Beauté (sans rendez-vous)

Dans une rue comme la nôtre, une boutique nouvelle, c’est toujours une sorte de joie.

Je ne l’aurais peut-être pas remarquée, pourtant, celle-ci, tant il faisait gris et crachin, si mon regard n’avait pas été attiré par ce léger clignotement. Un mot, là-haut, au-dessus de la vitrine obscure, un mot clignait vers les passants d’en bas. « Rendez-vous, « rendez-vous »… – cela battait au-dessus de mes yeux myopes comme un coeur incertain. 

J’ai ajusté mes lunettes. Ce n’était qu’une enseigne, une enseigne très ordinaire, et de piètre qualité manifestement. Une enseigne au néon, dont les tubes déjà fatigués tremblotaient par endroits, indiquant simplement, en lettres multicolores aux formes irrégulières, qui paraissaient avoir été récupérées dans on ne savait quelle « casse » : 

BEAUTÉ (sans rendezvous)

Beauté ? C’était donc un de ces innombrables comptoirs d’esthéticiennes qu’on voit fleurir, se faner, puis disparaître tout à fait, une saison après l’autre, dans nos villes impitoyables ? La mention entre parenthèses, « sans rendez-vous », était probablement destinée à attirer les  passantes dans mon genre, assaillies par la pluie, qui pouvaient avoir l’idée de venir s’abriter sur le seuil, mais n’auraient certainement jamais pensé à téléphoner à l’avance pour prendre rendez-vous dans ce modeste « institut », puisque c’est ainsi qu’il est convenu – on ne sait trop pourquoi, car y vient-on pour s’instruire ? – de désigner ce type d’officine.

La boutique avait surgi, cette fois, avec une rapidité inhabituelle. La veille encore, j’en étais sûre, il y avait là ce petit marchand de chaussures grommelant, chez qui j’étais justement passée le soir, au retour du travail, pour prendre une paire de lacets. Il ne me semblait pas avoir vu de panneau « à vendre » ou « liquidation » sur les planches clouées qui depuis longtemps avaient remplacé la vitrine, quand j’avais poussé la porte grelottante, et le marchand ne m’avait rien dit… il m’avait même fait crédit… c’était surprenant… Mais il était si bizarre, ce marchand aux épaules ramassées de vieux dogue, peut-être après tout trempait-il depuis longtemps dans de louches trafics qui l’avaient obligé à mettre sans crier gare la clé sous la porte… Et le stock, dans les boîtes effondrées qui bâtissaient leurs remparts fatigués au fond du magasin, était devenu si menu, se réduisant en poussière au fil des années de lent déclin, qu’une camionnette nocturne avait dû suffire à tout emporter.

Et maintenant, il y avait à sa place cet institut, certes bien plus gracieux et pimpant, mais de toute évidence promis au même échec, revêtu qu’il était dès son premier jour d’oripeaux de récupération… Encore une boutique en fleur qu’on verrait bientôt se faner, puis se clore, avant de disparaître, elle aussi, assurément… avec ou sans rendez-vous, les clientes oublieraient de venir, la vitrine se couvrirait peu à peu de la fine pellicule grise de l’échec, les lettres de néons s’éteindraient l’une après l’autre, tandis que les étiquettes colorées, posées comme de légers pétales sur les babioles à vendre, renonçant à éveiller le désir des passantes, très lentement se plisseraient et se racorniraient, jaunissantes et ridées, avant de tomber tout à fait.

Mais que m’importait le destin du commerçant – ou plus probablement de la commerçante téméraire qui avait fait l’erreur d’installer son salon dans cette rue écartée du centre, peuplée d’habitants humbles et vieillissants, que la résignation avait depuis longtemps rendus parfaitement insoucieux de leur pitoyable apparence terrestre ? Cela me faisait plaisir, tout de même, à moi, en ce jour opiniâtrement gris, d’admirer une fraîche vitrine, et de lever les yeux vers une enseigne où papillotait en couleurs le mot « beauté ». Ça mettait comme un clin d’arc-en-ciel dans le crachin glacé de la rue pauvre… Une boutique nouvellement éclose, dans un quartier déshérité, c’est toujours comme une chance offerte à la joie, l’éclat d’un commencement, l’élan d’un espoir qui se lève. Et puis ce mot, BEAUTÉ… c’était un très bon choix de l’avoir ainsi isolé sur l’enseigne, sans article, sans majuscule, cela lui donnait une force, une netteté limpide… il claquait dans la rue de toutes ses couleurs légères comme un drapeau en fête… Après tout, qui sait si d’autres que moi ne seraient pas sensibles à cet appel… s’il n’y aurait pas des clientes… après tout…

J’ai de nouveau levé les yeux : »BEAUTÉ (sans rendez-vous) ». Le mot « rendez-vous » clignotait de plus en plus fort sous la pluie… comme un coeur qui s’émeut… ai-je pensé… et soudain, inexplicablement, moi qui n’entre jamais dans ce genre de boutique, moi qui ne possède même pas un miroir, moi n’ai jamais su me maquiller, moi qui rougis sans bronzer, moi dont les ongles rongés n’ont jamais seulement imaginé le vernis – soudain, sans l’avoir voulu, sans savoir pourquoi,

j’ai poussé la porte.

Il y a eu ce tintement très délicat – un motif musical qu’il me semblait connaître, mais que je ne parvenais pas à reconnaître. J’ai écouté quelques instants, hésitant tout au bord de ma mémoire. Puis j’ai laissé la porte se refermer derrière moi. Dans l’ombre tiède, un grand silence s’est posé sur mon épaule comme une main amie – j’étais entrée.

J’ai attendu quelques instants, laissant mes yeux s’accoutumer à la pénombre. La boutique était presque vide. Il y avait juste cette table et ces deux chaises de jardin – des modèles de fer ouvragé, anciens, dont la peinture blanche se piquait de rouille, semblables à ceux qu’on sortait sur la terrasse, autrefois, chez moi, lorsque j’étais enfant. Et puis, au lieu des magazines féminins habituels à ce type d’établissement, un bouquet de fleurs naturelles, si vaste qu’il occupait tout le cercle de la table. Un immense bouquet de branches de lilas rose et blanc, comme on en cueillait autrefois dans le petit bosquet, près de la voie ferrée désaffectée, grand comme un petit arbre et aussi parfumé de printemps qu’un jardin s’inclinant sous la caresse d’un ciel bleu de printemps. Un bouquet de souvenirs ?… certes, l’attention était délicate… mais je n’étais depuis longtemps à la saison des lilas… et puis, j’aurais souhaité, ici, j’aurais imaginé, des parfums plus luxueux, des fragrances artificielles, peut-être, mais plus entêtantes. Sans doute l’installation n’était-elle pas achevée. De toute évidence des livreurs allaient sonner, on allait apporter des meubles, des flacons, des instruments, des posters, des magazines en paquets ficelés… tout ce qui manquait encore. On recevait les clients, pourtant, déjà, ou du moins on semblait espérer en recevoir, puisque la porte s’était ouverte devant moi, et que des sièges étaient offerts. Cependant, personne ne venait. Je me suis assise.

D’habitude, je déteste attendre, je suis le genre de personne qui sort aussitôt de son sac un téléphone, et se met à consulter des messages insignifiants, les nouvelles du jour, la météo de la semaine, enfin tout ce qui fait bruisser l’immobile quotidien, donnant à peu de frais l’illusion du mouvement. Mais là, curieusement, je suis restée tranquille, heureuse d’être assise, dans la pénombre, à regarder la rue. A travers le verre de la vitrine, elle semblait si intéressante, maintenant, cette rue banale que je croyais connaître par coeur… elle était devenue si… oui, c’était curieux, mais les gens qui passaient semblaient être devenus des personnages… Je ne sais comment exprimer cela, aujourd’hui que tout cela s’est éloigné de moi… c’était comme si ces gens très ordinaires – madame Lechat avec son petit chien, ce couple d’inconnus serré sous un parapluie noir, la petite Ruby des voisins de palier filant sur sa trottinette… comme s’ils étaient, tous autant qu’ils étaient, entrés dans un cadre qui les aurait posés enfin à leur juste place et dans leur juste forme, comme s’ils étaient désormais, non plus des habitants du quartier aux vies insignifiantes, mais les personnages éternels, absolument parfaits, d’un tableau où ils auraient été choisis et placés, chacun où il fallait et comme il fallait, définitivement achevés par le pinceau du peintre…

Je me suis amusée à les regarder, tous, glisser sans le savoir dans le cadre que le rectangle de la vitrine découpait sur leur monde, en transformant si subtilement la nature… Plus je les regardais, plus il me semblait que c’était moi-même, moi, le peintre sans toile et sans chevalet qui les posait ainsi, dans mon regard recomposant le monde. 

Soudain, j’ai entendu un pas derrière moi. Et aussitôt elle a été là, tout simplement assise à mes côtés sur l’autre chaise.

Une femme entre deux âges, sans maquillage, au front ridé, aux cheveux dépeignés mêlés de mèches grises, assise à mes côtés comme si elle me connaissait déjà. Une femme qui me ress… enfin pas du tout le genre de femme que j’aurais cru rencontrer dans un institut de beauté… Je me suis levée, confuse.

— J’ai dû faire… une erreur. Je croyais…  j’avais lu sur l’enseigne… du moins il me semblait avoir lu… enfin, je pensais qu’il y avait eu du changement… je croyais même être entrée, figurez-vous, comme c’est curieux ce qu’on s’imagine quelquefois… dans un institut de…

— beauté… en effet, c’est ce qui est écrit. Vous ne vous êtes pas trompée… vous avez bien fait d’entrer, de vous asseoir, de vous mettre à l’aise, de commencer.

La patronne, sans doute, c’était certainement la patronne qui venait d’entrer, voilà, et alors tout s’expliquait très simplement : elle était la patronne, la propriétaire, une femme qui avait investi les économies d’une vie, mais se trouvait un peu âgée désormais pour le métier… elle était venue de l’arrière-boutique pour me faire patienter…  et quelqu’un d’autre, une personne raffinée, compétente, allait dans un instant prendre sa suite… ou alors… ou alors au contraire, c’était, par exemple, mais oui, c’était tout à fait vraisemblable, la femme du marchand de chaussures en fuite, souhaitant faire croire à sa reconversion mais ignorante du métier, et elle n’avait eu ni le temps ni le talent de recruter les charmantes employées joliment peintes qui allaient animer bientôt la boutique… j’allais prendre congé, j’allais…

—… mais dites-moi plutôt ce qui vous amène ? 

— Ce qui m’amène… je ne… enfin, je ne sais pas, il y avait cette enseigne, dehors, qui clignait… mais il y aurait aussi, peut-être… mes yeux…. je veux dire les cils… hein, les cils, vous voyez comme ils sont minces, rares, et ternes… et les paupières aussi, vous avez dû le remarquer, comme elles sont grises et enflées de fatigue… alors j’aimerais… c’est-à-dire qu’il faudrait…

— Souligner le regard pour l’approfondir, par exemple ?

—Ah oui, oui, tout à fait… souligner le regard… c’est exactement ce que je voulais dire… Il faut souligner le regard. Pour l’approfondir, tout à fait… Et puis, en y réfléchissant bien, il y aurait aussi…

— Il y aurait aussi ?

—Les lèvres, c’est évident, vous voyez bien, ces plis amers sur lesquelles elles retombent, ce petit gribouillis de rides qui a l’air d’écrire de chaque côté le mot lassitude… On ne peut pas rester comme ça… Je crois qu’on pourrait… je veux dire, que vous pourriez…

— Y dessiner un sourire ?

— Un sourire… pourquoi pas ? mais je préférerais – les mots me venaient si bizarres et incongrus – je préférerais… si ce n’est pas trop demander… que vous y dessiniez un désir...

— Un désir… Je vois très bien. Poser là un désir… sur un sourire, esquisser un désir… ceci vous conviendrait-il ? 

— Oui… oui, vous exprimez ce que… enfin ce que je ne…

—C’est mon métier, je suis là pour cela, pour vous aider à exprimer… Alors je vous en prie, poursuivez…

—Je ne sais pas expliquer… vous saurez mieux que moi, certainement, il y a encore cette pénible question du masque… du visage et du masque… C’est une drôle d’idée peut-être, j’ai honte de vous dire cela aussi sottement, mais il me semble toujours, quand je me regarde dans un miroir, c’est pour cela que je fuis les miroirs… j’ai cette impression – vous allez vous moquer… – que je n’y vois plus du tout mon visage, qu’il est recouvert et comme empâté d’un masque qui le déforme… je veux dire… le temps, l’âge…. enfin c’est comme si mes traits s’étaient couverts d’un masque si épais, si pesant dans ses rides et ses tissus affaissés, que mon vrai visage est comme celui du conte, excusez-moi, vous ne pouvez pas le connaître, naturellement… je vous le résume en quelques mots… ce conte où le visage d’une jeune fille noyée apparaît trouble et presque effacé, sous l’eau boueuse et ridée qui la recouvre…

—Ce conte que vous aviez écrit, autrefois, sur un coin de la table du jardin, un jour d’avril où les lilas embaumaient… Ce conte que vous aviez commencé, et que vous n’aviez pas eu l’énergie – ou la simple patience – d’achever.

—Oui, c’est cela… Je vois que vous l’avez lu… Peut-être après tout que j’avais emprunté l’idée à un auteur connu… il me semblait avoir inventé cela, mais vous devez avoir raison…

—On ne peut inventer que ce que l’on connaît déjà.

— Vous semblez savoir beaucoup de choses. Mais si j’avais connu la fin… si seulement j’étais allée jusqu’à la fin, au lieu de laisser sur la table la feuille inachevée… j’ai toujours regretté… mais enfin… pour en revenir à ce qui m’amène… ce masque dont je vous parlais…

—Vous voudriez que je vous le retire… en le recouvrant d’un autre masque, par exemple ? 

— Probablement. Un de ces masques de boue, une de ces croûtes de crème épaisse qu’on pose sur la peau… et le cliente attend que la jeunesse lui revienne, tandis que sa peau tirée se fendille, se craquelle… et renaît…

—Vous envisagez véritablement une mue, alors ? Nous pouvons aussi réaliser cela… bien que ce soit plus difficile, nous le pouvons…

—Nous ? Vous avez donc des employées, ici, finalement ?

—Non, nous… je voulais dire moi et vous… vous et moi si vous préférez, nous le pouvons, si nous travaillons ensemble. 

—Ensemble ? Alors, oh… c’est un de ces nouveaux concepts, si je comprends bien ? un salon participatif, comme on dit, où les clients sont invités à travailler…  ? Je connais cela : il y a un garage de ce genre, derrière chez moi… on peut avoir un prix pour faire réparer sa voiture, si on manie soi-même les crics et les clés en croix…. enfin, ce genre d’outils…

—C’est quelque chose comme cela ici, oui… les crics et les clés en croix en moins, naturellement.

—Nous pourrions peut-être commencer… vous… vous savez bien par où commencer, tout de même ?

—Mais nous avons déjà commencé, il me semble.

—Commencé, si on veut, mais vous pourriez, plus précisément… mon intention n’est pas de vous bousculer bien sûr…. mais vous pourriez déjà, enfin je ne sais pas, moi, préparer la crème pour le masque, par exemple… une crème au concombre, à la boue, aux algues, aux orties, à la cire, au curcuma, à la camomille, à l’orange verte, au citron bleu, à je ne sais quoi qui régénère et revivifie…

—Vous y tenez vraiment, à ce masque. Alors d’accord. Fermez les yeux. Il est déjà prêt. Je vais le tendre sur votre visage… 

Le tendre ? Elle avait dû vouloir dire l’étendre… Mais c’était sans importance…

J’ai fermé les yeux. J’étais toujours assise, pourtant il me semblait que je m’allongeais, quelque part au loin, sur une pelouse ensoleillée parfumée de lilas… Sur ma peau j’ai senti s’appliquer quelque chose de doux et de souple… comme une nouvelle peau, ai-je pensé… une nouvelle peau très ancienne que j’aurais déjà portée, un jour, un jour lointain, et qui m’aurait été rendue…. Mais n’était-ce pas plutôt ma propre peau qui s’était changée en une autre, mieux ajustée, parfaitement tendue sur mon vrai visage ?

Je crois que j’ai dormi longtemps.

Quand je me suis réveillée, j’étais seule dans la pièce toute remplie de nuit. Dehors les passants semblaient danser à la lumière des réverbères. C’était incroyablement beau, c’était vraiment fabuleux, derrière la vitrine, ce grand spectacle de lanterne magique de ces gens qui passaient, posant un instant sur la lumière leur silhouette légère et dansante…

—Cela vous plaît ? 

Je me suis retournée. Elle était debout derrière moi comme une ombre. Elle semblait attendre. Bien sûr, il était tard, si tard. Je me suis levée rapidement.

—Je suis confuse, je crois que je me suis endormie… j’étais si fatiguée… Heureusement – ou malheureusement, je ne sais pas… personne ne m’attendait…

—Vraiment ?

—Oui… heureusement, ou malheureusement… du reste, aujourd’hui, c’était mon jour de congé… Mais je vais sortir, vous laisser… je suis désolée, désolée, excusez-moi, de m’être endormie chez vous…

—Vous n’avez pas dormi, vous avez simplement rêvé.

—En effet, j’ai fait des rêves… Je n’arrive déjà plus à me souvenir… mais j’ai fait des rêves… qui m’ont fait du bien… C’est curieux que vous n’ayez pas de miroir, ici, j’aurais aimé vérifier l’amélioration, après le masque, après ce sommeil plein de rêves… je suis sûre que l’amélioration est visible… C’était un masque tellement… c’étaient des rêves si… vous allez sans doute trouver que j’exagère… mais tout y était absolument juste… juste comme on dit qu’une note est juste… j’ai l’air, je m’en rends compte, de délirer… Vous n’avez vraiment pas de miroir ? Ah bon… même ici… mais ce n’est pas grave… Je suis tellement confuse de vous avoir obligée à fermer si tard votre boutique… dites-moi ce que je vous dois….

—Rien. Ce n’est pas encore le moment. Il nous reste beaucoup à faire. Vous reviendrez. Il faudra revenir. Dès demain, revenez dès demain. N’oubliez pas. Dès demain. Le plus tôt possible. Ne laissez pas passer le temps. N’allez pas croire que vous ayez le temps, car lui seul vous possède…

J’aurais souhaité d’autres explications, mais la porte s’est refermée derrière moi. J’ai de nouveau entendu ce tintement… Cette fois, je l’ai parfaitement reconnu… j’avais donc eu raison, tout à l’heure, de parler de note juste… c’était cette musique…

J’ai marché longtemps ce soir-là, dans les rues sales et glacées du quartier, fascinée par tout ce qui m’apparaissait. Tout était semblable à ce qu’il avait toujours été, et pourtant, tout me semblait avoir pris sa vraie place et son sens. Mes lunettes de myope me laissaient voir le monde comme je ne l’avais jamais vu – et cependant tel que mon regard le reconnaissait immédiatement.

Revenir, elle m’avait dit de revenir…

Le plus rapidement possible. Le lendemain même. Revenir. Il fallait revenir. Avec ou sans congé. Au plus vite. Elle l’avait dit, qu’il le fallait.

Mais le lendemain matin je suis partie dans l’autre direction. Vers la bouche de métro qui m’a happée avec la foule comme tous les autres jours, pour m’emmener vers mon travail. Quand la bouche de métro m’a recrachée le soir avec les autres… j’étais si lasse, si défigurée de nouveau, tout désir éteint, sous mon masque de rides, que je n’ai pas eu le courage… Le lendemain… le surlendemain, chaque jour de la semaine je me suis dit qu’il faudrait revenir, que je devrais, qu’elle m’attendait. Mais la bouche de métro, les préoccupations du jour et les nuits lourdes, le travail, et le poids des rides écrivant sur ma peau la fatigue de mon être… Enfin la vie, vous savez bien, avec toutes ses obligations, ses agitations, tout ce qu’il y a sans cesse à faire, à défaire, et à refaire encore, tout m’écrasait, m’épuisait, et m’empêchait de revenir. J’avais fini par ne plus rien me dire, j’avais fini par oublier tout à fait. J’étais occupée, occupée, et même tout à fait assiégée, voilà ! Vous savez bien ce que c’est, vous aussi, non ? je suis sûre que vous êtes comme ça, vous aussi, vous tous, occupés, empêchés, accablés, occupés, assiégés, essoufflés… c’est ainsi en ce monde, c’est ainsi que l’on vit, qui donc aurait l’idée de vous le reprocher ?

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je suis revenue. C’était encore un de ces jours de crachin obstiné où semblent fatalement se noyer mes trop rares moments de congé, j’avais retrouvé en faisant le ménage, sous un coin de tapis, ce petit morceau de papier où était notée, alourdie de poussière, une dette oubliée : 

une paire de lacets noirs à 7 euros

Le marchand de chaussures ! J’avais oublié mon porte-monnaie, la dernière fois, en effet… Et comme il n’acceptait ni les chèques ni les cartes bancaires, il m’avait fait crédit en grommelant. J’avais promis de revenir, le lendemain, sans faute… Mais comment le régler, maintenant, puisque sa boutique avait disparu ? Revenir… la boutique… le lendemain ? Je me suis brusquement souvenue de tout. J’ai couru dans la rue…

Il n’y avait plus d’enseigne papillotante ni de fraîche vitrine. L’institut de beauté avait disparu. A la place il y avait de nouveau la vieille vitrine de planches du marchand de chaussures, dont la pluie avait depuis si longtemps éteint l’enseigne.

Comment était-ce possible ? On ne change pas un vieux magasin de chaussures en une nuit pour le transformer en institut de beauté à seule fin de transformer de nouveau cet institut pimpant en une vieille boîte à chaussures… ce serait insensé. J’avais dû me tromper… et non, pourtant, non, j’en étais sûre, c’était bien l’endroit… ou peut-être l’envers… enfin je veux dire, c’était là, là, et nulle part ailleurs…

J’ai fait semblant d’avoir encore besoin de lacets. La porte a grelotté d’inaudibles menaces. Le marchand m’attendait derrière son comptoir, sévère et soupçonneux. J’ai demandé si… essayant maladroitement d’expliquer. Il a posé sur moi des yeux furieux, comme si je l’insultais. Et il s’est mis à aboyer avec rage. Non, je faisais erreur. Non, il ne savait pas. Non, il n’avait jamais eu l’intention de vendre sa boutique. D’ailleurs il n’était pas marié. Il n’était pas non plus du genre à faire venir chez lui des femmes maquillées, si c’était ce que je voulais insinuer… Et vraiment pas du genre à laisser des ardoises dans les magasins des autres, comme certaines personnes, qui prétendaient se faire offrir de nouveaux lacets alors qu’elles avaient oublié de régler le prix pourtant si modeste de la paire précédente qu’on avait bien voulu leur avancer, il y avait de cela des semaines. Il avait toujours marché droit, lui… Quant à la beauté, il s’en f… . Parfaitement, il s’en f…  et s’en contre-f… . Ce qui l’intéressait, lui, c’était l’argent qu’on lui devait. Rien d’autre. L’argent qu’on lui devait. L’argent. Le reste, ffuitt, c’était du vent. Du rêve. Ou des mensonges ! des mensonges !

J’ai payé rapidement ma dette avant de sortir, effarée. J’ai longtemps arpenté la rue, mais toujours je revenais, irrésistiblement attirée, devant la porte du marchand de chaussures. C’était un homme particulièrement déplaisant, mais il avait l’air si sûr de lui… et puis c’était chez lui, après tout, que tout s’était passé, qui, mieux que lui, aurait pu savoir ? – Cependant… cependant,  si c’était lui… lui qui avait inventé tout cela, pour que je vienne et revienne sans fin lui acheter des lacets, ces affreux lacets qu’il vendait si cher et qui n’étaient même pas solides ?

Ou alors, comme il l’avait dit, j’avais vraiment « fait erreur ». Erreur ? Est-il possible que parfois le réel tourne sur ses gonds pour nous ouvrir, dans les murs épais de nos vies, des portes que nous aurions pu toujours ignorer – puis qu’elles se ferment pour toujours, aveuglées de poussière, au fond de nos regrets, et que ce soit une erreur ?

Depuis ce jour étrange, j’emploie chacun de mes jours de congé à arpenter les rues de la ville, à la recherche de celle que je dois retrouver, et qui a peut-être remonté quelque part sa boutique éphémère… et je reviens toujours là, puisque c’était là, j’en suis sûre, dans ce magasin du marchand de chaussures qui m’observe avec toute sa hargne de cerbère, grognant derrière son comptoir des injures abominables, comme si j’en voulais à sa caisse, comme si je manigançais contre lui un mauvais coup. Pourtant, je me souviens si bien… c’était si simple et c’était fabuleux… une nouvelle boutique… un institut… BEAUTÉ… et les lilas des jardins d’autrefois, le masque sur ma peau plus vivant que mon propre visage, et le conte esquissé trouvant sa conclusion, sur la table du jardin où s’allongeait le printemps, et les passants dans leur cadre devenus personnages, et le monde sous mes yeux enfin certain de son sens dans le déploiement clignotant des lettres de l’enseigne, et la pure joie de tous les commencements… Quelque chose s’ouvrait là, j’en suis certaine, dans le tintement d’une porte vitrée… quelque chose de nouveau mais de très ancien, qu’il aurait fallu explorer patiemment, lentement reconnaître, quelque chose de précieux que je n’aurais pas dû laisser se perdre dans les replis du temps que nous n’avons jamais, mais qui toujours nous possède, resserrant sur nos gorges comme un bourreau atrocement patient son lacet de grisaille. 

Et, non, ce n’était ni une erreur ni un mensonge. La seule erreur, le seul mensonge, c’est cette absurde réalité à laquelle je me heurte, c’est ce magasin disgracieux et ce marchand aboyant, c’est cette marche informe des passants fatigués dans cette rue sordide, c’est ce bafouillement de rides au coin de mes lèvres éteintes qui ne trouvent plus les mots, c’est cette fatigue et cette résignation des jours gâchés, recouvrant de crachin les couleurs éternelles de l’enseigne au néon clignotant.

A moins que ce soit simplement moi… moi qui ai renoncé à chercher même si je tourne sans fin dans la ville,

et que quelque part malgré tout, dans le dessin obscur que le regret a déposé comme une toile d’araignée sur le papier jauni du cahier d’autrefois, ou bien là-bas, derrière le comptoir où le marchand se tient attaché à sa caisse, tout au fond de la boutique sans lumière, dans l’empilement éreinté des boîtes qui explorent dans l’ombre leurs labyrinthes emmêlés, 

elle ne s’y trouve encore, limpide, intacte, nette et parfaite, sous son enseigne en arc-en-ciel, la porte au tintement tranquille qu’il suffirait de pousser… 

A moins… à moins qu’il n’y ait jamais eu de porte à pousser… qu’il suffise de lever les yeux, de regarder… et que ce soit moi, moi qui n’ai plus la force, plus le désir… moi qui ne sais plus voir…

.

.

Publicités
Publié dans récits et nouvelles | 15 commentaires

En mémoire

Elle s’appelait Catherine…  Catherine M.

Elle s’appelait Pauline...  Pauline M.

Je les avais complètement oubliés, ces noms qui tout à l’heure me sont soudain revenus – ainsi dit-on, et ce sont en effet les silhouettes vagues et pâlies de deux revenantes que j’ai vu passer dans ces deux noms oubliés d’une mère et de sa fille.

J’étais dans un grand magasin, et je regardais cet autre nom sur une pochette de disque…

Un nom célèbre celui-là, un nom de star, selon le client mélomane et expansif qui m’avait indiqué le disque et m’en vantait les mérites.

Le nom sonore d’une très grande pianiste qui séduit aujourd’hui les foules, bien au-delà du public habituel de la musique classique.

Ce nom venu de Géorgie… cette photo sur la pochette du disque… c’était bien elle, je ne pouvais pas m’y tromper. Ce beau visage de brune aux cheveux lourds, au long nez et aux lèvres charnues rappelant les portraits du Fayoum. Ces épaules, surtout, si nues et si bizarrement intenses, qui, de dos, m’avaient frappée au point que j’avais pensé qu’elles étaient, pour le public, comme un autre visage de l’artiste, celui qu’elle nous donnait à voir sur la scène, dénudé, exposé, et vibrant de passion.

Elle était toute jeune encore, alors, cette Khatia B. de la pochette du disque, déjà ardente mais à peu près inconnue, et elle était venue donner un concert dans notre ville. Une tournée comme une autre, sans grand succès et de peu de public. Une de ces tournées que les artistes débutants se contraignent à dérouler, soir après soir, dans les provinces éloignées, pour faire aller la renommée, impitoyable ogresse qui se nourrit de mouvement, et fuit les immobiles.

Je ne me souviens plus du programme. Il me semble qu’il y avait du Chopin. Peut-être même cette « Marche funèbre » dont justement le disque que je tenais entre les mains présentait un enregistrement. 

La salle était presque vide. A quelques rangs de moi, cependant, elles étaient assises toutes les deux, ma collègue Catherine M., que je ne connaissais que très peu, et sa très jeune fille, que je ne connaissais pas du tout.

J’ai fait à ma collègue un signe de tête, elle m’a rendu en retour un de ces magnifiques sourires dont elle était si généreuse. Voilà tout. Et quand je l’ai de nouveau croisée avec sa fille, dans le hall du théâtre, à la sortie, je ne suis pas allée leur parler. Je préférais garder mes distances. Elles n’avaient pas besoin de mon amitié, ces deux-là, j’en étais sûre.

Deux personnes si heureuses, si enviables. 

Une femme brillante, jolie, d’un rang élevé dans son milieu professionnel. Une toute jeune fille promise à un bel avenir dans ce qu’on a l’habitude d’appeler une « famille d’intellectuels ».

Des gens aisés, des gens unis. Des gens de goût, qui fréquentaient les salles de concert toujours trop vastes où se produisent en petit comité les grands artistes à leurs débuts.

D’ailleurs, quelle importance cette rencontre fortuite aurait-elle bien pu avoir ? Je l’avais oubliée aussitôt, comme j’avais à tort oublié la pianiste au talent si intense.

.

Puis, deux ou trois ans peut-être après ce concert où nous nous étions croisées, ma collègue est morte d’un cancer. Une tumeur au cerveau, qui l’avait emportée si rapidement que tous en avaient été émus.

Je suis allée à son enterrement, bien sûr. Ce sont des choses qui se font, entre collègues. Et puis c’était une femme si avenante, tellement souriante.

Une de ces belles brunes aux lèvres rouges qui semblent toujours offrir leur sourire comme une fleur, comme un bouquet, comme un baiser léger, comme un cadeau de prix. Même à ceux qui comme moi, étant d’un grade inférieur et d’un naturel timide, ne les croisent que de loin et n’osent guère les aborder.

C’était tellement triste, ce triste enterrement d’une femme qu’on aurait pu envier, si elle n’était pas morte ainsi, si jeune, si rapidement, laissant derrière elle des enfants encore étudiants, une famille…

Cependant, sur le parvis de l’église, certains, qui en savaient plus long que moi, ont commencé à parler. Elle venait de divorcer lorsque son cancer s’était déclaré. Son mari l’avait obligée à mettre en vente aussitôt l’appartement qu’ils avaient acheté ensemble. Alors même qu’elle était déjà hospitalisée dans un service de soins palliatifs, il lui avait fallu s’occuper du déménagement. Le mari lui avait téléphoné sans cesse à l’hôpital, parce que les choses n’allaient pas assez vite. Ma collègue avait été prise d’une anxiété si terrible qu’elle avait précipité sa fin. Alors le mari avait fui à l’étranger. Et les enfants, encore si jeunes, avaient dû organiser seuls l’enterrement.

Il était absent à la cérémonie. Il l’avait harcelée pendant toute son agonie.
Il l’avait harcelée et maltraitée toute sa vie.

On se faisait passer des photos d’elle, qu’avaient fait imprimer ses enfants, mais on ne parlait en réalité que de lui, l’absent.

Un harceleur. Un ingénieur qu’on n’aurait pas soupçonné. Un de ces malades en costume de cadre dont on expose en détail les symptômes dans les journaux comme on y étale les faits divers sordides.

Tandis qu’elle… son sourire chaleureux, ce sourire éternel sur les photos en couleurs, ce sourire qui avait parfumé tant de couloirs glacés où nos vies se croisaient sans se rencontrer, ce sourire dans la salle du théâtre, ce sourire qui n’était qu’un effort éperdu vers le bonheur et l’amour qui s’était dérobés à elle… ce sourire venait de se fracasser comme un miroir sanglant sur le parvis de l’église, révélant à tous ce qu’elle avait toujours voulu cacher.

Pourtant, ce n’était pas fini.

Quelques mois plus tard, nous avons appris que sa plus jeune fille, Pauline, était morte à son tour, et qu’on nous conviait de nouveau à un enterrement, dont la date restait à préciser, « une enquête policière devant déterminer les causes du décès ».

Un suicide, apprit-on peu après.

Comment le malheur pouvait-il s’acharner ainsi ?

Le malheur ? Ceux qui en savaient plus long que moi ne se gênaient plus pour parler, jusque devant le cercueil. Ce n’était pas le malheur qui s’était acharné, c’était le père. Des trois enfants, seule cette jeune fille avait gardé des liens avec lui. Des liens… de ceux qui se resserrent comme des cordes sur les cris qu’elles étranglent.

On a encore fait passer des photos en couleurs, des photos souriantes. Le prêtre a fait un discours émouvant sur cette jeune vie si prometteuse et trop tôt brisée. Un ami de la jeune fille a dit à quel point elle avait été « une belle personne ». Je me souviens très bien de cette expression que je n’avais encore jamais entendue et qui a été mise à la mode par la suite.

Il y a eu une collecte. Non pas l’une de ces collectes sans objet défini qu’on fait d’habitude à l’église. Une vraie collecte de camarades pour la prise en charge des frais funéraires.

Puis le cercueil est sorti, très lentement et dans un grand silence, porté avec beaucoup de peine par quelques collègues et par l’ami de la jeune fille qui avait pris la parole, et non, comme il est habituel, par des employés des pompes funèbres.

Il avait fallu réaliser la cérémonie au meilleur marché possible, notre petite collecte devant suffire à payer tous les frais.

Car le père n’avait pas voulu donner d’argent. Il avait poussé sa fille au suicide, mais il était absent à son enterrement.

Il était toujours à l’étranger, il s’obstinait à ne pas rentrer, et, même au téléphone, il avait refusé de parler à ses enfants, il avait affirmé n’être en rien concerné. Il avait bien assez d’ennuis, et on n’allait pas lui mettre encore ça sur le dos. C’était lui, bien plutôt, c’était lui, évidemment, qui était à plaindre et qu’on oubliait de plaindre.

Ce n’était pas son affaire, si cette hystérique avait été assez sotte pour se suicider. Juste pour l’embêter.

C’était si peu son affaire qu’il avait laissé les deux jeunes survivants organiser seuls la cérémonie, sans un sou, bien sûr, après la précédente cérémonie si coûteuse et si rapprochée.

Lui. Le père et le mari. Le mari harceleur de ma collègue défunte, et le père criminel de cette enfant qu’on enterrait.

Décidément, définitivement, effroyablement, un de ces sinistres personnages qui font la une des magazines de psychologie, et qu’on s’y plaît à nommer, d’une expression composite issue de la langue savante des psychiatres, des « pervers narcissiques » – comme si le fait de classer certaines aberrations du comportement humain dans des cases médicales à la précision complexe et pointue de bistouri pouvait vraiment les éloigner de nos vies ordinaires. 

Un pervers narcissique. Voilà ce que les gens disaient. Et de cette expression certainement inexacte et qu’ils ne comprenaient peut-être pas tout à fait surgissait tout de même une atroce vérité. Tandis que le sourire des deux mortes se déchirait comme un rideau brusquement tiré.

De loin, il nous regardait tous, l’absent, pleurnicheur et narquois, qui venait d’accomplir pour la seconde fois un de ces crimes parfaits que les lois humaines ne savent pas punir, dont on s’efforce de croire qu’ils n’existent pas, qu’ils ne peuvent exister que dans les contes de fées à barbes bleues, et pas dans la réalité – non, pas dans la réalité,

jusqu’à ce qu’on vous raconte l’histoire d’une telle ou d’un tel, dont le sourire trop radieux vous appelait à l’aide sans que vous ayez jamais rien compris. 

J’ai pensé alors que jamais, jamais je n’oublierais cette marche lente des collègues portant le cercueil de sapin, un peu de travers, sur leurs propres épaules, dans la longue nef obscure de Saint-N. où le silence semblait peser aussi lourd que la mort.

Pourtant, si tout à l’heure je n’avais pas lu ce nom sur une pochette de disque, et si je n’avais pas repensé soudain à ce concert lointain, si un visage ne m’en avait pas désigné un autre, si une Khatia n’avait pas appelé à elle une Catherine, si deux destinées si dissemblables ne s’étaient pas bizarrement entremêlées, dans cette étrange chaîne des souvenirs où se tressent serrés tant de mondes épars qui ne semblaient jamais devoir se rencontrer, tout cela ne me serait pas revenu. J’aurais pu l’oublier entièrement, laisser filer dans l’ombre les anneaux détachés de l’affreux récit qui m’avait été fait.

Et voilà pourquoi je vous ai raconté cette brève histoire, sans l’avoir du tout décidé à l’avance, et presque sans l’avoir voulu, simplement parce qu’il faut que certaines tragédies soient écrites, un jour, ne serait-ce que bien après, et même si c’est dans toute l’imprécision des souvenirs épars et des renseignements vagues.
Parce qu’il faut que certaines choses soient notées quelque part. Ne serait-ce que sur un coin de blog et avec des noms incomplets.

Parce que la mélodie de la souffrance s’écrit sur trop de visages humains comme une partition qu’on ne sait pas déchiffrer.

Parce qu’on doit aux victimes la mémoire
Comme on doit aux bourreaux le dégoût.

.

.

Publié dans récits et nouvelles | 18 commentaires

Pelleteuse

Lorsque le coup de sonnette ébranla la maison endormie, il était sept heures trente, et le professeur Mélian travaillait, comme tous les matins, à son grand traité « De l’isotopie du discours ».

Il s’apprêtait même, enthousiaste et ému, à poser les dernières lignes de son dernier chapitre, « De la construction et de la déconstruction transformationelles des sémèmes translatifs mono- ou bivalents », chapitre d’une modernité décisive, dont il avait déjà distillé dans les dernières livraisons de la revue L.I.N.G.U. quelques idées majeures, suscitant chez ses collègues ce mélange d’intérêt passionné et d’envie haineuse qui accompagne toutes les grandes découvertes. Certains même étaient allés jusqu’à employer – non sans une pointe d’agressivité, voire de sarcasme – le mot « révolutionnaire ».

Révolutionnaire… pourquoi pas ? Oui, il était un bouteur de feu, un révolutionnaire, soit… Une fois publié son traité serait une traînée de poudre jetée sur les fondements vermoulus de la vieille université, on reconstruirait tout à neuf, après lui, il y comptait bien, il en avait déjà la certitude, et, chassant nerveusement de son oeil gauche une longue mèche grise de cheveux rebelles, il écrivait, raturait, écrivait, écrivait encore. Révolutionnaire, oui, il acceptait ce qualificatif, il l’assumait pleinement. Dans la fièvre et l’angoisse des grands Démolisseurs qui sont les seuls véritables Créateurs il mettait la dernière main à son chapitre LV « De la déconstruction et de la construction transformationnelle des sémèmes translatifs mono ou bivalents », et derrière lui, ardent capitaine, elles se rangeaient déjà, les armées de l’avenir, les forces vives de la jeunesse, la vaste troupe des étudiants qui apprendraient ses mots comme des slogans… Révolutionnaire – soit, il en acceptait l’augure…

La sonnerie retentit dans le hall de la villa avec une insistance inhabituelle. Le professeur Mélian se souvint que son épouse, Anne-Charlotte, dormait encore, et que Jacinta, l’employée de maison, ne venait jamais le lundi. Il se leva donc, à regret, pour aller ouvrir, laissant sur son bureau les précieuses esquisses d’un paragraphe tout entier consacré au point essentiel et si complexe de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques ».

Derrière la porte se tenaient trois hommes solides au teint foncé, aux bras nus et velus, musculeux. Ils portaient des maillots qui collaient à leurs épais poitrails, et des jeans usés et tachés. Vaqueros, comme disent si éloquemment les espagnols.

Des rustres, de toute évidence.

« On vient pour le terrassement », dit l’un d’eux, le plus âgé et le plus large d’épaules, « Faudrait que vous poussez vot’véhicule, vu qu’on va ramener le tractopelle. »

Le professeur Mélian se sentit à la fois déconcerté et offensé de s’entendre donner ainsi ce qui n’était pas autre chose qu’un ordre, énoncé dans un français fort approximatif de surcroît. Aussi répondit-il, avec une emphase dont aucun des trois lourdauds ne parut percevoir l’ironie : « Je m’exécute, MESSIEURS, je m’exécute à l’instant. » Et il sortit, raide et digne comme un tome du TLF, pour garer sa voiture devant la maison des Deniaud. Dans sa niche le petit teckel jaune de madame Deniaud aboya hargneusement. Aussitôt après, obéissant mystérieusement à cet appel dérisoire, surgit au coin de la rue, mugissante, flamboyante et sonnante, une énorme pelleteuse orange. Elle s’arrêta devant le portail de la villa. le conducteur agita les bras, cria quelques mots incompréhensibles, et les trois hommes aux bras nus s’attaquèrent immédiatement à la grille de fer forgé, qu’ils entreprirent de démonter. Le professeur Mélian fut stupéfait de constater qu’ils n’avaient pas même songé à le consulter. Ils s’étaient simplement mis à arracher le portail, le magnifique portail de fer ouvragé signé Vasily, comme ils auraient arraché une vieille souche. Voilà. Voilà où l’on en était déjà. Bientôt la pelleteuse put pénétrer dans l’allée pour écraser sous ses chenilles épaisses le fin gravier de marbre blanc qu’on avait fait venir à grands frais d’Italie. Le professeur Mélian regagna son bureau et reprit, maussade, sa méditation interrompue sur « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques », une notion difficile, pointue, oui, résistante comme la pointe d’une lame, une énigme qu’il allait traquer jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que la lumière soit… « Lumineux !  » s’était un jour exclamé son maître, alors qu’encore jeune étudiant il lui exposait sa théorie de la « déconstruction translative », première ébauche de ses recherches ultérieures, celles qui l’avaient mené, au long d’un patient pèlerinage, à son grand oeuvre, le traité « De l’isotopie du discours ». « Lumineux… « , ce mot avait décidé de sa carrière, de sa vocation. Il n’avait jamais oublié ni le mot ni le visage rajeuni du maître. « Lumineux ». D’autre compliment il ne voulait pas, ce qu’il désirait, c’était que tous s’exclamassent ainsi : « lumineux !  » Faire la lumière, la LUMIERE et rien d’autre, à cela il mettait toute son ambition, son labeur et sa peine, sa dévotion – oui, on pouvait employer ce mot – sa dévotion.

Soudain, à sa fenêtre, il aperçut l’énorme mâchoire luisante de la machine. Elle était emplie de terre brune et de mottes de gazon, et elle se balançait, menaçante et puissante, avec un bruit d’alarme. Un instant elle parut s’approcher, ricaner, hésiter, puis, renonçant à briser la vitre pour jeter son contenu sur le traité d’isotopie et son malheureux auteur, choisit finalement de se déverser en tas dans le jardin, précisément à l’endroit où avait fleuri jusqu’alors le petit massif de bruyères que le professeur chérissait.

Le professeur Mélian soupira et regretta amèrement d’avoir consenti à l’absurde désir de sa seconde et trop jeune bien que charmante épouse, qui avait souhaité disposer dans son jardin d’une piscine couverte plus belle que celle que possédait sa meilleure amie et rivale, la seconde et trop jeune épouse si insupportablement peste du doyen de la faculté de médecine… une piscine couverte et chauffée, avec un vrai bassin de compétition ! pour pouvoir se distraire, s’ébattre, mincir, et recevoir ses amies… ! A de tels projets frivoles et néanmoins ruineux seront toujours sacrifiés, et les modestes bruyères, et le patient travail des chercheurs…

Au-dehors, le vacarme était maintenant insupportable. Le teckel des Deniaud aboyait furieusement, entraînant dans sa rage tous les chiens du quartier. La pelleteuse continuait à émettre, indifférente, et toute-puissante, son bruit aigu et harcelant, cette sonnerie pénible, discontinue et tenace, qui agaçait l’oreille et inquiétait les nerfs comme une alarme, et tandis que la pelle raclait avidement la terre sombre gorgée de pierres, d’insectes affolés et de racines sauvagement entremêlées, le moteur éructait et grondait, rauque et féroce comme un monstre triomphant.

Le professeur Mélian se contraignit au calme et à la sérénité. L’isotopie du discours l’emporterait sur toutes ces contingences désagréables, et sur l’isotopie du discours il concentrerait ses forces, quoi qu’il advînt. Et d’un coup, il eut cette trouvaille merveilleuse, qui lui permit de clore le paragraphe depuis si longtemps commencé de « la résolution des indices d’équivalence transverso-génériques » – une formule comme il les avait toujours aimées, nette et ambitieuse, trempée dans l’acier des évidences définitives : « Ainsi, ces circonlocutions périphrastiques, après déconstruction transverso-générique, et une fois reconstruites sur un plan de signification isotope, pourraient être condensées, par exemple, en une séquence lexicale unique : Etre. Ou, à l’inverse et tout aussi bien : Néant.

Etre. Néant. C’était une évidence. La lumière se faisait enfin… Mais à l’instant précis où il allait taper le mot « Etre », les murs se mirent à trembler, on entendit un grand juron dans le souffle brûlant d’une explosion, et une étincelle traversa de part en part l’écran de l’ordinateur qui s’éteignit d’un coup, fermant son grand oeil noir sur un néant aussi inattendu qu’ an-isotopique.

Le professeur Mélian se précipita au jardin. Les trois clowns de tout à l’heure, armés de pelles et de pioches, dégageaient de la terre un gros tuyau de PVC noirci et à demi fondu. « Pousse-toi de là, mon gars, dit l’un des hommes sans même le regarder, c’est le gaz qu’a pété. »

—Le gaz ? Mais…

— Ah, ah ! Tu m’as cru, avoue… Je blague, c’est pas le gaz, ‘core heureux, c’est juste l’électricité. Mais pousse-toi de là quand même, papy ! T’en fais pas. On contrôle.

De leurs bras musculeux et puissants les ouvriers donnaient de grands coups qui ébranlaient tout le jardin. La sueur se mêlait à la boue et à la cendre sur leurs fronts tannés, on entendait dans l’effort leur souffle fort et obstiné. « Papy »… comment pouvait-on se permettre ? Le professeur Mélian se sentit soudain très petit, très maigre, misérable et chétif. « Cependant puis-je VOUS demander, interrogea-t-il en s’efforçant d’appuyer sèchement sur le « VOUS », mais d’une voix qui lui sembla inhabituellement frêle et aiguë, puis-je VOUS demander si vous avez une claire conscience de l’étendue des dégâts que… » Peut-être ne parlait-il pas assez fort, car personne ne semblait l’entendre. Le professeur Mélian, pensa – sans aucune raison valable, il est vrai, mais il pensa, sans savoir pourquoi, qu’il était vieux, qu’il était fatigué, et que depuis longtemps déjà il n’aimait plus Anne-Charlotte. Les hommes travaillaient toujours dans la fosse qui s’approfondissait, leurs bras étaient bruns comme la terre et velus comme l’herbe, leurs muscles ligneux saillaient sous l’écorce sombre de leur peau, et ils dégageaient une puissante odeur d’alcool et de transpiration. Ils creusaient à coups puissants et réguliers, comme s’ils avaient voulu – est-ce qu’on le savait pourquoi vous venaient, à voir ces trois abrutis fouailler le jardin en déroute, des idées si étranges ? – comme s’ils avaient voulu aller jusqu’aux profondeurs de la Terre. Une canette de bière dépassait de la poche du plus âgé, qui paraissait être le chef. Le plus jeune arborait sur son dos dénudé un dragon vert bondissant crachant l’eau et le feu, tandis que le dernier offrait avec simplicité à la vue du monde ces mots profonds, gravés dans la chair de ses deux poignets à l’encre noire et rouge : « Clarissa I love you » – « I fuck you, Clarissa ». Le professeur Mélian préféra se retirer. 

Son bureau lui parut étroit et sombre. L’écran noir de l’ordinateur avait, dans le silence revenu, quelque chose de funèbre. Il remarqua qu’une odeur de vieille poussière flottait dans la pièce où livres et papiers s’entassaient en murailles croulantes depuis tant d’années. – Allons, puisqu’il n’était plus possible d’écrire, il rangerait. Il commença à trier des papiers. De toutes façons, il avait toujours préféré le bon vieux papier à ces machines fantasques qui avalaient ce qu’on leur confiait et refusaient si souvent de le restituer, sous prétexte de pannes, de coupures de courant et de tant d’autres caprices. Chaque soir, il imprimait le travail du jour, pour en garder, à l’ancienne, la trace impérissable. Relire, annoter les feuillets comme des épreuves d’imprimerie, c’était une façon de mettre ses pas – non, bien plutôt sa plume – dans les pas de ses prédécesseurs – enfin, plutôt, de la tremper dans l’encre… bref… peu importait. Seul importait le texte. L’Oeuvre.

Bon, très bon, ce qu’il feuilletait… excellent, même, excellent… c’était fascinant, c’était émouvant de voir ces ratures, ces biffures, ces marges pressées, ces lignes alourdies qui chaviraient sous les ajouts et les reprises, sur le papier déjà un peu jauni… c’était beau de lire dans ces encres pâlies le lent itinéraire… les étapes, les épreuves, les stations par où il était passé… Et maintenant, maintenant… malgré tous les obstacles qu’un malin génie s’ingéniait à lui susciter, il allait l’achever, ce grand chapitre LV… et la lumière, la lumière de la postérité, allait illuminer sa vie comme un destin…

Quelqu’un klaxonna dans la rue. Il regarda par la fenêtre. Une énorme bétonnière était là, rouge et bleue, obstruant entièrement le passage… et de longs rubans de magma gris fumant jaillissaient d’un bras articulé, puis, guidés par une sorte de tapis roulant, glissaient jusqu’au sol où les trois hommes les étalaient avec de larges règles. « Clarissa, disait l’un des avant-bras raclant le béton frais, Clarissa I love you, tandis que l’autre lui répondait : « I fuck you Clarissa…  » Et la canette de bière luisait en arc-en-ciel dans le soleil du matin, tandis que le dragon vert déployait ses volutes serpentines dans les plis du béton se figeant lentement.

Deux voitures klaxonnaient maintenant dans la rue. Deux voitures qui déjà étaient trois, qui déjà étaient quatre, qui déjà étaient cinq et qui étaient légion, tandis qu’un autobus bloqué gémissait comme un cargo perdu, d’une voix profonde et désespérée de corne de brume. Une longue file furieuse, immobilisée sous les fenêtres du professeur qui n’en pouvait mais. Et EUX… EUX, en bas, ils s’étaient tranquillement arrêtés pour boire avec le conducteur de la bétonnière, et ils se passaient la canette de lèvre en lèvre, en riant et s’essuyant grossièrement avec leurs bras boueux. Parfaitement indifférents au chaos qu’ils avaient suscité dans un quartier jusqu’alors si paisible, si bourgeoisement résidentiel. Soudain, dans l’infernale harmonie des klaxons, des aboiements, des alarmes et des moteurs grondants, le conducteur remonta dans son engin, et la bétonnière, énorme, souveraine, définitive, lentement recula, obstruant plus solidement encore le passage, puis de nouveau il avança, et de nouveau recula, obligeant toute la file à reculer puis à avancer, et à reculer de nouveau, soumise et impuissante, vaincue. Presque en même temps, la pelleteuse, orange, étincelante, avait repris sa ronde, menaçant de toutes ses dents d’acier la rue noyée qui chavirait avec ses chiens, ses voisins sur le pas des portes, ses enfants pleurant, ses voitures englouties et ses chats accrochés aux balcons, et le professeur Mélian lui-même, ouvrant de grands yeux de poisson rouge à sa fenêtre ouverte, tandis que le traité, le grand traité inachevé de l’isotopie du discours qui se couvrait inexorablement de poussière et de boue.

En bas, impassibles, les trois idiots semblaient être devenus des géants, des géants satisfaits et copains qui raclaient tout puissants la pâte de béton molle et râpeuse, l’étalant, la nappant, l’enroulant doucement, patiemment, magistralement, bâtissant de leurs bras nus immenses aussi velus que des forêts, de leurs poitrails de fauves aux aisselles d’herbes sombres, les fondations visqueuses et labyrinthiques d’on ne savait quel palais inconnu. « I love you Clarissa, moi le dragon déchaîné, tu seras belle, Clarissa, et tu seras sirène, dans chaque écaille de la terre… » Dans le vertige qui le saisit, le professeur Mélian pensa qu’il était vieux décidément, vieux comme on ne l’est que lorsqu’on l’a toujours été, et qu’il n’avait jamais aimé sa femme, car il n’avait jamais aimé autre chose que susciter l’admiration, l’envie et la jalousie. Et qu’il avait perdu à des recherches aussi vaines qu’assommantes les bonnes années d’une jeunesse qu’il aurait pu comme un autre consacrer à la bière, au jeu libre de ses muscles, et à l’amour d’une Clarissa. Il ne savait quel lien obscur et fatal s’était noué entre ces boueux d’en-bas et l’écroulement de son être. Dans le désastre de cette matinée de déraison, il ne savait plus rien de tout ce qu’il avait si tyranniquement su et assené sa vie durant.

Reprendre pied. Se ressaisir. Absurdités et élucubrations. Pas question. N’était-il pas le professeur Mélian du Collège de France et du monde entier ? Ils en auraient bientôt fini, ces imbéciles affairés au terrassement, il ne s’agissait après tout que de planter les fondations d’une piscine plus vaste et plus belle que celle de cet âne de Dupré, le doyen de la petit fac de médecine locale – de rien d’autre, et ce serait bientôt fait. Mais pourquoi, pourquoi faut-il toujours que ce soit à des femmes qu’on n’aime plus qu’on offre des piscines, à des femmes qui ne se lèvent même pas pour les voir construire, à des femmes capricieuses et infantiles dont les meilleures amies sont des pimbêches, épouses ambitieuses et stupides de malveillants confrères qui jalousaient sa célébrité d’immense savant, son auditoire assidu du Collège de France, et, plus encore que tout, l’avantageux pré-contrat d’édition et les traductions en dix-neuf langues qu’on lui proposait déjà pour son Isotopie encore inachevée… ?

Sur son bureau le professeur Mélan prit en tremblant le dossier qui contenait les feuillets achevés du chapitre LV. « Translations hypotasiques simples… systémique sémantique et combinatoire classique…  » : lumineux. Tout était lumineux, achevé, abouti, absolu… lumineux. « Lumière », dirait le maître octogénaire du fond de sa retraite, et après lui tous répèteraient : « Lumière. Lumière est faite. » « Faisceau génératif d’indices classémiques… séquences inductives et réflexivité translatoire…  » Lumineux. Et, réellement, révolutionnaire. Il y était parvenu à la fin. Tout détruire, pour tout reconstruire. Des fondations nouvelles. Révolutionnaire, ses pires ennemis l’avaient déjà admis, sarcastiques et fielleux, ils l’avaient reconnu dans leurs offenses même… Révolutionnaire. Célèbre à jamais. Pour toujours respecté. Il était arrivé à son but. Arrivé.

Le professeur Mélan se saisit du stylo Montblanc qu’Anne-Charlotte lui avait offert pour son dernier anniversaire – avec l’argent que lui-même avait gagné, bien sûr, mais il n’avait pas eu la grossièreté, alors, d’en faire la remarque. Il réfléchit à la conclusion : « On voit maintenant, commença-t-il à écrire… Il ratura. « On voit clairement, désormais, ce qu’il faut entendre sous le vocable paradigmatique « isotopie »… Il leva un instant son stylo, le tourna entre ses doigts. C’était brillant et vulgaire, ces petites choses-là, comme la richesse et la réussite sociale… Il parlerait à Anne-Charlotte. Et il rédigerait sa conclusion avec un simple crayon de bois, comme un vieux moine à son pupitre. Il lui parlerait, il la braverait, il tirerait les choses au net et il demanderait le divorce. Puis, tandis qu’elle nagerait dans la piscine géante, couverte et climatisée, qu’il lui abandonnerait comme il lui abandonnerait tous ses biens, il s’installerait, seul, enfin, dans une mansarde, loin au-dessus des rues, des foules et des tracas mesquins, tout près du ciel, et il travaillerait, enfin, indifférent à toute réussite humaine, il vouerait à son oeuvre véritable tout son reste de vie. Il irait plus loin encore que l’Isotopie, il irait bien au-delà… il écrirait… oui, il le sentait, il oserait enfin les écrire, ces poèmes, ces minces poèmes fragiles qui n’apportaient ni la gloire ni l’argent mais qui avaient toujours été en lui, au fond de lui, tout au fond de son être, et même au fond, tout au fond, de l’Isotopie…

Le vacarme, au-dehors, était décidément infernal. Il allait fermer les volets, voilà tout. Il réfléchirait dans la pénombre, il irait loin, ainsi, méditant, loin en lui-même, sur ce chemin qui mène lentement aux vérités enfouies. 

Le professeur Mélian se leva, alla jusqu’à la fenêtre. Et c’est alors que la chose arriva. Dès qu’elle l’aperçut, la pelleteuse fonça vers lui, tentatrice, ouvrant sa mâchoire immense, orange, luisante et souillée. Et les géants d’en bas se firent plus grands encore, avec leurs corps comme des forêts sous l’orage et leur vigueur de troncs noueux. Et ils crachaient comme le feu et l’eau des mots vivants qui venaient de très loin. Tandis que Clarissa dansait toute verte et nue comme dansent les sirènes de là-bas. Alors, dans une impulsion brusque, le professeur Mélian ouvrit tout grand la fenêtre, attrapa sur son bureau la liasse épaisse des feuillets de l’Isotopie du discours, et la jeta comme un paquet dans la gueule ouverte de l’énorme bête jaune et grondante qui piaffait au-dessous. Les pages tombèrent sur le métal dans un bruit sec de feuilles mortes. La pelle planta ses crocs dans la terre tiède, et les rustres d’en bas se mirent à rire comme des dieux, à rire et à applaudir, tandis que les feuillets déchiquetés se mêlaient à la boue, aux insectes aux racines, comme tout ce qui doit disparaître en ce monde, pour redevenir argile lourde et féconde.

Et il se mit à rire lui aussi, à rire, à rire, à applaudir… heureux, pour la première fois de sa vie, heureux !

Publié dans récits et nouvelles | 3 commentaires

Bouche d’ombres

.

Ce drôle d’objet en bronze… Il est très laid, c’est vrai. Aussi le sortons-nous rarement du tiroir où il dort sa vie de petit monstre.

Malgré sa petite taille, il est bien lourd. Il nous sert, quelquefois, aux beaux jours, à fixer les papiers qui s’envolent, sur la table du jardin, ou à ranger pour quelques heures, avant de les jeter tout à fait, ces infimes débris que le vent nous confie : ailes de papillon aux yeux crevés, graines tombées qui ne mûriront plus, armures vertes ou dorées des scarabées défunts…

Où a-t-il été fabriqué, cet étrange bibelot, et pour quel usage ? Qu’a-t-il voulu représenter, celui qui l’a conçu ? Faut-il y voir un masque de théâtre en réduction ? ou une bouche de vérité à la romaine, ouvrant sa gueule pour mordre à nos mensonges et à nos fautes, à nos oublis, à nos crimes cachés, comme à un irrésistible appât ?

Je n’en sais rien.

Mais je me souviens très bien du jour où je l’ai acheté.

C’était à Niort, du côté du donjon, au bout de la rue du Rabot. Il y a longtemps qu’elle n’existe plus, certainement, la petite boutique longue et sombre qui sommeillait là-bas dans son désordre sale.

C’était une brocante, un fouillis poussiéreux de vieux objets dépareillés et bon marché.

J’étais entrée sans aucune raison précise, en tout cas sans aucune intention d’acheter. Cela m’arrivait souvent, cela m’arrive encore, d’entrer dans les magasins d’antiquités, de flâner dans les brocantes, pour rien. Juste pour respirer cette odeur de fané, de poussière et de vanité, qui émane de tous ces débris de vies disparates qu’on ramasse dans les successions, les faillites et les déménagements. Remuer des étoffes ternies où la forme d’un corps vivant ne se dessine plus que dans les plis et les déchirures, battre comme des cartes les visages effacés des photographies dentelées et brunies, pousser des tiroirs vides d’où s’échappent des mites, lire les lettres toujours vivantes que s’adressaient des morts. Fouiller, imaginer, brasser, extraire de presque rien des bouts de vies perdus qui se feuillettent destins. J’aime cela, il me semble que c’est un peu comme de lire, dans les librairies où on passe, en voyage, des morceaux de romans qu’on ne finira jamais.

J’avais trouvé, sur une commode à pendule, napperon et bouquet de mariée sous globe, ce drôle d’objet si laid, la bouche de bronze et d’ombres que je vous ai montrée, et je le tenais dans mes mains, intriguée par son poids. Soudain, du fond de la boutique, j’ai entendu le marchand parler à quelqu’un que je n’avais pas encore remarqué. La conversation devait être commencée depuis un moment, mais je n’y avais pas pris garde, au début. Et voilà qu’elle roulait jusqu’à moi, qu’elle s’imposait à moi… Je m’étais peut-être légèrement rapprochée de la porte, ou bien le brocanteur avait haussé la voix.

—… au petit matin, on nous a fait sortir en rangs. Le soleil n’était pas encore levé. Il faisait noir, très noir. Et froid…. Ils avaient installé la guillotine, sur la place, devant la prison. La caserne était juste là, de l’autre côté….Ils ont fait venir les soldats pour qu’ils assistent à tout. J’étais jeune, je faisais mon service, à ce moment-là…

Il s’est arrêté quelques instants.

J’ai encore entendu :

—… ils ont amené le type… il a… on l’a basculé quand même… c’est difficile à raconter… le bruit, le sang, on n’imagine plus cela… le clac de la machine et l’homme tranché en deux et le bruit du sang, personne n’imagine plus cela… une femme s’est évanouie dans la foule… un homme a vomi… moi, j’étais jeune soldat…

Il parlait de plus en plus bas. Puis je n’ai plus rien entendu, qu’un vague murmure indistinct. Et le silence est retombé sur la poussière de la boutique. Le silence qui battait comme le sang dans mes mains qui tremblaient, le silence qui battait comme le balancier doré de cette horloge, devant moi, fauchant dans son globe le temps des hommes, de toute sa précision mécanique.

Au fond de la boutique, immobile, je tenais toujours le bibelot de bronze, avec sa gueule ouverte, profonde et sombre, hurlante et grimaçante. Les deux trous noirs des yeux me fixaient, durs et froids, sans pitié, sans regard.

C’était en 1983, deux ans seulement après l’abolition de la peine de mort.

J’ai retourné brutalement la bouche de bronze sur le napperon brodé pour qu’elle cesse de hurler. Le bouquet de mariée s’est effrité sur son napperon fané.

On n’imagine plus cela. Le sang. Personne n’imagine plus cela. Le clac. N’imagine plus cela. Un homme tranché en deux. Le sang et la machine. Guillotine tine tine.

.

Voilà comment j’ai décidé de l’acheter, ce bibelot si laid. Je ne pouvais pas le lâcher. Dans le creux de ma main, boule lisse, lourde et têtue, il était comme un morceau de passé qu’il fallait empêcher de rouler.

Le brocanteur me l’a emballé dans une petite boîte en carton remplie de sciure. Il avait un visage mélancolique et tout ridé tendu comme un vieux parchemin autour de ses deux yeux très ronds, très noirs et toujours vifs. Il était seul à son comptoir. Celui à qui il avait raconté son histoire devait être parti sans que j’entende tinter la porte. Ou bien il n’y avait jamais eu personne. Peut-être le marchand vieillissant avait-il simplement l’habitude de se raconter à lui-même l’horrible scène qui avait souillé sa jeunesse, jadis.

Comment aurais-je pu savoir ?

Il y a tant de choses qu’on ignore et qu’on ignorera toujours, tant de vieilles vies qui s’en vont avec leurs secrets, tant de choses inouïes et inimaginables, merveilleuses ou atroces, que seuls portent encore jusqu’à nous, comme des phrases incomplètes et obscures sur des feuillets effacés, les objets usés et dépareillés qu’on trouve à vendre, pour quelques sous, dans les boutiques encombrées des brocanteurs de province.

 

 

 

Publié dans récits et nouvelles | 11 commentaires

Le banc – Petite fantaisie de Saint-Valentin

—Excusez-moi, madame, je vois que vous êtes assise sur ce banc…

—En effet, monsieur.

—Cela vous dérangerait-il si je m’y installais aussi ?

—Non, monsieur, je vais me pousser un peu…

—Je sais qu’il y a d’autres bancs libres…

—En effet…

—Qu’il y a même de nombreux autres bancs restés libres, que la plupart des bancs sont restés libres…

—Vous l’aviez remarqué ?

—Cependant, excusez-moi… si cela ne vous dérange pas…

—…

—Je me mettrai tout au bout… là, tout au bout…

J’en ai pour un instant seulement, rien qu’un instant, juste le temps de…

—Je vous en prie…

—Voyez comme c’est étrange… ce banc… où nous sommes assis, on vient de le repeindre…

—En vert-feuille. C’est curieux, dans ce parc où tous les bancs sont bruns-boue.

—Oui, tout à fait curieux : on l’a repeint en vert-printemps.

—C’est ce que je disais, en vert.

—Et pourquoi justement lui ? et rien que lui ?

—Je ne sais pas monsieur, je viens seulement de m’asseoir… Peut-être qu’on n’avait pas le temps de les repeindre tous ? Ou que celui-ci est un banc spécial…

—Spécial, vous l’avez dit. Ce banc est tout à fait spécial, j’ai de bonnes raisons de le croire…

— Ah vraiment ? En effet moi aussi je l’ai trouvé spécial, quand je suis passée. Et c’est ce beau vert, qui m’a amenée à le choisir, lui, plutôt qu’un autre… cette couleur si fraîche…

—Si fraîche… vous ne pensez pas si bien dire, la peinture était encore toute fraîche hier midi, et figurez-vous que justement… je songeais…

Si l’amour était un rêve, j’en serais le dormeur.

—Pardon monsieur ?

—Madame ?

—C’est vous qui venez de parler, monsieur ?

—Ah non, je vous assure… j’étais en train d’examiner, muet d’étonnement, la peinture étrangement intacte, la surface parfaitement luisante de ce banc… et je songeais… enfin je réfléchissais… car figurez-vous qu’hier, précisément…

—Cependant, c’était une voix masculine…

—Alors ce doit être mon téléphone… ou le vôtre, peu importe… un de ces instruments qui parlent à notre place…

—Vous voulez dire que la phrase que nous venons d’entendre se serait échappée, toute seule, d’une émission de radio, d’une chanson, d’une publicité, peut-être ?

—Avec cette Saint-Valentin qu’on veut partout nous vendre…

—Oui, tous ces slogans murmurants, ces injonctions au bonheur, ces insupportables mots d’ordre amoureux qui voudraient nous faire croire qu’on ne peut qu’être deux…

—Ou être seul, oui madame. Mais force est de constater que non seulement ce banc a été repeint hier… mais qu’il l’a même été au moins deux fois !

—Cependant cette phrase, que nous venons d’entendre – je ne me risquerais pas à la répéter, mais vous l’avez entendue comme moi – cette phrase a résonné seule. Rien ne la précédait, rien ne la suivait. C’était une phrase toute ronde, qui avait l’air… D’être lancée exprès entre nous deux. Comme une balle…

—Comme un volant, plutôt, un de ces volants avec lesquels jouent les enfants, un volant léger, aérien, emplumé comme un oiseau…

—Peu importe. Je vous dis que cette phrase ne s’est pas échappée par hasard d’une émission ou d’un slogan publicitaire. Je vous dis que quelqu’un l’a prononcée exprès.

—Exprès ?

—A dessein, si vous préférez.

—A dessin, comme vous y allez ! Les phrases ne dessinent rien, que des possibles. Des possibles que nous pourrions cueillir…

Si nous l’osions…

Sur la branche de mon baiser, cueille cueille ce jour la rose des passions.

—Comment cela, madame, vous vous y mettez vous aussi ?

—M’y mettre ? Et à quoi, monsieur ?

—Au jeu de volant… au jeu des mots qui chuchotent et qui volent, rebondissant comme des balles…

—Ah non, moi je ne dis rien… comment pouvez-vous croire ? c’est… je ne sais pas qui c’est, d’ailleurs cela ne m’intéresse pas.

—Cependant, c’était une voix féminine !

—Féminine, en êtes-vous sûr ?

—Absolument. Une voix féminine. Soprano. Vous êtes bien soprano ?

—Non, pas du tout, je suis alto.

—Alto ? J’aime beaucoup les voix d’alto… Je suis moi-même, figurez-vous, ténor…

—Ah vraiment ? Vous chantez ?

—A mes heures…

—Moi aussi… comme c’est curieux…

—Ah ? vous aussi… comme c’est curieux…

—Les voix d’alto s’accordent si bien aux voix de ténor…

—Les voix de ténor s’accordent si bien aux voix d’alto…

—C’est très curieux…

—Vraiment curieux…

—Mais cette voix que nous venons d’entendre, cette voix… si ce n’était pas la vôtre ?

—Ah non, monsieur !

—Comment expliquez-vous ?

—Je ne sais pas… Cela pourrait venir du kiosque à musique ?

—Il est fermé… à l’abandon ! Et puis cela venait de tout près. D’ici même.

—Alors… vous êtes peut-être ventriloque ?

—Ventriloque ! qu’allez-vous donc imaginer !

—Imaginer ? je n’imagine rien :  vous m’aviez dit que vous n’en aviez que pour un instant… et je vois qu’à ma montre il est déjà…

Oublie ta montre mon amour, à l’horloge de mon coeur, c’est ton talon aiguille qui affole les heures.

—Vous voyez bien, cette fois, c’est une voix masculine ! Je vous prie de cesser, monsieur. De cesser absolument. Et de changer de banc…

—Mais je vous jure que ce n’est pas moi !

—Pourtant, il me semble bien que si.

—Comment me justifier, madame ? Regardez-moi plutôt : ces cernes de chien battu, cette calvitie naissante, ce ventre mou, et ces lacets usés… ai-je l’aspect d’un séducteur ?

—L’aspect, monsieur, bien sûr que non, vous n’en avez pas l’aspect… mais vous en avez la voix… vous en avez les mots ! Sachez que ce ne sont pour moi que de gros mots…

—De gros mots, les mots d’amour… ? J’aimerais pouvoir vous convaincre qu’il y en a de bien doux, pourtant… Mais… non, malheureusement, ce n’est pas moi qui ai parlé.

—Alors qui est-ce, si ce n’est ni vous, ni moi, ni le grand nuage aux yeux sombres et à la barbe noire qui penche au-dessus de ce banc…

—Et si c’était… lui ? enfin je veux dire elle… le… enfin la…

—Le la la le lala ?

—Le la la le… lalala… enfin le micro, la cassette ou le disque, un de ces appareils high-tech, une voix, quoi, une voix mécanique, enregistrée, qu’on aurait cachée… par ici… ou par là ?

—Par là làlà… Vous voulez rire, monsieur !

—Non, pas moi, madame. C’est lui, sans aucun doute. C’est lui qui veut rire. Et qui veut rire de nous ! Ces bancs sont si malicieux. D’ailleurs, savez-vous qu’on les appelle des centaures ?

—Des Centaures ?

—Oui, penchez-vous, regardez, c’est écrit. « Le Centaure ».

—En effet. Et alors ?

—Et alors ? Alors il faut s’attendre à tout. Oui, madame, sachez que tout est possible, et qu’il faut tout attendre, puisque même les bancs ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Tenez, figurez-vous qu’hier midi, je m’étais endormi ici même, sur ce banc exactement qui n’a l’air de rien, et quand je me suis relevé, j’avais sur le dos six grands barreaux de peinture verte…

—C’est absurde, comment auriez-vous pu les voir, puisque c’était sur votre dos ?

—Mais c’est que dès que je me suis levé, j’ai senti les regards derrière moi, accrochés à chacun des barreaux de peinture de ma veste. Et puis je voyais les gens assis sur les bancs se lever, vérifier leurs habits… j’ai retiré ma veste et j’ai compté : six barreaux ! sur ma veste grise… Stupéfait, je suis revenu vers le banc, je me suis incliné pour vérifier… Alors – pouvais-je seulement imaginer cela ? – le banc avait déjà été repeint ! Je me suis penché, un peu plus près, un peu trop près, pour mieux voir, et paf ! six autres barreaux verts par-devant !

—Un vrai costume de bagnard, monsieur.

—Dites plutôt que j’étais comme un oiseau en cage !

—En quelque sorte.

—Prisonnier, je l’étais, mais prisonnier, je ne le suis plus, car j’ai trouvé la clé. Et je suis revenu librement pour m’asseoir sur ce banc… juste pour un instant… Tout prêt à m’envoler. Posé là près de vous comme l’oiseau sur la planche.

—C’est absurde, parfaitement absurde. Monsieur, vous me racontez des craques.

—Non, madame, écoutez mieux, c’est l’air qui craque ! Ecoutez donc… ça craque et ça grésille… je vous dis qu’il y a quelque chose, ici, là, là là, qui parle à notre place.

Sous la pluie enlacés nous marchons en dansant comme font les amants.

—Là, vous voyez bien. Puisque nous sommes assis.

—Que nous nous surveillons…

—Chacun à l’un des bouts du banc.

—Et puisqu’il ne pleut pas.

—En êtes-vous certaine, chère madame… Je viens de sentir sur mon front une goutte de pluie…

—Nous parlions de ce craquement… de ce grésillement…

—Que couvre maintenant le crépitement de la pluie…

—De cette voix venue d’ailleurs…

—Non, de votre côté…

—Dites plutôt du vôtre…

De cet arbre !

—Ce sequoia sempervirens…

—Eh bien, voyez, madame, ce que je viens de cueillir, sur la branche de ce sequoia sempervirens…

—Comment ? C’est donc vous qui aviez caché je ne sais quelle machine… ?

—J’en suis bien incapable…

—Alors qui ?

—Cela pourrait bien être… Lui.

—Qui ça lui

—Lui ? eh bien, Lui, voyons ! Ou l’Autre. C’était peut-être l’Autre.

—Vous parlez par énigmes. Montrez-le moi plutôt, ce petit appareil, que vous avez… que vous prétendez avoir… cueilli… là, sur l’arbre…

—Prenez, madame. Non, n’ayez pas peur… il ne vous mordra pas… je lui ai coupé le sifflet.

—Qu’est-ce que c’est ?

—Un petit haut-parleur, tout simplement.

—Crr crr… Aujourd’hui mieux qu’hier et plus belle que demain css, css…

—Vous l’avez entendu, cette fois, le coupable, le tentateur ?

—Je ne comprends pas.

—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

—Pourquoi on a pris la peine de le cacher, tout près de nous…

—De l’accrocher sur le vieux sequoia sempervirens…

—Ce petit appareil… stupide !

—Le trouvez-vous vraiment stupide ?

—Oh, monsieur…

—Je vois que vous ne croyez pas à l’amour, chère madame…

—Ce n’est pas à vous, monsieur, de vous mêler de savoir si je crois ou non à l’…

—Amour toujours toujours l’amour.

—Voix androgyne, cette fois, notez-le bien, ni féminine, ni masculine…

—Vous l’avez rallumé, votre appareil idiot !

—Ce n’est pas le mien, madame, c’est aussi bien le vôtre. Puisqu’il se trouvait derrière notre banc. Mais n’ayez crainte, je vais le faire taire définitivement. Lui couper tout à fait son petit sifflet. Il ne vous ennuiera plus, il n’insinuera plus…

—C’est le mieux à faire. Maintenant que vous l’avez trouvé, éteignez-le. Ou jetez-le plus loin, si vous ne savez pas l’arrêter…

—Oh ! pardon, chère madame !

—Vous l’avez fait exprès !

—Quoi donc, madame ?

—De me le lancer…

—Vous m’aviez demandé de le jeter. 

—Et vous me l’avez lancé. C’était pour que je le ramasse… comme une balle… que je vous le renvoie…

—Vous voyez, vous avez été tentée…

—Pas du tout. Vous avez agi si maladroitement…

—Je ne le nierai pas. C’était maladroit. Je ferais aussi bien de vous inviter sans détour. A prendre un verre, ou à dîner ? Si vous êtes libre, bien entendu. Et si vous n’êtes pas de ces Liliths…

—Lili ? Non, je ne m’appelle pas Lili, monsieur, pas du tout ! 

—Il y en a tant, de ces Liliths qui s’ignorent. La dernière fois que j’ai invité une femme à dîner… c’était pour la Saint-Valentin. Elle était si jolie, si bien maquillée… entre ses lèvres rouges elle engloutissait… des huîtres, des pâtés, une pintade entière… le gras dégoulinait sur son rouge à lèvres, mais ne faisait qu’en renforcer l’éclat rouge. Elle mangeait, mangeait, mangeait tant, que j’ai fini par comprendre que c’était moi qu’elle mangerait, à la fin.

—Et moi, monsieur, la dernière fois qu’un homme m’a invitée à dîner…. C’était justement pour la Saint-Valentin. Un vendeur de roses s’est présenté à notre table. L’homme a acheté une rose – une seule, le pingre, une rose dont on n’avait pas écaillé les épines – et il me l’a tendue par la tige. Mon doigt s’est percé aussitôt. Cruellement. Et je suis restée droite, silencieuse, à tenir ma rose, une épine fichée dans le doigt, pour que le sang de mon coeur meurtri ne se répande pas partout, tachant ma robe, ma vie, et ma joie à venir.

—Tant d’amourettes sont des échecs.

—Des comédies.

—Des bouffonneries.

—Des caprices.

—Des drames.

—Des tragédies !

—Des opérettes. 

—Des chansonnettes.

—Mais cela n’empêche pas de se donner la main.

—C’est qu’il pleut maintenant si fort… Le sequoia ne nous protège plus et la pluie tombe en seaux. 

—La pluie n’est rien. Nous le réenchanterons, madame, ce grand parc solitaire et glacé !

—En attendant, monsieur, ne restons pas ainsi, sous ce nuage qui s’acharne… comme s’il voulait nous punir !

—Nous punir, mais de quoi ? Oubliez-les, ces idées nuageuses. Ce que je vous propose, c’est que maintenant tous les deux…

—Avant d’aller dîner…

—Ensemble…

—Nous nous levions…

—Que nous allions faire dans le parc chacun de notre côté…

—Un petit tour…

D’Eden…

—Pour tout recommencer…

—Tout recommencera…

—On repeint bien les bancs…

—En vert-feuille en vert tendre…

—Oh, regardez, madame !

—Mais regardez, monsieur : ce panonceau, au beau milieu des narcisses… !

—Des jonquilles, madame…

—Ce panonceau ! Tout est donc expliqué.

—C’est donc une oeuvre d’art.

—Ou du moins l’ouvrage d’un artiste.

—Une installation…

—Comme on dit…

—C’est bien ce qui est dit : 

Le banc des amoureux.

Au centre du tableau, un banc vert-pomme. Derrière le banc, un grand sequoia sempervirens qui parle en poésie pour ceux qui s’aiment ou s’aimeront... (installation de Jacub Savary)

—Mais alors monsieur, c’est un crime de l’avoir jeté !

—Quoi donc ?

—Ce petit appareil qui parlait, ce petit appareil aussi rond et vert qu’une pomme, tout à l’heure !

—Ah pardon, madame, c’est vous qui m’avez demandé…

—Mais c’est que je ne savais pas !

—Et comment aurais-je su davantage ?

—Si, vous, vous saviez. Vous m’avez dit que vous étiez déjà venu hier. Et au moment précis où l’on repeignait le banc en vert-serpent !

—Ai-je dit cela ?

—Et qui sait même si ce n’est pas vous, vous-même, l’artiste, l’auteur de cette blague de très mauvais goût ?

—Dans ce cas j’ai bien fait de jeter la pomme aux orties !

—Non, vous n’aviez pas le droit. On ne peut pas se permettre de jeter comme cela les oeuvres d’art. Même lorsqu’elles sont un peu trop… disons… 

—Modernes. Je n’aime pas l’art moderne.

—Ce n’est pas la question. Une oeuvre d’art est une oeuvre d’art.

—Mais si elle parle ? Si elle est indiscrète, cette oeuvre, si elle veut s’imposer à nous ?

—Comment, monsieur, refusez-vous que l’art nous parle ? N’admettez-vous pas qu’il s’impose ? N’est-ce pas pourtant la vocation de toute oeuvre que de nous révéler…

—Il faut le retrouver, alors, ce trognon bavard.

—Cherchons-le sans tarder… Je suis sûre qu’il appelle, quelque part !

—Vous avez raison, chère madame, il faut le retrouver, il appelle, il murmure, il sifflote, il me semble l’entendre.  Malgré le bruit de la pluie tambourinant sur les feuillages… Il me semble… Est-ce que cela ne vient pas… d’ici ?

—Non. De là.

—D’ici.

—De là.

—Ne nous disputons pas. Ce n’est pas le moment. Nous avons, ne l’oublions plus, un objectif commun.

—Retrouver cette pomme…

—Cette balle perdue…

—Ce volant disparu...

—Il ne faut pas perdre de temps.

—Cherchons chacun de notre côté.

—Et si nous ne trouvons rien ?

—Nous chercherons encore.

—Encore, encore ! Mais c’est qu’il pleut si fort.

—La pluie est merveilleuse, elle chasse les passants…

—Elle nous laisse à nous-mêmes…

—A notre quête…

—Nous nous croiserons dans les allées.

—Nous nous croiserons encore… courant sous la pluie comme on danse…

—Chantant sous la pluie tous les deux…

What a glorious feeling...

—Pardon, que disiez-vous ?

—Je crois que c’était lui…

—Vous voulez dire : elle ?

Elle, lui… you, too… doo, doodoo doo…

—Nous nous rencontrerons…

—Par hasard…

—Nous nous regarderons…

—Surpris…

—Et nous nous parlerons…

—Nous nous écouterons…

—Nous nous retrouverons…

—Etonnés…

—De chercher tous les deux…

—Nous nous regarderons…

—Sous l’orage…

—Nos voix se croiseront…

—Sous la pluie…

—Comme nos mains…

—Par hasard…

—Alors peut-être…

—Alors, c’est sûr…

—Nous nous rencontrerons…

—Enfin.

.

.

 

Publié dans récits et nouvelles | 9 commentaires

Tante Yvette

Ma tante Yvette… on était fier d’elle, dans la famille… Parce que c’était vraiment quelqu’un, tante Yvette. Une Parisienne. Et pas n’importe laquelle. Une dame. Une vraie. Il n’y avait personne comme ma tante Yvette. Elle était si jolie, si bien habillée… Et puis c’était incroyable, ce monde qu’elle connaissait… On pouvait même dire sans exagérer qu’elle connaissait tout le monde. Ces gens extraordinaires qu’on voyait à la télé, qu’on entendait à la radio, les présentateurs, les acteurs, les chanteurs, les stars enfin… tous, elle les connaissait tous pour de vrai. C’était quelqu’un, vraiment, ma tante Yvette. Si vous aviez vu comme les voisins la guettaient à leurs fenêtres, quand elle descendait de la vieille Simca de mon père, perchée sur ses talons aiguilles, toute blonde et si court vêtue, et si légèrement lestée de sa petite valise de croco, et si adorablement mince dans son gros manteau de vison…

Elle était « montée à Paris », toute jeune, pour chanter, et, bien qu’on ne l’ait jamais vue, finalement, à la télé, se dandiner comme tant d’autres devant un micro, elle « avait fait son trou », comme disait mon père en hochant la tête. Oui, elle avait bien réussi. Elle les connaissait tous…

Quand elle venait nous voir, pour Noël, et que nous mettions la télévision, elle commentait aussitôt, en minaudant un peu : « Patrick… ah, Patrick… c’est un mélancolique, et pourtant… il est tellement rigolo, en réalité, quand il veut… » Et elle racontait à voix basse des anecdotes si amusantes et si personnelles que mon père en rougissait, tandis que ma mère se mettait à glousser. 

D’eux tous, ceux qui régnaient sur l’écran du séjour aussi bien que sur le petit transistor grésillant de la cuisine, elle nous parlait sans cesse, avec malice, avec tendresse, avec une inimitable familiarité, les appelant par leur petit nom, avec cet accent de moquerie légère et d’indulgence qui n’appartient qu’aux vrais amis.

« Eddy, oh, Eddy, je l’aime bien… avec ses airs de dur, il est bon, Eddy, il est bon, et puis il est si délicat… il me disait justement, la semaine dernière…

« Christiane… c’est une perfectionniste, évidemment, Christiane, une perfectionniste, je vous l’accorde, mais, non, elle n’est pas aussi raide et hautaine qu’elle en a l’air, elle est même très aimable… et si généreuse… vous n’imaginez pas à quel point elle est généreuse… on l’appelle la reine Christiane, et on a raison… mais elle donnerait sa fourru… enfin, je veux dire sa chemise… pour un peu d’amitié, pour un simple service… elle est extraordinaire, Christiane… Je vais vous raconter quelque chose… c’était un soir, après un show vraiment extraordinaire… »

« … oui, tout à fait comme Evelyne… Evelyne, vous avez raison de la trouver charmante, elle est charmante… Et aussi jolie en vrai qu’à la télé… et toujours en Chanel, bien sûr… Evelyne, c’est une femme faite pour porter du Chanel… »

Elle ne connaissait qu’eux, elle ne parlait que d’eux, eux… ceux qu’on voyait chaque soir illuminer la nuit dans leurs costumes d’étoiles, ceux qui savaient la rumeur du monde et les secrets de la météo, ceux qui passaient le soir leurs beaux visages fardés par la fenêtre ouverte de notre petite télévision.

Tante Yvette était si élégante, si mondaine, si bavarde et si parfumée. Tante Yvette était d’un autre monde que le nôtre. D’un monde meilleur et plus beau que le nôtre. Tant Yvette faisait scintiller nos soirées de Noël et nos fêtes. Tante Yvette était la fierté de la famille.

Et toute simple avec ça pourtant, pas bégueule pour un sou. Jamais le moindre agacement envers nos voisins indiscrets, quand elle descendait de la Simca sous les applaudissements, jamais le moindre mépris pour sa famille de provinciaux balourds, quand elle poussait sur le seuil le grand rideau anti-mouches qui frissonnait de toutes ses lames de plastique coloré. Toujours enjouée, toujours prête à venir festoyer chez nous pour Noël et pour Pâques, sans rien apporter d’autre dans ses bagages de croco que les anecdotes fabuleuses dont elle nous régalait. Et si joliment habillée, si délicieusement décolletée. Une vraie Parisienne. Une amie des stars. Une star elle-même, nous en étions certains, dans ce beau Paris lumineux où elle évoluait si à l’aise, une grande dame que nous admirions, même si cela nous tarabustait bien un peu, de ne jamais la voir à la télé, elle qui les avait tous vus en vrai

Aussi, quand, pour mes douze ans, elle m’avait gentiment téléphoné, et que j’avais entendu, au loin, sa voix de Parisienne grésiller dans l’écouteur, je n’avais pas hésité un instant à lui demander : « Si tu voulais me faire un cadeau, tante Yvette… un beau cadeau… je voudrais tellement voir Paris avec toi, tante Yvette… je voudrais que tu m’emmènes avec toi… dans Paris, dans tout Paris… et que tu me les présentes, ces gens, enfin… ces gens que tu connais… que tu me fasses avoir des photos, des autographes… au moins quelques-uns, pour mes douze ans, s’il te plaît, tante chérie, s’il te plaît… »

Oh, elle avait hésité, hésité, si longtemps hésité… elle s’était fait prier. Elle avait invoqué tous les prétextes : mon jeune âge, le coût du voyage, ses innombrables occupations, la météo défavorable… Mais je n’avais pas lâché le morceau, réfutant tous ses arguments, j’avais insisté, insisté, insisté. Il y avait eu, pendant quelques jours, pour une petite fortune d’appels téléphoniques. Si bien que mon père avait fini par trancher, craignant que la facture n’enfle encore : « Patricia a reçu un Polaroïd pour sa communion, Yvette. Et un carnet de moleskine. Ça a coûté quelque chose. Alors maintenant faut que ça serve. Qu’elle prenne des photos et des autographes, pour qu’on puisse les montrer aux voisins, aux copains, aux cousins. Tu vas t’en occuper, Yvette. Tu nous dois bien ça, de toute façon, vu qu’on te l’a laissée sans faire d’histoires, la collection de mémé… »

La chronique familiale rapportait en effet que tous les bijoux de mémé étaient allés à Yvette, passée en coup de vent pour l’enterrement, tandis que nous avions eu à vider seuls la maisonnette insalubre et infestée de punaises, voyage après voyage, à la décharge municipale. Et les locataires, pour finir, qui ne payaient même pas… elle avait eu la bonne part, Yvette, la belle part lumineuse de la vie de mémé, les colliers de strass et les broches de presque améthyste, et la bague au brillant de zirconium, et les boucles d’oreille en perles fines gagnées à la fête foraine, et la broche Chic et Toc, et la montre en or de La Redoute, enfin toute la collection de mémé, répétait mon père, ajoutant chaque fois un nouveau bijou, comme si Yvette avait vraiment touché le gros lot, en emportant la petite boîte d’acajou tapissée de velours usé que mémé avait laissée pour elle, sa « belle Yvette », selon les termes du testament griffonné qu’on avait retrouvé sur la table de nuit et qui n’était même pas signé…

Si bien qu’un beau matin de janvier, un des derniers jours des vacances d’hiver, j’avais revêtu ma plus jolie robe, mon manteau jaune, mon collant Dim et mes chaussures « trotteur », et j’étais montée dans le train pour Paris, serrant sur mes genoux le petit sac de voyage en simili-cuir qui contenait mes « effets » pour la nuit.

Tante Yvette m’attendait à la gare, dans son manteau de fourrure. Elle constata que j’avais encore grandi, posa sur mes deux joues glacées ses lèvres rouges comme deux coquelicots, ses lèvres parfumées comme deux grands mois d’été, puis elle m’entraîna en bavardant vers la station de taxis… Un taxi ! Tante Yvette allait m’emmener en taxi… Je n’étais encore jamais montée dans un taxi… j’allais enfin… Mais au dernier moment, faisant mine de s’impatienter, elle me poussa vers le métro… « C’est tellement plus rapide, au lieu d’attendre dans le froid qu’un de ces messieurs veuille bien… et puis il faut que tu voies le métro, ma chérie… on doit toujours commencer par le métro, quand on visite Paris, c’est tellement parisien, le métro, tellement typique… »

Le métro, tante Yvette avait raison, c’était passionnant… et typique, certainement… je n’avais jamais vu un endroit pareil, si absurde, où les gens, collés les uns contre les autres, ne semblaient pas du tout se voir… Et ces longs tunnels noircis de suie où on avait trouvé nécessaire d’écrire sur les murs sales, en grandes lettres délavées : « Dubo, Dubon… » quel étrange hommage à la beauté, au confort, au bonheur, offert aux passagers tressautants qui fonçaient dans la nuit…

Mais pourquoi mon ticket était-il estampillé « deuxième classe »… il y avait donc une première classe dans ce drôle de train fou ? Tante Yvette n’avait-elle pas trouvé de ticket de première classe dans son sac à main de cuir rouge ?

Quand nous avions enfin émergé à l’air libre, tante Yvette avait regardé sa montre. Une jolie montre en or exactement semblable à celle que ma mère avait reçu des Trois Suisses avec sa commande, la semaine passée. Apparemment nous étions en avance. Et comme il faisait froid, nous étions entrées dans une brasserie. Tante Yvette commanda pour moi un café-croissant. Et pour elle un simple verre d’eau. A cause de ce régime amaigrissant qu’elle devait suivre chaque année, après les fêtes, ah, ma chérie, si tu savais comme on grossit facilement, quand on n’a plus tout à fait vingt ans, profite bien des croissants, cela ne dure qu’un temps, mon Dieu, de manger ce qu’on veut…

Un café-croissants… avec deux croissants… c’était vraiment royal. Ma tante Yvette faisait les choses si bien. Il n’y avait vraiment personne comme ma tante Yvette. Et puis c’était la première fois que je plongeais dans mon café des sucres de Paris, emballés dans de petits papiers blancs de Paris. Et, même si j’avais oublié de retirer le papier qui s’était mis à nager laidement à la surface de ma tasse, et qu’il avait fallu ramener sur la soucoupe à l’aide de la petite cuillère, il était vraiment exquis, ce café de Paris au sucre de Paris.

Mais je fus bien surprise au moment de partir : dans le cendrier tapissé de cendres, tante Yvette n’avait laissé que quelques pièces de cuivre… « Je n’ai pas de monnaie, ma chérie », avait-elle expliqué rapidement. Et j’avais dû sortir un franc de ma petite bourse de plastique. Cela arrive, évidemment, de ne pas avoir de monnaie… Surtout quand on doit la sortir d’un petit porte-monnaie verni rouge assorti au joli sac à main qu’on serre dans une main gantée.

Ensuite, nous avions marché longtemps, longtemps… Ici, là, à droite, à gauche, elle m’indiquait des bâtiments où nous n’entrions jamais et dont j’oubliais aussitôt le nom… Parfois, un taxi nous doublait, ralentissant à notre hauteur… pourquoi ne le hélait-elle pas au passage, ma jolie tante Yvette, comme le font tous les héros des films ? Mais non, non… nous continuions à marcher, péniblement, contre le vent glacé qui montait de la Seine. J’avais si mal aux pieds… et tante Yvette, donc, comme elle devait souffrir, avec ses hauts talons… mais elle restait impassible, très droite dans son manteau de vison, très élégante et mince sur ses cothurnes d’actrice.

Enfin, nous nous étions arrêtées, épuisées et glacées, devant un palais circulaire et très blanc, tout miroitant de vitres et de lumières.

Un huissier gardait la porte. Tante Yvette fit un petit geste familier de sa main gantée, et il nous laissa passer sans poser de questions. Mes doutes se dissipèrent aussitôt : c’était vraiment quelqu’un, ma tante Yvette. Pas de doute, c’était quelqu’un, dans ce palais gardé par un monsieur en uniforme.

Une dame, derrière un bureau d’acajou, lui avait tendu un trousseau, et maintenant elle avançait fièrement, ma tante Yvette. Elle me fit entrer dans un bureau vide tout encombré de machines et de fils.

—Passe-moi ton Polaroïd, et assieds-toi… oui, là, au bureau, devant le micro… et mets les écouteurs sur tes oreilles, que je prenne la photo…  Absolument, c’est ici qu’on enregistre, oui, des émissions de radio, des chansons… ici, et pas seulement ici… ici, à côté, partout…

Tu veux voir le saint des saints, je veux dire le studio 106 ? 

Alors, rieuse, elle m’entraîna dans des couloirs sans fin qui tournoyaient comme le monde, puis, brusquement, ouvrit dans un coin d’ombre une porte qui n’avait l’air de rien. Au-dessous de nous s’étirait une vaste salle emplie de lumières colorées où s’agitait un petit homme en costume de scène.

—Tu le reconnais ? Oui, c’est lui, c’est le studio 106, celui de la télé, avec l’estrade, et les projecteurs, et les escaliers pour les artistes, et les gradins orange pour le public… Et, tiens, là, regarde, tu le vois, celui qui porte une veste à paillettes et qui fait couiner le micro, c’est lui, c’est Georges…

Ma tante Yvette fit un petit signe, d’en haut, auquel Georges répondit distraitement.

—Il veut bien qu’on descende, mais il ne faudra pas le déranger trop longtemps. Il se prépare… il vérifie que tout est bien en place…

Georges ? En effet, c’était lui… j’ai sorti mon carnet d’autographes – le petit carnet neuf que j’avais acheté exprès… Georges… il serait ma première signature… et s’il acceptait de poser devant mon Polaroïd… 

Je me suis avancée vers la scène, descendant prudemment les gradins, derrière ma tante Yvette que déjà Georges embrassait sur les deux joues.

Et soudain, tandis que je préparais mon carnet, devant moi, juste devant moi, il y a  eu cette apparition : Christiane. La reine Christiane. En personne. Descendant en courant l’escalier des vedettes.

—Yvette, ah, Yvette, vous voilà enfin… venez un peu que je vous embrasse, d’abord… ah, Yvette, vous nous manquiez, si vous saviez… que ferions-nous sans vous, Yvette ? S’il vous plaît, dépêchez-vous, ouvrez-nous les loges… please, Yvette, vous avez les clés ? dépêchez-vous, nous commençons dans un quart d’heure…

Tante Yvette a secoué son trousseau, s’est dirigée vers les coulisses comme vers son royaume, a ouvert une porte, a allumé l’interrupteur sans tâtonner. Nous étions dans un couloir blanc sans fenêtres, aux murs couverts d’affiches et de photographies. Un couloir qui avait la particularité de contenir un nombre extraordinaire de portes étiquetées. 

Christiane a poussé l’une des portes. Ma tante Yvette l’a suivie. Moi, j’ai suivi ma tante Yvette.

A peine entrée, Christiane s’est affalée dans un fauteuil et s’est servi un cognac. Elle avait l’air si fatiguée. 

« Yvette, aidez-moi donc à retirer mes bottes, elles me serrent… Je vais plutôt prendre mes escarpins transparents… mes petites pantoufles de verre, vous savez bien, Yvette… sortez-les donc, dépêchez-vous, voyons, je commence dans un quart d’heure… aidez-moi à les enfiler… non, pas comme ça, doucement, doucement, je vous ai dit… sans faire plisser le collant…

Pourquoi est-ce qu’il vous va si bien, à vous, ce manteau de faux vison… ? je suis jalouse, Yvette… jalouse ! on dirait qu’il est authentique, sur vous… quand je pense qu’il me m’étouffait… que j’avais l’air d’un bibendum, et que sur vous… comme vous êtes jolie, avec, mince comme vous êtes – comment faites-vous, au fait, pour rester aussi mince ? – oh, Yvette, il vous va comme un vrai, décidément, ce manteau… J’en parlais hier encore à Evelyne, justement : c’est extra-or-di-naire comme vous avez ce don de faire paraître vraies même les pires imitations… votre valise en faux croco, par exemple… je me souviens, quand je vous ai vue partir pour la gare avec, l’autre jour, j’ai d’abord cru que c’était une vraie… et si je n’avais pas observé de près… moi qui m’y connais… Oh, ce manteau, ce manteau ! je n’en reviens pas, de l’effet qu’il fait sur vous ! Vraiment, c’est un don, un don, que vous avez, Yvette, de donner de l’allure à ces petites choses sans valeur… un don précieux, plus précieux que le luxe authentique, c’est ce que je disais à Evelyne… c’est un don extraordinaire, c’est merveilleux, Yvette, vous êtes merveilleuse…

Et elle est charmante aussi, cette petite… ah, c’est votre nièce… elle tient de vous… elle est tellement adorable, avec son petit appareil photo et son joli carnet… et le bandeau dans les cheveux, c’est si mignon… Et elle n’avait jamais vu Paris ? Ah… dire que j’ai été comme elle, un jour… je n’arrive même plus à m’en souvenir… vous vous en souvenez, vous, Yvette, du jour où vous êtes arrivée à Paris ? Ah, venir à Paris, c’est comme une nouvelle naissance, on plonge dans ce grand océan de Paris, et on se met à nager, à respirer, à vivre, à vivre ! et c’est comme si on n’avait jamais vécu, avant… mais parfois je regrette, je regrette… si, Yvette, je vous assure que parfois, je regrette… Oh, vous le portez encore, ce vilain sac rouge ? ça fait bien trois semaines, non ?… A propos, j’ai encore un petit service à vous demander, un tout petit service, Yvette… penchez-vous un peu, que je vous dise cela à l’oreille… alors vous voulez bien, alors c’est entendu ? et je vous passerai mon sac bleu, demain, celui qui est siglé Varzo, oui, celui-là, il ira mieux avec le manteau… et puis on ne peut tout de même pas garder trois semaines de suite le même sac à main, ça ne se fait pas… surtout que ce n’est que du plastique… ça fait de l’effet quand c’est neuf, ça brille, mais ça se fend tout de suite, le plastique… 

Mais assez parlé, maintenant, Yvette… nous avons à faire, toutes les deux… »

La reine Christiane s’est resservi un cognac. Puis tante Yvette a retiré ses gants et son sac à main et s’est mise en devoir de retirer ses bottes royales. J’ai pris, pour l’envoyer chez moi, avec le petit Polaroïd qu’on m’avait offert pour ma communion, une photo de tante Yvette, radieuse, agenouillée dans son manteau de vison, tenant entre ses mains baguées le joli pied botté de Christiane. La photo est sortie lentement, comme une langue de vipère qui aurait hésité, du petit appareil. Et c’est seulement alors que je l’ai remarqué : tante Yvette avait une façon de s’incliner si… et elle avait aux lèvres un bizarre sourire humble et soumis que je ne lui avais jamais vu… tante Yvette ? Celle qui avait pris la bonne part de l’héritage de mémé ? La star hollywoodienne que tous les voisins nous enviaient ? Que lui arrivait-il ? Pourquoi ne se redressait-elle pas en secouant à son tour comme une reine son grand casque de cheveux blonds ? Elle était pourtant insupportable, cette Christiane, avec ses demandes qui n’en finissaient pas. Et puis elle n’était pas plus jolie que ma tante. Non, beaucoup moins, même, avec son teint blafard et ses lèvres trop minces… sans maquillage, elle n’avait plus rien ni d’une reine ni d’une étoile, tandis que ma tante Yvette…

—Vous allez encore m’aider un peu,  Yvette… puisque Anita n’est pas encore arrivée… de toute façon Anita n’est jamais là quand on a besoin d’elle… Tenez-moi donc le miroir, que je voie l’arrière… non, tenez-le plutôt de côté… mieux que cela… Je n’arrive jamais à me maquiller comme il faut toute seule, vous savez bien… plus de poudre, non ? Là, sur la joue… je n’aurai pas l’air trop pâle ? Si je forçais un peu sur le rose, là, au centre, juste un peu… ? Essayez, vous… vous êtes si douée… juste une touche, pour rehausser le teint… C’est bien… non… je ne sais pas… est-ce que c’est bien ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous, Yvette ? Pourquoi est-ce qu’Anita n’est pas arrivée ? …ça me rend toujours tellement nerveuse, ces enregistrements… et encore, ce n’est pas du direct… vous savez bien quel trac j’ai, pour le direct… 

Puis Christiane s’est levée en faisant grincer le fauteuil, elle a avalé rapidement un deuxième cognac, et s’est dirigée vers la porte du fond, avant de ressortir, quelques instants plus tard, laissant dans le sillage de son parfum un bruit de chasse d’eau et une pièce d’un franc tombée sur le fauteuil. Tante Yvette s’est inclinée pour ramasser la pièce, l’a rangée soigneusement dans son porte-monnaie rouge et néanmoins vide, puis elle a ouvert tranquillement la porte, s’effaçant pour laisser la reine Christiane s’envoler, aérienne, vers le studio 106.

Alors ma jolie tante a retiré son manteau de faux vison, son sac à main de plastique et ses chaussures à talons, elle a sorti d’un casier une blouse rose à rayures, une paire de sandales blanches, et une paire de gants de caoutchouc jaune, a rangé soigneusement son sac à main, son manteau et ses chaussures à talons, a refermé le casier, a enfilé prestement la blouse, les sandales et les gants, puis, comme si cela avait été l’action la plus naturelle à accomplir en ce lieu, avec beaucoup de souplesse et de grâce, elle s’est penchée sous le lavabo, a ouvert la porte du petit placard, en a sorti une éponge et un flacon de produit détergent et a commencé à frotter sur la céramique, avec une précision et une rapidité toutes professionnelles, les traces de poudre, de rouge à lèvres et de cognac déposées par la reine Christiane.

J’étais stupéfaite… tante Yvette ? Sa montre d’or brillait toujours à son poignet, pourtant, et pas un cheveu de son casque laqué n’avait flanché lorsqu’elle s’était penchée… Tante Yvette ! Si elle m’avait regardée, j’aurais… oui, certainement j’aurais dit des sottises. Mais tante Yvette ne m’a pas regardée. Avec sa grâce inimitable, cette élégance qui ne la quittait jamais et que je dirais aujourd’hui véritablement aristocratique, elle m’a tendu l’éponge et le flacon de produit détergent, puis, me laissant finir seule le lavabo, droite, mince et parfumée, elle s’est dirigée vers le petit coin que venait de visiter la reine Christiane, tenant entre ses mains gantées de caoutchouc, comme elles l’auraient été de cuir de Russie, une serpillière et un seau.

Je n’ai pas seulement rencontré Christiane, ce jour-là, mais aussi, d’étage en étage, dans toutes les loges et tous les « restrooms » que nettoyait ma tante, Patrick, Evelyne, et Freddy, et Mireille, et Sylvie… une foule de créatures scintillantes, caressantes, embrassantes, exigeantes, capricieuses et bavardes, dont les images se reflétaient, magnifiques, fascinantes, sur les glaces et les céramiques qu’astiquait sans fin tante Yvette.

Mon petit Polaroïd a fait merveille, j’ai rempli de signatures illustres tout mon carnet de moleskine. J’ai embrassé Sylvie, Eddy, Roger-Guy, et Gilbert et Jackie… j’ai même appris à astiquer les lavabos de marbre, à l’étage du Président.

Et jamais je n’ai dit, quand je suis revenue au village, ce que faisait vraiment la tante Yvette, dans ce Paris impitoyable, si sale et magnifique, qui allait moi aussi m’engloutir.

.

.

Publié dans récits et nouvelles | 11 commentaires

Loulou

Il avait déclaré d’un ton qui ne laissait place à aucune objection : « On fera appel à un traiteur, cette fois. Pour le service aussi. »

Cette fois. Bien sûr. Cette fois… Elle se souvenait avec angoisse du précédent réveillon, de la soupière qui s’était effondrée, minée par une secrète fêlure, de l’horreur des morceaux explosant sur la table, brisant assiettes et verres, projetant des jets bouillants sur les convives stupéfaits qui se retenaient de hurler.

Il avait fallu transporter Frank, l’adjoint de Jonas, chez le médecin de garde. Et la soirée s’était poursuivie dans le silence et la gêne.

Même lorsque Frank était rentré, une demi-heure plus tard, ragaillardi, avec son petit carré blanc sur l’oeil, et qu’il avait mimé avec sa fourchette une attaque de pirate sur la pintade aux pruneaux, personne ne s’était détendu. La femme de Frank, Emeline, avait ostensiblement posé les yeux sur la tache humide qui s’étalait sur sa manche de satin, à l’endroit où le potage avait giclé et qu’elle avait si longtemps et soigneusement brossé, tout à l’heure, dans la salle de bains. Et l’éclat de rire forcé de Miguel avait été si sonore, dans le silence général, que le malaise s’était encore accentué.

Elle avait été si stupide, elle était si stupide, si en-dessous de tout, elle était si évidemment vouée à l’échec et aux catastrophes.

Leur situation financière était devenue délicate, ces derniers temps, mais Jonas avait raison, entièrement raison : il fallait faire appel à un traiteur. Pour le service aussi. Surtout pour le service.

La note serait plus brûlante encore que les giclures de potage qui avaient sali jusqu’au papier peint neuf, et qu’elle avait tenté de frotter, le lendemain, sans parvenir à autre chose qu’à déchirer le papier détrempé. Qu’importait ? Frank le lui avait si souvent expliqué : ces repas, comme chacune de leurs sorties, comme la maison de campagne elle-même n’étaient pas des dépenses, c’étaient en réalité des investissements. L’essentiel était que cette fois tout soit parfait. Bien sûr qu’elle allait rattraper. Assurer. Même si elle manquait d’assurance, d’équilibre, de… de tout ce qui faisait, par exemple, le charme d’Emeline, elle y parviendrait. Donner le change, rien d’autre. Elle saurait. Avec une lumière tamisée, personne ne s’apercevrait des taches sur le papier peint. Un peu de musique couvrirait son perpétuel embarras d’hôtesse bredouillante. Et le serveur stylé qui officierait ferait oublier le désastre de l’hiver précédent.

Un homme comme Jonas était obligé d’inviter de temps à autre ses principaux collaborateurs à dîner ailleurs qu’au restaurant. De les convier chez lui pour donner à leurs relations professionnelles la touche d’intimité nécessaire pour stimuler leur dévouement. Cette petite pointe d’amitié perçant sous le respect et l’autorité, c’est là que s’accroche la fidélité. Le lien, comme il disait. Le lien. Elle comprenait, oui. Et que ces réveillons conviviaux, dans l’isolement de leur maison de campagne, contraignant les convives à dormir sur place dans les chambres d’amis, étaient des rituels nécessaires, destinés à marquer le début d’une nouvelle année comme s’il s’était agi d’une nouvelle alliance… à renouer et resserrer chaque année le lien. Elle comprenait très bien. Et que l’autre lien, celui qui l’unissait à Jonas, se distendait de plus en plus, elle le comprenait aussi très bien, une fois de plus, ce soir, tandis qu’elle regardait évoluer avec aisance les employés loués pour la soirée, comme elle l’avait compris, tout à l’heure, avant qu’ils n’arrivent, tous, devant le miroir qui lui renvoyait l’image accablante de ses cheveux trop longs et de son ventre épais. On dit que les miroirs inversent les images. C’est pour cela, peut-être, que l’on y distingue tant de choses qu’on aurait préféré ne jamais savoir. L’avenir, par exemple… on y lit si bien l’avenir… Comment sont-elles, les autres, devant leur miroir ? Que voyait-elle, par exemple, que lisait-elle sur son image inversée, cette Emeline si mince au visage si soigneusement redessiné et toujours impeccable sous ses cheveux casqués de blond ? La perfection ? vraiment ? Une femme parfaite, évidemment, Emeline était une femme parfaite, c’était l’opinion générale, Emeline est parfaite, Emeline est charmante. Tandis qu’elle… Elle… oh, eh bien, elle… elle était la myope qui laissait s’écrouler les soupières dont elle n’avait pas repéré les fêlures, la grosse qui ne savait pas maigrir, la sotte qui n’avait jamais eu l’idée de couper ses cheveux trop fins et mousseux dont les coiffeurs ne savaient que faire. La pauvre Sandrine, la sotte Cendrillon sans marraine, empêtrée dans la silhouette de citrouille d’une de ses soeurs disgraciées.

Donc, oui, bien sûr, le traiteur, c’était certainement un peu cher, en ce moment, mais la banque faisait encore crédit – d’ailleurs il s’agissait d’un investissement, il n’y avait donc pas à s’en soucier. Le service professionnel, c’était vraiment très… oui, très classe… En tout cas beaucoup mieux que… Jonas avait eu raison. Elle n’avait aucune objection à faire.
Mais Loulou… Pourquoi Jonas avait-il insisté pour qu’on enferme Loulou dans le garage ?

Il le savait, pourtant, que Loulou la rassurait, dans les moments difficiles, qu’il sentait à merveille à quels moments il devait venir se frotter contre elle, l’assurer de son affection, lui fournir un sujet de conversation quand elle ne savait plus…

—Quel adorable petit chien vous avez là ! Et de quelle race est-il, on dirait un loulou de Poméranie ?

—Oh, il n’a pas vraiment de race, c’est un simple bâtard. Mais c’est vrai qu’il doit avoir du sang de loulou… il me semble… oui…

—Oh, il est si mignon, dépeigné comme il est, avec tous ses poils qui lui tombent dans les yeux… 

—Figurez-vous que je l’ai… enfin… je l’ai trouvé dans l’allée, comme ça, dans une flaque, tout boueux… avec une patte brisée. On a supposé que quelqu’un du village l’avait jeté là, par-dessus la grille… j’ai essayé d’interroger les gens, les voisins, les… enfin… je veux dire… la boulangère, l’épicière… mais je n’ai jamais vraiment su. Il était tout bébé. Je l’ai nourri au… c’est-à- dire… au biberon…

—Et comment s’appelle-t-il ?

—Loulou… il s’appelle Loulou… je lui chantais des comptines d’enfant, vous savez… il était si petit… et j’avais oublié les paroles… alors je faisais louloulou… loulou… Il redressait ses jolies oreilles, ses yeux brillaient, sa bouche frémissait… on aurait dit qu’il essayait de répéter… loulou… louloulou… Alors, puisqu’il aimait mes chansons, et qu’il ressemblait vraiment à un… bien sûr, à un loulou de Poméranie… je l’ai appelé comme ça… Loulou. Et puis je me souvenais d’une histoire, que j’avais lue à l’école, où il y avait un perroquet…

—Un perroquet ?

Elle s’embrouillait toujours. Mais les petits chiens rendent les invités patients. Ils essayaient de retrouver le fil, ils posaient encore des questions. Des questions auxquelles elle répondait longuement, en s’embrouillant encore. Loulou était un sujet inépuisable. 

Elle adorait parler de Loulou. Jamais elle ne restait à court, quand il s’agissait de Loulou.

Loulou était son meilleur allié. Et ce n’était pas parce que, le soir de la soupière brisée, il était venu lécher la nappe, tirant à lui ce qui restait de couverts, et portant le désastre à son comble, qu’il fallait aujourd’hui le punir et le condamner au garage. Qu’aurait-il pu faire d’autre, pauvre Loulou, ce soir-là ? Il avait cru aider, à sa manière de chien innocent, ignorant, remettre de l’ordre dans le chaos qu’elle avait provoqué. Qui l’aiderait, ce soir, à remettre de l’ordre en elle-même, que ferait-elle, sans Loulou, seule, face à eux ?

Mais elle avait consenti à cela aussi. Et maintenant, assise devant Emeline qui égrenait les mots avec toute la grâce de son sourire maquillé, elle écoutait Loulou qui grattait à la porte. Ce que disait Emeline devait être infiniment spirituel, car Jonas ne cessait de rire, d’un rire étrange et gras qui la mettait mal à l’aise, tandis qu’elle regardait sans l’entendre la bouche adorable de la jeune femme dessiner sous son casque blond des paroles très rouges qui se découpaient comme des perles rondes et parfaites dans l’air tiède. Elle se souvint de ce conte qu’elle avait lu autrefois dans un livre d’enfant, et qui racontait l’histoire d’une fille dont chaque mot était une perle. Une fille qui parlait en crachant des joyaux… que tous s’empressaient de recueillir avec admiration. Emeline était la fille aux perles, nouant les mots l’un à l’autre pour en faire d’étincelants bijoux. Tandis qu’elle… dans sa bouche maladroite qu’elle maquillait si mal, les mots avaient toujours l’air de s’éteindre, de se briser et de se déchirer, se transformant en bribes informes, inaudibles. Et tous ces gens qui lui demandaient toujours de parler plus fort… « Vous avez une voix si douce… » Si douce ? Si faible, voilà ce qu’ils voulaient dire… tellement faible. Pauvre Loulou, lui non plus ne savait pas s’exprimer. Il n’osait pas aboyer, il se contentait de gratter doucement… si doucement… faiblement, si faiblement… elle seule entendait… Mais que pouvait-elle faire ? 

Elle s’excusa, se leva, se dirigea vers la cuisine, s’émerveilla de l’adresse de la cuisinière occupée à napper de cognac le rôti de biche qu’on allait flamber tout à l’heure, s’éclipsa sans que nul ne lui ait parlé, se dirigea vers le garage. Derrière la porte, Loulou s’apaisa en entendant son pas. Elle n’osa pas ouvrir – Jonas serait fâché. « Loulou, chantonna-t-elle, louloulou, loulou… je te promets que nous sortirons ensemble au jardin, dès qu’ils seront partis, je te le promets, Loulou, loulou, louloulou… »

Il était temps de regagner sa place. Au bout du couloir, derrière la porte du garage, le grattement obstiné recommença. Et elle fut reconnaissante à Loulou. Ce grattement qu’elle seule semblait entendre, c’était sa façon, après tout, de la soutenir.

—Revoici notre belle hôtesse, s’exclama Frank. Tous se tournèrent vers elle. Les yeux d’Emeline se posèrent ostensiblement sur ses cheveux… — Les années ne passent pas pour elle, ajouta Jonas, d’un ton rêveur… Ses cheveux… ils avaient dû se décoiffer, pendant son court voyage. Elle se vit un instant comme la voyait Emeline, comme la voyait Frank, comme la voyait Jonas, ils la voyaient tous, une étudiante vieillie, ridiculement timide, incapable de comprendre qu’il était temps de trancher et de couper ses cheveux moussus, rebelles, absurdement longs, pour les faire entrer dans un de ces casques blonds, bruns, ou roux, que vissent, la trentaine passée, sur leur visage de combattante, les femmes élégantes qui ont arraché un matin leur premier cheveu blanc. Elle se jura de les couper, dès son retour à Paris. Dès… cette nuit même, quand ils seraient partis… elle le ferait… devant le miroir… Les couper… comme si cela pouvait suffire… Comment Emeline faisait-elle pour garder toujours sur la tête cette permanente impeccable ? Et pour façonner et nouer ces perles que crachait avec tant d’aisance sa bouche parfaitement redessinée ? Lorsqu’elle s’assit, incapable d’imaginer la moindre réplique à l’étrange compliment de Jonas, elle sentit que sa robe venait de craquer à la taille, et elle devint très rouge.

Mais le serveur s’avançait déjà, lentement, portant en triomphe le rôti de biche aux cerises. Il le déposa sur le grand dessous de plat de cristal qui ornait la table. On s’exclama. Lentement, cérémonieusement, le serveur craqua l’allumette. La flamme ardente courut comme un éclair sur la viande saignante, sur les cerises trop rouges, sur la bouche adorable d’Emeline. Tous applaudirent. L’homme impassible se mit alors en devoir de découper des parts d’une finesse inouïe avec un long couteau très fin, très brillant, qui lui rappela celui du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret où Jonas l’avait emmenée avec un de ses gros clients. Avec son couteau, le prestidigitateur avait tranché en deux moitiés son assistante, puis la femme du client. Et il avait fait glisser derrière son voile le torse de la femme du client au-dessus des jambes de l’assistante, puis le torse de l’assistante au-dessus des jambes de la femme du client. Ç’avait été un moment fascinant, répugnant… puis de nouveau le prestidigitateur les avait mélangées toutes deux dans son voile sombre, il avait rendu à chacune son visage et son corps… et elles étaient revenues chacune à sa place, comme si rien ne s’était jamais passé, la femme du client écroulée devant son quatrième whisky, et l’assistante agile et souriante sur la scène, se préparant pour un autre tour. Elle en était restée toute troublée, incapable d’expliquer ce que Jonas avait appelé « le truc », mais personne d’autre qu’elle n’avait semblé s’en soucier vraiment, la conversation avait repris, et la femme du client avait tant bu encore que ses lèvres humides ne savaient plus articuler que le mot « chéri ». « Chéri, chéri… » elle l’avait répété tant de fois en s’accrochant à Jonas que Sandrine l’aurait volontiers coupée de nouveau en tranches avec le couteau du prestidigitateur. Mais cela non plus n’avait pas semblé avoir d’importance, et Jonas et son gros client avaient continué, imperturbables, à parler affaires.

Pourquoi servir une biche aux cerises ? C’était affreux, si on y pensait… elle connaissait cet élevage, non loin, où les biches aux yeux si doux se penchaient aux clôtures, quand on passait. Et ces fruits rouges, c’était si laid sur la chair rouge… presque indécent. Et pourquoi flamber la viande, aussi ? Etait-ce vraiment plus agréable de sentir une flamme vous lécher le visage que de recevoir un jet de potage brûlant ? La scène de la flambée avait eu un aspect aussi diabolique que le spectacle du prestidigitateur, l’autre jour, au cabaret. Mais tous paraissaient satisfaits. Emeline, en particulier, arborait son sourire toujours imperturbable et parfait, malgré l’appétit avec lequel elle dévorait sa part de viande saignante. Elle se demanda comment elle faisait pour rester aussi mince en mangeant d’aussi bon appétit. Et pour conserver toujours à son rouge à lèvres sa teinte nette et profonde ? Elle devait avoir une façon particulière, extraordinaire, de manger, de parler, de boire… Un talent longuement cultivé. Pour boire, surtout, d’ailleurs. Car elle buvait sec, Emeline, avec toute sa perfection marmoréenne. C’était peut-être cela, au fond, le secret de tous ces gens qui paraissaient s’amuser, qui savaient toujours quoi dire et quoi faire : ils buvaient. Tandis qu’elle, qui ne supportait pas l’alcool, elle en était réduite à ce rôle si malaisé de spectatrice, de… d’intruse… oui, il lui semblait toujours, dans ces repas que Jonas l’obligeait à organiser, que c’était elle, en réalité, l’invitée. Et qu’elle n’avait été invitée que par erreur. Parce qu’on s’était trompé de personne, d’adresse… N’était-ce pas avec ironie que Frank l’avait appelée, tout à l’heure « Notre belle hôtesse », tandis que sa robe trop serrée craquait aux yeux de tous sur son corps trop rond ? Il faudrait qu’elle aille discrètement chercher un châle, tout à l’heure. Elle ne pouvait tout de même pas passer la soirée entière ainsi, le corps raide, les bras immobiles et plaqués sur son ventre. Cependant… elle redoutait le moment où elle devrait se lever… la robe allait craquer davantage, s’ouvrir du haut en bas peut-être… et que deviendrait-elle alors, ainsi dévêtue devant eux tous ? Sans doute devrait-elle demander au serveur… mais était-ce vraiment dans ses attributions ? … d’aller chercher, sur le grand porte-manteau du vestibule… ce grand pashmina que… et aussi une épingle à nourrice… mais est-ce qu’elle avait cela quelque part dans la maisons ? Oui… oui… elle se rappelait avoir langé Loulou dans un morceau de drap, qu’elle avait attaché avec une de ces épingles… Loulou… il avait toujours été si docile… pauvre Loulou, si sage, si soumis, qui continuait à gratter à la porte sans aboyer. Il était seul, là-bas, le pauvre. Et comme il devait avoir froid…

Et elle, elle était si mal, et si seule, elle aussi, dans la chaleur étouffante de la table. Elle ferma à demi les yeux, écoutant le grattement délicat de Loulou. C’était curieux que personne ne paraisse le remarquer… mais ils étaient tous si occupés à écouter Frank, à écouter Miguel, à écouter Emeline, si occupés à s’écouter eux-mêmes… Tout à l’heure, elle retirerait cette robe ridicule, elle mettrait son pyjama, son vieux manteau et ses bottes, elle délivrerait Loulou, et, tous les deux, ils sortiraient au jardin, ils marcheraient sous les étoiles. C’était une nuit d’étoiles, elle l’avait remarqué tout à l’heure avec ravissement en fermant les volets. Une nuit si pure. Une de ces merveilleuses nuits glacées où chaque astre semble une aiguille de gel, posée au bord du ciel comme sur une branche. Où le ciel tout entier est comme un grand arbre de givre se penchant vers la terre. Loulou adorait les étoiles. Il était semblable à elle, un enfant de la campagne, un petit villageois bâtard né dans l’obscurité et que fascinaient les étoiles. Ils marcheraient longtemps, ensemble, sous le ciel immense, bien au-delà des grilles de la propriété, vers les champs et les prés, vers les forêts emplies d’animaux muets.

—Les douze coups de minuit… attention !… aboya soudain Miguel, le directeur associé… Il va falloir manger les douze grains de raisin !

On servit les raisins. Elle s’étonna que le traiteur ait pensé à cela. Non, bien sûr, ce devait être une idée de Miguel. Ce ne pouvait être qu’une idée de Miguel. Il était si autoritaire, ce Miguel, avec sa voix trop forte et son accent rauque. C’était lui-même, sans doute, qui avait apporté les raisins. 

On ouvrit la fenêtre. Un grand pan de nuit piqué d’étoiles s’en vint rôder, glacial, dans la pièce où tous faisaient silence. Soudain, on entendit sonner le premier coup, très fort, à l’horloge de l’église… « Uno », dit Miguel. Et tous avalèrent un grain. « Dos !  » Ils avalèrent ensemble le second… tous riaient… Au douzième coup, tandis qu’ils se souhaitaient en buvant le champagne une heureuse année, elle s’aperçut qu’elle seule avait oublié de manger.

Et maintenant, cria Frank en refermant la fenêtre, je veux trouver la pantoufle de Cendrillon ! Il fit semblant de la chercher partout. Tous riaient. Il fureta dans le salon, puis chercha dans le couloir, à la recherche d’une chaussure oubliée… Sandrine l’entendit enfin ouvrir la porte du garage… Quant il revint, il portait en triomphe une botte boueuse – l’une de ces bottes de simple caoutchouc qu’elle avait l’habitude d’enfiler, le soir, pour promener Loulou dans le parc. Elle rougit de nouveau.

— »Notre Cendrillon a bien les pieds un peu boueux, mais si petits, si charmants… on n’en trouve plus d’aussi menus… attention, messieurs, je vais essayer la botte à chacune des dames, retirez vos chaussures, mesdemoiselles, c’est le grand chambellan du roi qui vous en prie ! »

Il était ivre, évidemment. Mais Loulou était libre.

—Tiens, vous avez un chien ? Je ne savais pas… où le cachiez-vous ? Il est marrant, avec son poil hérissé. On dirait un ourson décoiffé… 

Mais ce soir elle n’avait pas envie de raconter l’histoire de la flaque. Ni même l’histoire du baptême de Loulou. Elle se sentait mal à l’aise. C’était à cause de la robe. Ou à cause de la boue sur la botte de caoutchouc. Ou à cause du visage si parfait d’Emeline. Et aussi parce qu’elle n’avait rien bu, pas même une coupe de ce champagne qu’on resservait déjà. Celui qui ne boit pas ne suit pas les règles, ne comprend pas le jeu, ne sait pas faire avec l’illusion. Celui qui ne boit pas est un intrus. Celui qui ne boit pas, celle qui ne sait pas dessiner son visage, celui qui ne rit pas aux plaisanteries de Frank, celle qui ne veut pas se laisser trancher en deux par le prestidigitateur au couteau acéré… celui qui ne crache que les cailloux qu’il mâche, comme cet orateur d’autrefois dont elle avait oublié le nom… ceux qu’on a laissés entrer par erreur, ceux qui pourraient aussi bien être ailleurs, et qui finiront par sortir.

Mais Loulou… Loulou ! il avait suivi Frank, sans qu’on s’en aperçoive… Loulou ! elle était si heureuse. Sous la table, il se frottait déjà contre ses jambes, il jouait avec ses chaussures, il mordillait son ourlet. Cher Loulou, il ignorait qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas… Elle voulut l’avertir… non, Loulou, fais attention, n’arrache pas ma chaussure, je ne veux pas retirer ma chaussure comme l’ont fait toutes les autres femmes, c’est tellement idiot… non, surtout, ne va pas tirer sur mon ourlet, que ma robe ne craque pas davantage… Elle se pencha, très raide, essayant de ne pas élargir la déchirure de sa robe.

Et vit très nettement, sur le genou de Jonas, le pied nu d’Emeline, qu’il caressait doucement de la main.

Elle se redressa brusquement.

Le visage d’Emeline était toujours aussi imperturbablement maquillé. Jonas poursuivait à voix basse une conversation très sérieuse avec Miguel, en mangeant grain à grain un reste de raisin qu’il trempait de sa main libre dans sa coupe de champagne. C’était ignoble, mais elle ne rougit pas, cette fois, lorsque sa robe acheva de s’ouvrir, dans un craquement furieux.

Plus tard, à la clinique, elle ne put se souvenir de rien d’autre : quelqu’un avait allumé la télévision, au salon, et on avait entendu un autre minuit sonner, plus loin, très loin, quelque part à Paris, dans une débauche de feu d’artifice. Tous s’étaient exclamés – c’était si surprenant, n’est-ce pas, ces deux minuits l’un après l’autre, lequel était le bon ? – celui de la télévision, bien sûr, l’autre ne valait rien… et dire qu’on avait mangé tous les raisins…

Elle s’était levée, toute droite, dans sa robe déchirée. Elle s’était avancée, avait ouvert la fenêtre en grand. Loulou s’était précipité au-dehors, sa robe était tombée tout à fait, et elle avait sauté derrière lui, d’un coup, comme elle aurait plongé, vers le jardin plein d’étoiles, presque nue sur ses escarpins dorés, dans le long crépitement glacé du feu d’artifice télévisé. Puis, laissant derrière elle l’assistance médusée, elle s’était mise à courir, à courir, dans la boue et la nuit de l’hiver, enveloppée de ses longs cheveux enfin libres, derrière Loulou qui l’entraînait au loin, si loin, là où jamais personne ne les retrouverait.

.

.

 

Publié dans récits et nouvelles | 8 commentaires