La salle d’attente

Il est presque 13 heures 30. Le docteur Heurtebise est un peu fatigué, mais il se sent bien. Satisfait. Heureux même. Il a passé un moment agréable, « Chez Arlette » où il est toujours si bien accueilli, depuis qu’il a sauvé la patronne. Arlette avait soigné le menu pour lui…. Il sifflote en ouvrant la porte de son cabinet. Il aime beaucoup aller manger « Chez Arlette ». Il n’est peut-être qu’un petit médecin de quartier tout proche de la retraite, mais aller « Chez Arlette » lui donne un sentiment de satisfaction… et même, oui, de bonheur. Une rupture d’anévrisme. Ce n’était pas rien. Presque un miracle. De haute lutte, il l’avait emporté, cette fois-là, de haute lutte…

Soudain.

Hum.

Humhum.

Soudain il s’aperçoit que quelqu’un est là, dans la salle d’attente. Une femme drôlement vétue d’une sorte de blouse sombre et courte qui laisse voir ses genoux pointus.

C’est étrange car la porte de la rue était fermée à clé. Et lorsqu’il l’a fermée, tout à l’heure, en partant, il n’y avait plus personne dans la salle d’attente. Personne. Non. Il n’y avait personne…

Peut-être qu’il s’est trompé. Peut-être après tout qu’il n’avait pas vraiment fermé à clé. Il est si distrait, ces temps-ci, si fatigué. Il est bien capable d’avoir oublié.

Tout de même, c’est étrange, parce que cette femme n’a pas pris rendez-vous, et de cela, au moins, il est certain. 

Les noms notés sur l’agenda pour l’après-midi, il les a lus avant d’aller déjeuner, sont tous des noms connus, des noms de patients habitués. Il a peu de nouveaux patients, du reste. Tout vieillit peu à peu dans son cabinet, même le nom des patients.

Mais après tout, peut-être que cette femme ne sait pas qu’il faut prendre rendez-vous, peut-être qu’elle ne sait pas qu’il ne fait plus de consultations sans rendez-vous, depuis qu’il a pris de l’âge. Peut-être aussi qu’elle le sait justement, mais qu’elle est venue plus tôt que tous les autres parce qu’elle espère qu’il fera une exception pour elle…

— Vous désirez prendre rendez-vous, madame ? demande-t-il. Ma secrétaire va arriver dans un quart d’heure, vous verrez avec elle.

Et, c’est vraiment étrange, la femme, au lieu de lui répondre, de lui expliquer que c’est urgent, par exemple, très urgent, se contente de le regarder longuement, fixement, comme si elle voulait se souvenir de son visage.

Il toussote, un peu gêné.

—Hum. Humhum… Le cabinet ouvre dans un quart d’heure… vous vous présenterez à ma secrétaire dès son arrivée… elle s’occupera de vous.

La femme le regarde cette fois avec tant d’ironie qu’il éprouve l’impression bizarre d’avoir dit une sottise.

Il vaudra mieux, en effet, que Valérie la prenne en charge, cette drôle de pèlerine. Hum. Humhum. Mais Valérie sait y faire.

Lorsqu’il sort de la salle d’attente, il a l’impression – bizarre décidément, vraiment bizarre – de nouveau l’impression… inexplicable, parfaitement absurde, que la femme a quelque chose d’important à lui dire. Elle ne le quitte pas des yeux, il le sent. Il ne le sait pas, bien sûr, mais il le sent. Il revient sur ses pas :

—Il s’agit d’une urgence, peut-être, madame ?

La femme le regarde toujours fixement. Elle fait non de la tête. Non, non, ce n’est pas urgent pas du tout. Je peux attendre. Et elle se replonge dans la lecture de son vieux magazine. Il en a disposé de récents, lundi dernier, pourtant. Un Paris Match tout neuf, quelques numéros de l’Express et du Point datés du mois précédent, qu’il a récupérés chez sa belle-mère après le repas rituel du week-end. Mais la femme a choisi ce vieux numéro de Closer de 2010, qu’il ne se souvenait même pas d’avoir laissé… On y expose le détail des aventures sentimentales de Tony Curtis, qui vient de mourir. La femme tourne les pages rapidement, sèchement… Claude Chabrol… il a disparu lui aussi… elle tourne encore les pages, si brusquement, si sèchement, avec un petit bruit si… si… sèchement métallique… qu’on croirait qu’elle les déchire… qu’elle les… oui, qu’elle les tranche.

—Nous avons… humhum… nous avons des magazines plus récents… qui pourraient vous intéresser davantage… hum… si vous vous intéressez, bien entendu, si vous désirez lire…

La femme le regarde. Il y a dans son regard quelque chose comme… en effet…  de l’ironie. Mais pourquoi donc ? Elle reprend le vieux magazine. Tourne les pages méthodiquement, comme… comme une horloge… tac tac, tac tac.

Hum.

Humhum.

Le docteur Heurtebise a l’impression qu’elle grommelle quelque chose… qu’est-ce que c’est donc qu’elle grommelle comme cela ? — que les magazines deviennent tous vieux et obsolètes, de toute façon, que tout finit par se confondre et disparaître, et que c’est sans aucune importance, ce qu’on appelle l’actualité… Mais… non, la femme n’a rien dit, absolument rien dit. Elle a pris un autre magazine… un vieux Voici de 2009 – celui-ci non plus, il ne se souvenait pas de l’avoir laissé – et elle tourne encore les pages, sans s’arrêter pour lire, toujours aussi rapidement. Le docteur Heurtebise a l’impression fugitive qu’elle bat un jeu de cartes.

On a, parfois, des patients bien étranges. Des personnes qu’il faut diriger vers des psychiatres, vers des gériatres, vers des neurologues. Des consultations souvent pénibles, mais il ne s’est jamais dérobé.

Cette femme… il laisse un mot sur le bureau de Valérie. Il faudra la prendre, la caser entre deux rendez-vous, il pourrait se faire que ce soit grave, très urgent, même si elle vient de le nier. D’ailleurs, en y réfléchissant, il a le sentiment de la connaître… oui, il l’a déjà vue, cette femme… pas dans son cabinet, pourtant… mais il l’a déjà vue… enfin, ça lui dit quelque chose… un cas très lourd, certainement… il lui semble se souvenir… voyons… 

Hum.

Humhum.

Il est un peu tranquillisé lorsqu’il rejoint la salle de consultation. Il ouvre les stores. Pourquoi les avait-il abaissés, ébloui, tout à l’heure ? Pourquoi tout est-il si sombre, soudain ? Il y avait du soleil, dehors, pourtant, à l’instant. Un merveilleux soleil. On était un beau jour d’été, et voilà que cette obscurité… Tant d’obscurité, soudain…

Il y a encore du soleil, si on veut… puisqu’il y a partout des ombres, de longues ombres. Mais il n’y voit plus bien. Au point qu’il lui faut allumer la lampe. Par un beau jour d’été. La lampe elle-même a l’air de vaciller…La fatigue, le surmenage. Il est très fatigué. Epuisé. Il faudra qu’il réduise… prenne des vacances… un remplaçant… Mais non, que diable, il est encore solide. juste un coup de fatigue. La vue qui baisse, cela arrive quelquefois.

Il allume son ordinateur. Le premier patient de l’après-midi sera monsieur Bourdaud. Monsieur Bourdaud.

Hum.

Humhum.

Monsieur Bourdaud, qui est déjà venu la semaine dernière pour ce qu’il a appelé une gêne respiratoire souffre en réalité très probablement d’un lymphome non hodgkinien agressif. Le docteur Heurtebise a a reçu le résultat des premières analyses. C’est lui-même qui lui a téléphoné ce matin de venir le plus tôt possible, et qui lui a proposé de le voir en consultation avant l’ouverture du cabinet, dès 13h45. Il a déjà pris rendez-vous pour lui au CHU. Pauvre monsieur Bourdaud. Il ne sait rien encore. Il se doute, le docteur Heurtebise est certain qu’il se doute, il l’a lu dans ses yeux, mais savoir, non, c’est autre chose, savoir, et il ne sait pas. Car savoir, c’est tout autre chose. Cela vaut mieux, parfois, d’ailleurs…

Le docteur Heurtebise fait craquer ses phalanges, il se sent un peu nerveux… Il a l’habitude, évidemment, depuis le temps que… 

Il est bien difficile cependant d’être celui qui amène peu à peu à savoir celui qui doute et ne sait pas encore. Bien dur d’être celui qui accompagne, à l’entrée du chemin qui mène à… enfin qui si souvent mène à…

Mais la science n’a pas dit son dernier mot. Et la volonté humaine n’est pas sans pouvoir. Il faut toujours lutter. Toujours. Il est un lutteur. Arlette le lui a encore dit, tout à l’heure… « Sans vous… » Il aidera monsieur Bourdaud à lutter. Il luttera pour lui au besoin.

Hum.

Humhum.

Il se dirige vers la salle d’attente. 

—Monsieur Bourdaud ? 

Il lui serre la main.

Hum.

Humhum.

La femme cesse de faire tourner les pages de ses vieux magazines pour le regarder tandis qu’il serre la main de monsieur Bourdaud. La main de monsieur Bourdaud tremble un peu dans la sienne. La femme semble très intéressée.

Quelle drôle de personnage, cette femme… Pourvu que Valérie s’en soit bien occupée…

14 heures 30 déjà… C’est inexplicable, décidément, cette pénombre. C’est si gênant, vraiment, qu’il lui faut allumer la lumière du couloir pour raccompagner monsieur Bourdaud. De nouveau, il lui serre longuement la main. La main de monsieur Bourdaud ne tremble plus. Mais monsieur Bourdaud trébuche en passant le seuil. Le docteur Heurtebise le suit quelques instants du regard… Pauvre Bourdaud, il zigzague un peu en marchant… La femme, dans la salle d’attente, les yeux fixes, ne rate pas une miette du spectacle. 

Le docteur Heurtebise a envie de crier :

—Ça vous amuse, peut-être ? 

Mais c’est un homme poli, un homme qui se maîtrise. En outre il serait absurde d’ajouter à l’angoisse de monsieur de Bourdaud. D’ailleurs la femme n’a pas l’air de s’amuser. Juste de chercher à bien voir. 

Et voilà qu’elle a sorti un petit calepin de son grand sac brun. Qu’elle prend des notes en suivant du regard, par la fenêtre ouverte, ce pauvre monsieur Bourdaud qui vacille sur le trottoir. Incroyable. Cette femme. Une insolence rare.

Mais madame Turquois s’est déjà levée. Elle est en pleine crise hépatique. Il n’y a pas de temps à perdre.

Il a déjà une demi heure de retard, de toute façon.

Pas le loisir de s’occuper de la folle pour l’instant.

Après tout, il en a vu d’autres. Des gens de toutes sortes, oui, qui entraient là comme dans un moulin.

Des mendiants, qui s’endormaient sur les chaises dépaillées, ronflant des heures comme des dieux, dans une odeur de bêtes. Un prophète, une fois, qui haranguait les malades éberlués, leur expliquant qu’il connaissait le secret de la vie. Même un cambrioleur, il y avait une dizaine d’années, blessé dans l’exercice de son métier, et qui était venu avec un ami muni d’un revolver.

Il faudrait tout de même savoir pourquoi Valérie n’a pas ajouté la femme sur la liste des rendez-vous…

—Mais, monsieur Heurtebise, elle ne m’a rien demandé. Elle m’a seulement dit qu’elle attendait quelqu’un. Je croyais que c’était monsieur Bourdaud, mais non, apparemment… il faut que ce soit madame Turquois, alors. Pourtant, elles n’ont pas l’air de se connaître…

—Hum… Humhum, dit le docteur Heurtebise en entrant dans la salle d’attente. Vous êtes toujours là, madame ? Vous attendez quelqu’un, m’a dit ma secrétaire, puis-je savoir… ? Hum.

Humhum.

La femme le regarde fixement. Un lent sourire dont il ne saurait dire s’il est doux ou s’il est inquiétant se dessine sur sa figure sans âge, mais elle ne répond pas.

Le sourire flotte un instant dans l’air avant de s’éteindre, comme celui du chat du Cheshire.

—Je vous ai  demandé, je crois, madame, si vous attendiez quelqu’un…

La femme fait oui de la tête.

Elle est bizarrement habillée, décidément, cette femme. Cette drôle de blouse qu’elle porte… une sorte de tunique, plutôt. Une coupe très étonnante… et ce motif grec, sur l’ourlet… on dirait la tunique d’un soldat antique… D’un noir, avec ça… un noir comme il n’en a jamais vu…un noir profond, intense et… lumineux, oui, lumineux, souple et étoilé, comme la nuit. Sa vue, sans doute, sa vue qui s’affaiblit, lui joue des tours. Quant auxchaussures… ces drôles de sandales lacées qu’elle a aux pieds… on appelle cela des spartiates, croit-il savoir. Une originale, décidément. Ce corps décharné, cette peau mate et désséchée de momie…

Et cette façon qu’elle a de parler par signes. Est-elle muette, est-elle obtuse ?  Elle n’en finit pas d’agiter la tête en rythme. Tac tac. Tactac.

Métronométriquement dessinant de la tête un grand oui qui s’écrit comme un mot dans l’air qui s’obscurcit.

Et, c’est étrange, vraiment étrange, il n’a aucune envie de lui demander qui elle attend.

C’est qu’il est déjà tellement en retard. Il lui faut ausculter Mme Turquois, prendre contact immédiatement avec le gastro-entérologue de la clinique Welter.

Ensuite il faudra subir Mme Lepers, qui suit maintenant un régime aux omégas 3, après avoir surmonté une cure aux algues détox, et qui met tous ses espoirs dans les massages tantriques, avant de démarrer le stage de rebirth qui l’aidera à « retrouver son coeur d’enfant ». Pauvre femme, qui croit que le bonheur s’achète et se compose comme une recette de régime.

Hum.

Humhum.

Puis ce sera le vieux monsieur Girard qui perd la tête, et que sa femme traîne avec elle, parlant pour lui, réfléchissant pour lui, se souvenant pour lui, tentant désespérément de masquer l’évidence.

Mme Charlot qui devrait se faire opérer la hanche mais qui préfère souffrir.

Le jeune Renaud qui a une pneumonie, mais qui est quand même allé travailler ce matin, et qui ira demain, parce que son employeur, un maçon, ne veut pas… évidemment… de nos jours, cela se voit souvent… hum humhum…

Et le canal carpien de madame Ravy, et et et… un après-midi entier, une longue soirée, encore, à soigner, à aider, à réfléchir, à parler, à expliquer, à interroger, à calmer…

Dans la salle d’attente, la femme attend toujours, assise et silencieuse. Elle a rangé ses magazines. Elle a sorti maintenant de son grand sac brun un long tricot qui traîne à terre. Une sorte de… d’écharpe, mais si étroite qu’on dirait une… humm hum… une corde… et maille après maille elle tire son crochet, déroulant la pelote de laine noire. La corde se déroule et s’enroule sur le sol comme un sombre serpent. Et le crochet crochète, inlassable hameçon.

Le docteur Heurtebise se souvient, brusquement.

C’est si étrange, la mémoire. Hum. Humhum. La mémoire. Bien étrange.

Ça efface le temps, d’un coup, la mémoire, ça bouleverse les époques et les chronologies comme un séisme remuerait les roches les plus solides. On se souvient. D’un coup sans comprendre pourquoi. Et c’est comme si le temps cessait d’exister. Passé, présent, futur, têtes-bêche existences emmêlées.

Il se souvient. Il est un enfant. Un enfant en visite chez sa grand-mère paternelle. La grand-mère travaille, travaille, sans répit, au crochet. Elle est veuve. Elle a besoin de s’occuper. Elle fabrique des bandes pour les blessés d’Indochine. C’est la guerre en Indochine, une association religieuse lui a confié cette tâche. Elle travaille, elle travaille, la grand-mère, elle est déjà atteinte du cancer qui va l’emporter, elle tousse, et elle travaille, et son ouvrage s’enroule à terre, merveilleux, inutile.

Tout à fait inutile.

Pauvre grand-mère, qui luttait, qui luttait, qui croyait sauver un humain et se sauver elle-même chaque fois qu’elle achevait une de ces longues bandes… 

Il se souvient si bien. Elle crochetait, elle crochète sans fin, exténuant ses vieux yeux, et ses mains toutes raides, jusqu’à la fin elle crochètera sans pouvoir s’arrêter ces longues bandes au point serré.

Mais la laine de la grand-mère, au moins, tout inutile qu’elle fût, était blanche… Une laine mince, rêche, très blanche, immaculée comme un drap d’hôpital… il s’en souvient parfaitement. Pourquoi la femme a-t-elle choisi quant à elle un fil aussi sombre ? Et que fait-elle avec ses mains comme des ciseaux à trancher le fil avant que l’ouvrage soit fini ?

Qu’importe, il n’a pas le loisir de résoudre des énigmes, il a mieux à faire, le temps passe et le retard, le retard, le retard s’accumule. Encore trois patients. Encore deux patients. Encore un patient. Il y a trois heures au moins que Valérie est partie. Il n’est tout de même que huit heures. En été.
Pourquoi fait-il si sombre ? La lumière des lampes ne parvient plus à éclairer cette nuit qui est tombée sur ses yeux. Et dire que c’est par un beau jour de juin, un de ces jours si longs qu’on les croit éternels. 

Il se souvient d’autre chose maintenant. C’est si bizarre, vraiment, la mémoire. Comme tout se superpose, s’emmêle, et prend un sens qu’on avait toujours deviné sans vraiment l’entrevoir. Sa grand-mère maternelle cette fois. Avant de mourir elle avait perdu la raison, et elle avait cessé de comprendre qu’elle était veuve. Elle cherchait partout son mari, l’accablant de reproches, l’accusant de tous les crimes, de toutes les trahisons.

Un jour, il l’avait accompagnée chez un ophtalmologue de sa connaissance. Ils avaient attendu l’un près de l’autre dans la salle d’attente. Elle avait pris dans la pile des magazines un numéro de… il avait oublié… mais c’était sans importance… un de ces magazines d’actualité fanée qu’on trouve dans les salles d’attente. Un grand titre barrait la page : « Adultère. Une tentation française ». Oui, « Adultère », il se souvenait très bien du titre. « Tu vois, avait dit la grand-mère, en soulignant du doigt le mot, tu vois bien, c’est écrit  : a- dul-tère… il est parti avec une femme. »

Et c’était vrai. On part toujours avec une femme, finalement.

Le dernier patient vient de pousser la porte. Il est temps.

Par la porte restée entrouverte, il voit la femme se lever…

Mais non, non… pas encore… il doit encore rester un peu, trier quelques papiers. Mettre de l’ordre. Partir, d’accord. Mais on ne peut pas partir si vite, n’est-ce pas ? 

Ce n’est pas qu’il ait peur. Il n’est pas prêt, c’est tout.

Elle attendra encore. Il l’aperçoit par la porte restée entrouverte. Elle n’essaiera pas de le prendre de force, c’est évident. Elle vient de se rasseoir.

Elle a ressorti calemement son ouvrage et elle travaille sans se lasser, efficace, rapide. La bande doit être très longue maintenant. Immense. Infinie. De quoi recouvrir bien serré plusieurs armées de pharaons. Tous les royaumes de ce monde. Elle est si obstinée, si laborieuse, et lui, il est si lent, si fatigué. 

Il va le lui proposer : qu’elle vienne un peu s’asseoir à son tour face à lui, dans la salle de consultation. Même sans rendez-vous, il la prendra. Quel mot bizarre, quand on y pense…  Ils parleront. Il est nécessaire qu’ils se parlent, maintenant. Depuis si longtemps il a envie de la connaître. Il y a si longtemps qu’ils luttent, tous les deux, l’un contre l’autre. Deux vieux ennemis…

Ils parleront. L’un après l’autre ils dérouleront leurs arguments. Ce sera un combat loyal.

Il a encore sa chance. Et quand bien même il ne l’aurait plus. Quand bien même tout serait déjà décidé. Il range ses papiers, il réfléchit à ce qu’il lui dira. Il se prépare.

Car tout à l’heure, dans un instant, il la prendra. Ou bien plutôt c’est elle qui le prendra. Qu’importe, maintenant ? Elle fera signe, tout simplement. Et il la suivra. Même s’il n’a pas fini de ranger ses papiers, même s’il n’a pas eu le temps de remettre de l’ordre, même s’il n’a pas assez réfléchi, même s’il n’est pas tout à fait prêt.

On n’est jamais tout à fait prêt.

Elle fera signe, hochant son long visage osseux. 

Et il la suivra, laissant derrière lui la porte ouverte  – et le vent qui s’engouffrera dispersera les papiers oubliés.

Côte à côte ils iront. Elle, grande, décidée, dans sa tunique de vieux soldat, les bras battant l’implacable mesure sur ses flancs décharnés, transportant son sac brun rempli de magazines fanés et de laine noire. Lui, fatigué, luttant toujours pourtant, serrant sa petite sacoche de vieux cuir remplie de toutes ses pauvres raisons humaines. Longtemps ils parleront. Elle, expliquant sans un mot la rude loi enfermée dans son grand sac obscur. Lui, défendant de son mieux son humble cause humaine. Ils s’en iront très loin, ainsi. Jusqu’aux chambres étouffées de pénombre où se réfugient les fantômes adultères des existences humaines Au bout du monde, vers ces terres calcinées où reposent, emmaillotés comme de petits enfants, tant de corps entourés de bandelettes blanches. Et même bien plus loin. Bien plus loin.

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15 commentaires pour La salle d’attente

  1. jill bill dit :

    Ah un docteur en aurait des choses à écrire dans sa carrière, cette histoire est belle Carole…

  2. G.Policand dit :

    waouh!
    Quel talent!
    Un suspense jusqu’au bout…
    Merci de nous l’avoir offert.

  3. Pastelle dit :

    Beaucoup de talent, en effet, pour raconter l’arrivée de cette mystérieuse visiteuse et le départ du médecin, de même que ces bouts de vie…

  4. (…)

    Dans la chambre où rien ne bouge,
    Elle a tiré les rideaux.
    Sur un coussin de soie rouge,
    Elle a posé son manteau
    Et, belle comme une épousée,
    Dans sa longue robe blanche
    En dentelle,
    Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé.
    Que dit-elle?

    Elle a reprit l’escalier, elle est ressortie dans les rues.
    Où va cette femme, en dentelles?
    Qui est cette femme?
    Elle est belle.
    C’est la dernière épousée,
    Celle qui vient sans qu’on appelle,
    La fidèle.
    C’est l’épouse de la dernière heure,
    Celle qui vient lorsque l’on pleure,
    La cruelle.

    C’est la mort, la mort qui marche dans les rues.
    Méfie-toi.
    Referme bien tes fenêtres,
    Que jamais, elle ne pénètre chez toi.
    Cette femme, c’est la mort,
    La mort, la mort, la mort…

    BARBARA

    • carolechollet dit :

      Je ne connaissais pas cette belle chanson. Merci d’avoir pris la peine de me la recopier. J’ai pu l’écouter sur Deezer.
      J’avais en tête ce passage du Guépard où la mort vient comme une voyageuse trouver le Prince qui est descendu du train, et reprendra, mort, un autre train.
      Et bien d’autres choses encore, en fait.

  5. Que c’est beau, Carole ! Quelle richesse dans ces rencontres multiples, ces souvenirs, ces mouvements, ces émotions… ! Dès le début, le nom de « Heurtebise » m’avait frappée, à cause de Cocteau. Oui, tu as vu Orphée, c’est certain… Mais ton texte est comme un long poème, haletant, bouleversant, et je suis sûre que « Jean » ne t’aurait pas reniée pour son héritière.

    • carolechollet dit :

      Tu as donné deux « clés », Aloysia : Heurtebise vient de chez Cocteau (et pas seulement d’Orphée, pense aussi à l' »ange Heurtebise »); Chabrol, c’est pour le mélange étrangeté-vie bourgeoise balane. Il y a encore d’autres clés, certaines sont accessibles, d’autres sont très personnelles.

  6. … Et puis il y a Chabrol, oui… et Le 6e sens…

  7. flipperine dit :

    pauvre Docteur il ne comprenait pas que c’était la mort qui venait le chercher une belle histoire

  8. Quichottine dit :

    Je n’ai pas compris tout de suite… et puis, peu à peu l’image s’est installée.
    J’aurais dû noter à quel moment de ton récit tout m’a paru évident.

    En tout cas, c’est un texte splendide !
    Merci pour cette lecture, Carole.

    • carolechollet dit :

      J’ai ménagé cette progression, pour que le fantastique ait vraiment l’air de surgir du plus quotidien, et que le symbolisme surgisse ensuite du fantastique.
      Trois mouvements, rythme de sonate, Quichottine. Merci à toi !

  9. Cardamone dit :

    Belle progression, belle écriture

  10. chateux23 dit :

    En lisant ton texte, j’ai pensé aux légendes bretonnes sur « l’Ankou » qui me terrifiaient quand j’étais petite. Je suis grande, enfin, il parait, et j’ai aimé cette version contemporaine

  11. Ah ! Je n’avais pas vu « Le Guépard » ; mais le thème est classique, et en effet la chanson de Barbara colle aussi à merveille. Par contre je pensais que s’il la voyait, et si tout était si sombre, c’est qu’il était déjà mort et ne le savait pas.

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