Sur les falaises

Il nous avait dit qu’il était de Grand Village… Si vous pouviez me donner quelques renseignements ? Mon mari et moi, nous aimerions tant le revoir.. nous souhaitons lui parler… Vous comprenez, c’est cette année la dernière fois que vous venons… Nous avons séjourné à Belle-Ile tous les étés depuis cinq ans… mais nous avons décidé cette année de ne plus revenir… Et nous partons demain, voyez-vous, demain matin. C’est pour cela qu’il est si important pour nous de retrouver cet homme, de lui dire au revoir… de le remercier…

Nous habitons Nancy, oui, c’est bien loin… un long voyage… Mais nous sommes venus ici tous les étés, mon mari et moi. Depuis cinq ans… Depuis que notre fils est parti… parti en mer… nous avons passé tous nos étés à Belle-Ile. Nous logeons à Kervilahouen, dans une petite maison que nous louons, année après année, toujours la même. Nous connaissons du monde à Kervilahouen, forcément, depuis le temps que nous venons. Les gens sont très gentils avec nous, là-bas.

A quoi nous occupons nos vacances depuis tant d’années ?  Oh, nous ne faisons pas grand chose… non, c’est seulement pour être là. Tout près de la mer. Nous marchons sur la côte. Quand nous sommes fatigués de marcher, nous nous asseyons face à la mer, et nous restons assis sans parler, l’un près de l’autre, longuement. Nous aimons regarder les vagues, nous aimons suivre des yeux tous ces petits chemins compliqués, toujours renouvelés, qui se forment sur la peau de l’eau, mon mari dit que c’est une image de l’éternité. C’est très beau, mais, oui, c’est monotone… cela ne mène à rien, ces chemins-là… nous avons longuement réfléchi cette année. Nous prendrons désormais nos  vacances ailleurs, à la montagne, à la campagne…  ailleurs… ou bien tout simplement nous resterons à Nancy… cela vaudra mieux…

Notre fils a disparu en mer, en effet, je vous l’ai dit tout à l’heure. Oui, ici, à Belle-Ile, l’accident a eu lieu sur les récifs de Bornor… un endroit dangereux… notre fils était un marin novice, son bateau n’aurait pas dû se trouver à cet endroit… je dis son bateau, cela s’appelle un dériveur… une de ces petites embarcations sur lesquelles on apprend à manoeuvrer, vous voyez… Pourquoi voulez-vous savoir comment c’est arrivé ? Nous ne le savons pas nous-mêmes. Nous avions inscrit notre fils dans une école de voile, et son embarcation a coulé par gros temps, nous ne pouvons rien dire d’autre. Il y a beaucoup de gens ici qui se souviennent de l’accident. Il y a même à Kervilahouen des hommes qui ont participé aux recherches et qui ont témoigné.

Les recherches ont duré plusieurs jours. Notre fils a été porté disparu, jamais on ne l’a retrouvé. Oui, l’enquête a été très sérieuse, très minutieuse… Le directeur et les élèves du centre ont longuement parlé aux enquêteurs. Tout a été examiné, jusque dans les plus petits détails. On a conclu que les organisateurs avaient commis une série de fautes graves, et ils ont été condamnés. A une peine assez lourde, mais avec du sursis, car il ne s’agissait que d’un accident.  

Oui, c’est vrai que sur le moment le jugement nous a soulagés. Même si, bien sûr, il ne pouvait rien réparer. Qu’on ne puisse pas revenir sur le passé, c’est la chose la plus dure à admettre… pour bien des gens, oui, vous avez raison, je sais que beaucoup d’autres que nous éprouvent cela. Et c’est un sentiment qui peut s’accentuer beaucoup avec le temps, vous n’imaginez pas à quel point… mais il ne sert à rien de ressasser le passé… la vie continue, oui, vous avez tout à fait raison, la vie doit continuer, nous le devons aussi aux morts… 

Non, notre fils détestait le sport. C’est nous qui l’avions forcé à apprendre la voile dans ce centre très réputé. Notre fils était un enfant fragile, un garçon frêle, qui avait besoin de s’endurcir, pensions-nous, et il commençait à avoir de mauvaises fréquentations au lycée. Vous savez ce que c’est, un adolescent trop sensible qui devient rebelle… Nous avons cru… Nous nous sommes dit que ce serait une bonne chose, pour lui, comme pour nous, de l’inscrire pour un mois dans cette école. Il ne s’est d’ailleurs pas opposé à ce choix. Il est parti maussade, mais sans protester vraiment. Il s’est fait très vite des amis dans le centre… il paraissait même y être assez heureux. Les jeunes logeaient sur place et partageaient leurs chambres, c’était très convivial… Nous l’avions inscrit contre son gré, c’est vrai, mais il n’a jamais manifesté de révolte, l’enquête est entrée dans tous les détails et nous en sommes sûrs, il s’était même fait de bons amis pendant son séjour, et il semblait se plaire sur les bateaux… mais, en effet, vous avez tout à fait raison, on ne devrait jamais rien faire faire à un enfant contre son gré.

« Libres goélands », c’est bien cela… c’était le nom du centre…je vois que vous êtes au courant de l’affaire… oui, bien sûr que le centre a été fermé, ensuite… tout a été liquidé, évidemment, après une affaire pareille – « Libres goélands », c’était un joli nom pourtant, plein de promesses.

C’était le soir, et le temps était très mauvais, pourtant notre fils est sorti seul. Nous ne savons pas pourquoi, non. Personne n’a vraiment pu nous expliquer. Il a pris un bateau, il l’a mis à flot, et il est sorti en mer tout seul… c’est tout ce que nous savons. La culpabilité de la direction ne faisait cependant aucun doute, le manque d’encadrement et de surveillance était évident, cela a été dit et redit au procès, et le verdict l’a pleinement établi… Du reste il n’y a pas eu d’appel… les accusés se sont à peine défendus… Nous… non, nous n’avions pas désiré cette condamnation, n’allez pas croire cela, mais c’était important pour nous… disons que nous avons été soulagés d’entendre le verdict. 

Cela fait cinq ans, en effet, je vois que vous êtes bien au courant… évidemment, avec le procès, on a dû en parler, ici… Cinq ans. Depuis nous sommes venus à Belle-Ile tous les étés. Nous profitons des congés, car le voyage est long. Nous nous installons pour trois semaines à Kervilahouen…

Tous les étés, oui… c’est un peu monotone… il nous semble parfois… tourner en rond, comme on dit… nous en avons vraiment pris conscience, cette année… Non, vraiment, nous ne faisons rien, rien de spécial… nous marchons lentement, ou bien nous nous asseyons, et nous regardons la mer, en nous tenant la main, mon mari et moi, comme nous le faisions avant la naissance de notre fils, quand nous étions encore de jeunes mariés. Oui, c’était notre seul enfant.

Mais vous allez peut-être pouvoir nous renseigner sur cet homme dont je vous ai parlé, cet homme qui habite à Grand Village ? Pourquoi nous le cherchons comme cela, mon mari et moi ? C’est parce que nous ne voulons plus revenir sur l’île… nous n’aurons plus l’occasion de le rencontrer… Alors que, voyez-vous, c’est lui qui nous avait donné ce conseil, de ne plus revenir… Nous y avons longtemps réfléchi, cet été, et nous avons compris qu’il avait raison, nous avons décidé de ne pas revenir l’année prochaine, ni les années suivantes… nous voulions qu’il le sache… nous pensions que nous pourrions en parler encore un peu avec lui…

Comment nous avons rencontré cet homme ? C’est un peu curieux, en fait, cette rencontre, mais je vais vous expliquer, je vais vous raconter… 

C’était l’année dernière, à la veille de notre départ. Nous l’avions souvent croisé dans nos promenades. Vous devez le connaître… Un homme assez âgé, très grand, très maigre, voûté, qui porte une longue-vue et qui arpente la côte… Vous ne voyez vraiment pas qui cela pourrait être ? C’est étrange que personne ne semble savoir de qui il s’agit. Nous pensions qu’il était bien connu ici, et qu’il ne pouvait pas passer inaperçu de toute façon, mais personne ne semble l’avoir remarqué. Nous n’avons pas rêvé, cependant, nous l’avons bel et bien rencontré, ici, sur ces falaises… nous n’avons pas rêvé, puisque nous nous en souvenons tous les deux… on ne rêve pas à deux, n’est-ce pas ?… C’est à Port-Domois que nous lui avons parlé. A Port-Domois, précisément, sur les falaises…

C’était l’été dernier, nous logions comme à l’habitude à Kervilahouen. Nos vacances touchaient à leur fin. L’après-midi cependant était beau, clair et calme, apaisant. Nous étions allés voir les falaises de Port-Domois. Nous nous étions arrêtés là-haut, juste au-dessus de cette roche percée, vous savez… Je crois qu’on l’appelle plutôt la roche Guibel, chez vous…C’est un endroit que vous connaissez bien, évidemment… un endroit que nous aimons tout particulièrement. Monet aussi aimait beaucoup Port-Domois… oui, tout le monde sait cela, ici, je ne vous apprends rien, puisque vous êtes de l’île… nous avons d’ailleurs acheté une reproduction de ce tableau, vous voyez… celui qui a des couleurs si chatoyantes… On vendait cela dans une galerie du Palais, nous l’accrocherons chez nous, à Nancy… ce sera un souvenir… oui, une reproduction déjà encadrée, nous n’avons pas l’habitude de faire ce genre d’achat, mais là… il y a une ambiance magique, dans ce tableau, quelque chose de surnaturel, n’est-ce pas ? oui, vous êtes de mon avis…

Donc c’était là, sur les falaises de Domois… La mer était calme, on était à marée montante. Le flot allait et revenait avec douceur, à l’intérieur de la pierre, et la roche avait l’air d’un petit cheval posé sur l’écume. Il était si gracieux, ce jeune animal que berçait la mer… si gracieux…

Je me suis levée, j’ai commencé à marcher vers le bord… Mon mari s’est levé à son tour, il m’a pris la main… nous avons l’habitude de nous tenir la main, depuis le départ de notre fils… et nous avons avancé ensemble. C’est juste à ce moment que nous avons remarqué l’homme. Nous ne l’avions pas vu jusque là, pas du tout… nous ne l’avions pas du tout entendu s’approcher.

Il s’était posté à quelques mètres devant nous. Il était grand, il portait une casquette à visière, un vieux ciré, il tenait une longue-vue, et il nous regardait sévèrement. Nous l’avions déjà croisé dans nos promenades, mais sans jamais lui parler. C’était un homme qu’on remarquait, très grand, maigre et voûté, avec un nez très fort et bosselé, la peau tannée des vieux marins sous la casquette  de coton. Et bien sûr, ce qui le rendait encore plus remarquable, c’était cette longue vue très brillante et d’un modèle très ancien, dont il ne se séparait pas.

Nous nous sommes arrêtés. Nous avons regardé l’homme. Puis il a pris sa longue-vue, et il s’est mis à scruter la mer, puis il a dirigé son instrument vers les falaises, à droite, à gauche, il avait vraiment l’air d’étudier tous les coins.

C’est lui qui nous a parlé le premier. Il avait l’air vraiment inquiet.

— Je cherche une femme, voilà ce qu’il nous a dit, une femme déjà assez âgée, avec des cheveux gris et une frange, une femme qui marche au bord des falaises. Elle porte un imperméable beige, et une écharpe verte. Vous l’avez peut-être vue ?

Non, nous ne l’avions pas vue. Ou nous n’avions pas fait attention.

— C’est très important. Je dois la surveiller…

Il a repris sa longue-vue, et a eu l’air de tout scruter, de fouiller du regard les plus minces recoins.

—Je lui ai parlé tout à l’heure. J’ai cru que je l’avais convaincue. J’ai fait l’erreur de la laisser partir. Et elle m’a échappé.

—Elle a peut-être quitté la côte, a suggéré mon mari, il se fait tard…

— Je vois que vous ne comprenez pas. Je me présente : Loïc Le Dû, veilleur de côtes. Je suis spécialement chargé de la surveillance des falaises. Il arrive trop souvent que des gens se suicident ici, vous devez sûrement le savoir. Moi, je surveille, et dès que j’aperçois un suspect, je le traque, je l’attrape au collet, et je lui passe un savon. Cette femme dont je vous parle, je l’avais repérée, je lui avais fait la leçon, elle a eu l’air de m’écouter, alors je l’ai laissée s’en aller, et depuis, elle m’a échappé. J’ai peur qu’elle soit passée à l’acte.

— Ce ne serait pas votre faute, vous avez fait votre possible…

—Pas ma faute ? Si, ce serait ma faute, et la vôtre aussi. Quand quelqu’un se jette des falaises, c’est notre faute à tous. C’est pour cela que je veille. Qu’est-ce que vous croyez ? Il avait l’air très en colère.

—D’ailleurs, a-t-il ajouté, qu’est-ce que vous faites ici, vous deux ? Je vous vois depuis des années à Belle-Ile… il ne faut plus venir ici, hein ? vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ? ne revenez plus sur l’île, ce n’est pas bon pour vous.

Il criait presque. Il semblait vraiment très fâché. Très en colère contre nous.

Puis il s’est calmé brusquement, il a eu un geste de dédain dans notre direction, et il a repris sa longue-vue, qu’il tournait du côté de la mer, du côté des terres, vers Sauzon, vers Domois, vers Bornor, vers Grand Village, vers Kerel. De tous côtés. Le cuivre de l’instrument brillait au soleil. C’était une très belle longue-vue, qui faisait penser à un instrument de musique – une sorte de flûte traversière.

Mais déjà il l’avait repliée. Il souriait maintenant : – Je l’ai retrouvée. Saine et sauve. Elle descend le chemin de Bangor, tranquillement, sur son vélo. Elle s’est même arrêtée pour cueillir des ajoncs… j’aperçois une brassée de fleurs jaunes sur son porte-bagage. Elle rentre au camping.

—Vous voyez …

Mais l’homme avait déjà repris sa position de guet. Il scrutait minutieusement la côte, tournant lentement sa longue-vue pour n’oublier aucun chemin, aucun recoin.

— Vous vous demandez peut-être pourquoi je fais ça, hein ? Alors que je suis retraité, que j’ai travaillé dur toute ma vie, que personne ne m’a rien demandé, que je pourrais couler des jours tranquilles… vous vous demandez pourquoi, hein ? pourquoi je fais ça…

C’était une question que nous ne nous posions pas, j’ai gardé le silence, mais mon mari qui est un homme patient et conciliant a dit que oui, en effet, c’était tout à fait remarquable, très courageux de se fatiguer les yeux comme cela à guetter pendant des heures. Et debout en plus.

— Courageux ? Qu’est-ce que vous dites ? C’est épuisant. Mais nécessaire. Absolument nécessaire. Je vais vous raconter comment je l’ai compris. C’était au mois de septembre, l’année dernière, je venais de prendre ma retraite, juste à ce moment-là, et je me promenais, sur le chemin où nous sommes. Je me sentais particulièrement bien, libre, extraordinairement libre, vous savez, comme on se sent le premier jour, quand on vient de prendre sa retraite, après des dizaines, des vingtaines d’années de travail. Je me promenais au soleil, quand j’ai vu deux jeunes filles me dépasser d’un pas rapide. Elles se tenaient la main. C’était beau de les voir courir comme ça. Elles avaient l’air si légères, si aériennes, si amies aussi. Et si heureuses… heureuses, c’est ce que j’ai cru… comment ai-je pu ? je l’ai cru, je vous dis, parce qu’elles étaient si jeunes, si légères, et qu’elles couraient si rapidement… se contenter de croire, comme s’il ne fallait pas toujours être aux aguets, observer et veiller… ! Je les ai  suivies du regard. Elles sont allées jusque-là, vous voyez, elles ont grimpé sur cette roche en surplomb. Et hop ! Sans hésiter, courant toujours, elles ont sauté ensemble. Elles se donnaient toujours la main dans les rochers, en bas. On a retrouvé une lettre d’elles, qu’elles avaient laissée à la poste sur le continent. C’était un suicide mûri depuis longtemps. Deux petites jeunes filles venues exprès ensemble de la région parisienne, vous vous rendez compte. C’est une histoire dont on a parlé à la télé et dans les journaux, vous avez dû en entendre parler… il n’y a pas bien longtemps, au mois de septembre dernier…Et moi je les avais vues passer, je n’avais rien vu, rien fait, j’avais cru… Leurs corps au bas de la falaise, c’est moi qui les ai vus le premier. Elles qui ressemblaient à deux oiseaux quand elles couraient encore sur le chemin. Et maintenant… les goélands et les mouettes… abominable !  Des suicides, sur l’île, il y en avait déjà eu. Plusieurs par an même. A cause des falaises, et aussi parce que la côte est si belle sur l’île. Il y a des gens qui viennent ici pour mourir. Qui croient que la mort est meilleure lorsque la mer est belle… Je le savais depuis longtemps, je suis de Grand Village, j’avais souvent vu les secours partir avec les civières, mais ça ne m’avait jamais paru être mon affaire.

C’est à partir de ce jour que j’ai commencé mon travail de veilleur. Je me suis procuré cette longue vue, et j’ai commencé à scruter. Je suis devenu un vrai spécialiste. Je vois tout de suite de quoi il retourne. Le visage, la silhouette, une façon de se déplacer… je ne sais quoi encore… Je comprends immédiatement. Et j’interviens aussitôt. Depuis dix mois que je travaille, plus personne ne s’est jeté des rochers. Personne. Il y a de quoi être fier, je trouve… Mais je ne suis pas fier, je suis toujours en alerte, je sais que je ne dois pas me relâcher. Ils sont rusés, ceux qui veulent en finir, vous n’imaginez pas. Ils sont malins. Cette femme, sur son vélo, elle a beau avoir l’air de rentrer à Bangor, qui me dit qu’elle ne va pas revenir, tout à l’heure, après le coucher du soleil ? Mais je serai là, je serai encore là !

L’homme parlait avec exaltation. On sentait qu’il se croyait investi d’une mission.
Il avait repris sa longue-vue, il observait longuement les environs. Dans le soleil on aurait vraiment dit un flûtiste tant ses gestes étaient précis, rapides et harmonieux. Mon mari et moi, nous nous étions levés pour partir, et pourtant nous restions là, serrés l’un contre l’autre, nous ne pouvions pas nous empêcher d’admirer l’homme, et nous nous sentions presque heureux, sans savoir pourquoi.

Il s’est retourné vers nous, il avait l’air plus calme.

— Je sais ce que vous pensez, vous pensez que je suis fou…

Mon mari a murmuré que non pas du tout… Mais l’homme continuait.

— Si, c’est ce que vous pensez, c’est ce que tout le monde pense. Et même moi je le pense. Mais il y a une chose que je vais vous dire, une chose très importante… quand quelqu’un meurt, et qu’on a l’impression… non pas d’être coupable… mais de ne pas avoir fait ce qu’il fallait… c’est… comment vous expliquer….? C’est…

— Je sais, a seulement dit mon mari, je sais.

— Mais, a encore ajouté l’homme, il ne faut pas se laisser soi-même emporter par la souffrance ou par la honte, ou par je ne sais quel gluant remords. Il faut lutter.

— Oui, ai-je simplement dit à mon tour, oui.

Et nous sommes encore restés là quelques minutes, mon mari et moi, immobiles, à regarder la mer. Quand nous nous sommes levés, l’homme avait disparu. 

« Il a tant de travail, a dit mon mari, tant de travail ». Et c’était vrai. Il a tant de travail…

Nous savons bien que c’est un homme très occupé, mais ce soir, s’il avait un moment, nous voudrions lui parler, lui dire au revoir, le remercier… Nous l’avons cherché sur la côte tout l’été, mais nous ne l’avons pas revu… il est vrai qu’il y a tant de monde à Belle-Ile… Alors nous sommes venus ici… Si vous pouviez nous dire où il habite… il nous a dit qu’il était de Grand Village…

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20 commentaires pour Sur les falaises

  1. almanito dit :

    Une histoire poignante. Ce couple qui déchiffre au fil des années les chemins compliqués que leur enfant a pu emprunter, dont ils recherchent le corps aussi bien dans les flaques que sur l’horizon et cet homme qui lui, recherche les vivants, qui s’en sent responsable un peu comme l’ le Petit Prince avec son ami, et va les libérer de ce sentiment proche de la culpabilité et leur demander de retourner dans le monde des vivants justement, même s’ils ne pourrons probablement jamais achever leur deuil.

  2. nadia-vraie dit :

    J’ai tout lu, c’est beau et touchant.

    merci de tes visites carole et à bientôt.

  3. almanito dit :

    Désolée pour ce commentaire en deux parties…
    Je crois aussi que tu as voulu montrer que la faute n’incombe à personne, qu’elle est la responsabilité de tous, ce que dit le vieil homme.

  4. Bonjour Carole, ce couple qui culpabilise de lui avoir forcé la main à la voile et ce garde-côte… Un récit émouvant Carole, très… merci !

  5. flipperine dit :

    un récit qui ne peut laisser indifférent

  6. almanito dit :

    Je viens d’écouter une émission à la télé que je rapproche immanquablement de ton sujet: des allemands descendants de nazi parfois sinistrement célèbres sont partis vivre en Israël. Ils ne ressentent pas de culpabilité pour des actes qu’ils n’ont pas commis, mais s’estiment responsables. (sur France 2) un peu le sentiment que l’on a tous je pense, au sujet de cette période même si on ne la pas vécue…

    • carolechollet dit :

      La culpabilité, c’est l’un des thèmes qui m’intéressent le plus. C’est vrai que dans cette période de l’histoire on peut trouver bien des exemples. AU moins il nous reste des sujets à traiter !

  7. sereine dit :

    Et voilà ! + je lis et plus j’admire et + je me dis : Super talent…. Que je n’ai pas .

  8. mansfield dit :

    Une très belle histoire d’autant plus poignante pour moi que j’ai « vécu » un suicide à Belle Ile dans les années 80. Il y a quelque chose sur l’île qui pousse au désespoir ceux qui ne savent pas à qui se confier et raconte bien les tourments de ces âmes qui tournent sur elles-mêmes comme des goélands à la recherche d’on ne sait quel soulagement et qui ne font jamais le deuil d’un chagrin trop lourd pour elles. On entend la mer et le ressac dans tes mots.

    • carolechollet dit :

      Merci Mansfield. Je crois qu’une île est toujours un endroit particulier, et que la beauté des paysages peut accentuer la détresse humaine, parfois, paradoxalement.

  9. louv' dit :

    Cet homme qui surveille me fait penser à un ange, dont la tâche serait de convaincre de vivre. Une bien belle histoire Carole.

  10. Alain dit :

    Lorsque l’on voit les toiles de Claude Monet, peintes par tous les temps en cette année 1886, l’on pourrait penser, comme dit le veilleur de côtes, que la mort est meilleure lorsque la mer est belle.
    Et, dieu qu’elle est belle cette côte déchiquetée aux nuances de bleu et de vert ! Heureusement, parfois, un veilleur est là pour tenter de sauver les âmes en détresse attirées par cette immensité sauvage.
    C’est un bien joli récit, si émouvant, Carole.

  11. Quichottine dit :

    Beaucoup a été dit déjà… alors, juste un merci pour ce très beau récit, Carole.

  12. fanatiques2numerique dit :

    Bonjour,
    Encore une fois, quel texte!!
    Publiez vous? Ce serait bon.
     » Qui croient que la mort est meilleure lorsque la mer est belle… »
    J’entend du Brel là dedans.

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