J’ai-soif

« J’ai soif »… En prononçant ces simples mots, tout à l’heure, je me suis souvenue. Il y avait des années, des dizaines d’années, que je n’y avais plus pensé…

J’ai-soif. C’est ainsi que nous appelions, lorsque j’étais enfant, dans mon petit village, le pitoyable ivrogne qui venait quelquefois cuver son vin sur la place de l’église, après avoir échangé contre des bouteilles de piquette les balais de genêts qu’il avait confectionnés.

C’était une époque où l’on balayait encore les granges, les cours et les trottoirs avec de grands balais de genêts qui sentaient la forêt. Où il y avait encore dans les campagnes des ramasseurs de peaux de lapins, des gardes-champêtres à tambours et des sorcières à balais de genêt qui transformaient en crapauds, en oiseaux ou en ombres, les enfants et les princes.

J’ai-soif était un petit homme frêle aux cheveux broussailleux, qui ressemblait à Charlot, et qui s’endormait n’importe où quand il avait bu, dans le froid, sous la pluie, à même la terre. On disait qu’il avait été de l’Assistance. 

C’était une époque où il y avait peu de mendiants. Mais où il y avait déjà l’Assistance.

Et nous, les enfants, nous le savions parfaitement, ce que cela voulait dire, être de l’Assistance. C’était sans doute pour cela que J’ai-soif nous inspirait tant de crainte. Sans doute avions-nous peur, bien plus que de son inoffensive et si maigre personne, du sort obscur, aussi injuste et vindicatif qu’une vieille Carabosse, qui condamnait à l’Assistance, les frappant de ses doigts crochus, ceux qui naissaient où il ne fallait pas, quand il ne fallait pas.

Nous tournions autour de lui, méfiants, tandis qu’il dormait enroulé comme un petit enfant, serrant contre lui sa bouteille, lamentable paquet de guenilles, sous les hauts tilleuls de la place.

Une fois, un soir d’automne, à la sortie de l’école, nous l’avions entièrement recouvert de feuilles mortes. Peu à peu ses guenilles s’étaient parées de rouge, de jaune, de vigne, de tilleul et d’érable. Nous ne nous étions arrêtés que lorsque la bouteille avait entièrement disparu. Ensuite nous étions restés immobiles, et nous avions regardé ensemble en silence le tas de feuilles qui respirait doucement sur le sol, comme un arbre à la brise.

Sur cette même place, un été, une troupe de gitans s’était arrêtée. Un cirque. Je me souviens d’un funambule qui avait tendu sa corde entre deux tilleuls et qui allait d’un arbre à l’autre dans la nuit balayée par la lumière clignotante d’une lampe tempête.

La nuit, ils s’étaient tous endormis dans leurs roulottes. Et il m’avait semblé apercevoir, en regardant de loin par la fenêtre la place maintenant toute noire, près de l’une des roulottes, sous la corde tendue qui s’étirait encore entre les arbres, un enfant endormi sur le sol, enroulé sur lui-même. Il ressemblait à J’ai-soif. Mais j’avais peut-être mal vu, ou vu ce qui n’était pas. 

C’était une époque où je ne savais jamais très bien si je rêvais ce que je voyais, ou si je voyais ce que je rêvais. Où les pensées ricochaient comme de petits cailloux sur les eaux du réel, toutes troublées de reflets. 

Un après-midi, par exemple, j’étais allée me promener dans la forêt de Freschines, avec ma jeune amie Sylvie – une petite brune avec des yeux verts pailletés de jaune, qui s’asseyait près de moi, à l’école, pour me raconter à voix basse de longues histoires étranges.

C’était sa mère qui nous conduisait. Nous étions encore de toutes petites filles qu’on n’aurait jamais laissé aller seules dans le bois.

Nous avions marché dans les allées humides, sous les arbres immenses qui s’inclinaient vers nous en agitant leurs mains osseuses pleines de feuilles mortes et de brindilles sèches. Longtemps, longtemps, nous avions marché. Des heures, des jours, des mois, des années, des siècles. Peu à peu la forêt s’était assombrie. Nous avions continué à avancer, nous tenant par la main, et nous étions entrées dans un monde inconnu où les oiseaux parlaient une langue nouvelle qui semblait pourtant familière, où les arbres savaient des secrets qu’ils promettaient de révéler, hochant leurs têtes échevelées.

La mère de mon amie avait pris un sentier de traverse, à peine tracé dans les épines. Nous attrapions les mûres au passage pour nous en barbouiller. Un doigt sur les lèvres, elle nous avait fait signe de nous taire. Au bout du sentier tournoyant, il y avait une clairière, traversée par un ruisseau minuscule – un filet d’eau joyeuse qui bavardait près de sa source, sur son lit de cresson. Un grand geai s’était envolé. Une tourterelle s’était posée rêveuse sur l’épaule d’un saule. Nous nous étions assises dans l’herbe, et nous avions écouté le ruisseau, en regardant les écrevisses remuer dans l’eau claire.

Nous étions arrivées au paradis. Voilà. Cela ne nous avait pas du tout étonnées, car nous avions toujours su qu’il existait.

Pourtant, très vite, nous avions commencé à nous ennuyer. Nous étions encore de toutes petites filles, et nous ne supportions pas de rester immobiles, même en plein paradis. Nous nous étions levées, nous avions commencé à marcher dans les herbes.

Au fond de la clairière, dans un bouquet de houx, on apercevait une maisonnette, grossièrement bâtie de silex du pays, avec un toit de tôle couvert de vigne vierge. La porte était ouverte. Nous nous étions approchées. Le soleil passait la tête avec nous, éclairant de ses yeux curieux quelques hardes déteintes, quelques meubles grossiers, des objets de fer cabossés. Il y avait même une cheminée, où on voyait les restes charbonneux d’un feu, près d’un grand plat de bois tout rempli de châtaignes. Une maison des bois… Qu’il devait être heureux, celui qui vivait là ! Est-ce que c’était vraiment un Indien ? Ou un Robinson suisse ? Non, ça ne pouvait être qu’un prince, avions-nous décidé, puisqu’il avait laissé près du foyer tout le plumage d’un geai. Un prince qui se transformait en oiseau, en ruisseau, en… en tout ce qu’il voulait… pour échapper à la malédiction qui l’avait relégué tout au fond des grands bois.

…. —Oh mon Dieu, les enfants, où êtes-vous ? Revenez tout de suite, n’entrez pas ! n’entrez pas !

Nous avions découvert la maison de J’ai-soif.

Heureusement, avait déclaré la mère de mon amie, toute essoufflée d’avoir couru derrière nous, heureusement que J’ai-soif était absent. Il était très farouche, il ne supportait pas qu’on vienne le déranger. Elle ne se serait pas risquée par là de toute façon si elle n’avait pas su qu’il était au village en train de cuver son vin. Le vent battait la porte qui grinçait. Le froid commençait à tomber. Il fallait fuir. Mais auparavant nous devions effacer nos traces. J’ai-soif ne se fâcherait pas, si nous prenions bien soin d’effacer nos traces. 

Alors nous avions soigneusement recouvert tous les endroits où nous avions posé les pieds. Vert et rouge, jaune et bleu, chêne et vigne, saule et houx, feuilles vives, feuilles mortes. Tout un tapis tremblant d’automne, que nous avions offert à J’ai-soif, afin qu’il nous pardonne.

Car nous savions désormais son incroyable secret : J’ai-soif, le pauvre ivrogne, l’enfant de l’Assistance, la pitoyable épave qui venait traîner sa détresse au village, était en réalité un prince indien, qui vivait dans les bois du paradis, et qui se transformait en vendeur de balais pour venir à notre rencontre. J’ai-soif, que tous croyaient si misérable, était à Freschines le seigneur du ruisseau, le maître des grands geais, l’âme des arbres libres et du vent dans les feuilles. Il en savait plus long sur la forêt, sur le paradis et sur tout, que quiconque au village. Bien davantage même que monsieur Boisseau, qui nous avait montré le musée préhistorique à l’étage de la mairie, et nous avait expliqué tant de choses.

En partant, la mère de mon amie avait, mystérieusement, laissé près du ruisseau, un petit sac de papier rempli de pommes de terre et d’oignons, qu’elle avait justement, on ne savait comment, trouvé sous son manteau.

Nous nous sommes quittées ce soir-là en chuchotant, Sylvie et moi, et nous avons juré sur la tête de nos mères, de nos chats et de nos poissons rouges, de ne jamais jamais jamais révéler à personne le secret de J’ai-soif. 

Il y a si longtemps que J’ai-soif est mort, maintenant.

Si longtemps que ses os se sont mêlés de terre, de feuilles et de pluies lentes, dans le carré des indigents.

Si longtemps que tous l’ont oublié.

Si longtemps qu’il repose, au paradis des malheureux,

qu’il ne m’en voudra pas, j’espère, d’avoir brisé le vieux serment.

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19 commentaires pour J’ai-soif

  1. flipperine dit :

    une belle histoire et beaucoup veulent cacher leur misère

  2. almanito dit :

    Je suis sous le charme.
    Et je comprends maintenant, pourquoi tu écris de si beaux textes: quand on a connu le seigneur du ruisseau, le prince des bois évidemment, ça change tout!
    Merci Carole pour ce beau récit plein de fraîcheur.

  3. jill bill dit :

    Bonjour Carole… dans chaque village, petite ville, on a connu un être à part qui faisait bien un peu peur, au temps du ramasseur de peau de lapin et de vieux chiffons… chez moi c’était un vieux veuf, ou célibataire, noir solitaire, taiseux qui sortait pour sortir de son garage sa vieille voiture, et la rentrait aussitôt… merci, jill

  4. Quichottine dit :

    J’aime le regard des enfants quand il change ainsi…
    Tout est beau dans ton récit, Carole. Comment pourrait-il t’en vouloir ? C’est magique.

    • carolechollet dit :

      Merci Quichottine.
      Je voulais restituer le regard de l’enfant, en effet, porté par les angoisses ou par les rêves, toujours un peu à distance d’une réalité qui n’est peut-être pas l’essentiel.

  5. G.Policand dit :

    TOUS ne l’ont pas oublié, puisque tu le fais revivre!
    Une pensée au passage pour tous ces enfants »de L’Assistance » et ce qu’ils ont du supporter.

  6. Aloysia dit :

    Que c’est beau, cette histoire, avec quelle poésie tu la racontes ! Entre les balais de genêts ou les ramasseurs de peaux de lapins, et cette escapade émerveillée dans le bois d’automne, on te suit dans un rêve d’enfant, aussi effrayé que séduit.

  7. Aloysia dit :

    Quand j’étais enfant à Fontainebleau il y avait aussi UN SEUL vagabond, que l’on voyait passer régulièrement dans la rue en poussant le landau contenant tous ses trésors ; il vivait sans doute aussi dans la forêt, car nous étions la dernière rue avant celle-ci, et nous l’appelions CLOPINEL…

  8. J’ai souvent eu l’impression, concernant mon enfance à la campagne, entouré d’une grand-mère maternelle à souhait et d’un grand-père, plus « terre à terre » qui, une fois me construisait de petites échasses en bois ; une autre fois, une minuscule roue à aubes que j’allais avec lui placer dans le ru serpentant au fond du grand verger, derrière les pommiers, les pruniers et les haies de cassis ; une autre encore qui m’emmenait, dans ce « bac » de fer qu’il avait fabriqué et arrimé à l’arrière de son vieux vélo noir, jusque dans la forêt au-dessus du village pour, c’était le jeu, m’apprendre, avec des fougères, à « ressemeler » ses gros souliers ; j’ai souvent eu l’impression, disais-je non seulement d’avoir été un privilégié uniquement parce que mes grands-parents vivaient au fin fond des Ardennes belges profondes et que dans les pays voisins, la grande France, la grande Allemagne et le petit Duché du Luxembourg, il n’y avait que d’immenses villes dans lesquelles, après la guerre, au tout début des années cinquante, les enfants devaient s’ennuyer terriblement.

    Et cette impression persista jusqu’à ce que j’aborde la littérature française, jusqu’à ce que je voyage et découvre ces pays frontaliers … et jusqu’à ce que je vous lise, Carole.

    Il y avait donc aussi des campagnes et des villages, en France ? des bois qui faisaient rêver ? des « marginaux » qui faisaient peur ou, quand nous étions plusieurs enfants réunis, qui faisaient rire ?

    J’ai ainsi de plus en plus perdu ce sentiment de privilégiés que je croyais inhérent à la petite Belgique, si éloignée du « grand » monde …

  9. zadddie dit :

    peut etre l’avait elle connu en de meilleurs temps, la mère de ton amie..ou tout simplement de la bonté…

  10. fanatiques2numerique dit :

    Bonjour, la description de la clairière, quel plaisir. Un photographe peut facilement l’imaginer. Merci pour ce bon moment. Vos mots sont beaux.

  11. Ron dit :

    Bonjour
    Ce « j’ai soif » est peut-être mort, mais il a laissé derrière lui des petits frères, j’en rencontre quelques fois sous les chênes de chez nous.
    Beau récit, merci.

  12. polly dit :

    Un bel endroit pour mourir dans un texte de Carole qui a donné vie, si fort, si bien, à un J’ai-soif immortel dans une forêt de princes et de feuilles en couleur.
    J’ai adoré, et en moi montent tant de souvenirs pareils que je peux aller m’y reposer tendrement.

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