Le hibou

C’était toujours tellement surprenant, ce qu’on lisait dans le journal… Cet entrefilet, par exemple, dans la rubrique si éclectique des « Variétés, faits curieux » qu’il lisait toujours attentivement, après avoir parcouru le feuilleton :

14 mars 1843, on nous écrit d’Orléans : « On construit en ce moment à la prison d’Orléans un cachot où seront déposés désormais tous les condamnés à mort. Ce cachot est tout bardé de bois, et les angles sont arrondis. De haut en bas, les murs fuient en oblique, afin qu’il soit impossible de les gravir ou de s’y cramponner. »

Il relut, essaya d’imaginer le condamné, enfoui dans ce cachot aux murs obliques, se jetant contre les parois, et retombant toujours, abandonné de tous, même de l’espérance qui si souvent vient se loger, absurde, folle et séduisante, au côté des mourants. Quelle imagination ont les geôliers, les criminels et les bourreaux… C’était affreux, c’était le comble de l’horreur, ce cachot devenu cauchemar, pour opprimer le rêve du prisonnier. Il pensa à Dalibert… soupira…

…et poursuivit sa lecture. Il y avait tant de choses affreuses en ce monde. Des choses admirables aussi, il y en avait… et puis il y avait ces aventures, ces voyages d’exploration… et toutes ces guerres… cet Abd-el-Kader, par exemple, là-bas, si loin, ce rebelle, ce braconnier du désert, dont Bugeaud aurait bien du mal à venir à bout, semblait-il… Il ferma les yeux pour apercevoir, dans le désert pâle et lointain, les hautes silhouettes sombres des rebelles… puis les rouvrit, reprit sa lecture… Jamais il n’abandonnait son journal avant d’en avoir lu en détail toutes les colonnes, milliers de lignes ardentes, torturées de faits divers, enchantées d’aventures inouïes. C’était affreux, c’était merveilleux, c’était misérable, c’était héroïque, peu importait, c’était palpitant… la vie, la mort, la folie, le rêve, déferlant sans discontinuer sur ces pages constellées d’encre noire… La lecture du journal, c’était bien la seule chose qui le désennuyait. Car il s’ennuyait tant… il s’était toujours ennuyé… toute une vie de notaire et d’ennui… Et il s’ennuyait encore davantage, depuis qu’il s’était retiré des affaires pour s’installer dans cette campagne avec Adèle. Il s’ennuyait à mourir, il s’ennuyait comme un hibou dans son trou… Adèle était une excellente maîtresse de maison, bien sûr, et la grande Annie était une remarquable cuisinière, et certes son époux, le père Daubrisque, était un bien brave homme. Mais lui, il engraissait dans cette douce vie, il se faisait de vieux os bien lourds… car l’ennui, l’ennui veillait sur la riche demeure comme la pluie glacée sur ce trop long hiver, sur cet hiver qui n’en finissait pas, et débordait sur mars.

Puisqu’il pleuvait encore. Qu’à petits coups glacés, la pluie tombait en sanglotant d’ennui sur le pays noyé.

Il aborda avec le petit frisson habituel la « Revue des tribunaux ». Un notaire en fuite avec les fonds de ses clients… tiens donc… on l’avait arrêté en compagnie de sa maîtresse…. vraiment ? … il avait été condamné aux travaux forcés… eh bien, voilà un notaire, au moins, qui ne s’était pas ennuyé, qui ne s’ennuierait plus… Et puis les habituelles histoires de meurtres passionnels, de contrebandiers et de braconniers… de braconniers… il repensa à Dalibert. Il les avait eus, lui aussi, Dalibert, les honneurs du journal… pauvre garçon… ce serait sans doute dans trois ou quatre mois, sur la place de la prison, à Orléans…

C’est alors qu’il entendit le bruit. C’était au grenier. Un bruit inhabituel. Comme un bruit de pas, mais lourds, irréguliers.

Adèle s’était mise à crier. Elle était entrée dans le salon, suivie de la grande Annie. Dépeignée, affolée… elle avait son visage des grands jours.

-Henri, mon ami, Henriii, fais quelque chose… va voir ce que c’est, je t’en supplie, on entend marcher au grenier… ou bien, non, non… je t’en supplie, n’y va pas, envoie le père Daubrisque chercher les gendarmes… vite, Henri, Henriii, vite, fais quelque chose… ! je te dis qu’on marche au grenier !

-Au grenier ? Ce doit être la pluie… il pleut si fort…

-La pluie ? un bruit pareil ? Voyons Henri, écoute !

-Alors ce sera encore le hibou…

-Un hibou n’est pas si lourd, et puis ça ne remue que la nuit, les hiboux… Henriii ! c’est un homme, j’en suis sûre… c’est Dalibert… Annie vient d’entendre à Jargeau qu’il s’est échappé… Dalibert, tu sais bien, ce terrible Dalibert, le fils de Florestine, c’est lui le braconnier dont on a tant parlé, enfin, ne prends pas cet air ahuri, tu sais très bien, c’est lui qui a tué un garde, la semaine dernière, dans les bois de Châteauneuf…. il s’est évadé tout à l’heure,  pendant son transfert vers Orléans…

– Pauvre garçon…

-Pauvre garçon ! Mais il est dangereux… dangereux… Henriii ! le garde-champêtre a lu un papier tout à l’heure, à Jargeau, c’est un homme dan-ge-reux ! Annie l’a entendu en sortant de chez l’épicier… Henri, c’est lui… c’est Dalibert… il est en fuite… il est armé…. c’est lui qui est là-haut, au grenier… je suis sûre que c’est lui… il est venu chez nous exprès… pour te compromettre, Henriii… ou pour te tuer… ah ! pour se venger… oh mon Dieu, il va nous tuer… ! Il nous tuera tous !

De nouveau on entendit le bruit, là-haut… comme un raclement douloureux sur le bois du parquet.

-Henri, hurla Adèle de sa voix de théâtre, Henriii !

Electrisé, il se leva, décrocha son fusil pendu au grand râtelier du vestibule… Adèle s’effondra dans un fauteuil, avec assez d’adresse toutefois pour éviter de froisser sa robe de soie – une robe ponceau toute neuve et très chère que la couturière avait livrée cet après-midi même, et qu’elle avait gardée sur elle, par un reste de coquetterie, peut-être, ou par ennui… plus probablement par ennui, songea-t-il… Annie lui tendit la lampe en tremblant, puis se signa et commença à marmotter une prière… Il s’avança, intrépide, dans l’escalier en colimaçon… 

Quand il eut atteint le palier du second étage et qu’il fut bien sûr d’être hors de vue, il s’arrêta. Le bruit, là-haut, s’était interrompu… L’autre avait dû l’entendre…

Il avait tout de même très peur.

Car Adèle avait raison. Il l’avait tout de suite su, que c’était Dalibert. C’était bien un homme qui marchait au grenier. Et s’il était au grenier, cet homme, ce n’était évidemment pas pour y étendre du linge ou pour mettre des pommes au frais… En fait, il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il y revenait toujours, cet homme ne pouvait être que Dalibert… c’était pour cela que les chiens n’avaient pas aboyé… ils le connaissaient… mais alors, si Dalibert était venu se réfugier là, pourquoi avoir fait tant de bruit, pourquoi les avoir tous alertés ? C’était absurde… à moins que… les cinq cents francs… Dalibert était peut-être venu chez lui à cause de cinq cents francs… et, à cause des cinq cents francs, il se promenait avec insolence au grenier, sans même essayer de se cacher… Satanés cinq cents francs, tout partait de là… 

Et ce Dalibert… ce n’était pourtant pas grand chose, ce Dalibert… juste le fils de cette Florestine qui avait été lingère chez eux, vingt ans plus tôt, et qu’Adèle avait renvoyée, lorsqu’elle l’avait vue grosse. Et lui, qu’est-qui lui avait pris ? Lui, il avait eu pitié de la pauvre fille, une simple d’esprit qui avait travaillé douze ans chez eux… il avait eu le coeur serré de pitié, lui, un notaire… de pitié, oui… alors il avait placé cinq cents francs chez un confrère d’Orléans, sur la tête du petit, pour lui assurer un avenir. C’est ensuite que la rumeur avait couru… un clerc qui avait travaillé avec lui à Jargeau où il avait encore des parents… il avait parlé… on s’était mis à dire partout que c’était lui, le père… pourtant, non, ce n’était pas lui. Florestine, cette maigre Florestine si pâle et si triste, si sotte, docile à toutes les brutes du bourg… on en avait tant parlé comme d’une certitude qu’il en était venu parfois à douter lui-même, mais non, non… ce n’était pas lui… du reste il n’avait jamais trompé Adèle… Il n’était pas sûr de ne pas le regretter, évidemment, mais elle ne lui avait jamais fait envie, cette petite Florestine… elle lui avait fait tellement pitié, pourtant, inexplicablement, lorsqu’elle était partie en pleurant, sans savoir ou aller, en poussant devant elle son ventre enflé comme un boulet… Alors il avait eu l’idée des cinq cents francs. Adèle avait été si dure avec sa morale chrétienne… Ensuite, à cause des cinq cents francs, les gens avaient jasé, on avait imaginé. Adèle avait pleuré… mais elle s’était mise à l’aimer comme une tigresse… une période heureuse, en somme, la période des cinq cents francs… ce n’est pas naturel, avait-on dit partout, de donner une somme aussi forte… Non, ce n’était pas naturel, ou plutôt, c’était tellement naturel, au contraire, d’aider un enfant naturel… mais la morale, chrétienne ou non, condamnait Florestine sans appel… et tout le monde, alors, avait donné raison à Adèle.

C’était une histoire dont il se souvenait toujours avec trouble. Car enfin, il avait donné les cinq cents francs pour réparer la dureté d’Adèle, sans s’en vanter, en se cachant… il en avait été heureux ce faisant, comme on est heureux d’une bonne action secrète… et puis il y avait eu cette indiscrétion, et cette affreuse rumeur… L’étonnant était que la rumeur ne lui avait pas déplu… qu’il s’était bien gardé de la démentir. Sa bonne action l’avait désennuyé, et, lorsqu’on avait fait courir le bruit de sa mauvaise action imaginaire, qu’il était devenu pour les commères Raveneau le chaud lapin, cette canaille de Raveneau qui cachait bien son jeu… cela avait été tout aussi divertissant… Et c’était bien curieux… Le bien, le mal, c’était égal, au fond… du moment qu’on pouvait secouer son ennui… Ce n’était pas un sujet à aborder, évidemment, dans ce bourg où il avait toujours été maître Raveneau, le notaire, l’homme riche, correct et respectable. Mais c’était un sujet tout de même… un vaste sujet… il y avait souvent pensé.

Donc, le petit Dalibert… pourquoi était-il venu chez lui ? Ce pouvait être par un vague sentiment de reconnaissance et de confiance, comme le chien exilé et blessé revient chez celui qui l’a nourri le premier… ou alors… ou alors, Adèle avait raison, c’était pour se venger, pour l’assassiner… Comment savoir ? Le bien, le mal, c’était si compliqué, cela s’emmêlait tellement l’un dans l’autre… en tout cas c’étaient les seules choses qui en valaient la peine… quoique non… il y avait aussi le danger… le danger, l’aventure, cela faisait battre le coeur plus fort… c’était bon, c’était encore meilleur…

Il reprit son avancée… marche après marche, lentement, il parvint à la porte. Il s’arrêta encore. Son coeur battait si fort maintenant qu’il lui semblait qu’on devait l’entendre, derrière la porte. Mais il poursuivit, avec un courage de guerrier dont il ne se savait pas capable, et qui l’éblouit lui-même. Jamais il ne s’était senti aussi bien.

Il poussa du canon de son fusil la porte qui grinça longuement… il faisait froid là-haut, sous les ardoises, et si sombre… on n’entendait plus rien… et on n’y voyait rien, non plus… la nuit tombait déjà… il avança la lampe… il aurait dû prendre la grosse lanterne…

—C’est moué, dit une voix. J’suis là. 

C’était bien Dalibert.

—Où donc ? 

—Là, dans l’coin aux poummes…

Une forme émergeait des ténèbres. Le jeune homme était accroupi, il avait aux pieds une lourde chaîne. Le bruit, bien sûr, c’était cela, la chaîne… Ses mains aussi étaient entravées. Bien sûr qu’il n’était pas armé… pauvre diable, il était couvert de boue, il avait l’air épuisé…

Comment avait-il pu fuir jusqu’ici, ainsi enchaîné… ? c’était stupéfiant.

—A saut et à croup’tons, que j’suis v’nu… en m’cachant partout où c’que j’pouvais… derrière les arbres, dans les bissons, à plat vent’ dans les guérets, dans tous les p’quit coins… C’est la peur qui m’donnait des ailes… fort comme un tauziau, que j’me sentais… et que j’allais, à saut et à croup’tons, plus vite que les gendarmes…

Ah…vous voulez l’savouére aussi comment que j’m’ai ensauvé ? j’ai profité d’une halte… i’s étaient à l’auberge à bouére… on m’avait attaché dans la grange comme un animau… alors j’ai proposé eul’ marché au garde… r’garde dans mes bottes, que j’y ai dit, c’est pas du foin qu’t’y trouveras… alors c’est à toué si tu veux… tope-là… Lui, il a placé les jaunets dans la doublure de sa gâpette, pour amortir eul’coup… j’ai frappé avec mes poings… j’avais convenu avec le garde qu’i mettrait un bon bout d’heure à se réveiller et à donner l’alerte, j’ai eu l’temps d’fuir… j’suis v’nu tout dret chez vous… pas bin vite, à saut et à croupt’ons, mais tout dret… 

S’ment, I vont m’ravouére à c’t’heure, i vont m’trancher la tête en place publique, si vous m’aidez point… m’trancher la tête, seigneur… J’suis accouru tout dret chez vous, tout dret chez vous, que j’suis v’nu… j’étais rendu, j’en pouvais pus, mais j’ai réussi à grimper ici… par l’échalle… j’savais bin qu’al’ y s’rait, j’l’avais vue en partant…

L’échelle, évidemment. Le père Daubrisque s’en était servi, la semaine précédente, pour aller remplacer des tuiles, au-dessus de la lucarne. Pourquoi l’avoir laissée ? C’était dangereux, de laisser ainsi une échelle, de permettre l’accès… Surtout qu’il y avait longtemps que le carreau de la lucarne était brisé… c’était par là que les hiboux passaient, du reste… et les chats, donc… Pourquoi était-il toujours si négligent, le père Daubrisque ? Il aurait pu aussi changer le carreau… il le réprimanderait… Tout de même, ce que le garçon avait fait, c’était extraordinaire… quelle présence d’esprit, quel courage, quelle force… ! digne d’Abd-el-Kader… et pourtant ce n’était que le petit Dalibert… Il l’observa avec attention… un beau gars sous ses haillons de boue et d’épines… si seulement il avait pu être vraiment son fils… au lieu de ce gandin qu’il avait envoyé faire son droit à Paris…

—J’en ai eu eud’la veine, jusqu’à c’t’heure.. mais à c’t’heure, c’est fini pour moué si vous m’aidez point… i vont m’avouére… et m’trancher l’cou… faut qu’vous m’aidiez…

—T’aider, moi ? Non. Je suis un homme honnête, un homme connu… Tu as tué un garde, je le sais très bien, un homme qui avait cinq bouches à nourrir… tu mérites ton sort, je vais appeler les gendarmes, moi. Et n’oublie pas que tu es enchaîné, si tu essaies de me faire violence, je te maîtriserai sans peine, et je crierai, pour que le père Daubrisque coure à la gendarmerie. De toute façon, ils sont tout près, les gendarmes, à l’heure qu’il est, ils battent le bois déjà, tu peux en être sûr… N’essaie pas de fuir… Epuisé comme tu es, tu n’iras pas loin avec ta chaîne…

—Non, j’irai pas loin. J’vas rester ici, et v’s allez m’aider… v’ s’allez m’aider parce que v’s êtes mon pè…

—Je ne suis pas ton père.

—J’sais bin. Mon vrai père, c’est Vogel eul’baladin, eul’montreu’ d’ours qui passe avec son bêtiau, tous les cinq-six ans… Ma mé m’l’a dit. J’suis pas sûr que ça soye sûr, vu qu’ma mère a toujou’ été une fameuse traînée, sauf vot’respect… mais ça lui plaît bin mieux qu’un notaire, ou qu’un pésan bénaise, à ma mère, un montreu’ d’ours… et à moué aussi, ça me plaît mieux… et puis ça s’accorde avec mes yeux faits au charbon, avec mes ch’veux nouérs comme l’aile du corbiau, avec mon goût pou’ l’danger et la r’bellion… Vogel, j’veux bin qu’ça soye lui, mon père… Seul’ment personne eul’ sait, à Jargeau,  et avec leurs langues qui tournent et r’tournent comme des roues d’moulin, i’disent tertous qu’c’est vous, mon père… Alors pisqu’i’l’disent tertous, c’est vous qu’êtes mon père, vous m’suivez ? C’est vous qu’avez placé les cinq cents balles pour moué, c’est comme ça…. Si vous m’donnez à ceuss qui m’charchent, on dira qu’s avez donné vot’ fi’…

—Vraiment ? Tu es un malin, mon garçon… tu me fais chanter, en somme… un chantage à la rumeur, c’est très fort…

Il hésita… l’histoire serait épatante… Un père dénonçant son propre fils et l’envoyant à l’échafaud, donnant la mort, après avoir donné la vie… ça aurait eu beaucoup d’allure… très romain… on s’écarterait de lui avec horreur… on respecterait son effrayante vertu… il était réellement tenté… Mais il se souvint du cachot de la prison d’Orléans, avec ses parois obliques… épouvantable… il ne pouvait pas infliger cette abomination au petit… à la pauvre Florestine… il avait toujours eu bon coeur… en fait, c’était déjà à cause de son bon coeur, qu’il s’était pris dans ce piège des cinq cents francs, autrefois… la générosité, c’était beau…c’était si beau ! Evidemment, si on y réfléchissait, aider un meurtrier, ce n’était pas ce qu’on pouvait appeler une bonne action… mais le sauver de l’échafaud, et du cachot tourmenteur aux murs obliques… tout de même, c’était humain… c’était beau… et puis il y fallait du courage, et c’était l’essentiel… le reste, ah ! le bien, le mal, c’était si compliqué… mieux valait ne pas chercher à débrouiller tout cela…

-… mais ne crois pas que cela me fasse peur, qu’on dise que j’ai livré mon propre fils… Au contraire, ce ne serait pas pour me déplaire… seulement, la vérité, c’est que ça me ferait bien plus de peine de te voir partir à la mort, toi que j’ai connu tout enfant… Tu aurais pu faire quelque chose de bien, avoir un avenir… tu étais un bon petit drôle autrefois… Je t’avais même fait envoyer un an à l’école, chez le père Dodin, pour que tu saches lire et écrire… Et plus tard, avec les cinq cents francs, tu aurais pu t’établir… bien sûr, ce n’était pas grand chose, mais tu aurais pu, malgré tout, acheter un bout de terre, te marier… Au lieu de cela, tu as mal tourné… Pourquoi donc ? Pourquoi est-ce que tu t’es fait braconnier ? Tu peux m’expliquer cela ? Je sais bien qu’avec ta mère, tu n’avais pas la vie facile, mais tu le savais, que chez le notaire, les cinq cents francs  t’attendaient… je sais qu’elle te le répétait souvent, alors, dis-moi, pourquoi t’es-tu fait braconnier et même un peu contrebandier, enfin mauvais garçon… ? 

—A cause eud’ l’ennui, monsieur Raveneau… ça m’a pris tellement fort quand qu’j’suis été r’venu du sarvice… Faut dire que vu qu’j’étais un fi d’put’, un bâtard, on m’avait envoyé en Algérie avec tous les moins que rin… Et l’Algérie… si vous saviez c’que c’est beau, et c’que c’est vaste, mét’ Rav’neau… et c’que les femmes sont belles, là-bas, si vous saviez, et comment qu’on s’battait… Alors quand j’suis été rentré, j’m’embêtais d’trop à travailler hounnêt’ment… j’avais b’soin de place, j’avais envie d’danger… j’suis parti dans les boués… Les boués, les bêtes… les coups de fusil, eul’danger… ça, j’aimais… Mais la vie d’pésan, ça m’f’sait trop deuil… vous pouvez même point imaginer combien qu’ça m’tourmentait d’ennui d’licher la soupe le souére au lieu d’couri… Même à c’t’heure que je suis là, boulé comme une bête, d’vant vous qui voulez m’ donner, j’la pleur’ point, non, j’la pleure point, la mauvaise vie qu’ j’a eue…

—Même maintenant, c’est vrai ?

—Non, j’r’grette rin à c’t’heure… j’ai vécu comme j’voulais…

Mais un long cri tragique montait jusqu’à eux…

—Henri, Henriii… tu n’es pas blessé au moins ? Henriii… tu m’entends ? réponds, Henri, Henriii, mon Dieu, Henriii ! je meurs d’angoisse…

—Tais-toi, Dalibert ! Et ne bouge pas surtout… Rassure-toi, ma bonne Adèle, rassure-toi, tout va bien, il n’y a personne, là-haut, absolument personne… juste le hibou…. tu sais bien, le hibou de l’an dernier…

—Tu es sûr, tu as regardé partout ? Sois prudent, Henri, il est sûrement caché sous un sac. 

—J’ai regardé partout, je te dis, partout… il n’y a que le hibou, là-haut. Un gros hibou. Il a encore grossi depuis l’année dernière… C’était ce gros hibou qui marchait et qui se cognait en tombant. Arrête donc de te monter la tête avec cette histoire de bandit…

—Alors descends, Henri, je t’en supplie, descends, maintenant, ne me laisse pas toute seule à la merci d’un bandit…

—Ecoute, mon garçon, il faut se dépêcher maintenant… Je vais descendre. Toi, tu vas rester ici, tout à fait immobile, tu m’entends. Tout à fait immobile. Pas un bruit, pas un geste… je vais revenir… je vais remonter par l’échelle avec des outils…

En bas, les voisines étaient déjà rassemblées, frissonnantes, caquetantes, effarées. On l’accueillit en héros. 

—Un hibou, répéta-t-il. Un gros hibou. Le carreau était encore cassé à la lucarne, c’est par là qu’il a pu s’introduire… l’année dernière déjà nous l’avions trouvé là… à la nuit tombante, quand il a voulu s’envoler, il a dû s’affoler, ne pas retrouver l’issue… mais je l’ai fait fuir, il ne vous tourmentera plus… je demanderai au père Daubrisque de mettre un carreau neuf, pour qu’à l’avenir cela ne se reproduise plus, voilà tout. Mais… écoutez bien… Dalibert, je l’ai vu !

—Oh !!!

—Oui, je l’ai vu, Dalibert… en me penchant pour observer, j’ai aperçu un homme qui se cachait derrière un platane, au bord de la route… un jeune… je suis sûr que c’était Dalibert. En me voyant il s’est sauvé aussitôt… il doit être loin à l’heure qu’il est…

Toutes se mirent à piailler comme une troupe de pies affolées, joyeuses au fond… Adèle posait sur le fauteuil, grasse et souveraine dans sa robe étalée, délivrée de l’ennui elle aussi, rajeunie… Elle faisait provision de récits pour des années… Il se faufila dans la cuisine que la vieille Annie avait désertée, attrapa sur la table une miche et une bouteille vide qu’il remplit d’eau à la fontaine de cuivre. Puis il descendit à la cave, et réussit à mettre la main sur les énormes pinces de fer et sur les limes que le père Daubrisque y rangeait, parmi les pommes de terre et les toiles d’araignées… il prit aussi une poignée de ces pièces d’argent qu’il avait cachées le mois précédent dans une bouteille de vieux bordeaux… il se sentait l’esprit tellement alerte… il avait bien pensé à tout, et tout lui était venu sans effort, naturellement… comme s’il avait toujours été un bandit en fuite, un rebelle…

Il remonta par l’escalier de la grange… flatta de la main pour l’apaiser son bon cheval Rousseau qui se tenait aux aguets, les oreilles basses… il plaça dans un sac de jute ses provisions, ferma la bouteille d’un gros bouchon de paille… puis il jeta encore dans le sac un vieux paletot, et une casquette que le père Daubrisque avait mis là à sécher… et encore une paire de sabots qu’on n’avait pas décrottés… et un petit sac de chaux… Il contourna la maison. L’échelle était là, solidement plantée dans la terre humide… il grimpa… 

-Tiens, dit-il simplement. J’ai apporté ce qu’il faut. Je vais d’abord te délivrer… Surtout serre les dents, ne va pas crier… Voilà, c’était dur, mais j’avais pris les bonnes pinces du père Daubrisque… Maintenant, essuie tes plaies avec de la paille… et rase-toi les joues avec la lime… la chaux, c’est pour te blanchir les cheveux, et les sourcils… n’oublie pas les sourcils… enlève ton paletot et tes bottes, prends les effets que je t’ai mis dans le sac… ensuite, tu vas manger un peu, et boire, surtout, pour reprendre des forces.

-C’est bon, maintenant… Tu es un peu remis ? Raconte-moi donc, avant que je parte, la vie dans les bois…

Les yeux du garçon s’éclairèrent.

—La vie dans les boués, c’est…  y a… enfin… l’ vent qui passe et qui vous fouette le visage avec des branches… et pis l’odeur des feuilles… les pas qu’enfoncent dans la gadoue… les ronces qui vous attrapent au genou… les troncs qui craquent… et les bêtes… les bêtes, leurs ch’mins dans l’harbe, leurs yeux qui luisent… et pis tout… poser l’ fil fer pour les pièges… allumer les feux dans la nuit et les r’couvri eud’ terre pour pas que l’gardeus y voye rin … et pis l’grabuge quand i s’amène à la fin… la vie dans les boués, c’est…

—Et le danger ? Le garde justement, il a le droit de te tirer comme un lapin… tu n’avais pas peur ?

—Eul’ danger, c’est ça justement que j’aime… sans danger, voyez-vous, on s’embête…

—Et tu t’es jamais ennuyé, toi, dans les bois…

—Non.

—Voilà ce que nous allons faire, alors. Ecoute attentivement. Je vais sortir par l’échelle, en emportant dans le sac les débris de la chaîne et des menottes, et aussi ton paletot, et tes godillots, et la bouteille, je vais cacher tout cela dans un endroit sûr. Quand les gendarmes vont venir, je dirai que j’ai déjà fouillé le grenier moi-même, ils regarderont l’échelle, ils hésiteront, mais ils ne monteront pas, parce que je suis maître Raveneau, et qu’ils n’oseront pas mettre en doute ma parole. Je leur dirai que je t’ai vu t’enfuir dans la direction de la Loire. Toi, tu resteras là-haut immobile, tout à fait immobile. Dans un jour ou deux, quand ils auront trouvé au bord de l’eau ton paletot déchiré, tes godillots et les débris de ta chaîne, ils te croiront noyé, ou parti au fil de l’eau… ils ne te chercheront plus par ici. Tu attendras mon signal : j’imiterai le cri du hibou à la nuit… quand tu m’entendras, tu mettras la casquette sur ton crâne, t’emporteras les sabots… et des pommes aussi, pour la route. Tu marcheras sans trop te presser, un peu voûté… tu te couperas un bâton de noisetier pour t’appuyer dessus… tu salueras les passants, tu paieras à l’auberge, mais pas trop largement non plus, tu prendras la patache quand tu pourras… tu éviteras de marcher sur les petits chemins, et quand il faudra que tu ailles à pied, tu suivras toujours la grand route, tu iras vers le nord… Tu te souviendras de tout ? Dans la poche du paletot que je t’ai donné, tu trouveras de l’argent que j’y ai mis moi-même, et aussi un papier que le père Daubrisque y garde en tout temps… si on t’interroge, tu t’appelles Daubrisque, désormais, tu es natif de Châteauneuf, et tu as quarante-neuf ans, c’est écrit sur ton papier, tu te souviendras ? 

—Et si viennent ici avant qu’j’aye pu m’ensauver ? Si m’trouvent ? I doivent bien savouére, pour l’histouére à ma mé, et pour les cinq cents balles ? I vont v’enir ici fouiller…

—Tu n’as rien à craindre. Je suis maître Raveneau, tu comprends, l’homme le plus riche du canton, je ne risque rien. Mais s’ils te prenaient… s’ils me faisaient mon procès aussi, pour t’avoir aidé… eh bien, j’irais au bagne… tu ne me crois pas capable de sacrifice, de courage ? Tu me prends pour un notaire… 

—Faites escuse, mét’ Rav’neau… j’créyais…

—Non, je suis un notaire, tu as raison, je suis vraiment un notaire, et un notaire retiré, et même un notaire engraissé, ce qui est encore pire, alors tu vas me rendre les comptes que tu me dois :  dis-moi, les cinq cents francs, qu’est-ce que tu en as fait, des cinq cents francs, hein ?

—Après mon sarvice, quand que j’suir r’tourné cheus nous, j’ai hésité quéq’temps, j’pensais à une affaire qu’on m’avait proposée… mais je les ai laissés dans l’étude à mét’ Aucard pour finir, i’z étaient bin placés à faire des p’tits… et pis… et pis ça m’disait trop rin d’y toucher… j’avais pas envie d’êt’ comme qui dirait un gros môssieu… et pis… et pis y avait aut’chose encore qui m’chiffonait… j’le savais bin qu’vous étiez point mon pé, alors j’avais dans l’idée d’vous l’rendre, un jour, cet argent, par honnêt’té… ou au contraire, de l’laisser cheus l’notaire jusqu’à ma mort, pour qu’ma mère en hérite, vu qu’a s’fait vieille et qu’al aura besoin d’soutien… quand je m’s’rais pris l’dernier coup de fusil ou… ou bin même… enfin vous savez bin à quoi qu j’pense aujourd’anhui… Seul’ment, c’est drôle, juste avant mon malheu’, y a eu un bon coup à faire dans la contrebande du tabac, on m’a proposé la chose et j’ai dit soit… mais i fallait des sous… alors j’suis été les quérir tout’même, mes cinq cents balles, cheus mét’Aucard, et je les ai cachés dans mes bottes… j’les avais sur moué quand on m’a arrêté…

—Ah… tu as eu tort, pour la contrebande, mais tu es un bon gars tout de même, d’avoir pensé à rendre l’argent, et surtout, d’avoir pensé à ta mère… Je me chargerai de l’aider, ne te tourmente pas… Alors… comme ça, c’est… c’est mon argent que tu as proposé au gardien… coeur vil et corruptible… enfin, il y en a dans tous les métiers… Au moins ils auront servi à quelque chose, finalement, mes cinq cents francs de notaire… j’en suis heureux, très heureux…

.

Ça n’avait pas été si facile, finalement, mais il y était arrivé… il s’était souvenu de ce trou, derrière le bûcher, qui se fermait d’une trappe pourrie… il y avait tout jeté… puis il était rentré à la maison, par la cave…  Les femmes étaient toujours là, à s’agiter et à bavarder. Elles ne s’occupaient plus de lui… Adèle avait tant à dire… Il jeta un coup d’oeil à la fenêtre. Ils étaient là, ils avançaient en rang sur la route. A cheval… ils devaient venir d’Orléans…

Il leur tiendrait tête. Il ne flancherait pas. Le lendemain, il irait déposer sur la rive du fleuve les affaires de Dalibert… et si quelqu’un le voyait, eh bien, si quelqu’un le surprenait… il avait son fusil, n’est-ce pas ? 

Les chevaux approchaient. Les armes luisaient sous la pluie. Ils étaient bien vingt, tous armés et casqués.

Et lui, seul devant eux, sur le chemin boueux, soulevant son chapeau pour saluer… vraiment, il se sentait bien, heureux même, tellement heureux. Il y avait très longtemps qu’il ne s’était senti aussi heureux.

 

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

16 commentaires pour Le hibou

  1. jill bill dit :

    Ah Carole c’est une bien belle histoire…. Bravo et merci !

  2. mansfield dit :

    Une belle description de l’ennui, de la condition dans laquelle la vie nous place et qui est une chaîne lorsqu’elle ne ne nous convient pas ou plus. Un beau compte rendu d’une époque aussi.

  3. sapristi dit :

    divine cette plume…

    Oups

  4. almanitoo dit :

    On se croirait dans l’univers de Balzac. Ce notaire va vaincre l’ennui en découvrant la bonté après avoir jeté aux orties les contraintes étroites de la société bourgeoise et il va même devenir heureux!
    Un beau conte philosophique qui pourrait s’adapter à toutes les époques.

    • carolechollet dit :

      Il va aussi découvrir le danger… car ces gendarmes d’Orléans… se laisseront-ils impressionner par son état de notaire retiré ?
      L’époque a été choisie pour diverses raisons, et aussi parce que j’ai mélangé pour faire lever la pâte quelques très vieux souvenirs de famille.

  5. mbj dit :

    Une bien belle histoire qui nous plonge dans l’atmosphère Maupassant… Mourir, oui mais pas d’ennui.

  6. Catheau dit :

    La fille de notaire que je suis aime cette réhabilitation littéraire du personnage du notaire !

    • carolechollet dit :

      Alors tant mieux. J’ai cousu ensemble un numéro du « Voleur » de 1843 et plusieurs souvenirs de famille assez anciens pour être devenus fictions. Un notaire y jouait le mauvais rôle, j’ai essayé de le retrouver dans son humanité complexe.

  7. fanatiques2numerique dit :

    vraiment excellent. j’aime la « langue » de Dalibert…

  8. Cardamone dit :

    J’adore cette nouvelle, ton écriture, sa subtilité, sa beauté, bien sûr comme toujours, cette rencontre de deux personnages très attachants, leur rapport à la vie, les petits refrains plein de finesse sur le bien le mal, l’ennui… Merci Carole pour cet excellent moment de lecture!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s