Le bureau d’à côté

Quand il entra dans son bureau, il fut d’abord frappé par le silence. Par l’inhabituelle densité du silence. Toutes les machines étaient à l’arrêt. Et désormais, tous les employés étaient partis. Il ne restait que le vieux gardien qui faisait péniblement sa ronde, et qui l’avait salué de loin, lorsqu’il s’était garé à l’entrée des bâtiments de l’administration. 

On était encore en mars mais il faisait très beau. Un de ces beaux temps magiques et légers de printemps précoce qui l’aurait attiré irrésistiblement vers la mer, autrefois, quand il avait un yacht, et qu’il cabotait d’île en île, avec Liliane… il se permettait ce genre d’escapades, au temps de sa splendeur, mais tout était fini. Et Liliane l’avait quitté… pas les mains vides, bien sûr… Liliane n’était pas femme à négliger les contreparties… Elle avait toujours su mener sa barque, comme elle disait… C’était elle, du reste, qui s’était chargée de vendre le yacht… 

Il soupira profondément en tirant le store. Tout ce soleil pour éclairer un désastre. La liquidation judiciaire avait été prononcée. Tout allait partir aux enchères. Il n’y aurait pas de repreneur. Rien n’avait abouti… On disperserait les machines, on démolirait les bâtiments. Un promoteur immobilier avait déjà fait une offre sur le terrain, une offre beaucoup plus intéressante que tout ce qu’on aurait pu espérer – il bâtirait un écoquartier, un ensemble de cubes rouges et noirs, qu’il projetait d’appeler « Vita nova »… Le promoteur avait montré les maquettes… c’était… épouvantable !… Ah! cela ne le regardait plus, à présent. Il passa doucement la main sur la vitre, pour effacer ces traces qui la ternissaient, depuis que la femme de ménage ne passait plus. Le soleil trop vif accentuait l’impression de saleté. Mais ça n’avait plus la moindre importance.

Les employés, après avoir reçu leur lettre de licenciement, étaient revenus tout au long de la semaine précédente, se rencontrer, récupérer les quelques affaires qu’ils avaient laissées dans l’usine, une veste, des photos épinglées sur le mur, des dosettes de café en poudre, ce genre de choses… ils avaient parlé entre eux… des petits groupes s’étaient formés…  

Personne n’était venu le saluer. Personne, pas même Lelièvre, qui avait été douze ans son adjoint. Il n’avait jamais cherché à se faire aimer, et il savait bien que tous, maintenant, le rendaient responsable. Ce n’était pas juste et il coulait avec eux. Mais il comprenait leurs sentiments – en fait il les partageait entièrement. Il n’avait rien pu faire, il n’avait rien su faire peut-être… Il les avait entendus, tous, parler dans les couloirs, il avait de loin écouté la rumeur de leurs plaintes et de leurs reproches, puis, par la haute fenêtre de son bureau, il les avait regardés partir, honteux comme le capitaine survivant d’un navire naufragé, au jour de son procès. Et aujourd’hui, il restait seul.

Il s’assit lourdement dans le grand fauteuil de cuir usé qui trônait devant le bureau. Il avait si longtemps été là un homme important. Lourd et carré, très grand dans son costume bleu marine bien coupé, le front plissé, le nez fort, les yeux finement ridés, et cette voix nette et bien timbrée des hommes habitués à donner des ordres… Un bel homme, disait-on, comme on le dit des hommes importants d’un certain âge, que l’orgueil a lentement sculptés. C’était bien fini… ses épaules se voûtaient, son ventre saillait, grotesquement épaissi de graisse flasque, même son visage s’était défait, envahi de rides indisciplinées, et son nez se tordait sans forme au-dessus de la bouche aux plis amers et tombants. A partir d’un certain âge, un homme ne tient plus que par son rang et la conscience qu’il en a. A partir d’un certain âge, on ne se remet plus des défaites. Il avait tout perdu. Il avait perdu. Tout était fini pour lui.

Des tableaux de prix avaient orné la pièce, du temps de sa splendeur – il se souvenait d’ une « Femme à la rose fanée » un peu mièvre de Leonor Fini, d’un beau « Gentihomme et son jardinier » de Prosper-Marie Dantan, et d’un remarquable « Combat en baie de Tanger » d’Antoine-Léon Morel-Fatio. Il y en avait d’autres encore… c’était Liliane qui les avait choisis… Liliane avait toujours eu la passion des oeuvres d’art et des antiquités… Elle avait tout emporté… sa part, comme elle disait… son butin, en somme… Les cadres avaient laissé sur les parois de grandes taches blanches, larges et rectangulaires comme des fenêtres murées.

Pourquoi être encore revenu, puisqu’il n’y avait plus personne ? Pour ces quelques dossiers qu’il fallait reclasser ? Il aurait pu les emmener chez lui, au lieu de s’asseoir là… c’était absurde de s’être encore assis au grand bureau directorial… absurde, douloureux, oui, douloureux. Une mouche bourdonnante se cognait sur les vitres de la vaste baie vitrée panoramique… Les mouches accompagnent toujours les défaites. Il y avait sûrement des mouches à Waterloo.

Il prêta l’oreille à ce combat pénible de la mouche et de la lumière… La mouche semblait se fatiguer… pauvre mouche, elle avait pris tant de coups, à force de cogner à la vitre… Et c’est alors qu’il entendit, dans la pièce voisine, dans ce qui avait été le bureau de sa secrétaire, un bruit de papiers qu’on déplace. Un bruit léger, mais dont il eut l’impression qu’il était bien plus fort qu’il n’aurait dû être. Le bruit fait par quelqu’un qui déplace des classeurs à dessein, pour qu’on l’entende.

Il écouta encore… Ce toussotement léger, embarrassé… comme à chaque fois qu’elle voulait attirer son attention sans l’obliger à se déranger… Pas de doute, c’était elle… c’était la Petit-Pommier… Bon sang, Petit-Pommier était là, dans le bureau d’à côté, comme avant… ! Mais qu’est-ce qu’elle faisait encore là ? Il lui avait clairement donné son congé, pourtant, le dernier vendredi. Et voilà qu’elle était revenue !  Elle avait donc gardé une clé ? C’était tout de même inouï, une secrétaire qui se permettait de… Est-ce qu’elle s’imaginait qu’il allait la rémunérer, peut-être ? Li-cen-ciée, qu’elle se mette cela dans le crâne, elle était li-cen-ciée, comme tout le monde !

La colère l’avait redressé… rajeuni… il se sentait presque bien. Presque comme avant, quand il tourmentait de ses ordres rapides et contradictoires la Petit-Pommier, comme il disait, qui s’affairait, affolée comme une mouche… 

Soudain, une pensée bizarre lui traversa l’esprit… 

Elle était déjà là quand il était entré, forcément. Alors… alors elle aurait très bien pu sortir de la petite pièce pour venir aussitôt à sa rencontre, quand il était entré. Au lieu de cela, elle était restée silencieuse, à attendre… Puis elle s’était mise à ranger ses classeurs de l’autre côté de la cloison, en toussotant doucement…  c’était exprès, tout cela… elle avait tout fait exprès… exprès, pour qu’il se mette en colère, c’était… quelle pensée bizarre, mais pourtant… oui, il lui semblait bien… c’était pour qu’il se redresse, voilà ce qu’elle avait voulu, parce qu’elle savait… « Je ne suis que madame Petit-Pommier, mais je sais… je sais que vous êtes assis la tête entre les mains dans votre fauteuil de direction, je sais que vos paupières affaissées retiennent mal les larmes qui se forment au coin de vos yeux rougis, je sais même qu’avant de venir vous avez un peu trop bu, je sais que vous souffrez, mais je suis là, derrière la cloison, et je vous attends, et je vous dis que je suis là avant de me présenter à vous, pour que vous ayez un peu de temps pour vous redresser dans votre fauteuil, affûter votre regard bleu, rajuster les épaulettes de votre veste, rentrer le ventre, durcir votre voix fatiguée de vieux capitaine naufragé… et si la colère peut vous faire du bien, je comprends… »

Diantre, elle avait raison tout de même, cette Petit-Pommier… il allait se redresser, il allait être de nouveau lui-même… Il fit tout ce qu’elle lui avait si timidement demandé. Et quand madame Petit-Pommier, toute frêle et tremblante, entra dans la pièce, cinq minutes plus tard environ, il avait presque l’air de ce qu’il avait longtemps été – le patron, un bel homme qui menait tout son monde d’une poigne de fer. Il fixa sur elle ses yeux d’un bleu pâle de glacier. Des yeux à deux balles, c’était la blague que faisaient les ouvriers, autrefois, parce que, disait-on, il s’efforçait d’ajuster ses prunelles comme des balles de revolver, lorsqu’il traversait les chaînes… Il savait tout, de ce qu’on disait de lui, et qu’est-ce que ça pouvait faire, ce que les gens disaient, du moment qu’ils obéissaient ?

— Bonjour monsieur le directeur général, dit simplement madame Petit-Pommier. Et elle se tint devant lui un peu courbée, comme toujours, toute menue et fanée, attendant ses ordres. Il se rendait bien compte qu’il sentait l’alcool… mais elle ne paraissait pas le remarquer. Il affermit sa voix.

— Que faites-vous ici, madame Petit-Pommier ? Vous n’avez plus rien à faire dans ce bureau, vous avez été licenciée comme les autres, il me semble.

—Oui, monsieur, comme les autres… comme les autres… et même… plus que les autres… en quelque sorte… vous savez bien…. vingt-cinq ans… j’ai travaillé ici… avec vous… enfin, je voulais dire… pas plus, bien sûr mais… disons… vingt-cinq ans… c’est-à-dire… c’est difficile, n’est-ce pas… et d’autant plus… je voulais dire… enfin, voilà… c’est moi qui ai préparé les… enfin… les lettres et… euh… pour l’envoi recommandé…

— Alors, qu’est-ce que vous faites ici ? Vous savez que la T.A.C. est liquidée, que plus personne ne sera plus en mesure de vous rémunérer… que votre présence ici est il-lé-gale !

Sa voix redevenait tout à fait la voix sèche et tranchante qui avait été la sienne pendant toutes ces années. Il en était assez satisfait. Et la Petit-Pommier qui tremblait comme avant… Finalement, il n’était peut-être pas l’homme fini qu’il croyait…

— Il restait un peu de trav… du travail… monsieur, des papiers à ranger… je veux dire… du tri… encore pas mal de tri…

— Qu’est-ce que ça fait, madame Petit-Pommier ? ça ne vous regarde plus ! vous savez bien que tout est fini !

Voilà qu’il se fâchait maintenant… c’était absurde, dans ces circonstances, mais cette Petit-Pommier… c’était sa faute aussi, elle l’avait toujours énervé avec son goût méticuleux du travail bien fait, sa lenteur exaspérante, sa voix aiguë de petite fille, et son incroyable difficulté à finir ses phrases. Pourquoi tremblait-elle devant lui, puisqu’il n’avait plus le moindre pouvoir, qu’il n’était plus qu’un zéro comme elle, un chô-meur… un chô-meur comme elle, ne comprenait-elle donc pas ? Une esclave-née, voilà ce qu’elle était.

Elle se tenait devant lui sans répondre, toute menue, un peu courbée, on aurait dit un mince roseau gris pliant devant la tempête. Elle était si frêle, et si pâle. Elle lui avait toujours semblé fanée. Eteinte, c’était cela, cette impression qu’elle donnait, une femme éteinte… Depuis toujours éteinte. Pourtant, elle devait être encore jeune quand elle avait commencé à travailler pour lui… Il se souvenait qu’elle était arrivée juste au moment où il avait pris possession de son bureau de directeur général, après avoir vaincu Courty… On avait renouvelé toute l’équipe de direction, et elle était arrivée… une fille très timide, très effacée, elle ne devait avoir eu alors que la trentaine, mais elle était aussi terne et pâle que maintenant, et elle portait déjà ce nom ridicule. Car comment peut-on s’appeler Petit-Pommier ? Une mademoiselle Pommier qui avait épousé un monsieur Petit, peut-être, ou une mademoiselle Petit qui avait épousé un Pommier ? C’était tellement idiot… elle aurait aussi bien pu s’appeler Petit-Prunier, ou Joly-Cerisier, ou même Fleury-Pêcher… A-t-on idée, Petit-Pommier… ! Depuis combien d’années travaillait-elle pour lui ? Il lui semblait l’avoir toujours connue.

—Madame Petit-Pêcher… pardon, Petit-Pommier, quel âge avez-vous ? il interrogeait d’un ton sans réplique, comme s’il avait trouvé une faute dans une lettre… – qu’avez-vous écrit là, madame Petit-Pommier, à quoi rêvez-vous ? – Quel âge avez-vous donc, madame Petit-Pommier ?

— Eh bien… euh…cinquante euh… enfin, je veux dire… cinquante-cinq ans, monsieur, après-demain.

Cinquante-cinq ans, elle était finalement un peu plus jeune que lui… Et pas si laide, au fond, pas si laide… elle était fine et délicate comme une poupée de cire… quand elle osait lever les yeux on voyait briller ses yeux gris ouverts et ronds comme des perles… une poupée de cire, oui… pas son genre, bien sûr, mais… Mais c’était tout de même curieux qu’il ne l’ait encore jamais regardée, cette Petit-Pommier… Vingt-cinq ans dans le bureau d’à côté, et il ne l’avait jamais regardée… c’était bizarre, au fond, comme les choses arrivaient sans qu’on sache vraiment… 

Cependant madame Petit-Pommier continuait, de sa voix trop menue, trop aiguë, affolée et tremblante… « Je ne… je ne retrouverai pas… à mon âge… j’ai tout mon temps… alors j’ai… je veux dire… j’ai pensé… enfin… je suis venue… vous aider… »

— Je n’ai aucun besoin de votre aide. Je saurai très bien faire face tout seul. 

— Je sais, je comprends …. je sais bien… mais malgré tout… on ne sait jamais… Et puis j’ai toujours aimé… le travail bien fait… j’ai toujours eu à coeur… vous savez ..  de… de finir ma tâche…  il reste du travail, n’est-ce pas… plus qu’on ne pourrait croire, je veux dire… voilà… enfin… je ne vous dérangerai pas… non vraiment… je vous assure…

— Encore heureux ! Installez-vous à votre aise à côté, puisque vous êtes là, et faites ce que vous voulez, en attendant… je crois que j’aurai tout de même une lettre à vous dicter, tout à l’heure.

La Petit-Pommier regagna son bureau, poursuivant derrière la cloison son rangement maladroit… on entendait des classeurs tomber, des papiers se froisser dans les mains trop nerveuses. Il se sentait beaucoup mieux maintenant, presque aussi bien qu’autrefois, quand l’usine tournait à plein régime, exportait à l’international…. quand on voyait partir les 38 tonnes vrombissants, et que le téléphone sonnait, que le fax crépitait. Il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, et l’ouvrit pour laisser sortir la mouche qui prit son vol, toute luisante dans le soleil. Cela lui avait fait du bien, finalement, de s’en prendre encore une fois à la Petit-Pommier…

Vaguement, il eut l’impression qu’elle était peut-être revenue aussi pour cela, pour qu’il puisse encore se mettre en colère, s’en prendre à un inférieur, être encore le patron… Dans le bureau, à côté, on entendait des objets tomber, elle poursuivait ses efforts absurdes et maladroits… cette pauvre Petit-Pommier, toujours tremblante… C’était vrai qu’elle aurait du mal à retrouver… mais ce n’était pas une raison pour revenir travailler gratuitement… Personne d’autre n’aurait fait ça, c’était certain… Pourtant, elle avait l’air heureuse d’être là, malgré sa crainte, malgré ses reproches si injustes… Pourquoi était-elle revenue ?… ah, cette Petit-Pommier… ! Peut-être qu’au fond, elle l’aimait bien. Il n’y avait encore jamais pensé.

Personne, de toute l’usine, n’était venu le saluer, pas même son adjoint, et elle, elle était revenue pour se faire sèchement rabrouer… décidément, peut-être qu’en effet c’était cela, elle l’aimait bien… après ces vingt ou vingt-cinq ans où il l’avait chaque jour maltraitée… penser qu’elle était revenue à ses côtés maintenant qu’il n’était plus rien… aussi démuni qu’elle, voilà ce qu’il était aujourd’hui… car il était désormais aussi nul et misérable qu’une Petit-Pommier renvoyée… La vie les avait mis à égalité, d’une certaine façon. La vie aime bien remettre les vies à zéro. Une forme d’équilibre, sans doute, pour le grand mécanisme pendulaire qui dirige ce monde… Une forme de compensation, de punition peut-être, qui sait ?

Un souvenir lui revint. Sa mère. Une femme de la campagne, une pauvre femme maigre et terne, toujours fatiguée, qui l’avait élevé seule, et dont il avait eu tellement honte dans sa jeunesse… il la reprenait sans cesse, à chaque faute de français, à chaque mot qu’elle écorchait, à chaque idée stupide… il s’acharnait contre elle, comme si elle avait représenté tout ce qu’il avait toujours voulu vaincre… mais elle, rien n’y faisait, elle l’aimait, elle l’aimait fidèlement… Un soir… il se souvenait de tout… il n’était encore qu’un tout jeune employé à la T.A.C., et il habitait encore avec elle, faute de pouvoir louer lui-même quelque chose. Ce soir-là… il venait justement de manquer cette promotion qu’il avait tant espérée – ce qui aurait dû être sa première promotion. Il était rentré à la maison, défait. Elle n’avait rien dit, mais elle avait compris. Elle s’était assise sur un tabouret, et elle s’était mise à repriser des torchons. C’était dans cette affreuse pièce sombre qui servait de cuisine, de séjour, de chambre à coucher, dans cet antre qui lui répugnait… Il se souvenait très bien de la scène. Elle reprisait des torchons de lin gris rayés de rouge, de très vieux torchons qui avaient appartenu à sa grand-mère la garde-barrière, et qu’elle avait elle-même hérités de ses parents journaliers à Vennecy. Il les avait toujours eus en horreur, ces vieux torchons qu’il fallait sans fin repriser. Ils avaient toujours symbolisé pour lui la pauvreté, la misère héréditaire… Il se souvenait si bien de la scène… Elle avait ajusté ses lunettes, elle avait pris sa boîte à couture, cette absurde boîte articulée qu’elle avait, qui était comme une vieille maison de poupée patinée, où elle rangeait étage après étage ciseaux et dés, fils de coton et de laine, aiguilles et épingles…. Puis elle avait commencé à fouiller dans son tas de vieux torchons. Elle avait extrait le plus vieux, le plus usé… Et lui, il s’était mis violemment en colère : « Pourquoi est-ce que tu veux encore repriser ces saletés ? des vieux torchons bons à jeter ! A jeter ! Tu sais bien que je peux t’en acheter d’autres, maintenant, avec ma paie, alors pourquoi, pourquoi passes-tu ton temps à ces besognes indignes ?… Tu n’as pas confiance en moi, peut-être, hein, c’est ça ?  » Sa mère avait courbé sa tête toute grise, et continué à repriser, en murmurant quelque chose sur l’habitude… Il avait eu alors, brusquement, le sentiment poignant qu’elle s’offrait à sa colère, qu’elle comprenait si profondément l’humiliation et la douleur qui le travaillaient qu’elle s’offrait comme une victime expiatoire, qu’elle se vouait par amour à sa fureur – à cette fureur dont il avait besoin pour retremper sa volonté. Et il s’était arrêté soudain. Et il s’était mis à pleurer, en la serrant dans ses bras, parce qu’il avait compris d’un seul coup ce que c’était qu’aimer… Bien sûr, dès le lendemain, il la rabrouait comme avant. Pauvre femme… elle était morte dès l’année suivante… Il avait toujours regretté d’avoir été si… mais on n’y pouvait plus rien… on ne rachète pas ses fautes envers les morts… d’ailleurs, il était certain qu’elle lui avait tout pardonné… il y a des êtres comme cela, qui sont faits pour aimer… de pauvres êtres maladroits qui ne savent que cela… aimer, sans rien demander en échange…

—Madame Petit-Pommier, hurla-t-il, laissez votre fouillis, venez immédiatement !

Elle accourut de son petit pas de souris fragile.

—Répondez-moi, madame Petit-Pommier, avez-vous des enfants ?

—Oui, j’ai un… c’est-à-dire, je l’ai élevé… voilà… quand mon mari est parti… je veux dire… enfin quand je suis restée seule… c’est-à-dire… j’avais déjà… je l’ai élevé toute seule…

Il aurait dû s’en douter, évidemment, qu’elle avait eu une vie comme tout le monde, avec des malheurs et des luttes, et un peu de bonheur aussi, peut-être, tout de même.

… je suis restée seule… enfin… je veux dire…  avec l’enfant… sans argent… sans argent du tout… il a bien fallu que… c’est même à cause de cela que j’ai pris cet emploi de … disons de… dactylo, à l’époque…

Des confidences, maintenant… Il lui avait pourtant posé une question très simple, et voilà qu’elle parlait, qu’elle tournait autour du pot, qu’elle racontait sa vie… et tout en bredouillements, bien sûr, elle n’avait jamais su parler clairement… 

… j’ai… j’avais mon fils à élever… et mon mari… il n’a pas voulu divorcer, nous sommes seulement séparés… mais… enfin j’étais seule… et j’ai même dû payer ses dettes… alors quand on m’a proposé… et j’ai toujours été heureuse ici… avec vous… enfin heureuse… je veux dire… de travailler avec v…

Un fils, elle avait un fils… au moins il le savait maintenant… un petit Pommier, sans doute, ou un pommier Petit… pff… décidément, il était d’humeur à blaguer.

-… alors quand on m’a dit… j’ai su que jamais…

Mais elle était bavarde, cette bredouillante Petit-Pommier…bavarde… dire qu’il ne s’en était jamais aperçu… 

— Je ne savais pas du tout que vous aviez un fils…

—C’est que vous ne me l’aviez jamais… jamais demandé…

—Un fils qui a bien réussi, n’est-ce pas, grâce à vos efforts ?

— Je ne sais pas monsieur, je crois qu’il va réussir, oui… il est tellement doué… et travailleur… il est encore étudiant… enfin… étudiant en droit… il termine son… comment dire… son doctorat…

Le visage si pâle s’animait, le regard se chargeait de lumière, le petit corps mince et frêle semblait grandir…  c’était curieux à voir…  elle n’était plus du tout terne, ni usée, ni éteinte, quand elle parlait de son fils…

-…il travaille dur… c’est tellement difficile… surtout maintenant que… enfin que je… le chômage, voyez-vous… il est bien courageux…

Décidément, elle rayonnait, elle s’étirait, elle s’épanouissait comme… comme un petit pommier en fleurs… ! Ah, ce nom qu’elle avait, la pauvre… Mais vraiment elle rayonnait comme un printemps… c’est qu’elle l’aimait, ce fils, diantre, elle l’aimait, son fils… elle l’aimait… et elle en devenait presque jolie, les joues toutes roses, et ce sourire très délicat, et ces doux yeux de perle qu’elle avait… Oui… presque jolie… charmante, même, d’une certaine façon… pour une femme de son âge, évidemment… Liliane était beaucoup mieux, d’accord, mais Liliane… 

—… il est très brillant… ses professeurs l’estiment beaucoup… et… enfin… si courageux… il travaille dans un fast-food pour payer, enfin… comment dire…  il étudie dès qu’il a un instant… il travaille énormément… il…

—Et il vous fait la vie dure, hein ? Toujours en colère, à vous harceler, à vous tourmenter, c’est cela ?

—Oh monsieur… c’est qu’il a une vie si dure, avec ses études et… sa carrière à faire et…

—Je sais, madame Petit-Pommier, je sais ce que c’est… Inutile de m’expliquer !

—Oh… euh… je suis… dés.. enfin… je voulais dire… excusez-moi, je crois que j’ai un peu bavardé… que je me suis laissé aller… c’est la première fois, voyez-vous, depuis vingt-cinq ans, que vous… alors… j’étais si heu… enfin… je voulais dire… mais je vous promets… que cela ne se reproduira pas… je vais attendre vos ordres… en… en faisant un peu de tri… dans mon bureau… il reste des dossiers qui… enfin beaucoup de trav…

—Madame Petit-Pommier, dit-il très bas, je vous remercie, je vous remercie d’être là…  à mes côtés… dans ces circonstances… et maintenant, poursuivit-il sèchement, de sa forte voix de directeur général… maintenant, vous pouvez disposer !

Il attendit qu’elle ait refermé la porte, puis il laissa rouler sur ses joues ces deux grosses larmes stupides qu’il avait retenues tout l’après-midi – et qui étaient sans doute un effet du cognac. 

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22 commentaires pour Le bureau d’à côté

  1. jill bill dit :

    Merci Carole… ll n’avait cherché à se faire aimer, terrible phrase…. et madame Petit Pommier si fidèle…

  2. almanito dit :

    Il y a presque toujours deux sortes de femmes dans la vie de ces hommes qui « réussissent », celles qui les accompagnent dans l’ombre et leur servent d’exutoire à chaque défaite, à chaque déception, et celles souvent plus décoratives qui sont là pour incarner leur brillante réussite. Les premières restent fidèles à vie, les secondes claquent la porte à la première défaillance du macho.
    On rentre toujours à fond dans tes récits Carole, parce que tes personnages sont toujours nuancés et qu’il prennent toujours conscience, à un moment donné, du mal qu’ils ont fait autour d’eux, tout comme il y a toujours une lueur d’espoir dans tes histoires.

  3. polly dit :

    Tu as ce don unique, avec des petites scènes banales, de nous mettre face à nos monstres.
    Les colères de ce personnage vaniteux expriment bien au-delà de lui-même les insuffisance des humains, des miennes aussi.
    Et Petit-Pommier, pomme d’amour tellement insignifiante et pourtant… l’amour d’une mère.
    Les larmes de regret ne réparent jamais rien, on pleure sur soi, sur ce qu’on a raté, mais peut-être que ces larmes ouvrent une fenêtre d’espoir (Ah! cette petite mouche qu’il libère!)

  4. Cardamone dit :

    Beaucoup de finesse et de densité. J’aime la complexité de cette relation du vieux capitaine naufragé et de ce double maternel fidèle dans le désastre.

  5. flipperine dit :

    dur de voir son usine faire faillite et être rachetée dur de voir qu’une personne s’est attachée à lui et qu’il ne s’en est pas rendu compte et cette femme qui n’a pas arrêté de travailler même après avoir été licenciée pour tout finir le travail et il a fallu l’élever cet enfant cela n’aura pas tjs été facile pour elle

  6. Note d’humour de ma part ce matin parce que les deux larmes de fin me gênent : j’ai souri à l’image d’une femme qui, pour « mener sa barque », vend un yacht !

  7. Alain dit :

    Pourquoi cet homme rigide n’a-t-il pas fait comme avec sa mère autrefois : serrer Petit-Pommier dans ses bras, lui donner un peu de cet amour que cette humble femme désirait si fort ?
    Que cela est difficile de se libérer des liens qui nous entravent et d’exprimer nos sentiments…

  8. mansfield dit :

    Un texte mélancolique et cruel à la fois. Je connais un chef d’entreprise qui ressemble au personnage principal, il m’a été facile de glisser son portrait dans tes mots. On a envie de rire et de pleurer devant l’abnégation de ces femmes martyrs. Ton sens du détail et ton « tact » en écriture, ta sensibilité en fait me touchent beaucoup.

  9. fanatiques2numerique dit :

    Bonjour,
    Votre connaissance de l’être humain me fascine.
    Vous avez des phrases qui peuvent faire mal parfois:
    « A partir d’un certain âge, on ne se remet plus des défaites. « 

    • carolechollet dit :

      C’est une phrase de mon personnage, puisqu’elle est au style « indirect libre ». Il faut donc relativiser. Du reste, peut-être voit-il lui-même les choses autrement, maintenant qu’il a pris conscience de la fidélité de madame Petit-Pommier…

  10. Jeanmi dit :

    Combien en ais-je connu de ces hommes et qui reviennent à la fin vers celle qui les a aidé dans son ascension. Segolène tu as toutes tes chances…

  11. Quichottine dit :

    Je ne dis rien… je crois que je vais continuer à trier les dossiers.

    C’est fou ce que tu sais mettre tes personnages en scène pour qu’ils soient si vivants !

  12. zadddie dit :

    il faut de tout dans ce monde; des « chefs » et des « Petits Pommiers »

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