout à l’heure, dans son carton imbibé de chocolat.

Elle se pencha pour refermer le couvercle de la poubelle qui s’était bloqué. Se redressa douloureusement, essuya avec un coin du torchon à vaisselle une larme qui s’obstinait à lui cacher la vue des eaux bleues de la Crète. Soupira de nouveau. Ouvrit le robinet. Laissa couler l’eau chaude sur ses ongles cernés de brun.

Et entreprit de gratter le vieux moule dans lequel le gâteau avait attaché, et qui trempait depuis onze heures au fond de l’évier. La pâte brûlée se détachait difficilement du métal, en lambeaux sombres et brillants qui nageaient dans l’eau grasse. C’était tiède et spongieux, et un peu dégoûtant. Comme toutes les défaites.

 .

.

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8 commentaires pour Le gâteau

  1. jill bill dit :

    Ah l’histoire de pas de mal de familles, les enfants qui… une maman dans le sang, déçue et cette vengeance soudain… et puis, j’ai aimé le tout, merci Carole !

  2. almanito dit :

    Plus vrai que nature, dès le début on sent que le gâteau sera cruellement amer.
    Mal aimée, méprisée, dévalorisée, devenue presque inexistante, moins qu’un objet tombé en désuétude. Mais ce que personne ne peut lui retirer, c’est l’amour immense, inconditionnel qu’elle porte à ses enfants: jamais elle ne serait allée jusqu’à la poste, c’est là toute sa grandeur, sa noblesse. Et jamais ses enfants ne rencontreront au cours de leurs vies d’amour plus absolu.

  3. flipperine dit :

    elle n’est vraiment pas aidée par Georges et quel regret de l’absence de ses filles mais dans toutes les familles il y a des histoires

  4. polly dit :

    Comme toujours quand je te lis, je ne lâche plus une ligne. Tu nous embarques dans les méandres familiales ordinaires et l’égoïsme terrifiant des enfants, légitime, ils doivent couper ce foutu cordon, et celui d’un époux méprisable.
    Bien sûr que c’est une maman envahissante, mais quel amour! Et quelle solitude!

    • carolechollet dit :

      Chacun a raison, d’une certaine façon, dans cette histoire. Et chacun a tort. Si bien qu’à chacun peut revenir un peu de notre mépris, il me semble. Mais je « sympathise » avec la mère, forcément.

  5. Quichottine dit :

    Lorsque je vois mes enfants, je me dis que j’ai de la chance… mais qu’en sera-t-il demain ? Je ne sais pas.
    Je connais tant de familles qui se sont désagrégées, où il ne reste que le silence et l’espoir… et survivant malgré tout, l’amour de la mère…
    Ton texte est magnifique, Carole.

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