Immobilité

Quand Sophie Clémençon avait posté, la veille, sa lettre de candidature pour le poste de chef de rayon expert surgelés qui allait être vacant, elle s’était préparée à quelques difficultés. Elle savait que les postulants seraient nombreux, que la direction allait recevoir des paquets de CV par centaines. Elle savait bien aussi qu’on choisirait à la fin quelqu’un d’autre qu’elle, évidemment, quelqu’un de l’extérieur, quelqu’un de bien plus jeune, avec des diplômes et des références. Mais elle avait tenu à envoyer la lettre. À ce qui s’était passé ensuite, à tout ce que cette candidature absurde allait déclencher, comment aurait-elle pu s’attendre ? Elle avait toujours été une femme extrêmement discrète. Qui détestait se faire remarquer.

Mais voilà. Elle avait posté la lettre, et, dès le lendemain, monsieur Henry, le directeur adjoint, un homme qu’elle avait toujours apprécié, qu’elle avait toujours cru bienveillant, qui l’avait toujours bien notée, l’avait convoquée, pendant sa pause, sans même lui laisser le temps d’avaler son sandwich. Il lui avait rendu son enveloppe, et il avait juste dit, nerveusement, évitant de la regarder : « Je suis désolé, tout à fait désolé, madame Clémençon, nous ne pouvons pas engager d’hôtesses de caisse sur ces postes très qualifiés, nous ne prenons que des personnes… euh… compétentes… enfin… je voulais dire… expérimentées… »

Elle avait eu beau essayer d’expliquer qu’elle avait fait un remplacement, l’année précédente, et qu’on l’avait complimentée… qu’elle avait toujours aimé le froid, qu’elle était une spécialiste du froid, puisqu’elle était née en janvier, par un des hivers les plus froids qu’on ait jamais connus… et qu’elle battrait forcément des records d’efficacité opérationnelle, avec les capacités de résistance incroyables développées par ses trente-cinq années d’encaissement… qu’elle était justement la personne compétente, expérimentée et qualifiée qu’il recherchait…

« … bien sûr, madame Clémençon… bien sûr, je connais toutes vos qualités, madame Clémençon, et je ne vous fais aucun reproche, mais c’est une question de… disons de… enfin, c’est comme ça, madame Clémençon, c’est comme ça…  je suis désolé, croyez bien que je ne décide pas moi-même des critères de sélection, nous recevons des centaines de dossiers pour de tels postes, et j’ai des consignes particulières, des consignes très précises de la direction générale… » Il l’avait raccompagnée jusqu’à la porte, un peu gêné, il lui avait serré la main d’un air penaud, et il l’avait laissée là, défaite et humiliée, dans l’obscurité du couloir.

Il lui avait bien fallu revenir aussitôt à sa caisse, à 13 heures 15, précisément, puisqu’elle avait arrêté à 13h 03 et n’avait droit ce jour-là qu’à une pause de douze minutes. Et que monsieur Henry, qui lui-même avait déjà mangé, bien entendu, n’avait pas pensé à déduire le temps de l’entretien des douze minutes qui lui étaient allouées en tout et pour tout. 13 heures 15, caisse 7, c’était noté sur sa fiche, convocation ou pas.

Elle était revenue, raide et sévère. L’habitude, ce vieil engrenage, l’avait rassise sur son tabouret, toute droite. Le tapis roulant avait recommencé à défiler, le scanner avait repris son cliquètement fluorescent. Et les mots du métier s’étaient imprimés à nouveau sur ses lèvres comme les chiffres sur les tickets que recrachait la caisse :

— »Bonjour »… « Avez-vous la carte du magasin ? »… « Quarante-six euros et dix centimes, s’il vous plaît »…  » Par carte ? « … « N’oubliez pas votre ticket »… « Bonne journée »… Trente-cinq ans qu’elle était hôtesse de caisse à l’Univar… Trente-cinq ans qu’elle n’avait fait qu’aller d’un tabouret à l’autre, sous les néons, dans la rangée des vingt-deux caisses du magasin… « Bonjour »… « Avez-vous… ? »  « Bonne journée »… Trente-cinq ans que sa vie défilait comme un article premier prix, sur le tapis roulant. « Bonjour… » Avez-vous… ?  » « Bonne journée ». Trente-cinq ans qu’elle regardait l’avenir se figer sur son tabouret fatigué, trente-cinq ans qu’elle voyait son salaire se geler sur son ticket de paie… « Par carte ?…  » « Avez-vous… ? » Trente-cinq ans qu’elle scannait sans relâche son cœur fluorescent tout cliquetant. « N’oubliez pas »… « Bonjour »… – et penser que ce jour allait continuer ainsi, au rythme du tapis roulant, et que demain jamais ne serait un autre jour…

— »Bonjour… »

Que c’était donc agaçant, ces articles qui ne passaient pas au scanner…  ! Ah, ce poisson, zut et zut, il ne voulait donc pas passer ? C’était vraiment un grand, un très grand saumon surgelé… Jamais elle n’en avait vu d’aussi grand… Quelle idée, d’acheter un saumon surgelé entier… ! Mais ce n’était pas à elle de commenter les achats des clients. Elle n’était pas qualifiée. Pas expérimentée. Pas compétente. Tout ce qu’elle savait faire, c’était scanner. Et encaisser. A jamais. Alors pourquoi ne passait-il pas, ce saumon qu’il fallait pourtant bien scanner et encaisser ? Il était beau pourtant, sous son emballage de plastique, avec ses nageoires d’argent finement incrustées dans leur cotte d’écailles. Il avait des yeux sombres, remplis de cristaux de glace étoilés, des yeux de fleuve en hiver… Comment pouvait-on imaginer de faire cuire et de manger un aussi beau poisson ? Cela avait quelque chose de… de révoltant. Mais ce n’était pas à elle, bien sûr, de donner son avis… Elle repassa le scanner sur le code barre à demi effacé… pas moyen… elle tenta de taper les chiffres… pas moyen non plus de déchiffrer correctement… décidément, ça ne passait pas… Il était trop beau, ce saumon, pour ce tapis roulant, trop éclatant pour cahoter sur le tapis roulant… il avait été un merveilleux poisson sauvage… Pourquoi l’avait-on raidi dans la glace, lui qui avait eu la souplesse de l’eau et l’éclat du ciel ? Il avait remonté des fleuves à l’autre bout du monde… C’était un si bel article… à coup sûr l’un des plus beaux et des plus chers du rayon surgelés… Comment avait-on pu oublier de l’étiqueter correctement ? Si elle avait été chargée du rayon surgelés, elle, au moins, elle aurait su veiller sur ce beau poisson, elle aurait vérifié la lisibilité des codes barres, elle aurait… mais voilà, elle était juste hôtesse de caisse, elle n’était pas qualifiée, elle n’était pas compétente, elle n’était pas expérimentée, et maintenant il allait falloir immobiliser la caisse, téléphoner et patienter… Elle décrocha l’appareil… Ses doigts se glaçaient à tenir le saumon… il aurait fallu le reposer… pourquoi ne répondait-on pas ? C’était bien long… Il aurait fallu… Oui, abandonner. Reposer le poisson qui la regardait de ses yeux pleins de larmes étoilées… Lui dire non. Refuser. Elle attendit…

Voilà, c’est ainsi que les choses ont commencé.

Et, bien sûr, devant son caddy bien rempli, la cliente, qui était une dame très élégante et très pressée, une dame de la ville bien connue qui n’aimait pas attendre, commençait à s’impatienter. Enfin qu’est-ce que… ? il y avait bien cinq minutes… ! Ces caissières étaient d’une incompétence ! Mais elle allait se plaindre… on allait voir ! De qui se moquait-on ? Cette gourde, cette bûche, ce glaçon en bleu roi, cette imbécile, pourquoi ne faisait-elle rien ? C’était son métier, tout de même ! puisque là-bas, personne ne se décidait à prendre l’appel, puisqu’on ne lui répondait pas, elle n’avait qu’à appeler quelqu’un d’autre, ou faire appel à une collègue… enfin, on trouve quelque chose, on ne reste pas comme cela figée au bout d’un combiné téléphonique…

Oui, c’est ainsi que les choses se sont passées. Or, il ne s’était rien passé encore, à proprement parler, quand, quand, quand…  soudain, soudain, soudain… la cliente cessa de grommeler pour pousser un cri… un cri… un cri strident… ! Voyez-vous, c’est peut-être ce cri qui a tout déclenché. Beaucoup, ensuite, ont pensé que sans ce cri rien ne serait arrivé. Car c’était un cri tellement… Un cri comme une sirène affolée, un cri qui ne pouvait que briser quelque chose, certainement, un cri qui allait faire advenir ce qui aurait toujours dû rester caché…

Et, maintenant, on n’y pouvait plus rien, la femme grise en veste bleu roi qui venait de décrocher le téléphone se tenait sur son tabouret, figée comme une statue, comme un glacier sur son flanc de montagne, une main sur le saumon surgelé, l’autre sur le combiné, les yeux vides, le corps absolument raide.

Le cri, comme une sirène emballée, continua à vriller son chemin.

Aux caisses voisines, tout s’immobilisa. Qui donc avait crié ainsi ? Et pourquoi ? Un grand silence se fit dans tout le magasin.

Puis il y eut un second cri. Plus strident encore. C’était Sandrine, la jeune fille de la caisse 12, la plus proche, qui venait de quitter son poste, et qui avait hurlé, en passant devant madame Clémençon toute raide : « Elle est morte, elle est morte ! madame Clémençon est morte, elle est morte !… à sa caisse ! elle est morte, je vous dis qu’elle est morte… ! morte ! »

Alors le cri envahit tout. Les haut-parleurs cessèrent de diffuser la chanson de Julio Iglesias qui chamboulait le cœur des ménagères d’après-midi. Il n’y eut plus qu’un cri, modulé, stridulé et hurlé par toutes les gorges comme une alarme en folie. Morte ! une caissière était morte, madame Clémençon était morte, alors qu’elle passait un saumon ! Morte, elle était morte ! morte… !

—Non, prononça avec énergie Julie Morgan, la petite rousse de la caisse 10, et tout se tut d’un coup. Non, vous voyez bien que madame Clémençon n’est pas morte, puisqu’elle reste assise sur son siège sans tomber… Sandrine, toi qui viens d’entrer en pause, cours chercher monsieur Henry !

Oh, monsieur Henry ! monsieur Henry ! trente-cinq ans caissière… est-ce que c’est seulement possible, une chose pareille, est-ce que c’est humain, monsieur Henry ? J’ai commencé toute jeune, pour financer ma dernière année de lycée. Ensuite, avec mon Bac G de l’époque, il n’avait pas été question de trouver autre chose. Le chômage était déjà très lourd dans la région…

Monsieur Henry… vous me connaissez… monsieur Henry, nous nous connaissons… il y a trente-cinq ans que je suis chez Univar, trente-cinq ans… Et vous, monsieur Henry… vous aussi il y a trente-cinq ans que je vous vois ici. Vous aussi, trente-cinq ans… immobile derrière votre bureau, et rien d’autre à espérer que d’être monsieur Henry, celui qui note les caissières et leur refuse les promotions… jusqu’au jour où on vous remerciera. Car on vous remerciera, monsieur Henry, et sans un merci, croyez-moi, comme un autre vous irez pointer à Pôle-Emploi dans votre costume avachi de vieux chef licencié… Quel âge avez-vous maintenant, monsieur Henry ? ça ne tardera plus, et vous le savez bien…

Monsieur Henry avait aussitôt compris l’urgence de la situation. Il importait de montrer aux caissières et surtout à madame Legrand, la chef de caisse, qu’il dominait la situation. Il s’approcha, tenta de saisir madame Clémençon par les épaules. Il fallait la secouer, l’obliger à se lever. Dire que cette hystérique avait voulu prendre la direction du rayon surgelés… On aurait été frais, c’était le cas de le dire… Il la secoua plus fort. Mais les épaules de madame Clémençon lui opposèrent une si forte résistance, une raideur si décidée, qu’il en fut stupéfait… Alors il tenta de saisir la main par où le gel semblait être venu…  la main restait figée comme un morceau de glace, crispée sur la nageoire dorsale du grand saumon aux yeux vides… on ne pouvait trouver la moindre prise… Il essaya de vérifier le pouls, serra le poignet immobile…

— Je ne sens rien, dit-il… je crois que le pouls a cessé de battre… Et le corps est très froid. Glacé…

— C’est horrible, horrible… Monsieur Henry, elle ne peut pourtant pas être morte, faites quelque chose…

Quand j’ai eu mon bac, j’étais radieuse, monsieur Henry, je disais : « Je suis libre, maintenant, j’ai un avenir « . Oui, je croyais à ce mot, « l’avenir »… personne n’avait jamais eu son bac dans ma famille, monsieur Henry. Personne dans ma famille n’avait jamais eu d’avenir… C’est le mois suivant que j’ai commencé comme caissière à l’Univar de Creusy. Un job d’été, pour payer mes études. Mes études… monsieur Henry… la vie me les a volées aussitôt. Dès la fin décembre, j’étais mariée, un accident, un enfant venu bien trop vite… en ce temps-là on préférait se marier tout de suite… Je suis restée à l’Univar de Creusy. Un travail à temps partiel, ça avait du bon, on disait, avec un enfant en bas âge… ensuite j’ai eu mon deuxième enfant…. là, j’ai hésité, j’aurais pu certainement rebondir, comme on dit, à ce moment, me former à autre chose… j’ai même voulu devenir femme de chambre à un moment… mais il aurait fallu aller m’embaucher sur la côte… je suis restée à l’Univar de Creusy. Nous avions déjà contracté l’emprunt pour la maison. Trente ans à rembourser. Est-ce que ça a du sens, monsieur Henry, de rembourser un emprunt pendant trente ans ? Est-ce que ça a du sens, monsieur Henry, de dire trente-cinq ans, de dire trente ? Est-ce que ça a du sens si on n’est pas en prison ? Et même en prison, est-ce que ça a du sens, de dire trente ans, de dire trente-cinq ? Je pense que c’est quand on a signé pour l’emprunt que j’ai compris… que j’ai commencé à comprendre que ma vie ne bougerait plus… ne bougerait plus, est-ce que vous comprenez cela, monsieur Henry ? immobile… immobilisée… à jamais… Oui, vous savez déjà tout cela, même si vous ne voulez pas l’admettre, vous le comprenez parfaitement, ce que je vous crie, vous savez tout cela depuis si longtemps vous aussi, cette glace qui vous mange le coeur, ce regard qui s’empèse et ce poids qui grandit dans vos jambes, cette raideur qui bloque la colonne vertébrale… la vie qui continue à avancer en cahotant sur le tapis roulant quand il n’y a pourtant plus d’avenir à imprimer sur le ticket pâli…

Le moment était grave. Monsieur Henry – qui était, vous l’aurez compris, sous ses allures un peu falotes, un homme intelligent, et de plus un terrible fumeur, réfléchit un instant. Puis il prit dans sa poche son briquet, l’alluma, s’approcha de madame Clémençon, et, délicatement, fit aller et venir la flamme près du visage immobile… Il y eut un cri de terreur général… s’il allait la brûler, mettre le feu à ses habits, tout le monde savait que l’uniforme était en tergal, monsieur Henry était fou. Ce n’est qu’ensuite que l’on comprit : la flamme ne vacillait pas. Monsieur Henry passa la flamme à plusieurs reprises près des lèvres, des narines… pas un souffle… madame Clémençon ne respirait évidemment plus… Il recula, rassembla son sang-froid :

—Faites évacuer le magasin ! Demandez immédiatement aux clients de sortir. Tous. Et fermez les portes. Passez l’annonce, Sandrine. Monsieur Rivar, occupez-vous de l’évacuation, appliquez les consignes de sécurité, veillez à ce que tout le monde sorte en ordre… évitez toute panique…

—Non, dit Madame Legrand, la chef de caisse, de sa voix décidée. Non ! Il n’est pas question de fermer. Que chacun revienne à son poste ! Tout de suite. Madame Clémencçon ne PEUT pas être morte, car si elle était morte, elle serait tombée sur sa caisse. Nécessairement. Comment un cadavre pourrait-il se tenir assis, je vous le demande ? Elle n’est pas morte du tout. Elle est sans doute entrée en catalepsie… une crise de catalepsie, voilà ce qui lui a pris, à votre madame Clémençon… une cinglée qui est entrée en catalepsie, une comédienne névrosée, voilà ce que c’est, votre Clémençon.

Il faut dire que madame Legrand, la chef de caisse, avait fait des études. Deux premières années de médecine, et on ne savait quoi ensuite… Une femme à bac + 5, au moins. Si bien que personne n’osa demander ce que signifiait ce mot, « catalepsie ». Mais tous répétèrent, d’un air entendu : en catalepsie, c’est certainement cela, en catalepsie… madame Clémençon fait une crise de catalepsie. Madame Clémençon est tombée en catalepsie… catalepsie… Le mot plaisait beaucoup. Le mot expliquait tout.

Et vous, madame Legrand, jamais je n’aurais osé vous parler… mais il est temps… il est temps que je vous le dise, ce que j’ai sur le coeur. Qu’est-ce que vous avez fait de moi, madame Legrand ? De moi qui étais encore une femme, quand vous êtes arrivée ici ? Une machine obéissante que vous réprimandiez sans cesse ? Ce ne serait pas le pire, madame Legrand. Je vais vous dire ce que vous avez fait de moi : vous avez fait de moi une condamnée. Condamnée à encaisser. Eh bien, je n’encaisse plus, madame Legrand.  Quand je vous ai demandé, l’année dernière, de transmettre à la direction ma demande pour cette formation au management que la direction générale proposait à Paris aux employés les plus anciens, vous m’avez regardée comme si j’étais folle, madame Legrand, et vous avez déchiré mon dossier sous mes yeux. Je n’ai jamais pu vous le pardonner.

—Maintenant, dit Mme Legrand de cette voix ferme et cassante que nous lui connaissons tous, il faut nous en remettre aux secours. J’ai déjà composé le 15. Ils ont prévenu le Samu psychiatrique. Ils arrivent. 

Madame Legrand avait toujours été une femme efficace, voyez-vous. Une maîtresse femme. Et qui avait toujours rêvé de supplanter monsieur Henry, cela, vous l’aviez compris aussitôt, bien entendu.

— C’est vrai, dit Annie Lebrun, de la caisse 8, c’est vrai que je la trouvais un peu… un peu chose… madame Clémençon… depuis sa convocation tout à l’heure, à la pause… oui, elle en était revenue toute chose.

Monsieur Henry fit semblant de ne pas entendre.

—Oui, poursuivit Sandrine, moi aussi, j’ai remarqué, après sa pause… elle était toute bizarre, fermée… glacée… toute chose, oui… Elle ne m’a pas répondu quand je lui ai dit : « Bon courage », comme d’habitude, à la reprise. On se dit toujours, comme ça : « Bon courage », c’est pour parler, parce que du courage, il en faut, c’est sûr, mais on en a toutes, sinon on ne serait pas ici. « Bon courage », on dit, et normalement on répond : « Merci », ou bien : »Bon courage à toi aussi ». Mais là elle s’est assise, raide comme la justice, sans un mot, sans un regard, et elle a pris la pose… enfin, je veux dire… elle a repris son travail… « Elle est bien froide, cet après-midi, madame Clémençon », je me suis dit, mais jamais je n’aurais imaginé… on dirait… vous savez, ces mimes qu’on voit dans les rues, qui restent aussi immobiles que des statues… j’en ai vu un, la semaine dernière, devant les Galeries Decré, il se tenait en l’air comme s’il avait été un mannequin posé sur une tige…

Toi, Sandrine, tu es étudiante, tu crois à l’avenir comme j’y ai cru un jour. Tu veux encore y croire. Pourtant tu le sais bien, déjà, que tu rateras ton examen, et puis, même… qu’une fois ton diplôme obtenu à grand peine, tu ne trouveras rien, que tu resteras caissière… comme Valentine… tu sais bien, Valentine, la fille qui s’est suicidée, l’an dernier, après avoir réussi son examen au rattrapage à la fac ? Tu te souviens de Valentine, au moins ? On l’a sauvée, à l’hôpital, et ensuite on n’a pas renouvelé son contrat… On ne peut pas garder des boulets pareils, a dit madame Legrand… de toute façon elle n’arrêtait plus de faire des erreurs… une gamine diplômée… en droit, ou en histoire de l’art, je ne sais plus… qui révisait la nuit, et même en avalant son sandwich, à la pause. On n’a pas eu de ses nouvelles, ensuite. Peut-être qu’elle est encore caissière, ailleurs, chez Lidl par exemple, il paraît que c’est encore pire, chez Lidl. Sandrine, écoute-moi donc, quand je te dis qu’il faut t’arrêter. T’arrêter, et puis partir… Il faut partir, Sandrine, n’importe où, Sandrine, sur les routes, sur les chemins de forêt, mais marcher, reprendre ton chemin là où tu l’as laissé, jeter aux orties ta veste bleu roi…

— Monsieur Henry, il faut faire quelque chose, puisque les secours tardent. L’effet sur les clients est désastreux, le chiffre d’affaires de la journée est gravement compromis… Raisonnez-la, monsieur Henry, ne m’obligez pas à le faire moi-même… Ah, vraiment, je ne vous comprends pas, monsieur Henry, vous avez toujours été faible avec ces filles… et maintenant qu’il faudrait… enfin, je ne sais pas, moi, de l’autorité, monsieur Henry, de l’autorité ! Alors, écoutez-moi, madame Clémençon, vous aurez une retenue sur salaire, c’est moi qui vous le dis, une retenue proportionnelle à la gêne occasionnée, à la chute du chiffre d’affaires : tout cela a assez duré… cessez votre comédie ! Et puisque monsieur Henry ne prend pas les mesures qui s’impose, je vous somme, moi, de vous remettre au travail, de cesser cette triste pantomime, cette crise de cata… d’hystérie !

Mais qui êtes-vous, Madame Legrand, pour me donner des ordres ? Je ne suis plus d’ici, madame Legrand, je suis déjà partie. Je ne sais pas comment vous ne vous apercevez pas que je suis déjà partie. Vous pouvez la reprendre, votre veste bleu roi…

—Elle s’est levée !  mon Dieu, elle s’est levée… Mais voyez donc comment elle se tient, toute raide… mais elle bascule,  on dirait qu’elle va tomber… !

—Est-ce qu’on peut la laisser s’effondrer ? Faites quelque chose !

— Et elle tient toujours son saumon. C’est drôle, tout de même, de serrer comme ça un saumon surgelé…

— Que chacun regagne son poste maintenant ! Ce désordre est inconcevable ! Les clients font cercle autour de vous, mesdames… bientôt, on va piller dans les rayons ! La récréation n’a que trop duré ! Allons, mesdames ! 

—Oh! dis donc ! voilà qu’elle se déshabille maintenant, qu’elle retire sa veste… ce serait tout de même plus facile si elle lâchait le saumon… qu’est-ce qu’elle a à serrer toujours son poisson ? C’est vrai qu’elle est devenue folle, ou quoi ?

—Mais elle va gifler madame Legrand, je crois bien ! Faites quelque chose !

—Appelez la police, appelez la police ! Elle va tuer madame Legrand, elle lui a jeté sa veste à la figure… elle la menace avec son saumon, elle va l’assommer… 

—Pas de police. Evitons le scandale… Pas de police. Et surtout pas un mot aux journalistes… 

—Alors faites quelque chose, monsieur Henry, à la fin, faites quelque chose !

—Madame Clémençon, vous êtes chez nous depuis vingt-cinq ans… Madame Clémençon, je vous connais depuis vingt-cinq ans, vous savez que je vous ai toujours fait confiance, alors écoutez-moi, je vous en prie, écoutez-moi. Il faut vous calmer maintenant, madame Clémençon, il faut vous réveiller…

—Elle va tomber, elle va s’effondrer ! Faites quelque chose, monsieur Henry, elle bascule déjà ! Soutenez-la, nous n’en pouvons plus… aidez-nous, elle est lourde comme un roc, c’est drôle, une femme si menue… comment peut-elle être devenue aussi lourde ! Et qu’est-ce qu’elle est froide… Monsieur Henry… faites quelque chose !

C’est ainsi, voyez-vous, que monsieur Henry saisit pour la seconde fois la main de madame Clémençon. C’était pour la guider, dans sa marche oscillante et lourde de somnambule. Mais les doigts de madame Clémençon se refermèrent si durement sur les siens qu’il se figea à son tour.

Vous n’auriez pas dû, monsieur Henry… Car vous aussi, monsieur Henry, vous êtes resté trente-cinq ans immobile, dans votre bureau, à surveiller les petites employées du magasin qui tremblaient devant vous et à gâcher tous vos talents. A végéter, monsieur Henry. Non, vous n’auriez pas dû, monsieur Henry, me prendre la main. Je crois bien, monsieur Henry, que vous voilà désormais menotté à moi.

Alors ce fut une chose extraordinaire : on vit monsieur Henry sortir, raide comme la glace, tenant par une main madame Clémençon, raide comme la justice, qui, de l’autre main, tenait toujours son saumon, raide comme l’hiver.

Ensemble ils sortirent du supermarché, se perdirent dans les rues de la ville, puis poursuivirent leur chemin. Certains les virent s’approcher de la rivière gelée… D’autres affirment les avoir vu s’avancer vers les montagnes… Une seule chose est certaine : ils sont partis du côté de l’horizon et se sont laissé happer par lui jusqu’à disparaître tout à fait de notre ville. Et le saumon, demandez-vous ? Le saumon ? Le saumon, ça, s’est sûr, le saumon a profité de tout ce raffut pour s’évader… Peut-être a-t-il déjà remonté les rivières et les fleuves jusqu’aux grands lacs de l’Amérique, à l’heure qu’il est… Mais… mais pourquoi me parlez-vous du saumon ? Ce n’est pas lui, le héros de l’histoire, le saumon… voyons, à peine un détail dans le récit, ce saumon… je vais vous dire, on s’en fiche, du saumon !

Bon. C’est une histoire si bizarre que la plupart vous diront qu’elle n’a jamais eu lieu. Qu’il ne s’est jamais rien passé de tel. Rien. Absolument rien. D’autant que dès le lendemain madame Clémençon était de retour à sa caisse et monsieur Henry revenu à sa place de directeur adjoint, dans son bureau de directeur adjoint.  Et qu’ils sont restés l’un et l’autre obstinément muets. Mais madame Legrand est d’une autre opinion. Et elle vous expliquera, en confidence, qu’à son avis ces deux-là avaient tout manigancé. De longue date. 

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16 commentaires pour Immobilité

  1. almanito dit :

    Un beau récit sur toutes les vicissitudes d’une vie qu’on n’a pas pu et pas su maîtriser parce qu’on n’avait pas les clefs du rêve et de la fantaisie peut-être…
    Quel dommage qu’ils soient tous deux revenus tout de même!
    Je l’aurais bien estourbie avec le saumon, cette madame Legrand, mais ça, c’est un rêve… aussi.

  2. jill bill dit :

    Eh eh… ah un mot… excellent ! Quand j’irai dans mon super je repenserai à Madame Clémençon en regardant la caissière passer mes surgelés…

  3. flipperine dit :

    quelle histoire rocambolesque

  4. G.Policand dit :

    Une belle histoire
    Mais moi, je ne sais voir que des déesses derrière les caisses. Les déesses ont tous les pouvoirs, même de se transformer en statues de glace.
    …Et les Madame Legrand, je ne les vois qu’en petits cabots de quartier

  5. eva dit :

    Super ! en haleine jusqu’au bout ! digne de Kafka !

  6. Quichottine dit :

    Une histoire incroyablement vraie… ou presque vraie… qui m’a fait frémir.
    Je suis sûre qu’il y a beaucoup de caissières qui lui ressemblent et que – hélas – nous ne voyons pas.
    Passe une douce journée.

  7. Catheau dit :

    Remonter le temps comme le saumon remonte les rivières et rêver à ce que l’on aurait pu être. Un récit métaphorique et mélancolique, non dénué d’humour. Merci, Carole.

  8. emma dit :

    fantastique, dans les deux sens du mot

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