Le tocsin

Il était dans les bois de La Brosse avec le patron quand ça avait commencé. 

Là-bas, tout près, très loin, il n’était pas très sûr. Un drôle de bruit, comme des bûcherons qui auraient jeté la hache sans répit, un vacarme sourd et pressé qui inquiétait.

Il posa sa hache. Écouta.

Cela venait de partout. De Châteauneuf et de Saint-Denis. De Saint-Martin et de Germigny, et même de l’autre rive de la Loire.

Les cloches.

Elles sonnaient sans s’arrêter, toutes ensemble, au rythme fou d’un forestier enragé.

Le père Victor s’était arrêté aussi. Son visage s’était durci. Alcide l’entendit grommeler d’une voix bizarrement assourdie : « Eul’tocsin. Comme en 70 ». Il s’écarta d’un bond lorsque le vieux jeta sa hache d’un coup. Un grand chêne altier s’écrasa de tout son long dans la boue. On entendit le bois craquer comme un tas d’os.

—Vas-y, loupiot, dit le père Victor. Tu r’viendras m’dire.

Sur la route de Châteauneuf, des gamins couraient en tous sens, ils se répandaient dans tous les chemins des hameaux, ils cognaient au carreau des fermes, et ils criaient joyeusement à tous ceux qui passaient : « La mobilisation ! c’est la guerre ! la guerre, la mobilisation ! »

Dans les champs on voyait des femmes s’embrasser et se lamenter en se tordant les mains. On en voyait aussi, des vieilles, qui travaillaient, le dos courbé, avec une énergie bizarrement concentrée. Les hommes avaient tous disparu. Des nuages de mouettes s’abattaient en piaillant sur le grain qu’on ne ramassait plus assez vite.

Et les cloches continuaient à sonner au clocher de Châteauneuf. Dingbingdingbingding, au rythme monotone et pressé d’un coeur inquiet. Il se mit à courir à son tour, suivant leur appel frénétique.

A Châteauneuf, les rues étaient plus noires qu’un jour de foire, il se fraya difficilement un chemin parmi les hommes gesticulants et les chevaux hennissants. Enfin il parvint jusqu’à cette affiche qu’ils commentaient tous. Il se tordit le cou pour déchiffrer le texte en petites lettres qui suivait les majuscules énormes « ARMÉE DE TERRE ET ARMÉE DE MER – ORDRE DE MOBILISATION GÉNÉRALE : « Tout Français soumis aux obligations militaires doit, sous peine d’être puni avec toute la rigueur des lois… »

Les gars du club de tir paradaient déjà sur la place avec leurs fusils astiqués. L’épicier leur lançait des assiettes colorées qu’ils faisaient éclater l’une après l’autre, et les filles en corsage clair applaudissaient avec des rires aigus et des tressautements de gorge.

La fanfare s’avançait en jouant gravement « Le Chant du départ ». Dans un coin, le gars Henry qui allait sur ses vingt ans pleurait comme un gniard, et tous s’écartaient de lui avec mépris.

Lui, Alcide, il ne savait pas quoi penser. Il regardait, fasciné, sous les assiettes de faïence qui volaient, le tas de débris qui montait, avec ses morceaux de fleurs, ses plumes de coqs, et ses grands feuillages bleus. Et il trouvait ça beau, tout de même, très beau… Il se mit à marcher avec la foule derrière la fanfare, quelqu’un lui tendit un petit drapeau tricolore qu’il agita en riant.

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—Soye donc pas si ardent, mon gars… dit le vieux Victor. T’es trop jeunot pour partir. Et moi j’suis pus de réserve. C’est pas nous qu’on ira dans l’tintouin. Pour l’heure.

Nous, on va rester là pour trimer. Et j’te dis qu’ça va en faire, des bois de cercueils à abattre. Et des croix, des croix… une tapée d’branches à érusser… Comme en 70, j’te dis. Sauf que là, quéque chose me dit qu’ça va durer. Des ans qu’ça va durer. Tu verras. C’est pas près d’trouver sa fin, une guerre comme celle-ci. J’étais à Sedan en 70, alors pour assavouère les choses, ça m’connaît. T’as déjà tes seize ans, mon gars. Classe 18… on t’appellera pour l’hiver 17, tu f’ras tes classes dans les frimas, et après… en avant, marche… à leur commandement… tombe !

—Faut bien, père Victor, c’est le devoir du citoyen… et je ferai mon devoir comme je dois… mais la guerre sera finie quand je serai d’âge… Je regrette, parce que la guerre, ça fait voir du pays… les gars auront le train payé jusqu’à Berlin, à ce que disait l’épicier.

—Et même payé jusqu’au cimetière, mon gars…

—Tu parles comme ça parce que personne t’entends, ici, sauf moi… et puis aussi parce que t’es tellement vieux, père Victor, sans vouloir t’offenser… Tu serais jeune, tu sentirais ton sang s’échauffer, à l’idée de porter l’uniforme, et de manier le fusil, et de saluer à la fenêtre des wagons… si tu les avais entendues, les filles, sur la place, si tu les avais vues se renverser en riant…

—Pense à aut’chose, mon gars, et tu t’en trouveras bien…

—Une chose à laquelle je pense, père Victor, c’est drôle, sur le moment je m’étais pas fait la remarque, mais j’y pense maintenant, j’y repense… sur l’affiche, tu sais, l’affiche de mobilisation, celle qui était placardée sur le mur de la mairie… la date… c’est drôle, la date… elle était écrite à la main : « Dimanche 2 août 1914 ». Comme ça, à la plume… j’ai reconnu l’écriture du père Mazelier… On aurait cru… que tout était prêt d’avance. Tout prêt, tout imprimé. Qu’on n’avait plus attendu que le jour et l’heure. Et que le père Mazelier avait plus eu qu’à tremper sa belle plume dans l’encrier, comme à l’école…

— Tu t’souviens de cette pièce où que j’t’ai amené pour la fouère d’Orléans ? Ouais, cette histouère de timbrés, cette machine affreuse où qu’j’aurais point dû t’amener, où qu’y avait c’gars qui tuait sa femme et son galant d’un coup de fusil… Tu te souviens ? Une pièce comme ça, c’est tout écrit d’avance, et quand qu’c’est l’heure de jouer, y a pus qu’à faire entrer les personnages. Ding ils vivent, ils s’aiment, ils rient, ils s’bécotent. Et bing le gars au fusil s’amène et y tue la femme et l’bonhomme. C’est prévu comme ça su’l’programme pour tous les souères de r’présentation. Bin il en va d’même pour leur guerre à c’t’heure. Y avait belle lurette qu’ils avaient commandé les affiches, y restait plus qu’à fixer l’heure et le jour pour faire défiler les gars, les faire jouer du fusil et les coucher au fossé. Ils avaient hâte… ils ont bin attendu un peu, vu qu’il a plu tout juillet, mais ils avaient hâte… C’est qu’ils les avaient imprimés, les programmes, et que l’papier, il aurait pu jaunir… oh, ils étaient pressés… ils nous ont laissé juste deux jours et deux nuits d’biau pour commencer à rentrer les blés, et ils ont marqué 2 août sur leurs fiches, de leur belle écriture, 2 août, et les rigueurs de la loi et tout le tintouin, malgré qu’on aye point pu ach’ver la moisson… Ces cabochards-là, ils ont prévu le spectacle y a longtemps… rin à faire quand on vous a écrit une pièce comme cette saloperie-là, rin d’aut’que d’se garder d’entrer sur les planches à son tour au coup de tocsin…

Alors à c’t’heure, mon gars, ce que je vais faire pour toi, faudra me l’pardonner. C’est pour ton bin, j’te jure.

Et le vieux Victor porta le dernier coup de hache au petit hêtre qu’il venait d’entailler.

L’arbre en tombant sur Alcide émit un grand cri de douleur et se couvrit de sang.

Le vieux Victor dégagea le garçon évanoui. Il le coucha dans les feuilles, inonda la blessure d’eau de vie, et épongea longtemps le sang avec son tricot de corps, berçant l’enfant et murmurant…

« C’est pour ton bin, j’te dis… c’était qu’un hêt’ jeunot, t’en mourras point c’te fois… on dira que l’arbre a tombé par malchance… par accident, pace que l’ père Victor il était tout chamboulé par le tocsin… Trois ans avant tes classes, qui c’est qu’ira crouère aut’chose ? et toi, avec ta plaie en plein dans l’poumon gauche, tu s’ras pus apte au moins… tu t’en iras jamais là-bas te faire crever les yeux et te faire couper en deux comme un tronc d’arbre… jamais, jamais…

T’en fais pas, c’est pas de ça encore que tu crèveras… bois un bon coup eud’ gnôle… la seule chose que j’craigne à ct’heure, c’est que j’aye fait l’choué d’un arbre trop menu et qu’ça soye point d’assez d’poué, c’t’embrouille, pour t’exempter… »

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Note : Cette fiction m’a été inspirée par la lecture du livret militaire de mon arrière-grand-père Alcide, soldat de la classe 1918 qui perdit l’oeil gauche à la guerre, et, du fait de ses blessures, fut amputé des deux jambes quelques années après l’armistice. Sa pension d’invalide était de 1950 francs annuels. Il avait reçu la médaille militaire.

Avant la guerre, il travaillait comme bûcheron du côté de Châteauneuf-sur-Loire. Au moment de son incorporation il portait une cicatrice profonde sur le côté gauche du thorax, notée sur son livret comme « marque particulière ».

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17 commentaires pour Le tocsin

  1. jill bill dit :

    Les jeunes bouillonnent à l’idée de faire leur devoir face à l’ennemi, le veux Alcide lui sait de quoi il en retourne… comment on en revient ou pas, lui a sauvé la vie si exempté… belle histoire tirée d’un souvenir de famille, merci…. JB

  2. Toujours le même plaisir de vous lire. On ne peut commenter la guerre. Ni l’envie de celle-ci: c’est trop triste. Je ne comprends pas « érusser ». Il n’est dans aucun de mes dictionnaires.

  3. almanito dit :

    Terrible ce grand chêne qui s’écroule dans la boue dès le début du récit…
    Tout était prévu et on voit comment les populations ont pu être manipulées pour que chacun partent la fleur au fusil.
    C’est une très belle histoire, seuls quelques uns étaient lucides comme Henri, les femmes et le courageux (eh oui: courageux et lucide ) Victor.
    Qui sait s’il n’est pas arrivé exactement la même chose à ton pauvre arrière grand-père qui avait cette blessure, signalée au thorax…

    • carolechollet dit :

      Qui sait ? Mais je ne l’ai presque pas connu, ce pauvre arrière-grand-père qui avait perdu ses jambes et un oeil. Une moitié d’homme dans le monde cruel des hommes, et un fantôme affectueux dans ma mémoire.

  4. Catheau dit :

    Une très belle inspiration familiale, Carole ! Avec vous, l’émotion vraie est toujours au rendez-vous. Hier, j’ai publié de nouveau l’histoire de la Louise dont le Gustave part à la guerre.

  5. Quichottine dit :

    La mémoire familiale est importante, et réussir à en faire un si beau récit… c’est magique.
    Merci, Carole.
    Bises et douce journée.

  6. cathycat33 dit :

    Ce récit est magnifique et bouleversant ! Avoir puisé l’inspiration dans tes propres racines le rend encore plus tangible et j’ai une pensée pour ton arrière grand-père victime de cette sale guerre. Crois tu qu’aujourd’hui il y aurait autant de fierté et de patriotisme dans notre pays. A l’heure du chacun pour soi, je me le demande, mais j’espère que nous n’aurons jamais à le vérifier…
    La remarque sur les affiches me donne, je l’avoue, des pulsions de haine… je pense que ça, par contre, n’a pas changé…

    • carolechollet dit :

      Oui, je crois que cette affiche « prête à remplir » en dit très long sur les gouvernants d’alors. Quant à ce qui se passerait aujourd’hui, là, vraiment, je ne sais pas. J’espère aussi que nous n’aurons pas à le vérifier.

  7. Hamza dit :

    Très beau récit – ça me rappelle la guerre d’Algérie – j’étais enfant à cette époque et il y a des similitudes entre ce que je viens de lire et ce que j’ai vécu alors; magnifique bon courage

  8. fanatiques2numerique dit :

    Bonjour, encore une fois, un grand plaisir. Savoir marier des mots de bon français avec du patois, c’est vraiment une bonne idée et vous le faites bien.

  9. flipperine dit :

    les jeunes sont heureux de partir rendre service à leur pays mais ne savent pas ce qui les attende sur le front, les vieux ont déjà de l’expérience et connaissent la vie

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