48 heures en janvier

Chacun le sait, et il est inutile, direz-vous, que je rappelle ces faits maintenant sus par coeur. Je le ferai cependant, car j’écris aussi pour après. Il faut toujours écrire maintenant pour après, ou au moins en se demandant comment on lira, après. Même si, bien sûr, on ne relit jamais…

En 2015, le 7 janvier, s’est produit, en plein Paris, un événement dont la brutalité, terrifiante et inouïe par sa portée symbolique autant que médiatique, est venue bouleverser nos certitudes assoupies : l’assassinat de douze personnes dans les locaux du journal satirique Charlie-Hebdo. Deux tueurs cagoulés, armés de kalachnikovs, venus abattre « les auteurs des caricatures de Mahomet », pour exécuter, sous l’oeil constant des caméras, un « ordre » d’Al-Qaïda.

Le 8 janvier, 80 000 hommes – soit le dixième des troupes françaises mobilisées en juillet 1914 – ont été déployés en Picardie pour les traquer. Pendant ce temps, à Montrouge, un inconnu abattait une jeune policière.

Le 9 janvier, l’auteur du meurtre de la policière, après s’être filmé dans une vidéo destinée à circuler sur YouTube, sortait définitivement de l’anonymat pour séquestrer une dizaine de personnes, pour la plupart juives, dans une épicerie casher de la porte de Vincennes, exécutant quatre d’entre elles, avant d’être lui-même abattu. Presque au même moment, les deux tueurs de « Charlie », réfugiés dans une imprimerie d’Ile de France, étaient abattus alors qu’ils tentaient une sortie avec leurs kalachnikovs.

Pendant trois jours, les écrans de France et même du monde entier ont diffusé et rediffusé, en boucle, ce qui, d’emblée, avait été pensé par les « auteurs » des crimes comme une série de « plans » et de « chapitres », dans un film effroyable.

J’ai voulu raconter ici ces trois jours, non pas bien sûr comme pourraient le faire des témoins authentiques, non pas non plus comme les écriront les futurs historiens, pas davantage en politologue « experte », mais simplement tels que je les ai vécus, citoyenne lambda perdue dans l’univers du « direct ». Avec les erreurs d’appréciation, probablement, et les réflexions sans doute maladroites ou erronées qu’ils m’ont inspirées. Volontairement, j’ai arrêté mon compte-rendu le 9, avant les grandes manifestations du 10 et du 11 janvier, afin de m’en tenir au temps brut (et brutal) des événements et de la « sidération ».

Il me semblait nécessaire de garder, pour moi, pour d’autres peut-être, qui sait,  ma propre trace, fût-elle incertaine et incomplète, de ce moment d’inquiétude et de trouble.

Je souhaitais, aussi explorer, à travers mon expérience personnelle et très ordinaire, la façon dont des événements, survenus loin de nous, s’introduisent désormais de force au coeur de nos vies banales, pour susciter une émotion immédiatement collective, dans ce monde d’aujourd’hui où les médias et le « direct », omniprésents, entretiennent le flux incessant d’une information qui, en quelque sorte, est devenu la lymphe, ou peut-être (mais à quoi naîtrons-nous ?) le liquide amniotique de nos existences dépendantes, « nourries » en permanence d’images, de mots, de craintes et d’injonctions. 

Toutes choses que j’avais déjà perçues très fortement, le 11 septembre 2001, et qui m’ont de nouveau interrogée en ce mois de janvier 2015.

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Mercredi 7

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C’est un mercredi comme les autres, mais je rentre un peu en retard, assez fatiguée. Il est peut-être 18h, j’ai fait sottement un petit détour par la galerie commerciale du quartier, pour regarder les soldes. C’était le premier jour, aujourd’hui…

Je pose mes paquets. Des achats aussi inutiles qu’encombrants, je le comprends dès qu’ils sont devant moi dans la lumière fade de la cuisine. Mon mari me regarde. Je me sens un peu honteuse… 

— Tu n’as pas vu les journaux ?

Non, bien sûr, comment est-ce que j’aurais vu les journaux ?  J’étais absente, je n’ai ni smartphone ni autoradio. Et quand bien même. Pourquoi est-ce que je me serais intéressée aux journaux ?

—… Cabu, Wolinski, Honoré… ils sont tous morts.

… Cabu ?

Je crois à une blague, évidemment. Car Cabu ne peut pas mourir. Cabu, c’est le Grand Duduche, il est pour toujours jeune, cancre, amoureux et bigleux. Jouer à mourir, il en serait bien capable… Mais mourir pour de bon, ça non, il ne nous le ferait pas.

—Douze morts. Toute l’équipe de Charlie-Hebdo.

Douze morts ? Toute l’équipe ? Charlie-Hebdo… je me souviens vaguement de cette histoire de caricatures… mais ça fait des années… Qui est-ce qui y penserait encore, à ces dessins ? Juste des dessins, non ?

— Qu’est-ce qui s’est passé ? un accident d’avion ?

Il prend son temps pour répondre. Je commence à comprendre que ce qui est arrivé, c’est l’un de ces événements pour lesquels il faut garder du temps, l’un de ceux qui occupent durablement les pensées et les conversations. 

— Un attentat…

J’ouvre mon ordinateur. Il faut que je sache. Je fais défiler les sites. Le Monde. Le Figaro. Ouest-France. Le Nouvel Obs. L’Express. Marianne. Médiapart. Tous racontent la même chose. Les assassins cagoulés se trompant d’abord d’immeuble. Les gens tués et menacés, à l’entrée du « bon » bâtiment. Le code. Le garde du corps pris par surprise. Les tirs méthodiques, précis, touchant chaque fois la cible. On voit le sang. On entend la kalachnikov. On perçoit le souffle de l’homme qui s’est jeté sous la table et se cache, on vit comme lui ce temps qui s’étire dans chaque battement affolé du coeur. Puis il y a ce policier tué, encore, dans la rue. Non, pas seulement tué. D’abord blessé, puis achevé. Les pneus de la voiture qui crissent tandis qu’elle démarre à toute allure. L’accident. L’automobiliste qu’on braque. La fuite qui reprend. La police qui retrouve une carte d’identité dans la voiture abandonnée. Pourquoi une carte d’identité ? C’est incompréhensible… mais on a les noms et les visages. Les assassins ont des noms, des prénoms, des visages, des vies déjà archivées. Kouachi. Deux frères. Ils sont allés à l’école en France et nous étions leurs professeurs. Et ils ont tué le Grand Duduche. Et tous les autres. Ils l’ont dit en sortant, alors que leurs chaussures glissaient sur le sang répandu : ils ont tué Charlie Hebdo.

Peine de mort pour le rire. Une balle dans le ventre pour la liberté d’expression. Un trou entre les deux yeux pour le droit séculaire du caricaturiste à se moquer de tout ce qu’on respecte. Cervelle en bouillie de sang pour la tolérance. Et ce dessin, vu sur le site de je ne sais plus quel journal : un crayon cassé en deux qui saigne comme un homme.

Impossible de travailler. Je n’arrête pas d’ « y » penser, et je me demande pourquoi. Pourquoi y a-t-il, dans la masse des faits et faits-divers horribles dont on nous abreuve continuellement, des événements dont la brutalité s’introduit de façon si aiguë dans nos pensées qu’elles ne peuvent ni les chasser ni les digérer ? Qu’elles ne peuvent en assimiler le sens pour en faire un petit morceau de réflexion claire qui pourra, au choix, nous accompagner plus loin, nous affermir, ou au contraire être oubliée ? 

Je dois préparer des interrogations orales pour le lendemain. Mais je n’arrive pas à digérer l’idée qu’on a tué Charlie-Hebdo. Elle reste coincée comme une boule d’arêtes je ne sais où dans mon cerveau, incapable d’avancer plus loin, jusqu’à cette zone sereine où la pensée se construirait.

Elle reste là, coincée, à me faire mal en boucle. Je me dis qu’ « ils » ont déjà gagné. Que c’est la première victoire des assassins : obséder nos cerveaux, les assiéger, les prendre en otages comme ils assiègent et prennent en otages leurs victimes. Le fanatisme a frappé à coups de kalachnikov aux portes déjà si délabrées de l’humanisme, des Lumières, du rire et de l’esprit critique. Il s’est procuré le code. Il est entré cagoulé et blindé. Il a tiré. Douze balles. Et ils sont tous tombés. Jaurès. Zola. Flaubert. Hugo. Beaumarchais. Voltaire. Diderot. Rousseau. Montesquieu. Montaigne. La Boétie. Rabelais.

Une balle pour chacun.

Je retourne à l’ordinateur. De nouveau je fais défiler les sites. Maintenant, on voit partout ce message, claquant dans son rectangle comme un drapeau : « Je suis Charlie ».

D’où vient-elle, cette impression, immédiate, qui s’est imposée à tous aussitôt, que ce n’est pas d’un fait-divers épouvantable qu’il s’agit, mais d’aute chose, d’un événement ? D’une étape. D’un tournant.

Des médias, vraiment ? Non, les médias ne sont que les projectionnistes. Et ils tiennent un film à faire frémir à grosses recettes… Charlie-Hebdo-balle-dans-la-peau. La légèreté effacée par le poids des cadavres qui tombent. La liberté laissant place à la peur. La violence au lieu de cette paix plus ou moins trouble qui nous donnait l’impression de pouvoir continuer. 

Choc des photos, poids des mots, tournis des vidéos. L’angoisse est télégénique, de nos jours. Mais ce sont eux, les assassins, qui ont écrit le scénario, le livrant au grand cinéma des médias. Utilisant ce trouble que créent l’écran, l’immédiateté de l’information, le direct perpétuel, pour brouiller nos dernières certitudes. 

Et tout passer à la kalachnikov.

L’audace des libellistes. Le rire de Figaro, l’ironie de Voltaire. Notre héritage, réduit à ce très peu si précieux, dans la petite malle que nous traînions encore avec nous pour le voyage désenchanté du XXIème siècle. A terre, notre Gavroche. Le nez dans le ruisseau de sang. On ne rit plus.

Non. Ce n’est pas vrai. Pas du tout. Ce sont les médias qui enflent à plaisir la portée de ce crime affreux. Ce n’est qu’un fait-divers. Le crime d’une paire de fous. Des isolés. Ne représentant rien… « ils » ont tué Charlie-Hebdo… « ils »… mais qui ? personne. Presque personne. Ou au contraire, quelque part, cachés… des ennemis résolus dont ceux-là n’étaient que les premiers émissaires.

Comment savoir ? 

Personne ne sait. Personne ne peut savoir. On ne saura que plus tard, bien plus tard, quand les livres auront mis les choses à leur place, posant les dates comme des points et des virgules dans la grande phrase de l’histoire du monde, gommant certains faits comme on gomme des mots, en accentuant d’autres en lettres majuscules… On ne saura que baucoup plus tard si ce mot-là était vraiment à mettre en majuscules. Et de quel récit il était la première page.

Vers 21 heures, ma fille appelle. Elle était au rassemblement, à Paris, place de la République. Un rassemblement spontané, sans organisateurs. Tout va si vite. « Je suis Charlie ». Des milliers déjà dans la rue à être Charlie.

Elle y est allée à la sortie du conservatoire. J’ai l’impression qu’elle pleure. Elle voudrait que je lui dise ce qui va arriver. Ce qu’il faut penser.
Mais moi je ne sais pas ce qui va arriver. Et j’ai du mal à penser.

— Cabu, c’est bien celui qui a écrit le Grand Duduche ? Je l’ai lu, à Selommes…

Le Grand Duduche, oui, c’est lui qu’on a assassiné. Le Grand Duduche. La fille du proviseur. Momo. Belphégor. Monsieur Borgnolle. Tous morts.

Mon lycée et ses cancres. La légèreté des années 70. L’été du bac en 76, quand le ciel était toujours bleu et rempli de soleil. Pilote. Les antimilitaristes aux cheveux longs, draguant et buvant des bières, dans le petit « troquet » enfumé, à la sortie du lycée. Morts. Les fous rire. L’insouciance. Une façon d’être jeune. Autrefois. C’est fini. Mais non, voyonns… mais non, peut-être pas… 

Ma fille reste longtemps au téléphone. Elle ne veut pas raccrocher. Je ne sais plus quoi dire. Son angoisse me bouleverse.

Tous ces gens rassemblés là-bas, à Paris. Ma fille, si jeune, parmi eux, avec son violoncelle sur le dos. Eux aussi, ils devaient avoir, eu, toute la soirée, du mal à digérer l’idée qu’on avait tué « Charlie ». L’idée tournait en rond sans pouvoir avancer dans leur tête fatiguée. Alors ils se sont mis à marcher. 

Je passe le téléphone à mon mari. Je l’entends dire que les médias exagèrent tout, qu’il ne faut pas croire…

Mais déjà je scrute l’ordinateur. Je refais défiler les sites. Je visionne le bulletin d’informations de France 3. Il paraît qu’à Nantes aussi on s’est rassemblé. On est Charlie partout. En direct en live. En live la mort. En live la peur des vivants. En live l’impuissance. En live la révolte. En live en gros plan bande-son stéréo, si loin et si près de nous.

Ce qui est affolant, de nos jours, avec le direct, c’est qu’on a l’impression d’être plongé dans le film, comme si on figurait dans le casting. Mais qu’on reste quand même de l’autre côté. Du côté de ceux qui n’écrivent pas le scénario. De ceux qui n’interprèteront jamais aucun rôle. Le direct nous oblige à être ici et là-bas, à être nous et aussi les autres. Consciences dédoublées déchirées épuisées : acteurs et spectateurs à la fois. Engagés de force et impuissants par force. C’est, à la lettre, insensé. Une forme de schizophrénie, banalisée, entretenue, universelle. Ou du moins collective.

Il me semble que c’est pour cela que tant de gens se rassemblent. Par désir d’échapper à cette dualité. De faire quelque chose pour redevenir eux-mêmes. Au moins marcher. Parler. Etre ensemble. Que ça ait l’air d’aller enfin quelque part, ce qui fait mal ce qui fait peur. L’humain moderne, l’humain du direct, est un humain qui marche et qui parle. Qui fait foule à lui seul et s’en va dans les foules pour ne pas être seul. On lui en demande tant…

Tiens, mais c’est aujourd’hui, justement, qu’il est sorti, ce fameux livre de Houellebecq que tout le monde a déjà lu sans l’avoir jamais lu puisque depuis plusieurs semaines on nous le lit et nous le vante dans tous les journaux compétents. 

Encore un qui aurait mieux fait de se taire. Et puis, non, je ne devrais pas dire cela. Tout le monde doit avoir le droit de parler. Si ce qui est dit ne me plaît pas… eh bien, justement ! La liberté d’expression, ça ne se discute pas, ça ne se coupe pas en quatre comme un cheveu des anges de Byzance, à partir du moment où on lui tire dessus à la kalachnikov. Ça se défend en bloc, un point c’est tout.

— Ah bon ? Tu en es sûre ? Il y a des limites, non ? où sont les limites ? A quel moment les paroles commencent-elles à se changer en actes, et à tuer ?

Je ne sais pas je ne sais pas je ne sais pas.

Il paraît tout de même qu’il est parti se mettre « au vert », par précaution, ce… H…

« Au vert, à la neige ». Au vert, au blanc, quand tout est devenu si noir. Je pense que c’est ce qu’on appelle la lâcheté. Ou l’irresponsabilité. Le refus d’affronter sa part de responsabilité.

Quand on pense qu’il nous reprochait notre « soumission »…

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Jeudi 8

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J’ai reçu un message du lycée, tôt ce matin. Il y aura une minute de silence à 12 heures. Toutes les activités extérieures aux cours sont suspendues. Pas de galette des rois cette année. 

Je n’interroge qu’à 13 heures. Je n’assisterai pas à la minute de silence. J’aurai un peu de temps pour finir mon travail. Et pour reprendre mon calme.

Mais au lieu de préparer enfin sérieusement mes interrogations, je ne peux pas m’empêcher de parcourir le web. Il paraît qu’on n’a pas encore retrouvé les tueurs. Qu’on les traque impitoyablement. On va les retrouver. On perquisitionne à Reims. Non, ils sont en Picardie. Enfin on a l’air de savoir où ils sont, et c’est l’essentiel.

Mais une autre fusillade a eu lieu à Montrouge. Un autre tueur est en fuite dans Paris. On ne sait pas s’il y a un lien avec l’attentat de la veille.

Certains, beaucoup, somment « les musulmans » de prendre position. De manifester.

Sommation… avant quoi ? Je ne peux pas les imaginer en train de manifester dans le centre ces deux femmes en foulard, épaisses et lourdement chargées, de retour du Leclerc, que j’aperçois sur le trottoir.

Ni ces deux vieux, au café de la Beaujoire, qui se réunissent chaque jeudi après-midi pour jouer aux cartes, et dont j’entrevois, en descendant du bus pour prendre le tram qui m’amènera en ville, les visages penchés si ridés, sous les cheveux banchis. Je me demande ce qu’ils me diraient, si j’osais leur parler. Rien, sans doute. Ils ne sont pas de ceux qui s’expriment.

J’ai peur pour eux.

Et puis comment le sait-on, que tel ou tel est musulman ? Pourquoi est-ce que j’ai regardé ces passantes, dans la rue, ces clients, au café ? Eux, et pas les autres ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qu’on est en train de nous faire, à tous ? Depuis quand demande-t-on aux gens de se définir d’abord par leur religion ? En France…

Quand j’arrive au lycée je vois cette grande affiche sur le portail d’entrée : « Nous sommes Charlie ». C’est écrit à la main, en lettres mal dessinées. Et, vraiment, ça me fait plaisir que ce Charlie-là soit écrit à la main. Avec un crayon. 

Les élèves sont éparpillés, comme d’habitude à la pause déjeuner, en petits groupes bavards. Les fumeurs amassés sur le trottoir, devant la grille. Les amoureux sur les bancs de ciment, sous les tilleuls, se tenant par la main. Comme d’habitude. Je remets mes pas d’aujourd’hui dans mes pas d’hier. Tout va bien, non ?

J’interroge au CDI pour l’après-midi. Je salue les documentalistes qui paraissent fatiguées. L’une d’elles me dit : « On a pris un bon coup. C’est toutes nos valeurs qui sont attaquées… » Elle ne termine pas sa phrase.

Elles ont rassemblé bien en vue sur le comptoir les deux ouvrages de Cabu et de Wolinski que possède le lycée. Elles en ont ajouté d’autres, sur Daumier, sur la liberté de la presse. Des livres lourds, usés, appuyés sur de petits présentoirs de fer comme des stèles funéraires. C’est si bizarre de penser que ces dessins qui nous donnaient le fou rire quand nous étions adolescentes se sont changés en stèles funéraires.

Je leur dis qu’elles ont bien travaillé. Mais personne n’a emprunté ni n’empruntera les livres, ça va de soi. Ils ne sont plus là pour les vivants. Pas plus que les bouquets qu’on répand sur le trottoir devant les locaux de « Charlie ».

J’interroge sur Flaubert et Zola. 

Je prends beaucoup de retard. Je garde bien trop longtemps chaque élève. Je parle de Flaubert, du pouvoir de l’ironie. De Zola, de l’affaire Dreyfus. Nous pensons tous à la même chose, mais nous avons l’air de parler d’autre chose… de Flaubert, de Zola qui étaient au programme pour cet après-midi. Je parle, bien trop. J’explique des choses que je sais et que je comprends, en pensant à d’autres que je ne sais pas, que je ne comprends pas. Je parle d’un monde où les mots se cisèlent et se « gueulent », ou l’ironie est une arme, où la parole pacifie. Un monde qui existe encore dans les livres. Mais qui n’existe déjà plus sur les pages des journaux, dans les images qu’on déverse sur les écrans.

Je redescends le soir vers le tram. Sur une poubelle, je lis : « Charlie. Même pas mort. »

Dans le bus, en rentrant, j’entends cette annonce de la police : « On recherche un garçon de treize ans qui en paraît au moins quinze. Un mètre soixante-quinze, des cheveux crépus, la peau sombre, un pantalon noir…  » L’annonce est très audible et distincte. Personne n’y prête la moindre attention.

On recherche… on recherche tant de gens, en ce moment.

A la maison, ça recommence. Au lieu de travailler sur mes comptes-rendus, j’ouvre l’ordinateur. Pour savoir.

Savoir. L’obsession du « direct ». On ne peut plus concevoir que quelque chose ait lieu sans qu’on le « sache » aussitôt. Mais les journalistes ne savent pas grand chose eux-mêmes. Il paraît que les tueurs ont été localisés près d’un village qui s’appelle Corcy. Quatre-vingt-mille hommes sont déployés dans ce petit village et dans la forêt voisine. Quatre-vingt-mille ? Est-ce que j’ai mal lu ? Non, c’est bien quatre-vingt-mille. On le dit partout. Quatre-vingt-mille hommes. La population d’une ville. D’une ville déjà grande. J’essaie d’imaginer sans y parvenir cette armée de policiers, de gendarmes, de CRS, tous casqués et armés.

Sottement, je vais fermer la porte au verrou. Il fait nuit noire et il ne doit plus y avoir un seul gendarme ici, non, s’ils sont quatre-vingt-mille là-bas ?

Je rouvre le verrou. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Je reviens sur le web. Les quatre-vingt-mille hommes fouillent là-bas, comme s’ils étaient dans mon jardin, chaque pouce de terrain, inspectent chaque recoin de chaque maison, interrogent les habitants éberlués, retournent les fourrés et sondent les fossés. Des chiens aboient partout. Des hélicoptères vrombissent et illuminent la nuit de leurs phares puissants. On va faire la lumière à la fin, non ? 

Toujours ce fichu direct. En live j’assiste à la fois à la traque des policiers et à l’attente des tueurs, tapis quelque part, dans la forêt, sans doute, peut-être dans un trou qu’ils ont creusé pour s’y terrer, recouverts de branchages. Et c’est terrible, de s’imaginer en même temps qu’on est policier et fuyard. Fichu direct. J’entends vrombir l’hélicoptère.

Une mosquée vient d’être incendiée à Aix-Les-Bains. C’est sur le « fil » d’infos d’Orange, quand j’ouvre ma messagerie.

Mais il est temps de travailler. Travailler. Cela vaut toujours mieux quoi qu’il arrive, non ? Seulement ce travail, ce travail de « transmission »… à quoi sert-il si les jeunes gens à qui on enseigne tant de belles choses deviennent à la fin des brutes fanatisées ? Les tueurs étaient orphelins, c’étaient des enfants « placés », comme on dit… de pauvres gosses, comme on dit aussi. Oui, mais malgré tout, ils sont allés à l’école. En France. Au moins jusqu’à seize ans. Probablement davantage. Y en a-t-il, parmi ceux que j’ai « eus », qui pourraient être devenus aujourd’hui des djihadistes ? ou des sympathisants ? Je repense à ce garçon qui s’entourait constamment le cou d’un keffieh comme d’un uniforme – ou comme d’une corde… Au programme, cette année-là, nous avions Si c’est un homme de Primo Levi. Il passait tout son temps à toussoter, pendant le cours. Plus fort, à certains moments. De plus en plus fort, en fait. Je faisais celle qui ne comprend pas. D’ailleurs, en effet, je ne comprenais pas. Pas du tout. Et toujours pas.

Et cette jeune fille qui était venue un jour au cinéma, à la sortie scolaire organisée par le collègue d’histoire, entièrement revêtue d’une burqa noire. Juste une fente pour les yeux. Tous les yeux des autres posés sur elle. Stupéfaction. Peu après elle avait disparu. On avait appris ensuite que, l’été précédent, elle l’avait passé à Bahreïn, dans un « centre ». Quelqu’un avait financé le voyage. Ses parents athées avaient porté plainte – contre X, mais la police n’avait pas jugé bon d’enquêter, puisqu’elle était à la veille de ses dix-huit ans. Pas jugé bon d’enquêter… En seconde elle avait fait un exposé très brillant sur le Traité sur la tolérance de Voltaire. Une très bonne élève. Passionnée. Convaincue. Un si bel exposé. Le Traité sur la tolérance.  Je m’en souviens très bien. Et la burqa deux ans plus tard. 

Est-ce qu’on le sait, ce qu’ils sont devenus, ces deux-là ? Jamais aucun collègue n’a pu me le dire… 

C’est cela qui me tourmente, ce soir. Cela pourrait bien ne servir à rien à rien à rien. De parler d’expliquer et de lire et Voltaire et Primo Levi et tous les autres. Si c’est l’Infâme qui l’emporte, à la fin, quand nous pensions l’avoir vaincu. 

« Même pas mort » : qui donc ? Charlie ? ou l’autre, L’Infâme ? 

D’ailleurs il n’aurait pas dû écrire ça sur une poubelle, celui-là. 

Je reprends tout de même mon travail. D’ailleurs ce n’est pas vrai. Ils n’ont pas dit leur dernier mot, Voltaire et Primo Levi.

Pas encore.

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Vendredi 9 janvier

Le vendredi, c’est mon jour de congé. Le matin, je participe à un petit groupe de conversation anglaise, à côté de chez moi. On ne parle que de « ça », bien sûr, aujourd’hui. Jean, l’animatrice, nous montre la Une du Guardian. Une tour Eiffel dont le corps central est un crayon qui crache le sang comme un volcan. C’est effrayant si cela résume vraiment l’opinion qu’on a à l’étranger sur « ça ».

Je me souviens avec une certaine angoisse du message que mon fils a envoyé, cette nuit, depuis San Franciso : « Vous êtes en danger en France… « . Mais non, voyons, pas de danger quel danger, tu exagères toujours…

Nous sommes très mal à l’aise, tous les six. Tout le monde éprouve le besoin de parler. Mais c’est moi qui parle le plus longtemps. Avec une flamme inhabituelle. Je dis que l’un des tueurs était allé en prison. In jail. Je dis qu’il s’est radicalisé en prison, qu’il faut réformer les prisons, généraliser les cellules individuelles, instruire les détenus, veiller, surtout, à leur réinsertion professionnelle. Je dis que nos prisons indignes sont notre plus grave problème… Je ne sais pas pourquoi je me suis lancée dans cette diatribe en anglais, mais je ne m’arrête pas. A la fin tous sont décontenancés. Ils restent pensifs un moment. Vraiment troublés. J’ai lourdement aggravé le malaise, c’est évident.

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit tout cela. Je l’ai toujours pensé, bien sûr. Mais aujourd’hui il doit y avoir une autre raison. La prison a sa part de responsabilité dans l’affaire. Bien sûr. Mais l’école, les enseignants ?

Je dis encore qu’ « ils » tueraient Voltaire. Nowadays. Le malaise est de plus en plus pesant. Je finis par me taire. Pour moi, c’est littéralement vrai. « Ils » ont tué mon Voltaire. Celui qu’on enseigne dans les écoles. C’est ma faute, notre faute. Je n’ai pas su, nous n’avons pas su le défendre, Voltaire. Un si vieil homme si fragile, si fragile, désormais, ce Voltaire.

L’après-midi, sur le web, j’apprends, en même temps, et toujours en « live », que le tueur de Montrouge a investi une épicerie casher à Paris, porte de Vincennes, et qu’il menace de tuer la dizaine de clients, ainsi que le gérant et ses employés pris au piège, que les tueurs de Charlie-Hebdo se sont réfugiés quant à eux dans une imprimerie dont ils séquestrent le patron, à Dammartin-en-Goële, que les deux affaires sont reliées l’une à l’autre, que les cinglés se connaissaient.

Dammartin ? Est-ce que c’est le même Dammartin que celui de Sylvie ? Tout près d’Othys… « Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grés et les cailloux, s’amincissant au voisinage de sa source…  » 

Revenir à la source.

Dans le très beau livre d’Akira Mizubayashi que je suis en train de lire, Une langue venue d’ailleurs, où l’auteur, Japonais qui a consacré sa vie à l’étude de la langue et de la culture françaises, expose la façon dont il vit désormais à la fois dans et entre deux mondes, « hors de place », dans le « non-lieu » d’où peut naître une parole enfin juste, je recopie cette phrase, qui me semble soudain d’une importance capitale : « Mozart et Rousseau ont été les deux héros de ma jeunesse et, près de quarante ans plus tard, ils le demeurent. » Et encore celle-ci : « Moi qui savais que mon père avait souffert d’un régime militaire d’un totalitarisme barbare et sanguinaire, subissant jusqu’à la torture physique et mentale. »

Porte de Vincennes. Une épicerie juive. Il menace de les tuer tous… On en est là aujourd’hui. Je décide de passer à la bibliothèque municipale. Il me « faut » plusieurs livres, de toute façon. Et puis cela me fera du bien.

Puisqu’on attaque des juifs en plein Paris. En 2015. A la kalachnikov. Et sur tous les écrans. Puisqu’après avoir tué Charlie et Voltaire on met à mort en place publique Zola et Primo Levi. Une sorte de nausée me prend. Je ne crois pas que ce soit seulement à cause de cette grippe qui monte. D’autres épidémies menacent. Je dois aller à la bibliothèque. Il n’y a aucun autre endroit où aller, aujourd’hui.

Dès l’entrée, je vois l’affiche « Je suis Charlie », au-dessus d’un étalage de livres de Cabu, de Wolinski, d’ouvrages sur la caricature, sur l’affiche, savante pyramide qui reste là sans que personne n’ose y toucher, comme hier au CDI du lycée, comme s’il s’agissait en effet d’un monument funéraire.

Je m’installe. Je suis bien dans les fauteuils rouges, à lire. 

Il y a un bon moment que je suis là, plongée dans un numéro de l’Histoire sur Gandhi (« Gandhi, au-delà de la légende » ). Cela m’a d’abord amusée de voir Gandhi arborer sur la couverure, derrière des lunettes aussi rondes et malicieuses que les siennes, le sourire de Cabu. A la page 53, je découvre un Gandhi désespéré après la partition de l’Inde, cheminant « d’un endroit à l’autre dans la région de Calcutta et à Dehli pour calmer les foules ; il jeûnait pour empêcher les massacres, en essayant de protéger les plus vulnérables (les musulmans en Inde), ce qui lui attira la haine des hindous enragés. Parmi eux, son assassin, Nathuram Godse… »

Je suis sur le point d’achever la lecture de l’article, quand j’entends une femme demander près de moi à sa fille qui vient de consulter son smartphone : « Alors ? »

— Ils sont tous morts. 

—Tous ? 

— Oui, ceux qui étaient dans l’imprimerie, et l’autre, là, dans l’épicerie. Il y a des victimes. 

On ne parle que de « ça », aujourd’hui, décidément. Combien de victimes ? Et morts, tous, vraiment ? comment ? Mais elles se sont éloignées. Je n’en saurai pas plus.

Devant moi, il y a ces deux revues que je photographie avec le tout petit appareil très simple qui est toujours dans mon sac à main. Nul doute qu’on aurait choisi d’autres « Unes », si on avait su… avant. Mais on ne sait pas, avant. Justement.

9 janvier

Je prends une autre revue : Philosophie magazine. « L’art peut-il nous aider à vivre ?  » « Nous rend-il moralement meilleurs ?  » Vaste sujet.

Je ne sais pas pourquoi, c’est sans aucun rapport,  je pense aussitôt à Erostrate : plutôt se faire connaître et se rendre immortel par un crime épouvantable que disparaître des mémoires…

Le syndrome d’Erostrate. A l’ère du « martyre » djihadiste et du direct. Cela pourrait bien devenir la maladie mortelle d’une génération.

Mais il est temps de partir. Je n’ai pas trouvé tous les livres que je cherchais. J’emprunte seulement Les Vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro, que je souhaitais lire après avoir vu le film de James Ivory. L’histoire d’un lord anglais qui, en souvenir d’un ami allemand mort dans la première guerre mondiale, use de son influence pour tenter d’allier l’Angleterre à Hitler. Et surtout, celle de son majordome fidèle, rivé à sa tâche journalière, incapable de porter un jugement sur autre chose que les petits faits de son service quotidien, somme de détails futiles et parfaits soutenant son existence inconsistante. Tout à la fin de sa carrière, il commence à comprendre, à juger son maître, à se juger lui-même, et, finalement, à vivre… mais il n’en est déjà plus capable. Il est trop tard. Nous lui ressemblons tous, d’une certaine façon.

Sur le chemin du retour, je remarque cette grande maison, dans ma rue, encore toute parée de ses guirlandes de Noël éclairées. Une immense étoile bleue luit sur l’un des pignons. Les habitants ne se sont pas résignés à la décrocher. Chaque soir ils appuient encore sur l’interrupteur, pour qu’elle luise. Passer de décembre à janvier, entrer vraiment dans cette année 2015, c’est difficile, je le conçois.

De retour chez moi, j’ouvre l’ordinateur, et je vois que ces femmes, à la bibliothèque, étaient bien informées, comme on dit. Ils sont tous morts désormais en effet : les assassins de Charlie, et le tueur de juifs. Les Erostrate du fanatisme. Et leurs nombreuses victimes aussi.  Il s’est passé d’autres choses, aujourd’hui. Une tête de porc a été retrouvée accrochée sur la porte d’une salle de prière musulmane, à Corte. Deux impacts de balle ont été découverts ce matin sur la porte de la mosquée de Vendôme. Certains élèves ont perturbé la minute de silence, dans ces quartiers qu’on appelle « difficiles », et des enseignants font part de leur désarroi. Boko Haram vient de raser seize villages au Nigéria, on compte au moins deux mille morts. Demain, à Nantes, comme dans bien d’autres villes, et dimanche, à Paris, on organisera une grande marche d’unité nationale, on pense que ce sera un élan d’espoir qui guérira les plaies et réconciliera les Français. Le ministre de l’intérieur annonce qu’il faudra prendre des mesures antiterroristes encore plus efficaces. Je pense Patriot act, armée, suspicion, surveillance.

Il serait bien étrange qu’on marche pour Charlie et qu’au bout du compte on la rogne comme un vieil os à ronger, la liberté. Il serait bien étrange qu’on marche main dans la main pour le grand Duduche et qu’on avance d’autant de pas vers la haine. Il serait bien étrange qu’on marche pour les uns et qu’on oublie les autres. Mais il y a tant de choses étranges, en ce monde, que bien d’autres choses plus étranges encore pourraient survenir aussi : la paix, par exemple, et le bonheur, et l’harmonie, et la résurrection de Voltaire, de Jaurès, de Zola, de Flaubert, de Hugo. De Beaumarchais. De Diderot. De Rousseau. De Montesquieu. De Montaigne. De La Boétie. De Rabelais. Et de Nerval.

Il est impossible de savoir ce qui résultera de tout cela. Ni même s’il en résultera quelque chose. Les faits, avant de prendre le sens que d’autres faits leur donnent, ne sont qu’un grand amas confus où tout s’embrouille. Et dans le monde du direct, où les images se superposent et s’annulent sans fin, on ne sait plus rembobiner le film pour comprendre les répliques et revoir les séquences qui nous avaient échappé. Quelque chose a eu lieu, qui nous a tous ébranlés. Une sorte de faille qui s’est élargie en secouant sur ses bases notre vieux monde déjà bien incertain de lui-même. On dit que la dérive des continents se poursuit jour après jour, et que les terres, inexorablement, s’écartent, dans un grand fracas de volcans et de tremblements. Mais nous sommes des humains, et il y a longtemps que la lithosphère ne nous dicte plus ses lois.

Il a plu tout l’après-midi sur la cheminée que nous avons négligé de fermer et de nettoyer, après les belles flambées des fêtes du nouvel an. Une odeur de cendres envahit la maison. Je vais devoir gratter ma vieille plaque de fonte, celle qui représente le Christ et la Samaritaine. Le dessin en est si recouvert de rouille et de suie qu’on ne peut plus le lire qu’à la flamme.

Il doit être à peu près dix-huit heures.

 

 

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16 commentaires pour 48 heures en janvier

  1. jill bill dit :

    Bonsoir Carole, je me souviens très bien du jour du 11 septembre 2001, la télé était allumée, quand soudain, flash spécial… mercredi 7 janvier un peu avant midi un mail d’une aminaute… stupeur et tremblement comme dirait Nothomb…. j’allume la télé et là… !!! Même si pas française je suis secouée par les infos et les mauvaises nouvelles qui tombent… cinq jours à suivre cela de près, d’ailleurs il n’y a rien d’autre à la télé, aux télés… normal, quel choc… Emouvant le témoignage hier soir de la veuve de Wolinski….entre autres, je n’oublierai pas non plus… merci, jill

  2. Simplement merci à vous …

  3. emmanuelle dit :

    Un article qui résume la barbarie, la confusion, l’angoisse et le quotidien. Merci

  4. X dit :

    Nous avons tous vécu ces journées avec intensité, chacun avec ses références (comme, je prends au hasard, ces « Vestiges du Jour » que vous citez), chacun avec son angle de vue.
    L’exemple de la jeune fille à la burqa m’interpelle : je crois que l’éducation reçue dans l’enfance est un moyen d’appréciation assez dérisoire pour préjuger de l’avenir d’un jeune (surtout s’il y a eu une fêlure affective). En revanche, les influences subies, les rencontres qui se font à l’adolescence sont décisives : c’est un âge très fragile, facile à manipuler. Je n’affirme rien, ce n’est qu’une impression (et pourtant en partie vécue).
    Quelque chose a eu lieu, oui, et on ne sait pas ce qu’il en adviendra, certes, je suis bien d’accord avec vous. Ce qu’on sait en tout cas, c’est que tout cela n’est pas arrivé par hasard et qu’une analyse un peu fine de tout ce qui s’est passé ces cinquante dernières années (politique étrangère, politique intérieure, politique sociale) permettrait de mieux comprendre les événements. On ne peut pas isoler la politique de ces événements tragiques.

  5. chateux23 dit :

    Comme toi, je n’ai cessé, je ne cesse de penser à ces tueurs déboulant dans les locaux de Charlie Hebdo, à la terreur dans leurs yeux, au bain de sang, à ces policiers abattus, à l’effroi des otages de ce magasin casher. Merci de nous livrer ainsi ton ressenti…
    J’ai trouvé un peu d’apaisement dans la marche de dimanche. Je me dis qu’il faut chercher de toutes nos forces à fraterniser le plus possible pour que ces gens innocents, ces journalistes courageux et frondeurs ne soient pas morts pour rien…

  6. flipperine dit :

    nous sommes encore sous le choc de toute cette barbarie et il arrive des moments où la peur nous prend

  7. les cafards dit :

    quel texte ! tout est dit. Nous le relaierons dans un de nos articles, peut-être celui sur houellebecq la semaine prochaine.

  8. Cristophe dit :

    Au-delà du récit, j’ai maintenant encore pluss d’envie de lectures ou de relectures.

  9. Cristophe dit :

    Au-delà du récit, j’ai maintenant encore pluss d’envie de lectures ou de relectures. Merci pour cet effet « secondaire », et le reste.

  10. mansfield dit :

    Un beau ressenti dans lequel le désarroi est très fort. L’insécurité, la peur, l’incrédulité, l’horreur se sont installés, et je vais peut-être dire une bêtise, j’ai le sentiment que l’intolérance aussi s’est installée chez certains, comme « justifiée ».
    Quant à la peur, je l’ai lue dans les yeux de mes employées à la pharmacie quand, une patrouille de police armée et se trompant d’endroit, a fait irruption samedi dans l’officine en criant: « c’est vous qui nous avez appelés? »
    Le monde ne tourne décidément plus rond!

  11. Quichottine dit :

    Je crois qu’il n’y a rien à ajouter… Merci d’avoir partagé avec nous ces moments si forts que j’en reste encore aujourd’hui sans mots pour les dire.

  12. fanatiques2numerique dit :

    Bonsoir, Carole.
    Merci pour ce partage. Texte brillant.
    Vous écrivez : »Il est impossible de savoir ce qui résultera de tout cela. Ni même s’il en résultera quelque chose. »
    J’ai très peur qu’il n’en résulte pas plus que pour la tragédie du 11 septembre. Souvenez vous, tous rivés devant ces images qui passaient et repassaient. Ces images incroyables d’avions éventrant des tours. Nous nous sommes tous habitués à ces images. Pour certains il n’en est resté qu’une théorie imbécile de complot.
    Qu’est-ce qu’il restera de ces trois jours de janvier 2015 en France? Beaucoup d’écrits, de théories, de tentatives d’expliquer l’inexplicable.
    Une quinzaine de morts en France, quelques milliers en Afrique, un blogueur condamné à mille coups de fouets. Et après? Aux nouvelles ce soir, les soldes tournent au ralenti en France. En baisse de 8% sur l’an passé. Mais un commerçant se dit confiant.. On va rattraper ça la dernière semaine.

    • carolechollet dit :

      Mais le 11 septembre a tout de même entraîné (au moins) une guerre, et de sévères restrictions en matière de liberté. En ce qui concerne ce mois de janvier 2015, je crois qu’on ne saura que dans quelques mois son importance, non pas en tant que drame symbolique (là, elle est indéniable et majeure), mais en tant qu’événement historique pesant sur d’autres événements à venir. Ce n’est pas le nombre des morts du reste qui fait qu’un événement est plus ou moins important, mais ses suites (Sarajevo est plus important en fait que la bataille de la Marne). En ce qui concerne la vie quotidienne, je crois que peu de catastrophes en bouleversent réellement le cours. Mâme l’Occupation avait suscité chez beaucoup une forme d’adaptation.

  13. Pastelle dit :

    Merci pour ce récit qui raconte si bien les infos en continu, les idées qui tournent en rond et cherchent une porte de sortie, dans la lecture, dans la parole, dans les rassemblements.

  14. Nadezda dit :

    Un article qui résume tout, merci.

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