Quatuor

— Jouer dans le métro, oh, ce n’est pas ce qu’on croit… ce n’est pas à la portée du premier venu en tout cas… il faut une accréditation, figurez-vous… oui, pour mendier l’oreille des passants, et leur petite monnaie, il faut être agréé… on vous fait passer une audition… vous n’imaginiez pas cela ? Ah, ce n’est pas aussi minable qu’on pourrait le croire, de jouer dans le métro… il y a même de grands artistes qui ont commencé comme ça…

Vous allez me dire que ce qui est minable, ce n’est pas de commencer dans le métro, mais d’y rester… et vous aurez encore tort, car pour avoir le droit d’y rester, il faut sans cesse repasser les fameuses auditions, remettre en jeu son accréditation… Et puis vous aurez tort, parce que… parce que vous ne savez pas… non, jouer dans le métro, c’est une forme d’échec, bien sûr, et pourtant, ce n’est aussi minable qu’on pourrait le croire… c’est nettement mieux que bien d’autres façons, intermittentes et clignotantes, d’être un musicien… c’est même une sorte de nécessité, qu’il y ait des musiciens comme nous, des gens qui aiment assez la musique pour la jouer dans le métro… en bas… Vous souriez ? vous doutez ? C’est vrai, je ne sais pas expliquer… 

Que ce soit rude en bas pour un artiste, évidemment, personne ne peut le nier.. c’est rude, le métro… surtout au début… c’est très dur, vous savez, de jouer près d’une sébile… oh, appelez cela comme vous voudrez, c’est bien d’une sébile qu’il s’agit… et, après tout, tous les humains ne sont-ils pas d’une certaine façon des mendiants…. ça vous amuse que je voie les choses comme ça ? oh, j’ai eu du temps pour y penser, moi, au moins, à la mendicité, et si je vous dis que toute la condition humaine se résume à la mendicité, c’est que… Vous vous en fichez ? vous préférez que je parle du métro ? des musiciens du métro…

… Le plus dur, d’accord, ce n’est pas la sébile, le plus dur, c’est la foule, l’indifférence sans limite de la foule… Le premier jour, je me souviens, j’en tremblais, j’ai lutté pour ne pas partir en courant, revenir à l’air libre, là-haut, dans le monde où les humains ont des visages et des noms sous le soleil, pour échapper à cet anéantissement de la foule… Ensuite, oui, vous avez raison, c’est comme pour tout… on s’habitue… il n’y a rien à quoi on s’habitue plus facilement, à vrai dire, qu’à cette vie d’en bas… La vie d’en haut, c’est un effort perpétuel à soutenir, jamais de paix possible… tandis qu’en bas, eh bien, en bas… on n’a rien d’autre à faire qu’à tenir, s’habituer… 

Il y a deux ans, à peu près, que je joue en bas. Et j’ai l’impression déjà que ça fait une éternité… Ah oui, je dis toujours comme ça : « en bas« … c’est que j’ai toujours, vous savez, même après deux ans, quand je viens travailler ici, cette impression de descendre, de descendre bien autre chose que les marches de ciment de la « bouche », … de descendre… vous comprenez… de descendre… on descendait à la mine, de cette façon, autrefois, du temps où il y avait des mines… Non, bien sûr, on ne démarre pas une carrière en imaginant qu’on sera musicien dans le métro… au début, on veut grimper, au moins courir sur le plat. On passe des concours, des concours brillants, puis des concours moins brillants, et même bientôt tout à fait ternes, des concours, tous les concours, des auditions, on cherche des engagements, des contrats d’intermittent, des jobs d’enseignant, tout ce qu’on peut… mais un jour on n’a pas de quoi payer son loyer… on n’a plus droit aux Assedic parce qu’on n’a pas pu trouver assez d’heures à déclarer… alors… alors on arrête de courir, on se présente à une session de la RATP… et on est content, bizarrement content, d’avoir été reçu, au moins, à ce concours-là…. C’est ainsi, dans la vie, vous le savez aussi bien que moi, palier après palier, on descend les marches… et on finit par s’installer en bas, comme ailleurs… et même par trouver cela très bien, en bas, très correct, au fond, bien mieux qu’ailleurs qui pourrait être pire, pas si mal… Est-ce que ce n’est pas le sort commun, la route banale, descendre, dégringoler toute la pile de ses rêves jusqu’en bas… Regardez cette foule qui s’engouffre sans fin dans la bouche… qui donc, dans cette foule avançant sans visage, n’est pas déjà une créature tombée, ou toute prête à tomber, consciente qu’elle retombera de son haut, quand ses espoirs auront éclaté sur le coin dur de la réalité, comme un ballon d’enfant ? Il y a une forme de vérité, en bas… à laquelle on n’échappe pas… C’est sans doute pour cela que tous marchent si vite, en bas, tous désireux de s’enfuir, de reprendre au plus vite les marches dans l’autre direction, vers l’en haut… comme si ça pouvait changer quelque chose… on peut aussi bien être en bas tout en haut, après tout… ça vous amuse, hein ? ça vous amuse, ce que je dis…

Deux ans, oui, que j’ai ma place en bas… Je connais tout le monde ici, à force. Le fleuriste. Le marchand de journaux. Le marchand de bouteilles. Les mendiants qui se font enfermer la nuit les jours de gel. L’homme de couleur qui nettoie les couloirs étincelants de blanc. Et les musiciens, bien entendu. Nous sommes trois musiciens, dans cette station. Moi je suis le musicien classique, le seul classique actuellement… Nous nous répartissons l’espace, pour ne pas nous gêner mutuellement. A un moment, on était trois classiques dans la station… mais le classique, ce n’est pas ce qui marche le mieux, en bas. Si bien que les collègues se sont lassés… le clarinettiste est même devenu laveur de vitres… je l’ai revu perché sur une nacelle… au moins il bosse en haut, maintenant, tout en haut… si ça peut lui faire plaisir, le consoler… mais qu’est-ce que ça change, en fait ? Oui, je sais que je l’ai déjà dit…

Aujourd’hui ? Ah, aujourd’hui, dans la station, il y a Alain, le chanteur à textes… celui que vous apercevez, là, au coin, en train d’avaler une bière… et Chris, le siffleur… écoutez… oui, celui dont l’écho déforme grotesquement les notes… il siffle comme un oiseau, Chris. Marrant, non, de siffler comme ça ?

Oui, on arrive à peu près à gagner sa vie… sans plus bien sûr… mais à gagner sa vie, quand même, très correctement, si on sait s’y prendre.

Parce que ce qui est vraiment difficile, en bas, c’est de retenir l’attention. Rien de plus difficile. Il y faut un talent particulier, et ça ne passe pas que par la musique, vous voyez… De grands musiciens en ont fait l’expérience à leurs dépens, c’est connu.

Il y a des trucs, en fait… des petits trucs, des trucs qu’on apprend vite, mais qu’il faut connaître… regarder les gens dans les yeux, par exemple… dans les yeux, mais rapidement, sans peser… les femmes surtout… celles qui sont seules dans la vie… on apprend à les reconnaître… vous savez, en bas, on apprend à analyser les moindres signes, on développe une finesse de pickpocket, de voyante…  la finesse d’analyse propre aux gens à sébile… Je les repère sans peine, ces femmes-là, maintenant… un rien les émeut, tous les regards les troublent, et la musique les fait pleurer… Je les regarde, elles passent très vite, un peu confuses, et elles laissent tomber un peu de monnaie. Un billet quelquefois, quand elles s’affolent. Ce sont les meilleures clientes.

Sinon… je vise aussi les jeunes musiciens. Les jeunes violoncellistes qui s’en vont avec leur instrument sur le dos vers un conservatoire d’arrondissement, ceux qui rêvent du CNSM… Ah, ceux-là, je ne les rate pas… J’ai une façon de les désigner de mon archet, tout en jouant, une façon de braquer sur eux ma médiocrité d’homme d’en bas… Quand ils me voient, on croirait qu’ils rencontrent un spectre. Et c’est cela, d’une certaine façon… Ils me laissent un peu de monnaie, en manière de prière… il faut bien conjurer le sort, n’est-ce pas, car qui sait sur qui le sort s’abattra… mais de ceux-là, il n’y a que peu à gagner… Heureusement, il y a ceux qui s’arrêtent vraiment…

Et il y en a, oui, qui s’arrêtent… Des gens qui écoutent, juste pour le plaisir. J’ai des fidèles, vous savez, des gens qui s’arrêtent tous les jours… non, ils ne sont pas très nombreux, non, ils ne donnent pas toujours la pièce. Mais ils écoutent, ils apprécient. Nous échangeons quelques mots. Certains même connaissent mon nom, ça compte, en bas, vous savez, de se connaître, de se parler un peu. Et puis il y a ceux qui vous remarquent, qui notent votre numéro de téléphone, vous laissent une carte… au début, je m’imaginais… enfin, tout ce qu’on peut s’imaginer… En fait, ça ne mène jamais à rien, mais en bas, ces marques d’attention, d’intérêt, cela fait plaisir… vraiment plaisir. Il y a aussi ceux qui s’approchent pour vous proposer un tout petit contrat… quelques billets à gagner au noir dans une animation, une fête, un mariage, une soirée dans un bar… des choses de ce genre… des occasions, parfois assez bien payées… Surtout, il y a les rencontres… ce que j’appelle les rencontres… oui, j’ai fait de belles rencontres, en bas, des rencontres qui rachètent tout… des moments de grâce… d’émotion…

Je me souviens de cette femme qui avait perdu sa fille, par exemple… je jouais le Cygne de Saint-Saëns… un morceau pour débutants, d’accord, mais qui plaît toujours. Elle s’est arrêtée, a écouté longtemps. Puis elle est venue me trouver, elle m’a raconté… elle m’a fait jouer et rejouer, une heure durant… il paraît que sa fille était douée pour le violoncelle, qu’elle avait rêvé de devenir soliste. Elle s’appelait Gaëlle, la pauvre enfant, et elle avait eu son heure de gloire, sur la scène d’une école de province, en jouant ce morceau. Le Cygne… un beau morceau, un morceau pour les enfants qui vont mourir… Car elle était morte ensuite, assassinée, violée par deux brutes sur un terrain vague, une horreur… la pauvre femme tremblait en racontant… Moi, j’ai joué et rejoué pour elle… si longtemps qu’à la fin j’y suis parvenu, je suis redevenu le jeune musicien un peu maladroit mais plein d’espoir que j’avais été, un jour, quand je jouais le Cygne, moi aussi, dans mon conservatoire de province… La mère avait fermé les yeux… elle l’entendait… pas moi, elle… elle l’entendait, et elle la revoyait, vivante, heureuse, telle qu’elle avait été. La musique peut beaucoup, vous savez, la musique peut rendre la vie à ceux qui l’ont perdue, elle peut recommencer l’histoire à son débutEt même un musicien d’en bas comme moi a reçu en partage tous les pouvoirs d’Orphée…

Une autre fois… il y a eu ces aveugles… plus banale, bien sûr, l’histoire de mes aveugles, mais pas dépourvue d’intérêt, malgré tout. Il faut savoir que quand je vois des aveugles avancer prudemment leurs cannes dans mon couloir, je jubile, je sais que je tiens mon public… car il n’y a pas meilleur public que les aveugles… alors je force un peu les effets… Cette fois dont je vous parle, ils étaient une bonne quinzaine, tout un groupe qui visitait Paris. Ils se sont arrêtés. Je jouais la troisième suite de Bach. J’ai accéléré, juste un peu, le rythme de la bourrée. Pour eux. Ils se sont mis à danser… la troisième suite de Bach, la bourrée, ils dansaient, ils dansaient… si peu de gens se souviennent qu’il s’agit d’une danse, on joue cela devant des salles immobiles, pétrifiées de respect, et eux, devant moi qui jouais pour eux tout en bas, ils avaient si bien compris, ils dansaient, vous vous rendez compte ? ça ne pouvait arriver qu’en bas, mon histoire d’aveugles…

Je pourrais vous en raconter des tonnes, des histoires de ce genre. Est-ce qu’on pourrait vraiment descendre chaque jour en bas, si on ne s’attendait pas à ce qu’il arrive dans cette crasse quelque chose de surprenant, quelque chose de beau ? une de ces aventures qui sont nécessaires, en bas, sans lesquelles le monde d’en bas deviendrait cet enfer qu’il n’est pas, qu’il n’est pas, je vous l’assure… Je pourrais vous en raconter des tonnes, de ces histoires, je vous dis…

Mais la plus mémorable, pour moi, la plus extraordinaire, c’est celle du quatuor… le Quatuor de la fin du Temps… Ah, je sens que vous êtes intrigué… je vais vous raconter…

… — Merci madame…merci beaucoup…

… Vous voyez ce que je vous disais, tout à l’heure, à propos des femmes seules… Mon histoire ? Ah oui, mon histoire… Alors, va pour l’histoire du quatuor… le quatuor de la fin du Temps… vous allez comprendre…

C’était un lundi soir d’hiver. Une nuit de neige et de glace au-dehors, une nuit si froide que de grands courants d’air gelé s’égaraient dans les couloirs. C’est très rare, ici. Le monde d’en bas est un monde chaud, étouffant, un monde accablant de chaleur… Mais ce soir-là, il gelait à pierre fendre, en haut, sur la ville qui s’enterrait de neige épaisse, et de grands filets de froid se perdaient dans les profondeurs d’en bas. On était à l’heure de pointe. Foule serrée, compacte, morose, lourde. Silhouettes noires et grises avançant dans les flaques. Et ce froid étranglant et crispant chaque vie qui passait. Le monde d’en bas dans sa plus sinistre expression. Mon archet se ralentissait sur les cordes glacées… Et voilà qu’un drôle de vieux bonhomme vêtu d’un costume gris démodé a dévalé vers moi, un clavier en sautoir, une valise à la main…

— C’est pour ce soir, m’a-t-il dit d’un ton de confidence.

— Pour ce soir ? quoi donc ?

— Le quatuor, bien sûr… c’est pour ce soir.

— Un quatuor, je ne dis pas non… Mais quel quatuor ? Et avec qui, hein ?

Le petit vieil homme a eu un geste agacé :

—Voyons, monsieur Pasquier, vous savez bien… Ne faites pas l’âne, monsieur Pasquier, le grand jour est venu… monsieur Pasquier, nous avons déjà si souvent répété…

Il m’appelait monsieur Pasquier, ça ne me dérange pas qu’on m’appelle Pasquier ou autrement, en bas, personne n’a de nom bien défini, évidemment, mais notez bien tout de même qu’en principe  je m’appelle Moreau… Angus Moreau, pas du tout Pasquier…

Il s’en fichait bien, le petit vieillard, de savoir comment je m’appelais réellement… Il était déjà parti, pour aller chercher le violoniste, et le clarinettiste…  – c’était au moment où nous étions trois classiques dans la station… Et il a réussi à les ramener, tous les deux. Un peu réticents, mais obéissants malgré tout. J’ai toujours pensé qu’il avait dû les payer… il m’avait bien glissé une pièce, à moi… Il nous a demandé de nous disposer là, dans ce coin qui sent toujours l’urine, face au fleuriste vietnamien.

Comment aurions-nous pu jouer ainsi, sans avoir travaillé, un morceau inconnu, et dans ce coin qui sentait l’urine ? Nous avons protesté… même en bas, on ne peut pas nous demander n’importe quoi… Mais le drôle de bonhomme a haussé les épaules, il nous a distribué nos partitions, sans nous laisser un instant pour les lire.

— Messieurs, c’est l’heure…

Il s’est penché sur son petit clavier portatif, il l’a branché sur une batterie qu’il avait placée dans sa malle, il a fait un signe, et ça a commencé.

— Liturgie de cristal, a crié l’homme au clavier.

Et nous avons commencé à jouer. Très mal, bien entendu. Sans rien y comprendre… une épouvantable cacophonie…

—Non, non,  non ! Pas ainsi. Reprenons… Je vais vous demander de jouer pour les oiseaux, monsieur Pasquier, pour les oiseaux, vous comprenez ? Et vous, monsieur Akoka – je ne savais pas que le clarinettiste s’appelait Akoka, mais après tout il ne s’appelait peut-être pas plus Akoka que moi Pasquier….- vous, monsieur Akoka, vous allez jouer comme un oiseau… comme un merle… vous avez déjà entendu chanter un merle, je suppose ? Comme un merle… Quant à vous, monsieur Le Boulaire – monsieur le Boulaire, c’était le violoniste, qui s’appelait peut-être tout autrement – vous, monsieur le Boulaire, je vais vous demander de poser vos notes tout doucement, en poudroiement harmonieux… comme la neige, monsieur le Boulaire, une neige de notes. Ensuite, vous laisserez chanter l’oiseau… ce sera un rossignol… vous savez chanter comme un rossignol, j’espère ? Car l’oiseau de l’été fait son nid dans l’hiver et s’élève, s’élève, vers le soleil… 

Et là – que s’est-il passé ? – nous avons commencé à saisir le morceau… la partition très difficile qu’il avait installée sur nos pupitres devenait limpide, légère et presque simple. Nous avons joué… bien joué, très bien même… Le petit homme au clavier paraissait satisfait… il nous entraînait… il jouait si purement sur son jouet cristallin…

Le fleuriste, bouche-bée, nous regardait lâcher dans le monde d’en bas des oiseaux invisibles qui volaient par-dessus le froid.

Nous étions parvenus au terme du premier mouvement, que monsieur Le Boulaire avait clos, pianissimo. Monsieur Akoka a manifesté son désir de partir, puisque le concert semblait fini… et moi, je l’aurais volontiers suivi.

—Vocalise pour l’ange qui annonce la fin du Temps, a déclaré solennellement le vieux, sans s’occuper de nous. Vocalise pour l’ange. Sur fond de fleurs et de crasse. Un morceau composé dans les latrines, n’oubliez pas ! Il faut qu’il soit divin. Qu’il grandisse en couleurs. Rouge, vert et jaune. Robuste, monsieur Le Boulaire, robuste… nous avançons vers l’arc-en-ciel !

Et nous avons repris… C’était si simple, maintenant qu’il nous guidait. La musique grandissait comme une aube, impalpable, lente, lointaine… puis fulgurante !

Quelques passants s’étaient arrêtés, saisis d’étonnement, d’admiration peut-être. Un cercle s’était formé autour de nous. Non pas un de ces cercles curieux qu’on voit quelquefois se former autour des saltimbanques ou des fous, mais un cercle vraiment intéressé, et bientôt fasciné… Oui, les gens s’arrêtaient, même les plus pressés oubliaient ce qui les avait poussés à courir… Certains s’asseyaient, sur le sol ou sur leur attaché-case… beaucoup, beaucoup s’arrêtaient, je vous assure, malgré le froid, et ils écoutaient. Le petit bonhomme continuait à nous guider avec son assurance de grand chef, vieux et voûté comme il l’était…

—Abîme des oiseaux. A vous, monsieur Akoka… la clarinette chantera comme un oiseau tranchant l’aurore dans la peau de la nuit !

Quelles formules il avait, ce drôle d’homme… mais c’était bien ainsi que la musique allait… la clarinette ouvrait le monde comme un bec d’oiseau.

Puis il y a eu la danse de la fureur. Et le fouillis d’arcs-en-ciel… Il y avait maintenant autour de nous toute une petite foule, silencieuse, apaisée, heureuse peut-être… je crois pouvoir risquer ce mot, heureuse… une foule qui s’était écartée de son chemin d’en bas, pour nous écouter…

Et à la fin, le temps s’est arrêté. Vraiment.

Plus un bruit, plus un tressaillement. Plus rien que le silence de la fin du Temps. Et les silhouettes grises, autour de nous, écoutaient toujours la musique qui s’était tue. Une jeune fille aux cheveux très longs qui s’était mise à danser a couru acheter une rose très rouge chez le fleuriste vietnamien, et elle l’a jetée au milieu de nous. Tous ont applaudi. Le petit homme s’est retourné brusquement vers la foule. Et tous se sont dispersés, d’un coup. C’était fini. Dire que nous n’avions même pas pensé à tendre la sébile… notre plus beau concert…  il ne nous avait pas rapporté un sou…

Mais nous le savions, maintenant, ce que nous avions joué avec le petit homme. Nous l’avions reconnu dès qu’il nous avait parlé d’oiseaux… C’était tout simplement – si je puis dire – tout simplement le Quatuor pour la fin du Temps, de Messiaen… vous savez, ce morceau que Messiaen avait composé dans son stalag, pour un public de prisonniers… Drôle d’idée de jouer cela dans le métro… un morceau aussi difficile… qui aurait pu croire ? Et pourtant, les gens s’étaient arrêtés, ils avaient été aussi fascinés et apaisés que jadis les prisonniers du Stalag dans le froid de Silésie… 

—Hum… mais qui était-il donc, ce petit vieillard ?

—C’était Messiaen lui-même, je pense…

Non, je parle sérieusement… très sérieusement… Plus j’y pense, plus je me dis que c’était Messiaen lui-même… Mort, qu’est-ce que ça veut dire, mort ? Messiaen, c’était un type qui parlait aux oiseaux, n’est-ce pas, un type qui connaissait le langage du vent et le chant des arbres… alors… alors il en était bien capable, de venir jouer en bas avec les hommes d’en bas… il en était bien capable, de ne plus être mort… et puis est-ce qu’elle peut mourir, la musique, lorsqu’on la joue ? Et si ce n’était pas Messiaen en personne, c’était tout de même lui… je veux dire… si c’était, par exemple, un musicien qu’on aurait recalé, à ces auditions du métro où on n’accepte plus les vieux… un recalé venu jouer malgré tout, dans l’illégalité… ce serait encore… la même chose, non ? La même idée… Oh, et puis zut… enfin, je n’en sais rien, moi, qui c’était, puisque je ne l’ai jamais revu, ce drôle de bonhomme… il est parti aussitôt le concert fini… pff… plus personne… le clarinettiste a essayé de courir derrière lui, mais, gris et vieux comme il était, il s’est si bien confondu avec la foule qu’il a disparu dans ses plis… dans les neuf plis de la foule, effacé, digéré, disparu. Et moi, j’ai eu beau le chercher, ensuite… dans tous les couloirs d’en bas, dans toutes les stations… dans le grand labyrinthe des rues d’en-haut… je ne l’ai jamais reconnu, pas même dans les files de refusés de ces auditions auxquelles je dois me présenter chaque semestre, pour pouvoir continuer à jouer en bas…

—Et ensuite ? Vous l’avez rejoué, au moins, ce quatuor, avec vos amis ?

—Rejoué, non… on aurait bien aimé, on était assez fiers de nous… avoir pu jouer cela ! et dans le métro ! Mais la musique de chambre, ça ne rapporte pas assez, en bas… partager les gains de la sébile, vous comprenez, ça ne peut pas laisser grand chose à chacun… Et puis sans lui, quel sens cela aurait-il eu ? De toute façon, mes collègues classiques ont abandonné le métro assez vite… Et maintenant… bien sûr on pourrait peut-être faire quelque chose avec le siffleur et le chanteur, vous allez me dire, en transposant… il suffirait de demander à l’accordéoniste du carrefour de faire le quatrième larron… mais je ne suis pas sûr qu’ils sachent lire une partition, mes pauvres collègues, et puis qu’est-ce que ça rapporterait, hein, tout ce travail ?… même le concert de ce soir-là n’avait rien rapporté… alors…

—Tout de même… il a bien dû se passer quelque chose, après ? … enfin, je veux dire, vous n’en êtes pas resté là, je suppose…  après un concert aussi extraordinaire… il y en a bien eu un après, non ? Alors, après… ?

—Après ?… après… Mais quelle importance s’il n’y a rien, après ? Après, tout a repris bien sûr. Comme avant. La vie d’en bas. Courses et piétinements… foule aux neuf plis…. sébile et indifférence, rencontres et disparitions, la vie d’en bas, je vous dis, la morne vie d’en bas… Mais, vous savez, ce n’est pas aussi minable qu’on le croit, d’être un musicien d’en bas… pas minable du tout, en fait… C’est même important, d’une certaine façon, bien plus important qu’on ne le croirait… Car c’est en bas qu’on a besoin de la musique… en bas qu’elle peut vraiment aider à faire le trajet… elle est un peu menteuse, à vrai dire, la musique, elle nous fait croire qu’on peut remonter les marches qu’on a dégringolées, elle nous fait croire qu’il fait chaud quand il gèle, qu’il fait printemps quand on étouffe… mais qu’est-ce que ça peut faire, si elle nous ment ? Elle éteint la douleur et calme la misère, elle rythme notre marche, dans les couloirs d’en bas, elle nous fait danser en aveugles dans le fouillis des arcs-en-ciel, et ce n’est déjà pas si mal, vous savez, pas si mal…

 

 

 

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16 commentaires pour Quatuor

  1. jill bill dit :

    Bonsoir Carole…. gagner sa vie dans le métro avec son instrument, ou sa voix…. un jour avoir la chance d’être repéré comme jamais mais aimer la musique à ne rien faire d’autre quitte à rester dans ces sous-sol là….. Merci ! C’est très beau… JB

  2. flipperine dit :

    pas évident de gagner sa vie et il faut oser se mettre à jouer

  3. almanito dit :

    Tu connais mon problème, je suis incapable de distinguer un artiste qui joue bien d’un autre, mais ce n’est pas l’essentiel. Cette idée de musique qui sort du ventre de la terre me plait, peut-être justement y est-elle plus touchante à mes yeux dans un couloir lugubre de métro que dans une salle de concert…
    Le fantôme de Messiaen le savait bien, c’est dans les endroits les plus rebutants que la musique est indispensable, comme un cadeau.

  4. Je me suis toujours demandé où l’homme puisait sa patience d’ainsi jouer « en bas » pour, la plupart du temps, un public pressé et franchement indifférent.

    Si c’est le besoin de gagner sa vie, alors pourquoi pas « en haut », à l’entrée de la bouche de métro ou dans les halls de grandes stations ?

    Si c’est le besoin d’éclairer de douceur – ou de gaieté – le monde terne des anonymes, alors pourquoi pas « en haut », aux coins de rues fort fréquentées ou sur le parvis de grands monuments ?

    Mais « en bas », avec l’odeur d’urine parfois pour toute récompense, pourquoi ?

    • carolechollet dit :

      Bien des raisons, ne serait-ce que le fait d’être abrité des intempéries et d’avoir l’autorisation d’occuper les lieux.
      Et puis des raisons « orphiques », du moins dans ma nouvelle…

  5. mansfield dit :

    Un très beau texte qui évoque à la fois un parcours du combattant avilissant et le bonheur d’exercer un métier qui est une partie de soi, coûte que coûte, quitte à s’inventer des maître s à jouer, des partenaires de solitude afin de vaincre l’indifférence de la foule, cette foule qui parfois recèle des trésors d’écoute et de partage. L’observation des passants est très fine et saisissante, on les voit parfaitement.

  6. Quichottine dit :

    Que te dire si ce n’est que c’est tout à fait merveilleux… sortir du quotidien pour ce quatuor incroyable, inespéré, mais qui laissera tant de souvenirs…
    J’ai adoré la rose offerte, car que donner d’autre aux oiseaux ?
    C’était donner son coeur, plus que quelques sous qui n’auraient pas été la mesure de leurs talents…
    Magnifique moment, si bien observé… Je crois que je ne regarderais plus jamais les musiciens d’en bas de la même façon.
    Merci, Carole.
    Passe une douce journée.

  7. polly dit :

    Symphonie en sous-sol, belle partition que tu nous as donnée à lire. Ces rencontres, cette mère qui revit avec sa fille le temps d’un cygne (un signe) et Olivier Messiean, tout entier sorti des cendres avec ses oiseaux. Un grand soir d’hiver et de gel, le printemps souterrain fleurit, peut-être d’une seule rose, mais quelle rose!

  8. fanatiques2numerique dit :

    Excellent texte, encore. J’aime beaucoup. Ma passion de la photo m’a poussé à faire des photos dans le métro. C’est un monde étrange, différent, que vous décrivez justement.
    L’expression « les neuf plis de la foule ». c’est vraiment bon.
    Merci pour ce bon moment.

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