Le ticket gagnant

Il lui fallut quelques secondes pour comprendre… 17 21 22 30 44 – 01… 17… 21… 22… 30… 44… et 01… c’était bien cela… Il n’y avait aucun doute, elle ne se trompait pas : le numéro qu’elle jouait chaque semaine depuis tant d’années avait enfin été tiré. Ses mains tremblaient et sa pensée tanguait, mais les numéros étaient inscrits, là, nets, officiels, assurés, sur l’écran poussiéreux de l’ordinateur… tirage du 15-o1… 01 44 30 22 21 17… c’était cela, pas d’erreur… Certes, elle avait beaucoup de retard, mais les soixante jours n’étaient pas écoulés. Pas tout à fait, du moins, puisqu’il restait un jour. Un jour entier, toute la journée du lendemain, pour se manifester, pour se présenter chez Anis, le buraliste du bas de la rue, avec le billet, et demander comment… ou bien pour téléphoner, ou encore… enfin, est-ce qu’elle savait les détails ? Mais elle ferait ce qu’il fallait.

Madame Lucas rajusta ses lunettes, et relut encore une fois, s’efforçant au calme. Le numéro… la date de tirage… tout était exact… Elle avait bien fait de jouer une fois encore, finalement, ce dernier matin, avant de monter dans le taxi qui devait l’emmener à l’hôpital.

Elle avait complètement oublié, ensuite, dans les tourments de sa maladie, le billet laissé sur la table de la cuisine.

Mais elle avait bien fait de jouer, ce matin-là, bien fait d’y croire encore, de mettre sa confiance, malgré tout, dans l’avenir. 

Puisqu’à la fin elle avait gagné.

Qu’elle était riche. Richissime. Millionnaire. Sept fois millionnaire. En mesure désormais d’accomplir tous ses désirs, du plus extravagant au plus futile.

Puisque la chance lui souriait, illuminait sa vie, au bout du compte, arrachant les lignes claires d’un destin véritable à ce tas confus de misères qu’avait été son existence.

Dire que si on l’avait gardée à l’hôpital… s’il y avait eu, par exemple, une place pour elle au centre de soins palliatifs où il avait été question de la faire admettre et où elle avait tant souhaité aller… si…

… alors, à jamais oublié sur la table de la cuisine, le ticket se serait peu à peu éteint : périmé, annulé, effacé, desséché et jauni, comme un pétale tombé du bouquet trop fleuri que lui avait tendu le destin… Il était déjà bien pâle et tout gondolé. Mais lisible encore, aussi faiblement lisible que doivent l’être les oracles. Dire qu’il s’en était fallu de tellement peu…

Elle allait se dépêcher maintenant d’accomplir les démarches.

Riche… elle était si riche qu’elle pourrait vivre toute sa vie sans se soucier de rien, maintenant.

Sans se soucier de rien ?

Toute sa vie ?

Elle se souvint brusquement.

Cette respiration sifflante dans ses poumons enflés… cette sourde douleur au fond de ses entrailles, que la morphine n’étouffait plus qu’à peine, que la joie n’avait arrêtée que quelques instants. Sa vie était finie.

Finie. Elle n’avait plus que quelques semaines devant elle. Ou moins encore. Cinq ou six semaines peut-être, avec ce coeur si faible, avait dit le cancérologue lorsqu’elle avait insisté pour savoir. Six semaines. Ou cinq. Ou beaucoup moins. Elle eut une grimace amère.

C’était absurde. Elle avait tout perdu, puisqu’elle devait perdre la vie, et voilà qu’elle gagnait...

Madame Lucas réfléchit. Puisque le hasard avait décidé de lui jouer ce sale tour, elle allait, à son tour, jouer un tour de cochon au hasard. Elle allait regagner sur lui l’avantage qu’il croyait avoir pris, ce tricheur, en rebattant ensemble traîtreusement les cartes de la mort et les cartes de l’espoir…

Devant l’ordinateur allumé, le billet était toujours posé sur la table, fatigué et fané comme un vieux pétale tombé d’un de ces bouquets qu’on lui avait offerts, à l’hôpital. Dans les débuts, du moins, parce que, bien sûr, les gens se lassent si vite de visiter les malades…

Elle prit un crayon dans le tiroir, et, en lettres majuscules, dans le petit espace laissé en blanc, entre les deux lignes, juste au-dessus du cadre où les petites billes qui composaient le mot LOTO ondulaient et dansaient comme des bulles d’écume, elle écrivit soigneusement, pour que tout soit bien clair :

TICKET GAGNANT.

Puis, au bic rouge, tassant les lettres au-dessus du dernier O qui roulait une prunelle maligne dans son orbite égarée, tout contre le petit trèfle à quatre feuilles qui saluait en coin,

elle ajouta : 

urgent

Souligna de deux traits le mot « urgent ».

Enfila son manteau.

Fourra le papier dans sa poche avec ses clés.

Descendit péniblement l’escalier, se tenant à la rampe.

Poussa avec difficulté la lourde porte d’entrée.

Reprit son souffle.

Fouilla la nuit du regard.

Il était bien là, comme il avait été là toutes les nuits en novembre, en décembre, en janvier, et certainement encore en février et en mars, lorsqu’elle dormait, assommée de calmants, dans l’étouffante chaleur de sa chambre d’hôpital.

Il était là, comme s’il l’avait si longtemps attendue, lui aussi, enroulé dans son duvet bleu, couché dans la petite niche que formait dans le mur de façade l’ancienne guérite désaffectée. Elle s’approcha lentement, se pencha… et, rapidement, passant la main sous le cordon mal serré, fourra le billet dans la capuche du duvet. Elle se redressa avec peine, le regarda un moment dormir. Sa poitrine se soulevait avec la même régularité que celle des enfants. Peut-être, songea-t-elle, était-il encore un enfant dans ses rêves, un enfant avec son avenir devant lui, aussi chargé de songes et d’illusions qu’un décor de théâtre. 

Le temps, peut-être, n’existait pas réellement. N’était-elle pas, elle aussi, ne serait-elle pas jusqu’au dernier instant cette enfant qui marchait sous la lune, autrefois, vers la vie qui roulait dans le ciel avec sa marée d’étoiles ?

Elle essaya d’imaginer la surprise du mendiant, le lendemain, au petit matin, lorsqu’en ouvrant son duvet, il apercevrait le reçu de jeu. Sa joie, lorsqu’il comprendrait qu’il s’agissait du billet gagnant, celui dont les numéros avaient sans doute été, étaient peut-être même encore triomphalement affichés à la vitrine du bar PMU-loto d’Anis. 

Elle remonta chez elle, douloureuse et voûtée, essoufflée, haletante, toute réjouie pourtant de la bonne blague qu’elle venait de jouer au destin.

.

Lorsque Gégène se réveilla, une aube dure glaçait son front de givre. Il s’assit lourdement dans son duvet, et, lentement, essaya ses muscles raidis. Il sentit quelque chose de doux, de soyeux, glisser sur son cou glacé, tâtonna de ses doigts engourdis, se poussa en rampant jusque sous le lampadaire.

Un vieux ticket de loto… ! quelqu’un avait trouvé malin de jeter dans sa capuche un vieux ticket de loto ! « GAGNANT », tu parles… « urgent ». Dire qu’en plus, il avait voulu se payer sa tête, le gus qui lui avait fait ça… Il était peut-être là, d’ailleurs, tout près, caché quelque part, à rire sous cape comme un démon, à s’imaginer qu’il allait tomber dans le panneau…

Comme si, du premier coup d’oeil, lui, Gégène le cynique, à qui on ne la faisait plus, qui plus jamais ne se laisserait prendre aux pièges que l’espoir, le sale espoir, ce démon, ne cessait de lui tendre… comme si lui, Gégène, rien qu’à sentir le papier gratter son cou crasseux, il n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un vieux ticket perdant. Perdant, perdant, perdant, évidemment, comme toujours ! Est-ce qu’on les jetait dans la nuit, les bons ? Est-ce qu’on les laissait s’effacer et jaunir ? Est-ce qu’on écrivait dessus « urgent », « GAGNANT », pour tromper les idiots, tous les niais de la dernière pluie ? Enfin, est-ce qu’on en faisait cadeau aux mendiants, des billets à millions ? Mais les gens ne savent pas quoi inventer pour tourmenter ceux qui ont osé se dépouiller de tout, et qui ont l’air de leur faire la leçon en se passant de lit… Changer les pauvres types en pantins et tirer les fils, voilà ce qui leur plaît. Histoire de ne plus sentir sans doute la corde qui les tire eux-mêmes. Pauvre cloche, celui qui lui avait balancé le ticket, pauvre cloche, bien plus cloche que tous ceux qui s’en vont à la cloche.

Il fourra le billet dans la poche de son anorak. Après tout, ça pouvait peut-être servir. Un bout de papier, c’est toujours un bout de papier. Il était de ceux qui ne jettent jamais rien, et de tout font butin. Un chasseur-cueilleur du trottoir, comme il disait souvent. Il s’étira prudemment, pour ne pas faire tomber les couches de carton qui rembourraient ses vêtements, se dégagea du duvet, le roula soigneusement, l’enfourna dans son sac à dos déchiré, et se mit en chemin lourdement vers la « Buvette Saint-Ange », le petit local de la rue Saint-Ange où l’on sert le matin, à tous les sans logis du quartier un café chaud comme une eau de vaisselle, et des croissants rassis récupérés chez le boulanger voisin.

Joséphine était déjà là, installée à la petite table du fond devant un gobelet fumant. Et seule, pour une fois. Seule ! Il vacilla d’émotion, bouscula quelques chaises, et s’assit face à elle. Bien décidé à profiter de la chance. De la vraie, c’est-à-dire… Joséphine, elle était si jolie, et si douce… 

Sauf qu’elle était sourde et muette, et un peu dure du ciboulot aussi, et qu’il fallait toujours inventer un moyen pour lui faire comprendre les choses.

Écrire, c’était le mieux, mais sur quoi écrire ? Il se souvint du ticket, dans sa poche. Au moins il allait servir à quelque chose. Pas de crayon, par contre, au fond de ses poches à réserves. Le gus aurait pu lui balancer aussi son crayon, non, pendant qu’il y était ? Qu’à cela ne tienne, Joséphine avait toujours un tube de rouge dans son petit sac de plastique. Il mima le geste des femmes qui repeignent leurs lèvres. Joséphine comprit, farfouilla dans son sac, tendit le tube. Il écrivit, au dos du ticket, barbouillant les petites lettres imprimées en rouge de ses grandes lettres roses et grasses :

« Je t’aime ».

Joséphine garda longtemps le ticket entre ses doigts, parce qu’elle ne savait pas bien lire, et qu’il lui fallait le temps de réfléchir, et aussi parce qu’elle n’était pas habituée à ce qu’on lui dise « je t’aime ». Enfin, elle se mit à sourire. A sourire, à sourire. A se loger toute entière dans le sourire immense qui s’étirait sur ses lèvres roses, grasses et luisantes. Elle était d’accord. D’accord pour qu’il l’aime. D’accord pour l’aimer. D’accord pour une petite escapade au pays du bonheur. L’amour, l’amour, l’amour… ils pouvaient bien y croire un peu, non ? C’est si bon, l’amour toujours, quand on vit sans lendemain. Ils sortirent tous les deux, bras dessus bras dessous, du Refuge dont on fermait déjà les portes, laissant derrière eux sur le seuil le ticket barbouillé de rose, luisant comme un soleil levant, s’envoler dans le vent, léger, léger, si léger d’avoir accompli enfin sa mission.

.

« Ils pourraient mettre leurs papiers sales à la poubelle, non d’un chien, c’est tous les soirs la même histoire », grommela le père Dubois qui faisait le ménage, ce soir-là comme tous les soirs, devant le Refuge de la rue Saint-Ange, avant de s’installer sur le banc de bois, sous l’auvent. Un des rares bancs confortables de la ville depuis qu’on les avait remplacés partout par ces atroces sellettes de la Balue où aucun homme ne peut s’étendre. Et en plus il était bien sûr d’entrer dès l’ouverture le lendemain pour déguster son petit brun, comme on disait pour le café en poudre trop léger qu’on vous servait là-dedans.

Ça valait bien un petit effort…

Tout ce travail, tout de même, ce soir, pour faire place nette dans ce cloaque. Ces canettes, ces bouteilles cassées, ces mégots, ces papiers sales, et ce chien, en plus, maintenant, qui lui tournait autour… il ne manquait plus que ça, ce chien efflanqué qui se collait à lui depuis qu’il était arrivé, et qu’il devait sans cesse chasser à coups de carton. Ils lui laissaient même leurs chiens à balayer, maintenant, les gars du Refuge…

—Qu’est-ce que t’as, à t’osstiner comme ça, toi, le chien ? Tu vas pas me dire que tu te plaît avec quelqu’un qui se plaît pas à lui-même ? Si ? T’as de drôles d’idée, le chien, tu vois pas que je suis à la cloche ? Qu’est-ce que c’est donc que t’as trouvé… Mâchouille pas n’importe quoi, comme ça… Montre-moi… Montre, je te dis… Tu vois bien que c’est juste un vieux ticket de loto… ça vaut rien, perds pas ton temps avec des sottises… s’en remettre au hasard, c’est bon pour les imbéciles, et si tu veux te coller avec moi, le chien, va pas falloir être bête, vu que ça demande beaucoup de talent et d’astuce, la vie à la cloche, tu vas vite comprendre…

Non, tu y tiens… ? Tu veux vraiment le garder… ? Je t’aurai prévenu… Tiens, qu’est-ce qu’il y a donc d’écrit derrière ? « Je t’aime »… Et au rouge à lèvres en plus…  » Je t’aime » ? … C’est toi qui me dis ça, le chien ? Je t’aime… c’est toujours bon à entendre… ou à lire, même quand ça vient d’un clébard pas bien beau, permets-moi de te faire remarquer…

… Alors comme ça, tu veux plus me quitter, il paraît que tu m’aimes, chien ? Ben moi z’aussi, figure-toi, je crois que je commence à t’aimer. Tu m’as l’air d’une brave bête. Tu sais que j’ai eu un chien avec moi jusqu’en janvier. Il est mort, ouais. Mort et même pas enterré. On est venu me le prendre sur le trottoir sous prétexte qu’il puait. Comme si c’était possible, en janvier… Il puait pas… j’aurais bien trouvé un coin pour l’enterrer. Il te ressemblait un peu. Je te jure que je dis pas ça pour te faire plaisir. Un peu… juste un peu, quoi… mais laisse donc ce papier gras, à la fin, maintenant que j’ai compris, tu peux le lâcher, pourquoi que tu serres les dents comme ça sur ce machin pas propre… ? Faut vivre dans le présent, pas être sentimental et garder les choses… tu m’as dit ce que t’avais à me dire, voilà, c’est fini, c’est dit… fiche-moi donc ça au caniveau, à présent… c’est sale, c’est plein de rouge et la boue s’est collée dessus. Faut que tu sois un peu présentable, là où je vais t’emmener tout de suite, chez une dame qui garde tous ses restes pour les chiens errants… c’est pas loin, t’as qu’à me suivre… quand tu t’en seras mis plein la panse, on reviendra dormir ici. Tu grimperas sur le banc et on se serrera bien au chaud sous le duvet, tous les deux nous deux. Et demain matin t’auras le café et les croissants, mon gars… tout comme moi !

… après ? Pourquoi tu veux savoir après ? Faut vivre au présent, mon gars, quand on est dans la rue, t’apprendras vite, tu verras… mais après… pourquoi pas ? On fera notre vie à deux nous deux… enfin si tu veux, parce que moi, je veux pas t’obliger… même l’amour, ça doit obliger à rien… alors laisse-moi ce vieux papier partir au vent qui en fera ce qu’il voudra… vu que c’est toujours le vent, le vent qui passe et disperse tout, qui a raison de tout en ce monde…

.

La ville était encore toute endormie, baignée d’une lueur d’aube terne et laiteuse que le jour peu à peu pailletait de clair. Il aimait ce grand spectacle du Lever. Un roi, le matin, un grand roi, que chaque matin il saluait. Un privilège de son métier… rien que pour ça il n’avait jamais regretté de commencer à six heures.

Il était déjà six heures trente, il travaillait depuis une bonne demi-heure au nettoyage de la rue d’Aulnoy, et il venait de mettre en eau le caniveau. C’était toujours un moment agréable, après le balayage, la mise en eau. Surtout dans une belle pente comme ça… Il regardait, appuyé sur son balai, le jeune ruisseau dévaler la rue, quand il aperçut ce bout de papier obstiné qui persistait à flotter. Il le ramassa avec son crochet… un ticket de loto… tiens… et vieux de deux mois, encore… un obstiné, celui-là… bien sûr, c’était à cause du rouge à lèvres… ça l’avait imperméabilisé, ce gras. Calfaté, en quelque sorte. Marrant, tout de même, ce petit bateau… Il le remit à l’eau…

On en trouvait souvent, des tickets de loto jetés, et ça l’amenait toujours à des réflexions philosophiques, vu qu’il avait cette propension à la méditation qui lui amenait tellement d’ennuis avec ses chefs… de la paresse, ils disaient… de la nonchalance, alors que lui, appuyé sur son balai à regarder l’eau nettoyer la ville, il pensait…

Bon, ces tickets de loto, il y avait à dire : les gens mettaient là-dedans leurs économies et leurs espoirs, ils couvaient leur reçu comme un trésor – et puis, bing bingo, une fois le tirage fait et l’espoir défait, ils le jetaient avec mépris, pleins de rancune, ce bout de papier qui pourtant les avaient rendus riches, pour au moins quelques jours, riches d’espoirs et de possibles comme jamais ne le serait plus aucun gagnant…

… mais ce ticket-là était d’une autre sorte… Insubmersible, il disait « Je t’aime ». « Je t’aime ». C’était de bon augure… Il tendit son crochet, attrapa le papier, et le mit tout trempé dans sa poche, avec le petit bracelet de perles bleues et la bille de verre pailletée d’or qu’il avait trouvés ce matin-là.

Et c’est à cet instant, juste à cet instant, qu’il se souvint d’Anis.

Ça devait être à cause de la bille.

De sa caresse un peu froide sous les doigts lorsqu’il avait posé contre elle le ticket de loto.

De la façon dont elle essayait d’élargir le trou qui se formait dans les coutures de la poche, déformée par les butins qu’il y entassait tous les jours.

C’est cela la mémoire. Quelque chose qui roule d’une sensation à une idée. Qui creuse son petit chemin sans qu’on en sache rien.

Et puis, soudain, se pose là, tout vivant, avec les yeux d’Anis.

Anis.

Ils avaient grandi ensemble, ça faisait un bail, maintenant. Ils jouaient aux billes, le soir, dans la cour de l’école. Les deux derniers à rester, parce qu’ils étaient tous les deux élevés par des mères seules qui faisaient des ménages, le soir, en rentrant de l’usine. Une fois, il avait gagné à Anis une grosse bille de verre pailletée d’or, comme celle-ci. Une « pépite », comme ils disaient alors… Anis avait regagné la bille à la partie suivante… Puis lui-même l’avait regagnée à Anis… Chacun son tour, c’est la vie qui décide, et l’essentiel était de jouer ensemble, jour après jour, dans la cour de l’école désertée, et chaque soir de perdre et de gagner ces billes aux couleurs merveilleuses. Ensuite… eh bien, ensuite, le collège les avait séparés, et plus tard, il y avait eu cette histoire de fille…. Après… bon, après, il avait voulu oublier, se refaire, et il était entré comme agent de nettoyage à la voirie, tandis qu’Anis, ah, Anis, il les avait bien cherché, les ennuis… mais à sa sortie de prison, il avait retrouvé du travail dans un bar PMU-Loto de la rue des Anges dont il avait fini par prendre la gérance. Ici même. Au tournant de la rue d’Aulnoy.

Anis… il y avait tellement longtemps, des années et des années, qu’il était installé dans son bar. Anis… il était souvent passé, gêné, devant la vitrine, il avait regardé, de loin, la haute silhouette appuyée au comptoir, s’efforçant à l’indifférence…

Et voilà qu’il lui manquait, brusquement… tellement… Anis… ils avaient des souvenirs, une enfance  en commun, malgré tout ce qui était arrivé… et puis à leur âge… enfin, il était prêt à oublier, à passer l’éponge. Anis avait payé pour ses erreurs, et Anis lui manquait. Il lui manquait, c’était tout ce qui comptait, désormais… Alors ce ticket, c’était l’occasion inespérée… Ce ticket, il allait le faire vérifier par Anis… voilà, c’était décidé. C’était tout simple. Puisque dessus, il y avait écrit « Ticket gagnant », il pourrait bien faire semblant d’y croire… ce serait un bon prétexte pour pousser la porte d’Anis.

D’ailleurs, après tout, c’était peut-être quand même un ticket gagnant ?

Ne disait-on pas que certains gagnants les perdaient, quelquefois, leurs tickets ? Il y avait eu un cas, deux mois plus tôt, avec un ticket acheté chez Anis, justement… tout le monde en avait parlé, même dans les journaux et à la télé, on avait raconté ça… « Un mystérieux gagnant…  » « Le mystérieux gagnant ne s’est pas encore présenté… » « Les sept millions d’euros n’ont pas encore été réclamés »… Drôle de gus, tout de même, qui avait pris la peine de jouer et de payer sa mise, et qui avait cessé de s’en soucier ensuite. Y a des gens, faut croire, qui ne s’en font ni pour deux euros ni pour sept millions. Tant mieux pour eux…

A moins qu’il ne soit mort, celui qui… Mort ? ou amoureux ? Dans les deux cas cela ouvrait des réflexions d’une portée philosophique indéniable. Indéniable.

.

—C’est dingue, Tony, ce reçu, c’est dingue. C’est dingue…

—C’est vraiment un ticket gagnant, alors ?

—Oui ! Enfin, non… Non, non, non, non de nom… il est pas bon, ton ticket. Il vaut rien. Rien de rien. Mais c’est lui!

—Lui ?

—Oui, tu sais bien, celui à sept millions… que personne a jamais réclamé. J’ai enlevé l’affichette ce matin.

—Tu veux dire… ?

—Oui !

Alors si je l’avais trouvé la semaine dernière, jeudi dernier, jeudi, mon jour de rue d’Aulnoy ? 

— Si tu l’aurais trouvé la semaine dernière… ? 

T’étais septmillionnaire, la semaine dernière ! Même hier, même hier soir, même hier à minuit moins cinq, c’était encore bon. Il était valable jusqu’à hier, précisément, et aujourd’hui, non d’un chien, aujourd’hui que tu me l’amènes, juste aujourd’hui, il ne vaut plus rien… rien de rien. Sept millions hier et zéro aujourd’hui. Le même bout de papier. C’est dingue…

—C’est dingue…

—C’est dingue…

—C’est dingue…

—C’est dingue…

Je n’arrive pas à m’en remettre. Imagine, la valeur qu’il aurait pu donner à mon commerce, ce bout de papier… les clients affluaient, les premiers jours, tandis que maintenant, les gens me croient plus… ils pensent que c’est moi qui l’ai barboté, ce fameux ticket gagnant que personne n’est jamais venu chercher. On en a parlé dans les journaux, mon PMU-Loto porte la poisse ou bien je suis malhonnête, voilà ce qu’on dit… regarde… c’est vide… plus un client…

—C’est dingue…

—C’est dingue…

—C’est dingue…

Mais je suis quand même content d’une chose, Tony, je suis content de t’avoir revu. J’avais pensé que c’était fini, après… enfin… tu sais bien… que tu voudrais plus jamais me voir… Et finalement, t’es revenu quand même. T’as mis des années, je te fais pas de reproches, note bien, je comprends, je te comprends… t’as mis des années, et moi j’aurais jamais osé prendre l’initiative… alors il t’a fallu des années, et je te comprends, mais t’es venu à la fin…

Dire que c’est grâce à lui, que t’es venu… grâce à ce sale ticket menteur… non, t’as raison, faut pas lui en vouloir, vu que l’amitié, ça vaut toutes les fortunes du monde… que c’est toujours gagnant, l’amitié. Tu te souviens, quand on jouait aux billes, dans la cour de l’école, le soir, tout seuls, parce qu’on était toujours les derniers à partir, avec nos mères qui faisaient des ménages dans les bureaux du coin. On gagnait à tous les coups. Tu te souviens ? Tu crois qu’ils jouent encore aux billes, les gamins d’aujourd’hui, dans les cours d’école ? Qu’est-ce que je t’offre, Tony ?

.

—Tu sais, Anis, ça fait drôle, tout de même, d’avoir été en un instant septmillionnaire puis zéro… j’ai l’impression d’être un de ces types à Porsche quand tout d’un coup ils sortent ruinés d’un casino…

Mais, bon, je me dis… gagnant, perdant, ça ne veut rien dire. Aucun homme ne peut être vraiment gagnant, de toute façon, puisqu’il y a la mort, la maladie, et la misère qui vous guette au bas des rues en pente. Et aucun ne peut être vraiment perdant, puisqu’il y a l’amour, l’amitié…

—Et le pardon, Tony, et l’espérance…

—Et ce ticket, tu vois, qui a attendu la fortune pendant deux mois pour cesser à la fin d’être gagnant, et devenir juste un bout de papier sans valeur qui flottait dans mon caniveau, il est comme la vie, je me dis. Gagnant, perdant, perdant, gagnant. Il est comme la vie, il est la vie, peut-être bien, la vie qui vogue comme une écume et roule comme une bille, et qui vous sourit, toute pailletée d’espoir, dans la cour de l’école, avant d’atterrir dans la poche d’un gamin, puis de passer dans la poche d’un autre. Gagnant, perdant, perdant, gagnant… Mais… tu te souviens, quand on restait les derniers dans la cour, tous les deux… quand on est ensemble, au fond, Anis, on est toujours gagnant...

 .

.

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Le ticket gagnant

  1. almanito dit :

    J’ai aimé suivre les tribulations de ce ticket du bonheur. La morale est sauve et les héros seront riches d’amour et d’amitié. Pourtant Carole, tu me connais assez pour ne pas me prendre pour quelqu’un qui passe à côté des vraies valeurs, je dirais que lorsqu’on manque de tout, comme c’est le cas de tes personnages, si, bien sûr que si: l’argent fait le bonheur.

  2. jill bill dit :

    Tjs de chouettes nouvelles ici et prenantes… comme le tirage du loto… 😉

  3. Quichottine dit :

    C’est vrai qu’il aura donné un peu de bonheur malgré tout au fil de ses pérégrinations.
    L’amitié n’a pas de prix.

  4. les Caphys dit :

    une super belle parabole qui fait réfléchir. On a suivi ce ticket au gré de sa course et c’était passionnant

  5. nanyfrancoise dit :

    Très beau texte, merci du partage.
    Bon lundi.

  6. gadgio dit :

    émouvant ce billet..

  7. cathycat33 dit :

    J’ai dévoré ce périple, avec délice au début puis plus goulûment. Je vais le reprendre plus calmement. Mais aussi c’est ta faute… tu as su mener cette histoire avec suspens et rebondissements et croqué des personnages qui, même s’ils ont tous gagné quelque chose de plus précieux que tout, j’aurais à chaque fois voulu voir l’encaisser ce fameux ticket…

  8. mansfield dit :

    Un ticket volant dont le parcours digne des tribulations d’un héros de la fin du XVIIIème siècle nous invite à bien cultiver notre jardin!

  9. dombouvet dit :

    Ah, les histoires de gains ou pas au loto..Ça fait partie presque de la culture populaire. Sans doute que La fontaine en aurait fait une fable. Et j’aime bien la votre. C’est amusant, j’ai cherché à savoir si les numéros dans l’histoire sont déjà sortis au Québec.. et bien non jamais…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s