L’homme aux mouchoirs

Il s’était mis à pleuvoir violemment. La pluie fouettait le toit et roulait dans les gouttières débordées avec un fracas de torrent déchaîné.

Pourtant, j’ai distinctement entendu les trois coups frappés contre la vitre.

Quand j’ai ouvert la porte de la véranda, il se tenait devant moi si pitoyable que je l’ai fait entrer. Sous ses pas j’ai vu se former une large flaque boueuse. Et j’ai immédiatement regretté mon hospitalité.

—Merci, a-t-il dit, merci… Je savais bien que je pouvais frapper chez vous… 

Au dehors le vent redoublait de furie. Les arbres du jardin se tordaient en grimaçant dans les coins d’ombre.

—Vous auriez pu sonner…

—Sonner ? Oh, avec cette tempête, vous ne seriez pas venue jusqu’à la grille du jardin pour m’ouvrir, n’est-ce pas ? Il valait bien mieux cogner à la vitre. Trois coups, c’est ma façon… ça éveille toujours l’intérêt… Quelle pluie, hein ?  et ce vent, quel mauvais vent… ! sale temps qu’il fait en ce moment… J’aime bien, chez vous, c’est joliment aménagé… mais je ne viens pas pour vous déranger… Je vous explique rapidement ce qui vous vaut ma visite… Voilà : tel que vous me voyez,  et même si je n’en ai pas l’air, je suis chômeur, et je vends des mouchoirs.

Des larmes de pluie miroitaient sur ses joues, grossissant bizarrement ses rides, comme autant de petites loupes. Il n’était plus très jeune. J’ai pensé que c’était drôle qu’avec ces mouchoirs qu’il vendait, il ne s’essuie pas le visage. Mais sans perdre de temps il a sorti de sous sa veste de cuir une grande chemise de plastique noir, une de ces chemises qu’on utilise pour ranger des papiers, d’habitude. Il a défait les élastiques, ouvert le dossier, sorti la liasse… Ils étaient là, bien à plat, soigneusement repassés à la pattemouille, parfumés de lavande… une vingtaine de mouchoirs de coton, unis, écossais, brodés de petites fleurs roses, à grands carreaux bleus et gris… des mouchoirs de toute sorte, qu’il a étalés en éventail sur la table de la véranda…

—Heureusement que j’ai prévu une chemise en plastique pour les ranger… avec cette pluie… ma femme m’a dit, méfie-toi… Donc, je vends des mouchoirs… enfin je les revends… c’est ma femme qui les achète au supermarché – ou au marché, ça dépend… elle cherche les bonnes occasions, vous comprenez… Elle en achète un stock, elle les lave, elle les repasse, et moi je les vends… Je n’ai que des mouchoirs de pur coton… de très beaux mouchoirs, c’est ma femme qui les choisit… elle s’y connaît en linge… elle prend du premier choix… Les gens donnent ce qu’ils veulent, cinq euros, dix euros, vingt… ce qu’ils veulent… Selon leurs moyens… et leur cœur…

J’ai toujours détesté ces colporteurs indiscrets qui vous abordent pour vous vendre des marchandises qui ne peuvent servir à rien, qu’à apaiser cette mauvaise conscience qu’ils s’ingénient à susciter en vous. Ces gens qui vous vendent, bien plus qu’un objet inutile, l’encombrant remords de ne pas être aussi misérables qu’eux, de vivre du bon côté…

— Je fais cela pour ne pas mendier, vous voyez… C’est une question de dignité… Je suis en fin de droits, et ma femme n’a pas de travail non plus… Vendre plutôt que demander, c’est notre devise… on a toujours besoin de mouchoirs, n’est-ce pas ?

— Bien sûr… ai-je admis avec hypocrisie…

—Beaucoup de gens me disent : moi, je préfère les mouchoirs en papier… en papier ! Je ne dis pas, on les jette, on en rachète, c’est pratique… mais en tissu, c’est autre chose, surtout pour s’essuyer les yeux… le papier, pour se moucher, à la rigueur… mais s’il s’agit de pleurer, et, croyez-moi, ça arrive à bien des gens de nos jours…  —  s’il s’agit de pleurer, il faut du tissu… on pleurerait toutes les larmes de son corps dans un seul beau mouchoir de bon tissu… vous êtes bien de mon avis ?

—Bien sûr… bien sûr…

Je méditais de choisir rapidement le moins laid des mouchoirs, de lui laisser dix euros… ensuite il sortirait… Mais cette pluie au-dehors, cette violence de la pluie… comment faire ? Je l’avais laissé entrer, je ne pouvais pas le renvoyer dans ce déluge…

— Je vous les montre… Je peux étaler sur la table ?

Il a disposé en carrés soigneux, comme un étrange patchwork, ses carrés de tissu. Les rayures près des fleurs brodées, les carreaux écossais près des étoffes unies jaunes ou violettes…. Cela formait une jolie nappe, après tout, sur la table de fer… il savait s’y prendre…

— Vous allez me dire : lequel choisir ? C’est ce que les gens disent toujours. Lequel ? Ah ! ils sont tous beaux… Moi, je crois que je préfère le rouge… j’aime beaucoup la teinte… et puis c’est ma meilleure qualité… un authentique tissu de Cholet, fabrication française garantie… Vous pouvez le mettre à 90 dans la machine à laver… c’est rare pour de la couleur… première qualité, garantie très grand teint !

— Alors, va pour le rouge… je prends le rouge, attendez seulement un instant, je vais chercher mon porte-monnaie…

Quand je suis revenue, il avait ôté ses chaussures et ses chaussettes et s’occupait, pieds nus, à disposer sur le séchoir à linge sa veste de cuir trempée et ses chaussettes qui dégouttaient…

— Je me suis mis à l’aise, on peut attraper froid avec des vêtements aussi humides… j’ai beau vendre des mouchoirs… je n’aime pas être enrhumé… On a le temps de voir venir, de toute façon, je crois que la pluie n’est pas disposée à s’arrêter… Je vous emprunte cette paire de sandales… c’est justement ma pointure…

J’étais stupéfaite. Je tenais sottement mon petit porte-monnaie, et lui, tranquillement, s’occupait de son linge dans ma véranda, chaussé des sandales de mon époux, comme si j’avais été l’étrangère, et lui, le propriétaire des lieux…

— Je m’assieds… Autant passer le temps confortablement… Je vous en prie, ne restez pas debout… prenez une chaise… Elles auraient bien besoin d’un coup de peinture, vos chaises… je fais cela aussi, la peinture… peinture, papiers peints, jardins… après la tempête… vous allez avoir du travail dehors, je vous préviens… toutes ces feuilles qu’il va falloir ramasser, toutes ces branches cassées… quel dégât vous allez avoir… sans compter la gouttière à réparer :  j’ai tout de suite remarqué qu’elle était trouée, vous avez vu ce flot qui jaillit, on croirait une gueule de gargouille… c’est très mauvais, très très mauvais pour le carrelage de la terrasse… Je m’occupe aussi les gouttières… appelez-moi, je vous laisse ma carte, je fais un peu de tout… des petits boulots, à défaut d’avoir un boulot, que voulez-vous ?

J’aurais pu refuser la carte… mais non, je l’ai acceptée… Philippe Mercier… c’était son nom…  imprimé en ronde élégante… Philippe Mercier, tous travaux. Jardinage, bricolage, services à la personne. Prestations de qualité. Chèques Emploi-Services… Mon mari s’appelle Philippe, lui aussi, et Mercier est mon nom de jeune fille…. Mais ce n’est pas une raison… Le sifflement du vent dans les grands pins mettait mes nerfs à vif, cette houle furieuse au-dehors m’oppressait… Tout de même… qu’est-ce qui m’a prise ? Peut-être que c’était pour pouvoir sortir de la véranda, regagner la tiédeur de la cuisine, lui échapper un moment – non seulement j’ai gardé la carte qu’il me tendait, mais j’ai demandé aimablement – aimablement ! alors que je bouillais d’irritation… :

—Voudriez-vous boire quelque chose ?

—Ah, vous êtes bien aimable… ce ne sera pas de refus… si vous avez de la bière ? Je marche depuis ce matin, ça me retapera, et puis cette pluie glacée… je suis tout frissonnant…

Quand je suis revenue avec les bouteilles de bière, il avait lui-même disposé sur la nappe de mouchoirs les bocks anglais qu’il avait trouvés dans le petit buffet de rotin de la véranda… et il s’était emparé déjà du décapsuleur…

— Je vous sers un demi ? m’a-t-il demandé, en saisissant l’une des bouteilles.

A ce moment, j’ai compris que je ne me débarrasserais plus de lui… mais avais-je vraiment souhaité le mettre dehors ? Quelque chose me retenait, là, devant les mouchoirs déployés, et je l’écoutais, fascinée…

— Que je vous raconte un peu comment je me suis retrouvé au chômage… ça peut arriver à tout le monde, vous savez, en ce moment, à tout le monde…

Comme si je ne l’avais pas su… Qu’est-ce qu’il venait faire chez moi, à me raconter ses histoires de chômage en buvant de la bière… Est-ce qu’on a envie d’entendre parler de ces choses-là ? J’ai entendu une chanson à la radio, hier, qui disait : « J’ai attrapé le chômage »… Il voulait peut-être me faire attraper le chômage ce… ce Mercier… ? Qu’est-ce qu’il me voulait ? Que je lui achète un mouchoir, ça aurait dû lui suffire, non ? Pourquoi m’imposait-il ses états d’âme, pourquoi déballait-il sa vie chez moi avec ses bouts de tissu ? J’ai soupiré, très fort… j’ai fait semblant de regarder ma montre… mais il a continué…

— Qu’est-ce que vous faites, vous, par exemple, dans la vie ? – comme on dit, et remarquez qu’il y a beaucoup dans cette expression… que c’est comme si on réduisait toute la vie au travail… comme si on n’avait pas d’autre identité possible… enfin, ce que j’en pense, moi…

Alors vous êtes mère au foyer ? Je m’en doutais,  ça explique que vous soyez chez vous à cette heure-ci, évidemment… un moment, j’ai cru que vous étiez chômeuse aussi… ça aurait pu, n’est-ce pas ? Enfin, je sais bien que souvent on se déclare femme au foyer pour ne pas avouer – ou ne pas s‘avouer, hein ? – qu’en fait on n’a pas trouvé de boulot, et qu’on a fini par cesser d’en chercher… ma femme a été longtemps comme ça… Les deux petites sont à l’école ? Comment je sais que ce sont deux petites filles ? Ah, ça… !  je devine toujours les choses, c’est ainsi… j’aurais pu être voyante… ah ! ah ! je blague, mais il y a du vrai…  c’est comme ça quand on blague, il y a souvent du vrai, du fond, comme on dit… Et votre mari, qu’est-ce qu’il fait ? Il travaille chez Sertep, probablement ? Eh bien vous voyez, lui aussi, en deux temps trois mouvements, on peut le jeter… – et vous avec, bien sûr, et les deux petites… Imaginez : Sertep délocalise en Hongrie, en Chine, au Bangladesh, je ne sais où… alors votre mari, couic…  ! Il est cadre ? Et alors, vous croyez qu’ils ne jettent pas les cadres avec les autres ? Allez, ouste, sur la charrette, et hue et dia, disparaissez ! Sale temps, je vous dis, sale temps pour les cadres aussi…

Je vous parle de charrettes… pas pour vous faire peur, bien sûr, n’allez pas croire, mais c’est histoire de dire, quoi, que tout le monde peut se retrouver sur la touche, comme on dit, d’un jour à l’autre… Même quand on est deux à travailler dans le ménage, on n’est pas à l’abri… j’ai vu des cas… de nombreux cas… Je suis sûr que vous avez un crédit immobilier, tiens… deux enfants, une petite maison coquette comme ça, avec un jardin bien entretenu, ça sent le crédit immobilier sur trente ans – je m’y connais, j’ai été négociateur immobilier, un moment… j’ai tout fait, vous savez… on dit toujours que les chômeurs sont des feignants, mais moi, j’ai tout fait, tous les métiers… — donc, crédit sur trente ans… par parenthèse, ça devrait être interdit… j’ai vu des cas… de nombreux cas… enfin, au moindre coup dur, vous êtes fichus… Bon, ce que j’en dis, c’est tout de même pas pour vous faire peur, je cause, je cause, c’est ma manie… Je vous ressers un peu de bière ?

Pourquoi la pluie redoublait-elle au-dehors ? Pourquoi faisait-il de plus en plus sombre ? Pourquoi ne comprenait-il pas que je ne supportais plus sa présence ? Il ne partirait donc jamais ?

—Vous devriez allumer, je crois… c’est triste, ce temps, mais au moins on a l’occasion de causer un peu… Si vous pouviez monter un chouya le chauffage, aussi ? j’ai peur que mes vêtements ne sèchent pas assez vite…

Alors je vous disais que j’ai fait tous les métiers… c’est pas que ça m’amusait, mais à un moment, vous acceptez n’importe quoi, même des contrats pourris d’un mois, même des trucs payés juste à la commission… tout ce que vous trouvez… mais c’est pas ça le pire, le pire, c’est quand vous ne trouvez plus rien… Vous n’auriez pas un petit quelque chose à manger, aussi, pendant que vous y êtes ? j’ai l’estomac dans les talons, depuis ce matin que je vadrouille… Oh, des gâteaux secs, si vous avez, ça me suffira, je ne suis pas un gars difficile… du moment qu’ils sont secs, par ce temps, n’est-ce pas ? … je blague, je blague…

Et j’ai eu la lâcheté d’aller chercher un paquet de gâteaux secs à la cuisine. Quand je suis revenue, il avait déjà disposé un plat sur la table… la belle coupe bleue que j’ai ramenée de Chine, il y a dix ans, juste avant la naissance de Louise-Alice, juste avant qu’on achète la maison… Il a ouvert le paquet de gâteaux — c’étaient des tuiles aux amandes, qu’il a disposées avec soin. Il m’a tendu l’assiette, et j’ai pris, à regret, une tuile…

— C’est marrant que vous ayez choisi des tuiles, ah ! ah ! je blague, hein… tant qu’elles sont aux amandes, on les aime bien… je blague, je blague, vous en faites pas… mais c’est sûr, avec ce prêt sur trente ans, vous ne risquez plus de partir en Chine… Et puis, deux gosses… Les fins de mois sont serrées, pas vrai ? Même avec un salaire de cadre, de nos jours… et puis il y a cadre et cadre, évidemment… moi aussi j’ai été cadre… c’est vite décroché, un cadre… ah! ah ! je blague, je blague… vous en faites pas…

De toute façon, de la vaisselle chinoise, on en trouve comme on veut, en France… à vrai dire, y a pratiquement plus que ça… j’en sais quelque chose, j’en ai vendu, à un moment… j’ai fait tous les métiers, je vous ai dit…

Que je reprenne mon histoire… au début, avec mon BTS force de vente, j’ai travaillé dans un garage… une grosse concession Citroën à Etampes… j’y suis resté dix-sept ans, pas mal, non ? J’étais apprécié, j’étais passé directeur commercial… mais vous savez ce que c’est, la crise, l’austérité, immatriculations en chute libre, les petites parisiennes qui battent de l’aile au profit des petites japonaises, les grosses françaises qui se font bouffer par les grosses allemandes… couic ! compression de personnel ! … j’ai perdu mon emploi. Au début je ne m’en faisais pas, je pensais que j’allais retrouver sans problème quelque chose dans le commerce, et puis j’avais mes indemnités… par chance on n’avait encore rien acheté… on avait bien dégoté un pavillon dans la banlieue d’Etampes, qui nous plaisait, on avait signé la promesse de vente… et puis, paf, couic, le chômage… condition suspensive !  on a eu le temps de tout annuler… J’ai retrouvé un emploi tout de même, à ce moment-là, au bout de trois mois, dans l’immobilier justement… j’étais à la commission… c’était tendu, mais je m’en sortais… je suis doué pour la vente… seulement vous savez ce que c’est, la crise, l’austérité, l’immobilier qui plonge, les agences qui ferment. Sale temps pour l’immobilier, comme pour l’automobile… sale temps pour tout le monde, en ce moment…  Mon patron avait acheté des terrains à crédit, les promoteurs se sont défilés, pas moyen de rentrer dans ses frais… il a  été saisi. L’agence a fermé, et je me suis encore retrouvé sur le carreau… là, j’avais droit à aucune indemnité, j’avais retravaillé, mais pas assez pour avoir des droits au chômage… C’est à ce moment que je suis entré chez Solidor, comme simple ouvrier. C’était dur pour moi de devenir ouvrier, alors que j’avais été un excellent commercial… enfin il a bien fallu… Je suis resté là cinq ans. Et puis Solidor a annoncé sa restructuration – restructuration, j’t’en fiche, ils délocalisaient… Les grèves qu’il y a eu ! On faisait des feux avec des palettes, les leaders hurlaient dans des micros… ça nous galvanisait… on a même eu la visite d’un ministre… Mais rien à faire, tous les gars ont été licenciés, tous… imaginez ça : 1412 on était… j’ai vu des gars pleurer, des grands gars baraqués qui se sont mis à chialer comme des gamins, quand on a su… ça fait tout drôle de voir l’immense bâtiment fermé, maintenant… ils ont engagé un gardien… un retraité de la boîte qui erre là-dedans avec un chien… ça fait drôle…. Ensuite, plus moyen de rien retrouver… on était 1412 à chercher dans le même secteur, imaginez ça…  et moi j’avais passé les quarante ans…  A quarante ans, on vous trouve déjà vieux, faut savoir ça…. Ma femme et moi, on a mangé peu à peu les indemnités… Ma femme a pris des ménages, du repassage, des gardes d’enfants… J’ai commencé les petits boulots de mon côté… l’intérim, une semaine ici, quinze jours là, les services aux particuliers, tout ça… et puis peu à peu, plus rien… même ma femme a du mal à trouver, maintenant…vous savez ce que c’est… la crise, l’austérité, la concurrence entre les travailleurs… mon CV était de moins en moins bon, avec ces boulots minables que j’acceptais pour vivre… Et puis j’avais passé les cinquante ans… sale temps pour les vieux, en ce moment, sale temps… On s’est retrouvés incapables de payer les factures, le loyer… on a fini par se faire expulser… on était en HLM à ce moment-là, alors ça n’a pas traîné… On a fini par s’installer au camping de Vallée, là, de l’autre côté du lac, dans une caravane qu’on a récupérée… on n’est pas mal. On n’a pas de gosses, faut dire… c’est le crève-cœur de ma femme, mais au fond, ça valait mieux… Avec des gosses… j’ose pas imaginer… On vivote à nous deux, ma femme a trouvé un ménage chez des retraités de Vallée, et deux trois repassages à droite à gauche, moi je fais mes petits boulots quand j’en trouve… sinon, les jours creux, je vends mes mouchoirs… ça plaît, les mouchoirs… je sais y faire… ça rapporte pas mal, et ça me permet de rencontrer des gens… des gens comme vous, qui n’hésitent pas à me faire  travailler…

Je vous raconte tout ça… c’est banal, mon histoire… on voit ça partout… Tiens, à la Sertep, d’après ce qu’on m’a raconté… Il est bien à la Sertep, votre mari, je ne me trompe pas ? Je connais un ancien de Solidor qui est entré à la Sertep… il paraît qu’ils vont restructurer, eux aussi… enfin je ne voudrais pas vous faire peur…  le copain m’a juste parlé d’une délocalisation en Roumanie… il est bien placé, le camarade, il est délégué CFDT… il sait beaucoup de choses… il avait l’air inquiet, je ne vous le cache pas… Votre mari ne vous a rien dit… ? il doit pourtant se douter… bon… il n’aura pas voulu vous affoler… Il a quel âge, au fait, votre mari ? Quarante ? — quarante-trois  ! C’est marrant, je m’en doutais… ouais… la force de l’âge, quoi que ce ne soit pas l’avis de tout le monde apparemment… J’avais juste quarante-trois ans, moi, à l’époque… quand Solidor a fermé son usine de Lermoux…

Bon, c’est pas tout ça, la pluie s’est arrêtée. Oh, pas pour longtemps sans doute… faut pas se faire d’illusions, c’est bouché bouché, là-haut… Va falloir que je vous quitte, je serais bien resté un peu plus pour vous aider au jardin, avec toutes ces feuilles, et ces branches tombées, mais j’ai promis à ma femme de rentrer assez tôt pour l’emmener au supermarché… refaire un plein de mouchoirs… j’aurai bientôt tout liquidé, figurez-vous… c’est pas croyable comme ça se vend bien, en ce moment, les mouchoirs… j’ai essayé un tas de choses : la poterie, les calendriers, les cartes de voeux, mais rien ne part comme les mouchoirs… les mouchoirs, c’est ce qui marche le mieux… Vous avez peut-être des chaussettes sèches à me passer, je préfère ne pas renfiler les miennes, elles sont encore remplies d’eau… Vous pourriez bien aussi me passer une veste ? Je vous laisse les sandales, par contre, je vais pouvoir remettre mes godillots… Je vous apporterai vos affaires quand je reviendrai, pour la gouttière… non, vous en faites pas, c’est de bon coeur… Alors vous prenez le mouchoir rouge ?

Non, vous n’allez pas me donner dix euros, non, pas vous….!  Je vous le fais à six euros… et encore, je vous en donne deux pour ce prix-là, je vous mets l’écossais jaune et vert en prime… pour votre mari, ça peut lui servir…  et puis, tiens, qu’est-ce que vous en diriez… si je vous ajoutais par exemple, en montant à dix euros, un lot pour vos petites filles ?  hein ? pour huit euros seulement, j’ajoute ces deux-là, avec des fleurs brodées, les petites filles adorent… Quatre mouchoirs de qualité, pour seulement dix euros, c’est cadeau ! Et puis, vous allez voir, vous ne regretterez pas… Les mouchoirs, ça sert toujours, dans la vie !

Il a rangé les six mouchoirs qui lui restaient comme il aurait rangé six feuilles de papier, dans sa chemise de plastique noir. Il a ouvert lui-même la porte pour sortir…

—Il ne pleut plus… mais quelle obscurité… et tout ce vent… sale temps, tout de même. Merci pour l’accueil, et à bientôt pour la gouttière, c’est convenu…

J’ai poussé un soupir de soulagement quand je l’ai vu enfin refermer la porte de la véranda.

Dans l’allée il m’a fait un petit signe de connivence auquel je n’ai pu m’empêcher de répondre. Puis il s’est enfoncé dans l’ombre, il avait l’air si lent et si voûté que j’ai de nouveau eu pitié de lui. C’était si étrange de le voir ainsi s’en aller, dans les vêtements de mon mari… De loin, il lui ressemblait vraiment. Les quatre mouchoirs étaient restés sur la table, l’étoffe satinée luisait doucement sous la lampe tandis que les parois de la véranda se couvraient lentement de buée.  La nuit était tombée déjà, tellement plus tôt que la veille, et il faisait brusquement un froid d’hiver. L’eau tombait de la gouttière percée avec une lenteur d’horloge. Et je me suis dit qu’il avait raison, après tout : des mouchoirs, ça peut servir…

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13 commentaires pour L’homme aux mouchoirs

  1. jill bill dit :

    Bonsoir Carole… que dire, j’adore… Vive les mouchoirs et ce monsieur-là….

  2. almanitoo dit :

    C’est certain, la petite famille aura besoin de beaucoup de mouchoirs…
    La cruelle prise de conscience de cette dame,- sous la forme de l’homme aux mouchoirs- jusqu’alors assez gâtée par la vie qui va pourtant bientôt basculer dans le vide, va remettre en question bien des valeurs jusque là considérées comme essentielles.
    Reconstruire sa vie autrement, oublier un certain confort et être heureux avec tout ce qui ne s’achète pas…quel défi! et pourtant, c’est peut-être le seul moyen de se relever…

  3. erato07 dit :

    Un texte magnifique ! Je me suis trouvée souvent dans cette situation de ne pas savoir dire non et d’écouter , d’acheter, de me maudire ! Puis , on réfléchit …
    Douce soirée Carole

  4. mansfield dit :

    Sans gêne et sans complexe, une certaine idée de la crise et un trait de caractère complexe, on le dirait victime et provocateur de sa chute à la fois. Ce personnage est d’autant plus crédible et réaliste qu’il me rappelle un de mes clients qui bien sûr est aussi dépressif!

  5. emma dit :

    excellent ! avec un zeste de fantastique, une belle et bonne histoire – qui m’a fait penser à Boudu sauvé des eaux et ceci http://www.youtube.com/watch?v=_eTZGIRrBVg

  6. MARIE dit :

    C’est étrange comme des gens bien « polis sous tous les angles », peuvent devenir sans gênes quand la misère les poussent dans des retranchements insoupçonnés et comment alors ils peuvent agacer plus encore que faire pitié… il faut alors une magnifique dose de patience et d’humanité pour accepter de les aider…

  7. Quichottine dit :

    Je suis restée « entre deux » en te lisant. Entre rire et peur en fait.
    C’est un texte magnifique.

    Passe une douce soirée, Carole.

  8. louv' dit :

    Superbe écrit, un peu comme une fable dont la morale aurait le visage de ce messager d’un possible future. Impressionnant !

  9. Valentine dit :

    J’ai connu un monsieur comme ça, très sans gêne… Il voulait me faire absolument l’isolation de mon toit mais je ne l’ai appris qu’après qu’il ait inspecté toute la maison en se faisant passer pour un employé d’EDF.
    Comme toujours, tu as bien cerné l’évolution de la situation et la psychologie des personnages. En fait, on comprend bien que l’intrus essaie de retrouver les bribes de sa vie passée, mari rentrant du travail et retrouvant son épouse à la maison.

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