Les heures

Je m’étais un peu égaré… Le lieu était si inhospitalier, vertigineux, confus… sentiers tournoyants et rivages en méandres, marécages exhalant leurs brouillards… Et personne pour vous indiquer le chemin, rien que des ombres s’esquivant, de vagues silhouettes qui paraissaient ne rien entendre… Pas un panneau, pas un hameau, pas une guérite, pas une sentinelle…

J’ai tout de même fini par tomber sur un bâtiment presque en ruines qui émergeait des brumes entassées. Une porte vitrée indiquait :  » Bureau des entrées »…

J’ai poussé la porte. Derrière un comptoir surchargé de papiers se tenait une jeune femme qui a aussitôt attrapé mon dossier dans la pile, comme si elle s’était attendu à ce que j’entre à cet instant précis, comme si elle avait déjà su. Elle lisait d’une voix monocorde, indifférente et professionnelle :

—Noyade… début d’anoxie… massage cardiaque et ventilation artificielle en cours…

J’ai essayé de plaisanter.

—Vous en savez plus long que moi, vous, dites donc…

—Probablement, probablement… Mais vous verrez cela plus tard. Nous allons passer d’abord au bureau des bilans. 

C’était, tout près, un cagibi de bois vermoulu à demi effondré où se tenait un vieil homme en blouse. Il m’entraîna aussitôt.

—Si vous voulez bien me suivre au hangar, me dit-il, nous allons faire les comptes.

— Les comptes ? Au hangar ?

— Oui, au hangar. Nous avons fait le tri…  Il vous suffira de vérifier, et de prendre livraison. Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre… 

Il y avait en effet, derrière le bâtiment en ruines du bureau des bilans, un immense hangar que je n’avais pas distingué dans le brouillard épais. Un drôle d’endroit qui ressemblait à une décharge, mais à une décharge ordonnée, avec des tas de déchets symétriquement rangés sur des étagères innombrables…

— Voilà…  nous y sommes. C’est ici qu’on vous a tout rangé.

Tout ? Sur une étagère basse on distinguait un tas de déchets poussiéreux. Papiers jaunis et déchirés, grains de mots délavés, ruban de légion d’honneur, carcasses métalliques… tout cela s’entassait, sombre, écrasé, formant une sorte de cône compact, laid et bizarre, si lourd qu’il faisait plier le bois de l’étagère…

— Alors vraiment… c’est… c’est cela, tout ?

— Ah non, non, là, ce sont les heures perdues. Nous les avons toutes mises en tas avant de les compresser pour les évacuer…

— Les heures perdues ?

—Les heures perdues… vous savez bien, voyons… les heures perdues…  Celles que vous avez consacrées à tant de conversations insipides, de paroles inutiles, à des amours qui n’en étaient pas, à des distractions sans valeur, à des travaux sans importance…  tout ce temps que vous avez passé à satisfaire votre stupide paresse, votre vanité humaine… et votre cupidité aussi… Ne vous vexez pas, c’est tout à fait inutile… Ici, nous nous occupons seulement du bilan… Nous avons mis en tas toutes vos heures perdues, avant de les compacter avec notre écraseur de temps mort, afin de pouvoir les évacuer au plus vite.

J’ai essayé de soulever ce tas de riens… J’avais besoin de prendre tout cela, qui m’avait été si cher, si absurdement précieux, une dernière fois, dans mes mains… Mais sur son étagère sale, le cône était si lourd, si lourd, que j’étais incapable de le remuer, et si compact qu’on ne pouvait plus rien en extraire.

— C’est incroyablement lourd ! Jamais je n’aurais cru…

—Jamais cru…  C’est ce qu’ils disent tous… Nous avons tout compressé et écrasé dans nos machines, pour réduire le volume au minimum avant l’évacuation… C’était en effet un tas particulièrement important… Mais nous voyons ici des choses bien pires, bien pires… 

De toute façon, nous allons envoyer tout cela à l’incinération… nous ne rendons pas les cendres… vous en serez définitivement débarrassé.

Il s’est penché alors, pour prendre près du tas une toute petite boîte que je n’avais pas encore remarquée… une jolie boîte, de la taille et de la forme à peu près d’une petite boîte d’allumettes… finement marquetée, avec un couvercle coulissant délicatement sculpté…

—Je vais vous donner votre boîte. Nous y avons soigneusement recueilli les heures vécues : moments d’amour et de bonheur, méditations, extases et créations… Prenez, prenez donc, c’est à vous, bien à vous, ce sont les heures vraiment vécues, celles qui vous appartiennent véritablement…

Il m’a tendu la boîte et quand elle a été entre mes mains, elle m’a parue plus petite encore… extraordinairement légère… L’intérieur était tapissé d’une mince pellicule de poudre très fine, qui brillait doucement dans l’ombre ciselée du couvercle…

—Et c’est… c’est tout ? 

— Ah, ça, oui, c’est tout… c’est tout ce que nous avons pu extraire. Croyez bien que nous faisons pourtant le maximum, que nous filtrons tout, que pas une parcelle microscopique n’échappe à nos appareils de contrôle extrêmement performants… Mais faites donc attention au vent, c’est si léger, cette poudre… n’allez pas la disperser sottement, maintenant qu’on s’est donné le mal de vous la récupérer. Refermez au moins le couvercle… 

Au fond de la petite boîte, la poudre était menue comme poussière en effet, et d’allure bien fragile, mais elle paraissait palpiter, respirer… appeler… murmurer…

—Est-il possible qu’elles vivent encore ?

—Bien sûr qu’elles vivent. Je vous dis que ce sont les heures vécues… elles vivent encore et elles vivront toujours parce qu’elles ont été vraiment vécues….

—Et celles-là je pourrai les emporter avec moi, là où… là où je vais ?

—Evidemment, je vous dis que ce sont vos heures vécues… Les vôtres… Elles sont à vous… toute votre vie menait à elles, et se réduit à elles désormais…

Mais voilà le fourgon qui arrive… on va vous embarquer votre tas d’heures perdues, bientôt il n’y paraîtra plus… vous en serez débarrassé. Si vous voulez bien signer ici…

J’ai signé, puis j’ai regardé les ouvriers soulever au moyen d’un cric le tas des heures perdues, le poser sur un de ces petits chariots à deux roues qu’on appelle des diables, puis le charger à l’arrière du véhicule. Le fourgon s’est éloigné alors, très lentement, lourd et vieux comme il était, vers le brouillard. C’était un grand mot, d’ailleurs, fourgon… tout juste une petite camionnette blanche et hors d’âge qui cahotait en haletant sur la mauvaise route des marais. J’ai eu, je ne sais pourquoi, un peu de peine quand elle a disparu dans les brumes. J’ai rouvert la petite boîte marquetée… la poudre frémissait, murmurait… Je l’ai versée tout doucement dans le creux de ma main… c’était comme une poussière d’étoiles, qui s’éteignait à mesure que j’essayais de la saisir… il m’a semblé tenir mon propre cœur mourant… et c’était si peu, si peu de chose…

… que j’ai crié : — Non !

Mon cri est tombé tout vivant dans ce monde sans écho. L’employé m’a jeté un regard désapprobateur, il a crié quelque chose au sujet du vent. J’avais déjà pris la fuite.

—Mais après, qu’avez-vous fait, après ?

—Après ? Après, j’ai repris connaissance… J’étais entre les mains d’un sauveteur obstiné, je revenais peu à peu à moi…

—Je sais bien, je sais bien que vous vous en êtes sorti, mais ce que je voulais dire… enfin, je voulais dire, après… après votre retour… après… une fois complètement revenu à vous-même, dans… dans votre nouvelle vie ?

— Dans ma nouvelle vie… vous avez raison… il s’agissait bien d’une nouvelle vie, d’une seconde existence, arrachée au néant, et qui aurait dû m’être particulièrement précieuse. Eh bien, après…

—Oui, après, qu’est-ce que ça a changé, pour vous, ces moments si… si particuliers que vous avez… traversés… Dites, dites donc… j’aimerais beaucoup le savoir.

—Après… Tout a changé d’abord, évidemment… Je suis sorti de l’hôpital, heureux, infiniment heureux, d’être vivant, pleinement conscient de ce que cela signifiait. Vivant, vivant, je suis vivant, à chaque instant je me répétais cela… Ah, j’étais attentif, volontaire, acharné… j’ai pris le plus grand soin de mes heures vécues… j’ai fait la chasse aux heures perdues. Chaque instant je le soupesais, j’en étudiais la valeur comme on étudie les bijoux sous la lampe… J’étais devenu sobre, exalté, sincère, passionné… Et puis… à force… que voulez-vous ? Chassez le naturel, il revient au galop… Rien de plus vrai… mon naturel a fini par reprendre le dessus, j’ai recommencé à perdre mon temps. Vous voyez, j’ai même fait depuis une fort belle carrière… une carrière très enviable, selon les critères communément admis… enviable, enviée… une carrière comme on ne peut en bâtir qu’à force d’heures perdues… Toujours occupé… sans fin diverti… imaginez cela… un tourbillon… Affaires, voyages, réunions, déjeuners, dîners fins, compagnes élégantes, voitures de luxe et propriétés à gérer… le yacht, par contre, je l’ai vendu, évidemment, mais un bon prix… Toujours le même, vous avez raison, j’étais toujours le même, voilà tout, j’ai recommencé à entasser heure perdue sur heure perdue, frénétiquement, pour construire mon succès… Et ma vie, ma vie véritable, la poudre fine de mon être, mon petit paquet d’heures vécues, au fil absurde des heures perdues, tout s’est réduit à si peu, à si peu… que dans la boîte d’allumettes je ne trouverai plus, sans doute, la prochaine fois, que quelques grains de poussière presque invisibles…

—Vous ne regrettez pas ? Il me semble pourtant qu’après… après ce… ?

—Après ce… ? disons, ce rêve… ce rêve si juste, si éclairant, si sage, que mes regrets les plus sincères m’avaient à coup sûr inspiré… ce rêve qui me venait du plus profond de cette vie qui m’échappait… Oui, vous avez raison, après, j’aurais dû ne jamais oublier… Sans doute, je regrette, évidemment, je regrette… Mais… comment vous expliquer ? … Oh, je pense que vous savez déjà, car nous en venons tous là, et il n’y a pas besoin de rêver pour le comprendre, que nous le dilapidons, que nous le gâchons irrémédiablement, tous autant que nous sommes, pauvres sots que nous sommes, que nous le dispersons en absurdes futilités, ce trésor d’heures qui fut confié à notre garde, au jour plein d’espérance qu’on appelle naissance. Et pourquoi ? Ah, pourquoi ? C’est la grande question… Peut-être que la vie fait peur – la vie, au sens vrai de ce mot, ce plus profond dont je parlais à l’instant… qu’elle fait si peur qu’on ne peut que la repousser toujours à plus tard, à trop tard… Peut-être aussi que les heures perdues sont nécessaires à la distillation des heures vécues, et que sans ce tas lourd et compact de vie à jeter, nous n’aurions pas au bout du compte cette poussière d’étoiles vives à poser doucement dans le creux de nos mains… Souvent je l’ai imaginé…  et cela pourrait bien être vrai… 

Vous en doutez ? Vous êtes impitoyable… Alors ? Alors peut-être que la paresse, l’habitude et le conformisme sont plus forts que toute réflexion, et qu’ils sont nos vrais vices. Et puis, voyez-vous, qu’avons-nous donc à craindre, sinon nous-mêmes ? On ne châtie pas, là-bas, on ne punit pas. Rien de ce genre vraiment. Il ne se passe rien, au fond, là-bas, rien de grave, rien de terrible. Là-bas, il n’y a que des comptables. Ni tortures ni geôles. Juste ce dernier regard effaré sur la petite boîte d’allumettes, lorsqu’on passe au bilan. Et ce triste fourgon cahotant sur la route du néant. 

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12 commentaires pour Les heures

  1. flipperine dit :

    il y a tant d’heures perdues dans la vie on bouge, on fait et au bout d’un moment on se rend compte que tout le travail fait n’a servi à rien

  2. jill bill dit :

    Il faut vivre cela pour qu’après on apprécie toutes les heures que la mort vous a laissée sur terre disent les témoignagnes de gens passés par-là…. merci, jill

  3. almanito dit :

    Peut-être, oui, que ces heures perdues sont nécessaires… j’espère en tout cas, car j’en ai un paquet!
    Mais je suis certaine que plus on vieillit, plus on l’apprécie, cette vie, car en mesurant le peu d’heures qui restent, on a envie d’en goûter la moindre seconde. Et ces heures ainsi savourées ne peuvent être des heures perdues, oh non!

    • carolechollet dit :

      Moi aussi, j’ai un énorme paquet d’heures perdues. Mais, en effet, sont-elles vraiment « perdues » ? Qui sait si, en filtrant bien, on n’y trouvera pas un peu de poudre précieuse malgré tout.

  4. Ah !
    L’heure des comptes, des bilans, quand les colonnes « pertes » lorgnent vers les colonnes « profits » …
    Texte très fort, Carole, selon votre talent habituel.

    Et si, se référant à Nietzsche, l’on tentait de faire de sa vie une oeuvre d’art ?
    Si l’on se disait que nos actions ne sont à engager, que nos décisions ne sont à prendre que si nous estimons que les réitérer vaut vraiment la peine ?
    Si nous agissions, jour après jour, comme si c’était la dernière fois ?

    N’y aurait pas alors, plutôt que deux colonnes qui s’affrontent, une seule en présence ?
    Belle, longue …
    Que nous pourrions dès lors, et avec fierté, appeler « Ma Vie » ?

    Personnellement, j’essaie.

    • carolechollet dit :

      J’avais bien sûr pensé à Nietzsche, mais je serais moins sévère que lui. Il peut nous suffire d’un peu de « poussière d’étoiles » pour que la vie vaille son poids d’heures (perdues et vécues).

  5. G.Policand dit :

    Chaque jour est un cadeau. A chacun de le faire prospérer… ou de le laisser partir au vent…

  6. Alain dit :

    Vos textes sont étonnants, Carole… Ils ne sont jamais de simples récits, légers et divertissants. L’air de rien, ils nous poussent à la réflexion…
    Le bilan ? Tous, un jour, nous tentons, ou tenterons de le faire. Cela me fait penser aux plateaux de la balance du Livre des morts dans l’Egypte antique.
    Trouverons-nous le bon équilibre entre le poids des heures pouvant être considérées comme perdues et celles qui nous paraissent réellement vécues, cet équilibre instable qui nous permettra, peut-être, d’éprouver un sentiment de satisfaction devant le film de notre existence ?
    J’ai la sensation que la fin de votre récit donne une réponse très intéressante à cette question existentielle.
    Merci pour ce beau texte, Carole.

    • carolechollet dit :

      Je me pose souvent cette question des « heures perdues » car je suis très paresseuse et m’en sens constamment coupable. Quant à la réponse… je ne l’ai pas, et j’ai laissé mes personnages dialoguer.

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