L’installation

Voilà qu’il est arrivé en retard à la fin… ça doit être à cause de ces mauvaises jambes qu’il a maintenant… Parce que, vraiment, c’est la première fois… jamais pu faire autrement qu’arriver en avance, chez HUA… toute sa vie… si on lui avait dit qu’un jour… Tant pis, il attendra dans la queue. C’est qu’il en est venu, du monde ! Pas croyable, ce monde qu’il y a, encore, pour passer la grille, du monde qui s’avance en colonnes et qui parle toutes les langues, comme avant… du monde qui vient de loin, de partout… 

Là-haut, tout près du ciel, l’horloge est toujours là, à vous fixer de son immense cadran sévère. C’est curieux tout de même que les aiguilles aient disparu. Une horloge sans aiguille, une horloge face de lune, qu’est-ce que c’est ? Le visage du temps, peut-être, du temps qui file, puis qui se fige, pour toujours… Quant à la sirène… non, bien sûr… abattue, délogée de son perchoir de métal, la sale poulette hurlante… on ne l’entendra plus, la sirène qui vous sommait, tyrannisant la ville entière, dans les brumes du petit matin, de reprendre la tâche. Et ça, c’est pas dommage tout de même.
Mais le portail, l’immense portail de métal qu’on ouvrait et fermait lentement, il se tient toujours droit et lourd dans ses gonds gigantesques.

— Si vous aviez vu, à l’époque, comment qu’elle s’ouvrait, à moins dix, puis comment qu’elle se refermait, la grille, à moins cinq… 

L’homme à qui il s’adresse, près de lui, porte ses cheveux gris en catogan sur une veste de cuir, et il regarde fixement son smartphone. 

— Quand on était de l’équipe du matin, c’était à cinq heures qu’on prenait. C’était dur, des fois, pour les gars qui venaient de loin, de se tirer du lit. Mais à cinq heures moins cinq… on aurait cru les portes du paradis, ça se refermait d’un coup sur les derniers traînards. Ceux qui restaient dehors étaient obligés d’attendre, dans le froid ou sous la pluie, que ça rouvre un quart d’heure plus tard… et là, c’étaient les portes de l’enfer qui se rouvraient pour eux, parce qu’après, quand ils passaient à la pendule, les pauvres gars, ça ratait jamais, bing, quatre heures en moins sur la paye… la demi-journée pour parfois moins d’une minute, c’était comme ça, à l’époque, c’était la règle, dure comme le fer.

— Oui, répond l’homme, oui oui… et il se replonge dans la contemplation de son smartphone.

— Tiens, voilà que ça avance…. c’est par vagues, comme les serpents… Vous savez ce que ça me rappelle ? ça me rappelle les vendredis de paye… On était payé à la quinzaine, faut vous dire, jusque dans les années 60. On se rendait un vendredi sur deux, à la débauche, jusqu’au guichet du bout du pont. Une armée, qu’on était, une vraie colonne de bleus de chauffe, qui partait de chez HUA, et qui traversait le fleuve. Le gars d’en-bas était assis dans sa petite cage toute sombre, et il donnait à chacun son compte, bien protégé par les barreaux. Sinon, on en aurait eu, de la bagarre, avec toutes ces retenues qu’ils nous flanquaient… Ensuite, ça s’est modernisé, d’accord, on est passé au mois, avec des feuilles imprimées auxquelles on comprenait plus rien et qu’on savait plus contester… Mais la paye au guichet, l’attente, la foule, c’était quelque chose, les vendredis de paye, on avançait en file comme une armée, on parlait, on se racontait ce qu’on ferait avec les sous, on rêvait, on se montait des histoires… au bout de la quinzaine, bien sûr, il nous restait plus qu’à attendre la suivante… mais on y croyait de nouveau, on reprenait tout guilleret sa place dans la file… vous auriez vu…

— J’imagine, dit sans entrain la dame au manteau rouge vers qui il s’est tourné.

—… faut vous dire que j’ai travaillé ici, moi, dans le temps…

— Je vois ça, dit distraitement la dame très parfumée dont l’oeil averti se pose juste sur ce trou qu’il a mal rapetassé à cause de ses mauvais yeux, au genou gauche, dans le tissu usé de son « bleu ».

— J’ai mis ce bleu…  faites pas attention, c’est l’habitude… on avait tous des bleus, ici, autrefois… des bleus de chauffe, qu’on appelait, à l’époque… C’est devenu rare, les gars en bleu… Des jeans, qu’ils portent, maintenant, les jeunes…

—En effet, dit la dame aux cheveux peroxydés, en feuilletant son magazine.

— Vous savez combien ils prennent, pour la visite ?… ils le disaient pas, dans le journal… moi, j’aurais jamais pensé à payer pour revenir chez HUA, mais ce matin, quand j’ai vu… dans le journal… vous avez lu l’article ?

—Tout à fait, dit la dame au foulard Hermès, soudain intéressée. Un excellent article. Ma fille est pigiste au journal, figurez-vous… les jeunes sont si longtemps précaires, de nos jours… ma fille a pourtant fait Sciences-po mais actuellement… Justement, pour l’article, c’est elle qui…

—Avancez donc, devant, au lieu de bavarder… 

—Dire qu’ils font payer pour entrer maintenant !

—Plein tarif ? dit la fille du guichet.

—Retraité. Je suis retraité. J’ai même été pré-retraité, moi… ils m’avaient mis en préretraite, que je vous explique, à l’époque, quand ils ont fermé… on s’était battu, ce qu’on s’était battu… on avait négocié les pré-retraites…

—Nous n’avons pas de tarif pré-retraité.  Retraité non plus, d’ailleurs. Enfants, étudiants, demandeurs d’emploi… Donc un billet plein tarif pour la visite guidée, ça vous fera douze euros.

—… douze euros pour quarante-deux ans ? Parce que c’est quarante-deux, que j’ai fait ici, moi, quarante-deux ans tout rond, et mon père avant moi y est resté jusqu’à sa mort. Quarante-six ans, qu’il a passés chez HUA, mon père, avant moi… quatre-vingt-huit ans à nous deux, ça fait une vie, hein ? une vie, on a donné une vie, à nous deux…

— Ah oui… ?

— Vous les vendez cher, mais je veux bien payer, parce qu’ils me plaisent, en fait, vos petits billets, avec la petite photo… d’ailleurs c’est bien possible que je soye dessus… que je sorte mes lunettes… que je les essuye… que je voye… C’est que je le connais comme mon ombre, c’est que je l’ai vu de près, moi, le Pilon… je faisais partie de l’équipe d’enclume, à la fin… le Pilon, que ça s’appelait, le Pilon, avec tous ses desservants, comme on dit pour les canons… Le Pilon… ah, dire que je le tiens dans la main comme un timbre poste…! le Pilon, tout minus, dans le creux de ma main… ils sont magiques, ou bien ils sont menteurs, vos tickets de tombola, parce que je peux vous dire…

—Si vous voulez bien laisser passer les clients suivants, monsieur ? Vous pouvez aller vous asseoir dans le hall, en attendant le début de la visite. Le guide viendra chercher le premier groupe à quinze heures précises.

Le hall… l’escalier de marbre blanc qui monte aux bureaux… ça fait plaisir, quand même, de tout revoir. Et la verrière, là-haut… ils l’ont bien nettoyée… une vraie verrière de paradis maintenant, qui renverse tout le ciel sur le marbre. Le paradis là-haut, et l’enfer tout en bas… c’est ce qu’on disait, à l’époque. Et on savait de quoi on parlait.

La pendule aussi, elle y est toujours… et toujours la même, avec son air rébarbatif, son oeil noir de chien méchant, et sa mâchoire prête à vous déchirer… Mais qui est-ce qui se souvient encore de ça ? Il s’amuse à passer son ticket dans la fente pour voir si elle mord encore… Non, elle est aussi morte que l’horloge, et c’est drôle, il a comme un pincement de regret à la voir comme ça, silencieuse et figée, cette vieille vache de pendule

C’est vrai qu’on a disposé des bancs dans le hall… mais des bancs de plastique… franchement… et quelle idée, d’avoir mis des plantes vertes… comme si on était… dans une banque, ou une assurance, ou une société d’intérim… on en voit partout maintenant sur le quai en bas, de ces sociétés d’intérim… avec des plantes vertes qui s’étiolent contre les vitrines sales.

Ah, tiens, c’est donc ce petit jeune, qui va faire le guide ?

-… Je m’appelle Aurélien…

Aurélien ? Les gars, ici, c’était toujours par leur nom de famille qu’on les nommait : Rigoulot, Locatelli, Charrier, Fernandez, Gonkiewicz, Guerroumi… ils se souvenait de tous les noms…

-… Le site que vous allez découvrir représente une surface totale de 258 hectares. Vous êtes ici dans le bâtiment central… plus précisément, dans le hall d’entrée commun aux hangars de fabrication et aux bureaux de l’administration : Le Sas… qui constituait l’unique accès possible au site sécurisé et entièrement entouré de grilles. A partir du Sas, où l’identification se faisait par le moyen d’une carte spéciale, on accédait, soit aux bureaux de l’entreprise, situés aux étages supérieurs de ce même bâtiment, soit aux hangars de production…

Le Sas ? Il ne se souvient pas d’avoir déjà entendu ce mot… Le petit gars Aurélien peut très bien avoir raison, il a dû trouver ça dans un livre, mais tout le monde disait « le Sac », à l’époque… « Hop, dans le Sac », voilà comment qu’on disait, dans le temps. Même les petites dactylos avec leurs bas nylon… « hop, dans le Sac », elles ricanaient en ôtant leurs caoutchoucs, et leurs dents soudain paraissaient si blanches sous le rouge à lèvres épais qu’on avait envie de les embrasser à pleine bouche… Le Sac ! Il voudrait préciser… il lève le doigt, comme il le faisait, petit, à l’école, mais le jeune homme est déjà passé à la suite :

— …A votre droite, la loge du gardien, qui surveillait strictement les allées et venues, sur ce site hautement sécurisé. C’est lui, qui, de son poste, actionnait à heures fixes l’ouverture et la fermeture du portail de fer monumental. Dans l’angle, vous remarquerez la pointeuse, qui permettait de vérifier les heures d’entrée et de sortie.

La pointeuse ?…

— … la pendule !

—Pardon, monsieur ?

—La pendule… Ils l’ont mise en 67 au lieu des marrons pour mieux nous sucrer nos bonis…

—…. Oui, je vois, merci monsieur… A l’emplacement de la bibliothèque actuelle, la BHTE (Bibliothèque de l’Histoire du Travail et de l’Emploi), se trouvaient les vestiaires du personnel. On peut encore observer la longue rangée des éviers de ciment soudés au mur dans lesquels les ouvriers tachés de suie procédaient à leurs ablutions…

… en face de vous, l’escalier monumental, de marbre jusqu’au premier étage, de chêne à partir du second étage, puis de fer pour le tout dernier étage, menait aux bureaux de la direction, puis aux bureaux d’étude, et, enfin, aux divers secrétariats annexes… Ces locaux, aujourd’hui affectés aux services municipaux, ne sont pas inclus dans la visite, mais vous pouvez vous avancer jusqu’à l’escalier pour mieux apercevoir la verrière… Cette verrière, de style Art Nouveau, est une oeuvre majeure de Paul Rochecorbière (1888-1949), un élève de Lalique…

… La quoi… ? C’est intéressant, pas à dire, cette visite, douze euros qu’il va pas pleurer, finalement… il n’avait jamais pensé, à l’époque, à bien la regarder, cette verrière noircie de fumée et reblanchie aux fientes de mouettes… S’il avait pu se douter que c’était de l’art… c’est vrai qu’elle est belle, bien nettoyée comme elle l’est maintenant, un vrai vitrail d’église, projetant sur le marbre des marches une pluie fine d’arc-en-ciel… 

… à votre gauche, le couloir qui mène au hangar n°1. Si vous voulez bien me suivre…

Comme il y va, le petit gars, un rapide, on voit bien qu’il travaille que de la langue, lui… 

… nous sommes donc ici dans le hangar n°1, où travaillaient les mouleurs. Les rails fixés dans le sol servaient à acheminer les chariots transportant le sable… Il faut savoir en effet que le sable était un ingrédient indispensable à la fabrication des moules… du sable récolté ici même, dans la Loire toute proche, par les dragueuses de la société HUA… cela surprend quelquefois, que les pièces d’acier trempé si solides qu’on fabriquait ici aient pu trouver leur origine dans le sable, si fragile, si malléable… mais c’est justement cette malléabilité du sable qui lui confère les qualités nécessaires…

… Le sable… il a raison, cette fois, le petit Aurélien, le sable… c’était là qu’il avait commencé dans ce hangar numéro un, au sable, comme apprenti mouleur. Un beau métier, mouleur. Il aimait dessiner sur le sable les formes délicates entre lesquelles s’épanouiraient les pièces. On en avait partout, à l’époque, de ce sable apporté du fleuve, sous les pieds, dans les cheveux, dans les yeux, dans la peau… jusque dans les veines épaissies des mains que la chaleur enflait.

Le sol de ciment était si bizarrement lisse et propre, maintenant. Où l’avait-on emporté, tout ce sable ? Est-ce qu’on l’avait rendu au fleuve, est-ce qu’on en avait coulé le béton des immeubles qui se pressaient partout dans les rues qu’il avait traversées pour venir, qui avaient remplacé la petite épicerie du « Coin », le café « Du Progrès », la boulangerie du « Pain quotidien », et toutes ces bicoques d’ouvriers qui s’amoncelaient là, dans le temps…

—… le moule qui a servi à fabriquer les médailles souvenirs de bronze numérotées, que vous trouverez en vente dans notre boutique…

…Des médailles… ? ils en auraient mérité, les gars, dans le temps, c’est sûr. Dommage qu’alors on n’ait pas pensé à en fabriquer pour eux…

—… on pique ensuite le sable avec des aiguilles, ce qui permet de ménager de minuscules conduits pour le dégagement des gaz qui se forment lors de la coulée…

… Toutes ces photographies géantes, sur les murs… ça fait bizarre de les voir tous là, presque grandeur nature… l’air tellement sérieux en noir et blanc… c’est drôle tout de même que le noir et blanc aille mieux aux morts que la couleur… Tiens, ici, les gars du bureau d’études… ils y sont tous… même le petit Lefèvre, le dessinateur triste, celui qui s’était jeté à la Loire un soir, à cause d’une femme… pauvre gars… on l’avait repêché, et pour finir il s’était fait écraser par un wagon à grenaille, comme un idiot ordinaire ! Et, là, la grève de 1957… tous ces visages ardents et résolus… 

—… le noyau, constitué de sable aggloméré et durci par cuisson, destiné à réserver les évidements intérieurs de la pièce…

… et… oh… là… au premier rang, bon sang… mais c’est Fernandez ! pas possible… sacré Fernandez… le poing tendu et l’oeil farouche… il était venu d’Espagne, à l’époque, un fugitif de là-bas… un syndicaliste, que c’était, un meneur… fallait voir… sacré Fernandez… une fameuse grève qu’on avait eue, avec lui, en 57… 

—… nous voici donc maintenant dans le hangar n°2, destiné à la coulée de fonte proprement dite… Attention, je parle ici de fonte de deuxième fusion…

… les cubilots ! Qu’est-ce qui s’est donc passé ? Il n’y en a plus qu’un… et encore… Comme il a l’air bizarre, tout nu, tout déshabillé, ce pauvre cubilot, seul et bien astiqué dans son hangar dépoussiéré… est-ce que c’est encore un cubilot, ça ? tout juste une cuisinière, et encore…

—… dans les cinq fours, appelés cubilots, la production pouvait en effet atteindre neuf tonnes à l’heure… La fonte liquide était acheminée dans des poches suspendues à ce monorail… 

… et le cadran, qui est-ce qui l’a bloqué sur la température minimale ? Il voudrait bien le tenir, celui qui… sûr qu’on va pas aller loin, avec des imbécillités pareilles…  

—Monsieur, s’il vous plaît, il est strictement interdit de toucher le matériel d’exposition.... on obtient alors une pièce métallique ayant la forme exacte du modèle…

… la poignée… mais bon sang qui est-ce qui ?… Bloquée coincée fichue. Satanée poignée… Pas moyen rien à faire…

… une multitude de possibilités… ne touchez pas monsieur, c’est in-ter-dit… Comme je le disais à l’instant, on peut fabriquer absolument ce qu’on veut, par cette méthode, du jouet d’enfant jusqu’à ces hélices énormes qui équipaient les cargos du chantier naval... nous sommes, dans cet atelier, au coeur du travail humain, de l’effort millénaire du forgeron pour tirer de la matière inerte tout ce qu’elle peut donner à l’homme… 

Et ce guide qui pérore. On ne pouvait pas parler, ici, à l’époque, on hurlait, on se faisait des signes… C’était le royaume du bruit et de la chaleur. Le territoire brûlant du fer et du feu, où les fondeurs  arrachaient à l’informe le métal en fusion pour le coucher dans leurs moules. L’empire du chaos, d’où surgissait l’ordre et la forme. Il avait été fondeur, aussi. Mouleur, puis fondeur, piloneur enfin, c’était le parcours des bons ouvriers, dans le temps…

—… on transportait ensuite les pièces dans le hangar numéro 3, actuellement fermé pour travaux, et on les laissait reposer plusieurs heures, parfois même plusieurs jours… les démouler trop tôt les aurait fragilisées…

… il récite, ce petit gars, il vous débite ça comme au comptoir, sans rien y connaître… sinon, il raconterait bien d’autres choses, il dirait le bruit, il dirait l’effort, il montrerait la foule des ouvriers concentrés chacun sur leur tâche et sur la tâche commune… le paradis au coeur en fusion de l’enfer. A moins que ce n’ait été plutôt l’enfer au coeur du paradis en fusion… Enfin, c’était, dans le temps, ce qu’on appelait le boulot… le travail, quoi. 

… à 1135 degrés Celsius… D’une hauteur de 26 mètres et d’une longueur de 50 mètres, le hangar n°4 abrite le marteau-pilon qui est aujourd’hui la pièce maîtresse du musée…  Je vous laisse admirer…

Très impressionnant, oui, madame, très impressionnant… il faut se représenter la masse frappante, d’une largeur de un mètre quatre-vingt dix, d’un poids de 100 000 kilos… c’est-à-dire… oui monsieur, cent tonnes… il faut l’imaginer, se déplaçant verticalement, guidée délicatement par les glissières du bâti…

Le Pilon… ! le Pilon, c’était la Bête, fabuleuse, mais mal apprivoisée et sournoise… c’était là qu’on tapait les belles pièces, sur l’énorme enclume… là qu’il y avait les plus horribles accidents, comme s’il lui avait fallu sa ration, de temps à autre, à la Bête…

—… ici, oui, sur ce site unique en France, en effet, tout à fait, on fabriquait les hélices de navire… non, monsieur, pour répondre à votre question… non, il ne reste plus rien aujourd’hui des industries qui faisaient la fortune de la ville à l’époque… elles sont toutes parties… la mondialisation, oui… rien qu’ici, il y a eu jusqu’à 2000 employés, selon les années, 1200 sur le site voisin des raffineries Voraz, et jusqu’à 1500 sur le chantier naval… ah… le passé est le passé… il faut bien s’adapter, oui, oui, tout à fait raison… s’adapter… 

…s’adapter. Ils répètent cela partout, aujourd’hui. S’adapter. Qu’est-ce que ça veut dire, s’adapter ? Se coucher soi-même dans le sable, et se larder de coups d’aiguille, pour être toujours la pièce indispensable et prête à la coulée, dans l’atelier furieux du monde… ?  

— Vous avez une question, monsieur ?

—Non, non, pas une question, juste dire… quand ils ont fermé, ici… quand ils ont fermé… c’était en 87, quand ils ont fermé… ils ont fermé… ils avaient déjà licencié, l’année d’avant… alors quand ils ont fermé… quand ils ont fermé… ils ont fermé…

—Oui monsieur, c’est en 1987 que HUA a fermé, en janvier 1987 précisément, je vous remercie pour votre intervention… et c’est en 1997 que la municipalité a décidé de réhabiliter…

 … Le hangar n° 5 accueille désormais des expositions d’art contemporain… Jusqu’au 15 novembre, vous pouvez admirer l’installation de Fabrizio Martellan… cette installation en mouvement, intitulée « Travail », a été fabriquée spécialement sur une imprimante 3D, à partir d’un dessin de l’artiste récemment acheté par un collectionneur russe anonyme pour un montant record de trois millions de dollars… en effet, il en a été question à la télévision… Il s’agit donc d’une hélice de format réduit, mais aux proportions exactes, que vous voyez surgir lentement de son tas de grenaille, puis prendre forme à la flamme dans son magma de fonte… avant de retomber enfin en poudre de grenaille dans le circuit de récupération très ingénieux qu’a installé l’artiste… puis de nouveau la grenaille… Oui, monsieur, le feu est un véritable feu, mais alimenté par un circuit à gaz ultra-moderne, presque sans déperdition d’énergie… et il s’agit d’une hélice de navire, tout à fait, d’une hélice semblable à celles qu’on fabriquait ici, dans les chantiers navals.
« L’oeuvre humaine prend naissance, transformant la poussière par le feu, elle s’élance, forte et hardie, à la conquête des mondes, puis redevient poussière de grenaille et sable... » Fabrizio Martellan a ainsi voulu par cette oeuvre, je cite, « tout à la fois rendre hommage au travail des hommes, célébrer les possibilités nouvelles offertes par le développement durable, et proposer au public une réflexion métaphysique sur l’inexorable passage du temps. »

Qu’est-ce qu’il raconte, ce guide ? une réflexion métanimportequoi… Parce que le travail, le travail, non mais, est-ce que c’est ça, le travail ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a personne, absolument personne, dans ce machin métautruc ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a même pas un gars, là, à travailler tout penché dans les flammes ? On était au moins cent gars, sous le hangar 5, à l’époque, cent gars à s’activer, dans le temps… et deux mille en tout chez HUA, une véritable armée… et partout, partout, c’était comme ça, des armées, des armées de travailleurs prêts à l’ouvrage et prompts à la révolte…

—Monsieur, il est strictement interdit de s’approcher à moins de vingt centimètres des oeuvres exposées…

Le travail… j’ten ficherais, moi, de ce travail-là… sans un gars pour transpirer… !

—Monsieur, s’il vous plaît, je viens de vous dire… ! Il est tout à fait interdit de toucher les oeuvres !

— … D’ailleurs, cette hélice, elle était mal faite, incroyable, il manquait… heureusement qu’il était passé par là pour arranger ça, lui, un gars de chez HUA qui s’y connaissait…

— Monsieur, je vais être dans l’obligation d’appeler un vigile…

… Penche-toi… penche-toi encore… penche-toi sur la fournaise…

—Oui…

—Qu’est-ce que tu vois, mon gars ?

—Avant… je vois tout avant… le monde d’avant… les gars d’avant dans les ateliers, la fumée, le bruit, le bruit… le bruit, et l’odeur, l’odeur du charbon et du métal… je la sens très bien, l’odeur… l’odeur d’avant, et la chaleur, aussi, la chaleur d’avant, elle coule de nouveau sur mon front en grosse sueur salée…

— Pourquoi que t’a voulu revenir, mon gars ? Tu crois vraiment que t’as été heureux, dans le temps, ici à transpirer et à trimer ? 

— J’en sais rien. C’était enfer et paradis mêlés, ici… je peux pas dire… mais c’était avant. Et avant… avant, c’était un monde, ici. On bossait là, tous ensemble et chacun à sa place. A bâtir quelque chose qui nous coûtait de la peine et qui peut-être bien était bon, ou peut-être bien était mauvais, mais qu’on voyait grandir et qu’on bâtissait avec l’aide des machines, mais aussi avec son corps et sa main d’homme. Non, je te dis pas que je regrette, c’est pas à regretter, tout ça, la peine et la sueur, et les morts et les accidentés, mais où ils sont, les gars, là, dans cette installation métaumachin, où ils sont, hein, tous les gars d’avant ?

—Penche-toi davantage… qu’est-ce que tu vois, maintenant ?

—Tout… chaque visage, chaque main, chaque muscle, et les machines avides… et la chaleur, surtout, la chaleur qui tremble dans la fumée, et qui fait accoucher le métal…

—Et l’hélice ? Tu crois qu’elle va en tirer encore des navires vers le large, l’hélice… ?

—Oui… l’hélice, t’en fais pas, elle s’en va, l’hélice, elle tourne, elle l’emmène loin, le navire… il y a des rêves, là où elle l’emmène, et aussi d’autres gars qui travaillent, à fabriquer des mondes…

—Et le sable, et la grenaille ? Tu les vois aussi ? Est-ce que c’est vraiment possible, qu’elle retombe en poussière et qu’elle disparaisse, une hélice faite ici, passée au feu d’ici ?

—Oui, c’est possible… je crois bien que c’est possible… il faut bien…

—Et alors, qu’est-ce que t’en penses ? 

—Moi ? je sais pas… ça m’est égal, je crois, que tout soit fini, du moment que je me suis retrouvé, que j’ai retrouvé les gars…  qu’on est ensemble encore… 

—Alors reste là, bouge plus… mets ta main dans la mienne… mets ta main dans la fonte, mets ta main d’homme dans la flamme… laisse-toi couler, laisse-toi faire…

— Enfin, monsieur !!!!

Jamais il ne put comprendre, le jeune guide, comment le vieux visiteur qui ne semblait plus avoir toute sa tête, et qu’il avait si vainement rabroué, avait pu se transformer, comme ça, d’un coup, d’un claquement d’on ne sait quoi, en une véritable statue de bronze…

Décidément, ces artistes contemporains, ils avaient plus d’un tour dans leur sac… faire venir un acteur… grimé en vieil ouvrier, avec son « bleu » et son béret, et lui faire installer l’air de rien comme un clown une authentique statue, quand on pense au poids que ça peut représenter… non, elle devait être là d’avance, évidemment, cachée par un dispositif spécial que l’homme n’avait eu qu’à actionner… mais le plus fort, c’était que le vieux bonhomme ait pu disparaître d’un seul coup, se perdre dans le groupe des visiteurs, ou dans les ombres des hangars, en laissant derrière lui sa statue… Et… oui, c’était beaucoup mieux, maintenant, très fort, l’homme dans les flammes, modelant l’hélice entre ses mains humaines… Très fort, c’est sûr, ce Martellan… un maître… une cote incroyable… de l’hyper-réalisme à la Duanson… humoristique et douloureux, la salopette par-dessus le marcel… et le béret posé de travers, le renflement clownesque du ventre, et les rides sur les mains… et les gouttes de sueur sur le front… tout ça en fonte et d’une seule pièce… Comment avait-il pu s’y prendre ? Très fort, ce Martellan… une « installation évolutive et interactive », ça devait être cela, l’idée… on en avait parlé dans le dernier numéro d’Art-Post… dire qu’il n’avait jamais remarqué, lui qui depuis une semaine était venu chaque jour… jamais repéré le mécanisme qui… que… Enfin, c’était beaucoup mieux, beaucoup, beaucoup mieux maintenant, pas de doute… cette présence humaine… elle avait manqué jusque-là dans l’installation, il s’en rendait compte maintenant… avec le personnage, c’était vraiment devenu puissant, métaphysique, oui, certainement… Sans doute, en procédant en deux temps, en ajoutant soudain cet élément humain à son installation d’abord toute abstraite, l’artiste avait-il voulu susciter une prise de conscience, faire comprendre que… oui, probablement, c’était cela… que le travail… sans les hommes… Evidemment, il fallait bien le reconnaître, certaines choses restaient un peu obscures… il ne comprenait toujours pas, par exemple, comment…  

…mais il n’était que stagiaire. Et engagé pour seulement trois semaines. Il était tout à fait normal que certaines choses lui échappent.

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9 commentaires pour L’installation

  1. jill bill dit :

    J’l’adore ce vieux visiteur, nostalgie de l’endroit bien connu et pour cause… merci, JB

  2. G.Policand dit :

    merveilleuse description de l’abîme entre l’ancien temps _pas si lointain_ et la manière de l’évoquer.
    Merci de nous l’offrir.

  3. Quichottine dit :

    Wouaouh !!!
    Une fin en apothéose… je ne m’y attends jamais et pourtant je sais de quoi tu es capable.
    Un récit formidable…
    Tout ce que je pourrais ajouter ne servirait à rien. C’est comme si nous y étions.
    Merci !

  4. flipperine dit :

    un très beau texte mais cher le billet d’entrée

  5. gadgio dit :

    Très émouvant!
    Extraordinaire document. Merci !

  6. Alain dit :

    Qu’en a-t-il à faire de cette verrière Art Nouveau, ce vieil ouvrier, puisqu’il ne la voyait pas. En plus, il doit payer pour visiter sa vie ancienne : dure, sale, peu payée, mortelle…
    Les réflexions métaphysiques, notées sur d’obscurs cartels, des artistes contemporains m’interpellent toujours. Faut-il, aujourd’hui, des mots abstraits pour expliquer une œuvre ?
    Une réussite totale, Carole.

  7. almanito dit :

    Son passé n’existe plus, et il est rejeté du présent. Que pouvait-il faire sinon reprendre SA place pour toujours et affirmer son existence?
    Belle histoire poignante et forte.

  8. mansfield?.over-blog.com dit :

    Un beau texte sur le passé qui marque profondément des êtres qui n’en réchappent jamais et qui en indiffère d’autres pourtant en quête de cette époque, et peu capables de s’en représenter les contraintes!

  9. dombouvet dit :

    C’est un texte bien étonnant. Je crois que pour le « comprendre » il faut faire partie de ces gens qui ont œuvré longtemps dans une même entreprise. Que ce soient des visiteurs ou des employés d’aujourd’hui, personne ne peut vraiment ressentir ce que veut dire « avant »

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