Rue Racine

C’était un soir de mai si doux. Un soleil tiède hésitait sur le seuil, devant la porte entrebâillée, secouant la poussière comme un rideau léger. Au fond du magasin plein d’ombre, Joël Kaefer, le vieux propriétaire de la « Librairie classique et moderne » de la rue Racine, accoudé à son comptoir, rêvait. Il n’avait pas vu un client depuis la veille et le silence, peu à peu, l’engourdissait.

La librairie avait été prospère autrefois, elle avait même eu son heure de gloire, quand René Guy, le poète de la ville, y avait installé le quartier général de son groupe « Proésie ». Une foule bavarde de jeunes gens passionnés se pressaient alors dans les allées enfumées de tabac et d’ivresses. Mais René Guy était mort, le groupe « Proésie » s’était dissous, tout avait été oublié, et la librairie veuve avait très lentement vieilli dans sa gloire étiolée. Le vieux libraire essayait bien, de temps à autre, d’attirer pour des dédicaces quelques écrivains de notoriété incertaine et de talent très vague… ils venaient s’ennuyer quelques heures en tête-à-tête avec lui, signaient un ou deux volumes offerts à des amis qui fuyaient au plus vite, et refusaient ensuite de revenir. Rien ne pouvait plus y faire. Les derniers clients étaient morts ou avaient disparu. La liquidation était inéluctable. Joël Kaefer se morfondait dans son veston luisant d’usure, et ses chaussures béaient d’avoir trop longtemps arpenté, terne chemin de ronde, les allées qu’enterrait peu à peu la poussière. Fatigué désormais, et vaincu, il restait ainsi bien souvent, des heures, immobile derrière son comptoir dégarni, à se demander pourquoi les clients avaient fui, non seulement sa librairie, mais toutes les librairies de la ville. Car toutes, toutes… elles avaient disparu. Toutes… les trois soeurs qu’avait eues autrefois la « Librairie classique et moderne »… toutes, les unes après les autres, elles avaient fermé, incapables de résister. On avait d’abord évoqué dans les journaux locaux la concurrence de ces immenses supermarchés de la culture dont les plafonds fragiles, mais brillamment éclairés, étaient soutenus par des piliers de best-sellers. Puis, ces supermarchés ayant à leur tour fait faillite, on avait accusé une amazone impitoyable, espèce d’araignée vorace grignotant sur sa toile ses rivaux désarmés. On parlait maintenant d’oublier tout à fait les livres, de les jeter au pilon pour stocker des bibliothèques entières sur de minuscules tablettes qui n’encombreraient plus personne. On disait que la lecture était définitivement démodée, que la littérature n’intéressait plus les êtres sensés, on disait… on disait tant de choses… Joël Kaefer constatait seulement que les clients ne venaient plus chez lui. Que les livres s’empoussiéraient et jaunissaient sur les rayonnages de sa boutique, qu’ils mouraient lentement, délaissés, oubliés, et qu’il se sentait mourir avec eux.

Mais ce soir-là, qui était un soir de mai délicieux, toutes les promesses du couchant entraient avec un parfum de glycine par la porte entrouverte, et, au lieu de méditer comme à son habitude sur sa ruine prochaine et de se demander fiévreusement pourquoi les habitants de V… avaient cessé d’acheter des livres dans sa « librairie classique et moderne » autrefois si heureuse, le vieux libraire rêvait. Sans doute s’endormit-il bientôt tout à fait, car il eut une vision étrange : un homme entrait par la porte entrouverte, faisant tinter la petite sonnette grêle que déclenchaient les visites. Un homme âgé, voûté, un homme aussi âgé que lui-même, remarqua Joël Kaefer, avec les mêmes manches luisantes d’usure et les mêmes chaussures béantes. Bouleversé de voir entrer son premier client de la journée, le vieux libraire déjà s’empressait, demandait timidement au visiteur ce qu’il désirait…  L’homme haussa les épaules, dédaigneux, grommela qu’il ne venait pas pour prendre, mais pour donner, et qu’en outre il manquait de temps, et, sans la moindre explication, s’installa à la petite table de chêne, tout au fond de la boutique, où Joël Kaefer avait l’habitude de faire ses comptes. L’homme posa sans façons sur le sol le grand registre noir qui établissait avec certitude l’imminence de la liquidation, puis il sortit de sa poche un grand cahier froissé, l’ouvrit rapidement, s’empara d’un stylo, et se mit à écrire. A mesure qu’il écrivait, sur les rayons de la vieille librairie, les volumes affaissés et déteints reprenaient vie et forme, et bizarrement, d’autres volumes se joignaient à eux, vieux ou neufs, reliés ou brochés, de tous genres et de tous formats, qui semblaient maintenant se presser dans la boutique, innombrables, ardents, vivants… vivants, oui, vivants, puisque Joël Kaefer les entendait parler… certains chuchotaient, d’autres criaient, il y en avait qui riaient, qui chantaient, qui pleuraient doucement, qui balbutiaient, ou bien qui récitaient… et leurs voix vibraient et s’unissaient dans ce frémissement unique et si puissant des foules et des forêts remplies d’oiseaux. 

A la petite table de chêne, l’homme écrivait toujours, avec une vigueur et une rapidité stupéfiantes, il écrivait sans relâche.

Le vieux libraire le regardait, fasciné.

— Mais… mais que faites-vous ?  finit-il par demander, hésitant à comprendre.

L’autre ne leva même pas la tête pour lui répondre.

— J’écris, grommela-t-il, vous voyez bien que j’écris… que pourrais-je bien faire d’autre ? Je suis celui qui écrit, alors j’écris… C’est pour eux, voyez-vous, pour qu’ils travaillent à leur tour, pour qu’ils écoutent, pour qu’ils sachent, pour qu’ils inventent et pour qu’ils recopient… tous, tous, les grands et les petits, les romanciers et les écoliers, les poètes et les philosophes, les célèbres et les inconnus… pas de temps à perdre… j’écris… c’est moi qui écris tout… tout… depuis des siècles, et pour toujours… celui qui écrit ne peut pas s’arrêter… 

— Vraiment ?… je ne comprends pas bien… il y a tant de livres, tant d’auteurs, voyez, voyez vous-même, rien que dans ma modeste boutique… des milliers, et tous différents, et quel mal j’ai eu à les classer, par ordre alphabétique, par genre… des milliers, rien qu’ici, et tous différents…

— Un seul livre, je vous dis, un seul, et c’est moi qui l’écris… je vous ai expliqué… pas de temps à perdre, laissez-moi travailler, il faut que j’écrive pour qu’ils vivent, ils m’attendent, ils ont besoin de moi, ceux qui cherchent et ceux qui imaginent, ceux qui récitent et ceux qui inventent, ceux qui écoutent, et ceux qui lisent…

— Ceux qui lisent ? Excusez-moi, monsieur, dit Joël Kaefer, vous ne savez peut-être pas qu’ils ne lisent plus ? En tout cas ils ne m’achètent plus de livres…

— Qu’est-ce que ça fait ? qu’est-ce que ça peut bien faire ? Vous fermerez boutique, et alors ? Quelle importance ? Moi, je travaille, j’écris, j’écris… tant de choses à dire, à raconter… et je n’ai pas fini, croyez-moi, pas fini… 

— Vous n’avez peut-être pas bien compris ? Je suis le dernier, comprenez bien, le dernier libraire de la ville, et… et… voyez vous-même… ! Aucun client, cette poussière entassée sur les volumes jaunis… un cimetière… un cimetière de livres !

— Qu’est-ce que vous pleurnichez avec votre cimetière ? Vous ne les entendez donc pas? Une foule, je vous dis, une foule immense, qui vibre et vit, et qui m’attend… Comment cela pourrait-il s’arrêter ? Tant qu’il y aura des humains cela se poursuivra… je ne vous parle pas de livres, qu’est-ce que cela me fait, qu’est-ce que cela leur fait, vos livres ? Cinq siècles de livres, et des millénaires de récits, de pensées, de paroles… des millénaires… comprenez donc, je ne vous parle pas de vos livres, je vous parle d’écrire, de tout noter, de travailler … pour que tout continue… Pas de temps à perdre avec vos jérémiades, avec vos billevesées… pas le temps, je travaille. Ils continuent, eux tous, ils m’attendent… Je vous dis que j’écris, que je dois continuer… j’ai tant à faire encore, tant à écrire…

L’homme avait posé ses pieds sur le registre des comptes, et, penché sur la petite table de chêne, il écrivait toujours sur son cahier, avec la même vigueur et la même rapidité. Joël Kaefer se pencha, il aurait tellement aimé comprendre ce que l’homme griffonnait ainsi sans trêve… mais on ne pouvait rien distinguer sur les pages du cahier… Ecrivait-il vraiment d’ailleurs ? Ou lançait-il sur ses pages les mots comme des vagues aussitôt effacées que formées ? Cependant l’homme travaillait toujours, et les pages recouvertes de signes invisibles s’entassaient sous son coude. Et sur les étagères, autour de lui, les volumes s’accumulaient, s’élevaient… en rangs solides et bien appareillés… comme les pierres d’un rempart très ancien. Mais… mais… quel étrange rempart, qui ne cessait de s’accroître et de s’étirer, et de changer de forme comme une eau fluide… quel mur bizarre, dont les pierres tièdes frémissaient et parlaient, remuaient, avançaient, poursuivant un chemin qu’il avait toujours ignoré… Vivantes, elles étaient vivantes… il le comprenait maintenant, ces pierres étaient vivantes… comment n’avait-il pas compris plus tôt ? C’étaient les pierres vives… Le vieux libraire vacillant s’appuya contre le mur… et le rempart s’ouvrit, comme une vague douce et bavarde qui l’emporta plus loin.

.

Il faisait toujours le même temps délicieux quand Joël Kaefer s’éveilla. La rue Racine était plongée dans la torpeur d’un très beau soir de mai. Dans la poussière dansante, le soleil glissait comme un chat blond par la porte entrouverte. L’homme avait disparu. Le livre de comptes à la couverture noire était de nouveau posé sur la table de chêne. Joël Kaefer soupira en se souvenant qu’aucun client n’était venu depuis la veille. Dans les allées obscures le soleil avançait souplement, comme un chat fourré d’or, illuminant les rayonnages… Il eut l’impression bizarre que quelqu’un lui parlait dans la pièce silencieuse. Il regarda le soleil s’étirer, jouant dans la poussière, chassant les ombres froides, traçant sur chaque livre des chemins frémissants et vivants, toujours nouveaux, semblables à ces sillons qui dansent sur la peau des rivières, au couchant. Et il se reprit à rêver.

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17 commentaires pour Rue Racine

  1. jill bill dit :

    Histoire d’une librairie qui a connu prospérité autrefois… autres temps autres ventes, ailleurs… Pauvre mais sympathique monsieur Kaefer….

  2. almanito dit :

    Monsieur Kaefer a raison dans son rêve, l’essentiel est que d’autres livres soient encore écrits et que lui, préserve tous ceux qui l’ont été car ils sont les remparts nécessaires à la barbarie.
    J’aime l’image du chat-lumière, si cher à bien des écrivains…qui vient nous réchauffer le coeur à la fin et j’aime ton récit.

  3. nadia-vraie dit :

    Bonjour Carole, j’ai lu ton récit avec enthousiasme et j’ai trouvé ce Monsieur âgé triste avec de beaux rêves qui remplit sa vie.
    merci de tes sympathies Carole, cela m’a touchée.
    À bientôt et bon lundi.

  4. Quichottine dit :

    J’aurais aimé être ce libraire et vivre ce rêve aussi…
    Peut-être faisons-nous partie de ceux qui écrivent encore un peu pour que vivent les livres.

    • carolechollet dit :

      Un rêve né d’une angoisse et lui répondant. Il me semble en effet que chacun de ceux qui écrivent de façon désintéressée, sans rechercher les honneurs et le succès (donc comme nous le faisons sur nos modestes blogs) fait vivre et perpétue l’esprit de littérature, dont le livre est une forme peut-être transitoire (les blogs nous font aussi comprendre que d’autres vecteurs peuvent exister).

      • fanatiques2numerique dit :

        Il y a peu de personnes ( à ma connaissance) qui font ça aussi bien que Vous, perpétuer l’esprit de la littérature. C’est réconfortant, même si l’on croit (à tort) que les librairies disparaissent parce que le gout de lire a disparu.

      • carolechollet dit :

        Merci pour ce commentaire qui me touche énormément.
        Je ne crois pas que le « goût de lire » puisse disparaître. Par contre, il est possible que le sens du verbe « lire » se transforme et s’élargisse.

  5. flipperine dit :

    que cela doit être triste de voir sa librairie mourir le livre est si important dans la vie et les tablettes ne remplaceront jamais le bon vieux livre, c’est pratique quand on voyage mais il est plus agréable de toucher le livre, de tourner les pages, de sentir l’encre….

    • carolechollet dit :

      Oui, Flipperine, moi je suis comme ce vieux libraire et je vis dans une forteresse de livres que j’appelle ma bibliothèque. Mais il ne faut pas oublier que chaque livre est une « pierre vive ». Et ne pas avoir peur des temps à venir.

  6. G.Policand dit :

    Quand le déclin arrive,ce fut le cas pour les manuscrits, une autre forme d’expression vient empêcher que la pensée ne soit totalement étouffée.
    Les livres du vieux visiteur, illisibles sur l’instant sont la forme nouvelle qui surgira du néant pour régénérer la formulation de la pensée

  7. mansfield dit :

    Un conte qui se lit d’une traite, de bien belles images, j’adore « ton chat fourré d’or » et des étagères qu’on voit s’allumer et s’éteindre comme des guirlandes clignotantes. Comme toujours, l’imaginaire est à la fête avec toi!

  8. MARIE dit :

    Le LIVRE a toujours eu un caractère sacré dans ma famille… oh pas dans le sens « intouchable » que lui donnent les bourgeois parvenus qui l’enferment dans des bibliothèques juste pour le décors… non, le livre, on le lit pour soi, ou pour les autres comme le faisait ma grand-mère aux veillées, on le prête… sans toujours être sûr de le récupérer d’ailleurs, mais il faut que la culture circule… alors j’ai aimé les librairies.
    Pourtant, aujourd’hui je comprends que certaines se meurent ! Et oui, trop d’élitisme, trop de cercles littéraires ouverts seulement à ceux qui le « méritent », à ceux dont on reconnait « la valeur »…
    Je lis, sur des blogs, au hasard de mes divagations, des textes que l’on prend plaisir à lire, malgré les maladresses, les fautes de style… ces personnes qui écrivent pour le plaisir, le leur comme le notre, auraient elles osé faire parti de ce cercle de proésie… ton texte est un très beau témoignage sur cette nécessité d’écrire et de partager, je crois !
    Mais j’arrête là ma plaidoirie… qui sans doute va encore être interprétée de travers par certains lecteurs… les vitrines des librairies continuent toujours de m’attirer comme des aimants où que j’aille, et dans chaque ville que je visite, je finis toujours par pousser la porte d’une librairie…

    • carolechollet dit :

      J’aime beaucoup ton commentaire. Les librairies ont encore de l’avenir, mais seulement si la littérature reste vivante. Et elle est vivante en chacun de ceux qui lisent et/ou écrivent.

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