Le Pont

J’étais raide et froid, j’étais un pont, je passais au-dessus d’un abîme. La pointe de mes pieds s’enfonçait d’un côté, de l’autre mes mains s’engageaient dans la terre, je me suis accroché de toutes mes dents à l’argile qui s’effritait… Franz Kafka

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L’ambulancier avait refermé doucement la porte. Et René sut qu’il était seul.

Pour la première fois depuis les longs mois d’hôpital où l’impossibilité de la solitude avait été comme l’envers réconfortant de sa totale et effroyable dépendance, il était vraiment seul. Il se sentit d’abord surpris que nul ne se portât à sa rencontre, chercha machinalement une infirmière qui ne venait pas, se souvint. Puis, regardant autour de lui, il s’étonna d’avoir pu vivre pendant tant d’années dans cet appartement qu’il reconnaissait mal. Tout lui semblait lointain, aussi bizarre et déplaisant que ses jambes immobiles, que son bras gauche raidi, que les mots déformés qui sortaient de sa bouche à demi paralysée. Il lui fallait tracer avec le fauteuil des chemins nouveaux sur la moquette usée dont le vert sali se creusait de sillons bruns, contourner le canapé jadis acheté à crédit et désormais inutile, éviter en roulant la table de verre. Les pièces sentaient le vieux, la graisse figée et poussiéreuse, l’usure, la moisissure. Et le silence – le silence…. le silence était tapi partout, enveloppant les meubles, prolongeant les contours de son corps, conférant à chaque geste une matité bizarre qui les détachait de lui-même. Un silence étrangement compact, presque palpable, insistant, que n’atténuaient ni la vibration du moteur électrique du fauteuil, ni le ronflement continu et ardent du boulevard, en bas, qui paraissaient seulement le prolonger sous d’autres formes plus sournoises.

Sa longue absence avait rendu étranger l’univers autrefois familier, et son corps engourdi, entre les hautes roues métalliques qui remplaçaient si mal ses jambes, ne savait plus y vivre.

Peu à peu pourtant tout reprit sa place, que lui avait fixée l’habitude, et que lui rendit l’habitude. Le canapé, les odeurs, la table de verre, et la moquette hors d’âge redevinrent d’invisibles compagnons, des jalons et des chemins tranquilles, qu’il était content, au fond, de savoir là.

Il avait réappris les gestes, les parcours, les obstacles. Dans son corps maladroit, dans l’appartement dont il ne sortirait plus, dans son âme prisonnière, amoindrie, il avait inscrit le dessin d’une vie nouvelle, les quelques lignes qui suffiraient à ébaucher les journées.

Le matin, en semaine, il avait les visites – le kiné, monsieur Barrier – l’infirmière, mademoiselle Milcendeau – puis l’aide ménagère, madame Reviron, toujours dans le même ordre immuable. Vers une heure, un employé municipal, dont il ignorait le nom, et qui du reste n’était pas toujours le même, apportait les repas tout préparés dans des boîtes en carton étiquetées qu’il rangeait au frigo, sur l’étagère du milieu qui était à portée de son corps toujours assis – nanifié, se disait-il souvent, car il avait, autrefois, été un homme de haute taille, et à cela aussi, à prendre les choses et les gens de bien moins haut, il avait fallu se plier – comme il se le répétait sans cesse -. Se plier, se replier, c’étaient des mots terriblement appropriés désormais..

Le soir, dès six heures, les télévisions allumées des voisins faisaient entrer chez lui des rumeurs gaies, des voix entremêlées, des flots assourdis de musique, des appels et des rires. Il n’allumait jamais sa propre télévision : depuis longtemps le vieux poste était en panne et certes il ne le remplacerait plus, maintenant qu’il lui fallait vivre de ses allocations.

La nuit venait. Il restait à écouter, dans le noir, les yeux fermés, apaisé, la tête inclinée contre l’appui-tête du fauteuil, le brouhaha vivant des télés, parfois aussi celui des bavardages et des disputes, derrière les cloisons minces. Plus tard, quand les télévisions s’éteignaient, vers onze heures, il prêtait encore longuement l’oreille au passage des dernières voitures du  boulevard, en bas, avant de s’endormir, d’un mauvais sommeil heurté, dans le fauteuil qu’il ne quittait pas, répugnant à s’allonger sur son lit, craignant les gestes malhabiles qu’il faudrait faire pour s’y coucher, et le sentiment de détresse qu’il éprouvait toujours à sentir ses jambes lourdes, immobiles, mortes sur les draps froids.

Les après-midis étaient longs, très longs. Et les samedis, les dimanches, quand tous étaient partis, la solitude devenait si intense et pesante qu’il lui semblait la voir se pencher sur lui comme une ombre triste, l’entendre marcher d’un pas d’horloge dans l’appartement désert. Une grande angoisse étreignait alors son corps engourdi qui ne pouvait pas fuir, une grande misère serrait son coeur d’infirme qui se mettait à battre et à bondir comme un coeur d’oiseau affolé.

Alors il roulait jusqu’au balcon. Il peinait un peu pour ouvrir la porte-fenêtre de son unique bras valide. Ensuite, il fallait franchir le seuil, et c’était encore un effort, une poussée qui le faisait grimacer, sur les roues qui renâclaient. Mais c’était bon enfin de se tenir dans la lumière, sur le ciment, la main posée sur la grille d’acier. En face, il y avait le fleuve, large, bordé de saules inclinés et pensifs, de hauts chardons et d’angéliques, portant le ciel et la terre en ses reflets mêlés, lent, obstiné, suivant paisiblement sa pente. Il ne se lassait pas de regarder l’eau, que chaque instant faisait autre, mêlant de nouveaux reflets à de nouveaux mirages – le fleuve jamais le même entre les mêmes rives comme entre deux larges roues légères, se poussant sans effort, avançant immobile.

Sur le boulevard, en bas, entre l’immeuble et la rive, il apercevait aussi, en se penchant un peu, le grand flot des voitures, bancs rapides et luisants de poissons argentés, suivant leur route, obstinés eux aussi, ignorant le doute. Et, au loin, là-bas, un peu brumeuse, il y avait la ville avec ses immeubles et ses églises, ses lumières palpitantes, ses toits hérissés d’antennes et de cheminées, ses foules invisibles acharnées à vivre.

Il était bien sur le balcon, il était presque heureux. L’angoisse desserrait sa prise, son coeur reprenait sa place, en paix au creux de ses côtes de vieil homme résigné, et la solitude, bonne fille maintenant, lui caressait la main d’un rayon de soleil ou d’un souffle de bruine. Il restait longtemps là dans la rumeur du boulevard, de la ville et du fleuve – la bonne et douce rumeur du monde, l’éternel bourdonnement des choses et des êtres.

A l’hôpital, il avait lu passionnément les journaux, que lui prêtait monsieur Hochedé, son voisin de lit, assez agile, lui, pour se rendre au kiosque, en bas, dans le grand hall d’accueil. Le matin, à l’heure du ménage, monsieur Hochedé quittait le lit, revêtait son peignoir, qu’il fermait soigneusement sur son pyjama, empoignait ses béquilles, poussait la porte, restait un bon moment absent. Puis on entendait de nouveau dans le couloir le bruit des béquilles, le frottement des pantoufles, c’était le voisin qui rentrait, ramenant un peu de la vie du dehors – une brassée de journaux, des pastilles à l’eucalyptus, du papier à lettres ou une canette de soda, l’odeur du café qu’il avait pris au distributeur et bu sur l’un des bancs disposés dans le hall, et, toujours, un air d’être bien-portant qu’il gardait un moment dans les yeux. Puis monsieur Hochedé regagnait son lit, s’y replaçait avec effort et grimaces, et redevenait le voisin, un malade, un fraîchement opéré, un qui souffre et que l’avenir inquiète. Il passait les journaux à René à mesure qu’il avait fini de les lire. Ensuite, ils en parlaient, échangeaient leurs avis. Cela faisait un sujet pour animer les conversations que les difficultés d’élocution de René rendaient si laborieuses.

Un jour, il y avait eu dans Le Phare du Grand Ouest cette nouvelle extraordinaire : on allait bâtir un nouveau pont dans la ville, juste en bas de son immeuble, juste devant chez lui.

— Regardez donc, monsieur Terrien, vous habitez bien quai Neptune ? Tour Mars ou tour Vulcain ? non ? Ah…vous êtes de la tour Volturnus ? eh bien… face aux tours Mars, Vulcain  et Volturnus…« , c’est bien ce qui est écrit… Regardez donc vous-même…, je vous tends la page…

René, stupéfait, avait vérifié sur le plan joint à l’article, il avait relu plusieurs fois l’adresse que donnaient les journaux… juste en bas des trois tours, oui, précisément devant chez lui, quai Neptune, c’était bien cela, on allait construire un pont. Le vingtième pont de cette ville de rivières et d’estuaire qui en comptait déjà dix-neuf. Un nouveau pont, très moderne, sur lequel pourraient traverser les voitures, les piétons, les cyclistes, et même peut-être les tramways. Un pont de très large portée, ambitieux, audacieux, un pont haubanné à dalle orthotrope, écrivait-on, et c’était bien sûr incompréhensible… bref, une merveille technologique qui allait enjamber le fleuve, désenclaver la rive. Ce serait une sorte de navire de béton et d’acier, suspendu à un mât immense, soutenu par dix-huit haubans. – Deux fois neuf. Trois fois six. – Dix-huit. Un nombre simple, harmonieux et parfait, mesuré comme une strophe. Le chantier, mené par un architecte de renom international, serait difficile, exceptionnel, il durerait des mois.

Pourquoi un pont, pourquoi là, dans ce quartier solitaire et déshérité qu’il habitait depuis trente ans ? Les tours ont des noms de dieux, les hommes ont des vies de pierres, quelqu’un avait écrit cela un jour au marker noir, au bas d’un mur, près du local à poubelles. C’était si vrai que René avait recopié la phrase dans le cahier où il notait de temps à autre ce qu’il ne voulait pas oublier. Et il la relisait de temps en temps, cette phrase depuis longtemps effacée sur le mur reblanchi. Oui, c’était un quartier bien pauvre… Pourtant il aimait ces tours. Dressées entre le ciel, la terre et le fleuve, elles étaient dans la ville des lieux aussi singulièrement, absurdement détachés que sans cesse renouvelés  – îles verticales, nuages découpés comme des marbres, bornes oubliées, signaux muets, rues gelées menant droit aux étoiles ou monuments dressés à des morts inconnus… Il y avait souvent pensé… les tours étaient tout cela pour lui lorsqu’il habitait encore en-bas, dans le HLM banal du quai des Mauves, en face, et qu’il les contemplait en rêvant. La nuit surtout, avec toutes leurs fenêtres éclairées haut dans le ciel noir, et le tremblement doux de leur grand corps penché sur l’eau, elles étaient belles, elles avaient l’air d’en savoir long. C’était en connaissance de cause qu’il avait loué, trente ans plus tôt, sachant qu’il n’en partirait plus, son T2 avec balcon mais tout à fait invendable, au dix-huitième et dernier étage de la tour Volturnus. Le quartier était très modeste, presque misérable, certes, dès cette époque. Les tours en effet ne favorisaient ni les sorties, ni les rencontres, on y vivait en marge – surtout quand on était, comme lui, du dernier étage – et c’était aussi pour cela, parce qu’il aimait se tenir à part, ayant toujours été un homme timide et mal assuré, qu’il s’y était senti à son aise. Aller vivre au sommet de la  tour, il l’avait toujours pensé, avait été le début de quelque chose d’important, une forme d’engagement secret, qui tenait de l’emprisonnement et de la retraite mystique, de la mort et de la vie aussi, et qui avait mis des années à s’accomplir entièrement. Gagnées par la pauvreté de leurs habitants, considérées avec mépris par les citadins du centre, abandonnées aux marges, les tours avaient perdu leur éclat net d’autrefois, quand elles découpaient leurs alignements géométriques sur le désordre de la ville, elles s’étaient délabrées, émoussées. Le béton s’émiettait, se faïençait de minces sillons râpeux, et de larges taches brunes s’élargissaient sur les façades, les recouvrant peu à peu, comme ces taches qui parsèment et envahissent la peau des vieillards. Allait-on les repeindre, les rhabiller de neuf, leur refaire une jeunesse, leur retoucher le portrait ?  On ne pouvait pas savoir, l’article ne donnait pas d’explications, et sans doute rien n’était-il encore décidé… Mais ce qui était sûr, c’était qu’on allait construire le pont, le journaliste était formel : ce pont que jamais René n’aurait cru voir surgir là, face aux tours, sur le quai austère, solitaire, gris et honteux de pauvreté, était devenu subitement nécessaire, indispensablement grandiose… au point qu’on allait faire appel pour le bâtir à un architecte de renom international. René relut une fois de plus l’article, essaya de comprendre, trouva très beau le dessin du mât haubanné, qui ressemblait à une harpe, avec son jeu de cordes – c’étaient apparemment ces cordes qu’on appelait des haubans, et ce n’étaient pas des cordes, mais de larges câbles d’acier.

— J’ai soixante berges, s’était-il dit, et on va construire un pont devant chez moi, juste devant chez moi – c’est fabuleux, mais sur laquelle de mes soixante berges va-t-on bien pouvoir l’appuyer ? Avant l’hôpital il ne plaisantait jamais, mais depuis l’accident il avait pris le goût de faire ce genre de plaisanteries. Comme d’autres s’adonnent en vieillissant aux mots croisés ou aux combinaisons chiffrées du sudoku, il se rassurait de constater que son esprit était resté assez souple et vigoureux pour adresser aux mots ces innocentes pichenettes. Ces jeux n’amusaient guère le voisin, qui hochait la tête sans conviction, comprenant mal au reste. Il les réservait donc aux filles – il les appelait toutes ainsi, les filles, ne faisant pas de différence entre les filles de salle, les aides-soignantes, les infirmières et même la jeune interne, en homme de peu qui se sentait inférieur à toutes et les admirait toutes. Les filles, gentilles, habiles à apaiser l’angoisse, riaient toujours, elles, d’un rire un peu forcé parfois, quand elles avaient enfin réussi à comprendre les sons longtemps mâchés qui sortaient  en bouillie de ses lèvres pâteuses.

— Sur laquelle de mes soixante berges ? Et si c’était sur chaque, hein ?

Elles rirent toutes ensemble, de leur rire jeune de femmes jeunes. René eut l’impression qu’elles l’avaient vraiment trouvé amusant, cette fois, et il se sentit plus léger, presque jeune lui aussi, presque comme avant. Soixante berges, bientôt soixante-dix, il en faudrait des arches, et des haubans, pour soutenir un pareil élan vital…

Et puis, disait le journal, quand le pont serait terminé, on tracerait encore une route, en face. Ce serait un nouveau chantier, une route très large, une voie rapide, une autoroute qui s’en irait au loin, derrière la tour. Les voitures du boulevard croiseraient, rapides, celles qui s’en viendraient du pont, d’autres tourneraient, bifurquant vers une direction nouvelle. Ce serait beau, avait-il pensé, cette grande croix de lumière et de bruit, dansant dans le grand carrefour. La nouvelle route s’en irait droit vers Poitiers, vers Bordeaux, vers Madrid et vers Séville, droit vers le sud, et vers le nord aussi, vers Rennes, vers Paris et vers Bruxelles, et jusqu’à Stockholm, et même encore vers l’est, vers Strasbourg, Berlin, Moscou, et pourquoi pas Pékin, et encore vers l’Ouest, jusqu’à Brest, et jusqu’en Angleterre et en Irlande, en passant par d’autres routes que la voie rejoindrait d’un clin d’oeil. De chez lui, il suffirait de prendre la route – on pourrait aller partout de chez lui, désormais, d’un coup de voiture comme d’un coup d’aile. Le monde entier à disposition. Le monde entier.

Le voisin lui avait laissé l’article, qu’il avait soigneusement rangé, et qu’il sortait de temps à autre du tiroir du petit meuble de fer qui flanquait son lit de métal articulé.

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Alors… alors maintenant qu’il était rentré chez lui, René aurait bien voulu savoir quand le chantier allait commencer. Mais, comme il avait résilié l’abonnement au journal, par économie, et qu’il ne voulait pas révéler sa misère en questionnant les visiteurs du matin à qui il laissait croire que la télévision était en état de marche et qu’il restait en contact avec l‘extérieur, comme ils disaient -, comme d’autre part il lui était impossible de sortir, ne pouvant affronter, après s’être extirpé de la cage d’ascenseur, la lourde porte qui séparait du seuil le hall de la tour, il n’avait aucun moyen de l’apprendre. Peut-être que c’était mieux comme ça, finalement. C’était bon d’attendre. Il prenait plaisir à attendre. Il était vraiment heureux d’avoir quelque chose à attendre ainsi. Tout de même, il avait un peu peur quelquefois que le projet fût annulé, ou qu’il fût retardé – à son âge et après son accident… non, il ne fallait pas, il ne fallait surtout pas, à son âge et dans son état, retarder le chantier…

Quand il fermait les yeux, le soir, en écoutant la télévision qui crachotait des voix informes et des bribes d’orchestre dans les appartements voisins, il le voyait déjà très bien, ce pont, dressé si haut, blanc et brillant, tout contre la nuit et l’eau. Le ciel frottait doucement, avec ses doigts floconneux et dorés de nuages et d’étoiles, les cordes d’acier vibrantes. Et les phares des voitures, éclairant des chemins rapides et lointains, se croisaient et se recroisaient, d’une rive à l’autre, tandis que le fleuve emportait dans ses plis leurs reflets, là-bas, jusqu’à la mer.

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Ils arrivèrent un lundi matin, en plein mois de décembre. Le kiné, qui ce matin-là n’était pas monsieur Barrier, mais un certain Grallon, un remplaçant qu’il ne connaissait pas, était occupé à remuer ses jambes inertes, l’une après l’autre, pour y faire circuler le sang – les mains étaient trop lourdes sur la peau fragile, sur les muscles inertes, sur les veines tuméfiées, et il parlait trop, trop fort – « Je ne vous fais pas trop mal, monsieur Terrien ? je masse aussi doucement que possible, vos veines sont tellement enflées… il faudra en parler au médecin, monsieur Terrien, des veines aussi gonflées, je sais bien que je vous fais mal… » – quand René entendit les premiers camions se garer.

Toute la matinée, les engins se relayèrent, déversant des monceaux de matériaux. L’après-midi, il vit qu’on édifiait une palissade de tôle. Puis ce fut tout. Pendant des jours il n’y eut plus rien. Un drôle de calme. Un tas inerte entouré d’une palissade de tôle, et sur la palissade un panneau qu’il ne pouvait pas déchiffrer. Des promesses encore grises, informes. Il attendrait. Il attendrait encore.

Puis un après-midi, alors qu’il était sur le balcon, regardant vaguement, il vit arriver les barges. Enormes et lourdes, tirées à la proue et poussées à la poupe par de puissants bateaux à moteur, elles descendaient le fleuve, sombres, silencieuses et très lentes, comme ces îles qui parfois se détachent des berges avec leur chargement de terre et de racines. Enfin, larges et noires, barrant le flot avec une tranquille évidence, elles s’immobilisèrent, amarrées de grosses cordes de chanvre blond et hérissé, tandis que les bateaux qui les avaient amenées se retiraient à grand bruit de moteur. Et l’on vit surgir soudain un petit caboteur vif et fumant, tout couvert de drapeaux. Le petit caboteur pavoisé transporta jusqu’au soir les outils et les hommes, d’une barge à l’autre, de la rive aux barges, et des barges à la rive. Puis le caboteur s’en alla à son tour, aussi rapidement, aussi gaiement qu’il était arrivé. Les barges s’assoupirent à l’amarre, semblables dans le soir tombant à des bois échoués. De nouveau il n’y eut plus rien.

René passait désormais autant de temps qu’il le pouvait sur le balcon. Mme Reviron le grondait de rester là dans le froid, elle l’obligeait à revêtir son vieil anorak, à mettre ses chaussures fourrées, à s’affubler de son chapeau de feutre, à s’entourer le cou d’une écharpe de laine qu’elle lui avait elle-même tricotée. Ainsi recouvert, alourdi, il avait l’impression parfois d’être une de ces sentinelles en armure qui guettaient autrefois le fleuve sur les remparts de la ville. Il guettait, oui, il guettait. Parfois il lui arrivait même de penser qu’il veillait. Les gardiens des phares, au temps où ils existaient encore, les frères touriers des couvents, au temps où les hommes avaient encore la foi, devaient éprouver quelque chose de semblable, le sentiment de participer à un ordre vaste et compliqué, où leur simple présence avait un sens qu’eux-mêmes ne pouvaient entièrement déchiffrer, mais dont la nécessité leur était assurée.

Il fut sans doute le premier à voir, un matin où le gel avait cessé, dans le demi-jour d’une aube rosissante, le chef de chantier descendre de sa camionnette, serrer la main des gars arrivant un à un, donner les instructions. Ils portaient tous des casques blancs ou rouges qui brillaient dans l’air froid. Le tractopelle allait et venait en clignotant, faisant résonner sans cesse, dans ses perpétuels reculs d’insecte agité, l’unique note aiguë stridulante, entêtante, de son avertisseur.

Ils mirent des jours à creuser, à descendre dans le puits profond les planches du coffrage. Sur la rive un tas de sable immense faisait désormais aux badauds qui cherchaient à voir, derrière les fentes de la palissade, un haut rempart de son corps brun.

Un matin, enfin, on boucla le quartier. La bétonnière arriva, lente, haletante, énorme, et se cala sur toute la largeur du boulevard abandonné. Elle cracha son béton tout le jour, une pâte molle et grise qu’engloutissait le trou. Lorsqu’elle eut tout craché, une autre bétonnière, aussi vaste que la première, prit sa place, et cracha à son tour son béton. Une autre bétonnière vint encore, et encore une autre. Les gars plongeaient dans le trou bouillant de fortes tiges de fer qu’ils y plantaient comme des os humains.

C’était la première pile qu’on armait ainsi, des tonnes et des tonnes de béton, injecté à une profondeur qu’on ne pouvait même pas deviner, bien en-dessous du lit du fleuve, tout près, peut-être, du centre de la terre, là où battait lent et chaud le coeur profond du monde.

Le pont serait solide, pensait René, il fallait qu’il soit solide. Cela le rendait vraiment très heureux de voir qu’on attachait aussi fermement la première pile à la roche d’en bas. Il avait déjà vu, à Tours où il avait habité, un pont écroulé, renversé par le fleuve. Il n’y avait rien de plus triste. On aurait cru un animal blessé, un pauvre corps terrassé qui ne se relèverait plus. On ne passait plus qu’à pied, sur les passerelles métalliques édifiées à la hâte, des ponts Bailey semblables à ceux qu’on avait bâtis un peu partout après la guerre, prothèses de fer cliquetantes et tremblantes. Et ç’avait été si triste de traverser la Loire, pendant des années, sur ces ponts de fil, de l’allure hésitante de ceux qui ne sont pas sûrs d’atteindre l’autre rive.

Au moins, il serait solide, ce pont qu’on construisait en bas. Planté sur ses griffes de béton,. les pieds bien accrochés au roc, il s’étirerait d’un seul élan de son dos pur, comme un bon géant.

Le soir, quand les ouvriers furent partis, près du tractopelle endormi, il vit entre les gravats s’élever un cylindre rond et gris : la première pile, ou plutôt la base de cette première pile qui contenait tant de promesses. Une mouette, gravement, vint se poser sur ce rocher nouveau. Elle y resta un long moment, réfléchissant, s’envola, puis revint. René resta sur le balcon, dans le froid,  une bonne partie de la nuit, à regarder le cylindre éclairé par la lune. C’était peu de chose encore, mais c’était très beau. Encore plus beau qu’il ne l’aurait cru.

Puis de nouveau les travaux s’interrompirent. La rue était toujours bouclée mais le chantier s’embourbait sous la pluie persistante. Le tractopelle attendait en silence la fin de son temps d’hivernage, enfonçant ses chenilles salies dans de larges flaques, près du cylindre qu’il devait garder. Les mouettes venaient s’attrouper en tas frissonnants et serrés, attendant elles aussi. Et René, sur son balcon, attendait avec la même patience, avec la même confiance. De temps en temps, des camionnettes se garaient, des gens pressés en descendaient, avec des papiers qu’ils lisaient dans le vent et la pluie, se parlant en faisant de grands gestes qui dessinaient dans l’air glacé la forme élégante, aérienne, du pont que leurs calculs, bientôt, allait faire exister. Les camionnettes redémarraient, les gens s’en allaient, avec leurs projets, leurs calculs, emportant avec eux vers de lointains bureaux l’arche qu’ils avaient un moment soulevée de terre.

En février, René reçut, pour sa fête, la visite du neveu, Christophe, la seule famille qui lui restât. Il habitait Brest et tous les ans, vers le treize février qui était la date de naissance de René, il faisait le déplacement pour lui souhaiter son anniversaire. C’était un bon garçon, le neveu. Ils s’entendaient bien, tous les deux. Christophe aurait volontiers invité René chez lui pour Noël, l’année précédente, comme les autres années, oui vraiment, il en aurait été très heureux, s’il n’y avait pas eu les événements. Mais il espérait sincèrement que tout rentrerait dans l’ordre bientôt, et, si, d’ici là, René avait besoin de quoi que ce soit, s’il voulait venir à Brest… – Christophe se forçait à parler, à avoir l’air naturel. Pourtant René le sentait déconcerté, intimidé par sa paralysie, par son visage tordu, et plus encore par sa parole boiteuse et trébuchante, par ses phrases lentement déroulées, ankylosées, mal appuyées sur des mots qui se dérobaient, infirmes sans béquilles et sans fauteuil qui n’allaient pas au bout de leur chemin. Quant à lui, il écoutait avec un ennui qui le surprenait ce garçon qu’il aimait pourtant, et qui était venu de loin dans l’espoir de le réconforter, et aussi pour faire exister un moment, par le rituel des visites au vieil oncle, l’illusion de la persistance de cette famille qui lui manquait tant, depuis la mort de ses parents. René ne savait que trop bien que plus jamais il ne se rendrait à Brest, dans le petit logement sur cour que le neveu habitait seul, au carrefour de la rue Traverse et de la rue de Siam, au-dessus d’une boutique de bijouterie-horlogerie.

Ils descendirent jusqu’au chantier. Le neveu poussa fermement la porte de la tour, hissa René sur le trottoir, l’aida à rouler jusque sur la berge, à quelques mètres de la palissade, puis à gagner la petite motte herbeuse qui s’avançait dans la courbe du fleuve, humble presqu’île.

C’était la première fois qu’il pouvait observer de près le chantier. Il s’étonna des mots étrangers peints en blanc sur les barges – on aurait dit des mots tracés à la craie sur un tableau noir – des mots qu’il ne comprenait pas, et qui avaient l’air de venir du Nord – était-ce dans un pays d’écluses et de canaux qu’on les avait écrits, ou dans un pays de fjords et de mers gelées ? – Ces mots blancs sur le bois noir lui inspirèrent confiance, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi. Il remarqua que l’herbe commençait à pousser dans le sable humide. Il vit aussi, contre la palissade, un casque qu’on avait oublié – peut-être était-il cassé, inutilisable. Un peu de terre y était entrée, et un petit brin de pissenlit avait commencé à y fleurir. René pensa sans savoir pourquoi à un casque de soldat – un de ces soldats fauchés par le vent d’une guerre oubliée qu’on retrouve parfois, arrêtés dans leur course, couchés dans leurs os et leurs armes rouillées, et longuement enfouis dans le sable des rives. Le neveu prit, avec son téléphone portable, plusieurs photos du chantier, du cylindre surtout. Il avait travaillé, à ses débuts, dans les Travaux publics, conduisant des pelleteuses, et même des grues. Il s’intéressait aux chantiers et les étudiait en homme compétent. Il donnait des explications, parlait du Pont de Normandie qu’il admirait, du viaduc de Millau qu’il était allé voir, pendant une période de vacances. Il raconta aussi sa visite sur le chantier du nouveau pont de Térénez, où un de ses anciens camarades l’avait laissé entrer. Un ouvrage d’une complexité incroyable, d’une élégance de caravelle avec ses minces flancs courbes, qui devait franchir l’Aulne… Il s’enthousiasmait. Les mouettes rasaient le fleuve en gémissant. Une corneille, d’un arbre de la rive, appela de sa voix rauque. René se demanda ce que ferait le neveu, l’année suivante, au treize février. Peut-être aurait-il repris sa vie sur les chantiers, ou bien ce travail sur les cargos, qu’il avait exercé longtemps par la suite, avant de prendre récemment un poste en usine pour rester à terre et soigner sa mère, morte quelques mois plus tôt. René savait que le neveu aimait les voyages, le travail de plein air, les bateaux et les grues, et qu’il se sentait à l’étroit, malheureux dans la vie qu’il menait à l’usine, dans son deuil et dans son triste appartement sur cour. Mais le neveu n’en parlait pas. Il continuait à prendre des photos, sous des angles différents, en disant qu’il comparerait, dans un an. Dans un an…

Ils restèrent là ensuite un bon moment, silencieux, à regarder, le neveu appuyé sur le fauteuil, et René immobile, dans la brise fraîche de ce matin de février. 

En mars, aux premiers rayons du soleil, les travaux reprirent. C’est encore par le fleuve que les gars arrivèrent, sur le petit caboteur pavoisé qui les déposa, tout armés de casques et de scaphandres. René vit très bien les plongeurs descendre avec leurs machines. Depuis l’une des barges, une grue enfonçait ses mâchoires dans l’eau comme un héron métallique, ramenant un sable vaseux qu’on transportait sur l’autre barge. De temps à autre, l’un des plongeurs remontait, donnait des instructions, redescendait. Et, en bas, dans un grand tourbillon d’eau vive et fumante, on devinait la flamme d’un moteur au travail. Ces hommes, cette grue, ces moteurs engloutis, pensait René, étaient les modernes divinités du pont, les génies forgerons qui savaient rassembler et souder, au feu de leurs machines, la terre, l’eau et le ciel.

On enfonçait des poutres de métal dans le lit du fleuve, René comprit qu’il s’agissait de jeter sur le fleuve une esquisse du pont, une sorte de ponton qui surgissait du vide très rapidement. Ce serait par là que les engins passeraient pour construire les piles, évidemment.

Au milieu du mois de mars, un après-midi, alors qu’un camion tirant la bétonnière s’avançait prudemment jusqu’à l’extrémité du ponton, Mme Reviron apporta les jumelles. Il ne l’attendait pas. Elle entra joyeusement, dit qu’elle était venue exprès, au lieu de rentrer directement chez elle, et sortit de son sac à main de plastique un petit étui de cuir usé. C’étaient, expliqua-t-elle, de petites jumelles de théâtre, de vieilles jumelles, que venait de lui donner, pour lui – oui, oui, pour lui, pour qu’il pût mieux voir – la vieille dame chez laquelle elle travaillait l’après-midi, dans le quartier du Palais – une femme très bien, une femme généreuse et très chic, veuve de diplomate qui possédait des tapis d’Iran et de Russie, mais qui, c’était malheureusement certain, n’irait plus au théâtre ni à l’opéra. Mme Reviron tendit les jumelles à René comme un trésor. Il bafouilla un remerciement, ajusta les jumelles. Elles ne grossissaient pas beaucoup, mais suffisamment tout de même pour qu’il pût remarquer bien des détails qui jusqu’alors lui avaient échappé.

C’est ainsi par exemple, en pointant les jumelles sur l’autre rive, où il avait repéré deux formes claires et immobiles, qu’il reconnut deux hommes qui bavardaient, derrière la palissade, en regardant le pont. Deux hommes âgés, à en juger par leurs têtes toutes blanches. Ils se tenaient debout à côté de leurs vélos, l’un près de l’autre. René passa les jumelles à Madame Reviron pour les lui montrer. Madame Reviron remarqua que les deux hommes se ressemblaient, qu’ils étaient de la même taille et portaient un chandail bleu tous les deux. René reprit les jumelles et les observa longuement. C’était vrai qu’ils se ressemblaient. Ils se tenaient devant le chantier, presque immobiles, peut-être se parlaient-ils, comment savoir ? Ils avaient l’air de deux amis, venus là comme d’autres seraient allés au café, ou à l’hippodrome un jour de courses. Les deux hommes restèrent encore ensemble une heure environ, puis ils se séparèrent. Chacune des deux taches blanches et bleues s’éloigna sur son vélo par une rue différente, puis disparut. Le lendemain, à la même heure, René remarqua de nouveau les deux cyclistes. Et le surlendemain, à la même heure encore, il les revit. Apparemment ils se donnaient rendez-vous là, chaque après-midi. René éprouva une grande satisfaction d’avoir fait cette découverte.

Avec les jumelles, il remarqua bien d’autres choses. Les petits flotteurs de plastique vert et rouge, par exemple, de part et d’autre du ponton, là où il n’avait vu que des points de couleurs mouvants, lui apparurent nettement, portés par les vagues que créaient de nouveaux courants. Petits bouchons vifs et gracieux, petits canards du chantier, ils posaient près des machines, des gravats et des barges sombres une touche légère, enfantine et charmante qui lui sembla très réussie. Il constata aussi que deux ou trois des hommes du chantier étaient en réalité des femmes : les cheveux tirés sous le casque, le gilet orange sur leur chandail, les rendaient semblables aux hommes. Dans cet univers régi par le travail, toutes les différences s’abolissaient curieusement. Il put aussi distinguer, pour la première fois, les forts harnais gris qui soutenaient les ouvriers, lorsqu’ils descendaient avec les outils pour ajuster les câbles, et il fut heureux de savoir qu’ils ne pouvaient pas tomber, car jusqu’alors il avait toujours craint pour eux ce malheur.

L’après-midi du 18 mars – cette  date s’inscrivit avec précision dans sa mémoire – il posa les jumelles, écouta : la bétonnière commençait à ronfler. On attaquait le nouveau coffrage, au milieu du fleuve. Cela dura jusque tard dans la nuit. A travers les verres des petites jumelles, René put voir, à la lueur des phares puissants, les visages de ceux qui prenaient le relais et de ceux qui quittaient les lieux. Ils se ressemblaient sous le casque et le vêtement orange, ils étaient, pensa-t-il, aussi parfaitement unis dans ce travail d’équipe que les rivets qu’ils  soudaient et que les grains de sable et de ciment malaxés par la bétonnière. Et, pour la première fois, il se demanda où s’en allaient dormir ces hommes dont beaucoup, sans doute, étaient venus de loin, du Nord peut-être. Il se souvint que Christophe, autrefois, avait dormi dans les modules de tôle qu’on montait et démontait pour les ouvriers, et aussi quelquefois dans des caravanes, comme ceux qu’on appelle les gens du voyage. Il aurait aimé les rejoindre. 

Le 19 mars au matin, René fut une nouvelle fois hospitalisé. Une seconde attaque l’avait jeté immobile, la tête renversée sur le fauteuil, les jumelles brisées sur le ciment du balcon, devant la porte-fenêtre qui battait. Il était là depuis plusieurs heures sans doute lorsque monsieur Grallon, revenu remplacer monsieur Barrier, l’avait trouvé ainsi à huit heures, glacé, ne respirant plus qu’à peine. Monsieur Grallon avait vite appelé les secours, on avait emmené René, sans connaissance, dans le camion hurlant des pompiers.

Il ne sortit de l’hôpital qu’au début de l’été. Non pas guéri, bien sûr, mais juste capable d’aller et venir dans le fauteuil, d’utiliser son bras droit et de regarder de l’oeil droit le pont. Car l’oeil gauche ne savait plus s’ouvrir, depuis cette deuxième attaque.

En son absence, le pont était presque sorti de l’eau. Les barges avaient disparu. On avait construit, sur chaque rive, le départ du pont, deux piles grises et lisses, et, au milieu du fleuve, deux coffres de béton hérissés de fer soutenaient les deux morceaux d’acier du large tablier déjà posés. Portés par les tiges de métal déjà rouillées, ils étaient comme deux bras jeunes et tendus l’un vers l’autre, aspirant à se rejoindre, à s’étreindre. Entre eux, blanche et calme, était posée la base du pylône dont l’autre morceau reposait, allongé, sur le bras du pont qui partait du quai Neptune, sur la rive où René se tenait.

De l’autre côté, sur l’autre rive, les deux vieux à vélo étaient toujours là, poursuivant comme avant leur conversation, près du chantier.

René avait trop de peine à parler désormais pour parvenir à demander à Mme Reviron comment on avait fait cela, tout cela, du reste il n’était pas certain qu’elle aurait  pu répondre, car elle ne paraissait guère s’intéresser au pont, et n’en parlait que pour lui complaire. Mais c’était sans importance : dès le milieu du mois de juillet, il sut.

Et là, ce fut merveilleux.

Les deux barges revinrent. Venues de la mer, elles paraissaient beaucoup plus grandes. Massives, noires et lourdes, elles avançaient de conserve, sous la garde de leurs pilotes, et portaient ensemble le dernier pan du tablier, un panneau d’acier immense et d’un seul tenant. Elles mirent une journée entière à se placer, pivotant avec une minutieuse lenteur, entre les deux premières piles, autour de  la base du pylône. Quand enfin elles se furent immobilisées, on souleva le tablier. On l’ajusta, lentement, au plus près. Pendant une semaine entière on calcula, on réfléchit, et puis on le plaça, fermement tenu par plusieurs vérins énormes, juste au-dessous des bras qui attendaient. Et ce fut la marée qui, soulevant les barges, acheva de placer l’ouvrage, exactement où il devait être. Les deux bras s’étreignirent. Au millimètre près. Exactement. Des hommes encordés soudèrent en acrobates, avec l’élégante maîtrise des funambules et des trapézistes, les anneaux d’acier et les câbles qui pendaient sous le ventre tout blanc du tablier. Puis on démonta les vérins. Et les barges, lentement, solennellement, se retirèrent, reprenant la direction de la mer, portées par la marée qui descendait déjà. Les hommes, sur la rive, sur le pont, à l’arrière des barges, tous arrêtés, regardaient, en silence.

Jamais René n’aurait cru voir avant de mourir quelque chose d’aussi beau.

Le pont, posé par les hommes et par la marée, se dressait triomphant par dessus le fleuve, bien solide sur ses deux piles, par-dessus les gravats des rives, attendant que son destin s’achevât. Et, sous leurs casques brillants, dans leurs cottes de nylon vifs, les hommes, ouvriers, ingénieurs, architecte, tous confondus, saluaient l’effort de ce grand corps tendu vers l’avenir et bien décidé à le rejoindre. Tandis que, partout, en bas sur le boulevard, aux balcons des immeubles riverains, partout, d’autres hommes arrêtés, silencieux eux aussi, regardaient le pont, et regardaient ces hommes qui avaient fait naître le pont. Et les deux vieux, sur la rive d’en face, appuyés sur leurs vélos, étaient là comme toujours, au premier rang des curieux. René était heureux d’être parmi eux tous, plus près d’eux tous qu’il ne l’avait jamais été de personne.

Le lendemain, Mme Reviron lui apporta le journal, qu’elle était allé lui prendre exprès. Il y avait de grandes photos en pleine page. Il les regarda longtemps, mais sur les pages grises du journal, les photos en couleur paraissaient banales et presque laides. On ne retrouvait rien de la lumière du fleuve, on n’entendait pas résonner dans l’air pur le choc léger des outils, on ne percevait pas la lenteur précise et l’agilité calme des gestes, on ne comprenait pas l’accord des hommes et de la marée, pur et ténu comme une note. On ne voyait, de ce qui avait eu lieu la veille, qu’une image figée, sur un papier déjà gris qui ne retenait pas la couleur. Ce n’était pas la peine de le dire à Mme Reviron qui de toute façon comprenait très mal ses paroles encombrées, jonchées de syllabes brisées, depuis sa deuxième attaque. Elle avait voulu lui faire plaisir en lui montrant les photos, elle ne pouvait pas savoir qu’il y avait dans le pont et dans ceux qui le bâtissaient un mystère qu’aucun photographe ne pourrait jamais capter, l’énergie et la beauté même de la vie, que lui-même peut-être n’aurait pu saisir avec autant d’intensité s’il n’avait pas été sur le point, pour toujours, de la perdre.

Ce qui intriguait René, désormais, c’était le pylône. Pourquoi le laissait-on ainsi couché ? Pourquoi ne lui permettait-on pas de rejoindre le pont qui semblait se suffire à lui-même, mais qui avait besoin de lui ? Car c’était de lui, de lui seul, grand-mât dressé vers le ciel, que devaient tomber les cordes d’acier au bout desquelles le pont, secoué par les tempêtes venues du large, s’apaiserait comme un navire, solidement amarré sur ses piles, dans le port que les hommes lui avaient construit. Mais le chantier s’était de nouveau interrompu, et le long corps blanc du pylône, allongé, inerte, se couvrait d’oiseaux, de fientes et de mousses, dans le silence de tous les abandons.

Au début du mois de septembre, René dut quitter le fauteuil et s’aliter. Son corps devenu inerte ne pouvait même plus se soutenir assis. Mme Reviron, pour le distraire et le consoler, avait accroché sur les murs de la chambre les photos les plus récentes du pont, qu’avaient publiées les journaux. S’il avait encore pu parler, il lui aurait dit de les arracher, car qu’aurait-il pu attendre de ces photos immobiles et glacées, quand le pont, au-dehors, toujours vivant, allait continuer de grandir ?

A sa demande, Madame Reviron, malgré le froid qui commençait, dans les pluies de l’automne, avait accepté de laisser la porte-fenêtre entrouverte.

Il entendit le heurt profond du métal, il entendit le vacarme des soudeurs, il déchiffra la voix du chantier, il devina les flammes, les gestes harmonieux et attentifs, et le regard ardent des ouvriers. Il sut que tout s’achevait.

Mais il ne vit jamais le pylône se dresser victorieux et luisant dans le ciel, aussi haut que les tours, comme un bel obélisque, comme une fusée sur sa rampe.

Il ne vit pas non plus les hommes, au sommet du grand mât, tirer sur les haubans pour les tendre comme des cordages de navire.

Il ne vit pas les oiseaux tournoyer en criant, heureux et étonnés.

Il ne vit pas la jeune fille lancer toute riante la bouteille qui se brisa contre les flancs de l’arche.

Il ne vit pas les passants se pencher sur l’eau, serrés contre les parapets.

Il ne vit pas les drapeaux colorés se rouler dans le vent et danser dans le jour comme des flammes.

Il ne vit pas les enfants courir d’un bord à l’autre, tandis que leurs parents lentement s’avançaient, en foule heureuse

Il ne vit pas les deux vieux rentrer sur leurs vélos, tristes et solitaires, dans le brouillard du soir.

Il ne vit pas ce soldat fatigué de guetter, dans son armure rouillée, descendre d’on ne sait quel rempart, et commencer d’un pas très las sa traversée.

Une nuit cependant, il entendit la corne de brume, il se leva, ouvrit grand la fenêtre, vit le pont, lentement, s’en aller vers la mer, aperçut le capitaine à sa barre, appelant de la main. La tour frissonna du haut en bas de son grand corps, elle s’inclina vers la rive avec une douceur extrême, et d’un bond, depuis le balcon, libre enfin, et léger, il sauta.

Il mourut en octobre.

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11 commentaires pour Le Pont

  1. jill bill dit :

    Carole, tu mérites de passer pro…. merci pour cette nouvelle lecture, bien amicalement, jill

  2. almanito dit :

    Un beau symbole ce pont qui relie les hommes entre eux tout en leur révélant des rêves d’évasions . J’aime la description de l’équipe d’ouvriers, solidaires et soudés dans cette réalisation gigantesque. Et puis le regard émerveillé de René, son dernier bonheur d’observer l’élaboration de l’ouvrage qu’il ne verra pas complètement achevé car lui, fera partie de ce pont pour son grand voyage. Un récit bouleversant, un hymne à la vie aussi malgré le sort du beau personnage.

  3. Quichottine dit :

    Almanito a raison, ton récit est bouleversant.
    Je n’ai jamais assisté à la création d’un point, mais tu donnes tant de détails que je suis sûre que toi oui…
    Il y a tant dans ce récit, bien plus que ce pont qui grandit, que ce chantier que ton héros voit naître et qu’il suit avec tant de passion…

    Un pont… un chemin entre deux rives, un chemin entre vie et mort, une distance à franchir.

    J’ai plus qu’aimé…
    Merci, Carole.

    • carolechollet dit :

      En effet, Quichottine, j’ai parlé d’un pont dont j’avais suivi la construction, il y a quelques années, car mes trajets d’alors m’amenaient régulièrement à proximité du chantier. C’était extraordinaire et je m’étais dit que j’en ferais un récit un jour.
      Merci, et à bientôt.

  4. flipperine dit :

    un récit bien émouvant et c’est bien dommage que ce monsieur soit parti avant la fin des travaux

  5. Voilà une histoire qui sonne vraie, si vraie qu’elle en devient proche. Magnifique ta manière de nous la conter. Ce pont sensé relier les êtres et qui n’a pas pu le faire à temps, en tous cas pour René ! Merci. Amitiés. Joëlle

  6. mansfield dit :

    Un très beau texte, ce pont symbolise les espoirs, les attentes qui font que René supporte sa vie de tous les jours et l’on comprend que sa vie s’achève avec l’achèvement du pont. Il y a tant de patience, d’endurance, de freins, d’élans, d’entraide, de compassion tout au long, que ce texte est un hymne à la vie, comme un feu d’artifices dont les couleurs éclatent et qu’on observe ébahi!

  7. fanatiques2numerique dit :

    quelle histoire! La « naissance » d’un ouvrage matériel qui semble accompagner le chemin vers la mort d’un homme. C’est puissant.
    Cette image là est troublante « Le béton s’émiettait, se faïençait de minces sillons râpeux, et de larges taches brunes s’élargissaient sur les façades, les recouvrant peu à peu, comme ces taches qui parsèment et envahissent la peau des vieillards.  »

    Vous devriez ouvrir boutique.. vous avez du talent à revendre….

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