Ultima

Joseph Leprince avait eu une journée très chargée : après le déjeuner au Lutétia en compagnie de son collègue Grenier, le dramaturge, il avait eu la séance du comité de lecture chez Vatel-Guillaume. Ensuite il était passé aux Deux Magots prendre quelques verres avec Pommier, le conseiller du ministre de la Culture. Sans même avoir le temps de manger,  il avait sauté dans le taxi  qui attendait au-dehors pour rejoindre au plus vite la rue Cognacq-Jay, où on l’attendait pour le maquillage, avant le tournage en direct de l’émission « Des écrivains, des hommes. » Le direct lui donnait toujours un peu le trac, mais tout s’était passé au mieux.

L’été de Kali venait de sortir. Les retours de critiques étaient excellents. C’était, de toute évidence, le livre phare de cette rentrée littéraire. « Un grand, un très grand Leprince », avait écrit Le Monde. Il y avait bien eu cet article, dans Le Point, qui parlait de « préciosité », d' »intellectualisme gratuit »…  Mais qu’importait un coup d’archet légèrement dissonant, dans l’universel concert des louanges ? avait dit Vatel-Guillaume. Ce léger coup d’archet l’avait un peu froissé pourtant.

Il était minuit passé lorsqu’il rentra. Il se versa un verre de whisky, et s’installa à son bureau. Annie avait posé sur le sous-main de cuir le petit plateau de vermeil qui contenait le courrier du jour. Une enveloppe bleue, au sommet de la pile, attira son attention. C’était une toute petite enveloppe carrée, de mauvais papier, qui ressemblait à celles qu’on reçoit pour les élections, et dans lesquelles on place son bulletin de vote, avant de le jeter dans l’urne…. Curieuse enveloppe. Curieuse aussi, cette sensation qu’il avait de connaître cette écriture grossière… Il saisit délicatement l’enveloppe, l’observa. Elle était adressée à Joseph Leprince, écrivain, au bons soins de Vatelle-Giullaume éditeur 37 bis boulevard Saint-Germain. Elle ne portait au dos aucune adresse d’expéditeur. Et elle était si soigneusement fermée, à grand renfort d’adhésif, qu’on ne savait comment l’ouvrir. Il reprit une gorgée de whisky, et saisit sur le bureau le coupe-papier d’argent à manche ciselé qui lui avait été offert par Domenica, au temps heureux de leur liaison, quand ce jeune talent si prometteur n’avait pas encore été détruit par l’alccol. Pauvre Domenica, elle serait devenue quelqu’un, elle aussi, si elle avait été solide, au lieu que maintenant… Il avait vu, l’autre jour, chez un bouquiniste des quais, son unique roman publié, Les Ombres longues… un ouvrage magnifique, mais qui s’était mal vendu, et qu’on n’avait jamais réédité… pauvre Domenica… Il lui était souvent arrivé de penser que des deux le grand écrivain, c’était elle, et non lui… Mais la gloire est une maîtresse exigeante, qui ne choisit que les plus forts… pauvre, pauvre Domenica… Il tourna quelques instants le coupe-papier dans ses doigts, méditant, puis, d’un coup sec, déchira l’enveloppe. Il fut surpris de ne trouver à l’intérieur qu’un petit morceau de papier à carreaux, comme arraché à la page d’un carnet, plié en quatre. Il le déplia, et lut :

« T’EN A PAS MARE D’ÉCRIRE QUE DE LA MERDE ????

JOJO LE JUSTICIÉ MASQUER« 

Sous la brutalité du coup, il chancela. Il se reprit, relut :

« T’EN AS PAS MARE D’ÉCRIRE QUE DE LA MERDE????

Les mots étaient écrits en hautes majuscules appliquées, au crayon bille noir et baveux. Une lettre anonyme, en somme. Une sale lettre anonyme, le noir crachat d’un corbeau répugnant.

C’était insensé. Jamais il n’aurait cru… C’était la première fois. Il avait l’habitude de recevoir de ses lecteurs un abondant courrier, que Vatel-Guillaume avait la consigne de lui transmettre rapidement. Il lisait toutes les lettres, et répondait presque toujours, très aimablement, cherchant à plaire et à flatter, évitant autant que faire se pouvait les réponses stéréotypées. Il prenait un grand plaisir surtout aux éloges naïfs, aux longues déclarations d’amour. Parfois, bien sûr, il arrivait qu’un lecteur – rarement, très rarement une lectrice – un de ces lecteurs instruits et méticuleux qu’il fallait bien supporter, écrivît pour lui reprocher un détail erroné, une approximation historique, une description imprécise d’on ne savait quelle rue imaginaire d’une ville étrangère où nul n’avait jamais mis les pieds, ou même une minuscule erreur de mise en page. Il répondait alors avec un soin plus particulier, un souci de justification minutieux et anxieux, comme il aurait répondu à un juge, au tribunal. Mais une lettre grossière, une lettre insultante comme celle-ci, jamais, jamais il n’en avait reçu. C’était vraiment la première fois. C’était… c’était déconcertant, c’était insensé… Ce Jojo… le… justicier… euh… enfin, ce… Jojo… qui détestait ses livres au point de lui écrire… de telles choses… qui donc pouvait-il être ? Il replia nerveusement la lettre, la replaça dans l’enveloppe bleue, la retourna, l’examina… Elle avait été postée l’avant-veille, du bureau de poste du Luxembourg. Rue de Vaugirard. Il n’habitait pas loin, ce Jojo… ou du moins il avait pris la peine de venir poster la lettre tout près, sans doute pour en hâter l’acheminement. Et ces ânes de chez Vatel-Guillaume, qui l’avaient transmise aussitôt, sans regarder… au fond, d’ailleurs, cela valait mieux, car si la secrétaire était tombée sur ce tas d’ordures…

Il n’y avait, ni sur l’enveloppe, ni sur le carré de papier à carreaux, aucun indice précis qui aurait permis d’identifier l’expéditeur…  Quant à l’enveloppe elle-même, elle avait dû être récupérée lors d’un scrutin officiel en effet, car c’était bien l’une de ces enveloppes très bon marché, éditées par millions, et marquées République française, que l’Etat distribue dans ces occasions. On en avait envoyé cette année dans tous les foyers, pour la présidentielle. Il en avait lui-même reçu deux qu’il avait gardées… où étaient-elles donc ? il chercherait cela… Quelle idée d’avoir choisi une telle enveloppe, une enveloppe certes gratuite, mais solennelle malgré tout, pour y enfermer d’aussi repoussantes saletés ? Etait-ce avarice, désir de brouiller les pistes, obscur symbole surgi d’un esprit dérangé, sale désir de blasphémer ? – Miracle de la démocratie, grandeur de la république, quoi qu’il en fût, qui permettaient, à un pauvre Jojo, d’avoir, aux élections, une voix d’un poids égal à celle d’un Leprince… Il soupira. Il se piquait d’opinions politiques généreuses et avancées… En matière de liberté d’expression, il était partisan d’abolir toutes les restrictions, de lever toutes les censures, on l’avait souvent, d’ailleurs, dans les journaux, étiqueté « penseur libertaire » – « libertarian Leprince » avait, beaucoup plus justement, écrit le New-Yorker en 2001, dans son compte-rendu, très favorable au reste, d’Un après-midi avec Henry Thoreau… mais tout de même… tout de même ! Dire qu’il n’écrivait « Que de la merde », c’était… c’était tellement… radical… tellement… extrémiste… tellement grossier et dépourvu de nuances… et… et parfaitement insensé ! Lui qui travaillait ses textes avec tant de savoir et de raffinement, choisissant longuement chaque adjectif, perlant les métaphores en longs colliers étincelants de grâce et d’esprit, enchâssant comme des diamants les citations élégantes, les références érudites… Mais pouvait-on penser juste, lorsqu’on ignorait tout des règles de la grammaire, qui sont celles de la pensée logique ? Et quelle ignorance, quel mépris des plus simples bases de la syntaxe elle traduisait, hélas, la piteuse orthographe de ces… missives…! Sans parler de cette ridicule manie d’accumuler les points d’interrogation… une ponctuation enfantine, une ponctuation de bande dessinée, absurde, émotive, dépourvue de toute maîtrise… Il lui ferait envoyer un traité de ponctuation, à ce stupide Jojo… le Colignon était excellent… il lui ferait envoyer le Colignon... Et quoi ? valait-il la peine d’instruire un Jojo ? Valait-il la peine de se préoccuper d’un Jojo,  d’un… d’un affreux Jojo… ? Il froissa rageusement la lettre, puis se reprit, la déplia, la replaça dans son enveloppe, et la rangea, comme il le faisait pour tous les courriers d’importance, dans le tiroir du haut de son secrétaire d’acajou, celui qui fermait à clé. On verrait… Plus tard…

Joseph Leprince dormit mal cette nuit-là. La journée avait été si remplie, si passionnante, si éprouvante aussi. Comment trouver le calme après une telle tension d’esprit ? Ces périodes de lancement étaient toujours tellement difficiles à traverser… il buvait trop aussi dans ces moments-là, c’était sa faiblesse, mais c’était la rançon du succès… Il y laisserait la santé… qu’importait ? seule l’oeuvre importait, il ne devait vivre et mourir que pour l’Art. Il repensa au merveilleux article que Moulin-Meunier avait consacré à l’Eté de Kali : « ce chef-d’oeuvre d’une trouble pureté, profond comme l’eau d’un rubis sanglant pailleté de l’or des passions… » Moulin-Meunier avait le compliment rare, et la réticence assassine… C’était sans la moindre réserve cependant qu’il avait dit, qu’il avait crié son admiration pour l’Eté de Kali…

Le livre était déjà en lice pour les Prix… Pas le Goncourt, naturellement, puisqu’il l’avait déjà obtenu en 2006 pour La Dernière Cène de Léonard, mais le Renaudot, certainement, et probablement aussi le Prix des Libraires… Et l’autre, ce Jojo, qui ne comprenait rien, rien de rien… qui ne savait voir dans ces trésors de l’esprit que de la « merde »… incroyable… pitoyable plutôt… margaritas ante porcos… il y avait vraiment sur terre de pauvres gens, des ignares, des illettrés attachés à souiller ce qu’ils ne pouvaient comprendre… Diable ! Mais l’insulte, après tout, il fallait qu’il l’admît, était aussi la rançon du succès… Même un Jojo pouvait le voir à la télévision, feuilleter ses livres au supermarché, les poser dans son chariot rempli de bière et de hamburgers surgelés, et exprimer son trouble en barbouillant des insanités sur un cahier d’écolier… C’était flatteur au fond. C’était l’inévitable rançon d’une grande, d’une immense célébrité. La rançon de la gloire, on pouvait oser le mot… de la gloire. De cette gloire qu’il avait passé une vie à construire, patiemment.

Le lendemain, Joseph Leprince se leva beaucoup plus tard qu’il ne l’avait prévu. La tête lourde et vaguement douloureuse, il employa ce qui restait de la matinée à corriger ce qu’il appelait secrètement son grand oeuvre, qu’il présenterait au public sous le simple titre d’Ultima. Ce serait son vingt-cinquième livre, le dernier peut-être, un ouvrage sobre et ambitieux, qui se tiendrait, à la frontière du roman et du théâtre, dans ces marges frémissantes où s’abolit l’artificielle distinction des genres. Il s’agissait de retracer, d’évoquer, plutôt, comme on évoque des esprits pour les rappeler à la vie, en deux cents pages denses et tragiques, l’ultime entrevue de Stefan Zweig et de Georges Bernanos au Brésil. Ultima. Le dernier moment, la dernière chance accordée à la pensée humaniste et à la foi divine, avant le suicide, avant le chaos, avant l’abandon aux forces irrationnelles du mal et à l’attrait du néant… Des répliques brillantes, ardentes, troublantes, ciselées. L’écriture et la mort, l’histoire et le destin, le désespoir et l’espérance, la solitude et la compassion. Il y aurait tout. Une somme philosophique et littéraire. Quelque chose de grand, d’admirable. Une oeuvre supérieure encore à L’Eté de Kali par la profondeur de la réflexion et du savoir, par la qualité poétique de son écriture cristalline et puissante à la fois… Quelques morceaux choisis avaient déjà filtré dans les journaux : la critique, cette fois, était bien plus que positive : elle était enthousiaste, elle était exaltée. Plusieurs journalistes avaient osé le mot « génie », et, hier, aux Deux Magots, Pommier avait parlé plusieurs fois du Nobel… L’année précédente, déjà, beaucoup avaient exprimé leur surprise que le Nobel lui eût échappé… D’ores et déjà, Jon Palmer, le grand Palmer, avait acquis les droits pour l’adaptation cinématographique d’Ultima. Cinq cents mille dollars. Versés d’avance. Bien sûr, il était engagé, maintenant, par contrat, et contraint d’achever rapidement ce grand oeuvre qu’il aurait tant souhaité peaufiner, mais il aimait tellement travailler avec Palmer, c’était si fascinant, ce croisement du regard de l’écrivain et de celui du cinéaste, cette rencontre de deux mondes…

Ultima, cependant, commencé si aisément, s’achevait dans la douleur… chaque page lui coûtait maintenant des heures de réflexion, de corrections, de pénibles efforts. Le doute le saisissait, et il éprouvait, parfois, malgré toute son expérience, cette angoisse affreuse, qu’au vingtième roman il aurait cru avoir surmontée, cette ancienne détresse qui avait ravagé ses débuts, l’angoisse de la page blanche, la peur de la page morte, de la stérilité… cette angoisse torturante qui était venue, jadis, à bout de l’équilibre précaire de Domenica… cette terreur revenue qui lui serrait la poitrine, aujourd’hui comme alors. Il se servit un whisky.

Vers midi, quand Annie apporta le courrier sur le petit plateau de vermeil, il lui fit signe de le déposer sur le guéridon, il verrait plus tard… Il avait encore à travailler, à réfléchir. Il relut attentivement ce qu’il venait d’écrire :

« –Votre Dieu me répugne et m’effraie, Georges. Il a bâti son trône étoilé sur les charniers puants de la terre, et s’y tient impassible, les yeux tournés vers l’infini, quand tout hurle et tout saigne, en bas. Je l’eusse aimé fragile, je l’eusse vénéré pleurant et gémissant avec les hommes qu’on torture… vous me parlez d’éternité, vous me parlez d’au-delà, mais je méprise l’éternité, et j’ignore l’au-delà…

-Mon cher Stefan, il arrive parfois que le désespoir d’un homme s’écoule si profond et si noir, fleuve d’angoisse enténébrée, dans les méandres obscurs de son âme, qu’il semble que Dieu même ne puisse lui donner la lumière. Vous écoutant, j’ai repensé à l’affreuse solitude de l’ange Melancholia sur la gravure d’Albrecht Dürer. Et pourtant, pourtant : vous souvenez-vous des paroles de Blaise Pascal… ? »

Il ajouta, au-dessus de « si profond », « si solitaire« …. « si loin, si profond, si solitaire, fleuve d’angoisse enténébrée, dans les méandres obscurs » … C’était bien, c’était mieux, c’était très bien… Les paroles de Pascal, par contre, zut, il ne s’en souvenait plus, il faudrait chercher, sur internet, il retrouverait…

Brusquement, un dégoût le prit. Il raya « obscurs », il raya »Mon cher Stefan », raya encore « les paroles de Blaise Pascal », remplaça par « l’amère plaisanterie de Schopenhauer », puis, d’une grande croix noire, barra d’un trait dur et rageur la page entière. Il travaillait encore à l’ancienne, sur papier, dans un contact physique avec la page qui lui donnait le sentiment de créer et de tuer, en maître. Tuer ce qu’il venait de mettre au monde c’était, parfois, une jouissance singulière. Il froissa la page, la jeta à la corbeille, avec les autres… Il aurait été capable, lui aussi, de tout détruire, de détruire son oeuvre, de détruire sa vie, de tout saborder, de tout noyer dans le fleuve enténébré de l’alcool… il repensa à Domenica. Pourquoi pensait-il si souvent à elle depuis qu’il écrivait Ultima ?

Il reposa son stylo à plume d’or, se pencha vers le guéridon, prit le plateau, commença à trier et ouvrir le courrier. Invitations, factures, lettres d’admiratrices, c’était le lot habituel.

Ce n’est qu’après avoir lu deux fois la lettre énamourée de « madame Valmore, une lectrice admirative », qu’il aperçut la petite enveloppe bleue. Il l’ouvrit d’un coup sec, déplia rageusement le morceau de papier à carreaux plié en quatre qui s’y trouvait, et lut, avidement :

 » TU CONTINUE???QUESSE QUE TU TE CROIE ?! ?! T’EN A VRAIMENT PAS MARE D’ECRIRE QUE DES CONNERIES ????? ARETE TON CHAR BEN UR.

JOJO LA BALANCE »

La révolte le submergea. C’était… c’était révoltant, ignoble, insane… Ce Jojo était d’une grossièreté, d’une insolence véritablement inqualifiables. Non seulement il osait qualifier de « conneries » la pensée de l’un des plus grands penseurs contemporains, d’un homme d’une culture exquise, d’un immense écrivain dont on parlait chaque année pour le Nobel, d’un citoyen honoré de plus, qui venait d’être fait grand officier de la Légion d’Honneur sur proposition personnelle du Président de la république… non seulement… enfin… non seulement il ne respectait… rien… mais en outre il insistait, il se permettait d’envoyer deux lettres d’insultes de suite, il avait le front de donner des conseils, et quels conseils, mon Dieu… ! Et avec cela, oh ! cette orthographe, c’était infect, c’était écoeurant, ces fautes grossières, ce langage ordurier, quelle honte ! Cela lui donnait envie de vomir… et même de boire… Il se servit un whisky, tenta de se calmer.

Il reprit l’enveloppe pour l’examiner, vérifia le cachet de la poste, sortit du tiroir la lettre arrivée la veille, compara… La seconde lettre avait été envoyée un jour après la précédente, et, elle aussi, renvoyée immédiatement par Vatel-Guillaume… Incroyable… il calculait vraiment son coup, ce Jojo… à un jour près… et Vatel-Guillaume qui prêtait la main à cette ignominie… à ce complot… Bien sûr, c’était de là, oui, de là, précisément, de chez Vatel-Guillaume, que venait le coup. D’un rival du comité de lecture, évidemment… Trotignon, sans doute, l’infâme Trotignon… Le coup pouvait même venir de Vatel-Guillaume lui-même… n’avait-il pas voulu, récemment, revoir à la baisse, ce gougnafier, les termes pourtant déjà très peu avantageux du contrat de l’Eté de Kali ?  Il en aurait le coeur net. En attendant il allait dépêcher immédiatement Annie chez Vatel-Guillaume pour préciser qu’il n’était pas urgent de renvoyer ainsi le courrier des lecteurs, et pour bien notifier en outre que dorénavant toutes les enveloppes d’un format inhabituel qui lui seraient adressées devraient être impitoyablement jetées au broyeur. Impitoyablement. Surtout si elles étaient petites, bleues, et portaient – répugnante ironie si l’on songeait qu’il était désormais grand officier de la Légion d’honneur ! – la mention République française. Ils voulaient la guerre ? Ils auraient la guerre…

Il eut peine, l’après-midi, à travailler. Tout ce qu’il imaginait lui semblait insipide et sans force. Les personnages s’éloignaient de lui… Il froissa encore plusieurs pages. Décidément, Ultima grandissait dans la douleur, comme tous les chefs-d’oeuvre. Et puis il avait si mal dormi… du reste il se sentait un peu malade depuis le déjeuner au Lutétia. Mieux valait prendre un peu de repos. Le lendemain, il devait être en forme pour la matinale de France Culture… L’interviewer serait Bertrand Lemaître, le fameux Lemaître, un jeune journaliste qui, pour percer, s’était fait une spécialité des questions cinglantes, provocatrices, des réflexions à l’emporte-pièce…. Il repensa à Jojo… lui, au moins, n’aurait pas eu le trac… mais quelle pauvreté de l’expression, quelle indigence de la réflexion : « des conneries »…  « des conneries » ! Inouï. Insensé. Si Lemaître avait eu, par malheur, connaissance de la lettre, il aurait pu en tirer un parti terrible… il n’aurait pas manqué de persifler, d’évoquer la lassitude du lectorat, le déclin du vieux lion… on ne savait quoi encore… mais personne ne pouvait savoir, heureusement. Il rangea la lettre près de sa soeur jumelle, dans le tiroir du haut, ferma à clef, glissa la clef dans sa cachette, puis se servit un whisky.

L’été de Kali obtint le Renaudot en novembre. Et l’on parla beaucoup, beaucoup, de Joseph Leprince pour le Nobel de l’année suivante. Séances de signature en librairie, interviews, articles, invitations se succédèrent dans un vertige… Par un effort suprême, à grandes lampées de whisky, il parvint à achever Ultima. Il oublia Jojo, se réconcilia avec Trotignon, renégocia très favorablement son contrat avec Vatel-Guillaume. Ce fut, somme toute, une période heureuse.

On était en juillet, et le grand oeuvre était déjà sous presse, pour la rentrée de septembre, quand, un midi, sur le plateau qu’Annie venait de déposer sur le guéridon, bien en vue, Joseph Leprince reconnut la petite enveloppe bleue.

Il avait pourtant donné à Vatel-Guillaume la consigne de ne plus transmettre quelque lettre de lecteur que ce fût… tout courrier de ce genre devait être aussitôt broyé… En observant de plus près la lettre, il vit qu’elle était adressée à son domicile personnel. Comment Jojo avait-il obtenu le renseignement ? Il le suivait, peut-être ? ou bien il avait des agents chez Vatel-Guillaume ? C’était cela, bien sûr, il n’y avait plus de doute à avoir : ce Jojo n’était qu’un masque, comme il l’avait écrit lui-même, un masque couvrant le visage jaloux et dévoré de haine d’un membre du comité de lecture, de Trotignon, évidemment… ou… ou… de Grenier lui-même, pourquoi pas, l’ami Grenier, le faux ami… enfin d’un rival qui le poursuivait ainsi de ses piques harcelantes et grossières, dans l’espoir de le déstabiliser, de le blesser.

Ses doigts tremblaient lorsqu’il ouvrit, au moyen du petit coupe-papier de Domenica,  l’enveloppe hermétiquement fermée :

« ARETE DE TROMPÉ LE MONDE ESPECE D’IMPAUSTEUR AVEC TES ROMANS DE MERDE OU T’AURA AFER A MOI.

JOJO LE BARJO »

Des menaces. On en était là. Cette fois, c’en était trop. Il appela Annie, lui demanda d’apporter l’annuaire, et composa le numéro de Delarbre, le « privé » dont on recommandait partout à voix basse les services efficaces et discrets.

Il raconta tout. Les lettres absurdes. Ses soupçons à l’égard des membres du comité de lecture de chez Vatel-Guillaume. Spécialement à l’égard de Trotignon. Et même de Grenier. De Lemaître, aussi. Tout. Delarbre écouta attentivement, prit des notes, examina les lettres à la loupe, indiqua le montant de ses honoraires, se fit payer d’avance, et promit d’agir vite.

Ensuite… ensuite il y eut ces jours étranges et caniculaires, dans la moiteur de l’été, où l’on vit Joseph Leprince errer dans Paris, dépenaillé, méconnaissable, passant ses nuits à boire dans les bars, récitant d’une voix pâteuse, dans l’indifférence ou sous les huées, de longs  extraits de ses livres.

Quand enfin Delarbre appela, il se sentit étrangement soulagé.

« J’ai trouvé, avait dit Delarbre d’une voix glacée. Pouvez-vous venir immédiatement à mon bureau ?

-Asseyez-vous près de moi, dit Delarbre, je vais vous montrer l’étonnante vidéo que j’ai tournée cette nuit. Et il mit en marche son ordinateur. Sur l’écran on voyait la silhouette d’un vieil homme qui se servait un whisky, puis, s’installant en pyjama au bureau de Joseph Leprince, écrivait avec application on ne savait quoi dans un carnet d’écolier, déchirait la feuille, la pliait en quatre, puis la mettait sous pli, à grand renfort d’adhésif, dans une petite enveloppe bleue, avant de se resservir un whisky. Le vieil homme ensuite sortait en titubant de l’hôtel particulier de Joseph Leprince, marchait dans les rues désertes jusqu’au bureau de poste du Luxembourg, se penchait dans la nuit vers la boîte aux lettres. On voyait alors en gros plan son visage…

Joseph Leprince s’effondra, et se mit à pleurer, comme un enfant.

-Oui, c’est vous, dit Delarbre, très gêné. Je suis désolé. Vous aviez vos raisons, sans doute, monsieur Leprince, mais pourquoi avoir fait appel à moi ?

 

Publicités
Cet article a été publié dans récits et nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

15 commentaires pour Ultima

  1. Quichottine dit :

    Eh bien !!!
    Que te dire ?
    C’est parfait… le suspens jusqu’à la dernière ligne… ou presque.

    J’avoue que je me suis demandé s’il n’était pas atteint de somnambulisme avant le dernier paragraphe, mais c’est vraiment un très beau récit.
    J’ai adoré, et je n’ai retrouvé mon souffle qu’après avoir lu ta solution.

    Je suis admirative, très.

    Merci pour cette lecture, Carole.

  2. almanitoo dit :

    La chute inattendue me fait enfin aimer le personnage, au départ très déplaisant.
    Le doute s’instille en lui insidieusement pour finalement l’anéantir… on imagine bien les tourments et les questions qui, malgré le succès, certainement s’imposent à tout artiste ou créateur.

  3. jill bill dit :

    Bonsoir Carole… je ne pensais pas à cette découverte… Mince alors monsieur Leprince lui-même… pauvre homme va pour en arriver-là…. Merci, jill

  4. Bonjour Carole !
    Quel cheminement ! Il a perdu la raison a vouloir tout gagner..
    Un beau texte.; avec des références merci beaucoup pour le partage.

  5. Valentine dit :

    C’est magnifique, ce dédoublement de personnalité. Tu l’as vraiment bien traduit, oui.

  6. mansfield dit :

    Une personnalité schizoïde, je pense? J’ai beaucoup apprécié la description minutieuse d’un écrivain perfectionniste, érudit, tatillon, angoissé, préoccupé de lui-même et pourtant si peu sûr de lui finalement… Très beau personnage.

  7. Catheau dit :

    Un beau cas de schizophrénie littéraire d’un écrivain rongé par le doute. Merci, Carole, de vous être penchée sur son cas.

  8. zadddie dit :

    Jouissif, en particulier ta partition du génie outragé…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s