La petite flamme

C’était un pauvre stand, à l’écart de la foule, qui ne semblait intéresser personne. Partout s’amassaient des pyramides de jouets et de friandises, et les marchands criaient et appelaient, dans un fracas de couleurs et de musique. Mais dans sa baraque étroite, le vieil homme silencieux qui se tenait assis, tranquille, devant un étal vide, semblait indifférent. Il avait chaussé d’étranges lunettes cerclées de fer, et paraissait seulement s’intéresser à la petite lanterne qu’il tenait contre son coeur. Une vieille lanterne de fer-blanc, un peu cabossée, qui ne payait pas de mine, mais qu’il berçait tendrement, comme s’il s’était agi d’un nouveau-né.

L’enfant s’était approché, intrigué, irrésistiblement attiré. L’homme avait ajusté ses lunettes pour mieux le voir, il l’avait observé un moment, puis lui avait fait signe d’approcher plus près, tout près, en souriant d’un air entendu. Alors il avait posé sur l’étal la petite lanterne de métal terni. Et il l’avait allumée… bizarrement, si bizarrement… rien qu’en soufflant lentement sur le verre, il avait fait surgir lentement, dans le mince goulot de la lampe obscure, une flammèche d’abord presque imperceptible, qui s’était sculptée dans son souffle, lentement, souplement, jusqu’à devenir une vraie petite flamme, gracieuse, légère, colorée. L’enfant avait regardé sans mot dire, étonné surtout des joues gonflées du vieux marchand, qui le faisaient ressembler tout à fait à un nuage d’été, un de ces nuages tendres qui traversent les couchers de soleil et les aubes, comme en riant. Puis la petite flamme, enfin formée, s’était détachée des lèvres du nuage, elle était tombée tout doucement au fond de la lanterne, et elle avait commencé à vivre, éclairant la pénombre d’un tremblement léger et vaporeux que l’enfant n’avait jamais vu, même dans les plus purs crépuscules.

Il était resté immobile, fasciné, à regarder encore. Puis il avait doucement tendu la main, caressant lentement le verre tiède. La petite flamme, à l’intérieur, avait l’air de suivre chacun de ses mouvements.

—Elle te plaît, mon petit gars, hein ? avait dit le marchand. Je le vois bien, qu’elle te plaît.

Je vais te la donner. Tu sais que je l’ai faite pour toi, rien que pour toi ? Quand je t’ai vu approcher, j’ai su que c’était pour toi.

Prends-la, n’aie pas peur… voyons, prends, prends-la… c’est pour toi, je te dis. C’est à toi.

Et l’homme lui avait tendu la lanterne, l’obligeant presque à la saisir. A l’intérieur, la petite flamme dansait de joie.

—La petite flamme, mon gars, tu vois comme elle danse ? Elle t’a reconnu. Elle est heureuse. Il faudra que tu prennes bien soin d’elle maintenant. D’elle, tu entends, pas de la lanterne. La lanterne n’est rien… j’ai toutes sortes de lampes en magasin, et je pourrais t’en fournir d’autres au besoin, mais la petite flamme est unique, irremplaçable. C’est elle que je te confie, mon petit gars. C’est elle qui doit t’être précieuse. Il faudra bien la soigner. La protéger, la nourrir, l’empêcher de s’éteindre. Et surtout l’élever, la faire lentement grandir, l’amener jusqu’à son plein développement. Ce ne sera pas facile, oh non, pas facile, mais si tu sais t’y prendre, elle te conduira loin. Il y a si longtemps que j’en souffle, de ces petites flammes… Tu peux y arriver, mon petit gars, fais-moi confiance, tu le peux. Je te le dis, mon petit gars, et je m’y connais.

J’en ai eu, déjà, de belles réussites. Oh, oui, tu peux me croire, de grandes, d’immenses réussites. Il y en même qui sont devenues aussi hautes et vives que des phares, de mes petites flammes, oui, mon petit gars, il y en a qui ont tellement grandi qu’elles sont devenues de vrais phares, éclairant, loin devant elles, inépuisables de splendeur et d’énergie. D’autres sont simplement restées d’honnêtes foyers, de braves petites flammes tranquilles à éclairer les chemins tortueux de l’ordinaire existence. Je n’en suis pas trop mécontent non plus, de celles-là. Elles ne brillent guère, mais elles me font du bon travail. Oui, du bon travail malgré tout.

Seulement c’est si rare, mon petit gars, qu’elles parviennent seulement à exister, mes pauvres flammes. J’ai beau les souffler, les sculpter de mon mieux, la plupart, ah ! la plupart, hélas…  ! Couic ! tu vois ce que je veux dire ? Couic ! C’est comme ça, elles me meurent toutes, je ne sais plus qu’y faire. J’en ai déjà perdu des milliers. Si tu savais… Des milliers, des dizaines de milliers. Depuis si longtemps, si longtemps que j’en mets au monde, à peine s’il m’en est resté vivantes quelques dizaines, de mes pauvres petites. Alors, celle-ci… je viens de la souffler pour toi, aussi belle que je l’ai pu, tu vois comme elle est belle, douce, irisée, chatoyante comme de la soie… souple à tout devenir… l’une de mes plus prometteuses ! J’ai récupéré la lanterne hier, au fond d’un bois – oui, c’est là qu’il l’avait jetée, pauvre gars, avant de prendre la fuite, mais je l’ai retrouvée, je les retrouve toujours, et je l’ai remise en état pour toi, pour pouvoir te donner ma flamme… Tu as vu la jolie petite âme que je lui ai soufflée… comme je me suis appliqué… j’y ai mis tout mon être… Alors, ça ne peut pas manquer, hein, cette fois ? c’est une de mes plus réussies… et elle est pour toi, mon petit gars, pour toi, je te la donne, et tu vas me promettre…

Il avait promis tout ce que le marchand avait voulu, pour partir au plus vite avec la petite flamme enchanteresse.

Sur le chemin, il avait senti longtemps dans son dos le regard interrogateur du vieil homme, mais il n’avait osé ni se retourner ni se mettre à courir.

Une fois arrivé chez lui, sans rien dire à personne, il avait posé la lanterne sur son bureau d’écolier, parmi les livres et les cahiers. La petite flamme gisait au fond de sa boîte de fer blanc, toute pâle et recroquevillée. Elle paraissait souffrir. Elle avait faim, certainement. Il se demanda avec quoi il allait la nourrir.

Le marchand n’avait pas expliqué ce qu’il avait à faire. 

L’enfant désemparé avait d’abord essayé de tendre à la flamme un morceau de papier, mais elle l’avait dédaigné. De même qu’elle avait dédaigné la brindille qu’il avait été chercher au jardin, et le morceau de charbon qu’il avait chipé à la cave.

C’était d’autre chose qu’elle se nourrissait cette flamme, apparemment. Mais de quoi ?

Finalement, l’enfant s’était contenté de la regarder en rêvant. Et elle s’était mise à grandir et à danser, satisfaite, toujours plus haute et vive dans ses rêves amoncelés.

Sa mère s’était vite aperçue de la présence de l’intruse. Bien sûr elle avait protesté, s’inquiétant de cette passion nouvelle et étrange de l’enfant, s’alarmant de ce qui se passerait s’il renversait la lampe. Tant d’incendies, tant de malheurs menacent la vie des petites gens. Mais c’était une si drôle de lampe. Même renversée, la flamme n’allumait rien. Elle dédaignait les aliments ordinaires du feu – tissus, papiers, tapis, elle courait sur eux, froide et indifférente, pour regagner au plus vite le tiède abri de sa lanterne de verre, qui palpitait comme un coeur.

Si bien que la mère avait fini par se rassurer, et par accepter la présence de la lampe. Même, de temps à autre, elle venait l’astiquer, se prenant à l’aimer, elle aussi, cette drôle de lanterne cabossée qui veillait sur son fils.

Pendant des années il avait cru en elle. Il l’avait nourrie de ses rêves et de ses passions. Il lui semblait qu’elle grandissait surtout lorsqu’il étudiait, ou lorsqu’il dessinait ou jouait de sa petite flûte à bec. Alors, pour lui complaire, il étudiait, il dessinait, il jouait de sa flûte. Un soir où il avait composé, presque s’en sans apercevoir, un étrange poème, où les mots s’étaient placés seuls à des places inattendues, la flamme s’était mise à danser si hardiment qu’il en avait presque eu honte. Il avait rangé au plus vite le poème, et la flamme était redevenue calme et soumise, toute pâlie. Par la suite il avait tenté d’écrire d’autres poèmes, des textes plats et rimés qui plaisaient à ses professeurs, mais la flamme était restée indifférente, un peu boudeuse. Une autre fois, alors qu’il commençait à éprouver l’amour, il s’était confié à la flamme. Et il l’avait vue devenir si ardente, si violente, qu’il avait tout à fait pris peur. Il avait brutalement refermé le couvercle de la lampe, et la flamme était retombée, comme une feuille sèche, vaincue. Il avait compris qu’elle ne se satisfaisait pas des sentiments et des beautés ordinaires, qu’elle lui demandait bien davantage, qu’elle souhaitait l’entraîner plus loin, beaucoup plus loin, dans ces zones inconnues, inquiétantes, où l’on peut s’égarer.

Et il avait commencé à se méfier d’elle. Sans s’en rendre tout à fait compte, il avait commencé à perdre sa ferveur d’enfant pour la petite flamme. Il vivait toujours avec elle, dans sa compagnie exclusive et exigeante, la cajolant et la choyant, mais insensiblement son coeur s’éloignait d’elle.

Alors. Ah, vous savez bien ce que c’est. La jeunesse ne peut pas durer. Et la vie est ce qu’elle est. Il était devenu raisonnable, comme tout le monde. Avait pris un emploi, comme tout le monde. S’était marié, comme tout le monde. Bien sûr, il n’avait pas tout de suite rejeté la lampe. Bien au contraire, il n’avait pu se résigner à s’en séparer. C’était sa femme qui l’avait obligé à reléguer au garage cette lampe si encombrante, cette flamme rampante, qui, même ainsi somnolente, lui paraissait si dangereuse. Sa femme. Évidemment. Et son emploi ne lui laissait plus guère le loisir, le soir, de venir surveiller la lampe. Et son emploi. Évidemment.

La vie, je vous dis, la vie, vous savez bien ce que c’est. La vie.

Dans les débuts de son mariage, avant la venue des enfants, il passait quelquefois encore le dimanche au garage une petite heure à lire ou à écrire près de la lampe, parfois même il ressortait sa flûte. Et la petite flamme assoupie renaissait quelques instants, un peu languissante, mais toujours séductrice.

Ensuite. Ah, vous savez bien ce que c’est. Ensuite, il y avait eu les enfants, et le temps lui avait définitivement manqué. Il n’avait plus fait au garage que de très rares et brèves apparitions. Juste le temps de vérifier, de loin en loin, que la flamme respirait encore un peu, et de dépoussiérer la lampe pour qu’elle ne vienne pas à s’étouffer.

Après quelques années. Ah, vous savez bien comment ces choses-là arrivent. Après quelques années, les enfants étaient partis, et, sans qu’il ait bien compris pourquoi, sa femme était partie, elle aussi, avec un clerc de notaire que n’encombrait aucune flamme. Curieusement, aucun de ces départs ne lui avait rendu sa liberté d’antan, au contraire ils l’avaient chargé d’une sorte de poids, d’une gibbosité disgracieuse qui accablait son corps fatigué, et qui était devenue comme la matière inerte et lourde de sa vie. Il était devenu lourd, voûté, gris, pessimiste et amer. Et il avait presque cessé de remarquer la lampe quand il passait au garage. Comme tant de choses du passé, elle lui paraissait éteinte et sans intérêt.

La flamme n’était pas morte tout de suite cependant. Longtemps elle était restée là, dans son coin de déchets, à s’étioler et à attendre, sous le verre qui se couvrait de poussière et de fientes d’araignées, petite lueur de braise mêlée de cendres qu’un souffle aurait pu raviver.

Enfin. Ah, vous savez bien ce que c’est. La vie. La vie est ce qu’elle est. Il était devenu si las, si usé. Qu’y pouvait-il ? Il avait fini par oublier jusqu’à l’existence de la lampe, enfouie désormais sous un tas de déchets qu’il n’avait pas même eu le courage d’emporter à la décharge. Si bien que la petite flamme n’avait plus eu d’autre choix que de s’éteindre. Tout à fait. Dans un coin sale et humide du garage, couverte de cartons moisis et toiles d’araignées, la lampe était devenue toute grise et cabossée autour de son petit tas de cendres froides, et sa poignée de fer s’était rouillée disgracieusement, prenant la teinte brune de la mort. 

Un jour, cependant, quelqu’un était venu sonner à sa porte. C’était si rare qu’il n’avait ouvert qu’après beaucoup d’hésitations.

Mais il l’avait aussitôt reconnu. Le marchand n’avait rien dit. Simplement, il avait rajusté ses vieilles lunettes, et il l’avait longtemps, profondément scruté, comme s’il avait cherché à vérifier que les traits de l’enfant se trouvaient bien enfouis quelque part dans son visage effondré d’adulte vieillissant.

Il s’était mis à transpirer et à trembler de tout son corps.

Pourtant, non, non ! Le marchand n’avait pas le droit de le regarder ainsi. On ne pouvait pas être coupable parce qu’on avait reçu quelque chose et qu’on l’avait laissé perdre ! Un cadeau est un cadeau, n’est-ce pas ? Pas un boulet à traîner. On en fait ce qu’on veut, d’un cadeau, on peut le briser si on en a envie, on peut… !

Mais le marchand était entré, résolu et toujours silencieux, dans le salon poussiéreux, et il s’était assis, comme s’il y avait été invité, sur le canapé de cuir usé acheté à crédit vingt ans plus tôt. Puis il avait sorti, d’un gros cartable distendu, un épais dossier qu’il avait commencé à feuilleter, imperturbablement, à la lueur de sa lanterne… 

Alors lui, affolé, il s’était mis à crier, comme s’il s’était trouvé devant on ne savait quel procureur : « Je peux tout expliquer ! tout ! Ce n’est pas ma faute ! Je vais vous expliquer… !

Monsieur Ramance s’éveilla en sursaut. La sueur mouillait son front et ses mains tremblaient.
Quel rêve idiot. Etait-ce bien un rêve, d’ailleurs ? N’était-ce pas plutôt l’un de ces récits absurdes qui peuplaient si souvent ses somnolences d’insomniaque, dans ces moments où son esprit indécis, tourmenté, incapable de s’abandonner, flottait douloureusement, entre sommeil et éveil ?

Une petite flamme. Quelle idée ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? La vie, peut-être, la vie elle-même, cette vie, avec toutes ses possibilités de bonheur, qui s’était rabougrie, enroulée sur elle-même comme une scoliose opiniâtre, perdant peu à peu sa joie et sa légèreté ? Ou bien ces projets, ces passions, tous ces rêves inconsistants auxquels il avait cru, jadis, et qui avaient fini par le fuir ?

Idioties. Qu’est-ce que ça change, ce qu’on a fait et ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a eu et ce qu’on n’a pas eu, puisque la vie doit finir, tout finir, pour que le néant recouvre le monde de son glacis ultime, triomphant.

Il était épuisé. Il tenta de se rendormir. Mais la vision du marchand ne cessait de le harceler. Avait-il réellement raté sa vie ? Car, il ne pouvait plus se le cacher, c’était cela, bien sûr, le sens du rêve. Il avait reçu quelque chose de la vie, qu’il n’avait pas fait fructifier, que la paresse, la lassitude, avaient peu à peu étouffé. Et maintenant. Bien sûr, cela n’avait plus la moindre importance. Mais maintenant, le regret montait en lui, lancinant, comme une marée sale.

Un raté. Il avait pourtant exercé une excellente profession. Honorable. Lucrative. Honorée.

Un raté.

Et certes, sa femme l’avait quitté. Pour un pas grand chose. Mais ses enfants. Ils avaient tous très bien réussi. Réussi.

Un raté.

Il se leva, affolé. Se précipita vers son ancien bureau d’écolier, cette table de bois brut qui lui venait de son grand-père, et qu’il avait toujours gardée, déménagement après déménagement. Chercha fébrilement la clé. Ouvrit le grand tiroir.

Il y avait là tout un fatras : esquisses de poèmes, plans de romans. Même un début de symphonie… Il relut… des heures durant. Il relut tout. Il y avait de beaux débuts, des brouillons raturés qui auraient pu mener à quelque chose. Mais en définitive tout cela n’avait aucune valeur. Des idées brillaient ça et là… des vers… des mots d’amour et des accents de désespoir… étincelles passionnées qui s’éteignaient avant d’avoir pu prendre forme vive de flamme. Des notes informes. Des débuts qui n’allaient jamais vers leur fin. Rien n’avait jamais pu prendre forme. Pourquoi ?  Il avait eu des dons, pourtant, il le voyait bien, il avait eu des dons, des dons qui auraient pu devenir des talents, et ces talents auraient pu devenir… Oh, oui, il aurait pu. S’il avait voulu. S’il avait eu le courage de. Et de ne pas.

Quel gâchis. N’était-ce pas cela, au fond, le vrai sens de ce rêve qui l’avait tant tourmenté ?

Le sens, le sens, pourquoi toujours chercher le sens ? Le rêve traduisait simplement cette grande lassitude, cette immense amertume qui avait recouvert peu à peu sa vie entière.

C’était cette léthargie pessimiste qu’il fallait combattre. Il le pouvait encore. Il avait encore du temps devant lui, il allait… il allait au moins le rédiger lui-même, ce dossier. A charge et à décharge. Il ne laisserait pas l’autre l’écrire à sa place et remplir des pages de mensonges et d’accusations éhontées. Il prit ses lunettes. Chercha un crayon. Attrapa un vieux cahier ligné qui jaunissait au fond du tiroir. Tenta de rassembler ses pensées. Mais il séchait. Rien à expliquer. Rien à raconter. Plus rien à dire. Tout était si confus… embrouillé comme toile d’araignée quand la mouche a trop longtemps lutté. Que s’était-il passé ? A quel moment, exactement ? Y avait-il d’ailleurs eu un moment, ou n’était-ce pas plutôt une chute lente, continue… une série de moments, une suite de compromissions qui… ?

Enfin, il écrivit, sur les lignes du cahier, d’une petite écriture cursive hésitante : « La vie fait de nous ce qu’elle veut quand nous ne savons pas vouloir. » Cinquante fois. Comme il était de règle lorsqu’on était puni. Il remarqua que c’était le nombre d’années qu’avait compté sa vie depuis qu’il avait reçu la petite flamme en partage. Et il se rendormit, allégé, apaisé. La tête sur ses deux mains. 

Il était au moins midi lorsqu’il entendit le coup de sonnette à la porte. Quelqu’un poussait la porte, marchait dans le vestibule… entrait… quelqu’un qui secouait une lampe éteinte, couverte de fientes d’insectes et de déchets de carton moisi, et qui avançait jusqu’au jeune écolier couché sur le bureau.

—Je vais vous expliquer, cria l’enfant, ce n’est pas ma faute, pas ma faute, je peux tout expliquer !

—C’est bon, dit le marchand, c’est bon, mon petit gars. Te tourmente pas. Je les donne pour rien, mes lampes… Mais je viens reprendre le matériel, par contre, et au moins toi tu ne me donneras pas trop de mal, puisque tu l’as quand même gardée, ma petite lanterne. Je vais la remettre en état pour quelqu’un d’autre. Te tourmente pas comme ça, je te dis. Encore une d’éteinte, une de plus et c’est tout, t’en fais pas pour le gâchis. J’ai l’habitude. Il faut en distribuer des mille et dix mille, de ces lampes, je le sais bien, à force, des mille et des dix mille, pour qu’il reste quelque part une petite flamme en vue, oh, pas grand chose en général, juste une, par ci, par là, et encore, bien vacillante et ternie, si souvent. Mais celle-ci, mon petit gars, celle-ci, c’est tout de même dommage ! Une si jolie petite flamme que je t’avais donnée. Une de mes plus réussies. Faite juste pour toi. Et qui dansait si bien, qui ne demandait qu’à vivre…

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27 commentaires pour La petite flamme

  1. jill bill dit :

    Bravo Carole, quel texte… la vie, on n’en fait pas tjs ce que l’on veut, on la laissera avec des regrets et de remords de n’avoir pas été ou fait ceci, cela… c’est comme ça !

  2. almanito dit :

    C’est que la petite flamme des finances se fait un malin plaisir d’éteindre l’autre, la vraie. Seuls les artistes arrivent à bien veiller sur elle et à la maintenir en vie.

  3. loicroussain dit :

    Un merveilleux conte, une belle parabole. On y entre avec plaisir, et on en sort plus riche secoué …
    merci.

  4. Aloysia dit :

    Comme tu as l’art de nous faire frémir, Carole, avec tes histoires… Cette petite flamme qui ne demandait qu’à vivre, encore une saisissante leçon pour tout un chacun. Mais toujours l’angoisse, toujours ce sentiment d’impuissance face à je ne sais quelle fatalité qui s’acharne à nous détruire… Tu as dû lire beaucoup Maupassant…

  5. Aloysia dit :

    Je viens de trouver une image qui me paraît bien convenir à ton histoire… et peut-être lui apporte réconfort.

  6. Quichottine dit :

    Fait-on toujours tout ce qu’on peut pour nourrir ce don qui est en nous, comme la petite flamme du marchand de rêve ?
    Je ne sais pas. Je crois que chaque enfant l’a en lui, mais que peu le savent et en prennent soin.
    Ton conte est plus qu’un conte, comme toujours… Une véritable leçon de vie.
    Passe une douce soirée Carole.
    Merci de nous offrir ainsi tes écrits.

  7. Alain dit :

    Planté devant un tableau d’Elisabeth Vigée Le Brun, sur place, au Grand Palais, j’ai ressenti un instant la chaleur, hésitante, vacillante, mais encore vivante d’une petite flamme qui s’était endormie il y a 175 ans et que la simple acuité admirative de mon regard éveillait à nouveau et me pénétrait. Je ne rêvais pas…

    Superbe récit Carole.

  8. Oh combien cardinale, cette petite flamme en chacun !
    Malheureusement, beaucoup trop d’entre nous manquent de moyens – quels qu’ils soient – pour la conserver intacte ou simplement s’enfermer seul avec elle, de temps en temps …

  9. Pascal dit :

    A la flamme de tes mots
    tu nous éclaires
    et ravive notre petite flamme
    Merci Carole
    PS
    d’habitude de je lis pas de long texte à l’écran, mais là je suis allé jusqu’à la fin

  10. les Caphys dit :

    quel texte ! Et quelque part et dans un autre contexte, je ne peux m’empêcher de penser au type qui vend un tas de choses dans le bouquin de King : bazar

  11. cathycat33 dit :

    Cette histoire est magnifique et me laisse songeuse ! Tu fais bien de ranimer la flamme car on la laisserait facilement s’éteindre…
    Copier cinquante fois « La vie fait de nous ce qu’elle veut quand nous ne savons pas vouloir. »… C’est tellement naïf et tellement parlant…
    Je suis littéralement sous le charme de ton histoire…

  12. mansfield dit :

    Comment ne pas reconnaître ses propres doutes concernant son chemin de vie dans ce conte? A chacun d’entretenir sa petite flamme et de la faire danser dans son coeur! Merci Carole!

  13. ecureuil bleu dit :

    Une très belle histoire. C’est difficile de garder la petite flamme, de réussir à la conserver, envers et contre nous. Mais je trouve que le plus beau c’est de la donner, de permettre à quelqu’un de se rendre compte qu’il a du talent…

  14. hamza dit :

    Merveilleux conte. C’est très beau et je vais partagé sa lecture avec un ami – merci Carole

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