Le fou

Parfois, venus de très profond, de ces eaux noires alourdies de reflets où on les croyait pour toujours engloutis, des souvenirs remontent.

Celui-ci, par exemple, a surgi tout à l’heure, solitaire et bizarre comme un poisson des abysses. Je ne saurais vous dire quel hasard, ou quelle nécessité secrète, l’avait saisi dans son filet pour l’amener tout vivant jusqu’à moi. Enfin, tel qu’il est, ce souvenir étrange, apeuré et fuyant, un peu sombre, un peu monstre… je vous le livre…

C’était par un après-midi d’été, brûlant et irritant, piqué de ces minuscules insectes noirs qu’on appelle des « thrips », et dont toute la Beauce est envahie, au moment des moissons de blé. J’avais sept ans, peut-être huit, et j’avais été invitée chez Nadine, petite fille pâle et fragile près de laquelle je m’asseyais toujours à l’école. Je l’aimais pour ses silences, pour sa délicatesse maladive, pour sa tristesse inhabituelle qui me semblait pleine de mystères. 

On disait que son frère était fou. On disait que ses parents étaient obligés de le garder chez eux enfermé à clef, des jours entiers, quand aucune institution ne voulait plus l’accepter. On disait que c’était un garçon presque de notre âge. On disait qu’il avait été dans notre école, un peu avant que nous entrions nous-mêmes en classe enfantine, et qu’il n’avait jamais pu apprendre à lire et à écrire. On disait qu’il terrifiait les autres enfants, à tel point qu’il avait fallu l’exclure. On disait qu’un jour il avait pris une hache, pour massacrer des poules… On disait que le maire en personne avait ordonné à ses parents de ne plus le laisser vagabonder dans les champs. On disait qu’il était dangereux, que certainement il allait tuer quelqu’un, maintenant qu’il commençait à grandir. On disait qu’il vivrait enfermé pour toujours… On disait… on disait tant de choses effrayantes, que reflétait sans les expliquer la tristesse de Nadine.

Elle habitait, un peu à l’écart du village, une ferme nommée Malgrimont, perchée sur une maigre colline orageuse et ventée  où ses parents avaient leurs champs. Nous avions appris à l’école qu’il s’agissait d’un lieu remarquable, car la ligne de partage des eaux passait précisément à cet endroit. Juste au milieu de la cour de ferme. A travers la mer des blés et des maïs ondulant sous le vent. Là, exactement là, se faisait le grand partage des versants, là zigzaguait, comme une faille écartant deux mondes, la frontière infime qui séparait le bassin du Loir de celui de la Loire. Ce Malgrimont était en effet un lieu vaguement redouté, aux caprices météorologiques surprenants Lorsque nous y passions, nous nous attendions toujours à voir exploser les orages et crever les nuages, tant le temps basculait soudainement, d’un versant de la pente à l’autre.

Je me demande quel événement extraordinaire avait bien pu m’amener à Malgrimont, en invitée, au beau milieu des grandes vacances, dans cette famille qui ne recevait plus d’étrangers. Peut-être les parents de Nadine s’étaient-ils inquiétés de sa tristesse persistante et de sa pâleur d’enfant de cire, peut-être avaient-ils pensé à lui offrir un jour de fête et d’amitié, pendant les longues vacances d’été solitaires. Il pouvait s’être agi d’un anniversaire, d’une quelconque occasion solennelle. Je ne sais plus. Je vous l’ai dit, il ne s’agit ici que d’un de ces souvenirs qui reviennent sans raison, fuyants et troubles comme d’informes poissons des profondeurs, et dont on ne sait que penser…

Quel qu’en fût le motif, j’avais été introduite, en cet après-midi brûlant, dans la vieille ferme fortifiée aux murs de pierre épais, au toit de tuiles recouvert de mousses grillées. Une fermière en blouse, aux joues couperosées, aux cheveux dépeignés sous son foulard à carreaux, semblable à toutes les fermières de la région, m’y avait accueillie. J’avais retrouvé, devant un « quatre heures » de pain, de fraises et de beurre fraîchement baratté, mon amie pâle et silencieuse, dans la cuisine où se mouraient, comme partout, les mouches prises au ruban jaune et gluant du plafond, et où toquait l’éternelle pendule. Ensuite, laissées seules toutes deux, nous avions grimpé un escalier très raide, pour gagner un étage sombre au parquet craquant, semblable à tous les étages des fermes de chez nous, anciens greniers à grains mal rhabillés en chambres. Au passage, j’avais remarqué devant moi une porte close, où la clé était mise à l’extérieur. N’était-ce pas la porte… ? Mais sans paraître y prêter la moindre attention, Nadine avait tourné la poignée de porcelaine d’une porte voisine. Je l’ai suivie sans poser de questions. Nous étions dans sa chambre. Une petite pièce obscure, fleurie de roses usées, dont la fenêtre mansardée donnait sur une cour aveuglée de soleil.

Là, nous avons commencé à jouer côte à côte, comme nous le faisions toujours, non pas ensemble, mais l’une près de l’autre, suivant nos rêveries parallèles. De temps à autre, nous parlions à voix basse, nous nous racontions des choses infimes qui nous ravissaient. Dans la sueur qui inondait nos fronts, rampaient des cohortes de thrips, noirs et pointus, que nous chassions sans fin de la main. Tout était calme, alourdi, engourdi par le dur été de Beauce, qui fait mûrir les grains en écrasant les hommes.

Sans doute il était absent, puisqu’on n’entendait rien dans la maison. Puisque Nadine ne parlait pas de lui. Puisque sa mère n’avait pas mentionné sa présence. Et c’était bon d’être là, à m’amuser, à jouer près de Nadine, à partager enfin quelque chose de sa vie.

Et puis… comment cela avait-il commencé, je ne sais plus, mais il y a eu ces drôles de frôlements contre le mur, qu’on ne pouvait pas éviter d’entendre. De petits bruits assourdis, rythmés et réguliers, un peu crissants, comme si… oui… comme si quelqu’un grattait le mur avec ses ongles. 

Nadine cependant ne semblait rien remarquer. Elle continuait à faire aller ses poupées, de ses mains lentes à la peau transparente, à les exhorter de sa voix toute faible à bien travailler à l’école, à ne jamais se mettre en colère,  et à se montrer toujours raisonnables.

Derrière le mur, cependant, il me semblait bien qu’on marchait, qu’on piétinait, qu’on courait, qu’on cognait, qu’on se battait même… Je me trompais peut-être… C’étaient des bruits mats, à la fois violents et étouffés, si étranges… est-ce que c’était vraiment possible, ou est-ce que c’était la chaleur qui me faisait délirer, et l’affolement d’être dans cette maison inconnue accablée de rumeurs ? Car enfin, si quelque chose d’aussi extraordinaire avait vraiment eu lieu, là, juste à côté, dans la chambre voisine, la petite Nadine affolée aurait posé ses poupées, aurait couru alerter sa mère, qu’on voyait par la fenêtre aller et venir dans la cour de la ferme… Et le chien, le gros chien attaché à sa chaîne, il aurait aboyé, forcément, si quelque chose d’inquiétant s’était produit. Et les oies… l’armée d’oies qui gardait la maison près du chien… elles seraient toutes accourues sous la fenêtre, dénonciatrices et vindicatives. Du reste, m’aurait-on invitée s’il avait été à la maison, furieux et agité, et dans la chambre voisine de celle où je jouais ? Non, il ne se passait rien, on n’entendait rien… J’avais tout inventé. Je devais me tromper. Ou alors ces bruits venus de la chambre d’à côté étaient banals et sans aucune importance. Le parquet craquait si fort tout à l’heure dans l’escalier obscur. C’était probablement cela… oui… je n’entendais rien d’autre que le bruit du bois craquant dans la chaleur. Ou le pas d’un animal enfermé, oublié.

Mais les craquements et les cognements ne cessaient d’augmenter… C’était, tout près de nous, comme une menace, comme un orage qui avançait… quelque chose de terrible qu’on ne pouvait plus éviter, qu’il n’était plus possible de taire.

Au bout d’un moment, j’ai fini par demander, très bas :

—Qu’est-ce qu’il y a, à côté ?

—A côté ? quoi donc ?

Comme j’avais tout à fait cessé de jouer et de bavarder, et que dans le silence résonnaient de plus en plus fort les coups réguliers qu’on frappait sur le mur, Nadine a sorti calmement d’un tiroir un paquet de cartes à jouer, et nous avons entrepris, chacune de notre côté, des séries de « réussites » que nous commentions à haute voix. N’était-ce pas, d’habitude, notre occupation favorite, dans la cour de l’école, pendant les longues ennuyeuses récréations du midi ? Mais je me trompais constamment, mes doigts tremblaient et les cartes tombées s’acharnaient toujours du côté du pique. Parce que, de l’autre côté du mur, cette fois, j’en étais certaine, c’était lui, et il cognait toujours, il cognait, il cognait… de plus en plus fort, de plus en plus lourdement… comme… comme un fantôme. C’était peut-être cela, être fou, oui, ce devait être cela, être fou, devenir comme un fantôme et cogner dans le noir contre on ne savait quoi… La peur m’étreignait. Une peur affreuse, insupportable, contre laquelle je ne pouvais plus lutter. 

—Tu es sûre qu’il n’y a  personne, à côté ?

—Pourquoi ?

—Tu… tu n’entends pas ?

De l’autre côté, les coups redoublaient, c’était épouvantable, et c’était insensé… Comment pouvait-elle rester ainsi, immobile, impassible, les yeux vides, à ne rien entendre, alors qu’à côté… il allait peut-être enfoncer le mur… se précipiter pour nous tuer, ou bien s’assommer… ou… est-ce qu’on savait ce qui allait se produire ?

—… c’est… si c’était… ton frère, peut-être ? … tu… tu n’entends pas ?

—Mon frère ? … Non… 

Cependant le vacarme s’acharnait, s’aggravant. Vraiment on se battait, on s’assassinait à côté, là, juste derrière le mur.  Du moins c’était ce qu’il me semblait. Car je devais me tromper, forcément je me trompais… comment expliquer sinon la complète impassibilité de mon amie, la tranquillité affairée de sa mère qui continuait à nettoyer la cour, l’hébétude du chien-loup vautré dans son hangar, la nonchalance des oies méchantes ? Peut-être simplement qu’il y avait un grenier, à côté, un vieux grenier, voilà… un grenier avec un hibou enfermé qui marchait, comme dans ce récit de Colette que madame Albezar nous avait lu un jour… et comme en vrai dans le grenier des mes grands-parents… Mais est-ce qu’ils ne dorment pas, le jour, les hiboux, est-ce que ce ne sont pas les fous, et eux seuls, qui ne dorment jamais et qui cognent leur front sur les murs pour assommer les choses insupportables qui grandissent dans leur tête ?

—Si on sortait, Nadine? on marcherait sur la route, on serait bien dehors, on irait voir les maïs…

En été c’était notre jeu préféré à tous : marcher au bord des champs sous le grand ciel brûlant, poursuivre les mirages de vapeur légère qui se forment au-dessus du bitume fondant des chemins mal goudronnés, courir en rond sous les grands arroseurs qui projettent autour d’eux des lambeaux d’arcs-en-ciel, et puis se perdre loin très loin dans le haut labyrinthe des maïs…

Nous avons longuement marché dans les maïs, cet après-midi-là, errant l’une derrière l’autre en nous tenant la main entre les tiges immenses, serrées et gorgées d’humidité comme une forêt d’Amazonie. Et c’était finalement un bon après-midi joyeux, passé au grand air, à jouer dans ces champs où la vie était si vaste et si libre, vue de la petite maison de bourg où je vivais sans même un vrai jardin.

Quand nous sommes revenues à la ferme, la voiture de ma mère se garait dans la cour, saluée par les aboiements furieux du chien bondissant et les cris indignés des oies.

—Paix, Sultan, paix, les bêtes…

Il était l’heure de repartir. La pendule approuvait, sonnant ses six heures avec la voix claire de Big Ben. Et puis c’était l’heure de la traite qui ne peut pas attendre.

Mais il fallait encore remonter dans la chambre aux bouquets fanés, pour y chercher le petit sac que j’avais apporté. Nadine m’avait reconduite, me guidant dans le couloir ténébreux de l’étage au parquet craquant. La porte de l’autre chambre était bien toujours close, et la clé n’avait pas bougé. On n’entendait plus aucun cognement… pas un bruit… Je respirais de nouveau, détendue… Le fou certainement n’avait jamais été enfermé là, du reste il était ailleurs, très loin, dans l’une de ces « institutions » auxquelles, la plupart du temps, on parvenait à le confier. Et moi… moi, je ne craignais plus rien, j’étais désormais en partance, et sous la protection des adultes. En bas, on entendait les femmes échanger les paroles rituelles sur le temps et la santé des familles, qui scellent la bonne amitié des villages, dans la grande cuisine où vrombissaient les mouches épuisées résignées engluées sur leurs grands rubans jaunes.

J’étais repassée devant la porte close, m’attardant un instant, derrière mon amie silencieuse. La clé était bien là, l’étage était toujours tranquille. Décidément je m’étais trompée, tout à fait trompée, tout à l’heure, mon imagination m’avait encore entraînée au-delà du réel… cela m’arrivait si souvent, si souvent… ces galopades de l’imagination…

Et là, alors que je descendais lentement le grand escalier craquant où chaque pas battait comme un coeur sur le bois, soudain, j’ai entendu sa voix.

Derrière la porte close, il appelait tout doucement. C’était un long sanglot, douloureux et profond, timide et désolant,

un long sanglot d’enfant.

 

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16 commentaires pour Le fou

  1. jill bill dit :

    Triste histoire Carole… et de nos jours encore, le fou enfermé mais à l’asile… merci, jill

    • carolechollet dit :

      Moins de vrais enfermements, de nos jours, grâce à la chimie. Moins de terreur aussi, je pense, face à ces humains « autres ». Mais toujours pour eux la même affreuse solitude.

  2. Inquiétant.
    Et puis le dernier mot, le plus important, celui que l’on ne doit jamais oublié en semblable circonstance, même s’il est en italique : enfant.

    Ce pourrait être l’excellent synopsis d’un film …
    Mais je ne sais trop : Hitchcock ou Chabrol ??

  3. almanito dit :

    « Fou » ou pas « fou », cela reste les sanglots d’un enfant. Terrible histoire, très poignante.
    Une atmosphère lourde, renforcée par tes doutes d’enfant, qui, sous la pression, ne sait plus très bien faire la différence entre rêve et réalité, et cette petite fille pâle, bien mystérieuse…

  4. G.Policand dit :

    Le texte chante comme un long poème.
    On sent monter la crainte,l’angoisse, générées autant par les faits vrais que par les racontars.
    La chute est terrible d’humanité.

  5. flipperine dit :

    pauvre enfant il devrait être entouré, aidé et non abandonné seul dans une pièce

  6. mansfield dit :

    Une histoire raconté avec l’émotion de l’enfance, et nous fait plonger dans l’instant, la peur immédiate.

  7. Quichottine dit :

    Ton texte est magnifique… tellement émouvant que je ne dirai rien de plus.
    Merci, Carole.

  8. jamadrou dit :

    Émotions à fleur de peau de l’enfant Carole
    qui a reconnu la détresse et qui a entendu les sanglots d’un aussi petit qu’elle.
    ballade en terre de cauchemar.

  9. fanatiques2numerique dit :

    Terrible. En lisant la description de la ligne de partage des eaux, je pensais à cette ligne mouvante qui séparent les « normaux » des autres et ce terme employé souvent ici, border line

    • carolechollet dit :

      J’ai modifié tous les noms bien sûr, et je ne prétends pas avoir reconstitué une autre « réalité » que celle de mes souvenirs d’enfant très anxieuse et encline à imaginer. Mais la ligne de partage des eaux passait bien à cet endroit marqué par la folie. L’expression « border line » appartient également au vocabulaire psychiatrique de France, elle est en effet très évocatrice. Il y a une « ligne » de partage, mais elle est souterraine, invisible.

  10. zadddie dit :

    Beaucoup de questions « appelées », auxquelles on ne sait pas forcement répondre. S’il fallait poursuivre le récit, qu’a fait par la suite la narratrice,….La maman de la narratrice? Ce ne sont pas des mises en accusations, juste des questionnements encore d’actualité. A l’époque on ne parlait guère, me semble t il. Aujourd’hui c’est l’ère de la communication, mais quand on n’a pas de réelle solution au problème, que fait on? « On » parque les « anormaux »(et pas seulement les « fous »….) et l’on se convainc que « ce n’est rien », que ça ne nous concerne pas…Peur de la « contagion » ..Rien ne change…
    Evidemment je m’inclue dans les lots ( des « fous  » et de « ceux qui ont peur des plus fous qu’eux »..

    • carolechollet dit :

      A l’époque, je pense qu’il n’y avait rien à faire. La même situation a été vécue par les grands-parents de mon mari, qui avaient également un fils devenu fou et violent dans son enfance ( à la suite d’une méningite, disaient-ils), et pour lui non plus il n’y a pas eu de « solution ». Aujourd’hui, la chimie masque bien des problèmes et apaise artificiellement beaucoup de tourments. Mais je pense que c’est malgré tout un progrès.
      Par contre, je suis convaincue que chacun se sent toujours profondément « concerné » par ce qu’on appelle, faute de le comprendre, la « folie ». On peut réagir à cela par la peur et par l’ostracisme, rien d’incompatible, au contraire.

  11. chateux23 dit :

    Très beau texte. De nos jours, les « fous » ne sont plus à portée de regard, sont-ils mieux traités pour autant?

  12. Aloysia dit :

    Comme c’est triste ! Toujours aussi bien écrit, toujours magnifiquement orienté vers une fin inéluctable et frappante, avec des crescendos et des decrescendos comme en musique, une oeuvre d’art superbement ciselée… et si poignante ! Encore bravo, Carole.

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