Poussière

Une fois encore, de sa main qui tremblait, il avait ouvert le petit placard.

Ils étaient là, patients et bien rangés, diaphanes et pourtant si colorés, sur leurs étagères sombres

Aussi beaux qu’autrefois, mais tellement recouverts de poussière que lui-même en était dérouté.

Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas ouvert la porte du petit placard. Un an exactement. Cette dernière année de l’hôpital et de la maladie. L’année de sa défaite.

Et eux, eux… ils demandaient tellement d’attention, tellement d’entretien, comme disait Mariame, la jeune « auxiliaire de vie » qui venait chez lui chaque lundi. Elle aimait bien ce mot, « entretien », auquel elle avait toujours l’air d’attacher un sens particulier, profond, qui mettait en évidence les pouvoirs secrets du ménage et des tâches quotidiennes. De l’entretien, c’était certain qu’il en avait fallu, pour les conserver ainsi. Car sous l’épaisse couche de poussière, il en était sûr, il le sentait, ils étaient encore tous intacts. Il les avait si bien entretenus, tant qu’il l’avait pu, toute sa vie. Il ne comprenait pas ceux qui s’en débarrassent, ceux qui les trouvent encombrants ou naïfs. Sa femme, par exemple, elle l’avait si souvent traité d’idiot… passer tout ce temps à s’occuper de broutilles que personne ne pouvait seulement entrevoir ! Plusieurs fois elle avait menacé de l’ouvrir elle-même, son placard, et d’en explorer sévèrement le contenu, pour en avoir « le coeur net », et lui remettre ensuite, comme elle disait, « les pieds sur terre ». Les pieds sur terre… comme si c’était vraiment sur la terre qu’on avait à marcher… elle avait toujours de ces expressions absurdes… une femme sans rêves, sèche comme un coeur net… Mais il avait lutté, il avait divorcé, il avait bataillé. Il les avait toujours gardés, en définitive. Et eux, ils l’avaient, en échange, toujours aidé. Sans eux… oh, il était certain qu’il leur devait tout. Qu’il leur devait d’avoir vécu si vieux, solitaire et désargenté, mais sans amertume et sans détresse, et presque dans la joie. 

Il commença à les épousseter, un par un. S’ils étaient là, bien propres et luisants, le lendemain, la jeune Mariame, quand elle ouvrirait, pour le vider, son ultime placard, celui qu’il avait défendu jusqu’à la fin, parviendrait peut-être à les voir comme il le fallait, comme lui-même les avait vus Ce n’était pas, bien sûr, la faute de sa jeune employée, s’il fallait tout vider dans cet appartement, jusqu’à la dernière ombre – pauvre Mariame, qui allait être licenciée, et ne travaillait qu’à sa propre perte -, mais on ne savait jamais, peut-être qu’après avoir vu, vraiment vu, elle pourrait, tout de même… qui sait… intercéder… ou bien, mieux encore, séduite, en récupérer quelques-uns, qu’à son tour, dans son propre placard, ou dans n’importe quel autre coin de sa vie… C’était une brave fille, cette Mariame, qui comprenait beaucoup de choses, et qui en savait déjà, sur le placard, beaucoup, beaucoup plus long qu’elle ne voulait le dire.

Pourvu seulement qu’il parvienne à les dépoussiérer tous… il y en avait tant…

Et ils étaient si vieux, si fragiles, pour la plupart. Aussi vieux et fragiles que lui-même. Certains lui venaient de l’enfance. Et beaucoup avaient longtemps appartenu à d’autres, qui l’avaient précédé. Le petit en forme de coeur, avec ses doux yeux tendres, tiens, il lui venait de sa mère, qui elle-même l’avait reçu de sa mère. Et le grand noir et rouge, aigu et flambant comme un drapeau, c’est d’un grand-père mineur qu’il n’avait pas connu qu’il lui venait. Tandis que la pierre aux allures de fantôme qui luisait de mica comme une rose des sables était l’héritage fabuleux d’un oncle voyageur… c’étaient les plus beaux, ceux des autres… lui-même, au fond, n’en avait jamais confectionné que de très modestes, à sa mesure, pas plus grands que des timbres-postes ou des ailes de papillons – ce désir qu’il avait longtemps eu de voir Madagascar, par exemple, ou ce chien qui l’aurait aimé, et que finalement il n’avait jamais adopté, ils ne tenaient pas plus de place sur l’étagère qu’un petit carré de papier ou de chocolat, mais le temps leur avait donné de si délicates couleurs, toutes sortes d’irisations nacrées qui le ravissaient. Ils étaient devenus presque dignes, à force, de la rose des sables, du drapeau aiguisé comme un piolet d’alpiniste – ou de ce regard de tendresse hérité de sa mère et de tant d’autres femmes, qu’il n’avait pas connues, mais qui, de loin, l’avaient aimé.

Enfermés dans cette ombre, tous autant qu’ils étaient, ils étaient nécessaires, car tous, à leur façon, avaient soutenu sa vie. Posant sur chacun de ses jours leur horizon lumineux, inaccessible et cependant si proche et familier.

Toute sa vie, chaque semaine, reconnaissant, il les avait sortis du placard, pour les regarder, bavarder avec eux un moment, écouter ce qu’ils avaient encore à lui dire, et, bien sûr, les frotter à neuf, empêcher la poussière de s’incruster comme le doute sur leurs vieilles formes fragiles et incertaines. Les entretenir, en somme.

Mais aujourd’hui, sa main tremblait si fort. Comme une feuille morte au vent, quand l’hiver devient glace. C’était la dernière fois… Un mois déjà que Mariame, au lieu de s’occuper de l’entretien, ne faisait plus, le lundi, que des allers-retours discrets jusqu’à la déchetterie. Un mois que les poubelles du mardi matin débordaient sur le trottoir de toutes sortes d’objets qu’il essayait de ne pas remarquer, lorsqu’il jetait, parfois, un coup d’oeil au-dehors.
La dernière fois. Puisque c’était demain. Qu’on venait le chercher. Qu’il fallait avoir tout vidé jusqu’au dernier lambeau d’ombre pour relouer le logement. Qu’on l’emmènerait là-bas. Dans la maison des vieux. Où il avait dû accepter d’entrer. Où il n’aurait plus rien que sa valise. Où il n’aurait pas même une chambre à lui, où il n’y aurait plus la place. Plus la place… Comme si c’était vraiment une question de place, comme s’il n’aurait pas été possible de les faire tous tenir dans le creux d’une main… !

Et voilà que d’un geste maladroit, soudain, dans sa nervosité, il avait renversé l’étagère.

Ils étaient tombés à terre tous ensemble, avec ce fracas sourd et presque inaudible que font les mots quand ils s’éteignent, et ce rapide chatoiement de kaléidoscope des images qui s’effacent, lorsqu’on ferme soudain les yeux, après avoir regardé le soleil.

Brisés, en miettes, ils s’étaient lentement éteints à ses pieds.

Ainsi, la poussière avait fini par l’emporter. Il restait là, sans ressort, son chiffon à la main. L’entretien… C’était fini.

Il n’y avait plus rien, qu’un tas de cendres terne, aussi vide d’espoir que les ruines écrasées d’une cité détruite, où il ne reconnaissait rien. 

Il était resté désemparé, puis bientôt il s’était senti presque soulagé. Après tout, il l’avait toujours su, puisqu’il n’avait personne à qui les transmettre, qu’ils allaient disparaître avec lui. Et, et… ma foi… c’était bien mieux ainsi, puisqu’il pourrait l’emporter, cette fois, bien caché dans le creux de sa main, le petit tas de riens dont on avait voulu le priver.

Tout tenait dans la paume d’un homme. Puisque cela tenait dans un coeur. Il l’avait toujours su. Pourtant c’était si étrange. Tout un placard, hier, et ce petit tas de poussière maintenant.

Mais au fond, on en venait toujours là, forcément. Au petit tas de cendres. C’était la loi. Des riches et des rêveurs. Naître tout nu, et puis se dépêcher de s’étirer, d’entasser, de s’approprier un morceau du monde aussi grand et chargé de trésors que possible, veiller jalousement sur lui, avant que bientôt tout ne se rétracte et ne se rétrécisse – et, hop, fini, plus qu’une valise pour la chambre exiguë, dans la maison des vieux, ouste, hop, hop, plus rien. Les cendres. Ternies. Eteintes. Mortes.

Mortes ? 

Voilà que, par la fenêtre ouverte, il l’avait entendu, bien vivant. L’enfant du jardin. Le petit garçon obstiné de la voisine du dessous. Sa mère avait beau le gronder, lui expliquer qu’il se salissait, qu’il gâchait son temps – et le sien avec, rien n’y faisait. Tous les soirs, après cinq heures, en rentrant de l’école, il se sauvait, pour venir jouer, tout seul, dans le bac à sable à l’abandon, juste au-dessous de la fenêtre. Il était un peu en retard ce soir, mais il était bien là, bâtissant avec ses petites mains boueuses, comme il le faisait toujours, des châteaux incertains qu’il imaginait forteresses et cités, dans le sable puant envahi de crottes de chat et d’herbes lasses.

Mortes ?

A grand peine il parvint à s’approcher de la fenêtre. Il se pencha. Dans un dernier effort ouvrit sa main qui déjà se crispait.

Tous les grains de poussière tombèrent lentement, très lentement et un à un, comme si de nouveau chacun avait été doté d’une vie qui lui était propre. Il les regarda, longtemps, une dernière fois, descendre lentement, tournoyant comme la lumière du soir.

Exactement comme il l’avait rêvé, toute sa vie de rêveur rêvé, 

                                                                                                    à mesure qu’ils atteignaient le sable, les grains éteints se changeaient en paillettes, en merveilleuses paillettes luisantes qui se collaient aussitôt, somptueuses, aux tours penchées et aux créneaux zigzagants, soutenant le sable friable de toute leur force lumineuse, tandis que l’enfant, en bas, sûr de ce qu’il voyait, avec ses deux mains nues tout emplies d’arcs-en-ciel, creusait et bâtissait des mondes.

Et ni lui ni l’enfant ne l’entendirent, le grand cri de dégoût et d’horreur que poussa la mère, lorsqu’accourue au jardin pour en chasser l’enfant, elle aperçut, là-haut, le vieux corps immobile et inerte, penché tout raide sur l’appui de tôle grise, à la fenêtre étroite dont les rideaux envolés, fantômes blancs et souples, dansaient avec le vent.

 .

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3 commentaires pour Poussière

  1. jill bill dit :

    Ah ces petits trésors que l’on garde comme de l’or et qui partagent votre vie… souvenirs concrets comme abstraits d’ailleurs, chacun ses collections… qu’on laissera et qui iront chez l’un ou à la poubelle à votre mort, merci…

  2. Aloysia dit :

    Encore une fois, tu as su entrer si profondément dans l’âme de ce vieil homme, et nous en restituer les gestes avec une précision de film d’art et une beauté qui le dépasse… Merci, Carole, mais que de tristesse ! Cependant, à ce que tu dis, le « petit garçon » n’a rien entendu ? Alors c’est bon signe… Bises !

  3. almanito dit :

    Au fond, il n’était rien de plus que ces petits objets amoureusement entretenus, ce pauvre petit vieux. Peut-être que s’il avait lui aussi reçu un peu d’amour, il leur aurait prêté un peu moins d’attention. Sa fin n’est pas triste, les myriades de petites étoiles de ses rêves ont parsemé ceux du petit garçon pour que la vie continue, encore et encore.

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