Voie d’accès

C’est un cauchemar que je fais quelquefois.

Je suis au volant de ma vieille automobile si poussive, suspendue au sommet d’une pente, et je dois m’élancer sur la voie d’accès d’on ne sait quelle autoroute.

Je suis là, arrêtée, immobile et figée, incapable d’aller plus loin, car la voie d’accès, c’est évident, est tout à fait impraticable… Elle est si courte, si effroyablement courte… Comment peut-elle être aussi courte ? Pourquoi a-t-on prévu, après cette côte intraitable, une voie d’accélération aussi absurdement brève ? Pour réussir il me faudrait un bolide, un de ces véhicules puissants qui bondissent vers leur but comme les fauves sur leur proie. Avec ma pauvre vieille bête fourbue, épuisée par son ascension, jamais, jamais je ne pourrai me jeter assez vite dans le flot dense et rapide, impitoyable, de l’autoroute vrombissante.

Reculer. Reculer. Reculer ! Il faut que je revienne en arrière, tout de suite, que je recommence le trajet, que je ne me laisse pas bloquer là, que je redessine, de toute la force de ma volonté, cette route insensée que m’a tracée le cauchemar.

Reculer ? Non… non, c’est fini, il est trop tard, il n’est déjà plus possible de reculer. Car, tout d’un coup, obéissant à la sombre, absurde et cependant imparable logique du sommeil, la route étroite et pentue qui m’a menée jusqu’à cette impossible voie d’accès a cessé d’exister. Effacée, arrachée, comme le filet de l’acrobate emporté par la nuit à l’instant même où il va tomber. Et, derrière moi, il n’y a plus rien, que ce gouffre sans fond qui souffle son froid noir sur ma nuque. Derrière moi, il n’y a plus que le vide, je le sais sans même avoir besoin de me retourner, je le sais… et que si je recule, ne serait-ce que de quelques centimètres… si je recule…

Alors que faire ? Attendre, peut-être ? Attendre, par exemple, que la circulation s’apaise ? Couper le moteur, rester là sans bouger, à guetter mon heure, et puis sauter enfin sur l’occasion qui toujours se présente, comme chacun le sait… qui ne manque jamais de se représenter, comme tous le redisent…

Attendre ? Non. Impossible. Le temps des cauchemars est si bref, quelques clignements de paupière, tout au plus… Ni report ni délai. Procrastiner, c’est reculer. Et la pente, la pente à laquelle je balance, athlète ou bien pantin, acrobate de moi-même, est si aiguë, si tranchante et cruelle… 

Alors ? Alors… foncer malgré tout, enfoncer l’accélérateur, et fermer les yeux… tenter la chance comme on tenterait le diable ? C’est ce que vous feriez, sans doute, vous, à ma place ? Risquer le tout pour le tout, se battre et s’imposer, ce n’est qu’une question de volonté, de courage, de capacité… oh, vous avez raison, vous n’avez que trop raison ! Et le courage, la volonté, la capacité, je n’en ai jamais manqué, j’en ai tant usé dans ma vie que j’en ai encore à revendre, des débris de courage, de volonté et de capacité…

Mais si j’allais échouer…  ah, pourquoi y penser ? Si j’échouais cependant, si j’échouais… quelle fin atroce… être jetée sans pitié contre un camion dans l’arène, m’encorner sur une Porsche en triomphe, me briser sur une Ferrari en gloire, puis, écrasée, balayée… m’en aller, disparaître, parmi tous ces cadavres pilés de bouts de verre et de morceaux de tôle qui encombrent les fossés… 

Non, ce n’est qu’une question de volonté, on ne peut pas échouer si l’on veut réussir. Si on le veut vraiment.

Donc, si je réussis… si je réussis ? je serai sauvée, n’est-ce pas que je serai sauvée ? bon pilote, conductrice méritante, je ferai tout, je le jure, tout ce qu’on attendra de moi, je le ferai… rebondirai, lutterai, combattrai sans répit… pour mériter de rester dans le circuit, efficace et rapide, à cette place si chèrement conquise… 

Et pourtant, pourtant… je sais bien qu’il ne faut pas y penser, mais j’ai tant de fois cru aboutir auparavant, avant d’être repoussée comme aujourd’hui sur des voies secondaires sans issue… tant de fois j’ai échoué, que je ne peux plus m’empêcher de demander… On ne parle jamais clairement à ceux qui sont coincés sur les voies secondaires, mais n’allez pas croire qu’ils ignorent tout, non… ils se doutent… ils ont eu le temps de réfléchir, et de bien observer ce qui se passe là-bas sur la route qu’ils voient tourner, toute luisante, pas si loin d’eux qu’ils ne puissent deviner… Alors répondez-moi, ne mentez pas, si je réussis, si je réussis, à la fin… ? quel sort attend ceux d’entre nous qui réussissent…  je veux dire ceux qui viennent, comme moi, de ces voies secondaires qui n’ont pour l’autoroute que ces accès obscurs, si rares et difficiles ? quel sort m’attend, moi, si je réussis ? j’irai me perdre, n’est-ce pas, n’essayez pas de me le cacher, j’irai me perdre et m’essouffler, dans le flot trop rapide de cette autoroute qui, je le sais de ce savoir immédiat et incontestable des rêves, ne mène en réalité nulle part, absolument nulle part, de cette autoroute qui ne fait que tourner en rond dans le cauchemar, absurdement, absurdement…

Ne le niez pas, car je le sais, moi qui attends sur le bord de la route, moi qui vaillamment me prépare, anxieuse de pouvoir m’insérer… Si je réussis, non, je n’en aurai pas fini… Il me faudra pour toujours m’épuiser pour rester dans la course, dans ce flot incessant lutter de toutes mes forces contre la sortie de route au visage de poids-lourd, de motard, d’usure ou de trop lourd sommeil. Et lutter, je le sens, je ne le pourrai pas toujours, je ne le pourrai pas longtemps… Dans l’angoisse j’attendrai la panne, l’immanquable panne, d’essence ou de moteur, qui guette sur cette autoroute les voitures trop âgées, aussi bien que les véhicules modestes dont le réservoir trop réduit ne peut contenir que de quoi résister quelques heures – à supposer bien sûr que le conducteur ait eu la prudence ou la capacité de le remplir à son maximum – maigre épargne, humble poire pour la soif, si rapidement consumée sur le circuit affolé de l’autoroute poussiéreuse et ardente… On dit, oui, je l’ai souvent entendu dire, qu’il y a, là-bas, dans les stations-services et les relais, si nombreux, si modernes, tout ce qu’il faut pour s’approvisionner, qu’on offre même de larges facilités pour échanger les véhicules un peu fatigués contre de nouveaux tout fringants, mais qu’il faut choisir entre tous ceux qui… si bien qu’évidemment chacun ne peut prétendre… car les charges qui pèsent sur l’autoroute sont si lourdes, dit-on, désormais, que des coupes sombres ou claires… enfin que le salut de tous, hélas, la providence n’y pourvoit plus… Et moi… oh, moi, vieille et fourbue comme je suis, désormais, moi, pauvre rosse de rebut, poussive, déteinte et cabossée, il est peu probable, vraiment très peu probable que…

Le mieux, dans ce cas, finalement, puisque tout est perdu, d’avance perdu, ne serait-il pas que je laisse tout de suite ici cette illusion de voiture qu’il serait plus juste d’appeler déjà une épave, que je l’abandonne comme un costume usé, sans tergiverser davantage, oui, sur place, ici même, pourquoi pas ? Ne serait-ce pas le mieux… l’oublier, oublier… partir à pied, au long de ce fossé de l’autoroute que je vois s’ouvrir devant moi, marcher, aller, boire la pluie dans mes mains, manger les pissenlits du talus, dormir la nuit sur le sol dur, épave aux côtés des épaves, dans le fracas des moteurs et l’éblouissement des phares, ramper, obscure et furtive, dans l’herbe et la boue, pour éviter les patrouilles – ces patrouilles de l’autoroute qui, immanquablement, dans ce cauchemar qui m’accable, poursuivent sans relâche les marginaux du bas-côté. Tenter pourtant de poursuivre ainsi, au jour le jour, mon chemin de hasard… sachant bien qu’on ne les évite pas longtemps, les patrouilles qui sillonnent les cauchemars…

Car c’est un cauchemar que je fais, un affreux cauchemar… un cauchemar insensé, je vous l’ai dit, insensé, et pourtant obstiné, tellement obstiné.

Imaginez un peu : je suis au volant, devant cette voie d’accès si courte, si absurdement brève, et qui ne cesse de diminuer à mesure que j’hésite…  Mon pied tremble si fort sur le frein qu’il pourrait aussi bien enfoncer l’accélérateur, que se mettre à courir dans la boue… Je n’ai plus qu’un instant peut-être avant que ce peu de voie qui reste devant moi ne disparaisse entièrement, avant que le sol ne se dérobe tout à fait, me jetant dans ce gouffre qui s’élargit, s’élargit… 

C’est un cauchemar que je fais si souvent… si souvent que je me demandais si… enfin si vous, vous aussi, par hasard… ?

Et pourquoi non, pourquoi ne l’auriez-vous pas, vous aussi, ce cauchemar, quelque part dans vos nuits, tendant comme une araignée de bitume ses pièges obscurs dans un coin trouble de vos rêves ?

Est-ce qu’ils nous appartiennent, nos cauchemars ? est-ce qu’ils ne sont pas à tous, au fond, ces cauchemars que le sommeil nous renvoie par ses portes d’ivoire comme du fond d’un miroir ? Est-ce qu’ils ne nous sont pas soufflés, comme les rêves et les désirs, comme les tempêtes et les folies, par ce monde impalpable et instable, qui nous soutient pourtant comme l’air et comme l’eau, par ce monde intraitable, si léger, si pesant, qu’on appelle ambiant ?

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14 commentaires pour Voie d’accès

  1. jill bill dit :

    Ah le cerveau endormi… il vire à gauche, cauchemar, il vire à droite, rêve… en sommes-nous maître la nuit…. merci Carole !

  2. Rêve ou cauchemar ?
    Je ne sais personnellement pas de quoi il s’agit : en aucun matin de ma vie, je ne me suis souvenu de ma nuit …
    Et pourtant, d’après mon épouse, il m’arrive de marmonner, de m’agiter, voire de gémir … au point qu’il lui arrive de me « secouer ».
    Alors, je me tais, parait-il … et suis étonné, le matin, quand elle me résume cette nuit qui échappe à mon propre souvenir …
    Et quand je l’entends raconter ses rêves ou cauchemars, quand je lis ou écoute ceux des autres, je pense que cette « vacuité » nocturne me sied parfaitement …

  3. Bizarre : il était en Belgique 4,55 H. et mon message précédent s’est affiché chez vous à 2, 55 H.
    Rêve ou cauchemar ?

  4. almanito dit :

    Belle métaphore sur notre condition de pauvres humains désorientés, perdus dans ce monde.
    Fais-tu vraiment ce cauchemar? J’en ai un, son frère, récurrent et exténuant: je dois absolument traverser, dans l’urgence, un boulevard mais mes yeux refusent obstinément de s’ouvrir…
    Et inutile de prendre les chemins de traverse, au bout d’un moment, apparait forcément un boulevard.

  5. almanito dit :

    C’est là tout le problème: si nos cauchemars s’adaptent au monde actuel, nous, non!

  6. flipperine dit :

    cela prouve peut-être que dans la vie il faut sans cesse se battre pour avoir qq chose mais les cauchemars nous font peur

  7. Aloysia dit :

    Dans un cauchemar l’esprit utilise les images qu’il a en réserve pour exprimer un mal-être profond qui n’est d’aucune époque. Derrière ces images se trouve une vérité qu’il appartient au dormeur de décrypter en s’interrogeant sur lui-même.

  8. Quichottine dit :

    Si je te racontais mon dernier cauchemar, tu saurais la réponse, peut-être.
    Ils se nourrissent de ce que nous ne pouvons pas admettre, de ce qui nous a choqués… bref, de ce qu’il faut à tout prix évacuer.

    Entrer dans le flot incessant et de plus en plus rapide de nos vies qui ont du mal à trouver leur chemin près des autres… sans savoir comment l’éviter, comment ne pas entrer dans cette course où plus rien d’autre n’a d’importance…

    Je crois qu’il faut laisser le cauchemar exister et savoir qu’il n’ira pas au-delà de la barrière de la réalité, telle que nous la voulons, telle que nous la rêvons lorsque nos rêves ne franchissent pas le mur du son. 🙂

  9. G.Policand dit :

    Le poids des cauchemars récurrents!! Parfois, des semaines durant, on reste troublé par le rêve.
    Je ne m’aventurerai pas dans ce qu’on dit en être le langage…La voiture symbole de la vie?
    Dans mes cauchemars, elle a toujours disparu…

  10. mansfield dit :

    Cauchemar d’une vie qui nous ballotte alors même qu’on croit la maîtriser! Que de chemins à parcourir pour trouver sa route ensoleillée et lisse, droite, paisible!

  11. Hécate dit :

    Je ne compte plus les cauchemars qui ont ont hantés bon nombre de mes nuits. Ils sont variés, certains sont répétitifs….Il y a la noyade par naufrage de nuit…Il y a les verrous des portes qui s’ouvrent d’eux-mêmes ou par des intrusions invisibles. Je cours d’une porte à l’autre ,à peine un de fermer ,que j’entends deux autres s’ouvrir. C’est terrifiant ! ….J’arrête là.
    Bonne soirée….

  12. nanyfrancoise dit :

    Dans les rêves, dans les cauchemars, souvent des indications sur notre vie…
    En tout cas j’ai pris plaisir à vous lire.
    Bon vendredi.

    franetsesenvies.over-blog.com

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