La lettre

Au décès de sa grand-mère Isabelle, elle avait aidé sa mère à vider le grenier de la rue Bonhommet. Ensemble elles avaient jeté, éliminé, transporté les vieux meubles et les colifichets poussiéreux. Nettoyé, comme elles disaient sobrement. Enfin il était resté deux malles, là-haut, sur le parquet encore humide et blanchi de lessive. Deux petites valises de carton brun, identiques, ventrues et ceinturées de cuir, lourdes de lettres, d’archives, de photos et de mots entassés, qui avaient l’air d’attendre, comme des voyageuses un peu lasses. C’était sa mère qui avait trié les papiers et fait le partage. Une valise pour elle-même. Et l’autre pour Michèle.

Michèle avait à grand-peine descendu du grenier, dans l’escalier de chêne, l’une après l’autre, les deux valises de carton brun, s’arrêtant longuement aux stations luisantes des paliers bien cirés, puis elle les avait chargées à l’arrière de sa Clio. Elle avait laissé sa mère fermer en pleurant la maison de la rue Bonhommet, déjà vendue à un promoteur. En silence elle l’avait reconduite dans la petite ferme rénovée qu’elle venait d’acheter à Malicorne, elle avait déchargé la première valise dans le salon, sous la photo de grand-mère Isabelle et de grand-père Paul en habits de mariés, puis elle avait repris la route du Mans, et avait déchargé dans son propre garage la seconde valise, la sienne.

Ensuite… ensuite, combien d’années était-elle restée là, cette valise, dans la saleté des pots d’échappement, à prendre la poussière, à se languir d’humidité, à gêner le passage ? Quatre ans, cinq ans peut-être.

Jusqu’à cet été où elle avait décidé de ranger. Il faut, parfois, mettre de l’ordre, remettre les choses à leur place, nettoyer ce qui encombre, en finir avec la poussière qui colle à la vie…

Elle avait traîné la valise jusqu’au milieu du séjour. Avait défait les lanières de cuir, soulevé le couvercle, jeté un coup d’œil pessimiste sur les papiers jaunes et malodorants qui s’entassaient en liasses épaisses, attachées par des bouts de ficelle. Puis elle s’était assise en soupirant sur le fauteuil de cuir blanc, avait saisi une première liasse, tranchant la ficelle grise avec le coupe-papier à manche de corne qu’elle avait recueilli sur le secrétaire de la chambre bleue, rue Bonhommet, et qui ornait maintenant la cheminée. C’était un paquet de factures anciennes dont l’encre pâlissait. « Calicot, 1 mètre 12 à 2 francs,  2, 24 francs. Étamine, 3 mètres à 3 francs cinquante, 10 francs cinquante… » Elle avait tout jeté dans le grand carton à déchets qu’elle avait installé à ses pieds, avait défait une deuxième liasse. Des factures de boutons et de fil, à jeter, à jeter… Tous ces comptes, ces chiffres, ces sommes qui avaient rythmé le quotidien, et n’étaient plus rien pour personne… Tant d’étoffes démodées qu’on avait coupées, cousues, recousues, reprisées, et tant de boutons, tant de fil, pour attacher, faire tenir ensemble, inlassablement, des morceaux de tissus, de longues robes, de pudiques chemises, de vastes houppelandes. La grand-mère Isabelle avait cousu toute sa vie, laborieuse et résignée.

De la troisième liasse étaient tombées des photos dentelées comme des timbres postes. Une foule de visages inconnus, délavés de sépia. Les visages du passé, que le temps confondait dans le même effacement. Elle les ramassa, les empila sur la table. Elle chercherait les noms… sa mère se souviendrait, elle l’aiderait à les écrire au dos.

Elle poursuivit, tria, jeta, jeta, jeta encore…

… C’était, sous un paquet d’images de communion mièvres et bordées d’or passé, un grand dossier de carton noir, fermé d’un ruban noir.

Aux battements de son coeur qui s’affolait, elle comprit aussitôt. Elle hésita. Peut-être serait-il préférable de reposer le dossier sans l’ouvrir. De le laisser tel qu’elle l’avait trouvé. Sombre et inviolé.

Elle défit lentement le noeud de satin noir.

Dans le carton elle vit d’abord le livret militaire, si usé, si froissé d’avoir été partout emporté que les pages amincies et cornées tombaient en pièces comme un tissu usé. Classe 1915 Lenôtre 19e régiment d’infanterie admis aux armées le 20/10/14.

Ensuite elle trouva la photo dans son cadre de carton crème qui portait la troublante signature de Crèvecoeur photographe à Blois. Il était beau garçon sous l’uniforme, élégamment appuyé sur son fusil Lebel, avec ce visage frais et repeint que les photographes d’alors redessinaient pour leurs clients. Vingt ans, vingt-et-un ans peut-être… Elle vérifia les dates. Vingt ans et six mois exactement. La taille bien prise. Des yeux hardis et gais. La moustache fine et soignée. Il était parti peu après la naissance d’Isabelle.

Il y avait aussi une enveloppe froissée, qui contenait les lettres envoyées du front, adressées à sa « Chère, très chère Mathilde », noircies par le cachet de l’armée française. Elle les lirait plus tard. Elle se hâtait. Elle savait qu’il y avait bien plus important. Que cela se trouvait forcément en-dessous, plus loin, plus profond. Puis elle s’aperçut, stupéfaite, qu’elle y était. L’enveloppe bleue tamponnée « République française » contenait trois papiers.

Le premier, si bref, elle le reçut comme un coup.

« Par la présente… vous informons du décès du soldat de première classe au 117e RA LENÔTRE Louis Pierre Janvier, passé par les armes… au nom du peuple français, le 14 octobre 1916. »

Le second, plié en trois et frappé sur papier carbone, était, encombré de tout le détail des pièces justificatives, le texte du jugement : « République française… Conseil de guerre spécial… soldat de première classe au 117e d’artillerie LENÔTRE Louis Pierre Janvier, inculpé de mutilation volontaire et abandon de poste sur un territoire en présence de l’ennemi… résultat du jugement… peine de mort. »

Enfin, pliée soigneusement en quatre, maladroitement fermée sur son secret, elle découvrit la lettre. La dernière lettre du condamné.

                        « Ma chère, très chère Mathilde,

    Je sais que ma lettre va te plonger dans une douleur sans nom. Dans une heure je vais mourir fusillé. Je ne chercherai pas à mentir, comment pourrais-je te mentir, à toi que j’aime et qui m’as donné ta confiance ? Et comment pourrais-je, avant de me présenter devant Dieu, repousser l’heure de la confession ? Mon crime – qui est ici, où nul ne s’appartient, le plus grand  des crimes – est d’avoir voulu vivre pour te rejoindre, et, insensé que j’étais, d’avoir voulu fuir le combat. Je te l’avoue comme je l’ai avoué au Conseil de guerre, crois-le et ne me suppose pas innocent, car je ne le suis pas : au lieu de marcher à l’ennemi, j’ai visé moi-même avec mon propre fusil ma main droite, dans un accès de folie. Tu sais que je suis ambidextre, j’ai cru pouvoir poursuivre après cette amputation une existence à peu près heureuse, j’ai cru que j’aurais là la bonne blessure, celle qui permet de quitter le front. J’ai cru voir ton visage me sourire de loin, m’appeler, j’ai cru… est-ce que je sais moi-même ce que j’ai cru… j’étais devenu fou, c’était un accès véritable de délire, je te le répète. J’étais hébété, soumis à je ne sais quelle force étrangère à ma volonté d’homme, j’ai armé le fusil, j’ai tiré, je suis tombé, je me suis laissé arrêter ensuite sans même essayer de me défendre de l’accusation ignoble.

    Je ne pense pas pouvoir te faire comprendre tout ce que j’ai souffert avant d’en arriver à cette folie de m’amputer moi-même de ma main. Je suis bien puni puisque j’endure des souffrances abominables avant d’endurer le martyre de l’exécution, alors qu’il me faudra marcher blessé devant le régiment, avec autour du cou sur une pancarte ces mots affreux : « Je suis un lâche », puis sentir qu’on m’attache au poteau, et me tenir une dernière fois face au mépris des camarades qui me viseront avec joie puisque je ne suis plus l’un d’eux, mais pire qu’un ennemi pour eux. Je suis puni de tout puisqu’il me faudra à jamais dans la mort endurer la honte et le mépris qui s’abattront aussi sur toi, sur ma petite Isabelle, et sur mes vieux parents qui en mourront. Pourtant, ai-je vraiment été un lâche, moi qui me suis battu avec courage, moi qui ai si longtemps accompli mon devoir, comme l’a dit l’officier qu’on m’a donné pour avocat, avant de succomber à cet accès de folie que je ne peux moi-même expliquer ? N’avais-je pas toujours bien agi, jusqu’à cet instant d’angoisse où mon existence a basculé dans la rage et la honte ?

     Je ne peux t’en dire plus, les hommes m’ont jugé, il me reste à affronter Dieu dont le jugement seul importe désormais. Je te laisse libre de te remarier, je suis au désespoir de te laisser sans ressources élever notre petite Isabelle, car tu n’auras pas de pension bien sûr, et qui t’aidera à Meung maintenant que je suis fusillé ? Remarie-toi, oublie-moi, je t’en supplie. 

    Je n’ose pas te dire que je t’embrasse, mais seulement que j’aime notre enfant Isabelle, que j’aurais été un bon père, que je pleure en pensant à elle que je ne verrai pas grandir, et aussi, de tout mon cœur, que je t’aime.

                                       Ton  Louis pour toujours »

Elle se souvint de son arrière-grand-mère, Mathilde. Toujours vêtue de noir, humble et silencieuse, dévote à l’excès, s’abîmant de prières, ne cessant de commander des messes à l’église du Pré.

Et de sa grand-mère Isabelle. Elle n’était jamais allée à l’école. Sa mère l’avait élevée seule, la gardant toujours auprès d’elle, recluse, lui apprenant elle-même à lire et à écrire, à coudre surtout. Ensuite elle était partie pour Le Mans, en apprentissage, à bonne distance de Meung où sa mère était demeurée. C’était là qu’elle s’était installée comme couturière à façon, ensuite, puis qu’elle s’était mariée. Elle ne se rendait jamais en Loir-et-Cher, où pourtant la famille était restée. Dès qu’elle l’avait pu, elle avait fait venir au Mans sa mère, qu’elle avait installée près d’elle, rue Bonhommet. Très jeune elle avait été veuve, elle aussi. Et elles avaient repris, rue Bonhommet, la vie étroite d’autrefois, travaillant sans cesse côte à côte, ruminant des silences.

Elles avaient encore de la famille, bien sûr, à Meung, à Blois, à Romorantin, les Bodineau, les Crêpelet… des gens à qui on envoyait les bons voeux à Noël, et dont on recevait en février une réponse parcimonieuse. C’était ainsi. Ils s’étaient déplacés, pourtant, pour l’enterrement de Mathilde, en 77. Michèle était encore très jeune, on ne lui parlait guère. Elle se souvenait cependant que madame Bodineau,  son arrière-grand-tante, avait fait allusion aux « malheurs » de sa pauvre soeur, en l’embrassant. Et la vieille cousine Crêpelet avait soupiré en lui serrant la main qu’elle avait beaucoup regretté de ne pas connaître la fille d’Isabelle, mais que, bien sûr, elle comprenait très bien, il aurait été difficile de rester à Meung, évidemment, très difficile. Les fils Bodineau, deux messieurs chauves et empâtés qui étaient installés ensemble comme pâtissiers rue Denis-Papin à Blois, avaient eu l’air de beaucoup s’ennuyer, et étaient partis tôt dans l’après-midi, juste après le repas, emmenant aussitôt les femmes, comme des gens qui avaient mieux à faire. Dans la Volvo grise qui les emportait, la soeur Bodineau et la cousine Crêpelet avaient fait des signes de la main. Elles avaient l’air de deux spectres vagues, derrière les vitres fumées. Elles étaient mortes peu après, en effet, à quelques mois de distance. La cousine Crêpelet d’abord, puis la soeur Bodineau. Michèle, qui venait d’avoir son permis, avait conduit à Meung sa grand-mère et sa mère pour le second enterrement. Au cimetière, sur le beau monument de granit orné de silhouettes stylisées, était gravée la longue liste des « enfants » du bourg morts pour la France. Elle avait été surprise de ne pas trouver parmi eux le nom de l’arrière-grand-père Lenôtre. Pourtant il avait fait la guerre, elle le savait, elle en était sûre, et il était mort du côté de Craonne, en 1916, de cela aussi elle était sûre. Et quand elle avait demandé aux pâtissiers pourquoi il avait été oublié sur la liste de la mairie, l’aîné des frères, le plus gras, le plus chauve, le plus doux aussi, l’avait regardée avec gêne.

Pourquoi avait-elle posé cette question, alors, pourquoi avait-elle voulu qu’on lui mente, puisque, au fond, elle savait tout, déjà ? Et depuis longtemps. Depuis l’enfance, évidemment. Les enfants devinent ce qu’on leur cache, tendent les fils qu’on a cru  savamment emmêlés, renouent patiemment la trame des vieilles tapisseries dont on voudrait dérober aux regards les dessins inquiétants et confus. Ensuite, ils grandissent, et s’efforcent de tout oublier. Ce n’est que bien plus tard, après avoir assez vécu, qu’ils trouvent, parfois, le courage de ramener à la lumière les secrets qu’ils se sont tus à eux-mêmes. Elle avait eu la force d’ouvrir le dossier noir.

Et voilà qu’elle tenait entre ses mains la lettre du réprouvé. C’est à sa mère, Madeleine, qu’elle aurait dû revenir. Mais elle avait soigneusement trié ce qu’elle avait entassé dans les malles. Et c’était à elle, sa fille, l’arrière-petite-fille du mort, qu’elle avait confié le dossier noir.

Elle reprit la lettre du condamné. Ses mains tremblaient. Il lui sembla que c’était du même tremblement qui l’avait saisi, lui, quand il avait fallu écrire cela.

-Les lâches ! dit-elle, à haute voix. Ce sont eux, les lâches. Eux tous. Ceux qui l’ont forcé à partir à la guerre. Ceux qui l’ont forcé à se mutiler. Ceux qui l’ont forcé à écrire la lettre. Ceux qui ont attaché à son cou une pancarte ignoble, ceux qui ont fait tirer sur lui de jeunes soldats qui voulaient vivre, et qui tremblaient en visant le coeur de leur camarade. Ceux qui l’ont convaincu qu’il était fou, qu’il était coupable.

Eux les lâches. Eux les fous. Eux.

Pas lui.

Elle reposa la lettre.

Est-ce qu’on ne les avait pas réhabilités, d’ailleurs, les mutinés de 17, récemment ? Oui, il y avait eu des discours. On avait insisté sur leur courage. Leur courage, leur force d’âme. plus personne aujourd’hui ne pensait qu’ils étaient des traîtres ou des lâches, n’est-ce pas ? Alors…

Alors… mais lui ne s’était pas mutiné. Il n’était pas l’un de ces révoltés de 17. Non, il n’avait pas la noblesse des rebelles. Lui, il avait rampé devant ses juges, il s’était accusé comme on l’avait accusé. Aucun cran.

Et puis c’était sordide, tout de même, ce qu’il avait fait. Tandis que les autres couraient vers le front, il s’était arrêté, terrifié. Il avait saisi le fusil de sa main gauche. Il avait regardé autour de lui, vérifiant qu’il était bien seul. Oui, il avait réfléchi, il avait prévu … « j’ai cru pouvoir poursuivre après cette amputation »… il avait tout pesé, il avait calculé. Il aurait pu réussir au moins, regagner le combat, se jeter dans un trou d’obus pour faire croire. Mais non, au lieu de cela,  il avait craqué. Incapable de mener l’imposture à son terme. Incapable de supporter la douleur, évidemment. Il avait hurlé, certainement.

Elle ferma les yeux. Elle crut entendre ce hurlement, qui l’avait aussitôt trahi, malgré le fracas du combat. Elle vit la mare de sang dans laquelle il s’était évanoui, accroupi sur lui-même comme un chien. Le coup de pied que lui avait donné le caporal, pour l’éveiller avant de le traîner tout sanglant jusqu’au commandement. Elle imaginait très bien cela, ce coup de pied, le corps sanglant qu’on traînait dans la boue. Le poignet tranché souillé de terre et d’excréments. Il n’avait même pas eu la force de mettre correctement en scène sa mutilation. On l’avait pris en flagrant délit. Désertion, mutilation volontaire. Qui lui aurait pardonné ? Qui ne lui aurait pas craché au visage ? Pas le moindre cran.

Pourtant. Comme elle le comprenait. Elle, au front, elle aurait tout de suite couru pour s’enfuir. C’est dès le premier jour qu’on aurait dû la passer par les armes pour abandon de poste. Elle haïssait cette guerre qui avait exigé comme un Minotaure tout le sang des hommes, et qui avait changé en déshonneur et en crime le désir de vivre et d’être heureux. Bien sûr qu’elle en aurait fait autant, et même plus, car elle n’aurait pas attendu, comme lui, non, elle n’aurait pas joué un seul instant à faire son « devoir », comme lui, elle aurait tout de suite voulu en finir. C’était cela, la raison. Et tout le reste était folie.

Elle relut la lettre. « Tu sais que je suis ambidextre… » avait-il précisé. Il aimait les mots précis… un fils de pharmacien, il était allé au lycée, à l’université… et puis, il ne voulait pas que Mathilde puisse un instant supposer qu’il avait fait écrire la lettre par un camarade, ou par l’aumônier. L’écriture était raide, tourmentée et pointue, fortement penchée vers la gauche. L’écriture d’un homme qui écrit de sa main gauche, à l’envers, comme on écrit dans un miroir, en s’appuyant maladroitement sur son avant-bras blessé. Sans doute une écriture difficile à reconnaître pour sa femme. Elle crut distinguer des traces de larmes, sur les lettres dont l’encre usée s’effaçait. Un point de rouille lui sembla une tache de sang. C’était tellement pitoyable, tout de même. S’accuser ainsi, s’abaisser à cette contrition, à cette absurde confession. Il n’avait pas eu le moindre accès de folie, et il le savait bien. Il avait voulu vivre, vivre. C’était tout. Et c’était légitime. Vouloir vivre, ce n’était ni folie ni crime ni lâcheté. C’était un désir humain d’être humain, et voilà tout. Pourquoi ne l’avait-il pas crié dans cette lettre ultime, à la face du monde ? Pourquoi ces simagrées, ces remords feints ? Pourquoi s’était-il lui-même regardé au miroir inversé de ce monde féroce qui avait effacé les exigences humaines ? Fier, insolent, maudit, elle l’aurait aimé, au moins…

Mais qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Avait-elle besoin de l’aimer ? Ce mort n’était qu’un jalon dans la longue chaîne des êtres qui l’avaient fait naître, elle. Elle n’avait pas besoin de l’aimer davantage que les rudes ancêtres paysans de Mathilde, ou que le terne pharmacien de Meung qui avait donné naissance à ce Louis… Le passé était le passé. C’était une vieille histoire qui n’intéressait plus personne. Pourquoi se plongeait-elle dans ces eaux saumâtres de la mémoire perdue des hommes disparus ?

Et puis pourquoi voulait-elle le juger ? Car c’était bien cela, elle le jugeait… Devait-on convoquer pour les morts un second conseil spécial ? Etait-elle aujourd’hui sur la terre pour juger un homme mort un siècle plus tôt, qu’elle n’avait pas connu, dont les ossements étaient depuis longtemps retournés à la terre et aux racines, et qui avait vécu des choses effroyables, qu’elle ne pouvait qu’à peine imaginer ?

En quoi cela la regardait-il ? Est-ce qu’elle avait à se soucier des actions d’un arrière-grand-père ? Est-ce qu’elle avait le moindre lien avec ce jeune inconnu qu’on avait fusillé dans cette guerre absurde ? Il aurait pu aussi bien être un espion, un escroc, un meurtrier, qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Pourquoi veut-on toujours être de la lignée des justes, des bons, des riches, des nobles, des forts, des héros ? Est-ce qu’on n’est pas chacun sur la terre seul responsable de ses actes ?

Toujours elle reprenait la lettre, lisait, relisait, obsessionnellement : « … je te laisse libre de te remarier… » Justement, non, c’était peut-être là le pire. Il ne l’avait pas laissée libre. Il avait essayé d’impliquer sa femme :  « … j’ai cru voir ton visage me sourire de loin… » Egoïste. C’était un lâche et un égoïste. Il l’avait emprisonnée à jamais, cette jeune femme, cette jeune fille même, qui aurait pu vivre heureuse après lui, il l’avait enfermée dans son propre désastre. Il n’avait pas voulu souffrir seul, il avait voulu l’entraîner. Pauvre Mathilde. Elle ne l’avait jamais connue autrement que triste et veuve, recluse, effacée, cousant près de sa fille, marmonnant des prières continuelles.

Cette façon qu’il avait eue de lui annoncer ce qu’elle allait devoir souffrir. Les crachats, les injures, les pierres peut-être. N’avait-elle pas été blessée, un  jour qu’elle revenait du marché, dans une rue de Meung, par ce qu’on appelait dans la famille une pierre égarée, qui lui avait brisé la jambe, si bien qu’elle avait, ensuite, toujours un peu boité. En héritage il lui avait donné la honte et l’ignominie. Il l’avait obligée à poursuivre après lui le calvaire de la pancarte « Je suis un lâche ».  A expier encore et encore quand lui serait en paix sous la terre.

Et cette façon qu’il avait eue aussi de prévoir  la mort de ses parents, comme si elle lui était due… « mes vieux parents qui en mourront ». Il n’avait pas le droit de disposer ainsi de la vie de ses parents. Ils n’étaient pas vieux, en réalité, ils auraient pu quitter Meung, comme l’avait fait plus tard Isabelle, et Mathilde elle-même. Ils auraient vendu la pharmacie familiale, se seraient fait, ailleurs, une autre vie. Ils auraient même été en âge, encore, d’avoir un autre enfant, et cet enfant aurait été, plus tard, bien plus tard, quand ils auraient enfin été vraiment âgés, leur bâton de vieillesse, comme on disait là-bas. Au lieu de cela ils étaient morts, en effet. Ils étaient morts sans rémission, tout de suite après ce que Mathilde et Isabelle appelaient le « malheur ». Elle avait toujours entendu raconter comment ils étaient tristement partis, la même semaine de l’hiver 1916, l’année de la mort de leur fils unique. Le père dans sa pharmacie déserte – une histoire d’asphyxie, une erreur de manipulation qu’on n’avait jamais tirée au clair. La mère morte de froid, tombée un soir glacé de décembre, dans son petit jardin qu’elle ne quittait plus, le nez sur un rosier qui fleurissait encore contre le puits, malgré le gel, et qui avait été planté à la naissance de son fils. Une fin qu’elle avait trouvée douloureuse et touchante, et dont elle comprenait maintenant l’horreur.

Dire qu’il y avait eu, là-bas, quelque part du côté de Craonne ou de Verdun, des généraux, des colonels, pour vouloir cela, la mort d’un père et d’une mère, la douleur d’une épouse, la misère d’une enfant, et la honte jetée sur eux tous comme une chape tragique.

Et lui, le condamné, il avait accepté. Il avait tout accepté par avance, au lieu de défier ses bourreaux. Il avait même, en quelque sorte, désiré, après les siennes, ces souffrances d’innocents. Non, elle exagérait. Il ne les avait pas réellement désiré. Mais il y avait consenti en refusant de se révolter, de se redresser dans l’insolence altière de ceux qui font de leur volonté la seule loi. Il avait consenti à être coupable, à faire coupables tous les siens. C’était une époque, bien sûr. Nul ne peut aller contre son époque. Une époque où on employait de grands mots vides qui consumaient les cervelles… « lâcheté », « honneur », « mort pour la France »… des mots, certes, qui n’étaient pas sans noblesse, mais dont on avait abusé pour semer partout la mort et la haine. On ne peut juger que ses contemporains, et encore… on ne peut pas juger les gens d’une autre époque. Pourtant, pourtant…

Cette lettre, c’était si horrible… le mieux, ce serait de la déchirer, de la jeter… non, de la brûler, d’en jeter les cendres au loin comme on aurait pu disperser les cendres de l’arrière-grand-père Lenôtre, s’il était mort comme on meurt aujourd’hui, dans un monde de paix. La détruire. C’était ce que sa mère avait souhaité sans oser le lui dire puisque depuis quatre ou cinq années qu’elle avait emporté la malle, jamais elle ne lui avait parlé du dossier noir, de la lettre du condamné, puisqu’elle avait toujours fait comme si déjà elle n’existait plus. Elle allait accomplir ce souhait inexprimé, elle allait délivrer à jamais la pauvre âme tourmentée de l’arrière-grand-mère Mathilde. elle allait brûler cette lettre.

Elle alla chercher son briquet. Tint le papier au-dessus de la cheminée. Il y eut un voile de fumée, un frémissement de chair, la lettre se tordit dans un spasme brûlant, céda à la flamme avide qui bondit brusquement. Elle s’affola, regretta, piétina le papier en flammes, réussit à éteindre. Il ne restait plus rien. Qu’un petit morceau de papier ourlé de sombre où on lisait :

« … je t’aime.

Ton Louis pour toujours. »

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18 commentaires pour La lettre

  1. jill bill dit :

    Bonjour Carole… Ces guerres qui enrôlent de force, même par tirage au sort, et les plus riches qui payaient un plus pauvre pour prendre leur place si j’ai bonne mémoire… Mon grand-père qui a fait 14-18 a connu plusieurs corps à corps… horrible, baïonnette au canon, alors un jour il a bandé sa jambe avec une écharpe, elle a gonflé, il a été emmené à l’infirmerie et a sans doute sauvé sa peau… no comment, il était marié et père d’un enfant, ma mère est née en 25…. merci ! JB

  2. Je partage chère Carole.
    Merci pour ce texte si émouvant.. si cruel.
    Mon père était de la classe 16, il était a Craonne en 17 au 154 eime régiment d’infanterie. Rentré sans blessures apparentes, mais muet sur les souffrances endurées. Malade, ayant été gazé, il n’a jamais voulu faire partie d’une quelconque administration du village et est décédé il avait 53 ans, j’avais 20 ans. « Je préférais être fusillé au pied du monument mais je ne retournerai jamais ».
    Il fut cependant rappelé en 1938 !
    « Plus jamais cela »

    • carolechollet dit :

      Ton commentaire m’émeut infiniment. Je comprends tellement les sentiments de ton père. Et les tiens. Si le texte sonne « vrai » (et j’ai presque peur que ce soit le cas, en te lisant), c’est que je suis partie d’une histoire vraie. Mais bien sûr tous les développements sont imaginaires, et la lettre est entièrement fictive.
      « Plus jamais cela », c’est bien ma conclusion. D’une vie ne doit rester que l’amour.

      • Merci Carole !
        Ce partage est un honneur pour tous ceux qui ont souffert ce carnage.
        Je suis heureuse d’avoir pu parler de mon père, dans certaines de mes réflexions de mes révoltes je me vois en lui.

  3. almanitoo dit :

    Une phrase est frappante dans la lettre: »ici, ou nul ne s’appartient »
    Le seul fait qu’une loi, une décision d’hommes, décide que l’individu n’existe plus me hérisse, me révolte, me donne envie de hurler.
    Un devoir de désobéissance s’impose dès lors qu’il s’agit d’adhérer de force à un groupe aveuglé par on ne sait quelle lubie hiérarchique militaire, religieuse, sectaire etc..
    L’évocation aussi, de cette époque ou la société étouffait sous la contrainte de mentalités poussiéreuses et bourgeoises faisant payer la « faute » de l’un à l’ensemble d’une famille, dont peu osaient s’émanciper est très révélatrice du siècle passé.
    Michèle, sans doute ne peut, ni en bien ni en mal ,juger cet homme qui à un autre moment se serait peut-être conduit en héro… la lettre a brûlé, seul de jolis mots restent et finalement, c’est bien là ce qui importe.
    Pardon, je vois que mon commentaire est un peu long!

    • carolechollet dit :

      Pas trop long, non. J’apprécie tes lectures précises. J’ai en effet pesé tous les mots de la lettre, pour créer le maximum de sens et d’interprétations possibles – et susciter les incertitudes de « Michèle » (mon deuxième prénom, en fait…). La lettre et le personnage sont imaginaires, mais je suis partie, comme souvent, d’une histoire vraie qui m’avait frappée.

  4. mansfield dit :

    Un très beau texte, une interrogation sur nos attitudes d’êtres humains qui s’arrogent toujours le droit de juger autrui. Comprendre, admettre, n’est pas toujours facile, et puisque tout n’est pas bien , n’est pas beau, doit-on considérer que c’est mal, que c’est laid…. Et les guerres trimbalent les hommes comme des pions dont certains disposent avec arrogance, une très beau texte.

  5. Quichottine dit :

    Ce texte m’a émue aux larmes… je ne sais pas ce que j’aurais pensé, ce que j’aurais fait en pareil cas.

    Certaines situations n’auraient jamais dû exister.

    Je suis sans mot.

  6. Cendrine dit :

    Bonsoir Carole,
    Ton texte m’a happée dans les mailles de l’émotion et dans les braises de la colère. Colère face à cette criante injustice, cette manière que certains ont de juger sans savoir, sans connaître les douleurs qui hantent le coeur des autres. Ce n’est pas un acte de lâcheté pour moi, c’est un acte d’amour et de courage, courage de s’estropier pour retrouver celle qu’on aime.
    Combien d’infortunés ont-ils été suppliciés pour le prétendu honneur de la France ou d’autres pays? Combien de vies fauchées, la fleur au fusil!
    Tes mots sont poignants et magnifiques. Je me suis régalée de l’atmosphère de ton texte. Il y a tant d’émotion dans ces lettres qui ont aimanté les sentiments de ceux qui nous ont précédé.
    Un très bel écrit, merci, je te souhaite une excellente soirée, bisous
    Cendrine

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  7. erato07erato dit :

    Bonsoir Carole,
    Je suis très émue à la lecture de ce texte. Mon grand père m’a souvent parlé de ces moments que la guerre provoque et qu’en temps de paix n’auraient pas existé. Il m’a toujours dit , insisté , qu’il ne fallait pas juger ni essayer de comprendre ces actes .
    Je comprends Michèle , son désarroi, sa colère , sa rancoeur , sa honte mais les mots de la fin sont les plus importants  » je t’aime  » .
    Et ce qu’il y a de terrible , c’est le regard que portent les autres sur la femme et son enfant .Un regard de reproche et de mise à l’écart. Que les gens sont misérables !
    Un texte qui demande beaucoup de réflexion , c’est bien.
    Douce soirée, bises Carole

  8. Catheau dit :

    Carole, J’ai écrit moi-même un nouvelle intitulée « Inconnu au champ d’honneur » qui présente une parenté frappante avec la vôtre. Je l’ai pour ma part totalement inventée, tout en y insérant des éléments disparates concernant notamment un frère de mon grand-père. Cette similitude me trouble beaucoup, qui marque une inspiration et une émotion qui nous sont communes. J’aimerais que vous lisiez mon récit qui se trouve dans la catégorie « Nouvelle » de mon blog.

    • carolechollet dit :

      Je n’avais pas remarqué que vous écriviez des nouvelles. Je vais lire dès ce soir votre récit avec beaucoup d’intérêt.
      Je pense en effet que nous avons beaucoup de points communs : pour commencer sans doute une formation intellectuelle très proche, puisque je suis enseignante en lettres modernes, et qu’il me semble que vous êtes ou étiez également professeur de lettres.
      Je crois que l’autre point commun est ce que j’appellerais le « souci du détail » et notamment de la perfection de l’écriture. Je corrige et recorrige sans cesse, et je sens cela chez vous aussi.
      J’ai écrit cette nouvelle en croisant un témoignage que j’ai lu récemment dans le courrier des lecteurs d’un magazine où l’on parlait des « secrets de famille » (pour le côté « histoire vraie »), des documents militaires de mon propre arrière-grand-père, invalide de guerre, et des documents que j’ai trouvés au sujet des fusillés de la « grande guerre ». Et je l’ai située dans des lieux que je connais. Voilà pour la méthode.
      J’ai publié sur ce blog un autre récit sur les « secrets de famille »,il s’intitule « le Vase d’opaline », et je médite d’en écrire un troisième…

  9. Cardamone dit :

    J’adore la façon dont tu sais intimement entremêler la profondeur de l’émotion et la beauté de la réflexion. Et la fin est magnifique – quand ne reste que l’amour…

  10. carolechollet dit :

    Merci Cardamone, à bientôt.

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