Le panneau

Elle allait s’engager dans le chemin de Villefrancoeur. C’était jour de marché, et elle avançait d’un bon pas en serrant son panier dans le petit matin frisquet. Soudain il avait été là. Là, juste devant elle. A se moquer, à lui barrer le chemin et à lui rire au nez insolemment. Planté comme un vaurien dans le champ d’Emile, juste avant la barrière, en plein devant l’allée qui menait à la Rongeonnière.

Un grand panneau de bois à quatre pattes de poteaux, solide au vent comme un épouvantail, qui portait punaisée sur le ventre, en guise de tablier, une haute affiche bavarde… Et… mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, ce qu’elle disait, cette affiche… ce qu’elle disait ! Maladroitement rédigée à la main, en lettres énormes et rondes tracées au feutre noir épais sur du gros papier brun d’emballage… ce qu’elle disait… mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu… elle en disait des choses… des choses à ne pas croire à ne pas imaginer à ne pas pouvoir lire jusqu’au bout… La vieille Marguerite lut pourtant, lentement, plusieurs fois, suivant du doigt les mots pour être sûre. Jusqu’à la lie.

Bel homme veuf, allant sur ses quatre-vingt-trois, cherche (jolie) femme, âge en rapport. Pour mariage, proposition sérieuse.

Téléphoner à Emile Mennetou, 0254673783, ou passer le voir à « La Rongeonnière », ce sera mieux. 

Il suffit de pousser la barrière et de suivre l’allée. On peut entrer sans frapper pour discuter et boire un coup de cidre.

Sa tête vacillait. Elle dut poser son panier rempli d’oeufs et s’asseoir sur une souche pour ne pas s’évanouir.

Emile… Emile qui voulait se remarier, maintenant ! Emile qui passait des annonces ! Emile qui se donnait en spectacle, Emile qui s’affichait… Emile !

Au marché elle se montra si distraite et préoccupée qu’elle cassa un oeuf en remplissant la boîte d’une cliente. La cliente lui tendit pour l’aider un paquet de mouchoirs en papier, et ses larmes se mirent à couler, à couler, sans s’arrêter, sotte qu’elle était…

—C’est ma conjonctivite, si vous saviez… non rien de grave, juste une allergie… une allergie à l’âge, oui, c’est comme ça, chacun porte sa croix, il faut bien… merci pour les mouchoirs, madame Legoupil, et pardon pour la casse, je vous ai remis deux oeufs pour un de perdu…

Sur le chemin du retour, elle s’arrêta de nouveau devant le panneau. Son coeur flageolait de misère, ses pauvres jambes tremblotaient dans leurs varices comme de la gelée de mûres. Elle dut se rasseoir sur la souche. Voilà qu’il avait ajouté une photo, l’Emile, depuis tout à l’heure. Une photo de quand il était un peu plus jeune, l’hypocrite. Une photo où il souriait en grand, rasé de près, dans sa chemise blanche des dimanches. Il avait son petit air malin content, cet air de se moquer du monde et du qu’en-dira-t-on qui l’avait toujours irritée. Et… mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, voilà qu’il était là près d’elle en personne, dans sa chemise blanche des grands jours, rasé de près, avec son sourire fendu comme une belle poire qui se fichait du qu’en-dira-le-monde… Il la salua en soulevant sa casquette, se pencha sur l’affiche, dessina un grand coeur rouge tout autour de l’annonce… se retourna pour lui faire un clin d’oeil… C’en était trop.

Elle parvint à peine à marmonner une réponse qu’elle ne comprit pas elle-même, et prit aussitôt la fuite. Elle se hâtait sur le chemin. Essoufflée, elle s’arrêta un instant. Son coeur battait à grands coups si désordonnés qu’elle ne put s’empêcher de se retourner. Il la salua de nouveau de sa casquette, l’air de beaucoup s’amuser… Dire qu’il était content de lui ! ravi de son idée stupide… inconscient, qu’il était, voilà, inconscient… gâteux gâteau, cuit et confit, le pauvre vieux, avec son panneau… Ah ! si la Claudine avait été encore de ce monde, elle lui aurait remonté les bretelles de la belle façon à son Emile… mais évidemment, qu’elle était donc sotte, que si la Claudine avait été encore de ce monde, il n’aurait pas pensé à rédiger l’affiche… ça tombait sous le sens, oh mon Dieu, à force, à force, c’était elle qui allait perdre la tête… Si Emile continuait à la faire tourner bourrique avec ses idées chèvres…

De tout l’après-midi elle ne put se calmer. Elle tournait partout, s’agitait, rangeait, nettoyait, sarclait, épluchait, renettoyait et rerangeait, sans trouver la paix…

Qu’est-ce qu’il avait besoin de se remarier, d’un seul coup, Emile, là, à son âge ? Elle était veuve autant qu’il était veuf, et jamais, au grand jamais jamais de la vie, l’idée de se remarier ne lui serait venue… si elle avait été veuve plus jeune, elle ne disait pas… mais après un certain âge… eh bien, après un certain âge, on ne folâtre plus, on sait se tenir et garder sa dignité… on marche droit sur son chemin de croix… on ne pense plus à soi, et on cultive le souvenir des morts pour qu’ils se sentent encore un peu vivants dans leur jardin de tombes… Qui donc avait entendu parler de se marier après avoir passé ses quatre-vingts ? C’était vrai qu’il n’avait pas d’enfants, et qu’il était bien libre, hélas, de faire ce qui lui chantait, le pauvre Emile, puisqu’il n’aurait pas d’autre héritier que ces cousins revêches qu’il avait du côté d’Orléans… mais enfin, il y avait le voisinage… on pouvait faire un effort pour respecter le voisinage, tout de même ! Elle non plus, après tout, elle n’avait plus d’enfant, depuis le décès de son Francis. Elle aurait pu s’effondrer après ce grand deuil qu’elle avait eu de Francis, juste après le décès de Raymond. Et pourtant elle savait se tenir. Elle ne se croyait pas tout permis. Elle respectait ses morts. Elle se souvenait qu’elle allait sur ses quatre-vingts, elle était raisonnable, elle était digne, elle était comme il faut.

Le pire était bien qu’on allait se moquer d’Emile partout, quand ça se saurait, parler de lui dans les journaux, rigoler au café des Sports… on dirait ce fou d’Emile, ce plaisantin d’Emile, ce sacré Emile toujours vert malgré qu’il avait toujours été si rouge… Et ça allait en faire venir, cette histoire, des gourgandines, à la Rongeonnière. Quand ça se saurait… Un homme comme Emile, incapable de se défendre, c’était tout vu, il allait tomber dans les griffes d’une petite jeune maligne, d’une Mal… 

Mieux valait se taire, elle n’avait pas pour habitude de prononcer certains mots… Il y aurait pourtant eu de quoi ! Madeleine Malenfant, par exemple, la Malenfant, quand elle allait apprendre… c’était sûr, cette garce de Malenfant, elle allait essayer de mettre le grappin sur ce benet d’Emile, sur la maison de ce nigaud d’Emile, sur le livret de caisse d’épargne de ce grand niais d’Emile, sur tout ce qu’elle pourrait, elle allait faire main basse, la mère Malenfant, maintenant qu’elle était veuve, et quelle veuve, hein, une veuve joyeuse, à plus de soixante-quinze qu’elle avait… pomponnée comme une poupée, mauvaise comme une sorcière… Elle savait très bien qu’Emile avait dansé avec la mère Malenfant au bal des cheveux blancs d’Othon, où il s’était rendu dans sa quatre ailes au printemps, ça lui avait été rapporté… 

Elle se coucha sans même regarder les infos à la télé… Les infos… elle les avait déjà eues, … Emile…

Elle passa une nuit difficile. Se tourna et se retourna dans son lit, incapable de penser à autre chose qu’à cette affiche, et aux femmes maquillées qui allaient se mettre à tourner comme de fines mouches autour d’Emile… Emile, enfin… monsieur Mennetou, bien sûr, monsieur Emile Mennetou, son voisin qui avait perdu la tête, d’un coup, comme ça…

Le lendemain, elle se força à ne pas aller voir tout de suite. A attendre midi.

A midi, elle ferait sembler d’aller attendre le facteur sur le chemin de Villefrancoeur. Elle dirait qu’elle attendait un recommandé… Comme ça, elle n’aurait pas l’air… enfin ça semblerait naturel…

Emile était là, à monter la garde près de son panneau… il avait l’air de se marrer en douce derrière sa gitane maïs… décidément, il n’avait pas honte, il était content de lui, décidément, à croire même qu’il la narguait…

Et elle, pauvre idiote de Marguerite, qui tremblait déjà d’énervement, de fureur, de… elle essaya de plaisanter :

—Alors, monsieur Mennetou, vous voulez prendre femme, à ce que je vois ?

—Comme vous voyez, madame Ledroit… le temps me semble long, à la ferme sans femme…

—Et… vous avez déjà eu des candidates… ?

—Ah, ça, madame Ledroit, vous me permettrez de garder le secret… Je vous dirais simplement que je ne suis pas mécontent de mon idée…

Si le facteur n’était pas arrivé à cet instant, elle en serait tombée par terre d’émotion.

Elle prit son journal, et la lettre des impôts qui était justement arrivée, elle salua rapidement et rentra, oppressée…

Des candidates ! Il y en avait déjà… Mon Dieu oh mon Dieu ! Des femmes de mauvaise vie… des filles de joie certainement, des gourgandines avaient déjà appelé, peut-être même qu’il en était venu, de ces roulures de cocottes, dans la grande salle de la Rongeonnière, et qu’il leur avait offert un petit coup de son cidre sur la grande table à pattes de lion… des qui venaient de la ville, probablement, pomponnées, séductrices, teintes et reteintes. Des sirènes ! Des vamps ! des actrices ! des chanteuses de jaze ! Ou pire encore : la mère Malenfant ! Des années qu’elle se tenait en embuscade, celle-là… Qui sait s’ils n’avaient pas déjà échangé des promesses, des baisers ? Mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, Emile… 

Elle dut se mettre au lit, sans même avoir la force d’ouvrir la lettre des impôts, sans avoir le courage d’ouvrir le journal comme chaque jour à la page des obsèques…

La fièvre la tourmentait. Des cauchemars l’accablaient, elle voyait Emile dansant au bras d’une rousse opulente au baiser fardé, marchant main dans la main avec une blonde platine adorablement mince, et même, mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, elle n’osait pas aller jusqu’au bout de cette vision, mais elle l’entrevoyait, mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, penché sur Madeleine Malenfant, dans le grand lit conjugal, là-haut, au sommet de l’échelle qui montait à la chambre…

Emile… avec ses rhumatismes et sa jambe folle, Emile… était-ce mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu possible ? Emile… mais qu’est-ce qui lui avait pris, à l’Emile ? C’était l’Alsaceimer peut-être ? Ou la vache folle ? … il paraît que des fois ça vous donne des pensées lubriques, au début, l’Alsaceimer… et la vache folle, de même !

Elle se leva brusquement. Il fallait aider Emile. Il était malade de la tête. C’était terrible. Et il n’avait qu’elle de voisine, d’amie il n’avait qu’elle. C’était son devoir de l’aider. Dans un cas aussi grave… oui, dans un cas aussi grave, elle pouvait sortir de sa réserve, oublier un peu sa dignité… c’était permis. Tout à fait. 

Elle se changea pour être plus à l’aise, enfila son corsage à fleurs, celui qu’elle avait fait elle-même dans un coupon de liberty, qui avait ces jolis smocks à la taille, et elle mit ses chaussures en chevreau qu’elle avait achetées chez Damart. Elle serait plus à l’aise. Elle se précipita sur le chemin de Villefrancoeur, baissa pudiquement les yeux en passant devant le panneau – où il lui sembla bien pourtant qu’Emile avait encore ajouté des fantaisies -, prit par la barrière et descendit fermement l’allée jusqu’à la Rongeonnière… Emile était justement installé derrière la porte ouverte, assis à sa belle table à trois pattes de lion, à fumer sa satanée gitane maïs avec ce petit air malicieux qui n’était qu’à lui…

—Vous aviez quelque chose à me dire, madame Ledroit ? asseyez-vous donc !

—Je… Emi… oui… enfin, non… je venais simplement voir en voisine, comment vous alliez, monsieur Mennetou. Savez-vous que vous ne m’avez pas paru bien du tout, ce midi… Vous avez certainement besoin d’un peu de compagnie…

—Oh, pour la compagnie, je n’en manque pas, aujourd’hui…

—Vraiment, monsieur Mennetou ? Il est passé tant de monde que ça, sur le chemin de Villefrancoeur, pour lire votre affiche ?

—Eh ! eh ! je ne me plains pas…

—J’aurais juré pourtant, monsieur Menetou, qu’il n’y avait que vous et moi à passer par là, et le facteur bien sûr…

—Vous et moi, eh ! eh !… vous surtout, madame Ledroit… eh ! eh!… 

—Moi ? Et alors, je ne m’en cache pas, moi, je suis une femme honorable, moi, monsieur Mennetou, et je n’emprunte le chemin de Villefrancoeur que pour me rendre au village, moi, et si j’y suis passée déjà deux fois depuis hier, c’est par nécessité professionnelle, comme qui dirait, non par esprit de fantaisie, encore moins par goût du libertinage… pas comme certaines, à ce qu’il paraît, certaines dames, à ce qu’on m’a dit… qui ont de tout autres intentions…

—Eh ! eh !… entrez donc à la fin… ne restez pas comme ça sur le seuil, prenez la bonne chaise, je vous l’ai gardée… je vous offre un petit coup de cidre, madame Ledroit ?

—Ce sera pas de refus, par cette chaleur. Mais juste une lichée… Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur Mennetou, j’ai à vous parler…

— Et je vous attendais… J’avais mis exprès une bouteille au frigo, madame Ledroit. Et vous voyez que j’avais déjà sorti les beaux verres.

—Je vois que vous avez décidé de tout prendre à la plaisanterie, monsieur Mennetou, mais tout le monde ne voit pas les choses ainsi, sachez-le. Il y a des gens qui ont été choqués, en voyant votre affiche. A votre âge, monsieur Mennetou, chercher une femme par petite annonce, ameuter les foules, vous ridiculiser… Permettez-moi de vous dire, monsieur Mennetou, que cela ne plaît pas à tout le monde…

—Eh ! eh ! madame Ledroit, je vois que cela ne vous a pas laissée indifférente, au moins…

—Monsieur Mennetou, je ne sais pas ce que vous voulez insinuer, mais, non, cela ne me laisse pas indifférente que mon vieux voisin que j’ai toujours connu pendant ces soixante années que j’ai passées ici depuis mon mariage… que mon vieux voisin… enfin que vous, monsieur Mennetou, qui êtes un ami de soixante ans, que j’ai toujours connu brave homme et honnête cultivateur… ça ne me laisse pas indifférente, non, que vous alliez vous ridiculiser comme cela. Vous ridiculiser. Donner prise à vos ennemis politiques. Et vous mettre en danger, monsieur Mennetou, car qui sait quels malfaiteurs pourraient avoir vent… et mettre le grappin sur le peu de bien que vous avez, monsieur Mennetou, en vous envoyant une gourgandine qui servira d’appât…

—Comme vous y allez, madame Ledroit… eh, eh…

—Et posez donc cette cigarette, à la fin, vous vous usez la santé et vous aurez le cancer ! Et qui est-ce qui vous soignera alors, à part moi, je vous demande un peu ? Mais puisque vous me demandez mon avis, monsieur Mennetou, je vais vous le donner tout net… et d’abord, j’espère que vous n’êtes pas allé en plus mettre des annonces sur intermet… ou à la boulangerie de Villefrancoeur… ?

—Eh ! eh.. ça vous ennuierait, madame Ledroit, si j’en avais mis, des machins sur intermet, et dans les boulangeries, en plus de l’affiche…?

—Vous faites ce que vous voulez, monsieur Mennetou, vous pouvez prendre un haut-parleur si vous voulez… ce n’est pas à une vieille voisine comme moi…

— A quoi que ça m’aurait servi de mettre des annonces sur intermet ou sur les miches à Michaud… ? Pour ce que je veux en faire, l’affiche, c’est plus que suffisant…

—Cependant, monsieur Mennetou, il me semble que les passants sont rares, et les passantes plus rares encore, dans ce secteur, à moins qu’on ait soudain décidé de faire passer devant chez vous le pélerinage de Compostelle, ou la route de Paris, peut-être ?

—Eh! eh… elles sont peut-être rares mais elles sont charmantes, par ici, les passantes, madame Ledroit… 

—Eh bien, puisque vous n’avez pas besoin de moi, monsieur Mennetou, je vous souhaite le bel après-midi, j’ai mes poules qui m’attendent, et mon jardin qui n’attend pas…

Tout l’après-midi, elle le passa au jardin, dans ce coin des haricots d’où l’on apercevait très bien le chemin de Villefrancoeur, et qui était si proche de la maison d’Emile qu’on y entendait parfaitement sonner son téléphone… Elle cueillait furieusement, arrachant tout, feuilles et gousses, même les haricots les plus jeunes y passaient… elle ferait des bocaux, des bocaux,  voilà tout, des fins, des extra-fins… des extra-extra-fins… et même des encore plus extra-extra-fins… Les poules tournaient autour d’elle, un peu inquiètes, étonnées de son ardeur, et de sa frénésie de gaspillage, tandis que le grand coq paradait, nonchalant, sur le tas de détritus où elle jetait furieusement les tiges…

Le lendemain, après avoir fini ses bocaux, elle s’installa pour tricoter sur le banc des groseillers, celui qui était si près de la propriété d’Emile qu’on pouvait voir dépasser du mur sa casquette et le manche de sa bêche quand il était au jardin de son côté… Elle tricota tout l’après-midi, elle tricota encore toute la soirée, pour profiter du beau temps… Elle avait fait une écharpe si longue, à la fin, si longue, qu’elle dut employer encore toute la matinée du lendemain à en détricoter le surplus, toujours assise au frais sur le banc des groseillers, à regarder la casquette et le manche de la bêche se lever, s’incliner… A un moment il lui sembla même que la casquette sautillait dans l’air bleu, comme pour la saluer, mais elle avait dû avoir la berlue, avec tout ce tricot qui lui abîmait les yeux… Bientôt elle s’assoupit… Justement Emile passait aux infos de midi… devant une forêt de micros il pérorait : « Un homme qu’on ne voit pas, il faut bien qu’il s’affiche, non ? J’ai commandé d’autres affiches… des centaines d’affiches imprimées, qui seront collées aux quatre coins du monde sur des panneaux géants…  » Elle se réveilla, affolée, rentra en hâte, tourna le bouton du poste… il y était justement question d’un chômeur qui avait loué un emplacement publicitaire au bord d’une nationale, pour afficher son CV. Elle éteignit. Une abeille égarée fit le tour de la pièce, ressortit par la porte laissée ouverte.

Il n’y eut pas de courrier ce jour-là. Dans la boîte aux lettres elle trouva seulement une fleur de marguerite.

Le soir, la chaleur n’était pas tombée. Elle éprouva dans ses vieilles jambes le besoin de sortir. Sortir, sans raison, pour rien, cela ne se faisait pas de sortir pour rien, mais elle allait le faire. Se promener. Toute seule. Cela ne se faisait pas de se promener toute seule, mais elle allait le faire. Elle prit d’abord le chemin de Tourailles… or le chemin de Tourailles, chacun le sait, est caillouteux et raide… et l’ombre y manque cruellement, si bien qu’on y est tout ébloui et transpirant dès que le soleil donne… nul ne peut prendre plaisir à demeurer sur le chemin de Tourailles, c’est ainsi, et c’est pourquoi, sans l’avoir vraiment voulu, poussée par le soleil, elle s’engagea dans le petit raccourci, la sente douce et ombragée qui menait vers Villefrancoeur…

Devant la barrière Emile prenait le frais en fumant une gitane maïs. Elle jeta un coup d’oeil rapide au panneau. l’affiche était toujours là, mais elle avait déjà un peu passé au soleil… 

—Ainsi vous revoilà, madame Ledroit… vous profitez du beau temps à ce que je vois…

—Comme vous-même, monsieur Mennetou… comme vous-même… Quand on vit seule, on aime marcher… Et… dites-moi, puisque je vous vois devant votre panneau… avez-vous eu… disons… enfin… du succès… si l’on peut dire… aujourd’hui ?

—Eh ! eh !… Je ne me plains pas, madame Ledroit, je ne me plains pas… 

—Des femmes qui… qui pourraient vous plaire ?

—Eh ! eh ! qui ne me déplairaient pas, j’espère…

—Oh monsieur Mennetou ! Vous m’effrayez ! je vous ai pourtant mis en garde tout à l’heure ! Ne me dites pas que vous avez déjà…

—Eh ! eh !… qui sait, madame Ledroit… qui sait ?

—Pourtant, je n’ai vu personne passer sur le chemin de toute la journée ! Et le téléphone n’a pas sonné une seule fois chez vous… j’en suis sûre, j’étais dehors tout l’après-midi…

—Pourtant, madame Ledroit, pourtant… il y a eu au moins une personne… une charmante dame…

—Mais il n’y a eu que moi, monsieur Mennetou, j’en suis sûre, sûre comme je vous vois ! J’étais dans mes haricots avant-hier, et hier j’ai tricoté sur le banc des groseillers, ce matin j’y étais encore, alors n’essayez pas de m’en faire accroire, s’il était venu du monde, je m’en serais aperçue, forcément… personne d’autre que moi n’est passé aujourd’hui… à part le facteur, bien sûr – et entre parenthèses, que peut-il donc penser, mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, dire qu’il a dû raconter ça partout -, mais il n’a déposé aucune lettre chez vous, je le sais, j’ai vu, j’ai bien vu qu’il ne s’arrêtait pas… Non, vraiment, il n’y a eu que moi, ça j’en suis sûre !

—C’est ce que je vous disais, madame Ledroit, une charmante personne… Et si vous vouliez m’épouser, Marguerite, Marguerite, je vous le jure, j’enlèverais aussitôt le panneau ! Là, regardez, je l’arrache, tout de suite, et je déchire l’affiche, si tu dis oui… je n’en ai plus besoin, Marguerite, de cette affiche… je la jette au vent, je la flanque aux orties, si tu dis oui…

—Oh monsieur Mennetou… je veux dire, Emile… à notre âge !… oh, non, Emile… non, ne me serre pas comme ça… mon Dieu oh mon Dieu mon Dieu, est-ce donc Dieu possible, tu m’as bien fait souffrir… et il va aussi falloir arrêter avec ces affreuses gitanes maïs…

 

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13 commentaires pour Le panneau

  1. jill bill dit :

    Hi hi…. ah un bon moment ici en leur compagnie, merciiiiiiiiiiii Carole !!

  2. Quichottine dit :

    Il lui en a fallu du temps à Marguerite pour comprendre le message d’Emile… 🙂
    Un bien joli récit, Carole.
    J’adore !
    Passe une douce journée.

  3. almanito dit :

    Je me suis bien amusée en lisant cette belle histoire d’amour sur fond de campagne. Les dialogues sont savoureux et si réalistes!
    On imagine très bien leur vie future, Emile toujours malin et malicieux et Marguerite aux commandes, toujours un peu jalouse et protectrice.
    On peut être amoureux à tout âge et qu’importe ce que les autres en pensent!

    • carolechollet dit :

      Leur vie future… brève sans doute, mais heureuse je l’espère. J’aime les personnages que j’invente et ne leur souhaite que du bonheur, dans le monde virtuel du récit, ce qui n’est déjà pas si mal.

  4. fanatiques2numerique dit :

    délicieux, j’ai bien ri. Madré le bonhomme…

  5. flipperine dit :

    et bien Emile s’était épris de sa voisine et celle-ci a bien mis du tps pour comprendre, bref ils ne seront plus seuls

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