Partie de pêche

Il aime bien balancer ses jambes dans le vide. La branche bouge et grince un peu sous son poids, il a presque peur de tomber. L’arbre tremble, il ferme les yeux… il marche sur un pont de liane. Au-dessus du ravin profond où guettent les reptiles, il avance inflexible, funambule impassible. Le pont de corde oscille sous ses pieds, il est agile et audacieux, il s’en va loin, il s’en va droit, rien ne peut l’arrêter… 

Il est bien, dans son arbre. Sur ses bras nus, les ombres du feuillage dessinent un tissu de treillis changeant. Il sera reporter, plus tard. Grand reporter. Et il ira au bout du monde.

En bas, sur la rive aux orties, la canne à pêche du père a l’air d’une libellule immobile. Une libellule engourdie au-dessus de l’étang tout ridé de boue. Et lui, pauvre vieux, de quoi donc a-t-il l’air, le vieux ? Affalé sur sa souche, dans son nuage de moucherons, il a l’air si vieux, le vieux.

C’est comme cela qu’il dit, maintenant : « mon père », « le père », « le vieux ». Avant il disait « papa ». Et puis il s’est mis à dire « mon père », « le père », « le vieux ». Quelquefois, il va jusqu’à oser « le vioque ». Mais tout bas. Pour lui-même. Juste en pensée, pour se donner du courage et de la force. Parce qu’il l’aime bien quand même, papa, et qu’il ne voudrait pas lui faire de peine… mais aujourd’hui… aujourd’hui, il n’en peut plus, il étouffe, au bord de cette mare… quel nul, ce vioque, quel nase, d’aller gâcher des après-midis entiers comme ça, en plein soleil, au bord d’un trou boueux, à attendre sur sa souche, au milieu des orties, la vieille carpe obèse qui viendra tirer comme une cloche sur le fil de nylon !

D’accord, la nature, c’est toujours la nature, et ça change de l’appartement. Les arbres. Le ciel. Les herbes de la pampa qui dansent au vent. Les massettes aux poings sombres et serrés. Les iris d’eau rêveurs. Les grenouilles aux yeux fixes qui voyagent immobiles sur leurs plateaux de nénuphars. Et les oiseaux. Il les connaît tous, les oiseaux. Les poules d’eau, les sarcelles, et les canards col vert. Le héron qui patiente sur la petite île plantée de saules têtards. Il aime bien les oiseaux, c’est marrant à voir. Surtout le héron. Plus tard, il les photographiera, tous, avec son téléobjectif. Mais bon, rester là des heures à attendre, à regarder les arbres et les nuages trembler bêtement sur l’eau bourbeuse, à écouter les grenouilles et les insectes, à suivre le clapotis morne des poissons qui vont bouche bée sous l’eau brune, à rester là, comme ça, sans rien faire, sous le compas du soleil qui tourne bien trop lentement dans son bocal de ciel, à attendre, à attendre, à s’ennuyer comme un héron. A quoi ça rime ?

L’étang, c’est un truc de famille, d’accord, c’est le grand-père qui l’a creusé il y a des années et des années dans le pré marécageux où il n’y avait qu’un filet d’eau. Un travail énorme. Des siècles d’effort. Et alors ? Pas une raison. C’était un petit bonhomme, le grand-père, sur les photos, et pourtant c’était un champion de pêche, il paraît, un costaud qui ramenait des bestiaux énormes, barbus, avec des écailles comme des cottes de maille, qu’on voyait se tortiller dans le seau, héroïques, luttant contre la mort jusqu’au dernier soubresaut. Comptable chez Tombini la semaine, champion de pêche le dimanche, il avait été dans le journal deux fois, le grand-père. Ouais. Et après ? S’il était heureux comme ça, le vieux du vieux, rien à dire, mais il est mort. Mort, et maintenant… pas une raison pour vénérer l’étang !

A quoi donc il peut bien penser, au long de toutes ces heures, devant sa canne à pêche, le père ? Est-ce qu’il revoit ces après-midis d’autrefois, quand il était encore tout jeune, et qu’il accompagnait le grand-père, est-ce qu’il revoit les carpes énormes qui luttaient dans le seau, incapables de se résigner ? Qu’est-ce qu’il rumine, devant son bambou ? Est-ce qu’il écoute et réécoute sans fin, comme ses vieilles cassettes, les histoires du grand-père, le comptable de Tombini, le champion de pêche, ce vieil homme inconnu qui est décédé, comme ils disent tous, bien avant que lui, le gamin, comme ils disent aussi, s’avise comme un idiot de venir au monde dans cette famille idiote ? Décédé, le grand-père, décédé, en voilà un mot… Pourquoi est-ce que tout le monde dit « décédé », puisque le grand-père est mort, mort comme sont les morts ? C’est moche de dire « décédé », même la grand-mère dit « décédé », il paraît qu’à l’hôpital aussi on écrit DCD et c’est moche, c’est sale, c’est moche, de ne pas dire les mots. Ils sont comme ça presque tous, les adultes, sales, moches, même pas capables de parler franchement de la mort, sans courage pour rien.

Son père, en tout cas, il est comme ça. Toujours à éviter, à tourner autour, à ne pas dire les choses, à avoir peur de, à avancer sur la pointe de ses orteils maladroits, à éviter les idées qui gênent.

Si par hasard il attrape un poisson, par exemple, il le remet toujours à l’eau. Il dit qu’il vient à l’étang pour la nature, pour le bon air, pour la contemplation, il dit qu’il n’a pas le coeur à tuer. Qu’il n’aime pas voir mourir. Mais il arme toujours sa canne à pêche, il entortille avec soin sa larve de hanneton. Et, des fois, les poissons qu’il a sauvés, on les retrouve le ventre en l’air à la surface de l’eau. Ce n’est pas clair, en fait, ce qu’il cherche, le père, en venant ici, mais il n’a même pas l’air de s’en rendre compte.

OK. Il y a des choses que lui, le gamin, peut tout de même comprendre. Par exemple que de venir ici, tout de même, ça lui fait du bien, au père. Que ça le change. De la mère qui n’a pas retrouvé de travail et qui ne tourne plus rond. D’Aqua concept et de ses objectifs. Des clients difficiles et des commandes manquées. Des kilomètres au volant de la camionnette de fonction. Des piscines, surtout. Ouais, il n’en peut plus, le père, des piscines Aqua… alors l’étang, les orties, l’eau boueuses et les carpes, ouais, d’une certaine façon, il peut le comprendre, le père.

Bon… Il peut le comprendre, aussi, ce contentement qu’il a, le père, à allonger ses dimanches de soleil et d’ennui, à retarder le lundi, la semaine, la camionnette et les objectifs, dans la tiédeur engourdie des libellules et des poissons paresseux...

OK. Et après ? Qu’est-ce que ça peut lui faire, ce que le vieux a dans la tête ? Il en a assez, lui, et c’est tout ce qui compte. Assez, assez, assez. Il a décidé cela tout à l’heure. Et pour commencer sa nouvelle vie solitaire et indépendante, il a jeté sa canne à pêche dans les orties et il s’est hissé jusqu’à cette grosse branche qui l’avait toujours attirée, la belle toute moussue, douce comme une passerelle, avec ses lianes de lierre, sur le chêne centenaire. Une demi-heure au moins qu’il est là-haut. Et il n’a pas l’intention de redescendre. Qu’est-ce qu’il doit penser, le père ? Il ne dit rien… peut-être qu’il est un peu triste, tout seul en bas. 

Le père, le père, son père… il est quand même plutôt sympa, quand on y réfléchit… Pour Noël il lui a payé une tablette. C’était cher. C’était pour lui faire plaisir.

OK. Il est sympa, le père. Et alors ? Pas de sentiments pas de lâcheté. Il a décidé. Plus de parties de pêche. D’ailleurs il va s’en aller. Très loin. Un jour. Bientôt.

Comme il a le dos rond, tout de même, le père. Comme il a l’air moche, vu d’en-haut, tout aplati tout écrasé. Pas en forme, le père. Peut-être même qu’il est malade. Et qu’est-ce qu’il est petit. Tout petit voûté tassé dans son pliant, le ventre lourd serré sous son t-shirt « Rolling Stones Tour 2014 « . C’est la première fois qu’il le voit d’en-haut, comme ça, son père. C’est gênant de voir les gens d’en-haut, on se met à… on se met à les juger. Et ce t-shirt, franchement, déjà grisâtre autour des grosses lettres rouges, ce t-shirt trop serré sur la peau transpirante où le nombril s’imprime en creux… se balader avec ce truc… il n’a pas peur du ridicule, le père… 

Dimanche prochain, il se la fera tout seul, le vieux, sa partie de pêche. Parce que lui, c’est fini, il en a assez, de tout ça. Assez. Assez d’être assis dans l’herbe à regarder sans penser à rien les ronds que font dans l’eau des poissons idiots. De suivre des yeux des libellules qui ne vont nulle part. D’écouter coasser les grenouilles stupides aux yeux globuleux, sur la petite île aux saules pleureurs, à regarder, à demi endormi, l’air trembler de chaleur sur l’eau lourde et veinée de boue. Et même de balancer ses jambes sur une vieille branche grinçante. Assez, de tout ça. Marre de la mare. C’est la dernière fois qu’il accompagne le père. Il a mieux à faire, il est jeune, lui, il a sa vie à faire, lui. Sa vie ! ce n’est pas rien, sa vie. Pas un jour à perdre. Dire qu’on ne capte même pas internet ici. Tu parles d’un coin nase.

Tout de même, qu’est-ce qu’il est petit, en bas, le vieux. C’est dingue, ce qu’il est petit. Tout petit. Il ne l’aurait jamais cru si petit.
Et voûté, tellement voûté. Ces épaules qui penchent… pas possible, on croirait qu’il va s’effondrer complètement. En plus on dirait qu’il est devenu chauve, depuis quelque temps. On ne s’en rend pas trop compte, d’habitude. Mais d’en haut, ce cercle de peau luisante mal recouvert par les mèches éparses de cheveux ternes… on ne voit que ça.

Son père… Il a un peu honte de le regarder comme ça d’en-haut. Peut-être qu’il ne devrait pas, que c’est mal. Qu’il vaudrait mieux ne pas… Mais il ne peut pas s’en empêcher. Il le trouve moche. Ridicule. Minable, en fait. Il aimerait mieux le voir autrement, parce qu’il l’aime bien quand même, mais pas de doute, à le regarder d’en-haut, c’est à cette certitude qu’il est arrivé. Pauvre père… il est carrément minable.

Un petit homme voûté au crâne chauve avec un t-shirt idiot, qui transpire au soleil devant sa canne à pêche.

Un pêcheur du dimanche qui ne cure jamais son étang, et qui n’essaie même pas de ramener du poisson.

Un gros bonhomme au ventre proéminent, genre looser, affalé sur sa souche pourrie, au bord d’un trou d’eau sale, qui fait de la pub en t-shirt moulant pour un vieux groupe de vieux, et qui s’essuie sans arrêt le front avec son mouchoir à carreaux – comme si on avait encore des mouchoirs comme ça aujourd’hui, comme si tout le monde n’était pas passé depuis longtemps aux mouchoirs en papier…

Un médiocre, le père, comme a dit amèrement la mère l’autre jour, et c’est vrai, pour une fois qu’elle a dit quelque chose de vrai, la mère… un médiocre. Tout juste capable de vendre des trucs inutiles à des riches inutiles. Des piscines…

Lui, plus tard, c’est bien entendu bien décidé, il ne sera pas comme son père, non. Jamais Pas un médiocre. Pas un vendeur. Pas un minable en camionnette Aqua concept votre piscine moderne. Jamais.

Lui, il sera reporter.

Grand reporter.

Ou alors cosmonaute. Il sera du voyage vers Mars. Grand reporter sur Mars. Et ça lui est bien égal s’il ne revoit plus jamais sa famille. Il s’en fiche, de ne plus jamais revoir sa famille. Au contraire.

Tiens, voilà que le père s’est couché dans l’herbe… Il a posé la canne sur le petit trépied qu’il apporte toujours. C’est ridicule, cette canne qui pêche toute seule dans les orties. Il s’est couché sur sa veste, il a étalé sur son front le mouchoir à carreaux. Plein de transpiration, beurk. Le pantalon trop court laisse voir les poils des mollets, au-dessus des chaussettes qui serrent. Le ventre proéminent monte et descend régulièrement comme un soufflet sous le t-shirt Rolling Stones Tour 2014. Les orteils moulés dans les chaussettes de fil gris remuent risiblement, sous la menace des mouches bleues. En plus il ronfle. On l’entend jusqu’en-haut.

C’est dégoûtant. Il ne ronflera pas, lui, plus tard. Jamais.

Il lance en direction du père la pomme de pin qu’il a gardée dans sa poche. Elle atterrit juste au milieu du ventre. Le père grogne. Il s’est réveillé. Même pas fâché. Il s’étire maladroitement, un bras après l’autre. Puis il allume le transistor qu’il a emporté. D’en-bas monte brièvement la rumeur d’un monde agité… les infos. Une guerre. Un tremblement de terre… Il s’en passe, des choses, ailleurs… Mais le père n’aime pas les infos. En tout cas pas le dimanche. Il essaie une autre station. Des voix enjouées, cette fois, ça parle, ça rit, ça dit des bêtises, et ça dérange, au bord de l’étang, ces voix trop gaies. Il éteint finalement le poste. Il ne sait jamais ce qu’il veut, le père. Il n’avait qu’à emmener ses cassettes et son vieux magnéto, au lieu du transistor du grand-père. Ses vieux Rolling Stones. En cassettes. 

Plus tard il ne sera pas, il ne sera jamais comme son père. Il ne travaillera pas chez Aqua concept. Il n’écoutera pas les Rolling Stones qui sont tous des vieux comme son père. Non. Pas lui. Jamais. Lui, il sera reporter. Grand reporter. Ou cosmonaute. 

Tiens, voilà que le père s’est mis debout, pesamment. Il vérifie la canne à pêche, la repose sur son petit trépied… tu parles d’un pêcheur… 

Le t-shirt Rolling Stones Tour 2014 tremble sur le dos flasque, en bas, pendant qu’il se penche et farfouille dans la vieille glacière de plastique bleu déteint. Rolling Stones Tour Oslo Lisbon Zürich Tel Aviv Landgraaf Berlin… 2014. C’est vieux, déjà, 2014. Le père l’a acheté aux vacances, ce t-shirt, il s’en souvient très bien, c’était à Saint-Jean-de-Monts, une boutique de souvenirs, près de la crêperie où ils étaient venus, un soir, en famille, faire un petit extra pour le dernier jour, au lieu de manger leurs sandwichs au camping comme d’habitude.

Des vacances économiques. La mère avait trouvé le t-shirt ridicule et trop cher. Mais il avait tenu à l’acheter, parce qu’il avait bu trop de cidre, et que c’était le dernier jour.

Oslo Lisbon Zürich tu parles.
C’est à Saint-Jean-de-Monts qu’ils étaient en 2014. Jamais il n’a mis, jamais il ne mettra un pied dans aucune de ces villes qu’il affiche dans son dos, pauvre vieux. Tandis que lui… lui, c’est sûr, il sera reporter. On l’invitera partout. Grand Reporter. Il donnera des conférences en anglais.

Qu’est-ce qu’il cherche, donc, le vieux, maintenant, dans son panier ? les sandwichs ramollis qu’il a emballés ce matin dans du papier d’alu ?

Du vieux panier, il en sort des sacs, des sacs, des sacs…

Tiens, des kebabs de chez Momo… il a pris la peine d’aller en prendre avant de partir, le vieux, c’est sympa, et puis c’est sûr qu’au soleil ils n’ont pas dû refroidir… 

Et des bouteilles d’eau dans le sac isotherme. Et… oh… il y a aussi des canettes de bière… Une chacun.

De la bière. Jamais il n’a le droit d’en boire, à la maison, la mère se fâche, dit que c’est trop alccolisé, trop calorique, trop ci, trop ça… La mère suit des régimes qu’elle trouve sur internet, et elle a des principes, des principes, de grands filets de principes tristes et sévères qu’elle rabat sur la vie comme une nasse…

—Léo, appelle le père, Léo, descends un peu de ton arbre, je t’ai sorti les kebabs… Tu pourras même avoir une canette de bière pour arroser ça.

Il a l’air de se marrer, le père…

De la bière… Il en avait déjà apporté, la dernière fois. C’était bien. Il est sympa, quand même, papa.

Il se souvient de cette histoire qu’il lui a racontée, la semaine précédente… Il se laisse aller aux confidences, le vieux, des fois, quand il a bu un peu de bière. Une drôle d’histoire, que le père s’était mise à raconter. Une histoire de fille. Une fille qui n’était pas sa mère. Il l’aimait, cette fille, à l’époque, comme il disait. Et elle l’aimait aussi. Enfin c’est ce qu’il avait laissé entendre, même si ça faisait bizarre de penser que le père avait pu aimer une fille… et encore bien plus bizarre de penser qu’une fille avait pu un jour aimer le père. Mais il avait tout laissé d’un coup, la fille et ses études, il était rentré de Paris, on lui avait offert tout de suite cette place de commercial chez Aqua concept, et c’était pour l’aider, évidemment… parce que le grand-père était DCD… DCD, quel mot affreux…  c’était avec sa mère qu’il s’était marié, finalement, le père, pas avec la fille de Paris qu’il n’avait jamais revue. Et lui, le gamin, finalement, il était né. Bêtement. Lui qui aurait pu naître ailleurs il s’était avisé de venir au monde chez eux, dans cette famille sans… une sale erreur OK.

Ensuite le père était resté chez Aqua concept

Une drôle d’histoire un peu dégoûtante, qui avait fait venir des larmes dans les yeux fatigués du vieux.

Et puis il avait balbutié, en conclusion, papa : « J’aurais préféré… autre chose… c’est sûr… mais… c’est comme ça… on fait la vie qu’on a à faire et puis voilà. »

Qu’est-ce que ça veut dire, « c’est comme ça » ? Qu’est-ce que ça veut dire, « la vie qu’on a à faire » ? Est-ce qu’il y a quelqu’un qui décide pour vous, comme chez Aqua concept, quelqu’un qui a des objectifs, qui vous oblige à tourner autour d’un étang, ou à rester assis sur une vieille souche pourrie, alors qu’on préfèrerait autre chose ? Non non non pas question pas possible !

Il se demande ce que ça serait, plus tard, d’être comme son père.

D’avoir la vie du père…

C’est idiot d’y penser, mais on peut essayer, quand même, d’imaginer. Juste pour le fun, rien de sérieux. Pour voir, comme ça…

Il travaillerait chez Aqua concept. Ou chez Maldone transports, l’autre grande boîte de la ville. Il aurait une femme dépressive, elles sont toutes dépressives, il l’a remarqué, après un certain âge. Et… hum… il serait rondouillard, un peu chauve, non, quand même pas, il ne serait pas moche, en fait, mais il roulerait dans une camionnette de fonction Aqua concept votre piscine moderne – ou bien dans un camion Maldone, il aimerait mieux le camion Maldone, à tout prendre… et puis il aurait un fils aussi. Il lui achèterait des trucs pour son Noël au lieu de lui mettre de l’argent sur son livret d’épargne comme le père de Florent, ça c’est sûr. Il l’emmènerait avec lui à la pêche les beaux dimanches d’été, et pour lui faire plaisir, il apporterait des kebabs, des bières… ils se parleraient, tous les deux, un peu, des fois… 

Il balance ses jambes au-dessus du vide, la branche tremble sous son poids, il pourrait tomber… il ferme les yeux, essaie d’imaginer…

… ce que ce serait…

… de vivre la vie du père…

… d’être comme…

… Et puis zut non ça suffit ! Il n’a pas envie. Pas du tout.

« La vie qu’on a à faire », « c’est comme ça »… qu’est-ce qu’il avait voulu dire, le père, il n’avait pas choisi, ou quoi ? On choisit toujours, pourtant, non ? Il l’a lu quelque part… En tout cas, lui, il a choisi, bien choisi, décidé, il ne va pas se laisser faire. Non jamais. Il ne sera jamais comme le père. Il sera cosmonaute. Ou reporter. Grand reporter.

Il glisse le long du tronc pour regagner la terre. L’écorce épaisse et piquée de lierre lui écorche les mains. Il était haut, tout de même, là-haut… Ça lui donne un peu le vertige, maintenant, de regarder d’en bas la branche. Le père s’est mis debout, là-bas, et il sourit dans le soleil. Il est grand, finalement, quand on le voit debout, le père. Grand et bien bâti. Et son ventre, on ne le remarque pas tant que ça, de face, son ventre. Il a un beau sourire, papa, en fait, il a quelque chose de doux dans les yeux, quand il regarde, comme ça…

Bon. Peut-être après tout qu’il reviendra à la pêche, le prochain dimanche, s’il fait beau. Juste une dernière fois, d’accord, si ça peut lui faire plaisir, au vieux. Mais ça ne change rien, non, ça ne change rien, rien du tout…

Plus tard.

Lui.

Il sera reporter.

Grand reporter.

Ou cosmonaute. 

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16 commentaires pour Partie de pêche

  1. jill bill dit :

    Bonsoir Carole… Ca vous change les idées sur les autres là-haut et retour sur terre ma foi… allez gamin il n’est pas si mal ce père après tout… quant à toi, chacun ses rêves de vie… 😉 merci, JB

  2. Alain dit :

    Ouais ! Cette histoire me fait penser à la superbe chanson de Daniel Guichard « Mon vieux ».

    « J’aurais pu, c’était pas malin,
    Faire avec lui un bout d’chemin
    Ça l’aurait peut-être rendu heureux
    Mon vieux.

    Mais quand on a juste quinze ans
    On n’a pas le coeur assez grand
    Pour y loger toutes ces choses-là
    Tu vois.

    L’adolescent du récit vit les mêmes tourments en regardant son père, médiocre, chauve, minable : Père… Vieux… Vioque… Papa…
    Pourtant, il l’aime, mais comment comprendre son père lorsque la vie nous appelle vers d’autres espaces, bien plus grand…
    Ouais.

  3. G.Policand dit :

    Cette histoire est plus gaie. Plus « dans l’ordre des choses ».
    On se demande tout au long ce qui va la faire chavirer: un étourdissement au sommet de l’arbre?
    Un infarctus au bord de l’eau? Une branche qui se casse et vient trépaner le vieux….
    Mais non! Juste le début de la sagesse: il y a les rêves, et puis les contraintes de la vie.
    Merci! c’est une belle histoire.

  4. almanito dit :

    Un peu triste tout de même de voir ce garçon n’appeler son vieux « papa » que lorsque celui-ci lui fait plaisir ou lui offre un cadeau.
    La vraie misère s’inscrit aussi dans l’expression de l’amour.
    Viendra peut-être un jour où il ne le trouvera pas si mal, son vioque…

    • carolechollet dit :

      Ce n’est pas tout à fait le cas ici, mais j’ai voulu en effet que ce soit en partie vrai, et visible. J’ai observé cela chez bien des « ados ». Mais d’autres jours viendront, pas de doute.

  5. flipperine dit :

    un joli texte et c’est vrai qu’il faut beaucoup de patience au pêcheur, rester des heures à attendre que le poisson morde, on aime ou on n’aime pas, chacun sa passion, le tout est de prendre un bon bol d’air, de se changer les idées et s’il n’aime pas pêcher il pourra tjs aller se promener autour de l’étang ou bien le nettoyer, et pour le métier, il rêve d’un autre monde et le père il a pris ce qu’il a trouvé c’est déjà bien d’avoir du travail

  6. Quichottine dit :

    J’ai suivi le cheminement de l’ado… et j’étais le père.
    Je crois que ces parties de pêche sont importantes, que l’histoire est vraie.
    Je lui souhaite de pouvoir choisir sa propre vie, mais je sais aussi que ce n’est pas toujours possible, et tu le racontes si bien !
    Merci, Carole.

  7. Cardamone dit :

    Tu sais toujours si bien évoquer ce temps qui passe va passer, ces aspirations emportées par les flots de l’existence. C’est un peu triste mais c’est si juste!

  8. mansfield dit :

    De père à fils, la révolte des générations et pourtant, il y a toujours de belles choses à apprendre et à prendre chez les anciens…. Très bien décrit Carole!

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