L’homme sur le banc

La première chose qu’elle vit en descendant du car, place du Cirque, ce fut l’homme – enfin ce qu’il fallait bien appeler un homme. Une forme immobile, couchée sur le dos, posée sur un banc de granit sombre et lisse qui ressemblait à une tombe.

Elle s’efforça de ne pas regarder et s’installa pour se reposer sur l’étroite planchette de l’aubette, tâchant de tourner le dos à l’homme. Elle ouvrit son sac, fouilla pour retrouver la lettre destinée au docteur Lesage, et jeta de nouveau, pour être bien sûre, un coup d’œil sur l’enveloppe où le docteur Salaün avait écrit : jeudi 8 novembre 10 h 15 – Dr Lesage – CHU, service de cardiologie. Il était à peine 9 heures, il lui restait trois bons quarts d’heure avant de se présenter à l’accueil de l’hôpital. Elle se demanda si elle irait à pied, ou si elle prendrait le tramway. Il n’y avait qu’une assez courte distance à parcourir, mais elle était si fatiguée, si anxieuse…

Elle avait redouté ce voyage, elle avait mal dormi. Et puis elle n’aimait pas prendre le car, cela secouait trop. Surtout il y avait sa maladie. Cette fatigue qui ne la quittait plus depuis un mois… « Ne vous inquiétez pas, madame Gariou, vous allez être en d’excellentes mains… on va vous venir en aide… » Elle avait bien compris que le docteur Salaün suspectait quelque chose de graveMais ce docteur Lesage du CHU… Que dirait-il… ? il serait peut-être d’un autre avis… Pourquoi toujours imaginer le pire ?

Finalement, elle irait plutôt à l’hôpital à pied. Elle allait s’ennuyer sinon, et ruminer, et s’inquiéter, se tourmenter. Mieux valait marcher lentement jusque-là, en regardant les vitrines. C’était gai, la ville, après tout, c’était vivant. Elle n’y venait plus depuis tant d’années. On trouvait tout ce qu’il fallait, à Saffré, n’est-ce pas ? disait toujours René. On avait encore des commerces, Dieu merci, et même un bon docteur… Alors à quoi bon dépenser pour venir à Nantes ? Quand elle était plus jeune, elle aimait la ville pourtant, longtemps même elle avait rêvé de venir s’y installer. Mais il aurait fallu vendre le fonds, tout recommencer… et puis René n’était pas un citadin… Elle avait vieilli… maintenant, elle aussi se sentait un peu oppressée dans les rues où se pressaient tant d’inconnus. A Saffré on la saluait partout par son nom, mais à Nantes, cette foule… cette foule qui aurait pu la piétiner sans la voir… cette foule l’affolait… Enfin, elle avait à peu près oublié la ville désormais, et, depuis que René était parti, elle n’était plus venue que deux fois  toujours pour des histoires d’impôts, de papiers. Des ennuis, des problèmes compliqués pour lesquels il avait fallu aller partout, s’exténuer dans des escaliers et des couloirs, affronter des files d’attente et des employés pressés. En somme, c’était aujourd’hui la troisième fois seulement depuis son veuvage qu’elle se risquait en ville. Autant en profiter… Elle se détendrait, peut-être, à voir les magasins, et les belles maisons de l’île Feydeau, à flâner dans ces rues qu’elle avait aimées, qui lui rappelaient des souvenirs… Elle pouvait bien aller à l’hôpital à pied. Elle n’avait pas besoin de marcher vite et de se fatiguer. Elle prendrait le temps. 

Quand elle quitta l’abri, reprenant sa marche, son regard buta de nouveau sur l’homme. Il était toujours aussi complètement immobile sur son banc de pierre. Ses pieds paraissaient immenses, comme ceux des gisants de la vieille cathédrale. Il portait des chaussures d’été, très usées, d’absurdes chaussures de toile fleurie toutes noircies et déchirées. Il n’avait pas de chaussettes et l’on voyait la chair rougie de ses chevilles… par ce froid… ! Le temps avait tellement fraîchi, depuis qu’on était en novembre… Ce matin encore il y avait eu de la gelée blanche… Elle avait, heureusement, rentré ses géraniums dès la semaine dernière… On ne leur donnait donc pas de chaussettes, à ces pauvres gens, dans ces vestiaires où on leur procurait des chaussures de toile à fleurs ? Et il aurait fallu aussi des couvertures, un manteau au moins, au lieu de ce blouson troué… mon Dieu… laisser les gens dehors, comme ça… En cette saison, et avec l’hiver qui allait venir… tout de même… quelle pitié… elle referma soigneusement son col de fausse fourrure, et sortit ses gants de son sac.

C’était curieux comme les pieds de l’homme paraissaient énormes et raides, tandis que la tête semblait abandonnée, emportée loin en arrière par un flot invisible. Des pieds de clown, au bout d’un corps de naufragé… Il n’y avait qu’en ville qu’on voyait des choses pareilles, des gens couchés sur des bancs de pierre, des gens sans toit, sans famille, sans amis, sans même une niche, sans même une botte de paille dans le coin d’une grange. Sans rien. Des gens sans honte et dont nul n’avait honte, qui tendaient la main, et dormaient au hasard. Elle ajusta pensivement ses gants, puis entreprit, lentement, de descendre le Cours. Le voyage en car avait alourdi ses jambes et le froid décidément vif accentuait son malaise. Elle s’écarta pour ne pas passer trop près du banc sur lequel gisait l’homme. On voyait pendre son bras gauche, inerte. Au bout du bras l’un des doigts de la main velue était amputé d’une phalange. La nausée la reprit… C’était à l’annulaire que manquait la phalange. La cicatrice faisait un bourrelet hideux, violacé – une horrible bague de chair… Elle décida de ne plus regarder. Plus du tout. Et de dépasser le banc en gardant les yeux fixés sur le sol… Elle avança ainsi jusqu’à la place de l’Ecluse. Une grande mosaïque brisée s’étendait là, dont les débris colorés, illisibles, jonchaient bizarrement le pavé gris.

Un bus démarra bruyamment, faisant s’envoler quelques mouettes qui, par ce temps rude aux bêtes, cherchaient leur nourriture jusque sur les trottoirs. Une fiente lâchée par l’un des oiseaux tomba tout près d’elle. Elle sursauta. Les mouettes étaient parties plus loin, et criaient maintenant au-dessus du banc de pierre. Si elles allaient s’attaquer à l’homme… immobile comme il l’était… si elles allaient… Malgré elle, elle revint sur ses pas… A son approche, les mouettes s’envolèrent, puis se posèrent à quelques mètres, criaillantes. Elle était maintenant tout près de l’homme, si près qu’elle pouvait voir nettement le rembourrage de papier journal qui dépassait d’un trou de son blouson de jean, et percevoir l’odeur qui se dégageait de lui. La nausée la reprit… Pauvre homme…  en loques et si sale… comment aurait-il pu se laver, changer ses vêtements ? Elle n’avait jamais pensé à cela, mais… oui… en effet…  comment faire quand on n’a pas de toit, quand on est exposé au gel, au vent, à la pluie ?  comment s’habiller ? et comment se laver ? Elle se représenta, épouvantée, les affres d’une vie dans la rue, les mille tourments d’une existence démunie, où on pouvait en venir à considérer ses vêtements comme une seconde peau, qu’on ne devait pas se risquer à abandonner. Mais tout de même, tout de même… en arriver à ce point… ! C’était un peu de sa faute aussi… Il existait des asiles, des foyers, des associations charitables, n’est-ce pas ? Il aurait pu demander… 

Cependant l’homme, toujours immobile sur le banc, opposait à ses pensées désemparées sa masse lourde et rigide. Le vent agita le morceau de papier journal qui débordait du tissu déchiré du blouson… Elle se souvint d’une poupée qu’elle avait eue, enfant, après la guerre. Son grand-père l’avait fabriquée lui-même, et la lui avait donnée pour Noël. Elle avait adoré la poupée, avait fait d’elle une compagne à qui elle parlait sans cesse. Un jour, la poupée était tombée sur un caillou pointu, dans la cour, elle s’était ouverte, et le rembourrage de papier s’en était échappé… Elle vit avec une extrême netteté l’homme, éveillé, debout, fouillant une poubelle, en extrayant les pages froissées d’un vieux quotidien, puis rembourrant soigneusement son blouson déchiré. Puis s’en aller, la poitrine gonflée par le rembourrage, soulevant lentement ses chaussures à fleurs, se penchant pour ramasser un morceau de sandwich tombé au caniveau, tirant de sa poche une canette de bière. Pourquoi n’avait-il pas pensé à rembourrer aussi ses chaussures ? Peut-être ses pieds le faisaient-ils souffrir ? ils étaient si rouges… n’étaient-ils pas enflés… ou blessés… ?

Sur le banc, l’homme demeurait toujours immobile. Ses lèvres gercées, qu’on apercevait sous sa barbe épaisse, ne remuaient absolument pas. Ni pour ronfler ni pour gémir, ni même, semblait-il, pour respirer. De la bouche des passants, de sa propre bouche, malgré la protection du col de fausse fourrure, s’échappait, par ce froid, une courte buée. Mais des lèvres de l’homme allongé elle ne voyait pas sortir la moindre fumée de vie. Et… et puis, zut ! Est-ce que ça la regardait, à la fin ? Est-ce qu’elle n’avait rien d’autre à penser… ? Il était grand temps de partir… Elle allait finir par être en retard… Elle ne pouvait tout de même pas se permettre d’arriver en retard à un pareil rendez-vous… Et quel vent, soudain… ! il allait peut-être se mettre à pleuvoir, en plus…

Une bourrasque poussa vers le banc un grand paquet de feuilles. Sur la chevelure épaisse et emmêlée de l’homme une petite feuille sèche et grise s’accrocha, et resta là, comme une cocarde sinistre, dans le paquet de mèches grasses et feutrées… Elle en fut toute saisie… Peut-être l’homme, s’il restait là, longtemps, sans bouger, allait-il être entièrement recouvert de feuilles mortes. Comme un tronc mort tombé sur le chemin. Elle se souvint brusquement d’un poème qu’elle avait lu récemment quelque part, et qui commençait par ces deux vers :

Arbres aux mains chargées d’or

Parlez-nous de la mort…

Que disait donc le poème, ensuite ? Et qui l’avait écrit ? Et où l’avait-elle lu ? Était-ce vraiment un poème aussi triste, d’ailleurs, que l’annonçaient ces premiers vers ? Elle ne se le rappelait pas. Peut-être l’avait-elle inventé elle-même, après tout, avant de l’oublier… Tant de pensées étranges, tant de sottises lui passaient par la tête, depuis qu’elle était malade… C’était bien vrai pourtant : l’homme était comme un arbre d’automne couché par la tempête et offert à la pluie, à l’hiver, aux feuilles envolées et aux fientes des oiseaux. Un arbre mort qui se serait abattu sur ce banc de pierre. Il habitait son sommeil comme un arbre vaincu, cet abandonné. Mais pouvait-on vraiment croire qu’il dormait ? Il était tellement immobile, tellement silencieux. Elle frissonna. Elle aurait souhaité l’entendre ronfler, grogner, et même crier des insanités, au moins voir se former au coin de ses lèvres épaissies de gerçures une petite bulle de buée blanche. Elle aurait été sûre ainsi qu’il n’était pas… enfin qu’il était… qu’il était bien… Car c’était si horrible de penser… d’imaginer… de telles choses… Mais l’homme était tellement absolument immobile, sa main blessée pendait si raide et si inerte, et son visage avait sous la barbe et la saleté une si affreuse teinte verdâtre… Et cette odeur, cette odeur répugnante… il fallait se rendre à l’évidence, il était… il était… L’angoisse la torturait maintenant. Elle se mit à courir, ne songeant plus qu’à s’enfuir… Quand le banc fut à une bonne trentaine de mètres derrière elle, elle ralentit le pas. Elle allait se calmer, descendre le cours, marcher vers l’hôpital. Là-bas, elle s’assiérait. Il ferait chaud, elle prendrait un magazine sur une table, ou bien elle réfléchirait à tout ce qu’elle ne devait pas oublier de dire au docteur Lesage. 

Elle attendit pour traverser le Cours… Un autobus venait de s’arrêter, et tardait à redémarrer. Derrière elle la masse allongée, là-bas, sur le banc de pierre, conservait sa présence intense, fascinante. Elle en devinait dans son dos tous les contours, et il lui semblait que l’odeur, par bouffées âpres, descendait jusqu’à elle. C’était impossible, et pourtant… elle ne put s’empêcher de se retourner. Sur le banc, l’homme n’avait pas bougé. De loin, c’était la tête qui paraissait maintenant énorme, avec la laine noire emmêlée des cheveux qui traînait jusqu’au sol. Une tête de noyé. 

Ivre-mort, voilà tout, se dit-elle en haussant les épaules, il est ivre-mort. Elle avait toujours eu trop d’imagination. René lui avait tant reproché ce qu’il appelait sa sensiblerie… Mais qu’il était donc difficile de franchir le Cours… ! pourquoi l’autobus ne redémarrait-il pas… ? On n’en mourait pas, d’avoir trop bu… Pourtant… pourtant… si… cela arrivait, justement, que des ivrognes, plongés dans l’inconscience, en viennent à mourir de froid. A Saffré même, le père Gicquel, un cousin de René tombé dans la boisson que les gosses appelaient J’ai-soif, était mort ainsi. René avait même dit tout haut à l’enterrement, devant la famille, qu’il l’avait bien mérité… René était souvent si dur… C’était en plein mois de janvier, cette histoire, elle s’en souvenait parfaitement, en janvier 84 ou 85 – l’année exacte lui échappait, mais c’était l’une de ces deux années où il avait tant neigé, où il avait fait si froid et où il avait tant verglacé que le car de Nantes ne circulait plus… Bien sûr, on n’était encore qu’en novembre, et il ne faisait tout de même pas aussi froid qu’en 84… Juste ce gel, la nuit, et des 2 à 3 degrés dans la journée… D’ailleurs, à sa manière, l’homme était chaudement habillé, il avait pensé à s’envelopper de journaux… Evidemment, les pieds et la tête étaient très vulnérables, mais, quand il se lèverait, il n’aurait qu’à chercher d’autres journaux, en emballer ses pieds, son crâne… 

Seulement… seulement… qu’arriverait-il… qu’arriverait-il, si, à la nuit tombée, il ne se réveillait toujours pas ? S’il était encore là, sur ce banc, inconscient, immobile, engourdi par une journée passée dans le froid, comment résisterait-il au gel ? Car il gèlerait cette nuit à n’en pas douter, et même fort, la météo l’avait annoncé. 

Non. Non… ce n’était pas concevable. L’homme ne pouvait pas passer une journée entière allongé sur le banc. Il se lèverait de lui-même, ou bien une ronde de policiers le ramasserait et l’emporterait dans une de ces cellules qu’on réserve aux ivrognes dans les commissariats — c’était du moins une chose qu’elle croyait savoir, bien qu’elle eût au sujet des commissariats des idées extrêmement vagues, puisées dans les séries policières qu’elle suivait le soir sur son petit téléviseur. Elle avait entendu parler aussi, aux Informations, du « Samu social ». Il était absolument certain que d’une manière ou d’une autre l’homme allait trouver de l’aide, quitter ce banc, se remettre à vivre et à marcher. Peut-être même qu’on le laverait, enfin, si on l’emmenait quelque part… Elle pouvait continuer tranquillement sa route, vaquer en paix à ses propres affaires sans se tourmenter. N’avait-elle pas déjà sa maladie ? C’était elle, après tout, qui risquait de mourir… elle l’avait bien deviné aux paroles du docteur Salaün… Alors, à quoi bon se mettre ainsi martel en tête pour un clochard, pour un ivrogne, pour quelqu’un qui bien certainement méritait son triste sort ?

Elle était déjà de l’autre côté du Cours, s’efforçant de chasser ces pensées pénibles, quand lui revint en mémoire un fait-divers qu’elle avait lu récemment dans Ouest-France : une histoire de jeune homme victime d’une crise cardiaque et tombé sur un trottoir, à Lille, que pendant des heures les passants avaient contourné, enjambé, bousculé, et qu’on avait finalement secouru, mais trop tard. « Cette indifférence de la foule a quelque chose de monstrueux qui doit nous amener à réfléchir », disait l’éditorial que le journal avait cru bon de consacrer tout entier à cette affaire, rappelant à cette occasion d’autres histoires horribles, de cadavres d’accidentés sur lesquels roulaient des dizaines de voitures, de femmes violées en pleine rue ou dans des trains, au milieu de spectateurs amorphes… « Dans les grandes cités modernes, ces fourmilières anonymes, chacun devient indifférent aux autres… A force d’être soi-même bousculé, dans les rues où l’on se hâte, n’en vient-on pas fatalement à ne plus voir en autrui que forme à contourner, à éviter, à enjamber, forme debout, allongée, en mouvement, immobile, simple chose sans âme… ? Ajoutez à cela, avait encore écrit le journaliste, la déresponsabilisation du citoyen dans les démocraties modernes : habitué à croire que l’état prendra en charge tous ses problèmes, il en devient incapable d’agir et de réagir par lui-même, laissant toujours ce soin à d’autres, qui pas plus que lui ne se sentent responsables. Déshumanisé, voilà le mot qui concluait l’article… nous vivons dans un monde déshumanisé. » Les paroles de l’éditorialiste l’avaient douloureusement frappée. C’était, elle s’en souvenait très bien, en septembre, dans les débuts de son mal. Elle avait reposé le journal sur la table, en soupirant, et un vertige, soudain, l’avait saisie. Elle s’était évanouie.

Et si l’homme du banc était mort, lui aussi ? 

Elle n’aurait pas osé quelques minutes plus tôt formuler une aussi affreuse pensée, mais les mots s’imposaient maintenant à son esprit. S’il était, non pas endormi, non pas ivre, comme elle l’avait d’abord pensé, mais mort, tout à fait mort ? 

Elle décida de traverser de nouveau le Cours, pour regagner le trottoir qu’elle venait de quitter. 

Car sans doute il était mort… mon Dieu… sur ce banc reposait, elle en était sûre maintenant, un cadavre. Un cadavre abandonné là, depuis des heures, des jours peut-être, dans l’indifférence générale… Un taxi klaxonna. Une ambulance freina pour la laisser passer. Elle avançait, brusquement décidée, dans l’assaut furieux de la rue. Elle se hâta jusqu’au banc. Puis ralentit de nouveau, maintenant qu’elle était si près, espérant encore un geste, un grognement, un petit nuage de buée, un signe qui la dispenserait de la mission terrible qu’elle venait de s’imposer. C’était une femme timide, après tout, que l’action effrayait, et qui ne savait s’adresser à autrui que par les détours habituels du temps qu’il fait ou des nouvelles de la famille.

Mais elle avait beau ralentir, lui laisser du temps, le corps allongé restait obstinément inerte, insensible à sa prière muette. Quand elle ne fut plus qu’à quelques centimètres, elle s’arrêta tout à fait, vacillante, jetant autour d’elle des regards implorants. Une dizaine de personnes attendaient à l’arrêt d’autobus. Toutes cependant évitaient soigneusement de voir. Personne ne semblait vouloir se soucier ni du clochard inerte ni de la femme qui s’inquiétait pour lui, personne ne semblait s’intéresser à autre chose qu’à l’attente de son autobus. C’était exactement comme s’il n’y avait rien eu sur le banc, comme si par exemple on avait simplement évité de s’y asseoir ou même de s’en approcher, parce qu’il avait été fraîchement réparé, ou entouré d’un grillage. Une jeune fille souriait doucement et se balançait gracieusement sur ses pieds en écoutant quelque chose, à travers les écouteurs qu’elle avait fixés sur ses oreilles… C’est d’elle qu’elle s’approcha, craintive :

« Mademoiselle… » Elle avait appelé à voix trop basse, sans doute… Elle reprit, plus fort : « Mademoiselle, s’il vous plaît… » La jeune fille la regarda rapidement, puis détourna la tête, elle avait la même expression morose que tous les autres.

Alors elle éprouva jusqu’au fond d’elle-même l’absolue solitude de l’homme. Le regard dédaigneux de la jeune fille, la façon dont elle avait détourné la tête ne l’avaient-elles pas écartée, elle, aussi bien que lui ? Et elle eut d’un seul coup du courage : d’un geste brusque et maladroit, elle saisit les épaules de l’homme. Il n’eut aucune réaction. la peur monta en elle. Alors elle secoua, essayant de le remuer, tout le grand corps affalé. Elle sentit sous ses doigts craquer le papier qui garnissait le blouson… L’homme poussa un grand soupir rauque, il grogna, et elle vit se former sur ses lèvres une petite buée de vie… Il respirait. Peut-être avait-il eu l’une de ces apnées du sommeil qui avaient tourmenté René, sur sa fin. Il respirait… mais il était bien froid… Sur les morceaux froissés du journal déchiré elle lut : « De nouveaux corps de migrants retrouvés à Lampedusa… » Il n’avait peut-être pas choisi par hasard cette page, songea-t-elle… Il avait sans doute été intéressé par l’article, l’avait lu, et puis avait roulé le papier en boule pour doubler son blouson trop mince… Ce naufrage.. quelle affreuse chose, mon Dieu… elle avait vu les corps alignés, à la télévision… Il se passait tant d’horreurs en ce moment… Son angoisse était si vive qu’elle eut un dernier courage : elle prit dans les siennes la main de l’homme et la serra. Elle appela : « Monsieur, monsieur… êtes-vous souffrant ? » L’homme ne répondit pas, il était toujours aussi immobile, mais il lui sembla que sa main se réchauffait. Alors elle retira ses gants et se mit à frotter la paume… la chaleur revenait, oui… enfin elle perçut le battement léger du pouls… Un soulagement l’envahit. Peut-être était-il malade, peut-être était-il ivre, mais au moins il n’allait pas mourir, là, devant elle.

Les lèvres de l’homme remuèrent dans les poils hérissés de sa barbe, murmurèrent quelque chose d’incompréhensible, puis dessinèrent une grimace qui ressemblait à un sourire d’idiot. Il se retourna lourdement sur le banc, et commença à ronfler… S’il allait se réveiller tout à fait ? Elle se redressa, confuse. Elle eut soin d’ajuster le blouson troué, de le regarnir de son ouate de journaux. Puis, évitant de regarder les gens qui attendaient toujours le bus avec indifférence, elle reprit sa marche. Puisque l’homme était vivant. Qu’elle n’avait plus rien à faire là. Elle allait lentement, aussi dignement que possible. Le sang lui battait aux tempes, ses joues étaient brûlantes. Sans doute elles devaient être très rouges. Car qu’avait-elle fait, mon Dieu, elle qui avait toujours été si respectable, si réservée ? Prendre dans ses mains la main crasseuse d’un clochard… Et alors même qu’elle était si malade… Un homme aussi sale… Il s’en serait bien sorti sans elle, c’était certainement un dur à cuire… Comment avait-elle pu être assez folle, assez naïve, assez téméraire ? Et si quelqu’un de connaissance l’avait vue ? Qu’allait-on penser d’elle ? René lui avait toujours reproché d’être trop impressionnable… S’imaginer que l’homme était mort, qu’il allait mourir, qu’elle avait un rôle à jouer ? Absurdités, aurait dit René, absurdités, on ne peut pas prendre en charge toute la misère du monde… c’était une formule qu’il avait lue quelque part, et qu’il répétait souvent, en lisant son journal… S’il avait pu imaginer… Elle ne comprenait pas… pas du tout… ce qui lui avait pris… Elle se laverait les mains soigneusement à l’hôpital, avant même de passer à l’accueil elle irait se laver les mains… Sotte, impressionnable, impulsive, naïve, elle était tout cela, oui… Elle savait bien pourtant qu’il fallait toujours conserver son sang-froid, garder en toutes circonstances son quant-à-soi… C’était comme cette histoire de poème et d’arbre mort, quelle bêtise ! est-ce qu’elle avait l’âge de s’occuper de poésie ? La maladie l’avait rendue idiote, sans doute… Elle se sentait brûler, rougir de honte jusqu’à la racine des oreilles. Pourtant, elle ne regrettait rien… René se serait bien fâché s’il avait su… mais elle ne regrettait pas…

Quand elle eut enfin retraversé le Cours, un peu soulagée, elle regarda une dernière fois derrière elle. L’homme dormait calmement sur le banc. A l’arrêt du bus, les gens continuaient à attendre, et la jeune fille se balançait toujours, en écoutant sa musique. Elle regarda sa montre. Il était seulement 9 heures 15, il lui restait une bonne demi-heure. Alors, très vite, elle se décida. 

D’un pas rapide dont elle ne se croyait plus capable, elle gagna le magasin d’articles de sport de la rue du Calvaire, et, le plus vite possible, en évitant de réfléchir au prix, en évitant même tout à fait de réfléchir à ce qu’elle était en train de faire, elle acheta un sac de couchage, très cher, d’un jaune d’or éclatant, garanti imperméable, dont elle fit ouvrir la fermeture éclair et retirer toutes les étiquettes. Les bras chargés, elle redescendit vers la place du Cirque. L’homme s’était retourné sur le banc. Il avait l’air bien mieux… il avait même l’air de sourire en dormant. Elle posa soigneusement le duvet sur le corps endormi, le recouvrit entièrement, et le borda autant qu’elle put, comme elle bordait les enfants, autrefois, chez madame Le Foll. Dans la main du clochard qu’elle ouvrit doucement, elle plaça les deux billets de 10 euros qu’elle avait dans son porte-monnaie. S’il allait les dépenser en alcool… ? René n’aurait pas été d’accord… il refusait toujours de donner de l’argent… « Je ne donne qu’en nature, sinon, ils boivent tout…  » D’ailleurs, il ne donnait pas en nature non plus… L’argent… à quoi lui servait-il, maintenant ? Et à elle, à quoi allait-il lui servir ? Tout irait aux neveux de Nancy… Alors… L’homme eut un soubresaut, puis referma sa main, comme une pince, sur les billets tout neufs. C’était comme si le contact rêche du papier monnaie avait éveillé tout son être engourdi, toute l’avidité d’une vie en lutte… elle avait eu à peine le temps de retirer ses doigts. Elle recula vivement, effrayée. L’homme s’était à demi assis, et il regardait les billets, stupéfait par la somme. Il bredouilla un « merci » à peine audible et très pâteux. Il était bien réveillé maintenant, il se redressait… qu’il était donc large et grand, et brun… il n’avait plus du tout l’air malade… elle eut peur tout à fait, et recula encore, prête à s’enfuir… Et voilà qu’il secouait le duvet jaune, émerveillé, en faisant de grands signes joyeux de sa main mutilée… « Merrrci », cria-t-il enfin très nettement, « Beaucoup merrrci, belllle madame ! » Il avait un accent très prononcé qui n’aurait pas plu à René… Mais rien de ce qu’elle avait fait ce matin n’aurait plu à René… Si l’homme allait la suivre cependant ? Lui demander encore de l’argent ? la harceler peut-être… ? Elle s’éloigna en hâte, s’efforçant de se perdre dans la foule, honteuse, heureuse aussi, tellement heureuse. Et elle sourit en se souvenant, tout à coup, de la suite du poème :

…Arbres au front de chagrin

Parlez-nous de demain

Arbres aux yeux d’incendie

Gardez-nous de l’oubli

Arbres baignés d’aurores

Montrez-nous le chemin

Qui s’en va vers la vie

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11 commentaires pour L’homme sur le banc

  1. jill bill dit :

    Un fait divers qui court les rues de nos jours, on ne se retourne même plus sur ces gens-là… et merci à la dame pour ses 20 euros… et le duvet… tous ne feront pas ce geste cet hiver ! Jill

  2. almanitoo dit :

    Oui, un grand cirque grotesque, cette société dont on piétine le clown malencontreusement tombé du fil…
    Une émission en fin de journée, bardée d’experts nous a expliqué l’autre jour pendant plus d’une heure que l’on ne peut rien faire pour éviter des drames semblables à celui de Lampedusa,….
    Et justement hier matin, mon tout petit geste (j’ai apporté un café croissant au jeune homme inoffensif qui dormait sous mon porche et discuté cinq minutes avec lui) a provoqué la réaction de mes voisins qui l’ont chassé manu militari alors que les rassemblements le soir des fils de bonnes familles et néanmoins dealers, sous le même porche ne dérangent personne…
    Pardon, je suis longue, c’est un sujet qui me touche tout particulièrement!

  3. jamadrou dit :

    je vois encore
    j’entends encore.

  4. Cet homme sur le banc, cette femme face à lui, n’est-ce pas là deux parties de nous-mêmes?

    Hélène*

  5. zadddie dit :

    j’ai lu hier soir et j’ai souri presque d’oreille à oreille.
    je me dis que c’est à cela que « servent » les artistes :vivre notre vie idéale, oser à notre place, nous faire vivre par procuration en quelque sorte… En entrant carrément dans ta fiction, je suis sure, moi, que l’un de ceux qui attendaient leur bus, tout en mirant du coin de l’oeil, mine de rien la scène, a du se réjouir et sourire presque d’oreille à oreille. C’est que je crois moins en la méchanceté qu’en la lâcheté…

  6. zadddie dit :

    Après, les questions posées me semblent légitimes: que se passera t il s’il meurt là, sous mes yeux, s’il me poursuit, qu’il me demande quelque chose, s’il me demande de l’héberger…est ce que ce que je fais « pour lui » sert à quelque chose?…sans doute plusieurs niveaux de réponses..

    • carolechollet dit :

      Merci pour ces deux commentaires qui, je crois, font bien le tour de mon projet. J’ai projeté sur mon personnage beaucoup de réflexions que « j’accumule » depuis des années que les rues s’emplissent de misère.

  7. Alain dit :

    Comme c’est souvent le cas, cette femme aurait pu s’éloigner, un peu honteuse, avec un simple sentiment de culpabilité : absurdités, on ne peut prendre en charge toute la misère du monde…
    Son geste de compassion envers cet homme paraissant mort sur un banc n’aurait-il pas un lien inconscient avec son René disparu, qui pourtant, lui, ne l’aurait pas approuvé ?

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