Le canot

Il s’est installé sur la grève, près de la coque échouée. A quelques pas se tient un soldat en faction – uniforme vert-de-gris, casque vissé sur la nuque, pistolet-mitrailleur au poing. 

Mais il a décidé de ne pas se laisser intimider, le patron Guilcher. Il est venu repeindre son canot.

Ce matin il l’a encore retrouvé griffé de coups de lame. Bien avant l’aube, « ils » étaient venus, ces salauds, une fois de plus, gratter le nom à coups de lame. Douaumont. C’est comme cela que la barque se nomme depuis qu’il est revenu de la guerre. Douaumont. Il tiendra bon. Ils auront beau faire, menacer et jouer du couteau, le canot s’appellera Douaumont, et pas autrement. Parce que c’est à Douaumont qu’il a perdu son oeil et qu’un éclat d’obus s’est coincé dans sa jambe comme un os de morue. Parce que tant d’autres y sont restés, et qu’on en a bavé, du sang et de la boue, à Douaumont. Mais qu’on a bien fini par emporter la place. 

Douaumont, évidemment, ils savent tous ce que c’est. Et que cela veut dire acharnement, et que cela veut dire revanche, et que cela veut dire défaite. Alors forcément, ils ne sont pas contents. Il y a un moment que cela dure, le petit jeu malin, qu’ils effacent le nom avec leurs armes, laissant le bois à nu, torturé comme un gars qu’on aurait arrêté. Un bon moment qu’il vient repeindre, obstiné, pansant la plaie ouverte avec sa peinture rouge. La dernière fois tout de même, ils l’ont sérieusement menacé quand ils l’ont vu descendre avec son pot de peinture et son flacon de térébenthine. L’un d’eux a même fait le geste de le mettre en joue. 

Et alors ? Il est bien décidé, il n’a pas peur, il ne se laissera pas impressionner. Le canot s’appelle Douaumont et s’appellera Douaumont pour toujours. Enfin tant qu’il vivra. Evidemment.

C’est sa façon à lui de résister. Il aurait pu partir avec les autres, rejoindre en Angleterre ce général qui parlait bien. Il en a du regret, quand il repense à cette semaine où tout s’est décidé. Il aurait pu, il aurait dû y aller comme un bon gars de Sein. Mais il fallait tout de même qu’il en reste, des pêcheurs, avait décidé Menou, un ou deux malgré tout, pour aider à nourrir les femmes, les enfants et les vieux, et pour veiller au grain. Alors lui qui n’était plus bon à grand chose d’autre, avec sa jambe en os de morue et son oeil dépoli, il est resté. Le recteur avait confirmé qu’il fallait. Alors c’est qu’il fallait.

Au fond du pot rouillé, il n’y a plus qu’un mince filet de peinture. Juste assez pour finir. Il se demande comment il fera, la prochaine fois. Car bien sûr dès qu’il aura repeint le nom, ils viendront le rayer. Et la peinture, sur l’île, on ne sait plus où la trouver maintenant, puisque plus rien ne vient du continent, et que les Boches ont tout pillé. Qu’est-ce que ça fait ? Ce n’est rien, la peinture, c’est le nom qui importe. Il l’écrira au charbon s’il le faut. Il l’écrira avec le mazout sombre qui a coulé sur les rochers. Avec le sang d’un congre. Avec son propre sang.

S’ils croient le faire plier… s’ils croient qu’il va se taire. Douaumont, voilà ce qu’il leur dit, DouaumontDouaumont, à tous ces imbéciles à mitraillettes.

Il travaille avec minutie. Ces salauds-là ont si méchamment creusé cette fois que le bois blessé est barbu comme un bar. Il le répare et il le panse. Il ponce doucement. Puis il essuie lentement, il chasse la poussière, il caresse le bois pour l’encourager. Enfin il trace les grandes lettres au crayon fin. Il dilue la peinture à la térébenthine. Le rouge épais devient crémeux, tendre et rosé comme une joue de lotte. Il passe avec soin le pinceau. DOU… a-t-il déjà écrit. DOUA…

Le soldat qui veille sur la grève s’est approché, curieux, dans un grincement de bottes et un cliquètement de métal.

Mais le patron Guilcher ne tourne pas la tête. Il continue à peindre. S’il croit l’intimider, ce bon à rien de Boche… L’intimider, ah bien vrai, lui qui s’est réveillé à Douaumont dans un grand tas de morts. Lui qui a vu la mort en face avant de perdre son oeil. Lui qui est revenu de chez les morts avec sa jambe raide pour reprendre la pêche dans le Raz des récifs.

Cependant le soldat s’est approché plus près. Il regarde les lettres se former sur la coque.

DOUAUM…

Ça a l’air de l’intéresser, ce salopard. Il est si près maintenant qu’il n’aura qu’à peine à se pencher pour gratter la peinture toute fraîche avec la pointe de son arme.

Mais le patron Guilcher continue son travail.

DOUAUMON…

—Dou-au-mon, dit lentement le soldat. Il a un drôle d’accent traînant, une voix de paysan. Et il n’est plus tout jeune. Un peu voûté, un peu ridé, et même un peu ventru. « Dou-au-mon », dit encore le soldat.  

Eh bien, oui, Douaumont, Douaumont, il ne lâchera rien, lui qui en est revenu, de Douaumont, avec la haine au corps et le courage au coeur. S’il croit pouvoir l’intimider, ce sale Teuton. S’il croit qu’on leur fait peur, aux gars de l’île de Sein. La main du patron Guilcher tremble un peu cependant tandis qu’il ajoute le T, et qu’il ajuste sur sa croix la barre un peu oblique, qui a l’air tout à coup de se signer en hâte. Pas de doute, dans un instant le soldat aura tout raclé en ricanant. Et lui, on le plantera pour le fusiller devant l’hôtel de l’Océan. Mais il ne flanchera pas. Il en a eu du temps, pour apprendre à mourir, à Douaumont et sur la mer. S’ils croient pouvoir l’impressionner.

—Dou-au-montt, reprend doucement le soldat. Je connais cela, Dou-au-montt. J’avais un frère. Un frère né plus que moi. A Dou-au-montt. Il est mort. Ja. A Dou-au-montt. Oui. Gestorben. Mort. Mon frère c’était. Et ma mère weinte. Klaus mon frère appelait. Klaus. Je connais ce que c’est, Douaumontt.

Puis le soldat regarde au loin la mer, il tient sa mitraillette comme un drapeau en berne, et il ne dit plus rien.

Sur la coque du bateau brille en grandes lettres rouges, encore humides sous le vent, le nom de Douaumont. Mais le soldat a détourné la tête. Ses yeux se brouillent un peu dans l’air brumeux. Il regarde, là-bas, l’horizon qui s’écrase sur la barre des nuages.

La mer est encore grasse et sale de ce mazout épais qu’on a jeté à Brest pour que les Allemands ne l’aient pas. 

Le patron Guilcher se redresse sur sa jambe un peu raide. Et, sans savoir pourquoi, au lieu de s’en aller comme il devrait le faire en crachant sur la grève, il reste là, debout, près du soldat immobile, à regarder sans rien dire la mer toute noire et luisante.

 

Ile de Sein – juillet 2014

 

 

 

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9 commentaires pour Le canot

  1. jill bill dit :

    Je ne connais pas cet endroit où l’on s’est bougrement combattu… des pertes de chaque côté, ça rapproche ici…. merci Carole

  2. almanito dit :

    Une belle page pour dire l’absurdité des guerres à travers ces deux hommes qui se ressemblent tant et dont les regards convergent sur la mer finalement…

  3. cathycat33 dit :

    Une belle histoire bouleversante. Un rapprochement au-delà de la haine mais j’ai surtout aimé ce mélange entre l’homme et le bateau, la peinture et le souvenir, le sang qui coule sur les plaies et dans les veines. C’était très joli… Merci pour ce beau récit.
    Et puis j’aime ce genre de révolte. On n’a pas besoin de se battre avec les poings pour faire de la résistance…

  4. Quichottine dit :

    Tous les soldats ont de ces souvenirs, et, dans ce cas, ils partagent bien plus qu’on ne croit.
    Ce serait peut-être une façon de faire en sorte que la paix sorte enfin de ces combats qui gangrènent notre monde.

    Au lieu de vouloir à tout prix venger ce que tous ont subi un jour ou l’autre, unir les pensées et construire des ponts au lieu de dresser des murs de haine.

    Ton texte est magnifique Carole. Merci pour ce partage.

  5. Très émue de lire ton texte.. C’est ce que mon père a vécu plusieurs fois, en i914 alors qu’il était dans un trou d’obus prenant de l’eau boueuse.. de l’autre côté un homme de vert de gris vêtu venait se ravitailler aussi.. sans rien dire ils ont échangé un cigarette.. et sont repartis chacun de leur côté! ..
    « Unir les pensées et construire des ponts au lieu de dresser des murs de haine » dit Quichottine

  6. flipperine dit :

    une histoire qui émeut beaucoup

  7. Michèle dit :

    C’est bien ce que craignaient les chefs : cette doctrine qui se répandait au sein des troupes, sans distinction de nation, et qui prônait l’union de tous les soldats, des humbles, des sans-grade comme on dirait plus tard, contre la volonté des gradés qui les menaient à la boucherie.
    Beau texte.

  8. Catheau dit :

    J’aime cette histoire de résistance inspirée par un lieu de mer et de vent. Vercors n’est pas loin :

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