La femme au chat

Je m’étais tout simplement arrêté derrière elle au feu rouge. Elle revenait, comme moi, du centre commercial, et s’apprêtait à rejoindre, à gauche, la route de La Chapelle. Sa petite 205 n’était plus très jeune et elle la conduisait mollement ; elle mit quelques secondes à réagir au feu vert ; un malotru klaxonna dans la file. Rien que de très banal, et ce n’est bien sûr pas pour cela que je l’ai suivie, m’engageant sur la départementale étroite et sinueuse, derrière la 205 un peu lente, moi qui aurais dû bifurquer à droite au carrefour, vers l’autoroute.

Non, si je l’ai suivie, c’est à cause de la photographie…

Une grande photographie en couleurs, qui se balançait, accrochée au rétroviseur intérieur par un fil doré tout étincelant de soleil, une photographie de chat…

On orne parfois ces rétroviseurs de scoubidous, de saints Christophe de plastique argenté, ou de peluches. Il arrive aussi qu’on y suspende la photographie d’un enfant, d’une vedette aimée ou d’une petite amie… Mais la photographie d’un chat… !

Le chat est mort, ai-je pensé, et voici la mère et la veuve. Oui, c’est elle, c’est la femme au chat. L’adorable, la risible, la douce, la folle, la belle, si belle femme au chat. C’est elle, la vieille dame solitaire et tendre qui adopte, pour le combler de remontrances et de gâteries cocasses, un gros chat égoïste qui ronronne et réclame, compagnon bougon des vieux jours. Elle aime le rose, le bleu pastel, l’eau de Cologne et la poudre de riz, la conversation des coiffeurs et le thé de cinq heures, elle s’occupe à des œuvres infimes et minutieuses, brode et crochète des napperons et des coussins, soigne des ficus et des asparagus, et porte au cimetière de beaux chrysanthèmes à ceux à qui elle parle tout le jour.

Et, tout à fait absurdement, sans réfléchir je vous l’assure, j’ai oublié de bifurquer à droite au feu pour rentrer chez moi. Je l’ai suivie, la vieille femme en deuil – en deuil d’un chat, et de tant d’autres choses.

Mais une fois engagé, que faire ? J’ai continué… et puis j’étais curieux, après tout, de voir où elle habitait, si c’était bien dans la petite maison aux rideaux de dentelles, avec son jardin fleuri et clos de haies, à quelque distance de la ville, où s’apaise la rumeur agaçante du monde.

Et quand j’ai vu que c’était en effet qu’elle habitait, quand je l’ai vue s’arrêter devant la petite maison blanche, ouvrir la grille et pénétrer dans le jardin fleuri et clos de haies, je me suis arrêté moi aussi, un peu plus loin ; je suis descendu, j’ai pris un pas de promeneur et je suis allé jusqu’au portail, me penchant vers le jardin touffu, aussi doucement fermé qu’un écrin. Je ne voulais rien, qu’imprégner mon regard de la paix mélancolique de cet humble royaume, que baigner mes narines dans le parfum fade et sucré des roses, rien que parcourir des yeux les allées de sable damé, rien qu’observer de loin, voilé par les branchages et les rideaux mousseux, l’univers gracieux et si doux de la femme au chat. Vraiment, je n’avais pas d’autre intention, je vous l’assure.

Mais j’ai dû rester trop longtemps au bord du chemin, à regarder, j’ai dû avoir l’air d’observer trop attentivement, car elle est sortie de la maison, et elle est venue jusqu’à moi en souriant :

—Vous êtes sans doute un acheteur ?

C’est seulement alors que j’ai remarqué le petit panneau « A vendre » accroché aux persiennes vertes du premier étage.

—Un acheteur… oh, en quelque sorte, oui… un acheteur… enfin peut-être… un acheteur… pourquoi pas ?

—Vous avez lu l’annonce dans Ouest France, peut-être ? Je ne vends pas cher, vous savez… J’ai dit à monsieur Le Cam : « Deux cent mille, ça ira, je ne veux voler personne, ce n’est qu’une petite maison, confortable, certes, mais petite, et assez loin de la ville… même si on y est en dix minutes en voiture, une voiture est indispensable ici, il n’y a pas de bus, pas de train, rien du tout… monsieur Le Cam pensait que je pouvais demander bien plus,  à cause du beau terrain, mais deux cent mille, j’ai dit, avec les conditions… c’est assez… deux cent mille, c’est une belle somme déjà…

—Il y en a beaucoup qui veulent vendre trop cher… vous avez raison… mais c’est vraiment mignon ici, c’est charmant…

Elle me sourit, et je vis ses yeux briller, jeunes et vifs dans le filet de rides qui les tenait captifs.

—N’est-ce pas ? J’entretiens de mon mieux, je voudrais tellement que tout soit parfait…

Elle m’ouvrit la grille et se disposa à me guider… « Je vais vous montrer, vous faire un peu visiter… je sais bien que je n’ai pas le droit, en principe, mais vous n’en parlerez pas à monsieur Le Cam, n’est-ce pas ? Vous serez plus libre avec moi, et puis nous prendrons le thé, si vous avez un moment… j’aime avoir de la visite… ce n’est pas si souvent…

Vous voyez le jardin, pas immense, mais assez vaste tout de même, et richement planté… je m’en occupe moi-même,  j’aime tant jardiner… Nous avions voulu un jardin à l’anglaise, vous savez… avec des chemins qui se croisent, des bouquets de lilas, des touffes de noisetiers, des haies de buis, des tonnelles de chèvrefeuille. Et quelques très beaux arbres… Je vais vous faire admirer d’abord les magnolias, là, dans l’angle, les trois magnolias… ils ne perdent leurs feuilles qu’à la fin de l’hiver, figurez-vous, quand la végétation reprend partout, eux, ils s’endorment… j’en suis surprise tous les ans… ils se tiennent si fermes et si brillants tout l’hiver, que j’ai toujours l’impression qu’ils vont résister. Chaque fois je me dis : ils vont tenir, au moins, cette année… et puis non, un matin, je les retrouve tout jaunis, et le vent arrache leurs larges feuilles, on les piétine dans l’allée… tous les ans ça me rend un peu triste. C’est très bête de ma part puisque je sais qu’ils perdent leurs feuilles à l’arrivée du printemps, puisque je sais qu’ils doivent les perdre… enfin, je bavarde, je bavarde… Ah ! vous avez remarqué le ginkgo ! ginkgo biloba, l’arbre aux écus… un feuillage splendide en automne… Savez-vous que le ginkgo est l’un des plus vieux arbres de la terre… ? les dinosaures ont brouté des feuilles de ginkgo… pas de celui-ci, bien sûr, je n’essaierai pas de vous le faire croire… mon mari l’a planté il y a juste quarante ans… il aurait pu vivre mille ans, c’est ce qu’on nous avait dit… seulement il n’a jamais vraiment prospéré, malheureusement… et je crains qu’il ne fasse pas de vieux os finalement… voyez cette branche déjà sèche… Le gros chêne, au fond de la propriété ? Ah ! lui, il était au moins tricentenaire… oui, je vous assure, il avait bien trois cents ans… ! Mais il a été touché par la foudre… il faudra que vous l’abattiez, cela serre le cœur de le voir blanchir comme un squelette… Maintenant nous voici dans l’allée des vieilles gloires… cela vous amuse ? disons que j’ai réuni ici quelques pieds de roses anciennes. Celle-ci, par exemple, sentez-la donc, c’est un délice… je crois qu’elle est très rare… Elle vient du jardin d’un ancien couvent… vous connaissez peut-être l’endroit ? A Muzillon, vous vous souvenez ? Dans la rue-aux-dames… ce couvent de bénédictines qu’on a démoli pour construire le Carré Maubreuil… les sœurs ont été obligées de vendre, évidemment… mais j’ai réussi à récupérer une bouture. Pas moyen de savoir son nom, par contre, plus personne ne connaît… c’est si ancien… on n’en cultive plus… j’ai demandé à des pépiniéristes, j’ai cherché dans des livres… rien à faire… alors je l’appelle ma « nonnette ». Avec sa frimousse pâle, et ce petit pétale blanc qui rebique, là, comme une cornette, c’est ma « nonnette », et voilà tout… Mais n’ayez crainte, elle n’est pas fragile, elle résiste aussi bien aux sécheresses qu’aux grandes pluies, elle est solide, ma « nonnette », sous ses airs de vieille dame…

J’admirais tout, sans réserve et très sincèrement, je vous l’assure, très sincèrement. Il était si beau, ce jardin où chaque arbre, chaque fleur, avait un nom, un âge, une vie distincte et choyée…

-… que je vous montre les camélias… Ils sont splendides, dès février, et jusqu’en mars… ensuite bien sûr, c’est fini… Il y en a six, et de six nuances différentes : blanc, rose, pourpre, incarnat, violacé… et même un bicolore, comme ils disent… tigré, en somme… J’ai eu un chat… Amos… mon cher Amos – il s’appelait Amos… qui se couchait toujours parmi les camélias, et qui avait une préférence marquée pour le tigré… les bêtes aussi ont leurs fleurs préférées, vous l’avez peut-être observé… ?

J’eus le temps d’apercevoir, derrière les camélias, entourée d’une courte haie de buis, la tombe que je cherchais : un carré de graviers bien dessiné, des fleurs dans un vase – des immortelles, bien sûr, d’un rouge vernissé éclatant… une croix de bois verni, mince et droite… et dans un rectangle de plastique, noué à la croix par son fil d’or, la grande photographie… un gros chat rayé, un chat de gouttière… l’enfant perdu dont elle entretenait soigneusement la mémoire…

—… et là, contre le mur, j’avais planté de la vigne vierge, mais j’ai été obligée de tout faire arracher pour le ravalement… car j’ai fait ravaler avant de mettre en vente, on m’a dit que c’était mieux… J’aimais beaucoup la vigne, mais les ventouses des tiges, vous savez ce que c’est, sur un mur…  Je vais vous ouvrir la porte, permettez…

Nous étions dans le vestibule, et déjà, le cœur serré d’émotion, je reconnaissais tout… oui, tout était bien là : le petit tapis rouge devant le seuil et le porte-parapluie de jonc tressé, le cerf en bois sculpté, gardien des clefs du foyer, le papier peint usé avec ses grands oiseaux bleus et verts aux plumages fanés… et la table de merisier à pieds tournés pour soutenir le téléphone, et le napperon d’Alençon sous l’annuaire relié de cuir, le carrelage de pierre en damier noir et blanc, la lanterne de cuivre au plafond – tout cela un peu sombre, sentant le renfermé.

Elle me fit entrer au salon. Les bergères et les bergers de Jouy s’aimaient pour toujours sur le papier peint grisonnant. J’admirai les fauteuils Voltaire couverts de velours jaune, avec leurs « têtières » au crochet, la table basse marquetée, le meuble-bar laqué et le téléviseur antique, et la photographie passée de l’époux dans son cadre, sur laquelle veillait une rose artificielle dans un vase d’étain. Il y avait aussi le tapis de Chine à grosses fleurs rose pâle, où s’étouffaient les pas, les doubles rideaux de chintz à ramages, le somptueux faisan de tapisserie dans son cadre doré, l’oiseau bleu maladroit sur la soie délicate, le lustre avec ses cristaux légers qui n’attendaient pour chanter qu’un courant d’air plus libre.

Et la vitrine avec ses souvenirs : poupées d’Alsace, de Provence et Saintonge, cartes postales à bord dentelés, hiboux de verre, presse-papiers de coquillages, assiettes de Quimper…

Je vis encore la salle à manger, étroite avec sa trop vaste cheminée de marbre noir surmontée de bouquets secs, et le grand « philo » au feuillage déplumé tournant comme une glycine autour de la fenêtre. La table et le buffet étaient de chêne sombre, et aussi Henri II que je l’avais désiré. Je reconnus également le gros bégonia dans son pot de cuivre, posé sur le chemin de table brodé au point de croix, la nature morte à l’huile et le petit paysage à l’aquarelle, la vieille horloge « Empire » aux aiguilles luisantes, courant en cercle et chuchotant comme le temps qui passe…

A l’étage elle me montra la chambre naguère conjugale, au bout de l’escalier ciré, la chambre aux volets ouverts – tout contre l’autre, la chambre close aux volets fermés, celle qu’elle ne m’ouvrirait pas.

Je reconnus le grand cosy de bois de rose et le papier peint trop fleuri, l’armoire sculptée au parfum de lavande, le couvre-lit de crochet et ses coussins de soie, et les photographies de jeunesse sur les murs : elle, et lui, l’époux mort, en vacances à Capri, riants et décoiffés devant la mer très bleue, tout jeunes encore… puis plus âgés, à la Mer de glace, se tenant l’un à l’autre pour ne pas tomber, souriant de leurs dents déjà fausses… enfin tout à fait vieux, sous le ginkgo, au jardin, un peu tristes et très raides sur les chaises de fer… Sur la table de chevet il y avait aussi ce portrait d’enfant encadré d’argent, une photographie toute passée de très petite fille… quelle petite fille ?

—C’est vieux, je sais bien, la décoration est un peu défraîchie peut-être… vous remettrez tout cela à votre goût… évidemment…

—Evidemment… acquiesçai-je hypocritement, moi qui aurais voulu enfermer la maison, telle quelle, avec l’hôtesse, sous une cloche de verre, et tout endormir pour cent ans.

—Il faut que je vous montre la cuisine, tout de même… pas du tout une cuisine moderne,  je sais déjà ce que vous allez dire : vous démolirez tout pour refaire quelque chose de pratique, c’est bien naturel… Entrez, n’ayez crainte… mais… je dois vous prévenir : ils sont déjà installés…

La cuisine : c’était là qu’ils étaient en effet ; huit ou dix, couchés à même le carrelage, devant la fenêtre ouverte, se léchant la patte, ou fouillant leur écuelle… Et leur nonchalance s’accordait aux meubles de formica bleu, aux boîtes « Banania » marquées « farine », « sucre » et « riz », au ronronnement poussif du « frigidaire » jauni, à la pendule qui retarde toujours et qu’on ne remet pas à l’heure…

—J’ai beaucoup de chats, c’est vrai. En fait ils ne sont pas vraiment à moi, je n’ai pas voulu donner de remplaçant à mon cher Amos… mais j’aime tant les bêtes, j’offre l’hospitalité à tous les chats qui passent, à tous ceux qui ont faim, aux solitaires qui n’ont pas de foyer… c’est ainsi… Je leur laisse la fenêtre ouverte et ils ont leur écuelle, voilà tout… Mais vous m’avez promis de prendre le thé… Asseyez-vous au salon, je vais tout préparer…

Et j’eus l’honneur, le grand honneur, et le bonheur, le grand bonheur, de m’asseoir sur l’un des grands fauteuils Voltaire, d’appuyer ma tête indigne d’imposteur sur le délicat napperon de têtière, et d’admirer comme le plus ravissant chef-d’oeuvre l’oiseau bleu sur sa branche de soie.

Elle revint bientôt avec un plateau chargé de porcelaine dorée. Je bus le thé, grignotant quelques galettes de pays, et surtout écoutant :

—Monsieur Le Cam vous a peut-être dit… mais non, où ai-je la tête ? vous ne l’avez pas encore vu, bien sûr… voilà : je vais entrer en maison de retraite… c’est une décision difficile à prendre… vraiment difficile… Je m’y suis résolue, voyez-vous… je suis vieille, je marche mal, je vis seule. Et puis le jardin me fatigue… je l’aime beaucoup mais c’est tant de travail… je n’ai plus l’âge. Il faut savoir prendre certaines décisions à temps… si mon mari avait été encore là, tout aurait été différent, mais que voulez-vous ?… J’entre en maison de retraite, j’y suis bien résolue, et je vends la maison… que faire d’autre ? J’aurai aussi à vendre la voiture, et les meubles, la plupart des meubles, mes petites affaires… si quelque chose vous intéresse… ? Je ne peux presque rien garder, les appartements ne sont pas très grands, là-bas, des petits studios, n’est-ce pas… oh, je serai bien, servie comme une reine, et ils organisent des sorties, des animations, je serai bien… route de Rennes, Sérénita, vous connaissez, peut-être ? Mon mari se moquait toujours, il disait Sénilita… ça l’amusait… s’il avait su… En fait n’allez pas croire… c’est une très belle résidence… dans un parc… La nourriture est excellente, le suivi médical est de qualité… c’est même ce qu’on appelle une maison médicalisée, j’y retrouverai d’ailleurs mon docteur, le docteur Belin… c’est lui qui m’a fait entrer… qui m’a proposé… enfin je me suis résolue, n’est-ce pas… je ne peux plus revenir en arrière.

Reprenez donc un peu de thé… et des gâteaux, ils vont rester… Non, ce qui me fait peine, c’est de quitter mes bêtes… on ne peut pas en avoir là-bas, alors je me suis arrangée avec madame Ducreux, ma voisine, elle aime les chats, elle aussi, elle les soignera à ma place… Ah ! il y a des décisions difficiles à prendre, mais qu’il faut prendre au bon moment… au bon moment, c’est ce que m’a dit le docteur Belin…

Elle était triste et la conversation tomba. Je savais bien pourtant qu’elle n’avait pas tout dit, qu’elle avait encore quelque chose en tête, quelque chose qu’il lui faudrait bien me révéler. Je lui dis que la maison me plaisait, je promis de voir monsieur Le Cam à son agence, de revenir avec lui… j’allai au-devant de tous ses souhaits.

Elle me raccompagna enfin jusqu’au portail. Elle marchait lentement, bien plus voûtée qu’à mon arrivée. Parvenue à la grille elle sembla hésiter. J’attendais patiemment qu’elle trouve le courage de me dire ce qu’elle avait encore à me dire…

Elle se décida au moment où elle poussait la grille, dans le grincement triste du métal déformé par les ans…

—Il y a autre chose encore… quelque chose d’un peu délicat qui pourrait faire manquer la vente… quelque chose que je dois vous préciser, si la maison vous intéresse… il y a une condition, une clause, une sorte de servitude, si vous voulez, que j’ai demandée au notaire d’inclure dans l’acte… Je crois que vous aimez les bêtes et que vous comprendrez, vous… mais je ne peux pas vous cacher que plusieurs personnes ont déjà abandonné à cause de cela, et que c’est à cause de cela aussi que je ne vends qu’à deux cent mille… le notaire me conseillait d’être raisonnable, et monsieur Le Cam m’a fait part de ses doutes… mais c’est pour moi une condition… une clause impérative… Il s’agit de… de mon chat… Amos, mon premier chat, celui que j’ai pris juste après la mort de mon mari… il est enterré dans le jardin… Alors, voilà : la tombe ne devra pas être détruite… De plus… de plus… il faudra me laisser la permission de venir la visiter tous les mois… je ne dérangerai pas. Le taxi me déposera devant la grille et m’attendra, je ne rentrerai pas dans la maison, j’irai seulement sur la tombe, je me recueillerai un moment, je nettoierai, je mettrai des fleurs fraîches… ce ne sera qu’une fois par mois…

-Davantage même, si vous le souhaitez… autant que vous voudrez… ! et vous entrerez à la maison. Je serai ravi de vous offrir le thé à mon tour.

Elle était si émue que je vis ses yeux s’emplir de larmes et ses mains trembler.

-Oh, merci, merci… Vous comprenez, je ne peux pas emmener ailleurs son petit cercueil. je sais bien qu’il y a des cimetières pour animaux… mais lui, voyez-vous, lui… il revient… Il aimait tant le jardin… il revient, je l’ai vu plusieurs fois, vous savez… j’ai vu son ombre errer entre les fleurs… je l’ai appelé  et il s’est avancé jusqu’à moi…

Dans ses yeux tout pâles j’ai vu qu’il m’aimait encore, qu’il aimait la maison, le jardin, qu’il avait besoin que je sois là, pour penser à lui. Cela n’a duré qu’un instant… puis il a disparu… mais je l’ai revu… Il ne faudra pas vous effrayer si vous le rencontrez, c’est une bête si douce, si affectueuse, aucun mal ne pourra jamais vous venir d’Amos chéri…

Sa voix s’éteignait peu à peu sous les larmes. Quand elle s’est mise à sangloter tout à fait, j’ai seulement dit : « Au revoir ». J’ai relevé sur son front une mèche grise et défaite. Et je suis parti. Depuis… depuis… j’ai tant de remords de ne pas avoir acheté la maison…

 

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15 commentaires pour La femme au chat

  1. Imaginons, qu’après ton départ elle a eu une autre visite très intéressante; une petite famille qui suppliait de lui vendre la maison, mais elle hésitait et attendait de tes nouvelles, elle ne voulait pas te décevoir. Puis elle a vendu, la petite famille est ravie. Et elle, elle a depuis des remords de ne pas t’avoir attendue… c’est possible non?

    Une très belle histoire et extrêmement bien écrite Carole.

    Hélène*

    • carolechollet dit :

      Merci Hélène pour cette suite. Comment savoir ? Mais… le narrateur est un « je » masculin. Ainsi, ce n’est pas « moi ». Moi, en fait, je suis à la fois le narrateur et la femme au chat, c’est un peu compliqué…

  2. jill bill dit :

    Bonjour Carole…. Comme quoi on ne sait pas en se levant de quoi sera faite sa journée… sans doute l’acheteur avait sa maison déjà sinon, la vieille dame a dû attendre un peu sans doute puis… une belle histoire, entrer dans la vie des gens comme ça par hasard… je hais les coups de klaxon en ville, la ville pressée d’aller droit devant… Merci, jill

    • carolechollet dit :

      Un narrateur contemplatif, une vieille dame solitaire, il fallait bien qu’ils se rencontrent. Mais mon narrateur est aussi un « imposteur indigne », et qui le sait… un écrivain qui préfère aux êtres qu’il rencontre l’histoire qu’il racontera à leur propos…

  3. almanitoo dit :

    Une vieille dame que nous reconnaissons tous à travers une description minutieuse et amusante, qui ne semble s’intéresser qu’à ses fleurs et ses chats.
    Pourtant cette vie si lisse et attendue qui peut prêter à sourire a sa partie secrète comme celle de chacun d’entre nous, qui fait que nous ne connaissons jamais vraiment les autres.
    Ainsi nous ne visiterons pas la dernière chambre qui restera fermée et nous ne saurons jamais qui est la petite fille sur la photo…

  4. Quichottine dit :

    Curieusement, la fin m’a déçue.
    J’aurais voulu qu’il lui dise qu’il était le chat. 🙂

    • carolechollet dit :

      Mais cela, ce n’est possible que dans le monde du « lutin bleu ». Moi, j’aurais aimé qu’il devienne « l’oiseau bleu » de la peinture sur soie accrochée au salon, qui est aussi celui d’un de mes contes…

  5. louv' dit :

    Chaque chose est à sa place, comme « il » l’avait imaginé. Le mystère de la chambre fermée et la photo de petite fille resteront un mystère, parce-que nous avons tous nos jardins secrets interdits au public. C’est très émouvant, très bien écrit bien sûr, mais triste…Une vision du futur, sans les napperons et sans le jardin peut-être, mais avec la solitude bien présente.

    • carolechollet dit :

      Triste, pas de doute, même si j’ai essayé de mettre un peu d’humour dans la description de la délicieuse vieille dame. Quant à cette « vision du futur » dont tu parles, je crois que nous la redoutons tous. C’est un « non dit » dans bien des vies, et j’aime bien montrer ce qui « dérange ».

  6. mansfield dit :

    Un vrai souci du détail, du temps passé, le sens de l’anecdote, les interrogations et les surprises du narrateur sont concrètes, son jugement sensé et… tout à coup, ça décroche, ça bascule dans le surnaturel et la folie pourquoi pas, son début tout du moins. Comme tout cela est bien amené!

  7. erato07 dit :

    Un texte émouvant et tellement vrai.Cette vieille dame , d’une grande sagesse, décide de partir en maison de retraite  » au bon moment » , mais cela lui coûte de quitter  » sa vie, ses souvenirs » . Je comprends la réaction du monsieur qui ne veut pas lui faire de peine et lui laisse sans mauvaise intention un quelconque espoir. Un instant de petit bonheur pour la mamie et sûrement de désarroi pour le monsieur.
    Je trouve magnifique cette clause et je pense , j’en suis sûre, si j’avais acheté la maison , j’aurais aimé apporté à cette mamie cette joie qui la faisait vivre.
    Un texte très réaliste .
    Belle soirée Carole

  8. Catheau dit :

    Un « Chat Murr » à la nantaise !

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