Départ

Sur le chemin qui grimpe vers Beg Penn Hir, Fanc’h Menez réfléchit. Il va sur ses treize ans. Il est en âge. Il faut prendre un état. C’est pour cela qu’il s’est rendu à Brest, avec le père Olive, la semaine passée, sur le bateau de Yann Ar Floc’h, voir dans le port le capitaine de la Belle-Adèle. Demain, le Goéland de Yann Ar Floc’h reprendra la route de Brest, et lui, Fanc’h Menez, partira seul pour rendre sa réponse au capitaine de la Belle-Adèle. C’est convenu ainsi. Le père Olive lui a dit : « Tu feras comme tu l’entendras, je vais te présenter à mon ami le capitaine Cadiou, ça ne t’engagera encore à rien. Tu réfléchiras, tu décideras. Cadiou attendra une semaine ta réponse. » Le père Menez n’a rien dit quant à lui. Il a seulement hoché la tête, et ses yeux ont cessé de sourire. La terre est pauvre, ici, et les quelques arpents battus de vent qu’il pourrait lui laisser ne feraient à son fils qu’une pauvre vie de pauvre, comme la sienne.

C’est si drôle que ce jour arrive, dans la vie d’un enfant, où il faut faire le grand choix.

Si son père n’avait pas été cet homme doux, un peu timide, qui parle peu mais dont les yeux sourient toujours, Fanc’h Menez n’aurait pas eu à choisir : il serait parti en jurant, lassé de recevoir des coups. Il se serait embarqué dans la fureur et la révolte, comme Fanc’h Bihian, qui n’écrit jamais, et qui est aujourd’hui en Amérique, en Chine, ou en Australie, ou aux Samoa, ou mort peut-être, nul ne le sait.

Mais un gars dont le père est bon doit choisir : entre la tranquille affection et l’inconnu qui fait battre le coeur.

Si sa famille avait eu du bien, un nom, Fanc’h Menez n’aurait pas eu à choisir : il aurait porté fièrement tout le poids de son héritage, il se serait, sans y penser même un instant, solidement enchaîné à une terre, une manufacture, un château, un rang, une fortune à perpétuer.

Mais un gars qui n’a rien doit choisir : entre pauvreté et misère.

S’il n’avait pas été d’un pays de mer, Fanc’h Menez n’aurait pas eu à choisir : sans doute il aurait continué le métier de ses pères, se serait lentement desséché dans une boutique, exténué derrière une charrue. Ou bien il se serait vendu à des machines, dans une grande manufacture, comme le cousin Terrien qui est né à Paris, et qui s’échine, crevant la faim, là-bas, quelque part, sous de hauts murs de brique.

Mais un gars de Camaret doit choisir : entre la terre et la mer.

S’il n’avait pas connu le père Olive, Fanc’h Menez aurait peut-être pu se faire marin pêcheur, comme son grand-père Garriou, le père de sa mère. Il aurait tendu ses filets pour attraper la mer, et il aurait eu aussi son toit de chaume sur la terre. Il aurait été un homme de l’entre-deux, en somme, un cueilleur de sardines, un laboureur de l’eau. Et sa voile aurait eu la teinte brune de la glaise des champs et des algues fanées du rivage.

Mais un gars qui a connu le père Olive doit choisir : entre l’ici-bas et l’au-delà.

Et c’est curieux comme tout cela se fait. On rêve, on rumine, puis une rencontre, un hasard nous oblige à comprendre quelle obscure volonté s’est lentement formée en nous. On appelle cela se décider… Il le sait bien, Fanc’h Menez, qu’il s’est déjà décidé pour la mer, l’au-delà, la misère, l’inconnu fascinant. Seulement il lui plaît, aujourd’hui, de réfléchir et d’hésiter un peu, de vivre pleinement, longuement, ce moment du grand choix.

Certainement, ensuite, plus jamais il ne choisira rien. Certainement, ensuite, la vie s’écoulera comme l’aura voulu la mer, il n’y pourra plus rien. Mais aujourd’hui, il grimpe vers Penn Hir, il s’en va regarder l’océan, pour méditer, comme il se doit.

Sous ses pieds nus la pierre est rude et chaude encore, les cailloux roulent. C’est bon de sentir ainsi le chemin sous ses pieds, de l’attraper avec la peau nue de son corps.

Il se demande ce que ce sera de grimper dans les mâts, bientôt. Carguer les voiles, guinder le grand mât de perroquet, ferler la grand voile, capeler une estrope, le père Olive en parle si à l’aise… est-ce qu’il va savoir, lui, Fanc’h Menez, qui n’a manœuvré que la barque du pêche du grand-père Garriou ? S »il allait tomber à l’eau dès son premier voyage, comme le pauvre Jacques, le compagnon du petit mousse Olive, qui était tombé du bout-dehors, quand le navire avait piqué du nez, un soir de tempête, et qui n’avait jamais, jamais, reparu. Un petit gars qui ne savait pas nager. Lui, Fanc’h Menez, il sait nager, au moins, « mais ça ne sert à rien, a dit le père Olive, de savoir nager. Un homme à l’eau est un homme mort. Il faudra t’accrocher, petit, quand tu grimperas là-haut, savoir grimper, et savoir se tenir solidement, c’est le plus important, pour un matelot. » Toute la semaine, il s’est entraîné à grimper dans les arbres, ceux dont le tronc est haut et droit, dans les rares bosquets où le vent ne les rudoie pas trop. Si seulement il n’y avait pas eu à faire à la ferme, s’il avait pu s’en aller jusqu’au Faou pour essayer les chênes de l’épaisse forêt… C’est dans leur bois qu’on taille les mâts des navires, dit-on, ceux qu’on assemble sur les chantiers de Brest.

Mais voilà que Fanc’h Menez est arrivé au sommet de la falaise. Il ralentit un instant, puis il s’élance au-dessus du dernier rocher. Et c’est encore le même éblouissement brusque. La mer, la mer est là, verte et bleue, aussi changeante qu’un feuillage d’été. Elle bruisse, soupire et tremble, chatoyante et fuyante, comme une forêt sous le vent. Elle appelle. Il s’assied au soleil sur une roche mangée de lichen et de sel, tout près du sémaphore.

Il se souvient très bien d’avoir vu là, en bas, l’année dernière, la carcasse du Saint-Jacques naufragé. La coque trouée semblait vomir l’eau noire, et les mâts sectionnés se perdaient dans les cordes emmêlées, comme un champ défoncé par l’orage. On n’avait pas trouvé un seul survivant. Pendant des semaines les villageois avaient ramassé les cadavres mangés de mouches et de mouettes, sur la plage assombrie, sous l’oeil désespéré du sémaphore. Un naufrage, dans le grincement du bois et le hurlement de la mer, ce doit être bien terrible… Franc’h Menez ferme les yeux, essaie de voir, d’entendre… un frisson le parcourt… il y avait, surtout, ce corps, tout noir et gonflé d’eau, dont les mains dévorées d’insectes remuaient affreusement sur le sable… Il rouvre lentement les yeux… La mer est devant lui si douce, si limpide… Une traîtresse, qui vous fait les doux yeux pour vous happer et vous faire manger par ses crabes. Non, il ne doit pas se laisser prendre… Non. Il savoure longuement l’idée de ce « non » qu’il pourrait dire au capitaine Cadiou, demain. Qu’il pourrait… Oui. Il pourrait oublier le port de Brest et cette Belle-Adèle impatiente tirant sur son anneau, le flanc haletant sous la houle légère. Il pourrait… Ce simple mot le ravit. Ce serait si simple, ce serait si bon… descendre libre du Goéland de Yann Ar Floc’h, reprendre le chemin vers le bourg en faisant sonner ses sabots sur le sol, regagner la maison, faire grincer la porte moussue et embrasser la mère, aller chercher la vache au pré, dire à son père qu’il avait  décidé, finalement, de rester au pays, avouer au capitaine Olive que l’au-delà est bien trop vaste pour son âme d’ici-bas. Il imagine les yeux souriants de son père, la joie de sa mère, l’angoisse enfin éteinte, au fond de son ventre d’enfant. La paix de ce qui est connu. La pauvre vie jusqu’à la mort, laborieuse et tranquille. Peut-être qu’il se marierait avec la petite Soizic, la fille des Kardouët, qu’il aime secrètement, et qui l’aime aussi, assurément, mais qui a juré à sa mère de ne jamais épouser un marin, parce que le cimetière, contre l’église, est empli des tombes vides de ceux qui sont partis en mer, parce qu’on prie en pleurant, sous les exvotos que le vent fait trembler, dans la petite chapelle de Rocamadour, pour ceux qui ne reviennent pas, parce qu’il y a partout dans les maisons du bourg de jeunes femmes en noir chargées de très petits enfants qu’il faut que l’on secoure, et aussi parce que la vie des marins, même lorsqu’ils rentrent, blancs et usés, n’est que vie de misère.

Il pense à tout cela si fort qu’il lui semble sentir sous ses doigts les cheveux bruns de Soizic, aussi doux que la soie, et ces taches de rousseur sur ses joues claires de jolie fille, qu’il n’a jamais osé toucher, et qui doivent être d’une autre soie plus précieuse encore. Il pourrait. Il pourrait revenir tout à l’heure, revenir tout de suite au village. Il pourrait. Ce serait si facile, d’un pas de paysan, de s’en aller dire non au capitaine Cadiou, de dire au père Olive qu’il ne voulait plus les entendre, ses contes à perdre la raison. Mais il reste assis sur sa roche, les yeux fixes, à regarder la mer. Elle se tord et scintille comme ces dragons qu’ont rencontrés, au loin, les marins entraînés, cric crac, jusqu’à ces océans bouillonnants prodigieux qu’on n’a jamais portés sur les cartes. Il ne se lasse pas d’admirer le froncement d’écailles vives, l’incessant remuement des plis sur sa peau souple de bête immense. Et ces millions de chemins qui s’ouvrent, sans fin – qui s’ouvrent, appellent, et ne se ferment pas.

La mer… Elle a tant de secrets, encore, à lui révéler. Jamais la terre ne lui donnera tout ce que la mer lui refuse et lui refusera toujours.

Sur l’horizon, là-bas, une silhouette va, d’un blanc doux de vapeur, rétrécissant toujours, toujours plus transparente, avant de s’effacer dans le cercle de brume. Un quatre-mâts.  Il est parti de Brest, certainement. S’en va-t-il vers Boston ? Ou bien vers le Cap-Horn ?

Le père Olive connaît tout du Cap Horn. Il en a supporté toutes les tempêtes et toutes les terreurs. Il était capitaine cap-hornier. C’est un homme qui n’est pas de Camaret. On croit qu’il vient de Vannes, ou peut-être de Lorient, on est sûr qu’il lui est arrivé des malheurs ordinaires, dont il ne parle pas, et l’on croit qu’il a vécu des aventures extraordinaires, dont il ne cesse de parler. On l’a vu arriver à l’auberge un après-midi, sur la patache de Rennes. Et puis il y est resté. C’est un homme sans famille, sans maison, qui a choisi de se retirer là, près du palmier qu’il a ramené d’on ne sait où, et qu’il a replanté dans le petit jardin de l’auberge. Il a l’air triste et vieux lorsqu’il ne parle pas, et qu’il reste tout seul, dans l’ombre de la salle, à boire de la bière ou du rhum, mais il est si vaillant et joyeux, le soir, lorsqu’il raconte sur le port, cric crac, face à la mer qui remue des mondes, près du vieux fort placide, ou sur le môle battu de vagues, dans la lumière aiguë du phare, des histoires inouïes que les enfants viennent tous écouter.

Entendra-t-il, lui aussi, le souffle des baleines, comme le père Olive ? Verra-t-il un jour dans le ciel la Croix du sud ? « Quatre étoiles disposées en croix scintillante, qui éclairent la nuit comme de petits soleils ». Et les soixantièmes mugissants, est-ce qu’il écoutera leur long cri de sirène, est-ce qu’il cédera à leur appel hurlant, quand les vagues lui passeront sur le corps, et qu’il serrera à en saigner le cordage où il se sera attaché ?

La Belle-Adèle partira le 15 octobre, à la marée haute, à huit heures le matin. Elle est fine et racée, avec ses quatre mâts qui gémissent en piaffant, quand le vent passe. Elle porte un joli nom qui vient d’être repeint sur la coque en larges lettres blanches. Fanc’h Menez l’a trouvée bien belle. Elle pourrait affronter le Cap Horn. Mais ce n’est pour l’instant qu’un lourd navire marchand de Nantes, venu à Brest avec son sel et ses indiennes, qui fera escale à Liverpool pour partir vers Boston, lourd de charbon, et revenir à la fin de l’hiver avec un chargement de bois et de fourrures. Quatre mois parti. Cinq peut-être. Un début, a dit le père Olive. Juste pour goûter au sel, a dit le capitaine Cadiou. Ensuite Fanc’h Menez sera devenu un marin. Il prendra un nouvel engagement. Il passera la ligne, il fera route vers le Cap Horn… un jour, bientôt sans doute. Passer la ligne, est-ce que ce sera aussi dur qu’on le dit ? Est-ce que vraiment on le plongera dans l’eau pour le retirer presque noyé ?

La Belle-Adèle n’ira qu’à Boston, bien sûr. Tout de même. Boston, c’est loin déjà. Fanc’h Menez ne connaît personne qui y soit allé. Même pas le capitaine Olive, qui est allé partout. On dit que c’est du côté de Nantucket, d’où partent tant de pêcheurs de baleines. De rudes gars. Ce ne sera pas encore la grande aventure, mais ce sera le premier frisson. Ne dit-on pas qu’on entre dans la mauvaise saison de navigation, qu’il y a du danger à partir aux mois noirs ? « Bah, dit le père Olive, il faut d’abord essuyer les premiers grains. Tu sauras le métier, quand tu rentreras ».

C’est bien dur, il le sait, la vie des mousses. Le vieux Briac s’est amusé à lui conter tous les sévices qu’il a subis à son premier embarquement. Il lui a même montré la cicatrice d’une blessure au couteau qu’il avait à l’épaule, et qui lui était venue d’un accès de colère ivre du second. Fanc’h Menez frémit en pensant aux coups. Son père ne l’a jamais battu. Même l’instituteur ne le battait pas, à l’école, tant il était calme et désireux d’apprendre. Même le curé ne le battait pas, au catéchisme, comme il battait les autres. Quand il les étire au soleil, ses bras sont minces et gracieux, des bras de jeune fille, dit le vieux Briac d’un air fâché. Le père Olive dit que la vie de marin, ce n’est pas pour les délicats. Peut-être que la mer ne voudra pas de lui, finalement.

En bas, l’eau lutte sourdement contre les roches. les vagues s’élancent et s’effondrent, se perdent en gargouillements d’écume, et recommencent, indifférentes. Les Tas de Pois, humides et gluants d’algues, s’étirent au soleil doux. Fanc’h Menez leur parle en camarade. Il les connaît si bien. Il y a le Grand Dahouët, avec son dos de baleine, capitaine puissant et placide. Le Petit Dahouët, intrépide lieutenant, semblable à ces dauphins que jamais il n’a vus. Penn-Glaz avec son bonnet vert, le brave matelot. Et puis les petits mousses, Chelott, Bern-Ird, Ar-Forch. Il sait les noms par coeur. Il est souvent venu ici avec son grand-père Menez, qui lui a dit et redit les rochers et les noms, du temps où il vivait. Tout un équipage, ces Tas de Pois, dur et ferme contre le flot.

« Rien ne t’oblige, mon gars, dit le père Olive ».

Il dit tant de choses, le capitaine Olive. Il dit, par exemple, qu’un marin ne connaît que son devoir. Qu’il ne doit plus savoir ni qui il est ni ce qu’il veut, mais se soumettre à sa consigne, et accomplir sa tâche, en s’oubliant lui-même. Sans relâche, jusqu’à la mort incluse. Et il répète d’une voix grave : « Tu m’entends, petit gars ? Jusqu’à la mort incluse… »

Saura-t-il s’oublier lui-même, et saura-t-il mourir, lui, Fanc’h Menez qui tremble de partir ?

Rien ne l’oblige. Il repense à Soizic, qui consentirait certainement, dès le prochain printemps à lui donner la main, le soir, sur les chemins, puisque alors elle serait en âge, elle aussi. Il lui offrirait une bague d’argent sur laquelle il ferait monter cette belle améthyste qu’il a arrachée d’une roche, au cap de la Chèvre. Elle lui offrirait en retour ce petit anneau d’étain qu’elle porte à la main droite. Ils seraient engagés. Et puis il pense à ses parents. Il imagine leurs pauvres visages creusé de rides, leurs yeux pâlis de cataractes, le tremblement de leurs mains, quand il reviendra du Cap Horn, il devine ce jour enfin où, quand il rentrera, la maison sera vide, et la terre fraîchement retournée, au cimetière. S’il rentre. Et il voit, comme s’il la tenait devant lui, sa vie d’alors, quand il sera, semblable au père Olive, un exilé cuvant, tout au fond d’une auberge, sa longue solitude, en remuant sans fin comme un vin cuit ses souvenirs de mer, ou bien un vieux courbé, affamé et hargneux, comme le père Briac, qui n’est jamais devenu officier.

Mais l’eau murmure et appelle. Des millions de chemins sinuent et chatoient au vent léger du soir. Sur la plage dont la marée peu à peu se retire, tout le ciel se reflète, teintant de rose les algues noires, les bois flottés et les coques brisées de la laisse de mer. Un grand goéland guette sur un rocher très noir.

Demain, quand il aura donné sa parole au patron de la Belle-Adèle, il restera dix jours pour faire le trousseau et garnir de hardes le coffre qu’il rapportera de Brest. Dans un mouchoir il enfermera l’améthyste qu’il avait cueillie pour Soizic, et il la rangera au fond du coffre, pour qu’elle lui porte bonheur. La mère coudra tout le jour, et on fera faire des souliers de cuir chez Karrig, le cordonnier du Faou. Toute l’épargne de la famille y passera. « Ne pense pas à t’enrichir, petit gars, la mer ne le veut pas. » Le père Olive a été capitaine, mais il n’a ramené de ses voyages que son coffre de bois fleuri dépeint, un bateau en bouteille, un couteau avec un manche en os de requin sculpté qu’il a fabriqué lui-même, une valise de cuir usé, et son palmier. Il dit qu’un marin ne peut rien posséder de plus. Pourtant, lui, Fanc’h Menez de Camaret, il aurait aimé acheter à Brest, avant de partir, un vrai couteau de bel acier luisant, un beau foulard de soie rouge, et un petit anneau d’or. Ce ne sera pas possible, évidemment, les parents sont pauvres, et les merveilles coûtent cher. Mais il se procurera cela, plus tard, c’est certain, à Macao ou à Yokohama, à Hong-Kong, à Madagascar, ou aux îles Salomon… Il dit tout haut ces mots magiques, qu’il a appris du père Olive. Il ne se demande pas où sont ces villes et ces îles dont les noms l’étourdissent. La mer lui apprendra tout ce qu’il doit savoir et un jour il saura, comme le père Olive qui n’est pas allé à l’école plus que lui-même mais qui est devenu capitaine.

Le soleil se couche tout doré sur la mer qui luit comme une belle coque d’acier lisse. C’est l’heure où le vieux Briac s’en vient prendre son quart au sémaphore. Fanc’h Menez s’est levé. Il a choisi, et pour toujours. Déjà il descend le chemin de pierres qui s’en va vers Camaret. Il regagnera la maison, il saluera le vieux Briac d’une voix grave et assurée qui lui donnera à penser, puis il ira, comme d’habitude, chercher la vache au pré, pour que la mère la traie. Il vivra quelques jours ainsi encore, après être revenu de Brest. Mais ce ne sera plus qu’une apparence et personne ne s’y trompera. Sa mère travaillera au trousseau, en essuyant quelques larmes trop lourdes. Son père cessera de chanter en jardinant son lopin. Et lui, il sera seul, même auprès de Soizic, même quand il parlera au père Olive. Car il a consenti à la mer, il n’est plus de ce monde des terriens.

Sur le chemin il marche lentement, tandis que la nuit l’enveloppe de son immense voile bleue. C’est le soir le plus important de sa vie, pourtant il sait qu’il l’oubliera tout à fait. Il porte ce trésor nouveau qu’il vient de faire grandir en lui, mais qu’il abandonnera bientôt à la mer, sans un regret : sa liberté.

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8 commentaires pour Départ

  1. jill bill dit :

    Un très bel écrit pour ce choix de vie…. j’ai frère qui a fait sa carrière en mer… force navale ! Merci Carole…

  2. almanitoo dit :

    Entre misère et pauvreté, le choix est étroit, mais il prend la mer qui au moins lui permet de rêver.

  3. mansfield dit :

    Un très beau texte, la mer y est vivante, vibrante. Et la torture imposée par les choix quant à l’avenir, lorsqu’on est jeune, est vraiment bien relatée. La Bretagne résonne avec sa brusquerie et sa tendresse. J’ai fréquenté un marin dans ma jeunesse et tu m’as ramenée vers cette époque, un texte fort et criant de vérité. Merci Carole!

  4. zadddie dit :

    J’ai lu DEPART avec plaisir et intérêt: une immersion dans la culture bretonne ( je m’empresserai de chercher d’autres éléments d’identité bretonne ( quoique l’identité…c’est difficile à définir)) et un départ par  » procuration » pour une majorité d’entre nous, qui n’avons pas ou pas encore fait ce choix ( et nous ne parlons pas nécessairement de voyages…

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