Le chat dans l’arbre

Ce chien, ce chien… Il l’avait réveillée bien avant l’aube, ce matin. Et il continuait… il continuait… C’était exaspérant. Elle ouvrit les volets, se pencha un instant à la fenêtre… Qu’est-ce qu’il avait donc, ce chien ? Pourquoi les gens avaient-ils des chiens ? Etait-ce vraiment pour exaspérer leurs voisins ?  Et brusquement elle entendit : derrière l’appel du chien, il y avait un autre appel… un miaulement de terreur… Et un autre appel encore, celui d’une vieille voix, une voix de femme, qui répétait doucement : « Eléonore, descends !  descends, Eléonore… »

Un chat grimpé dans un arbre, évidemment, et qui n’arrivait pas à redescendre. Quel idiot ! il s’était piégé lui-même… il aurait tout de même pu se douter, il aurait pu prévoir…

La femme appelait toujours, inlassablement, inutilement, non pas bien sûr le chat, incapable de lui obéir, mais les voisins… les voisins, c’était évident, qui auraient dû venir l’aider, qui auraient dû comprendre que seule elle ne pourrait pas s’en sortir… Mais est-ce que les gens allaient se déplacer pour un chat ? Est-ce que les gens s’occupent des ennuis des autres… ? En tout cas, elle, elle ne pouvait rien faire, elle n’avait pas le temps… Si Alex avait été là… mais… non, elle avait un bus à prendre… pas le temps, voilà, c’était comme ça. 

C’était bizarre, tout de même, d’appeler un chat Eléonore… pourquoi pas Marie ou Josette ? les gens avaient des idées bizarres au sujet des animaux… Est-ce qu’elle n’avait pas entendu, l’autre jour, les Balmer déclarer à des amis qui prenaient l’apéritif dans leur jardin que « Tolstoï », leur affreux labrador, était « le troisième qu’on n’a pas eu »… Un chien nommé Tolstoï, leur enfant ! Elle se souvenait des explications que Mme Balmer, un autre après-midi, avait claironnées dans son jardin, quand le chien était arrivé chez eux… il lui fallait un nom en T…, sous prétexte qu’il était né en 2002, alors ils avaient choisi Tolstoï… Incroyable, les idées que les gens peuvent avoir… Il était déjà vieux, finalement, ce Tolstoï… assez âgé au bout du compte pour mériter son nom… Cependant, le chien aboyait toujours, le chat miaulait de plus en plus fort, et la femme appelait vainement, de la même voix faible incapable de convaincre : « Eléonore, descends ! descends, Eléonore! »

Elle se servit en vitesse une tasse de café. Ses doigts tremblaient, comme s’il se passait vraiment quelque chose d’important. Le manque de sommeil, sans doute… ça la rendait toujours nerveuse de ne pas dormir assez. Au-dehors, le chien aboyait toujours furieusement, et elle se demanda s’il aboyait par haine de ce chat perché trop près de lui, ou tout au contraire par une forme de solidarité plus forte que tout. Mais elle n’avait pas le temps de se poser des questions compliquées. Elle n’avait pas du tout le temps de s’occuper d’un chat. C’était bon pour les retraitées, de s’occuper des chats… Le bus partait dans cinq minutes… elle finit d’avaler son café, rangea hâtivement la tasse dans le lave-vaisselle, enfila son manteau et noua son écharpe… Il fallait y aller… elle ne pouvait pas du tout se permettre, dans sa situation… depuis qu’Alex… enfin, elle ne pouvait pas du tout se permettre d’arriver en retard…

Quand elle rentra, le soir, le chien n’aboyait plus. Mais le chat hurlait toujours de terreur, bien plus fort qu’il n’avait hurlé le matin, si fort que son appel passait à travers les volets restés clos. Elle sortit jusqu’au fond du jardin, regarda dans la direction des miaulements. Puis aperçut enfin, là-haut, la petite silhouette noire. Perchée au sommet du grand pin qui bordait l’allée du Bois Tortu, à plus de vingt-cinq mètres. C’était un animal minuscule, une très jeune chatte, sans doute, qui allait et venait sur une grosse branche, affolée, incapable de trouver un passage. A mesure qu’elle approchait, les miaulements se transformaient en prières, en supplications bouleversantes. Quand elle fut au bas de l’arbre, la bête, là-haut, s’immobilisant sur sa branche, se tut, et la regarda fixement. Fixement, elle en était sûre. Avec des yeux humains.

Absurdité ! elle ne pouvait pas voir ses yeux. Pourquoi se laissait-elle impressionner ? Si seulement elle avait pu dormir une nuit complète, elle n’aurait pas été aussi nerveuse.

D’ailleurs, comment faire ? La branche était, réellement, extrêmement haute… « Descends, dit-elle doucement… descends donc, voyons, Eléonore… ! Eléonore… ! » Ça n’avait évidemment aucun sens, l’animal ne pouvait pas descendre, du moins pas sans se rompre le cou… Il allait falloir trouver une solution, un moyen de l’aider… Il devait y avoir un moyen… Il y a toujours un moyen… Mais pourquoi la vieille dame n’était-elle pas là ? C’était elle que ça regardait, après tout… Elle avait donc cessé de s’intéresser à son animal ? Les gens sont incroyables… Ils ont des animaux, ils prétendent les traiter comme leurs enfants, et ils ne sont même pas capables de leur venir en aide, au premier problème ils les abandonnent… Qui était-ce, d’ailleurs, cette vieille femme ? Est-ce qu’elle était vraiment du quartier ? Elle n’avait pas du tout reconnu sa voix… Si seulement elle était sortie voir, ce matin, quand la femme était encore là… Elle aurait au moins pu échanger quelques mots avec elle, savoir qui elle était, où elle habitait. On n’en serait pas là…

Là-haut, la petite bête appelait toujours. D’un cri continu, aigu et désespéré qui faisait frissonner.

La nuit tombait, elle se sentait de plus en plus désemparée. Elle regagna la maison. Derrière elle les miaulements tragiques s’affaiblissaient peu à peu. Pourquoi avait-elle cette impression d’être coupable ? Rien de sa faute, pourtant, dans cette histoire. La femme du matin n’avait qu’à s’en occuper, elle-même, de ce chat… Puisqu’il était à elle ! Il lui suffirait d’appeler les pompiers le lendemain. Ils viendraient avec la grande échelle. C’était banal, non ? Il lui semblait bien qu’Alex, une fois, avait été appelé pour une mission de ce genre… Et, alors qu’elle était encore enfant, une de ses tantes, un jour, elle s’en souvenait très bien, avait appelé les pompiers pour sa chatte blanche qui s’appelait Léa, et qui avait grimpé tout au sommet d’un arbre. Appeler les pompiers pour un chat, certainement, ça se faisait, ça se faisait même très couramment. Tout s’arrangerait, et très vite, sans aucun doute. Malgré tout, laisser ainsi souffrir un animal, des heures encore, une nuit entière au moins… C’était atroce. Elle hésita à revenir en arrière. Non, elle ne pouvait rien faire. Si seulement Alex n’avait pas encore été en déplacement… il se serait fâché, comme toujours, mais il serait intervenu. Il avait longtemps été pompier volontaire, il était formé pour ces cas-là…  Il aurait sorti l’échelle qu’ils avaient achetée, l’an dernier, à Castorama, et qui lui avait servi à élaguer le laurier, il aurait grimpé jusqu’à la grosse branche. Mais Alex était une fois de plus absent, elle était toute seule ce soir chez elle, et ce chat, eh bien, c’était très malheureux qu’il soit resté perché là-haut, mais, franchement, ça ne la regardait en rien. Du reste l’arbre sur lequel il était perché n’était même pas dans son jardin, puisque, s’il était vrai que la grosse branche du sommet s’inclinait au-dessus de son terrain, le tronc, lui, était bel et bien planté dans le jardin de la voisine. C’était à la voisine, à la rigueur, d’appeler quelqu’un… Mais Mme Kergoët était partie se reposer chez sa fille après son hospitalisation. On ne pouvait pas la déranger avec cela. Elle avait de plus graves soucis, assurément, que ce chat…

Et Alex… Alex… ? il aurait pu donner des nouvelles, au moins… Elle essaya une nouvelle fois de l’appeler, tomba une fois de plus sur sa messagerie. Laissa un message un peu confus où il était question de la nécessité de lui parler… Tenta de rappeler un peu plus tard. Attendit qu’Alex appelle enfin à son tour.  

Elle se coucha, certaine qu’elle ne dormirait pas. C’était toujours comme cela, à vrai dire, depuis qu’Alex multipliait les déplacements. L’angoisse la saisissait dès qu’elle fermait les yeux. Surtout pendant ces nuits qu’elle passait seule chez elle. Et cette semaine avait été bien pire encore que les précédentes, une terrible semaine… il était parti chez un client de Nice, juste après une dispute, et il avait cessé de répondre à ses appels, refusant de lui donner la moindre nouvelle… Alex… Une épouvante la prenait, qu’elle n’aurait pas su décrire…un peu comme si la solitude avançait en elle, avec tous ses fantômes, piétinant sa vie avec ses pattes de cloporte… Elle se tournait et se retournait dans le lit, douloureuse, incapable de trouver la paix. Vers minuit, elle crut entendre gémir. Des gémissements aigus, humains. Non, pas des gémissements, des cris, de véritables cris qui transperçaient la nuit… Quelqu’un appelait, quelqu’un souffrait… Elle hésita… puis, brusquement, se leva. Elle se couvrit en hâte d’un manteau, enfila ses bottes, sortit… Tout était silencieux. Il lui sembla apercevoir un chat noir qui se faufilait dans l’ombre. Cela devait être Eléonore. Elle avait dû trouver un moyen de s’en sortir, à la fin.  Le jardin semblait si calme…

Elle se recoucha, apaisée, et, contre toute attente, s’endormit aussitôt.

Le lendemain matin, le vacarme infernal dans le jardin la réveilla bien avant l’heure… Le chien des Balmer aboyait plus furieusement encore que la veille, et le chat miaulait atrocement dans le fond du jardin. Eléonore ! Elle était toujours là-haut en réalité. Elle avait dû rêver ce silence, la nuit dernière, rêver ce chat qu’elle avait vu glisser dans les allées obscures. Car Eléonore était toujours là-haut, sur le grand pin, et c’était abominable. Elle regarda dans l’oeil – c’était ainsi qu’ils appelaient la grosse fenêtre ronde qui éclairait l’escalier… Dans l’allée du Bois-Tortu, on n’apercevait personne… la vieille femme n’était toujours pas revenue… Il fallait faire quelque chose. Il fallait qu’elle fasse quelque chose, puisque personne ne faisait rien. Quelque chose… Mais quoi ? Appeler immédiatement les pompiers ? Ou alors faire venir un élagueur… C’était impossible… Elle ne pouvait recevoir personne, elle ne pouvait pas attendre, elle devait aller travailler. Courir pour attraper le bus. Impossible d’être en retard. Pas en ce moment. 

Elle y pensa toute la journée. Est-ce que le chat allait mourir de soif et de faim, là-haut ? Ou bien est-ce qu’il allait tomber d’épuisement, à la fin ? Ou alors allait-il malgré tout s’élancer, et se rompre les vertèbres en tombant ? A la pause de midi, elle tapa sur l’écran de son ordinateur « chat dans un arbre »… et vit aussitôt se dérouler des pages de messages… C’était un accident fréquent… Mais personne ne semblait trouver de solution simple. Quelqu’un disait que les pompiers avaient refusé de se déplacer. Un autre avait fait appel à un élagueur… Un autre encore s’en était remis à un copain alpiniste… Au bureau, elle expliqua la situation à sa collègue, qui resta un moment perplexe, puis haussa les épaules en grommelant qu’on avait bien assez à faire avec ses propres ennuis, et que, si on devait s’occuper de tous les chats en détresse…

Le soir, la vieille femme n’était toujours pas revenue, et le chat appelait d’un cri devenu presque fou. C’était si déchirant qu’elle se résolut à sonner à la porte des Balmer. Ils auraient peut-être une idée… Mme Balmer la reçut froidement, comme à son habitude… Oui, elle avait bien compris qu’un chat était immobilisé au sommet d’un arbre, forcément, avec le raffut qu’avait fait Tolstoï.. Non, elle n’avait pas envie de s’en occuper, elle estimait que ça ne la regardait pas… Au propriétaire du chat de s’en soucier… ou peut-être au propriétaire de l’arbre… Finalement, n’était-ce pas le propriétaire de l’arbre qui était responsable, dans ces cas-là ? En prononçant ces mots, Mme Balmer avait eu un si drôle de regard… elle n’avait pas osé lui répliquer que l’arbre, malgré les apparences, malgré cette grosse branche qui s’inclinait par dessus sa propre clôture, était, en réalité, planté chez Mme Kergoët, et que, Mme Kergoët étant absente… Responsable… comme les gens avaient vite ce mot à la bouche pour en flageller les autres… C’était facile de l’accuser… Mais pourquoi aurait-elle été la seule responsable… Responsable… On n’est jamais le seul responsable… ça se partage, la responsabilité…, non ? Mais ces Balmer, des gens qui avaient été capables d’appeler leur chien Tolstoï… pourquoi avait-elle eu l’idée absurde de leur demander de l’aide… ?

Si seulement Alex avait été là… il aurait pu essayer, lui, avec l’échelle… Il aurait grogné, il aurait protesté, mais il ne serait pas resté indifférent, elle en était sûre. Où était-elle donc, cette échelle ? Ils l’avaient achetée ensemble, l’an dernier… Une grande échelle articulée… une échelle en aluminium, presque légère pour sa taille. Alex avait râlé, il avait dit que ça revenait cher, l’élagage, qu’elle exagérait comme à son habitude, mais elle avait insisté… L’échelle pourrait servir des années, avait-elle argumenté, des années… toujours… elle ne rouillerait jamais… Si seulement, l’année dernière, Alex avait élagué aussi le pin… Mais c’était elle qui lui avait demandé de l’épargner… un si bel arbre, avait-elle dit… Elle se souvenait très bien de l’échelle, elle était grande, solide et très stable… Elle devait être assez haute pour le pin… Au moins assez haute pour atteindre les premières branches, et permettre de se hisser un peu plus haut… Enfin, on pouvait toujours essayer… Mais où était-elle donc, cette échelle ? Elle fouilla vainement le fond du garage… explora l’abri de jardin… chercha à la cave, et même au grenier… De nouveau elle tenta d’appeler Alex… de nouveau tomba sur sa messagerie, et, cette fois, ne laissa aucun message.

C’était décidé. Elle se lèverait très tôt. Même si elle avait mal dormi. Elle appellerait aussitôt les pompiers. Ou un élagueur. Et elle n’irait pas travailler. Pas tant que le chat ne serait pas en sécurité. Si sa présence sur place était nécessaire, elle téléphonerait qu’elle était malade, ou bien elle inventerait une excuse quelconque.

Elle risquait bien des ennuis. Au moins un très sec avertissement de la part de la direction. Quant à Alex… lorsqu’il apprendrait qu’elle avait appelé des professionnels, il dirait que c’était une dépense inutile, qu’ils n’avaient pas les moyens, qu’elle était folle… enfin, ce qu’il disait toujours dans ces cas-là. Mais il fallait faire quelque chose, elle n’en pouvait plus, et, puisque la propriétaire du chat ne faisait rien, elle allait prendre les choses en main elle-même. Elle paierait le prix nécessaire. Car elle ne pouvait plus continuer ainsi, endurer cette idée affreuse, que tout près, sur une branche qui penchait dans son propre jardin, une pauvre bête agonisait.

Il était presque onze heures, elle s’était couchée, nerveuse, et déjà dans son lit elle se préparait à affronter l’insomnie, quand le téléphone sonna. Elle se releva, décrocha aussitôt. C’était Alex, enfin. Il y avait quelque chose de forcé, de théâtral, dans sa voix, qu’elle perçut immédiatement. Il paraissait furieux.

—19 fois en trois jours ! Tu m’as appelé exactement 19 fois ! Et tu as laissé 18 messages ! Alors, écoute-moi bien : je t’interdis de me harceler au téléphone ! Je te l’interdis, tu m’entends !

—Te… te harceler ? Mais je…

—Je pensais que tu avais compris, que cette explication pénible ne serait pas nécessaire, mais puisqu’il faut tout t’expliquer, écoute-moi bien : je ne re-vien-drai pas, cette fois. Voilà, tu as compris ? C’est fini. Tout est fini. J’enverrai Christian samedi prochain. Il viendra avec son camion, il emportera mes affaires.

Toujours su toujours redouté toujours su. Les mots battaient comme un coeur affolé.

—Mais je… pourquoi est-ce que… Alex… je…

—N’essaie pas de m’avoir, encore, avec tes pleurnicheries… au téléphone, ça ne marche pas. Je te le dis et redis : je ne re-vien-drai- pas. C’est fi-ni. Fi-ni.

Toujours su toujours redouté toujours su. La souffrance peu à peu prenait, paralysant tout son être dans sa masse lourde qui se figeait.

—Dis-moi, au moins… tu es… tu es… ?

—Je suis avec Tania. Ton amie Tania… Oui… A Lyon. Mais non, je ne suis plus à Nice, qu’est-ce que tu t’imagines, que je n’ai qu’un client ? Tania est venue me retrouver… Voilà, c’est comme ça… ! et tu auras beau geindre, tu auras beau crier, tu auras beau hurler, tu auras beau pleurer, tu n’y changeras rien, tu ne me feras pas revenir, c’est justement de ça que je ne veux plus, être dépendant d’une idiote qui geint, qui veut se faire plaindre, qui pleure, qui crie, qui hurle et qui gémit, qui s’imagine qu’on va la plaindre, qu’on est là pour l’aider, pour la réconforter… J’en ai assez, tu comprends, assez de tes gémissements et de tes plaintes, assez de ta faiblesse répugnante, assez de toi, assez… !

Tania… Bien sûr qu’elle se doutait… Tania n’avait jamais été réellement son amie… Une femme décidée, cette Tania, une femme forte, et dépourvue de scrupules… libérée, comme elle disait… Tania… bien sûr… c’était Tania qui s’était imposée chez eux, Tania qui avait tout manigancé… Et maintenant… elle l’imaginait assise sur le lit, déshabillée, méprisante, poussant Alex à prononcer des paroles terribles… à se montrer impitoyable… Alex… Elle savait bien que c’était la honte et la culpabilité qui le rendaient aussi furieux…  Il ne pouvait pas la détester à ce point. Non, bien sûr. Mais puisqu’il savait qu’il la torturait, il préférait croire qu’il la haïssait pour ne pas souffrir lui-même de cette souffrance qu’il infligeait… Alex avait toujours été ainsi, prompt à se mentir à lui-même… à se placer du bon côté… celui où l’on ne souffre pas… Il avait toujours été lâche…

—Alex…

—Ne va pas dire que tu ne savais pas. Tu sais depuis longtemps. Mais tu as toujours préféré t’aveugler, te mentir à toi-même, te placer du bon côté, tu as toujours été si lâche! Et moi je n’en peux plus, je n’en peux plus de supporter ta lâcheté, tes mensonges, ta volonté de faire comme si, comme si, toujours comme si….

Toujours su toujours redouté toujours su. Les paroles d’Alex noircissaient à mesure qu’elle parvenaient à son cerveau, comme si, plongées dans un bain acide, peu à peu elles se révélaient.

Oui, depuis longtemps elle redoutait… non, elle savait… On devine et on veut croire qu’on ne sait rien, on veut toujours l’annuler, l’insupportable souffrance… l’éloigner de soi, l’empêcher de vous agripper aux épaules, c’est ainsi...  Dans la nuit, il lui sembla entendre quelqu’un crier… hurler… désespérément… Eléonore… mon Dieu, c’était Eléonore…!  bien sûr, Eléonore était toujours là-bas à hurler à devenir folle à mourir lentement, on ne pouvait pas, on ne pouvait pas continuer ainsi…

—Je… je n’en peux plus, Alex… il faut que tu viennes, je t’en prie… Alex… rentre à la maison… il faut faire quelque chose ! Alex, ça ne peut pas continuer, tu ne peux pas imaginer ce que c’est… Ou alors, au moins, aide-moi, je t’en prie… dis-moi  vite où est l’échelle…

—Qu’est-ce que tu racontes ? L’échelle ?

—Je t’en prie, dis-moi où tu as rangé l’échelle… Tu sais bien, celle qui t’a servi l’an dernier pour élaguer la haie ?

—Tu es complètement folle, décidément… tu crois peut-être que je vais revenir pour te servir de jardinier ? Tu n’as donc rien compris ? Je ne veux plus être ton domestique ! le jardinier de madame, l’élagueur de madame… c’est fini, je te dis, te dis que c’est fi-ni… toi, la maison, le jardin, tout, c’est fi-ni… 

—Mais… oh, Alex…  l’échelle… si seulement tu pouvais me dire où tu l’as mise…

—L’échelle ? Elle est dans le garage, évidemment, fixée au plafond, où voulais-tu que je la range ? Tu m’avais fait acheter un machin tellement grand… encore une de tes idées, l’échelle… « Ça pourra resservir, tu disais, des années… toujours !  » Toujours », tu disais sans arrêt « toujours », espèce d’idiote égoïste, tu croyais m’enchaîner à toi pour toujours, peut-être ?  Mais qu’est-ce que tu veux faire avec cette échelle ? Au moins ce n’est pas pour… Non… ! Jure-moi que ce n’est pas pour te…

Mais déjà, elle avait raccroché. Eléonore hurlait d’une façon toujours plus atroce, il fallait se dépêcher, c’était la seule chose importante. Elle entendit le téléphone résonner dans la nuit tandis qu’elle courait au garage.

Toujours cru toujours su que les choses allaient s’arranger.

Elle décrocha l’échelle avec peine, la transporta lentement, péniblement, jusqu’au fond du jardin, la déplia, la posa contre le tronc lisse, commença à grimper… Là-haut, la petite chatte, fascinée, s’était tue, et la regardait… Dans la maison encore toute éclairée, le téléphone sonnait de nouveau… Alex… Il avait dû prendre peur finalement… Quel idiot… lui qui se croyait fort… lui qui prétendait être libre…

Quand elle fut au sommet de l’échelle, elle attrapa une grosse branche, puis une autre… Elle était maintenant à la hauteur de l’animal. « Eléonore, murmura-t-elle, Eléonore… n’aie plus peur, tout ira bien… » La bête se laissa faire, épuisée, quand elle la souleva pour la poser sur ses épaules. Puis, très prudemment, elle regagna l’échelle, descendit un à un les barreaux, prenant soin de bien poser ses mains pour ne pas tomber… l’animal lui labourait les épaules de ses griffes… Elle poursuivait lentement sa descente, hypnotisée, insensible à ses plaies, sans même s’étonner de se trouver si agile, si calme, si maîtresse d’elle-même…

Enfin elle toucha le sol. La petite chatte bondit, pour s’enfuir aussitôt dans la nuit.

Elle s’étendit sur le sol boueux. Au loin, le téléphone sonnait encore. Elle se dit qu’elle était tout à fait ridicule, complètement folle et parfaitement idiote, peut-être même très égoïste, et, enfin, elle se mit à pleurer.

.

.

.

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

25 commentaires pour Le chat dans l’arbre

  1. jill bill dit :

    Bonjour Carole, ah ce chat est sauvé mais la dame va t’elle sauver son mariage….. !?

  2. almanito dit :

    Certains restent indifférents, d’autres montrent leur colère en aboyant, on n’est jamais concerné par la détresse qu’elle soit humaine ou animale tant que l’on n’est pas soi-même touché.
    Ce chat lui ressemble, en le sauvant, elle se sauve un peu aussi.
    J’ajouterai en souriant qu’elle ne perdra pas au change: minet ne l’obligera pas à regarder les matchs de foot, ne laissera pas trainer ses chaussettes, ne la contredira pas sans arrêt et reviendra toujours après avoir couru la prétentaine.

  3. G.Policand dit :

    Histoire captivante.
    On sent bien la correspondance entre l’angoisse vécue et le transfert vers autre chose pour se « sauver »
    en d’autres temps, aurait-elle seulement fait attention aux aboiements?

    • carolechollet dit :

      En effet, elle aurait très bien pu ressembler à « madame Balmer », la voisine indifférente. Mais elle était elle-même en grande difficulté, et sa sensibilité s’exacerbait. Je voulais montrer ce lien.

  4. louv'louv' dit :

    Le transfert de l’angoisse aura au moins servi à la petite chatte. Après tout, elle, elle le valait bien !

  5. flipperine dit :

    elle a fait au moins une bonne action pleure-t-elle parce que le chat est sauvé ou bien réalise-t-elle que son mariage est à jamais brisé

  6. Quichottine dit :

    Comme souvent chez toi, je reste abasourdie, sans voix.

    J’ai eu mal pour le chat, mal pour elle aussi.
    J’ai eu peur qu’elle ne tombe…

    Et je me demande ce qui aurait pu se passer autrement.

    Tu sais raconter, Carole. Tes personnages sont vivants.

  7. carolechollet dit :

    Merci, Quichottine. J’ai toujours beaucoup d’estime pour tes avis, car, toi, tu sais vraiment raconter !

  8. cathycat33 dit :

    Je ne sais si mon commentaire est passé (wordpress me pose toujours des problèmes). Je te disais donc que j’ai adoré cette nouvelle au suspense haletant. Je me suis fait beaucoup plus de souci pour le chat que pour le mari qui est vraiment infect. Et ce sauvetage à offert à cette femme une véritable rédemption, j’en suis sûre… Merci pour cet excellent moment.

  9. Je me souviens d’un sauvetage similaire, en attendant ton récit nous plonge dans les méandres d’une situation que tu as « tricoté » avec talent.

  10. Alain dit :

    Ouf ! J’ai bien cru que cette femme allait tomber avec la chatte et que le téléphone continuerait à sonner pour l’éternité…

  11. zadddie dit :

    Comme quoi, il y a des choses que l’on ne peut faire que soi même tout seul, en personne…la personne qui m’a dit cela, parlait de choses très prosaïques…(et j’avoue ça m’a fait sourire…). Il semble, « toujours su, toujours redouté » que cela soit vrai pour bien d’autres domaines…Maintenant que la femme et le chat, ont posé pieds et pattes à terre, avec tout l’effroi que cela leur a couté , ils pourront partir vivre d’autres épisodes … c’est du moins la lecture que je fais de la nouvelle….
    mais alors , la vielle dame, qui est elle?

    • carolechollet dit :

      Je ne sais pas du tout qui est cette vieille dame. Je l’ai entendue, mais elle n’est jamais revenue ensuite. C’est d’ailleurs ce côté mystérieux de « la vieille dame », et aussi le nom du chat (Eléonore), qui m’ont inspiré cette nouvelle, à partir d’une petite aventure réelle survenue au fond de mon jardin. Si bien que je commence à croire que cette vieille dame était une figure du destin, comme on en rencontre souvent finalement.

    • carolechollet dit :

      Je ne sais pas du tout qui est cette vieille dame. Je l’ai entendue, mais elle n’est jamais revenue ensuite. C’est d’ailleurs ce côté mystérieux de « la vieille dame », et aussi le nom du chat (Eléonore), qui m’ont inspiré cette nouvelle, à partir d’une petite aventure réelle survenue au fond de mon jardin. Si bien que je commence à croire que cette vieille dame était une figure du destin, comme on en rencontre souvent finalement.

  12. fanatiques2numerique dit :

    Excellent. Tellement vrai. Et comment être assez naïve pour attendre de l’aide de quelqu’un qui appelle son chien Tolstoï!!

    • carolechollet dit :

      Je confirme, et d’autant plus que je me suis inspirée de voisins bien réels (qui ne risquent pas de lire ce blog, je pense). Mais par ailleurs Tolstoï est bien connu pour avoir eu de sérieux problèmes conjugaux !

  13. Catheau dit :

    Une rupture par téléphone, un chien qu’on appelle Tolstoï, le monde est bête et méchant mais certains êtres le sauvent… et se sauvent.

  14. polly dit :

    J’aime beaucoup ce récit, je l’ai lu plusieurs fois, je l’ai fait lire aussi…. à une vieille dame à mes côtés en ce moment (93 ans), entre chats et chiens de la maison. Elle a vraiment craint pour ce chaton, tout là-haut, et a trouvé que la narratrice n’était pas dégourdie, qu’attendait-elle pour grimper? voyons!
    Moi, j’ai aimé ses agacements, ses hésitations, ses lamentations et finalement cette prise en charge totale.
    En voilà une, enfin libre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s