L’île Clémentine

— … Ma mère ? Ma mère… Je ne l’ai vue qu’une fois… J’ai dû vous l’expliquer déjà, je suis un enfant abandonné.

J’ai été placé, replacé, déplacé, comme il arrive si souvent, avant d’être enfin élevé dans une famille aimante, une famille d’accueil, comme on dit, une merveilleuse famille d’accueil – ma famille, qui a obtenu par la suite le droit de m’adopter, et qui m’a donné son nom. 

J’ai eu de la chance, au fond. Beaucoup de chance.

Quant à mes origines… longtemps, je ne m’en suis pas soucié.

On m’avait abandonné, jeté dans une autre vie, laissé au fil du fleuve. Alors… Bien sûr, j’avais demandé mes « papiers », dès dix-huit ans. C’est la loi, on doit vous donner une copie du procès-verbal d’abandon. J’avais appris le nom de ma mère. Maryse. Maryse, Louise, Jeannie D. De mon père, n’étaient notées que les initiales. C. O. .Il ne m’avait pas reconnu, évidemment. 

Un nom, deux initiales. Un lieu aussi. Paris, la capitale où les tragédies se brassent et s’annulent comme des vagues. Et un sigle, acronyme du Destin : DDASS.

À dix-huit ans, donc, j’ai demandé les « papiers », et je m’en suis contenté. J’avais compris qu’il ne fallait pas aller plus loin. J’étais comme un arbre qu’on aurait arraché sur une pente aride, et qui, ensuite, enraciné dans un jardin prospère, aurait pu grandir malgré tout, s’épanouir comme un autre. Je m’étais fait d’autres racines. Dans mon petit enclos de bonheur ordinaire je m’étais installé. Comme un autre. Je voulais à tout prix être comme un autre. Les gens de ma sorte sont presque toujours conformistes, exagérément conformistes, quand ils « s’en sortent », comme on dit. Une profession ennuyeuse, mais sûre et bien rémunérée. Une compagne qu’on m’enviait, que je pensais aimer. Des amis, de l’argent. J’avais tout eu, finalement, tout obtenu. Pourquoi me serais-je tourné vers un passé que je devinais sombre, probablement sordide ? 

Pendant longtemps je n’y ai plus pensé.

Et puis… 

C’est arrivé plus tard, beaucoup plus tard, quand j’ai eu moi-même un enfant.

J’ai pris le nouveau-né dans mes bras, il vagissait faiblement, il avait de petits poings ridés rougis et pitoyables. Brusquement j’ai pensé à elle.

C’était la première fois que je pensais vraiment à elle.

Un jour, moi aussi, j’avais été ce nouveau-né qu’on prenait dans ses bras. J’avais serré mes petits poings sans force pour cogner en humain aux portes de la vie. Et elle, elle, elle m’avait pris dans ses bras. On met toujours l’enfant dans les bras de la mère, n’est-ce pas ?

Même elle m’avait emmené avec elle, après son accouchement. 

Notre enfant n’a vécu qu’un mois. On nous avait très vite avertis : une grave malformation cardiaque. Il est mort sur la table d’opération. 

Il y a eu toutes ces affreuses formalités qu’on inflige aux familles, dans nos pays civilisés, en guise de rituels funéraires. Nous avons enterré son petit corps sans coeur dans un carré de terre bien trop vaste pour lui. C’était un jour de pluie glacée, en novembre. Nous marchions côte à côte, ma femme et moi, et déjà nous n’étions plus ensemble.

À la sortie du cimetière, avec la même acuité étrange qu’un mois plus tôt, à la naissance de l’enfant, j’ai de nouveau pensé à elle.

Presque un mois après ma naissance, elle m’avait pris dans ses bras une dernière fois, et elle m’avait déposé quelque part, dans un bureau, dans un berceau anonyme. On m’avait attaché au poignet un numéro. La porte s’était refermée. Est-ce que j’avais cogné de nouveau contre le vide avec mes petits poings rougeauds et sans force ? Est-ce que j’avait pleuré ? Et elle ? On ne voyait sur les « papiers » que cette signature épaisse et maladroite qui écartait nos deux vies.

Et puis, et puis… ma femme et moi, nous nous sommes séparés. Cela arrive souvent, paraît-il, après le grand deuil d’un enfant. Une façon peut-être de se soustraire au poids du destin, de croire de nouveau à la liberté et à l’avenir et de se libérer de la mort. Ou au contraire d’imposer à la vie une nouvelle violence, pour effacer la précédente, apurer d’un malheur nouveau ses comptes avec le malheur. Je ne sais pas.

Mais ensuite… Ensuite, je n’ai plus cessé de penser à elle. Elle, elle, elle, elle était toujours dans mes pensées. C’est devenu une sorte d’obsession.

Ma mère.

Comprendre. Il fallait comprendre.

J’ai commencé à bâtir des romans. Des légendes où elle était très belle, et très bonne, mais malade, ou bien morte. Des histoires compliquées qui lui donnaient le beau rôle des victimes et des héroïnes. Il y avait d’autres récits encore, où elle était en noir, emprisonnée, voleuse ou meurtrière, haïssable ou pitoyable – innocente, coupable, cela m’était égal, c’était sans importance, c’était toujours une façon d’être noble. C’était mélo, c’était idiot, et alors ? puisque c’était possible. Que tout était possible, tant qu’on ne savait pas.

Pendant des années, j’ai fabriqué ces récits absurdes. Mon imagination était sans limites. 

J’ai eu peu à peu quarante ans. J’ai commencé à comprendre ce que ce serait de vieillir. J’ai pensé qu’elle pouvait… disparaître. J’ai décidé de la chercher. Il est tout simple, aujourd’hui, de jouer les généalogistes. Il suffit d’un petit ordinateur, et de beaucoup de patience. Et puis, elle ne se cachait pas.

J’ai retrouvé très vite ma mère. 

Elle habitait à la périphérie de Saint-G***, petite localité sur la Loire. L’adresse, en lisière d’une ZAC, au bord d’une quatre voies, n’était pas reluisante. De toute évidence elle était pauvre, ma mère.

J’ai attendu encore longtemps, des jours, des mois. Mes romans perdaient leurs couleurs, les légendes s’épuisaient à tout recommencer. Il fallait savoir… il fallait la voir. Mais je n’osais pas. Je me doutais bien.

Un soir, je ne sais pas comment, j’ai trouvé le courage de téléphoner. Ma main tremblait quand j’ai composé le numéro. L’appel a sonné longtemps dans le vide. Enfin, elle a répondu.

Une voix rauque et rude, qui avait l’inimitable accent de la misère et de la déchéance.

—Allô ? Madame D. ? Je… je suis Tony V***, généalogiste…

— J’ai b’soin de rien…

—Je fais des recherches pour le compte d’un notaire… je travaille au service des successions… Vous êtes bien madame Maryse, Louise, Jeannie D., née à Paris le 12 janvier 1955 ?

—…Ouais, c’est ça…

Le mot succession l’avait appâtée. Je savais maintenant qu’elle allait m’écouter. J’ai pris mon élan… Au bout du fil, elle s’impatientait déjà :

—Allô ? Allô ? C’est quoi, cette affaire de succession ? Allô ? Vous êtes bien toujours là ?

—Excusez-moi… Ecoutez-moi, maintenant, vous m’écoutez ? écoutez-moi bien… : je suis Tony.

—Tony ?

—Tony. Oui. Tony !

—Tony ? C’est pas ici, vous devez faire erreur.

—Non, il n’y a aucune erreur possible, je suis Tony. Votre fils Tony.  Si vous êtes bien Maryse Louise Jeannie D. , je suis nécessairement votre fils. Tony. Celui que vous avez…

J’ai entendu son souffle s’affoler dans l’appareil. Elle est resté longtemps silencieuse. Mais c’est elle qui a repris, hésitante, presque timide  :

—Çui de 73, que vous voulez dire ?

— 73 ? Je ne comprenais pas.

—L’année. Est-ce que c’était pas 73 ?

— C’était en 1974…

—En 74…  que j’voye… non, non, en 74, c’était Jean…

— Jean ?

— Oui, Jean, le p’tit que j’a eu en 74…

Elle avait abandonné deux enfants, figurez-vous. Et elle mélangeait les dates.

Ma mère était ce genre de femme. Vous expliquer ce que j’ai éprouvé, j’y renonce.

Mais je n’ai pas raccroché.

J’avais pris le dessus. J’ai poursuivi. Ton sévère. Voix de juge :

— J’ai sous les yeux les papiers de l’Aide sociale à l’enfance. Vous êtes Maryse D.  Je suis né le 7 octobre 1974, et vous avez confié à la DDASS de Paris le 17 novembre 1974 un enfant prénommé Tony. Je suis Tony. Il n’y a aucun doute, madame D. .

— Si c’est marqué, alors… si c’est sur les papiers… J’aurais dit Jean en 74, et Tony en 73… mais tout le monde peut se tromper. Excusez-moi, c’est vieux, tout ça.

Elle a dit : « C’est vieux, tout ça ». Elle a dit : « tout le monde peut se tromper ». Elle a dit : « Si c’est marqué. » Est-ce que vous vous rendez compte ?

A ce stade, j’aurais dû abandonner. Mais j’ai insisté.

— J’aimerais vous rencontrer.

— Me rencontrer ? Non, non, j’veux pas. Pas question. J’suis pas… enfin j’suis pus vot’ mère. C’est c’qu’on m’a dit certifié juré à l’époque. Alors j’ai pas aucune raison d’vous…

— Je voulais simplement vous inviter à déjeuner. Nous passerions une heure au restaurant ensemble, à bavarder. Vous n’allez pas souvent au restaurant, n’est-ce pas ? Vous aimez manger au restaurant ? Nous parlerons tranquillement. J’ai repéré un bon restaurant à côté de chez vous. Le Dauphin. ça vous irait pour dimanche à midi au Dauphin ?

Dauphin ? Çui-là qui se trouve au bout du pont sur la Loire ? 

— Oui. Je vous attendrai dimanche.

Elle n’a pas répondu. La communication a été interrompue. J’ai rappelé, rappelé. En vain.

Le dimanche, malgré tout, j’ai pris la direction de St-G***

Le Dauphin était, au bord de la Loire, un restaurant banal, mais charmant dans son cadre de verdure fraîche et d’eau. Un lieu idéal pour une rencontre, en effet.

J’ai attendu longtemps devant la porte. Puis je me suis assis sous un parasol de la terrasse. J’étais sûr qu’elle ne viendrait pas. J’étais passé, en venant, devant l’ancienne station service où elle logeait, ou squattait, au bord de la route de Paris. J’avais ralenti, dans un grand concert de klaxons. A l’emplacement des pompes arrachées, il y avait des panneaux de métal rouillé. On lisait encore « Total » sur le bâtiment délabré. Un grand panneau publicitaire vantant un parfum Dior était planté dans le jardin. Une petite chèvre noire tirait sur sa corde et quelques poules en joie couraient sur un tas de détritus. Elle ne viendrait pas. Mais est-ce que moi, tout à l’heure, j’aurais la force d’aller chez elle ?

J’ai attendu longtemps, si longtemps que j’ai fini par manger seul. Quand je suis sorti du restaurant qu’on fermait derrière moi, j’ai vu, sur le parking, cette femme en doudoune à fleurs et en savates qui avait l’air d’attendre quelqu’un.

Je l’ai aussitôt reconnue. Les yeux. Elle avait mes yeux. Sous la frange mal taillée de ses cheveux raides et gris elle avait ces yeux qui nous venaient certainement à tous deux de très loin. Notre trésor commun, ces yeux d’un vert de feuille fraîche, si rare, qui étonne toujours ceux qui me rencontrent pour la première fois. Chez elle la teinte était seulement un peu plus pâle. Et embrumée d’alcool. Elle avait bu, bien sûr, avant de venir. Mais elle avait mes yeux. J’avais les siens…

Elle a seulement dit de sa voix rauque :

— C’est vous, Tony, hein ? J’ vous attendais dehors. J’ pouvais pas rentrer bien sûr.

Et elle m’a tendu sa main qui tremblait. J’ai voulu la retenir un instant dans la mienne, mais elle s’est dégagée. Elle était devenue brusquement agressive :

— Pourquoi qu’vous avez voulu m’voir ?

— Je ne sais pas. Je ne sais plus. Marchons un peu, voulez-vous ?

Il y avait un chemin au bord de l’eau, nous avons marché un moment, côte à côte.

J’ai réussi à lui arracher l’histoire. C’était une femme très naïve au fond, qui avait plaisir à se confier, qui n’essayait même pas d’enjoliver les choses.

Non, ce n’était pas une prostituée. Du moins, pas au début. Pas alors. Non non, pas à ce moment-là. A ce moment-là, c’était juste une belle fille, lâchée toute seule, à la dérive, avec un petit pécule, après la mort brutale de son père. La mère l’avait « émancipée » pour qu’elle puisse toucher la succession, avant de la flanquer dehors. Elle avait vécu quelques mois avec un homme bien plus âgé qu’elle, qui avait profité de son argent et de son corps. Il l’avait « mise enceinte », il avait dépensé « ses sous », il était parti, « simple comme bonjour au revoir ». C’est à ce moment qu’elle avait eu son premier petit, un « sous X », qu’elle n’avait pas ramené avec elle de la salle commune de l’hôpital. Ensuite, ça l’avait « tellement chamboulée tout ça », fallait bien oublier, elle avait rencontré d’autres hommes. Beaucoup. S’était amusée. Amusée. Chamboulée. Avait fait la vie la vie la vie. C’est comme cela qu’elle disait, comme cela que j’étais né. Et pour faire la vie la vie encore la vie, elle m’avait abandonné. Abandonné…

Pourquoi pourquoi ? Dis-moi pourquoi tu m’as fait ça ? Dis-moi que tu as eu des remords, dis-moi que tu aurais voulu… parce que, même après, même longtemps après, tu aurais pu me reprendre, non? il y en a qui les reprennent, c’est possible, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi pourquoi ?…

Elle haussait les épaules… Faire la vie, s’amuser, ce n’était pas si drôle, elle avait dormi dans les rues, elle avait bu, elle avait travaillé quelquefois, et souvent elle s’était vendue. Elle avait eu son accident… à cinquante ans, un pied broyé, ouais, broyé. Sous une voiture. C’était pour ça, qu’elle ne mettait plus que des savates… Avait bien fallu la r’faire, sa vie… Elle avait monté une brocante avec son dernier compagnon. Le compagnon était mort, la brocante avait coulé comme la bière en canettes… Elle était restée malgré tout sur son bout de terrain. Elle aimait ça, la vie de campagne, maintenant, c’était sain, ça la changeait d’avant. Elle avait pris une chèvre. Des poules aussi. Elle cultivait ses légumes. Elle se chauffait d’un peu de bois qu’elle ramassait en lisière de forêt. Elle se débrouillait, en attendant de toucher plus tard son minimum vieillesse.

Et elle buvait toujours, bien sûr.

Ah, ça, non je t’assure, je te jure, j’ai r’fait ma vie, j’te dis ! Plus d’alcool. Presque plus.

Ma mère. Voilà, c’était elle. Elle. Ma mère. C’était ça, son histoire. Mon histoire.

Une marginale, ma mère, un « cas social », comme on dit. Peut-être une paria. Avec sa doudoune à fleurs vives, ses savates éculées, et son vieux visage recouvert de cette écorce de misère qui ravine et qui tache. Une pauvre femme, dites-vous, pardonnez-lui, et voilà tout. Mais c’était ma mère, à moi, ma mère, et cela faisait mal. Mal. Mal. Mal.

J’avais mal à ma mère, et mal à mon histoire. Mon histoire. Non, pas la mienne. Une histoire. Une sale histoire. Comme il y en a des millions. Salement banale. Le plus pauvre de tous les récits possibles, le seul que je n’aurais pu imaginer. 

Je me suis révolté.

Et l’autre, alors, l’autre, hein ? L’autre ? celui qu’on avait barré d’un X ? Il s’appelait Jean, lui, il aurait été mon frère, où est-ce qu’il avait disparu, celui-là ? Et pourquoi ? pourquoi ? Elle ne l’avait même pas serré dans ses bras, celui-là ? 

Mais je lui faisais peur… C’était fini. Elle ne voulait plus rien dire… alors j’ai été cruel, j’ai crié je veux savoir, savoir, c’était mon frère, après tout, mon frère d’abandon, mon frère unique… Je l’ai prise par les épaules, j’ai été cruel, j’ai été brutal…

Non, non, elle ne savait pas… je crois que vraiment elle ne savait pas, que personne ne pouvait plus savoir. Il ne s’appelait même plus Jean… Jean, c’était juste le nom secret qu’elle lui avait donné dans sa tête, quand elle était si fatiguée après l’accouchement qu’il lui semblait qu’elle allait mourir, à cause de son père, à elle – elle voulait dire mon grand-père – qui s’appelait Jean justement… elle avait voulu… parce qu’à ce moment-là elle venait juste de perdre son père…  Elle bafouillait, elle s’est mise à pleurer.

C’était une femme comme ça, ma mère, capable de pleurer sur elle-même, devant le fils qu’elle avait abandonné.

A cet instant, je l’ai haïe. Je l’ai secouée violemment : « Et la perte de tes propres enfants ? Qu’est-ce que tu as ressenti, hein ? quand… quand tu… ? Parce que, tout de même… deux gamins, deux fois… « 

Mais il y avait dans ses yeux verts une telle expression de stupeur et d’épouvante que je l’ai lâchée.

– Excusez-moi, ai-je dit, excusez-moi. Je suis désolé.

Voyez-vous, elle était si… si limitée, ma mère, si… si abîmée… 

Quant à mon père, elle aurait bien voulu m’en parler, s’expliquer… mais elle paraissait incapable de s’en souvenir, et les initiales C. O. ne semblaient réveiller aucun visage dans cette mémoire ruinée, à part celui d’un Claude Orain, peut-être, qui avait été son oncle et son parrain. 

Mon histoire, voilà, c’était ça. J’avais fini par la savoir à peu près, vous voyez, et quand bien même j’aurais connu tous les détails, ça n’aurait fait encore qu’un petit tas sordide et aviné. Ma mère. Mon père. Un oncle répugnant. Ce Jean devenu X, effacé pour toujours. On regrette, si souvent, de la savoir, la vérité, la pauvre vérité qu’on ne peut plus changer.

Nous avons fait demi-tour. En silence cette fois.

Au moment de nous séparer, j’ai encore demandé :

—Est-ce que tu veux qu’on se revoie ?

—Non, a-t-elle dit simplement, non. Non. Jamais. Jamais… J’veux plus. J’suis contente de t’avoir vu, c’était bien d’se voir une fois, mais j’veux pus. C’était trop dur. T’as ta vie, j’ai la mienne. J’ai signé les papiers, c’est fini, pis c’est tout.

Tout de même elle a voulu savoir mon nouveau nom de famille, et mon adresse, et on téléphone aussi, au cas où il y aurait eu quelque chose à me faire dire.

Moi non plus, je ne souhaitais pas la revoir. Veiller un peu sur elle, de très loin, puisque je savais maintenant, mais ne plus la revoir, ce serait en effet le mieux. J’ai écrit très lisiblement mon nom et mon adresse sur l’enveloppe que j’avais préparée pour elle avant de partir, une grande enveloppe de kraft, toute remplie de billets de banque. Elle a fourré le tout dans la poche de sa vieille « doudoune » à fleurs, en marmonnant un vague merci.

Et, tout à coup, il y a eu les cygnes.

Tout un vol blanc de cygnes qui s’étaient posés sur la rive en caquetant bizarrement. A mesure que nous avancions, ils s’élançaient sur l’eau. Les uns après les autres. Ils remontaient le fleuve. En longues files. Malgré la rumeur de la route, on percevait le bruit de leurs pattes froissant l’eau de leur nage.

Un bruit très doux, régulier et puissant, que je n’avais jamais entendu encore.

Ma mère et moi, nous regardions, nous écoutions, silencieux, fascinés.

Elle a dit : « C’est beau. » Et encore : « C’est comme un rêve ». 

Sans vraiment le vouloir, nous avons suivi les cygnes, marchant de nouveau côte à côte, sur un chemin de ronces et de racines où nos pas enfonçaient. Les cygnes avançaient lentement, doucement, et nous marchions près d’eux sur la rive, remontant le fleuve avec eux. 

Nous sommes arrivés au niveau d’une île qui partageait le fleuve en deux. La troupe de cygnes avait soudain disparu.

Nous nous sommes arrêtés, nous les avons cherchés un moment du regard. Un type que nous n’avions pas vu est sorti d’une roselière et s’est approché de nous. Il tenait encore sa canne à pêche. 

– Ça vous dirait d’aller voir l’île, messieurs-dames ? Je prends cinq euros par personne… j’suis au chômage, vous comprenez, c’est pour ça que j’demande une petite contribution. Montez, montez… si vous voulez.

Il a détaché une barque de plastique. Nous nous sommes installés. C’était peut-être imprudent, je vous l’accorde, de monter dans cette barque avec cet inconnu, mais c’était le genre de choses qu’une mère comme la mienne acceptait avec naturel, et moi, moi, je n’étais plus tout à fait le même… N’avions-nous pas, d’ailleurs, elle et moi les mêmes yeux vert de feuille ?

– C’est l’île Clémentine, a dit le type en détachant sa barque. Il voulait faire un peu le guide, pour mériter ses dix euros.

–L’île Clémentine ? 

– Oui, elle s’appelle comme ça, Clémentine, l’île Clémentine, parce que, dans l’temps, une femme qui s’appelait Clémentine a vécu là avec ses enfants. C’est une histoire qu’on raconte ici.

— Ah oui ?

Oui, une femme qui s’appelait Clémentine… Un jour elle est arrivée à Saint-G***, comme ça, cette Clémentine, c’était une belle jeune fille, mais elle était enceinte jusqu’aux yeux. Elle parlait pas, personne savait d’où elle venait, on l’avait juste vue arriver sur le fleuve en barque, et personne voulait la loger avec son gros ventre. Même le curé avait refusé. Les gens crachaient sur elle pour la faire partir quand elle approchait. Elle avait les yeux verts, et des cheveux très longs luisants comme de l’eau. On disait qu’elle était du fleuve. Une fille du fleuve, un genre de sirène, si on veut. Alors, comme on la chassait de partout, et qu’on la traitait de sorcière, cette Clémentine avec son gros ventre, elle est venue sur l’île dans sa barque, elle s’est bâti une cabane avec des bois flottés qu’elle a trouvés sur les plages, et c’est là qu’elle a eu son petit. Ensuite elle est restée sur l’île toute seule avec l’enfant. Puis elle en a eu un autre, on a jamais su de qui. On disait, comme ça, puisque c’était la fille du fleuve, que ça devait être aussi des enfants du fleuve… Elle est restée longtemps sur l’île, avec ses deux enfants. Un jour, les enfants ont disparu. Plouf, disparus. Comme ça. Personne a jamais su s’ils étaient partis ou s’ils étaient noyés. Elle, elle est restée sur son île à pleurer et à tourner en rond, parce qu’elle aimait que ses enfants au monde, vous comprenez. Elle a pleuré longtemps, longtemps, et puis un jour, on l’a plus vue. On a pas retrouvé non plus son cadavre. On a supposé qu’elle était devenue un saule, parce qu’il s’est mis à pousser sur la rive un saule tout penché vers l’eau qui avait un profil de femme quand on le taillait en têtard. Certains disent aussi que c’est le fleuve qui est revenu la prendre pour qu’elle rejoigne ses petits. Bon, y a plusieurs versions, comme toujours.

Une belle histoire, hein ? Enfin, monsieur Despart qu’a été instituteur a dit dans sa brochure que vous pouvez acheter à l’épicerie si ça vous dit, que Clémentine vient du latin Clemenj’sais plus quoi, parce que l’île, qu’avait été païenne, était devenue chrétienne et baptisée, et qu’on l’avait donnée à Saint-Clément. Mais ça plaît beaucoup moins, dans le pays, forcément, que l’histoire de la belle Clémentine du fleuve. C’est souvent comme ça, que la vérité plaît moins…

Vous voulez faire le tour du propriétaire ?

Nous avons fait le tour de l’île avec lui. Il y avait sur les rives de grands saules soulevés sur leurs racines dénudées. Des racines noires, enchevêtrées, que le fleuve avait arrachées à leur rivage. Il y avait aussi, en effet, une cabane qui s’écroulait, au centre. J’ai essayé de pousser la porte. Mais elle était tellement envahie de végétation que je n’ai pas pu l’ouvrir.

Devant la cabane, le vieux banc de bois recouvert de lichen avait été rafistolé avec de la ficelle. Il paraissait pourtant assez solide pour nous deux. Nous nous sommes assis l’un près de l’autre, ma mère et moi. Le type s’était éloigné, et il nous attendait dans sa barque en pêchant, tout prêt à patienter pour ses dix euros.

Sur le vieux banc de Clémentine nous sommes restés un bon moment immobiles et silencieux à regarder les arbres, à fouiller le silence.

– On serait bien, à vivre ici, a dit ma mère.

– Oui, on serait bien.

Soudain, tout près de nous, nous avons entendu le froissement de l’eau. C’étaient les cygnes. Dans le silence on entendait nettement l’effort des pattes poussant l’eau grise en rythme. Nous nous sommes levés pour aller vers la rive. Sur le fleuve assombri, la lune dessinait un chemin de poussière dorée où s’avançaient trois cygnes qui remontaient le fleuve, les uns derrière les autres, dans la grande paix du soir bleu. Nous les avons suivis longuement du regard, tandis qu’ils disparaissaient dans la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

17 commentaires pour L’île Clémentine

  1. almanito dit :

    La vérité plaît moins et surtout parfois, c’est bien de croire au rêve.
    Une très belle histoire, en parallèle avec la légende de l’île Clémentine qui va peut-être permettre aux deux personnages de se comprendre et de vivre enfin.

  2. jill bill dit :

    Je regarde parfois une émission à la télé sur la maternité, femmes accoucheuses, des naissances heureuses et dans le tas un abandon… elles lui trouvent un prénom à ce bébé, font le nécessaire pour le placer et verse une larme sur cet enfant mal venu… triste arrivée dans ce monde ! Merci…jill

  3. flipperine dit :

    je ne sais pas si j’aurai le courage de faire des recherches pour connaître ma vraie mère si j’étais dans ce cas dans la mesure où j »aurai été adopté dans une famille qui m’aime et qui m’a donné son nom

  4. G.Policand dit :

    Encore une histoire magnifiquement bouleversante!
    Merci!
    Pour avoir côtoyé plusieurs personnes prises à mâturité du *besoin absolu* de connaître ses origines, je dis bravo pour la manière de décrire comment monte ce besoin.

  5. fanatiques2numerique dit :

    Bonjour,
    Décidément, vous avez des formules qui marquent : »son vieux visage recouvert de cette écorce de misère qui ravine et qui tache »
    Je me suis senti doublement concerné en lisant cette histoire. J’ai connu ma mère, mais je ne connaissais rien de son enfance. Elle ne me parlait jamais de ses parents. Comme le Tony de votre histoire, j’ai fouillé et trouvé beaucoup. Même si ce que j’ai trouvé pouvait expliquer sa façon d’être, je ne suis pas certain que c’était souhaitable de faire ces recherches.
    L’autre raison, est que j’ai eu un jeune employé il y a quelques années. Il a fait la même démarche que Tony. Les jours qui ont précédé la première rencontre, mon jeune était fébrile, impatient et inquiet. Il a rencontré sa mère. Elle devait beaucoup ressembler à la mère de Tony. Leur rencontre a été un désastre. Il a après coup regretté de l’avoir cherchée.

  6. chateux23 dit :

    Chercher à percer le mystère de ses origines doit être une quête terriblement angoissante et pas forcément couronnée de succès. Tu décris très bien ce cheminent et son aboutissement, pas toujours celui dont on rêvait.

  7. Qu’est-ce que c’est beau ! … Je suis pantelante…
    (NB : Je suis revenue à mon ancien blog et reviendrai sans doute au précédent nom)

  8. Dur. Très dur à lire … et à commenter …

  9. Alain dit :

    Cela me rappelle une histoire personnelle : la recherche d’un père ayant quitté le foyer familial en m’ignorant superbement alors que je n’avais pas 2 ans. C’est un long travail de recherche, souvent stérile. J’ai retrouvé ce père dont le nom était écrit en vert sur une croix en bois décapée par les embruns dans un petit cimetière breton. Trop tard…
    Le récit est très poétique avec ce final débouchant sur la vision de cette mère et de son fils contemplant des cygnes blancs, symboles de pureté, peut-être de rédemption pour cette femme marquée par la vie.

  10. mansfield dit :

    Comme la réalité fait mal parfois, on dirait que la vie est plus supportable avec les contes qu’on se fabrique et je pense que cela touche de nombreux domaines et pas seulement celui bien grave, de l’abandon sous X. S’aider à vivre, à se supporter et à supporter le monde voilà la raison des arrangements personnels avec la vérité. Et comment ne pas adhérer à ce beau récit tout en douceur, en finesse et en images pour raconter l’inacceptable.

  11. zadddie dit :

    Et bien moi qui ne suis ( évidemment?) pas dans le cas, j’imagine pas qu’on ne puisse pas rechercher sa famille. Ne pas faire les démarches soit! mais ne pas se poser de questions?!?

  12. Nathalie ADNET dit :

    Très difficile à lire, comme si l’abandon était une expérience de tous.
    Très bonnes expressions comme  » coule comme une canette de bière ».
    J’aime vos nouvelles sans chute, comme on dit…

  13. Quichottine dit :

    Je suis plus qu’émue… une histoire qui semblerait vécue, qui l’a sans doute été pour beaucoup… tes mots sont si justes.

    On a envie d’espérer que le fils et la mère puissent rattraper le temps perdu…

  14. Cardamone dit :

    Une nouvelle forte et émouvante. J’aime beaucoup cette fin, cet effet bénéfique de l’île Clémentine sur leur relation.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s