Un visiteur

Le petit homme qui venait de sonner à la porte avait un air si terne… C’était une silhouette tellement – comment dire ? transparente… ? – oui, transparente était sans doute le mot approprié… Christian Delmas eut un mouvement de surprise : jamais il n’avait eu face à lui quelqu’un d’aussi infime, d’aussi… inexistant. Quelqu’un ? Était-ce même quelqu’un, cet être à demi effacé ?

Mais l’homme ne lui laissa pas le temps de s’interroger.

—Heureux de vous rencontrer ! enfin…  pour de bon, comme on dit… Comment ? Vous ne me remettez pas ? vraiment pas ? est-ce possible ? Je suis Bernard Ambrieux, vous savez bien… votre Bernard Ambrieux, des Dunes du ciel

Il parlait d’une voix aussi floue que l’était tout son être… pourtant ses paroles, elles, étaient nettes et compréhensibles, et ce qu’il disait était stupéfiant : Les Dunes du ciel… Bernard Ambrieux… c’était absurde. Christian Delmas referma aussitôt la porte, effaré.

Mais le petit homme était obstiné. Il s’était accroché à la poignée avec une énergie dont jamais on n’aurait pu le croire capable, et il parvint à rouvrir.

—Vous ne pouvez pas, non, vous n’avez pas le droit de me mettre à la porte ! Vous êtes responsable… oui, vous portez la responsabilité de… enfin de tout ! je vais vous expliquer.

Il ne s’en débarrasserait pas, c’était maintenant évident. Christian Delmas soupira, ouvrit tout à fait la porte, et fit signe à son visiteur de se diriger vers le salon.

L’autre semblait déjà connaître les lieux, il accrocha au porte-manteau du vestibule son écharpe de cachemire bleu nuit, et il se transporta, de sa marche légère et étrange, dans le fauteuil Louis XVI du salon jaune, celui qui avait été acheté à la vente Prisma pour trente-cinq mille euros.

—Servez-moi donc un de vos vieux scotchs… avec un de ces petits cigarillos que vous cachez dans le tiroir de votre charmant bureau d’acajou…

Le petit homme semblait décidément très à l’aise. Christian Delmas le regarda avec une certaine curiosité…

Il était entièrement gris – grisé plutôt, comme ces silhouettes idéogrammatiques qu’on voit sur les panneaux de signalisation et les écrans d’ordinateur. De tout ce gris se détachaient un nez légèrement aquilin, une moustache blonde très soigneusement taillée, de belles tempes à peine argentées, et une paire de lunettes à monture d’écaille. Et puis encore cette grosse bague d’or servant de sceau, à l’index de la main droite, ces chaussures de cuir noir si bien cirées… tellement pointues… Du gris, du flou, et ces quelques détails très colorés, trop vifs, trop nets… saturés, en quelque sorte… oui, c’était comme sur certaines de ces photographies déplaisantes qui sont à la mode aujourd’hui… des zones trop saturées, et d’autres entièrement désaturées…

Avec cela, il semblait porté sur l’alcool… il s’était déjà servi deux scotchs…

C’était vrai, au fond, que le petit homme avait quelque chose de Bernard Ambrieux… et si… après tout… Christian Delmas haussa de nouveau les épaules : il avait toujours eu trop d’imagination, Bernard Ambrieux lui-même n’aurait pas manqué de le lui dire…

—Vous avez toujours eu trop d’imagination, dit l’homme, cette imagination incapable de se discipliner que je vous ai tant reprochée… mais je ne me doutais pas que cela m’amènerait autant d’embêtements… voyez-vous, vos… Dunes du ciel – ce titre ! mais passons… – vos Dunes du ciel  donc, j’y croyais à peu près, j’y vivais de mon mieux… Jusqu’à la page 238… celle où je dois prendre l’avion pour Los Angeles… Là : stop ! fini ! impossible d’obtenir quelque papier d’identité que ce soit. Rendez-vous compte, je suis resté là, bloqué, page 238, alors que je dois « présenter mon passeport à un douanier suspicieux » p.239, avant de monter page 240 dans l’avion pour Los Angeles pour rencontrer dès la page 241 Meg Williams, qui s’appelle en réalité Meg Starker, ce que bien sûr je ne sais pas encore… Meg… cette ravissante jeune femme aux cheveux d’un roux flamboyant, aux jambes ambrées, à la poitrine généreuse et tièdement palpitante, qui couchera avec moi immédiatement, longuement et en détail, des pages 241 à 251, Meg… cette belle rebelle qui m’aidera page 253 à retrouver la piste de Starker, le seul homme qui puisse me donner des précisions sur le trouble passé de mon grand-père Ambrieux, le collabo, celui qui a fondé en 43 avec des fonds suspects ces cimenteries qui ont fait la fortune de la famille Ambrieux… Et je suis là, à piétiner, incapable de partir, me débattant avec cet insoluble, ce ridicule problème de papiers, à cause de votre fichue imagination et de ce satané souci du détail vrai au nom duquel vous avez sottement précisé, page 239, que je devais présenter mon passeport à « un douanier suspicieux »… Si au moins vous aviez pris la peine de vérifier et de corriger les renseignements… Si le correcteur des éditions Pagès avait fait son travail…

—Les renseignements ? … je ne comprends pas… vous voulez dire… ?

—Je veux dire que page 3 vous m’avez fait naître le 13 février 1965 à Saint-Valloire, et que page 156 vous affirmez que je suis né à Saint-Loire un 15 janvier 1960 ! Avouez qu’il y a de quoi affoler n’importe quel service d’état-civil ! Alors, quand je me suis adressé à la mairie de Saint-Valloire pour obtenir mon extrait d’acte de naissance, on m’a fait observer cette fichue page 156 où vous parlez de Saint-Loire et de l’année 1960… on m’a traité de menteur, de fraudeur, de clandestin… j’ai eu beau clamer que j’étais Bernard Ambrieux de la famille Ambrieux du ciment Ambrieux… j’ai eu beau faire intervenir ce député très louche qui connaît mon père et trafique à Nice avec des sociétés du BTP, vous savez, Rocco-Salvi, celui qui s’est fait faire des implants et possède un compte off-shore à Jersey, celui qui représente dans le roman la classe politique corrompue… enfin j’ai eu beau me démener, impossible d’obtenir ces satanés papiers… Et me voilà incapable de bondir dans l’avion à cause de votre fichue imagination qui vous a emporté au galop, oublieuse de toute vérification… Je parie que cela ne vous avait même pas traversé l’esprit, qu’entre la page 247 où j’ai décidé de prendre l’avion et la page 249 où je devais débarquer à l’aéroport de Los Angeles, il me fallait avoir obtenu ce fameux passeport que je ne peux présenter à aucun douanier suspicieux… Si vous aviez entendu, quand j’ai téléphoné au service d’état-civil de la mairie de Saint-Valloire, comment on m’a traité ! mais cela, ni votre imagination débridée ni votre souci du détail vrai ne l’avaient prévu, évidemment…

—La mairie de Saint-Valloire ? mais… mais Saint-Valloire est une ville tout à fait fictive, c’est moi qui ai créé ce nom, à partir de…  peu importe… téléphoner à Saint-Valloire ? je… vous… vous vous fichez de moi !

—Comment, je me fiche de vous ? moi ? je me fiche de vous, moi ? lisez vous-même, j’ai apporté le volume… voyez : page 3, vous avez écrit :  » C’était un tempérament brûlant, une âme de feu. Etait-ce parce qu’il était né, un vendredi 13 février de 1965, par une nuit de tempête et de glace, sur les pentes du Jura, dans le bourg sombre et froid de Saint-Valloire où sa mère, Julie, la fille unique de ce Robert Ambrieux qui avait fait fortune dans le ciment, était venue cacher une grossesse scandaleuse…? » Et… voyez donc, page 156… lorsque je décline mon identité – quelle idée, quelle idée… ! – au commissariat du cinquième arrondissement, vous vous souvenez, dans ce moment si angoissant mais – croyez-moi – tellement inutile à l’ensemble, où l’on m’a interpellé à la place de Starker qui vient de prendre la fuite : « -Nom et prénom ? – Ambrieux A.M.B.R.I.E.U.X. Bernard Georges Alain. – Date et lieu de naissance ? -15 janvier 1960 à Saint-Loire… »

—Vous pourriez peut-être contacter la mairie de Saint-Loire ?

—Saint-Loire n’existe pas !

—Je… je ne comprends pas… vous avez bien demandé l’acte à la mairie de Saint-Valloire qui n’existe pas davantage…

—Ne faites pas l’idiot… Saint-Valloire existe puisque vous l’avez fait exister dans le roman, mais Saint-Loire n’est qu’une coquille…une erreur… on ne peut pas s’adresser à une erreur pour réparer une autre erreur…

—Mais pourquoi l’erreur serait-elle page 156 et non page 3…

—Enfin, voyons, parce que page 12, vous écrivez « C’était un homme de quarante-huit ans d’allure encore très jeune, grand et mince, élégant, qui portait une écharpe de cachemire bleu nuit nouée en lavallière et des chaussures noires impeccablement cirées… » : vous voyez bien, le livre est paru en 2013, donc c’est bien en 1965 que je suis né, et non en 1960… c’est vous qui êtes né en 1960, comment avez-vous pu embrouiller les choses à ce point… ? enfin… resservez-moi un peu de scotch, vous savez bien que j’aime l’alcool… hum… ces petits cigarillos sont excellents, décidément…

Christian Delmas réfléchit. Il commençait vraiment à trouver l’histoire très curieuse. Après tout, c’était une chance à saisir, c’était la première fois qu’il avait l’occasion de boire un scotch avec un de ses personnages… S’il avait su, il l’aurait tout de même doté d’un caractère plus conciliant… Ce Bernard Ambrieux connu dans le Tout-Paris pour « son esprit rebelle et indomptable » n’allait pas être facile à apaiser… Cette « âme de feu » manquait vraiment de nuances, il s’en rendait compte maintenant… Et puis il lui aurait fait un vrai visage, au moins des yeux, de vrais yeux… c’était si gênant de ne rencontrer que ce gris à la place des yeux… Oui, trop de gris, bien trop de flou… un personnage tout à fait inachevé, en fait… Dans le volume suivant, celui qu’il était en train d’écrire, il veillerait à forger des personnages plus… enfin, moins… disons plus… oui, celui-là, qu’il avait pourtant pris dans le Who’s who des personnages séduisants, se révélait, à l’usage, très décevant…

—Alors ? questionna l’autre, impatient.

—Alors que voulez-vous que je fasse, maintenant ?

—Je ne sais pas, c’est à vous de savoir ! C’est vous qui fabriquez le destin de vos personnages !

—Je pourrais retarder le départ pour Los Angeles ?

—Mais les lecteurs l’attendent depuis la page 21 ! Et vous l’avez encore annoncé page 174 ! Aller jusqu’à Los Angeles était parfaitement inutile, je vous l’accorde, encore une digression, une enflure du récit qui vous permet une belle page sur « Le Reine des Anges », et une autre sur la « grande rumeur de l’Ouest », mais qui nuit tout à fait à la construction de l’ensemble… seulement, voilà, puisque le voyage est décidé depuis la page 21, nous ne pouvons plus y revenir… Et puis, au point où nous en sommes, comment laisser Starker continuer ses méfaits… ? C’est un type abominable, un escroc calculateur, un pervers narcissique sans scrupules, ne l’oubliez pas, il est capable de tout… on apprendra à la fin du roman qu’il a été jusqu’à violer Meg, sa propre fille…

—Je pourrais peut-être corriger l’erreur de la page 156… je vais mettre Saint-Valloire, et remplacer 15 janvier 1960 par 5 février 1965…

—Vous ferez bien, c’est sûr, et vous feriez mieux encore de supprimer toute la page, ainsi que la précédente… encore une absurde surcharge… Mais ce sera pour la prochaine édition, car pour celle-ci, impossible… ! Pagès a envoyé depuis longtemps le bon à tirer… deux cent vingt-trois mille exemplaires ! l’imprimeur vient de livrer… on va envoyer les volumes aux libraires, on a déjà adressé les exemplaires aux critiques… et c’est chez un critique, justement, que je suis bloqué… ! bloqué ! et pas chez n’importe qui, chez Lavaur-Tremblay, celui qui fait et défait les carrières, le grand Lavaur-Tremblay de La Pensée qui va, oui, bloqué chez Lavaur-Tremblay à la page 238, un livre destiné à devenir un best-seller, un livre programmé pour les prix depuis janvier, vous vous rendez compte… !

—Alors… on pourrait peut-être… envoyer un erratum… ?

—Un erratum... ? pas une mauvaise idée… un erratum… oui… oui… cela devrait suffire… Je le communiquerai à la mairie de Saint-Valloire… et vous, vous vous débrouillerez avec les lecteurs, les libraires, les critiques…  un erratum… hum… c’est simple, c’est officiel… ça débloquera, je pense, la situation, dans un premier temps, à la mairie de Saint-Valloire… à condition qu’il y ait votre signature légalisée… et celle de Pagès, bien sûr…

—Ma… ma signature légalisée ? Je téléphone immédiatement chez Pagès… il s’occupera de tout, il contactera la mairie de Saint-Valloire, il n’a rien à me refuser…

—Ouais, il a misé sur vous… enfin sur moi…

—Et il a eu raison, bon sang ! vous allez marcher du tonnerre de Dieu ! On prépare déjà le second tirage à deux cent mille… Et… et moi… moi… c’est curieux, moi, je ne vous connaissais pas… je ne vous voyais pas du tout comme ça… Je suis même très surpris… Je…  enfin, je voulais vous demander… voilà : est-ce que c’est vraiment ainsi que les lecteurs vous voient, eux ?

—Ah oui, oui, je suis devant vous tel qu’ils m’ont vu… je veux dire bien sûr les premiers lecteurs, les vrais, les connaisseurs, ceux de chez Pagès, de la Pensée qui va, Lavaur-Tremblay, ou ses confrères… ce n’est pas très brillant, comme vous voyez, mais vous avez un nom, et ils feront ce qu’il faudra pour plaire à Pagès… Alors, là, très vite, avec la campagne d’information massive, les signatures dans les grandes librairies, les deux cent vingt-trois mille premiers lecteurs, je grandirai, je m’étofferai… je serai tout à fait crédible à la seconde édition, quand on m’aura traduit en trente-neuf langues dont le balinais et le gujarati… Ensuite il y aura le cinéma, naturellement, qui me donnera les traits de DiCaprio, ou de Tom Cruise… ce sera grisant… on se retournera sur moi dans les rues, des jeunes filles, des femmes m’aimeront, m’écriront… et après… après… ah!… il y aura encore quelques rééditions en poche… puis de vieilles lectrices à la bibliothèque pour tous… l’agonie lente des exemplaires jaunis chez les bouquinistes… et peu à peu… le silence… la mort… mais j’ai encore du temps devant moi…

—Alors, en somme, sans êtes vraiment satisfait, vous n’êtes pas non plus… mécontent ?

—Je ne me plains pas de mon sort,  il y en a de bien pires… au moins, vous, vous êtes du métier, vous savez les ficelles, vous êtes un auteur respecté dont les oeuvres s’imposent, en tant que personnage, je vous dois beaucoup, et je le reconnais volontiers. Je connais tellement de pauvres bougres de personnages dont personne n’a jamais voulu parler, et qui n’ont eu de vie qu’un souffle… de tristes créatures impalpables, misérables, disparues aussitôt surgies… et qui valaient peut-être autant que moi… Au moins je peux vivre ma petite vie de personnage… bien sûr, je n’ai pas plus d’illusions que vous… Vous aurez le Renaudot cette année… l’an prochain vous aurez le Goncourt, et, quand on viendra vous arracher à votre retraite pour vous donner enfin le Nobel, tous m’auront oublié… Sans retour. Mais, bah, j’aurai eu mon brin d’existence… j’en ai connu tellement qui n’ont même pas eu droit à un soupir… des milliers, des millions, aussitôt nés aussitôt morts… si vous saviez comme c’est triste, chez nous, ces immenses cimetières de livres morts-nés… je crois que personne n’écrirait jamais rien s’il savait, s’il avait vu cela… ces pays, ces continents de morts qui n’ont jamais été vivants… c’est ainsi, là-bas, chez nous… et nous regardons passer dans la lumière éternelle les Julien Sorel, les Bovary et les Goriot, les Raskolnikov, les Don Quichotte, les Joseph K…. moi, au moins, j’ai mon petit quart d’heure de lumière ce n’est pas si mal… Si seulement vous n’aviez pas fait cette erreur sur mon état-civil, je serais même, en ce moment, dans les bras de la belle Meg… alors non, je ne vais pas me plaindre… Mais, bon, assez parlé. Vous envoyez l’erratum, et nous repartons tous les deux. Vous sur le chemin des prix, et moi vers les bras roux de Meg…

—Mais avant que vous partiez, j’aimerais… vous allez dire que je suis bien curieux, mais… vous comprenez, avec mon métier… j’aimerais savoir ce que c’est, exactement, ce… ces détails… qui distinguent de vous les Goriot et les Raskolnikov… ces traits… disons… de génie… qui font vivre des Don Quichotte, des Joseph K., tout abstraits qu’ils soient… vous qui les avez vus… vous venez de me le dire…. vous qui les connaissez pour ce qu’ils sont, des personnages, alors j’aimerais que vous me disiez… ce qui les fait… si nécessaires, si différents… si vivants, j’aimerais, en somme, que vous souleviez un peu le rideau… le voile du mystère… vous qui êtes de l’autre côté, vous devez bien savoir…

—Ah ça, si je le savais, vous le sauriez, et vous m’auriez fait à leur image, n’est-ce pas ? Non, je ne peux rien vous apprendre…

—Rien ?

—Allez, vous me faites de la peine… je me doute de ce que vous pouvez souffrir… j’ai toujours pensé qu’il n’y avait pas de pire métier que celui de romancier… c’est vrai : pourquoi s’esquinter la santé à devenir un romancier qu’on oubliera presque sûrement, alors qu’il existe déjà tant de romans de génie, alors qu’il y a déjà tant de personnages hors du commun, la petite foule des Bovary et des Goriot, des…

—N’y revenez pas, je sais tout cela… mais dites-moi…

—Alors, je peux tout de même vous expliquer deux ou trois choses que vous savez déjà… mais que vous saurez bien mieux si c’est moi qui vous les dis, et que vous n’aimeriez pas entendre d’un autre que moi… Pour commencer, regardez-moi attentivement et remémorez-vous votre texte… ce sera un bon début… Oui, c’est cela : ce sont vos descriptions trop aiguës, votre ironie trop soulignée, qui m’ont fait cette moustache trop blonde, ces risibles chaussures trop bien cirées, cette écharpe de cachemire trop bleu, cet anneau si épais et si laid à la main droite, et ce caractère bouillant de justicier mêlé à ce sang-froid du dandy qu’on a déjà vus partout… Et votre absurde souci du détail réaliste… c’est lui qui m’a conduit à détailler de si près le corps délicieux de Meg dans ces pages lamentables dont vous attendez le succès, et à me perdre dans cette bataille insensée pour obtenir, d’une mairie fictive, de vrais papiers d’identité, moi, un personnage de roman, comme si je ne pouvais pas m’en passer, de cette identité de papier… Quant à ce flou, cette ombre informe dans lequel je me perds, c’est votre imagination, votre sotte imagination qui en est cause…. avançant sans projet, s’enivrant des émotions et des révoltes les plus communes : ces bêtises de grossesse scandaleuse et de fille rejetée, ce cliché du grand-père collabo et de la grande fortune aux origines sales… c’est bien faible, n’est-ce pas ? Ajoutons à cela votre vanité, votre désir de faire oeuvre de sociologue, qui m’a affublé de cette famille de grands bourgeois ridicules, votre souci d’ancrage historique, ces dates inutiles qui vous ont embrouillé comme un débutant… Et ce titre faussement poétique… Ah ! on peut dire que vous y êtes allé de vos lignes de portraits, de vos petits détails justes, de vos délicates joliesses, de vos analyses convenues, de vos détails biographiques superflus, de vos leçons d’histoire et de morale appuyées d’érotisme soft… Mais l’être, l’être… que diable ! vous l’avez laissé dans le gris, l’être… voilà pourquoi je ne suis ni Bovary ni Raskolnikov… Les yeux, mes yeux qui devaient voir et faire voir le monde, vous n’avez pas pu en dessiner le premier contour, en deviner seulement la couleur… Et la voix… non, vous n’avez pas non plus su me donner une voix qui soit mienne… je ne suis qu’un pantin d’Arlequin, vêtu des loques usées que vous avez ramassées partout et recousues ensemble… un Arlequin, et encore, bien pâle, bien petit…

—Mais je pourrais peut-être… avec votre aide, bien sûr, reprendre tout cela…. Vous devez bien savoir, vous… vous devez le connaître, ce grand mystère du roman, ce travail d’alchimiste qui crée le personnage vivant… vous qui êtes… si je peux me permettre… à demi vivant… vous devez bien le comprendre, ce qui vous manque… vous pourriez certainement me dire… m’expliquer… comment faire…

—Comment faire… voilà : toute votre erreur est dans cette question. Vous voulez des recettes, vous voulez des règles, vous voulez imiter… et vous imitez, et le public vous aime parce qu’il reconnaît en vous ceux que vous imitez, parce qu’il entend dans vos livres  d’autres voix qui ne sont pas vôtres… c’est justement cela… que voulez-vous ? Nous n’y pouvons plus rien… le chemin qui vous a mené au succès ne vous conduira pas au-delà…. il vous manque ce grand courage solitaire, cette énergie intense uniquement dirigée vers son but, cette imagination abondante mais disciplinée, soumise aux seules exigences de l’oeuvre, toutes ces facultés supérieures qui ne s’obtiennent que par un long travail sur soi, et qui font l’authentique romancier, qui font le personnage vivant et nécessaire. Qui font que le lecteur lui prête sa vie même et pense avec lui, guidé par lui un peu plus loin. Vous êtes passé par la grand route de la facilité, par les traverses du cliché et les sentiers battus du lieu commun… vous ne reviendrez pas par le chemin de ronces du génie…

—Vous dites tout cela avec une certaine élégance… vous avez du style, au moins vous ne pouvez pas me refuser de vous avoir fait ce don, le style…

—C’est que vous progressez déjà, en m’écoutant – ou que je me grandis, en vous contraignant à réfléchir. Mais mon style, enfin le vôtre, est bien incapable de dépasser ces métaphores banales… car sur quoi se fonde-t-il, ce style ? Sur rien, sur du vide… et il ne bâtit rien… Vous êtes ce que j’appelle un écrivain à estomac : vous avalez, vous digérez, vous faites cela très bien… mais créer… créer réellement, produire un monde nouveau, c’est autre chose… Et moi, qui suis votre créature, comment pourrais-je aller plus profond que vous… ? je vous renvoie vos mots, vos idées sans puissance… Ainsi, tenez, cette conversation que nous avons depuis un quart d’heure, ce dialogue que vous avez cru original d’instaurer entre vous et moi : vous êtes convaincu d’avoir trouvé quelque chose, hein ? cette rencontre de l’auteur avec le personnage auquel il voudrait donner vie, et qui échoue à sortir vraiment de ses limbes : très fin, très malin, voilà ce que vous avez pensé… eh bien, ce n’est que le produit de votre excellente digestion… Oh, cela vous suscitera les bonnes grâces de La Pensée qui va, « Un beau roman pirandellien », dira Lavaur-Tremblay, et le petit Jean Vermont, qui se languissait comme maître de conférence à l’université de Dijon, écrira sur votre récit un opuscule décisif pour sa carrière… »Jacques et son maître : quelques réflexions mélancoliques sur le pirandellisme delmassien ». On vous sollicitera pour des conférences… vous aurez évidemment le Goncourt, l’an prochain… et le Nobel dans vingt ans… vous réussirez, mais en médiocre… car on peut réussir en médiocre… et je me demande parfois si ce n’est pas bien pire que l’échec tout nu et tout cru… Allons, ayez du courage, maintenant, relisez, relisez ce que vous venez d’écrire depuis que je suis entré : toujours vous restez dans le convenu, et vous le savez bien, vous êtes incapable de faire autre chose que d’imiter et affadir, vous n’êtes qu’un Pirandello de pacotille… Soyez lucide : voyez comme je m’éteins, déjà… Je ne peux vivre que de mes deux-cent-vingt-trois mille lecteurs, de mes traductions en trente-neuf langues, de mes avatars de cinéma… et loin d’eux, je me fane, je me meurs… alors… alors… Alors, je vous prie de m’excuser… je suis pressé, extrêmement pressé, il y va de ma vie, je vous l’ai dit… je saute dans le taxi qui m’attend au bas de votre immeuble, je cours chez Lavaur-Tremblay, je le ferai patienter jusqu’à demain, il ne doit remettre son papier que jeudi prochain… il attendra, j’y parviendrai encore, mais vous, occupez-vous immédiatement de l’erratum… ou bien je mourrai tout à fait – et vous avec  !

L’homme était si menu, si pâle, et sa voix était si faible maintenant, que Christian Delmas prit peur. Si tout allait s’écrouler d’un coup.. une carrière de trente-cinq ans… !  Il aida le fantoche à nouer l’écharpe de cachemire déjà tellement trop grande pour lui et le laissa courir, d’un dernier souffle, vers ces Dunes du ciel qu’il n’aurait jamais dû quitter. Il repensa à la belle scène érotique qu’il avait développée sur dix pages… imagina ce fantôme gris devenu le séducteur mûr, l’amant ardent de l’ardente Meg… le public aimerait… on achèterait le roman entier pour ces pages-là. Qu’on l’achète, c’était l’essentiel pour l’instant. Il ferait tout ce qu’il voudrait ensuite, il aurait de l’audace, il l’aurait, ce courage solitaire dont l’homme avait parlé, il écrirait tous les chefs-d’oeuvre que Pagès ne voulait plus éditer sous le nom d’inconnus, si seulement il obtenait, cette fois, lui, le fameux Christian Delmas qui luttait pour devenir le grand Christian Delmas, un succès retentissant… Et puis il repensa à tout ce gris dans lequel flottait l’homme, à cette absurde écharpe de cachemire, à sa voix vague qui prononçait des mots si nets, si lucides, et qui lui avaient fait si mal quand il les avait entendus… C’était tout de même un personnage qui aurait pu être très bien, cet Ambrieux, oui, un personnage qui avait quelque chose… mais, en définitive, un personnage manqué, une fois de plus… Il n’en avait jamais vraiment réussi un seul… Le personnage, c’était bien le mystère auquel il s’était toujours heurté… la terra incognita où n’abordent que les plus grands… et lui, Delmas, qui aurait tant aimé savoir, se hisser jusque là, comprendrait-il jamais ?

—Dommage, pensa-t-il en refermant la porte, j’étais sur le point d’y voir enfin clair… Il passa un appel chez Pagès, s’assura que tout serait réglé au plus vite. Et il reprit au point où il l’avait laissé le manuscrit de son prochain roman… à ce chapitre trois où le narrateur rencontrant par hasard son héros alors qu’il traverse une période de doute lui parle soudain coeur à coeur, et engage à bâtons rompus sur la notion de personnage un dialogue aussi profond qu’absurde, une réflexion dont le « nonsense » peut sans exagération être qualifié de philosophique, où l’on retrouve, modernisés et subtilement entremêlés, les accents provocateurs de Jacques le Fataliste et les questionnements tourmentés de Pirandello…

Ce n’était pas si mal, ce qu’il écrivait, pas mal du tout… c’était fin, cultivé, nourri… digne du meilleur Anatole France… oui, il aurait le Goncourt en 2014… on avait besoin de le donner de temps à autre à un grand écrivain, à une gloire indiscutable, ensuite il aurait le Nobel, dans vingt ans… Bernard Ambrieux l’avait dit, et on pouvait lui faire confiance, il s’y connaissait… Dès demain, dès aujourd’hui, il écrirait d’autres romans, il se libérerait, il progresserait, Ambrieux l’avait dit aussi, ou à peu près… et, ce soir, certainement, il s’en sentait la force… Il se dégagerait de l’influence de Pagès… il chercherait un autre éditeur, peut-être… enfin, plus tard, bien sûr… un éditeur plus petit, moins mercantile, plus… il verrait cela… Car cette rencontre avait été, oui, profitable. C’était le mot. Il saurait en tirer profit… il avait compris beaucoup de choses… Mais… mais le Personnage, le personnage doué d’une vie définitive, le personnage qui survit à son auteur, le personnage qui est la plus haute création de l’esprit humain, quand donc saurait-il comment cela se… fabrique ?

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11 commentaires pour Un visiteur

  1. Excellent Carole… perso je te veux bien te décerner ce fameux prix en 2014 !!!!! Merci… Jill

  2. Quichottine dit :

    Je t’ai lue avec beaucoup de plaisir.
    J’ai adoré, en fait.
    Merci Carole.

    Tu sais, je ne crois pas que l’on fabrique un personnage, je crois qu’il se vit.
    Mais c’est une aventure étrange que celle de ceux qui ont réussi à les créer.

    Passe une douce soirée.

    • carolechollet dit :

      Oh, c’est exactement ce que je voulais dire. Ce n’est pas moi, c’est « Christian Delmas » qui croit qu’on les « fabrique »… Il a bien compris la leçon de son « personnage », mais pas longtemps, et l’habitude et le désir de facilité ont repris le dessus à la dernière ligne. C’était ma participation à la fameuse « rentrée littéraire », en somme.

  3. almanitoo dit :

    Les affres du romancier qui se découvre fabricant plus que créateur, formaté par les maisons d’édition qui ont instauré un savant dosage d’ingrédients indispensables à la réussite de la recette.
    Une sorte de soupe qui se vend bien semble-t-il…
    J’ai beaucoup aimé ton récit très amusant qui dénonce l’uniformisation de la société…là aussi, ou il faut plaire au plus grand nombre…mais pas pour longtemps!

  4. mansfield dit :

    Toutes les étape de la création sont ici abordées avec un franchissement de la frontière fiction/ réel, très intéressant et tellement représentatif des affres de la création, de l’édition et la reconnaissance par les prix littéraires!

  5. Alain dit :

    Amusante histoire très lucide sur la construction littéraire avec ce personnage d’un roman venant s’introduire dans la vie de l’auteur. En effet, quels meilleurs critiques que les acteurs d’une fiction ? Ne sont-ils pas les mieux placés, au cœur de l’intrigue, pour discerner les invraisemblances, corriger les coquilles éventuelles, juger de la qualité du texte et s’impatienter sur le sens donné à leur personnage ?
    C’est une joli satyre sur le monde littéraire : quel auteur restera demain ?

  6. zadddie dit :

    Délicat de commenter quand on a une culture si limitée….Cette nouvelle m’a rappelé un roman que j’ai lu…juste pour savoir qui était ce fameux M…Ce roman m’avait exaspéré et pourtant j’avais lu jusqu’au bout pour savoir comment il se dépatouillerait avec son histoire invraisemblable et alambiquée (je crois qu’il y avait une incohérence du même style)… Une amie que j’ai laissé me débarrasser de ce livre l’ a trouvé captivant et a trouvé que l’auteur avait du génie, à l’instar de ses milliers de d’admirateurs.

    La lecture de ta nouvelle m’a été bien plus agréable! Pourquoi? Je ne sais pas le dire exactement. Peut être quelques pistes..
    -le ton japonisant ( c’est pas la première fois que je le dis)
    -le constat ( il ne faut pas mépriser les gouts des uns et des autres mais je constate que je ne fais pas partie du main stream: tu n’es pas « fan » de ces oeuvres chewing gum, moi non plus)
    -et puis l’auto critique ( si je ne me trompe…) qui me touche..

    Mais bon, j’ai peut tre pas bien vu….¨Tout ça pour dire qu’encore une fois l’un de tes textes me laisse pensive..

    • carolechollet dit :

      Merci pour ce commentaire qui me donne à penser à moi aussi. Je pense que tu as retrouvé toutes mes intentions, y compris l’autocritique (peut-être plus précisément autocritique de certaines tentations que je pourrais avoir – si je suivais le « main stream », comme tu le dis). Le ton japonisant, par contre, ça me plaît bien, mais c’est involontaire. Après tout, j’ai un fils « japonais » – c’est lui qui le dit -…, et je prépare mon voyage au Japon.

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