Le discours de Noël

A Noël Lucien, mon arrière-grand-père

.

Il a posé sur la grande table de la « salle » son dictionnaire Larousse enveloppé de papier brun. Il a apporté aussi l’ouvrage tout récent du professeur Charles Gide sur les Associations coopératives agricoles, que lui a prêté son ami Gaston de Selommes. Et bien sûr ce numéro de l’Encyclopédie populaire illustrée du XXème siècle qu’il a acheté vingt-cinq ans plus tôt à Vendôme, chez Doucet, et où brille comme une étoile, près du mot « Socialisme », le nom du grand Buisson, « directeur honoraire de l’enseignement primaire, professeur à la faculté des lettres de Paris », son homonyme illustre.

L’horloge brasse l’air comme un moissonneur tranquille.

Une abeille alanguie s’éveille aux poutres du plafond.

Par la porte entrouverte entre un rayon de soleil tout dansant de poussière où tournent les atomes, comme des mondes, ainsi qu’il l’a appris dans les pages scientifiques du dernier numéro du Progrès de Loir-et-Cher.

Aimée est sortie pour la messe. Il a le temps.

Il n’y va jamais, à la messe, lui, bien entendu. Même aux enterrements il reste sur le parvis, puisqu’il est un Rouge, un républicain socialiste, comme on dit alors.

Et un élu désormais. 

Aimée ne rentrera pas avant midi et quart. Ils habitent loin du bourg, elle a longtemps à marcher depuis l’église. Et puis elle bavardera un moment, avec Andrée venue de Troô, avec les cousins Guillonneau du hameau de Villeron.

Dans la solitude de cette belle matinée de printemps, il va le rédiger, enfin, ce discours dont il a si longtemps rêvé. 

Il y a si longtemps qu’il veut faire un discours. Un discours où il mettra en détail sa pensée et sa foi. Un discours comme ceux de Jaurès.

Presque aussi beau. Enfin… moins beau, peut-être, mais un discours tout de même. Un vrai discours. Comme ceux de Rozier, comme ceux de Dalmon, autrefois, à la grande époque de la propagande agraire en Loir-et-Cher. Un discours qui exprimera toutes ses idées, son rêve d’un socialisme agricole tranquille et bienveillant. Car le socialisme ne peut pas être seulement ouvrier, il en est convaincu, il doit d’abord être rural, grandir dans le peuple immense des villages. Il ne doit pas épouvanter le pauvre peuple des campagnes avec des idées venues de la ville, mais tenir compte des besoins et de la pensée des ruraux, de leurs souffrances, de leur labeur, de leurs préjugés et de leurs erreurs aussi. Il ne doit s’imposer brutalement à personne. Il doit être doux comme une brise de printemps. Tranquille comme un lumas. Obstiné comme une horloge de campagne. Généreux comme un blé bien grené. Bon comme le miel dans la bouche écorchée de ceux qui ont eu faim. Il va tout expliquer.

Il le leur a promis, il le fera, il doit le faire. Il y en a tant, cette fois, qui ont voté pour lui. Il ont confiance en lui, le petit cultivateur rouge qui a remporté contre toute attente le canton de Savigny. En lui, qui n’est pas allé aux écoles de Paris, mais qui sait parler presque aussi bien que Triaureau le littérateur. En lui, qui a l’appui de Besnard-Ferron le Maçon de Villiers à la langue aussi pointue que sa barbiche, et, ce qui vaut beaucoup mieux, l’estime du bon docteur Breitman de Romorantin. En lui, qui l’a emporté sur tous les Chauvigny, sur tous les Gérard, sur tous les « gros », les maîtres, les fumeurs de cigare, qui font venir dans leurs châteaux des précepteurs et des demoiselles anglaises pour instruire leurs enfants. Il ne sait pas l’anglais, certes non, mais il l’a emporté, et il saura tenir tête, c’est certain et c’est sûr, aux grands propriétaires du Conseil, au baron Goury, à l’énorme Gauvin, à Boudin le dédaigneux.

Quant ils ont su, après le décompte des voix que le garde-champêtre a crié et affiché à tous les carrefours du canton, ils l’ont assailli : 

—Tu leur diras, Lucien, pour l’autobus. Tu leur diras qu’il faudrait un service d’autobus pour aller de Savigny à Saint-Calais, le jour du marché. Tu leur diras, que je fais les dix-huit kilomètres à pied, tous les jeudis, pour aller vendre mes oeufs et mes poulets, à mon âge, tu leur diras…

—Mais pourquoi que tu t’es fait appeler Noël, sur les affiches, Lucien, tu veux t’appeler Noël, asteure, au lieu de Lucien ? 

—Ce n’est pas la question que je veuille ou que je ne veuille pas, mère Huppenoire, Noël Lucien c’est mon nom, tout simplement, mon nom à l’état-civil, mon prénom officiel, et on ne m’appelait jusque-là, Lucien que pour me distinguer de Noël Mary mon père et de Noël Laurent mon grand-père… 

—… Et te v’là Noël comme devant, toi qui veux pas croire au Christ-roi… C’est parfait bon, Lucien, si tu veux qu’on te nomme Noël, on te nommera Noël, puisque t’es un élu… mais va pas t’acagnardir, va pas perdre ta loquence, Lucien… va pas oublier… tu demanderas au préfet, pour le service d’autobus du jeudi…

—T’expliqueras qu’on n’a point de quoi pour se payer des automobiles et qu’il nous faut un car…

— Et l’électricité ? Pourquoi qu’elle s’arrête à Prunay, l’électricité, pourquoi qu’elle va pas au moins jusqu’à Savigny ? ça porte tort aux négociants… tu demanderas, hein, Lucien, pour l’électricité ?

—Lucien, tu demanderas aussi, pour la prime de survie aux nourrices… qu’on la revoye à la hausse, parce que c’est si peu de chose, qu’on nous donne, que certaines en laissent trop mourir, des petiots, et que ça fait peine aux braves coeurs…

—Et pour les pommes de terre, t’expliqueras, qu’elles sont rouillées trop souvent, et qu’il faudrait nous aider à nous fournir en bouillie cuprique…

—Et ces jardrins du Bien de famille, à Blois, ce serait ben bon qu’on en aye, itou icite, à Savigny où qu’il se trouve des familles ouvrières sans potager…

—Tu parleras pour les anciens combattants aveugles, Lucien… tu le diras qu’il faut leur réserver des emplois, qu’il faut les réserver tous aux aveugles, les rares emplois qu’ils peuvent occuper…

—Surtout n’oubliez pas, monsieur Buisson, d’intervenir en faveur de ces petits Arméniens que l’orphelinat de Vendôme a placés dans nos classes, et qui auraient besoin d’une bourse, pour poursuivre quelques études, au lieu d’entrer aussitôt en apprentissage.

—Bien sûr, monsieur Secrétin, bien sûr.

—Il serait à souhaiter aussi, monsieur Buisson, que des professeurs de musiques itinérants pussent venir enseigner à nos enfants des campagnes à jouer de tous les instruments… vous, monsieur le conseiller, vous qui jouez de la trompette, vous qui avez été musicien à l’armée, vous qui avez même appris le violon en autodidacte, vous êtes à même de comprendre quelle souffrance, pour l’enfant doué, engendre la privation, la mutilation de ses dons…

—Je penserai à tout cela, mademoiselle Lubineau-Rivard. J’en prends bonne note… Mais toi, Clovis, toi, tu n’as rien à demander ?

—Oh, si, Lucien… je voulais dire Noël… un voeu… tu émettras ce voeu avec tous ceux du cartel des gauches, avec Besnard-Ferron, avec Amiot : il est nécessaire d’instituer partout, jusque dans les plus petites écoles de village, comme on vient de le faire si heureusement à Fontaine, des cantines scolaires subventionnées. J’en ai tant vu, de ces enfants qui ne mangent qu’un peu de pain frotté d’ail à midi, et reprennent ainsi, le ventre presque vide, des cours qu’ils peinent à suivre, faute de s’être correctement sustentés… j’en ai tant vu, aussi, déserter les bancs de l’école pour aller garder les bêtes et faire les vendanges, de ces maigres petiots qu’on retiendrait si aisément par l’offre d’un repas… 

—Oui, il nous faut partout des cantines, de la bonne nourriture terrestre. Et des bibliothèques, Clovis. N’oublie pas les bibliothèques. N’oublie pas la nourriture spirituelle. Le livre émancipera le peuple. Le livre laïc du grand savoir moderne l’emportera sur le livre archaïque de la superstition. Nous achèterons des livres pour toutes les écoles, et même les plus humbles, dans les plus petits villages, auront leur bibliothèque, où les enfants, où les parents, les grands-parents même…

—…et vous me le ferez avoir, le bureau de tabac qui va se libérer à Thoré, pas vrai ? Rapport à réparer la faute à vot’cousin Fleurant quand j’étais chez lui domestique…

—C’est vieux, mère Couty, l’eau du Grand Ri a depuis longtemps passé sous le pont de Tours, mais vous le savez bien que je ferai tout mon possible… tout mon possible…

—Deux p’tiotes, qu’il m’a fait… comment que je pourrais l’oublier, deux p’tiotes, moi qu’avait pus lune part où demeurer… et si la plus p’tiote était point morte au berciau, jamais j’aurais marié Couty, moi pauvre fille Périnelle. Alors vous me le ferez avoir, le bureau de tabac, pas vrai, demeshuy que j’ai appris à lire avec monsieur Granger au cours des adultes, et à écrire un p’tit tout de bon ?

Tous, ils avaient tous mis en lui leur confiance.

Puisqu’il avait été élu.

Lui, Noël Lucien Buisson cultivateur-propriétaire à Fontaine.

Fils de Noël Mary Buisson.

Petit-fils de Noël Laurent Buisson.

Arrière-petit-fils de Laurent Noël Buisson.

Lui, le petit Lucien de la ferme des Coupes.

Et désormais Noël puisque Noël est le cri que poussait le peuple à l’occasion de tout heureux événement politique, ainsi qu’il est écrit dans les pages du Larousse.

Noël comme jamais.

Élu.

Conseiller général.

Républicain socialiste.

Du Cartel des Gauches.

Du parti du Progrès. Du parti de Jaurès. De Zola. De Hugo. Du bonheur que les hommes construisent avec des mots, avec des lois et des projets, contre la grande misère du monde et les guerres sans répit que la nature livre aux gens des campagnes. 

Au café, le soir, pendant sa campagne, après la traite, devant son anisette, il s’enflammait. On allait voir ! Il allait plaider la cause des humbles ! Il allait tout changer ! Maintenant qu’on avait compris que même des petits comme lui pouvaient devenir des élus départementaux, plus rien ne serait comme avant. Le progrès, l’avenir, nos enfants… il buvait encore un coup pour s’encourager… nos enfants, et les siècles à venir, et le soleil rayonnant partout sur le monde… encore un coup, Lucien, c’est beau ce que tu racontes, bois encore un coup qu’on t’écoute mieux, et paie-nous la tournée à tous, maintenant que t’es un élu. Tout va changer, on sera bénaises pas vrai ? Aussi heureux que les gens du château, on sera, pas vrai ? Aussi richards… Et nous aussi on plantera dans nos cours des kiosques à musique où tu viendras dire tes mots très doux tout au son du violon…

—Et on plantera des cèdres du Liban, comme à la Fosse…

—Non, pas de ces arbres qui ne nourrissent pas… plantez partout des pommiers, des poiriers, des abricotiers, des cerisiers…

—Et des orangers, Lucien, pour avoir des oranges à Noël… Ah, ah, des oranges à Noël ! C’est pour ça donc que t’as changé en Noël ton ancien nom de Lucien, pour nous faire avoir ta fournée de Noël ?

—Des oranges de Noël, père Cornichon, vous en aurez, je vous le jure, des oranges comme au paradis, qui pousseront dans les orangeries de la coopérative !

—Mais dis-moi donc, tout de même, rapport à ta coopérative, dis-moi donc, toi qu’es propriétaire, t’es quand même pas contre la propriété privée, t’es tout de même pas favorable à la spoliation et à la redistribution des terres ? C’est pas possible, ça, un propriétaire comme toi ! Alors qué que ce sera donc, que ta satanée coopérative ?

Il l’avait expliqué des centaines de fois, son projet d’association coopérative. Mais ils n’en voulaient pas. Ils ne comprenaient pas. La terre était la terre. La glaise dont on avait modelé leur vie. Ils avaient peur qu’on la leur arrache des mains, des semelles, du crâne, la terre si patiemment, si durement acquise…

Prisonniers de leurs craintes et de leur routine, ils restaient ignorants. Il fallait absolument qu’il le fasse, ce discours. Il y expliquerait tout. La nécessité du relèvement de l’agriculture et de l’agriculteur. Le progrès par l’association, dans le cadre de coopératives de d’approvisionnement et de production locales, comme il en existait déjà, du reste, dans les cantons les plus avancés du département… La mise en commun des ressources pour l’achat des machines et des engrais modernes. La terre, d’année en année, fertilisée et amendée, travaillée et forcée, jusqu’à la grande récolte du bonheur…

« Messieurs…

Est-ce que c’était bien de commencer comme cela ?

« Messieurs et chers collègues…

Non… « Messieurs », simplement « Messieurs »… c’était mieux, plus sobre, plus vaste aussi. Le discours s’adressait à tous. Aux électeurs qui le déchiffreraient dans le journal autant qu’aux élus assemblés.

« Messieurs,

Très beaux sont les champs au printemps, quand la nature renaît… Ainsi, bientôt, très beau sera notre pays lorsque l’évolution sociale aura ensemencé… aura semé… non, aura moissonné… »

Il s’embrouillait déjà. Les préliminaires, c’est le plus difficile. On pourrait voir après. Il le savait, pourtant, ce qu’il avait à dire… il fallait avant tout appeler l’oeuvre de Jules Tanviray, née ici même, en Loir-et-Cher, insister sur la nécessité d’aller désormais très au-delà des syndicats agricoles, d’élargir leurs missions sous la forme légale nouvelle, rendue possible par les lois de 1906, des coopératives de production… Il expliquerait les bienfaits économiques et moraux incalculables que procureraient aux petits propriétaires la mise en commun constructive, coopérative… les bénéfices redistribués selon l’activité, et non selon le capital… l’amélioration des techniques agricoles et le partage des machines, l’effort mutuel stimulant les bonnes pratiques et les progrès…

« … dans le but d’accroître la production végétale, et spécialement celle des grains, graines et tubercules servant à l’alimentation de l’homme. »

Jules Tanviray… Charles Gide… association constructive et coopérative… les grains, les graines, les tubercules…  Jules Méline et Paul Deschanel… le vingtième siècle tout entier sorti « des profondeurs silencieuses »… la loi du 5 août 1920… et, bientôt, l’émancipation du travailleur rural jusque-là enchaîné au labeur et livré sans recours à l’incertitude des saisons…

Tout était si clair devant lui. Les mots vivaient. La plume courait enfin, libre et alerte. Et les feuillets de papier réglé s’accumulaient sur le bois lacéré de la vieille table où de vieilles mains si longtemps avaient partagé en parts étroites et rassises le pauvre pain de ménage, gris et dur comme la pierre dans le bissac du laboureur et de la vachère.

Il s’arrêta. Imagina la splendeur à venir du village dans le fracas des machines agricoles, les meules de blés comme des donjons, et la houle des grappes emportées au pressoir. Son village. Fontaine-en Beauce, qui s’était si longtemps appelé Fontaines, que M. de Saint-Venant ne voulait appeler que Fontaines, parce qu’il était né de tant de sources, sur le coteau fièrement dressé au-dessus du Loir. Plus tard, il faudrait changer cela aussi, ce nom qu’on s’était sottement donné quand il avait fallu se distinguer de l’autre Fontaine, celui de Sologne. L’effacer, ce nom qui ne signifiait rien, puisqu’on n’était pas dans la Beauce avare, ici, puisqu’on était ailleurs, dans un paysage d’Arcadie, de vallées, de rivières et de falaises… on l’appellerait Fontaine-les-coteaux, et rien qu’en prononçant ce mot on entendrait le vent dans les arbres, on sentirait entre ses doigts la douceur du tuffeau, on verrait l’ombre des caves emplies de tonneaux, on comprendrait l’élan des sources emportées vers le Loir, emporté vers la Loire, qui s’en va vers la mer, qui va vers l’infini…

De même qu’à la Révolution on avait renommé le territoire entier de noms poétiques et délicats comme des images.

Il le demanderait, aussi, qu’on le renomme en poésie, son beau village, grandi près de la demeure de Ronsard. Fontaine-les-Coteaux. 

Quand il serait là-bas. Siégeant comme un archange parmi tous les Élus du Conseil.

Tout de même, cela l’inquiétait un peu… sa première session, le 3 mai, qu’est-ce que ça serait donc ? Et est-ce qu’on le laisserait parler, au moins, est-ce qu’on le laisserait prononcer son discours ? Lui qui n’était entré que par raccroc au Conseil, lui qui jamais n’aurait pu être élu si le docteur Hurault n’était pas mort juste au bon moment, l’année où le Cartel des Gauches emportait tout dans le pays chauffé à blanc par la passion politique ?

Il se doutait bien que non, qu’il resterait à écouter et à se taire. Qu’on ne traiterait qu’avec le préfet, des rapports et des comptes, des dépenses extraordinaires et des recettes ordinaires. Que seul le préfet parlerait et que Pichery seul répondrait, de sa voix assurée qui faisait place nette.

Et qu’il n’y aurait jamais, ni à cette session ni à aucune autre, ni lieu ni temps pour un discours comme celui qu’il avait rêvé.

Ce serait difficile, là-bas. Il faudrait du courage, simplement pour être là. Aller à pied jusqu’à la gare de Montoire. Descendre à Blois d’un wagon de troisième classe. Entrer dans la salle du Conseil, marcher sans regarder ses pieds boueux, la tête haute, dans le pardessus gris arrangé par Félicie, la couturière du bourg. Avancer jusqu’à la place qui lui était attribuée. En s’asseyant, regarder bien en face tous les messieurs venus en voiture et sanglés de cravates de soie. Pichery surtout, Pichery le sec et le hautain, si parisien, si affairé, si sénateur.

Il se souvint brusquement du scandale, en 1887, qui avait coûté sa mairie à son père. Il avait oublié, le vieux Noël – comment était-ce possible ? – mais réellement il avait oublié, le vieux Noël – oublié d’inscrire sur les registres d’état-civil le décès de la femme Lucas… Quand le fils Lucas avait voulu publier ses bans… Quelle histoire ! L’affaire avait été portée devant le tribunal de première instance, à Vendôme. On en avait parlé partout dans la région… On avait dit qu’il était pour sûr un peu soulaud, le fontainier d’en Beauce… Le Carillon avait fait de perfides insinuations sur l’irrespect que certains maires dédaigneux des leçons du Christ manifestaient envers les morts… Une erreur terrible, inexcusable… ça n’avait pas empêché le père d’être élu et réélu, finalement, des années plus tard, quand tout s’était tassé, mais il avait failli en perdre la tête, le pauvre homme, de honte et d’angoisse…

S’il allait, lui aussi, faire une erreur ? S’il allait ne pas être à la hauteur ?

Non, c’était impossible. Il avait toujours été si méticuleux, si travailleur.

Et plus tard, quand on l’aurait enfin construit, ce monde meilleur, qu’arriverait-il ? si on allait le laisser mourir, le vieux rêve, si on allait ne plus le défendre et cesser de se battre, comme il était arrivé, déjà, après la Révolution, quand les citoyens lassés avaient laissé revenir les rois et les aristocrates.

Pourquoi penser à cela ? La foi laïque allait semer partout l’enthousiasme et l’effort. Les hommes de l’avenir ne seraient pas ingrats. Ils continueraient l’oeuvre. Jamais il ne cesserait, l’élan vers le Progrès. Jamais. Il en était sûr.

Il reposa la plume.

Repensa à cet enfant mort né qui leur était venu le premier, à Aimée et à lui, à cette petite fille qu’ils avaient espérée, et qu’il avait emportée un hiver, toute raide, toute froide, sur la terre fermée des chemins gelés, depuis sa ferme des Coupes jusqu’à la mairie. Rangea le papier dans le tiroir de la table. Aimée n’allait plus tarder, maintenant. Il ne le finirait jamais à temps, son discours.

Et après ? Ils n’en avaient que faire, des discours, les petites gens qui l’avaient supplié, après l’élection. Ils voulaient des autobus et de la bouillie cuprique, des semences et des bourses pour leurs enfants. Des bibliothèques et des logements confortables. Des centaines de petites choses qui, lentement, transformeraient leur vie. Et de toutes ces choses si modestes et si importantes, il en était sûr, il saurait s’occuper, là-bas. Avec la patience du lumas et l’obstination de l’abeille, il en viendrait à bout.

En attendant le retour d’Aimée, il allait l’égorger, ce lapin, pour que le sang soit bien égoutté à temps et qu’on puisse le dépouiller et le préparer pour le repas de midi. Et ensuite il jouerait au violon, comme tous les dimanches, pour accueillir sa femme, « Rêve d’amour ». Elle aurait les joues fraîches, et ses cheveux à peine piqués de gris seraient parfumés de lavande dans son fichu du dimanche, elle sourirait en l’écoutant, elle était si belle encore,  Aimée… 

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17 commentaires pour Le discours de Noël

  1. almanito dit :

    C’est beau et très émouvant, parce qu’on sent toute l’énergie, la volonté et le courage de cet humaniste dans ces années où tous les espoirs étaient permis, où l’on croyait au progrès. Et on sent aussi, comme marchant dans ses pas, avec fierté et simplicité, tout le coeur, aussi généreux que le sien, que tu as mis dans ce récit, pour relater avec tant de précision et de détails précieux, une période unique de notre histoire et de celle de ton aïeul.
    Enfin je ne peux m’empêcher de frémir en songeant à sa déception s’il voyait…aujourd’hui…

    • carolechollet dit :

      Humaniste, sans aucun doute, il l’était, même s’il n’avait pas fait « ses humanités ».
      Quant à sa déception, sans doute, elle serait bien amère, car les convictions ont laissé place à l’intérêt bien compris. Mais c’est aussi parce que nos vies sont devenues confortables que l’enthousiasme s’est perdu, et beaucoup de ses rêves se sont réalisés malgré tout : la vie misérable et épuisante des paysans, la surmortalité des enfants, la distinction entre l’enfant « naturel » et l’enfant « légitime » par exemple, ne sont plus, du moins dans nos pays, qu’un lointain souvenir.

  2. jill bill dit :

    Il est bien ce Noël là… et autour d’un verre on refait le monde n’est-ce pas, merci Carole !

  3. gadgio dit :

    Très émouvant .. je crois entendre les mots d’espoir que mon grand père aurait pu prononcer, les récits de cette époque que ma mère voulait partager avec moi et que je n’entendais que d’une oreille .. Oui, que de déception ils auraient nos pauvres grands parents qui rêvaient d’une vie meilleure.. Mon arrière arrière grand père avait, m’a dit ma mère trouver la façon de donner une forme incurvée au socle de charrue afin que la terre puisse être retournée au passage..
    Ecrire leur histoire est une belle façon de faire revivre nos chers aïeuls !
    Merci Carole.

  4. flipperine dit :

    un beau texte et que de choses demandent les gens aux élus ils ne peuvent tenir toutes leurs promesses et n voit là qu’aujourd’hui on n’a pas à se plaindre par rapport à ce que nos anciens ont vécu

  5. Aloysia dit :

    Toujours si magnifiquement écrit, avec tous les petits détails qui font la vie, cette justesse de ton et cette perfection du décor qui éveillent mon admiration, et puis cette émotion toujours présente dans l’identification au personnage… notamment lorsque tu l’accompagnes dans son travail d’écrivain. Encore une très belle nouvelle !

    • carolechollet dit :

      Merci, Aloysia. La reconstitution « historique » m’a donné du mal, mais c’est bien entendu d’une fiction qu’il s’agit, puisque je n’ai jamais connu cet arrière-grand-père cependant tutélaire.

  6. Une « fiction », mais tellement typée, tellement historiquement vraie.

    La grande époque, Carole, du socialisme qui devait bien se bâtir, comme les discours du grand Jaurès, comme celui que souhaitait écrire votre arrière-grand-père par ce qu’alors, on y croyait vraiment, parce qu’alors existaient encore ceux qui s’engageaient pour servir une cause, en étant persuadés de son bien-fondé.

    La grande époque, difficile, mais qui s’autorisait d’espérer des lendemains qui chanteraient …
    La grande époque, à jamais révolue.

    Qu’est devenu ce socialisme-là en notre début de XXIème siècle ?

  7. G.Policand dit :

    Merci pour cette belle histoire.
    J’ai revu en pensée des moments de mon enfance: le discours à préparer, tous les soucis à porter… Et puis quand même faire face au besoin immédiat.

  8. mansfield dit :

    Comme il est ardu le travail de cet élu, entre les attentes du peuple, ses idéaux politiques, le recours aux pensées des grands hommes qui partagent ses idées… On sent l’envie de bien faire, être près de chacun, la coquetterie de briller, écrire un beau discours, et le besoin profond de s’entourer des siens comme d’un cocon où se ressourcer. Pourvu que le résultat ne soit pas décevant, dispersé… Car les discours sont des moteurs, porteurs d’espoir.

  9. Quichottine dit :

    Il a tout compris… les mots ne sont rien lorsque les gestes ne le précèdent pas.
    Comme il dit son amour à Aimée, si belle encore malgré le temps qui passe, en jouant sur son violon, il saura faire ce qu’il faut pour ceux qui l’ont élu. C’est le plus important.
    Mais que j’aime ce texte Carole !
    Comme toujours, tu sais trouver l’émotion et la transmettre. Merci !

    • carolechollet dit :

      J’ai essayé de reconstituer d’après toutes sortes de documents ce parent devenu pour moi un « personnage », puisque je ne l’ai jamais connu.

      • Quichottine dit :

        L’important est sans doute d’avoir pu lui redonner vie, et tu le fais merveilleusement bien.

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