Retrouvailles

Elle n’aurait jamais dû. S’inviter comme cela, elle aurait dû se douter qu’il ne fallait pas.

Il y a des choses qui ne se font pas. Et aussi des choses qui font que ce qui ne se fait pas finit par arriver.

Car, franchement, elle aurait tellement préféré que rien n’arrive.

.

Pourtant, quand elle était descendue du train, à V., le vendredi soir, et qu’elle était sortie de la gare, elle avait immédiatement senti son coeur battre. Tout au long du chemin, elle avait pensé : c’est la ville de Patricia. Patricia habite ici. Patricia… Et elle avait regardé autour d’elle, attentive, vibrante, comme si chacune de ces femmes qu’elle croisait dans les rues avait pu être Patricia. Patricia… Il y avait si longtemps qu’elle ne l’avait pas vue. Mais comment aurait-elle pu oublier Patricia ?

Elle était descendue à l’hôtel des Images, un hôtel bon marché et vieillot. Elle y avait passé une morne soirée.

C’était idiot, d’être là et de s’ennuyer. C’était absurde, d’être dans la ville de Patricia, et de ne pas la rencontrer. Elle s’était dit qu’elle allait oser.

Le lendemain matin, chez le notaire, tout avait été vite réglé, et elle avait eu alors cette sotte idée de ne repartir que le soir, par le tout dernier train, et d’aller rendre visite à Patricia. Puisqu’on était un samedi. Que Patricia passait tous les week-ends ici, pour se reposer, maintenant que ses fonctions l’appelaient à Paris, ainsi qu’elle le lui avait écrit dans sa dernière lettre.

N’importe qui aurait eu le bon sens de téléphoner, au moins, avant. Mais elle, folle qu’elle était, elle avait cherché sur un plan le meilleur itinéraire pour se rendre à la maison de Patricia. Patricia Herbreteau-Gilles, impasse des Lys, elle savait cela par coeur, depuis le temps qu’elle envoyait au nouvel an des voeux auxquels Patricia répondait toujours, un peu tardivement il est vrai, mais longuement. C’était à l’écart de la ville. Il avait fallu marcher longtemps sous le soleil de juin. Elle n’avait pas pensé à téléphoner. Est-ce que Patricia était de ceux qu’il faut prévenir pour qu’ils se préparent ? Patricia… Patricia, sa meilleure amie autrefois. Patricia toujours si spontanée. La libre Patricia. Patricia aux cheveux raides et fous. La généreuse, la rebelle Patricia.

Impasse des Lys il n’y avait pas de numéros. Seulement cette haute et large grille, tout au bout de la rue. On apercevait à travers les barreaux, au fond d’une longue allée bordée de grands arbres sombres, une vaste demeure toute blanche.

Elle avait appuyé, presque en tremblant, sur le bouton de l’interphone. Une voix de femme avait grésillé au bout de quelques instants.

« Qui est là ?

—C’est moi… c’est Aline… Aline Rio.

Madame Aline Rio ?

—Oui… Aline… Aline Rio…

—Et que désirez-vous ?

—Patricia… J’aurais voulu… parler à Patricia… enfin à Madame Patricia Gilles.

—Je vais voir… un instant s’il vous plaît….

Pour se distraire de l’angoisse qui faisait transpirer ses mains, elle avait observé la grille. Une haute et large grille d’aluminium laquée de blanc. Avec des piques aiguës qui dessinaient une sorte de herse luisante sous le soleil d’après-midi. Sur le mur, en haut, on distinguait très bien la caméra de surveillance, prête à lancer l’alarme. La propriété était un peu isolée sans doute, s’était-elle dit, puis elle s’était demandé pourquoi elle avait pensé cela, pourquoi, en quelque sorte, elle avait voulu chercher une excuse à Patricia. Il n’y avait rien de mal à équiper d’une alarme le portail d’une belle propriété. Et puis l’idée venait peut-être de Gilbert, son second mari, qu’elle ne connaissait pas. D’ailleurs Patricia n’avait pas besoin d’excuses. Patricia était une femme intelligente, remarquable. Qu’elle admirait.

—…Oui… madame Gilles est occupée, mais elle veut bien vous recevoir. Je vous ouvre la porte.

Et la grille s’était ouverte à deux battants. Automatiquement. Comme la grille d’un  château.

Elle avait suivi l’allée, hésitante, jusqu’à la porte d’une vaste maison basse. Une femme qui faisait les carreaux lui avait ouvert. Elle avait dit : « Madame Gilles est un peu occupée, mais elle va vous recevoir tout de suite. »

Et elle avait patienté dans un salon très vaste, très blanc, au mobilier de métal brillant, très moderne. Il y avait sur les murs de grands tableaux abstraits, et des bouquets très vifs étaient disposés partout dans des vases transparents, et les tiges paraissaient, bizarrement, flotter comme des couleuvres très vertes. Les baies vitrées donnaient sur un patio d’un blanc aveuglant, encadré d’orangers plantés dans de grands bacs également blancs, et presque entièrement occupé par une piscine très bleue. 

Bientôt Patricia était entrée et l’avait serrée si fort dans ses bras qu’elle avait senti s’imprimer sur la chair de sa propre poitrine les mailles d’or de son large collier.

—Aline, ma chérie, cela faisait si longtemps ! Tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse, heureuse, heureuse, oh, heureuse ! Permets que je t’embrasse encore… Oh, que c’est merveilleux, tu n’as pas changé, pas changé, presque pas !

—Oh, Patricia… je sais que j’ai beaucoup vieilli… je ne me teins pas, je sais bien que je devrais… Seulement je ne voulais pas… enfin, te déranger… tu es si bien… si bien habillée… tu vas sortir, peut-être ? Je suis une sotte de te…

-Aline, si tu savais, si tu sa-vais ! C’est aujourd’hui qu’on me fait chevalière ! Chevalière, oui ! Comme Lancelot ! Chevalier de la légion d’honneur, tu te rends compte ! Patricia la chevalière ! J’étais Quijote et j’ai conquis mon Graal, n’est-ce pas ? Ce n’est pas le fait de recevoir une médaille, bien sûr, ce n’est qu’un hochet, et tu sais que je déteste les honneurs, non, ce n’est pas la médaille en elle-même, mais c’est tout ce que cela représente, tu vois, de reconnaissance pour mon travail… et puis j’y tiens aussi parce qu’on la donne si rarement à des femmes… Tu aimes ma robe ? Quel dommage que je n’aie pas plus de temps à te consacrer… je suis attendue dans une demi-heure dans les jardins du rectorat… Le recteur a tenu à me remettre lui-même la médaille, c’est un ami, n’est-ce pas… tu le connais, peut-être, c’est un historien très connu, Jean Dabadie… oui… il est devenu recteur dans cette académie…  c’est d’ailleurs lui qui m’a proposée… Vincent, enfin, je veux dire… le ministre m’avait dit qu’il serait très heureux de me recevoir lui-même chevalière, mais j’ai préféré faire cela ici, chez moi, dans ma ville, avec Jean qui est vraiment un très très grand ami… Jean Dabadie, oui, bien sûr, l’historien… un très très grand ami… C’est merveilleux, n’est-ce pas ?

—Je vois bien que je te dérange, Patricia… Ecoute, ce n’est pas grave, je suis déjà tellement heureuse de t’avoir embrassée, je vais m’en aller, j’ai justement un train à…

—Tu n’y penses pas, Aline ! Tu ne-peux-pas partir ! Je t’invite ! Tu vas assister à la cérémonie, et ensuite tu resteras pour le lunch… j’offre un lunch, bien entendu, ensuite, enfin, plutôt un brunch… tu sais, c’est celui qui reçoit la légion d’honneur qui doit tout organiser… tu n’imagines pas ! Heureusement, Rachida m’a aidée… c’est elle qui s’est occupée du traiteur, des fleurs, de tout… Rachida… oui, tu l’as vue, tout à l’heure, c’est elle qui t’a ouvert… tu n’imagines pas à quel point elle m’aide… je lui dois tout, au fond… n’est-ce pas, Gilbert, que nous ne pourrions rien faire sans Rachida ?… Laisse-moi te présenter Gilbert, ma chérie, j’oubliais que vous ne vous connaissiez pas… Gilbert, Aline est ma meilleure amie, nous nous sommes connues à Limoges… Donc, c’est entendu, Aline, tu viens avec nous pour la cérémonie. Tu vas voir, je serai très entourée, là-bas, mais on trouvera un moment tout de même, on bavardera, toutes les deux… Et puis je te présenterai à des gens… ça pourra te servir…  je crois que tu cherches du travail… il y aura beaucoup de gens très bien là-bas, des gens qui pourront t’aider… je te présenterai, je serai si heureuse de t’aider… Rachida, apportez donc un rafraîchissement pour madame ! 

Non vraiment tu ne veux rien prendre ? Tu as garé ta voiture dans l’impasse ? Non… ah bon ! tu as pris ce petit tortillard tout sale qui s’arrête partout et qui met si longtemps à venir de Paris ? Dire qu’il y a des gens qui voyagent comme cela ! J’admire ton courage… Mais cela ne fait rien, nous t’emmènerons dans l’Audi… n’est-ce pas, Gilbert, que nous emmènerons Aline ? C’est ma plus chère amie, sais-tu, Gilbert ?

—Mais je ne suis pas… pas du tout habillée… je veux dire… pas comme il faudrait… si j’avais su… je n’ai emporté que ce jean…

—Aucune importance, ces choses-là ne comptent pas. Et puis tu verras, ce sera en toute simplicité ! Tu sais que j’ai toujours été très simple.

C’est ainsi qu’elle s’était retrouvée assise à l’arrière d’une grosse Audi, derrière Gilbert, le large mari muet de Patricia. Patricia se retournait sans cesse pour échanger des souvenirs. Et c’était bien toujours la même Patricia, si vive, si légère, si inimitablement spirituelle…

On avait ralenti devant un haut portail. Les grilles aveugles, averties par on ne savait quel signal invisible, avaient aussitôt coulissé pour laisser passage à l’Audi, que Gilbert avait garée devant un château à tourelles, près d’une longue BMW couleur d’argent et d’une très mignonne petite Smart.

Puis on s’était dirigé vers les jardins, où étaient dressées des tables magnifiquement chargées de petits fours, de boissons et de fleurs. A l’ombre dense d’un beau bouquet de magnolias, une estrade munie d’un micro attendait Patricia.

Mais à chaque pas elle s’arrêtait, serrant des mains, échangeant des propos aimables, attirant autour d’elle de petits groupes élégants. Elle était si à l’aise. Si heureuse. Radieuse.

C’était bon de la voir ainsi, et belle, et jeune encore sous son casque de cheveux blonds. Si légère. Patricia. Patricia qu’elle avait tant admirée, autrefois… Plus jamais personne, ensuite, ne l’avait fascinée comme l’avait fascinée Patricia, au beau temps de leur amitié. Patricia… la libre, la rebelle, la passionnée, la brillante Patricia…

Cependant, Aline était restée en arrière, et peu à peu la foule s’était massée autour de l’estrade. Elle n’allait rien voir… c’était tellement dommage… D’un autre côté, avec ce jean très ordinaire qu’elle portait, au milieu de cette fête élégante, il était sans doute préférable qu’elle se tienne un peu à l’écart…

Le recteur parut, serra des mains à son tour, formant autour de sa personne de nouveaux groupes souriants et compacts. Enfin, il grimpa sur l’estrade, suivi de Patricia très souriante qui paraissait boiter un peu, maintenant, sur ses talons très hauts. On applaudit joyeusement, le micro émit quelques protestations crissantes adressées aux derniers bavards, puis le silence se fit, et le recteur commença à parler, de sa voix bien timbrée de recteur :

Madame Patricia Gilles-Herbreteau, madame l’inspectrice générale, ma chère Patricia, mon amie Patricia, c’est avec une émotion toute particulière que je vous reçois aujourd’hui dans ces jardins pour vous remettre… criiiiii… On entendait à peine, avec ce micro qui fonctionnait décidément si mal... mérite…criiiiiii… et l’humanisme… criiiiiiiiiiii…

Un employé s’approcha, secoua le micro, le dévissa, puis le revissa.

Le recteur reprit possession de l’appareil, toussota, s’embrouilla un instant, puis sa voix s’éleva de nouveau, claire, et assurée :

Patricia Gilles-Herbreteau, vous naissez le 11 juillet 1958 à Limoges, dans une famille modeste et méritante. Votre père est un employé des postes, votre mère fait de la couture à domicile. Vous êtes leur seule enfant, vous fréquentez l’école publique, puis vous êtes admise au lycée comme boursière… enfin vous réussissez le concours de l’école normale d’institutrices, où vous êtes admise première. Elève brillante, très brillante, vous êtes appréciée de tous. Le sens de l’intérêt général vous anime déjà, et vous exercez les fonctions d’élève déléguée…

L’école normale… c’était là qu’elles s’étaient rencontrées, Patricia et elle. Elles partageaient la même chambre. Elles étaient rapidement devenues inséparables. 

… vous consacrez votre vie à l’éducation… tout en continuant à vous impliquer dans la vie de la cité criiii… votre dévouement… adjointe au maire, puis première adjointe…. c’est à vous que l’on confie, en 2001, la direction de l’institutunanimement appréciée…  votre générosité, votre désintéressement, votre immense culture, votre humanisme, en un mot… 

Décidément, Patricia était bien toujours la même. La meilleure. La plus douée.

… J’espère ne pas vous faire rougir, chère Patricia, si je dis que je suis ému, que je suis flatté… criiiiii… car nous avons toujours été liés par une même conception du savoir, mais aussi du service public et de la noble mission… criiiiiiiiiiii…

Quand Patricia avait été nommée inspectrice générale, elle s’était dit que désormais, elles se verraient parfois, que Patricia viendrait la voir, ou bien qu’elle l’inviterait, maintenant qu’elle passait ses semaines à Paris… Mais Patricia n’était jamais venue, n’avait jamais écrit. Sans doute était-elle trop occupée…

…crrrriiiiii… un beau, un riche parcours que je résumerai d’un mot : humanisme.

C’est pourquoi aujourd’hui, Patricia Gilles-Herbreteau, 

au nom du président de la République,

et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés,

nous vous faisons chevalier de la légion d’honneur.

Ah…maintenant, c’était Patricia qui parlait.

Monsieur le Recteur, mes chers amis,

… cette médaille de la légion d’honneur, je la reçois aujourd’hui avec fierté, mais surtout avec humilité.

Avec fierté d’abord, car il me plaît, en recevant cette distinction qui fut d’abord l’apanage des hommes, de me trouver, femme, dans la belle compagnie des femmes qui surent la mériter, d’Anna de Noailles,  de Colette, de Simone Veil.

Avec humilité, car, à travers moi, ce que vous honorez, monsieur le recteur, c’est le travail de tous ceux qui ont su m’entourer et dont je regrette, profondément, qu’ils doivent rester dans l’ombre et ne puissent recevoir avec moi cette distinction suprême… 

C’était bien Patricia, cela… penser aux autres, aux humbles, aux humiliés… c’était tout Patricia… Patricia, celle qui avait osé venger la petite Alyette…

… car l’humanisme, vous l’avez dit très justement, monsieur le ministre… pardon… monsieur le recteur… l’humanisme fut le maître mot de ma vie…

Elle s’ennuyait un peu, finalement… c’était long, ces discours, et puis la chaleur avait dû la fatiguer… elle allait se dégourdir un peu les jambes dans la fraîcheur du jardin… c’était un très beau jardin… un jardin à l’anglaise, perché au-dessus de la ville… la vue était splendide… Mais, tiens, quelque chose brillait dans l’herbe… quelque chose de vif… quelque chose de long qui froissait l’herbe… un orvet ! Elle s’approcha doucement, s’accroupit d’un bond, saisit l’animal dans ses bras… Elle savait encore s’y prendre. Elles en avaient ramassé si souvent, des orvets, Patricia et elle, dans le parc de l’école normale… C’était un parc comme celui-ci, touffu et frais, où les orvets prospéraient. Elles étaient toutes jeunes encore, on passait le concours de normale en troisième, en ce temps-là…. Un jour, elles avaient eu une idée folle, elles avaient fourré un orvet dans le sac à main de Mme Pennichou – qu’elles appelaient madame Petitchou… – la professeur d’anglais si réactionnaire et prétentieuse dont elles aimaient se moquer ensemble. Cette fois, madame Petitchou avait eu le tort de s’en prendre à la petite Alyette, une villageoise qui avait gardé un accent du pays si fort qu’elle ne parvenait pas à prononcer le r anglais… « Rattle », marvellous », insistait madame Petitchou, « Rrrrattle », « marrrrvellous », s’obstinait Alyette dans le grand rire de la classe… Pour venger l’humiliation d’Alyette, le lendemain, très tôt, avant l’heure du lever, elles étaient sorties sans se faire remarquer, et elles avaient capturé cet orvet, un bel orvet très long, un splendide spécimen. Puis elles l’avaient caché dans une boîte à sucre qu’elles avaient réussi à dissimuler dans l’un des épais cartables. Ensuite il avait suffi de profiter de la récréation pour se cacher sous une table, de sortir l’animal de sa boîte, et de le fourrer dans le sac à main, en prenant bien soin de ne pas resserrer le gros cordon de cuir qui le fermait. Le cours avait repris, l’orvet, après un quart d’heure de patience, avait fini par s’échapper, et, brusquement affolé, il était allé se perdre dans les jupes de madame Petitchou. Madame Petitchou épouvantée bondissait, se tordait, montrant ses cuisses grasses, molles et toutes blanches sous son affreuse combinaison, oublieuse de sa dignité. C’était si drôle. Toute la classe riait aux éclats, en répétant « rattlesnake »…. »marvellous »…. On avait fait une enquête, ensuite, et elles avaient failli être renvoyées… Enfin, surtout elle, Aline, car renvoyer Patricia, la meilleure élève du cours… on y aurait regardé à deux fois, évidemment. L’affaire avait été finalement étouffée. Mais elles riaient souvent, le soir, en se remémorant la scène… madame Petitchou bondissant comme une Ève trop grasse, avec ses cuisses flasques comme de la gelée, pour éviter l’orvet…

Elle aimait défier l’autorité, en ce temps-là, Patricia. Elle était audacieuse, elle était sincère. Et elle avait des convictions politiques. Elle avait même lu en secret Bakounine… Plus tard, toujours ensemble, en hypokhâgne, elles avaient distribué des tracts, elles avaient vendu La Voix humaine, un petit journal très à gauche édité à la ronéo dans la chambre de bonne d’un soupirant de Patricia – ce Philippe qu’elle avait fini par épouser, plus tard, avant de divorcer, bien sûr… Les numéros, ensuite, étaient emportés par des étudiants qui les écoulaient devant les lycées, dans les universités, à l’entrée des usines… tout cela avait fini par un conseil de discipline, forcément. On avait chassé Aline du Foyer des Lycéennes, pour activisme… A l’époque, on ne plaisantait pas avec le règlement. Aline avait pris tous les torts pour elle. Si bien que Patricia n’avait eu à supporter qu’un blâme. Peut-être d’ailleurs n’avait-elle rien risqué, au fond : elle était si brillante, si évidemment destinée au succès… C’était à ce moment qu’elles s’étaient séparées. Aline avait voyagé, ensuite, comme on voyageait en ces années-là, en stop et en musique. Quelque temps après, elle était revenue tenter sa chance à Paris, avait essayé de percer au théâtre, puis dans la chanson…  était devenue hôtesse d’accueil dans une gare, avait échoué dans une revue de cabaret, puis dans un restaurant où elle faisait la plonge… bref, elle avait fait trente-six métiers… enfin trente-six…. d’abord… car au fil des ans elle en avait trouvé de moins en moins, de ces petits métiers qui font vivre, et, actuellement, elle n’en avait plus guère qu’un demi, à la supérette de l’avenue de Saint-Mandé… Pendant ce temps Patricia avait été reçue à l’Ecole normale de Fontenay, première, naturellement, puis à l’agrégation d’histoire… Deuxième, cette fois… comme Simone de Beauvoir, avait-elle écrit à Aline, même si, bien sûr, dans le cas de Simone de Beauvoir, il s’agissait de l’agrégation de philosophie. Par la suite, Patricia avait poursuivi son doctorat, elle avait été nommée à l’université de V., puis elle avait fondé cet institut de sciences sociales si remarquable, dont le recteur avait parlé  en termes si élogieux. Bien sûr, elle avait continué à se passionner pour la politique. Elle était même devenue conseillère municipale, puis première adjointe… dans ses lettres elle expliquait qu’il fallait changer la société de l’intérieur, que la souplesse valait mieux que la passion, qu’il fallait préférer le petit pas qui trace un chemin au grand saut qui conduit au vide, qu’il était nécessaire de promouvoir le réformisme, seul réalisme… Aline n’avait d’ailleurs aucune opinion sur ces questions. La politique avait entièrement cessé de l’intéresser à partir du moment où Patricia s’était éloignée de sa vie. 

La voix de Patricia résonnait toujours, là-bas, portée par le micro…

…l’humanisme… dans l’exercice de mes fonctions à l’institut… criiiiii… aussi bien que dans l’exercice de mes fonctions auprès de monsieur le maire… un humanisme réaliste…

Aline fourra l’orvet dans la poche extérieure de son sac, celle où elle avait l’habitude de fourrer les petits trésors qu’elle ramassait parfois. Elle tira soigneusement la fermeture éclair… il ne fallait pas le laisser s’échapper… mais tout de même lui laisser aussi un peu d’air, pauvre animal… il se tortillait sous le tissu de nylon… Elle le montrerait à Patricia, tout à l’heure. Quels souvenirs ça lui rappellerait… Mme Petitchou ! impayable… 

… passionnant… oeuvrer de toute mon âme… ma mission auprès de monsieur le ministre… crrrrrriiiiiiiiii… cet humanisme qui...

Ce micro… ça finissait par être un peu agaçant…

…car l’humanisme... avait dit encore une fois Patricia…

…et…

…non, vraiment, c’était inconcevable, impensable, insensé… Aline avait eu beau s’interroger, ensuite, essayer de comprendre, jamais, jamais elle n’avait pu expliquer comment cela s’était fait… Machinalement, cela ne pouvait être que machinalement, elle avait tiré sur la fermeture éclair de la poche… L’orvet avait aussitôt bondi,  jaillissant comme l’eau, affolé, il s’était précipité à travers la foule… les gens s’étaient mis à hurler, à s’écarter… enfin l’orvet avait gagné l’estrade. Soudain Patricia l’avait vu, à son tour elle avait poussé un grand cri… elle avait glissé sur ses talons, elle s’était étalée sur le plancher de l’estrade, tandis que le micro s’était mis à gémir sans répit comme une sirène… crrrriiiii… crrrriiiiii… crrrriiiiiii… ç’avait été un affolement général, une panique inouïe, tout, tout avait été gâché… gâché, irrémédiablement.

Et elle, Aline, elle n’avait rien su faire d’autre alors que fuir, fuir, sans réfléchir, fuir sans même chercher à réparer. Et quand enfin elle avait été au-dehors, dans la rue accablée de chaleur, laissant derrière elle tout ce désastre, alors qu’elle aurait dû mourir de honte et de dégoût d’elle-même, elle n’avait pas pu s’empêcher de rire, de rire, de rire tout en courant… de rire bêtement, follement, insolemment, comme une gamine rebelle, comme au temps de madame Petitchou. Comme au temps où Patricia était encore Patricia. Puis brusquement, elle s’était arrêtée, incapable de continuer sa route, et elle s’était mise à pleurer. Cette fois elle savait bien pourquoi. Elle pleurait parce que Patricia n’était plus Patricia, et que c’était si triste, mais qu’elle n’en savait rien, la femme qui venait de tomber de l’estrade avec son ruban rouge épinglé sur son coeur comme une drôle de blessure, la femme si élégante qui s’était déjà relevée, rajustée, repeignée, remaquillée.

Et que tout, tout était gâché… gâché, irrémédiablement.

.

.

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21 commentaires pour Retrouvailles

  1. jill bill dit :

    Ah deux mondes à présent… je préfère Aline au pays de son soleil…. 😉 merci Carole !

  2. tardlesoir dit :

    Hélas! J’ai vécu plusieurs fois la même expérience. Pas dans les mêmes circonstances évidemment, mais pour ce qui est du cheminement intérieur. Oui, nous changeons, parce que c’est la vie et que nous ne sommes pas des bûches!
    PS : j’aime bien les visites spontanées…..

  3. tardlesoir dit :

    Pardonnez-moi de revenir une seconde fois (j’ai l’esprit d’escalier). Si on perd des amis en chemin, on en trouve d’autres aussi. Bien sûr, ce ne sont plus ceux de l’enfance mais ne sont-ils pas plus solides?

  4. De la subjectivité des relations humaines.
    De leur artificialité, aussi.

    De leur fragilité, en définitive …

  5. mansfield dit :

    Des retrouvailles comme il en existe beaucoup avec la déception qui accompagne la confrontation de la réalité au fantasme gardé longtemps en soi!

  6. almanito dit :

    Est-ce que ton héroïne, Aline, plus discrète et réservée que son amie, n’a pas simplement prêté, dès le départ, des qualités à Patricia que celle-ci ne possédait pas? Elle admirait des qualités qui ne concernent que l’apparence que l’on on offre aux autres, pas des qualités de fond. Finalement, je pense qu’elle s’est simplement trompée sur elle dès le début, lorsqu’elles étaient jeunes, et que Patricia n’a pas changé. Aline est déçue, elle est certainement moins brillante, dans le sens « voyante » que son amie, mais sa sincérité ne pourra que la valoriser à ses propres yeux et à ceux des autres.

    • carolechollet dit :

      Comme toujours tu comprends tout. La maturité « révèle » les êtres, et on ne fait au fond, au long de sa vie, que donner forme à ce qu’on était déjà, sous des apparences parfois trompeuses. Le thème était ici l’orgueil, confronté à l’amitié et à la sincérité désintéressée.

  7. flipperine dit :

    elles ne sont pas du tout du même monde

  8. Alain dit :

    Hilarant ! La réussite, les honneurs, la gloire, tout cela foutu en l’air en un instant à cause d’un micro défectueux et d’un misérable petit orvet… Heureusement, tout n’est pas perdu, la légion d’honneur est restée solidement accrochée sur la poitrine de Patricia.

  9. eva dit :

    ah ah ah ! au moins Aline n’est pas venue pour rien ! Si elle n’a pas reconnue son amie d’autrefois, elle lui a fait « le coup de l’orvet » ! Tout de même, quelle patience cette Aline ! Je déteste les snobs et je n’aurais même pas sonné à la grille !…

  10. Quichottine dit :

    Finalement, je pense qu’elle a bien fait.

    Il arrive bien souvent que l’on porte aux nues quelqu’un qui ne le méritait pas vraiment…
    J’ai aimé, beaucoup, ce récit.

    Merci, Carole.
    Passe une douce journée.

  11. cathycat33 dit :

    Je sentais bien dès les premiers mots de ce discours convenu qu’il ressemblait plutôt à la nécrologie d’une amitié, mais la chute est encore pire que je ne l’imaginais. Certaines rencontres rêvées sont de funestes illusions… Tes personnages sont croqués avec beaucoup de sensibilité et j’ai beaucoup ton récit.

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