L’éclipse

Cela n’avait aucun rapport. « Absolument aucun rapport. » Elle était tellement irrationnelle. « Toujours dans l’analogie, dans la pensée magique… ». Cela n’avait absolument aucun rapport, évidemment, mais elle avait pensé à Christian. 

Il avait dû lire l’article, lui aussi. Ils étaient abonnés à tout, autrefois. A La Recherche, à Pour la Science, à Nature… même à Science et vie, dont il disait tant de mal depuis qu’ils avaient tronqué une interview qu’il leur avait accordée. Elle reprit le magazine…

  « Comète ISON, a-t-elle survécu ?

Selon les dernières informations données par la NASA, en date du 30 novembre, la comète ISON aurait pu survivre à son passage aux abords du soleil, sous la forme d’un fragment qui contiendrait encore une partie de son noyau. Mais force est de constater que sa brillance a considérablement diminué… »

Elle reposa la revue. Elle essaya de se représenter la comète, lancée seule et glacée dans l’infini, brisée, poursuivant son chemin comme une bête blessée. « Tu es tellement irrationnelle… », c’était ce que Christian aurait dit. Il avait certainement suivi de près le destin d’ISON. C’était le genre de sujet qui le passionnait. Il devait avoir des idées bien précises sur la survie du noyau. Et si la comète disparaissait, finalement, lui échappant à jamais en une pluie de poussières ? Il serait tellement dépité… Sans doute avait-il acheté à l’avance une caméra numérique de très haute définition, préparé une documentation complète, et planifié un voyage en Islande. Ou en Inde. Pour voir la comète dans les meilleures conditions possibles. En compagnie de… comment s’appelait-elle, déjà, sa nouvelle compagne ? Celle qui avait succédé à l’étudiante, partie au loin avec un étudiant. Celle qui le quitterait bientôt, à son tour. Car ce n’était plus lui qui quittait les femmes, désormais. Elle sourit. Cela lui était bien égal, à présent.

Pourquoi la comète ISON n’aurait-elle pas pu s’en sortir, après tout, de ce grand vent de feu qu’elle avait traversé ? On peut survivre à tant de choses. Elle s’en était bien sortie, elle, fêlée et fragmentée, laissant derrière elle beaucoup de poussière, mais conservant intact, tout au fond de son être, ce qu’on pouvait bien appeler son noyau. Elle était devenue tout à fait vieille, elle s’était éteinte, ridée et appauvrie comme un abricot fané. Mais elle avait poursuivi son chemin, malgré tout. Même il lui semblait qu’elle était devenue plus légère. Plus libre. Peut-être courageuse. Ou seulement opiniâtre. Mais elle-même enfin. Cela lui semblait si loin maintenant, sa vie d’avant. Sa vie avec Christian. Sa vie sous l’emprise de Christian. Si loin. Si sombre. Si froid. Elle plissa le front, et rappela ses souvenirs, comme elle le faisait de temps à autre pour vérifier s’ils faisaient encore mal, ou peut-être simplement pour ne pas perdre de vue leur empreinte, dans les décombres du temps…

Il y avait… quatorze ans… peut-être même quinze ans maintenant. C’était en août, de cela au moins elle était sûre. Un  été maussade et frais. Le jour s’était levé très gris ce matin-là. Elle s’en souvenait si bien. « Saison triste », avait-elle pensé lorsqu’elle avait fermé à clé, en partant, la porte de leur maison. « Saison triste, maison triste ». Une belle maison cossue bâtie autour du grand miroir indifférent de sa piscine, sur laquelle elle avait jeté un dernier regard. Et elle avait fermé la porte à double tour, comme elle aurait enfermé sa tristesse.

Ils avaient longtemps roulé. Le voyage était préparé depuis des mois. « L’éclipse du siècle, avait dit Christian. Une éclipse totale. Exceptionnelle. Nous n’en verrons jamais d’autre. A moins  d’aller en Nouvelle-Zélande ou au Costa Rica. Il faut avoir vu cela dans sa vie. Il faut aller la voir au meilleur endroit… » C’était un homme qui disait toujours « il faut ». Il faut, on doit. Un homme qui savait toujours ce qu’il y avait à faire. Il savait qu’on ne pourrait bien observer l’éclipse qu’au nord-ouest du pays, et qu’elle serait particulièrement spectaculaire en bord de mer. Il avait donc décidé qu’ils devaient se rendre en Normandie. Sur la carte il avait pointé Étretat. Ils iraient jusqu’à Étretat. A Étretat, sur les falaises, face à l’océan, ce serait vraiment parfait, inoubliable. « Il faut aller à Étretat, pour saisir de l’éclipse toute sa beauté inoubliable… » Elle était si passive. C’était lui qui savait. Et elle l’avait suivi. Ainsi qu’elle l’avait toujours fait.

C’était un long voyage, depuis Nice où ils habitaient, aussi avaient-ils fait une étape à Bourges. Pour ne perdre que le moins de temps possible, Christian avait réservé une chambre aux marges de la ville, là où se nouent autoroutes et rocades, dans un de ces hôtels corrects qui appartiennent à des chaînes et vous proposent un confort standardisé, précis et impersonnel. C’était là, dans la chambre au sol dallé de plastique gris, debout devant la fenêtre à double vitrage qui donnait sur une banque, vêtu du jean de marque et du polo griffé qu’elle lui avait offerts pour son anniversaire et que Marisa avait repassés pour lui la veille, qu’il avait décidé de parler, évitant de la regarder.

Il l’avait laissée s’asseoir dans le fauteuil design. Il s’était approché de la fenêtre. Il était resté un moment immobile, puis il avait commencé.

Et il avait tout dit, d’un coup, d’un ton neutre, détaché et rapide. Comme s’il avait simplement déballé sa valise, ouvert son ordinateur, envoyé par e-mail un message longuement préparé. Il avait été concis, technique. Net. Ordonné. Il avait tout déballé, avec l’efficacité raide qui le caractérisait.

Sa rencontre avec une jeune femme aussi jolie que brillante – elle avait aussitôt pensé : « une étudiante » -, leur attirance immédiate. Le couple heureux qu’ils formeraient à Lausanne où il avait déjà obtenu sa nomination comme professeur invité. La séparation à l’amiable qu’il avait décidée. Son départ de France dès la semaine suivante. L’offre qu’il lui faisait de garder pour elle, en tant qu’épouse lésée, la belle maison de Nice. La pension qu’il lui verserait pour qu’elle puisse conserver ce qu’il avait appelé son « confort matériel ». Le divorce à prévoir dans les meilleurs délais, et le nom des avocats qu’il avait déjà choisis pour chacun d’eux. Le souci qu’il avait eu d’avertir tous les membres de leur mince famille par un courrier détaillé qu’ils recevraient le lendemain, afin que chacun ait en main tous les éléments nécessaires pour analyser la situation, sans céder à ce qu’il avait appelé « un sentimentalisme ridicule ». Son désir de rester en bons termes avec elle, son épouse de trente ans, et son extrême répugnance pour les cris et les pleurs…

C’était à ce moment qu’elle s’était mise à gémir. Une sorte de long vagissement qui était sorti de sa gorge, qu’elle ne songeait même pas à arrêter. Il s’était retourné, surpris. Elle se balançait, lourde et machinale, d’avant en arrière, en gémissant, comme font lorsqu’ils souffrent les très petits enfants, et les vieillards qui ont perdu l’esprit. Il l’avait saisie brusquement aux épaules, reconnaissant probablement ce qu’il appelait d’habitude « une sale crise d’hystérie », et il l’avait enfoncée fermement dans le fauteuil où elle était assise. Puis il l’avait regardée, avec un dégoût mêlé d’une sorte de déception méprisante, comme si elle, sa créature, qu’il avait si longtemps contrainte à la rationalité et à la maîtrise d’elle-même, ou du moins au silence, l’avait finalement trahi…

Le cri avait lutté, longtemps. Enfin il s’était tu, et elle avait demandé, épuisée, vaincue : « Pourquoi ? »

A cette question précise et raisonnable il pouvait répondre.

— Je veux être heureux, avait-il dit très calmement, de ce ton neutre qu’il avait décidé de garder jusqu’au bout. Avec toi, je ne l’étais plus. Plus suffisamment. L’occasion s’est présentée à moi de refaire ma vie, de connaître à nouveau l’amour, de vivre une seconde jeunesse. Tu as vieilli, beaucoup vieilli, permets-moi de te le dire. Tu t’es laissée vieillir. Je n’aime pas qu’on se laisse aller. Je ne veux plus vivre avec un être qui me tire vers l’ennui et la vieillesse.

Et à cet instant elle avait su qu’il lui avait tout pris. Tout. Son foyer. Sa vie. Son présent. Son avenir. Son passé. Ses souvenirs heureux, qui ne seraient plus désormais que des souvenirs malheureux. Les enfants qu’elle n’avait pas eus, puisqu’il n’en avait pas voulu. Son corps, qui ne serait plus qu’un vieux corps de vieille femme. Son cœur vivant, tout glacé par l’angoisse. Elle eut nettement l’impression de fouler le vide. De marcher en tombant comme dans les cauchemars qu’elle faisait, jadis, lorsqu’elle était cette petite fille pauvre et angoissée que la nuit bouleversait. Oui, cet homme rationnel qui voulait tirer de sa propre vie le meilleur parti, qui mesurait avec précision son bien-être, qui abandonnait sans regret ce qui ne le rendait pas suffisamment heureux, cet homme assuré de savoir ce qu’il voulait, il lui avait tout pris, à elle, d’un coup, sans lui laisser la monnaie des jours enfuis.

Alors, pourquoi l’avait-il emmenée si loin voir cette éclipse ? Il aurait pu partir seul dès la veille, après une brève explication, pour Étretat, ou ailleurs, là où la fille l’attendait. La laisser derrière lui, brisée, errer dans la maison cossue emplie d’objets et de photos. Sans doute, par un reste de honte, avait-il préféré annoncer son départ hors des murs de ce qui avait été leur maison. Dans la pénombre d’une chambre anonyme. Ou bien il avait souhaité lui offrir encore quelque chose, pour que jusqu’au dernier moment elle ait quelque chose à lui devoir. A moins – et c’était sans doute le plus probable – qu’il n’ait voulu rester, par-delà la séparation, celui qui la conduisait. Le maître. Celui qui traçait la route. La route rationnelle et compliquée qu’elle avait à suivre.

Ce n’était qu’un peu avant l’aube qu’elle avait réussi à lui dire à voix haute, se levant enfin, vacillante et tremblante, du fauteuil où elle était restée recroquevillée : —Prends garde… une jeune femme… une jeune fille sans doute… Tu crois pouvoir la dominer… une étudiante fascinée qui t’admire, qui t’écoute comme un maître… Mais prends garde, elle secouera le joug, elle, poussée par la force de cette jeunesse qui t’a paru si facile à soumettre. Elle te quittera. Et à ton tour tu tomberas dans le vide, sans avenir, sans présent, sans passé. A ton tour tu connaîtras la faiblesse, la vieillesse, la douleur…

Mais il était encore profondément endormi. On entendait sa respiration rauque. A chaque inspiration montait un ronflement sourd et obstiné comme un râle. Il avait cru la vaincre, mais elle s’était relevée pour l’observer, pour le juger peut-être, et ce qu’elle éprouvait maintenant envers lui était une sorte de pitié. C’était curieux, cette impression, alors qu’elle le regardait dormir, de le voir se noyer, dérivant dans sa nuit. Dans l’abandon du sommeil il ressemblait à n’importe quel autre naufragé emporté par le flot du temps, tournoyant immobile dans le vent des ténèbres, et s’efforçant de prendre haleine. Il se croyait fort, mais il n’était qu’un être humain, fragile et promis comme elle à la solitude. Bien plus fragile encore. Car lui, il ne savait pas qu’il l’était.

Ils avaient quitté la chambre dès huit heures. Le temps était lourd et couvert. Plus lourd et plus couvert encore que la veille. Beaucoup plus lourd et couvert apparemment que ce qu’on avait annoncé les jours précédents. C’était un détail que Christian ne pouvait pas négliger. Dans le hall de l’hôtel il avait composé le numéro du service météo de Normandie, qu’il avait pris soin de noter en partant. « Ça ira, avait-il dit, on peut continuer vers Étretat, le temps se dégagera sur la Normandie entre midi et 14h. » Elle s’était demandé ce qui se serait passé s’il avait plu, s’ils avaient dû piétiner ensemble dans la boue, tout frissonnants, si l’étudiante trempée de pluie s’était lassée d’attendre, au rendez-vous fixé. S’ils avaient dû partir ensemble, hésitants, incertains, dans une autre direction, pour avoir une chance de voir l’éclipse. S’ils avaient eu un accident sur la route glissante. Si… Mais c’était absurde. Irrationnel. Impossible. Christian avait tout prévu, ses calculs étaient faits. Leurs vies ne pouvaient plus dévier du cours qu’il leur avait tracé, auquel les avocats donneraient plus tard sa forme légale et correcte. 

Cependant ils n’avaient pas pu aller jusque à Étretat, à cause de la circulation très dense, dans l’afflux de toutes ces voitures venues de partout, massées sur la route de l’éclipse, comme un cortège d’exode. Alors, comme le temps pressait, Christian avait quitté la route en jurant, quelque part dans l’Orne, et il s’était arrêté rapidement, dans un chemin de terre, à la lisière d’un champ. D’autres voitures s’étaient garées derrière lui. Des familles étaient descendues, avec des petits enfants énervés et joyeux. Christian l’avait entraînée à l’écart. Ils avaient attendu, l’un près de l’autre, silencieux. Elle s’était assise contre un tronc d’arbre mort, tombé en travers d’un fossé. Elle avait regardé devant elle, incapable de s’intéresser à ce qui allait se tenir là-haut, dans l’écrin coléreux des nuages. Un petit tracteur tirant une lourde moissonneuse-batteuse était entré lentement dans le champ. C’était un petit tracteur roux, laborieux, incongru. lent et boueux comme un vieil âne. Christian l’avait obligée à chausser ses lunettes spéciales. Il avait déjà mis les siennes, bien sûr, d’étranges lunettes noires et larges qui lui faisaient un masque sombre à la place du visage. Puis il avait soigneusement préparé son appareil-photo, un reflex numérique très cher qu’il venait d’acheter, un modèle extrêmement novateur à cette époque où le numérique était encore rare, qu’il avait placé sur un trépied dont il avait ajusté les longues tiges métalliques.

Puis les nuages s’étaient écartés, petits soldats dociles. Le soleil avait fait resplendir une dernière fois le monde. Le métal du trépied avait scintillé comme l’acier d’un canon. Mais bientôt on avait vu l’ombre dévoratrice glisser dans la lumière, en absorber lentement la brillance. A douze heures trente-et-une, comme il était prévu, la nuit était tout à fait tombée. Les enfants s’étaient mis à hurler. Puis tous s’étaient tus. C’était une nuit étrange, brutale, profonde, et froide. Sans aucun chant d’oiseau. Une nuit d’éclipse. Elle s’était senti frissonner. Près d’elle, penché sur son trépied, Christian visait et enclenchait à intervalles réguliers. De temps à autre, il modifiait un réglage sur son appareil en s’éclairant de la lampe de poche qu’il avait apportée. Et de nouveau on entendait le claquement sec, crépitant, du déclencheur réarmé. Dans le champ, là-bas, le cultivateur, indifférent, avait allumé ses phares pour continuer sa moisson. Puis la lumière était revenue, lentement, aussi froide et poussiéreuse que l’avait été l’obscurité. Les enfants avaient battu des mains et s’étaient mis à courir en tous sens, comme délivrés, dans la tiédeur du jour qui retrouvait peu à peu ses couleurs. Les mères, avaient commencé à déballer les pique-niques et les bouteilles d’eau sur les talus semés d’avoines folles. En face d’elle, les phares du tracteur étaient restés allumés. Il allait et venait dans le champ comme un vieil âne acharné à sa tâche, comme si jamais pour lui il n’avait été question de céder à l’éclipse… Christian avait vérifié ses photos, sur l’écran de l’appareil, tout en faisant des observations sarcastiques au sujet du rustre qui avait préféré labourer son champ. Il y a vraiment des idiots sur terre, des gens qui ne savent pas profiter des occasions qui se présentent à eux, des imbéciles qui ne savent pas apprécier la valeur de la vie. La valeur de la vie… elle s’était demandé ce que ce serait, désormais, pour elle. Ce que ce serait, tout simplement, que la vie.

Ils étaient remontés dans la voiture, et il avait aussitôt déclaré qu’il la déposerait à la gare de Caen. Il avait réservé et payé d’avance le repas qu’elle prendrait au restaurant de la gare. Ensuite, il lui suffirait de monter dans le train. Il lui avait pris un billet de première classe jusqu’à Nice. Il y aurait des correspondances. Elle pourrait manger le soir à Limoges où l’attente était plus longue. Elle arriverait tard dans la nuit. Un taxi l’attendrait à l’arrivée, elle n’avait à se soucier de rien. Marisa avait reçu la consigne de la recevoir dans la maison vide. Elle passerait avec elle la fin de la nuit, et toute la journée du lendemain, c’était convenu. Il s’était occupé de tout. Lui, il s’en irait en voiture de son côté. C’était mieux ainsi. Puisqu’elle n’avait pas le permis. Puisqu’ils ne devaient plus vivre ensemble. Il ne voulait pas qu’elle puisse encore croire… Elle savait parfaitement qu’il détestait les situations ambiguës, qu’il avait toujours eu en horreur l’hypocrisie. Qu’il ne supportait pas de mentir.

Il était pressé, évidemment. Elle avait alors pensé à cette fille qui l’attendait quelque part. Qu’il allait rejoindre et étreindre. L’après-midi même. Ce serait à Caen, elle en était sûre, ce serait forcément à Caen, puisqu’il avait choisi pour son train la gare de Caen. Ou bien ce serait à Étretat. Il garerait la 605 devant un hôtel qui ressemblerait à celui de la veille, ou alors sur une place ornée de palmiers, devant un palace à tourelles et à colombages, comme celui où ils étaient descendus, jadis, l’été où étaient venus voir les falaises. Mais qu’importait le décor ? Ils entreraient, ensemble. L’étudiante avancerait dans son halo de jeunesse, et lui marcherait grisonnant, un peu voûté. Main dans la main, ils prendraient l’ascenseur, le regard noyé. Pourtant, devant le grand miroir, elle n’oublierait pas de vérifier d’un coup d’œil son maquillage, tandis qu’il ajusterait discrètement son polo sur son ventre un peu saillant. Dans la chambre, il parlerait, il parlerait longtemps, il parlerait de l’éclipse, elle en était certaine. Il ne pourrait pas s’empêcher d’en parler, d’exposer son savoir. Il expliquerait à l’étudiante tout ce qu’il fallait en savoir. Il lui ferait admirer ses photos – les photos qu’il avait prises près de sa femme, avant de la quitter – mais cela, il ne le dirait pas. L’étudiante s’ennuierait un peu, elle admirerait docilement son savoir, et son habileté de photographe. Puis il tirerait les rideaux, leurs corps s’échaufferaient. La fille aurait une peau tiède et lisse, un ventre souple et bronzé, d’une belle couleur d’abricot mûrissant… Non, à cela elle ne devait pas penser… car la jalousie, aussi, la jalousie devait faire partie de ses plans… Il ne l’avait emmenée si loin, elle le comprenait maintenant, il ne l’avait traînée jusqu’en Normandie, qu’afin de la plonger dans ces ténèbres, pour s’emparer définitivement de ses pensées tourmentées, de son cœur glacé de femme délaissée.

Il l’avait approchée au plus près de l’autre, pour qu’elle se consume à ses rayons. L’autre… Elle avait vu un instant son ventre tiède, et senti sous sa propre paume, douloureusement, le grain doux de sa peau. Puis elle n’avait plus rien vu ni senti : sa solitude était devenue si vaste et si froide qu’elle avait éteint même la jalousie. Elle s’était seulement demandé comment elle allait affronter la douleur, dans le train rempli de passagers indifférents. Est-ce que Christian le savait, lui qui savait tout, si la douleur avait un terminus, et à quelle gare on descendait, et au bout de combien de jours ou de mois ? Car, elle le pressentait, du train de la douleur, un jour on descendait, et soudain on savait où on était, et on marchait, sauvé, enfin sûr de ses pas. Mais où donc, où donc allait-on, après ? Car ce n’était certainement pas vers la grande maison de Nice. Dans cette maison, au bord de la piscine qu’emplirait, soir après soir, le reflet solitaire des étoiles, elle ne reviendrait jamais. Elle ne suivrait pas le chemin que Christian avait tracé pour elle. « Nous sommes des privilégiés, tu as bien joué en m’épousant, lui avait-il souvent dit comme en plaisantant. Tu n’avais rien, et te voilà pour toujours à l’abri du besoin. En cas de séparation comme en cas de décès. D’autant que nous n’avons pas de descendants directs. » Jamais elle n’avait répondu à ces paroles qui remuaient à vif son âme de mère amputée de ses enfants. Mais elle allait répondre, enfin. Elle ne voulait plus de ce confort de prisonnière qu’elle avait si longtemps accepté. Elle ne voulait plus rien de lui. Elle téléphonerait à Marisa, tout à l’heure. Marisa l’aiderait, peut-être, à trouver un logement, peut-être même un petit emploi, quelque part. Marisa s’y connaissait en matière de survie. Marisa lui avait confié beaucoup de choses. Elle l’aiderait d’une façon ou d’une autre à échapper à Christian.

Quand le train était entré en gare de Paris-Saint-Lazare, il faisait presque nuit. Mais elle se sentait bien, très calme. Elle se tenait déjà debout, dans le couloir étroit et surpeuplé des secondes classes, quand les lampes du wagon, que tous s’apprêtaient à quitter au terminus, s’étaient inutilement éclairées. Elle s’était souvenue du paysan sur son tracteur, allumant absurdement ses phares pour traverser l’éclipse. Puis elle avait pensé que Christian avait certainement raconté l’anecdote à son étudiante. Il lui avait expliqué en détail ce qu’était une éclipse, puis il avait parlé du paysan : « …un rustre, même pas été capable de couper son moteur pour regarder l’éclipse. » Alors ils avaient ri ensemble. « Il y a vraiment des imbéciles, des gens irrationnels et butés, avait-il dit, qui ne comprennent rien à rien, qui ne savent pas profiter de la vie, tirer parti de ce qui s’offre à eux. » C’était vrai qu’il fallait être un imbécile pour ne pas comprendre la valeur de la vie, ne pas saisir les occasions offertes. Pourtant, ces phares tremblants du petit tracteur avançant dans la nuit… elle devait être bien sotte elle aussi… elle leur avait trouvé, dans cette obscurité glacée qui était tombée brusquement sur le champ, quelque chose comme de la beauté. Une sorte d’opiniâtreté qui avait sa valeur. Une forme de courage.

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11 commentaires pour L’éclipse

  1. Jill bill dit :

    Jamais tout à fait simple une rupture, monsieur aime les « nouveautés, » les plaisirs neufs… inutile de le retenir dans ces conditions…. Merci, jill

    • carolechollet dit :

      Pour moi, Christian est le type du manipulateur, attaché d’abord à dominer, qui sera « rattrapé » un jour par sa propre faiblesse. Finalement, sa proie se détache de lui, mais elle ne pouvait pas le faire tant qu’elle était sous son emprise.

  2. almanitoo dit :

    On ne peut qu’être ému devant l’amour total, soumis que cette femme a porté à Christian, s’oubliant, s’effaçant complètement devant lui.
    Mais en même temps, en choisissant la facilité de se laisser porter au point d’effacer sa propre existence, on ne peut s’étonner que Christian se tourne vers ce que la vie lui offre de plus piquant: le risque, quitte à ce que ce nouvel amour ne soit qu’une éclipse.
    Mais en décidant de ne pas suivre l’itinéraire prévu par Christian, elle reprend déjà sa vie en main, il est seulement regrettable qu’elle ne l’ai pas fait plus tôt!

  3. phil dit :

    Un portrait réussi du manipulateur pervers. Si seulement de tels personnages pouvaient ne pas exister…

  4. louv' dit :

    Ton texte est bouleversant. Ce qui semble être une histoire banale et classique chez les autres, est en vérité un raz-de-marée, lorsqu’elle est vécue. Bien sûr, « elle » en tirera une certaine force, après coup.
    Restera la cicatrice, profonde et indélébile. ..

  5. Catheau dit :

    Quel meilleur commentaire pour votre beau texte que ces mots de Bobin :
    « Tu sais ce que c’est la mélancolie? Tu as déjà vu une éclipse? Et bien, c’est ça : la lune qui se glisse devant le coeur, et le coeur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. »
    La folle allure (1995)
    Christian Bobin

  6. zadddie dit :

    Aimer encore ( puisqu’elle y ^pense même de temps en temps) mais vivre aussi..

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